Au fil des semaines

Entretien avec Annie Jourdan

Entretien réalisé le 12 décembre 2018 à propos de la sortie de son dernier livre : Nouvelle histoire de la Révolution, Flammarion, février 2018.

Annie Jourdan, est spécialiste de la Révolution et du Premier Empire. Cette historienne, longtemps professeur associé en Etudes Européennes à l’Université d’Amsterdam, co-dirige un séminaire à l’Institut d’histoire de la Révolution française (Paris 1 – Panthéon Sorbonne), et participe aux travaux de la Commission internationale d’histoire de la Révolution française.

Elle a notamment publié : Les Monuments de la Révolution: histoire et représentation, Honoré Champion, 1997 ; Napoléon. Héros, Imperator, mécène, Aubier, 1998 ; L’empire de Napoléon, Champs Flammarion, 2000 ; La Révolution, une exception française ?, Flammarion, 2004 ; La Révolution batave entre la France et l’Amérique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008.

Son dernier livre Nouvelle histoire de la Révolution, est paru en 2018. Elle a bien voulu nous rencontrer et répondre à nos questions. Nous l’en remercions.

Q1 / Votre ouvrage se présente comme une « nouvelle » histoire de la Révolution. En quoi est-elle « nouvelle » notamment par rapport à l’école « classique » (Mathiez, Soboul, Vovelle pour ne citer que les figures de proue) dans le sillage de laquelle elle semble se situer ?

Tout d’abord je ne voulais pas l’appeler ainsi, et d’autant moins que Jean-Clément Martin venait de publier une Nouvelle histoire de la Révolution française (en 2012). Nous l’avons donc appelé Nouvelle histoire de la Révolution, point.

En fait, c’est l’éditrice qui a choisi ce titre, qui ne me satisfaisait pas beaucoup. J’aurais préféré : Repenser la Révolution française, parce qu’en fait c’est un livre contre l’école de Furet, contre les interprétations anachroniques, qui se basent exclusivement sur les discours, n’apportent aucune information de première main, et qui reprennent en somme les clichés du XIXe siècle.

Ce qu’il y a de nouveau dans mon livre, c’est qu’il part avant tout de sources non publiées et d’une relecture de celles qui ont été imprimées. Je travaille sur la « Terreur », depuis 2008, suite au livre de Jean-Clément Martin, publié en 2006 i. Disons que j’ai enrichi avec des sources nouvelles ce qu’avançait Jean-Clément Martin. Des sources que personne auparavant n’avait étudiées.

J’ai aussi fait des recherches sur les interprétations qui portaient sur les dates – clés, notamment les 5 septembre 1793 et 22 prairial an II, jour de la loi dite de la « Grande Terreur ». J’ai voulu voir ce qui s’était réellement passé ces jours-là et si cela coïncidait avec la version traditionnelle.

Ce qu’il y a de nouveau aussi, c’est que je refuse de me fonder uniquement sur l’analyse des termes, des concepts et des discours. Je me suis aussi interrogée sur les pratiques. Que faisait vraiment le tribunal révolutionnaire ? Quelles étaient les tâches des comités révolutionnaires ou des commissions populaires, dites du Museum ? Que revendiquait le peuple parisien ?

Sur les pratiques populaires, j’ai beaucoup appris d’Albert Soboul et de ses recherches sur les sans-culottes, mais j’en tire des interprétations quelque peu différentes : le gouvernement de l’an II a avant tout recherché le retour à l’ordre et abandonné l’idée d’une démocratie directe ou d’une redistribution des biens des immigrés … Albert Mathiez insiste trop là-dessus. Or, rien de réel n’a été fait en ce sens. Les deux commissions nommées à cet effet ont vite vu leurs tâches être modifiées. Elles sont devenues des commissions judiciaires. Mon analyse est plus politique, et moins sociale que la leur.

Et last but not least, j’examine de très près le problème de la violence dans les autres révolutions de l’époque pour voir si celle-ci est une spécificité française. Les conclusions sont surprenantes.

Q2/ Vous écrivez que « toute véritable révolution est une guerre civile » tout en ajoutant que « toute guerre civile n’est pas une révolution ». Pour vous la guerre civile plus ou moins larvée commence dès les premiers mois de la Révolution ?

La guerre civile larvée est en germe avant 1789. Un grand nombre de manifestations plus ou moins violentes sont déclenchées, à la suite du renvoi de Brienne et de Lamoignon. Il y a le « massacre » de la rue Meslée où les manifestants sont confrontés à la garde ; il y a des manifestations après l’exil du parlement. Ces premiers affrontements sont plutôt d’origine politique. Contrairement à ce que l’on a tendance à croire, ce n’est pas ni la faim ni la taxation qui poussent alors à la révolte. Les émeutes de la faim n’ont lieu qu’à partir de 1789. Grâce à un doctorant américain, du nom de Micah Alpaugh, qui a fait une thèse sur les manifestations populaires, on sait qu’en 1787-1788 à Paris même, il y a eu 43 protestations dont certaines ont été violentes et d’autres non. Pour celles qui l’ont été, c’est la garde a tiré en premier, la violence populaire a répliqué à celle de la garde. Il montre aussi que les manifestations violentes régressent peu à peu. Elles passent de 25% en 1787 à 16% en 1789 et à 7% en 1793 – ce qui montre bien que la stratégie conventionnelle d’une reprise en main de la justice a porté ses fruits.

Q3/ Vous montrez, comme Jean-Clément Martin, Michel Biard et d’autres auteurs que la terreur, avec ou sans guillemets, avec ou sans majuscule, n’a jamais été « mise à l’ordre du jour » ni qu’elle ait jamais été érigée en système. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui semble une avancée historiographique importante, y compris par rapport à l’école « classique » ?

Autant que je sache, Michel Biard et Hervé Leuwers n’ont pas vraiment abordé ce point. Ils parlent de la « terreur » comme d’un despotisme de la liberté qu’aurait prôné Robespierre. Alors que Martin et moi, nous affirmons qu’il n’y a pas eu de terreur délibérée, mais des mesures d’exception. Je dis même qu’il n’y a pas eu de Terreur, mais des terreurs réciproques, multiples et variées.

Jean-Clément Martin est le premier, dans son livre de 2006, à avoir remis en cause cette idée que la terreur aurait été mise à l’ordre du jour. J’ai voulu vérifier ses assertions et j’ai fait une recherche très élaborée sur le 5 septembre 1793 pour savoir ce qui s’était dit aux Jacobins et à l’Assemblée. Pour ce faire, j’ai lu évidemment les procès-verbaux des séances déjà publiés, mais aussi la pressecinq ou six journaux pour voir la version qu’ils en donnaient. Le terme de terreur est prononcé le 30 août aux Jacobins par la voix de Claude Royer, curé de Chalon-sur-Saône. Peut-être n’est-ce pas un hasard, si c’est un prêtre catholique qui lance cette expression – après tout, l’Eglise usait à tort et à raison de la « terreur divine » ! Contrairement à ce qu’affirme Furet, le 5 septembre, l’Assemblée ne met pas la terreur à l’ordre du jour – ni durant la séance, ni dans son procès-verbal. C’est Barère, qui n’a pas assisté du reste à la séance, qui résume ce qui s’est dit à la tribune dans les termes suivants: l’armée révolutionnaire (et elle seule) mettra la terreur à l’ordre du jour … Barère croit même que c’est la Commune qui a prononcé cette fameuse petite phrase.

De même j’ai revu du tout au tout les études sur le 22 prairial et la loi dite de Grande Terreur et je suis retournée aux Archives pour examiner les documents originaux. Ce qui m’a amenée à faire une étude poussée sur les deux commissions populaires du Museum. Ces deux commissions avaient été créées initialement pour sélectionner les suspects et redistribuer les biens des émigrés. Mais en fait leur tâche était essentiellement politique et judiciaire. Elles sélectionnaient les suspects, susceptibles d’être envoyés au Tribunal révolutionnaire. Détail important qui n’avait pas attiré l’attention des historiens.

La justice révolutionnaire œuvrait en fait sur trois niveaux. A la base il y avait les comités révolutionnaires qui arrêtaient les suspects, ils remplissaient des tableaux dans lesquels ils notaient les crimes supposés, ensuite ils les renvoyaient devant les commissions populaires qui, elles, sélectionnaient les suspects passibles du tribunal révolutionnaire et les suspects qui devaient être relaxés ou détenus, ou envoyés en déportation. Un tiers des suspects ne passait pas devant le tribunal. On a même les réactions (positives) du Comité de Salut public et du Comité de Sûreté Générale à leur verdict. Comme on le voit, la diversité et la gradation des peines se sont maintenues, même après le 22 prairial. Ce n’était donc pas la liberté ou la mort, comme le prétendent trop d’historiens. Espérons que ces découvertes modifient l’interprétation de cette période cruciale.

Mon apport à l’historiographie sur ce point précis consiste donc à avoir vérifié et justifié, à partir des sources et des pièces officielles, ce que Jean-Clément Martin avait pressenti et énoncé, c’est-à-dire que la terreur n’a pas été mise à l’ordre du jour. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu des terreurs diverses ou que certains représentants en mission n’ont pas commis d’excès.

Q4/ A propos de la terreur vous relevez que les historiens ont tendance à faire l’impasse sur la terreur contre-révolutionnaire ou la terreur napoléonienne. Pourquoi selon vous ?

Certains sont influencés par l’historiographie thermidorienne. Or, comme l’a prouvé Jean-Clément Martin, le mythe de la terreur est une invention de Thermidor. Cela permettait alors de justifier l’exécution de Robespierre et de 104 de ses prétendus partisans.

D’autres sont soit antirévolutionnaires, soit bonapartistes, comme Patrice Gueniffey ! Et ils ont tout intérêt à taire les manœuvres contre-révolutionnaires qui nuiraient à leur argumentation.

Par ailleurs, beaucoup d’historiens ne s’intéressent qu’aux révolutionnaires et ne prennent pas la peine de regarder ce qu’ont fait les royalistes, alors que le cours de la Révolution a été grandement influencé par les intrigues contre-révolutionnaires – notamment celle du baron de Batz. N’oublions pas qu’ils étaient prêts à discréditer l’Assemblée, à détruire les Jacobins et à assassiner les chefs de file. C’est ce qui est arrivé notamment à Le Pelletier de Saint-Fargeau et à Marat.

Les contemporains eux-mêmes en étaient conscients, comme le Girondin Bailleul, qui parlait de terreur royale ou les diplomates français en Italie, qui qualifiaient de terreur royaliste la répression napolitaine. Un ouvrage sur Louis XVI, qui sera publié prochainement, étudie de plus près les manipulations du roi et de la reine, mais j’en cite déjà plusieurs et non des moindres.

Q5/ A propos de Robespierre, vous écrivez qu’il ne « ressemble guère à la caricature que l’histoire a faite de lui ». En quoi at-t-il été caricaturé selon vous ?

On a fait de lui la personnification de la Révolution, alors qu’il ne domine réellement qu’après la mort de Danton, et que jusque-là, il est peu souvent au premier plan.

Un deuxième point est que l’on fait de Robespierre le chef absolu, alors qu’il était loin d’être le seul à décider. Couthon, Barère, Collot d’Herbois et Billaud-Varenne étaient tout autant présents et tout aussi influents. Et que dire des membres du Comité de Sûreté générale, tels que Vadier, Amar, Voulland, qui ont contribué à la chute de Robespierre ? Des recherches sérieuses s’imposent sur ces hommes.

Un troisième point, qui m’a été inspiré par Jean-Clément Martin dans sa biographie de Robespierre : c’était un homme qui se laissait influencer, par des hommes de second plan, tels Herman, Lanne, Payan, Dumas, Couthon et peut-être Saint-Just. C’était aussi un homme qui hésitait.

Un autre détail m’a frappée. C’est que Robespierre a commis la même erreur que les Girondins : celle d’employer ses amis dans les instances gouvernementales. Il faisait ainsi entièrement confiance à Martial Herman, qui remplissait la fonction d’un ministre de l’Intérieur à partir de Floréal an II, et à Lanne, son adjoint – lui-même un ami de Lebas, le compagnon de Saint-Just aux armées. Tous deux venaient du Pas-de-Calais. Ils étaient juristes et pensaient qu’il fallait purifier les prisons. Ils ont pris des initiatives malencontreuses qui allaient dans ce sens, sans passer par les commissions populaires, ce qui explique qu’ils ont subi le sort de Fouquier-Tinville.

Il ne faut pas oublier non plus que Robespierre a longtemps essayé de rassembler et de calmer le jeu entre Indulgents et Hébertistes. A lire ses interventions aux Jacobins ou à l’Assemblée, il joue avant tout une fonction d’arbitre et est plutôt tolérant. Pour mieux comprendre Robespierre – que je n’absous nullement pour le reste – il faut lire tous ses discours, et non deux ou trois des plus célèbres !

Q6/ Danton disait du « Tribunal révolutionnaire » qu’il devait « suppléer au tribunal suprême de la vengeance ». Pouvez-vous revenir sur cette formule et sur les massacres de Septembre 1972 ?

Dans mon livre, je montre combien ces massacres ont obsédé les esprits. Les dirigeants révolutionnaires ont laissé faire, parce qu’ils n’y pouvaient rien et pensaient que ça pouvait leur servir, mais ils se sont dit après « plus jamais ça ». La mise en place du Tribunal révolutionnaire avait pour objectif de remplacer le tribunal populaire par un tribunal réel. Danton l’a dit dans une phrase très célèbre : « Soyons terribles pour dispenser le peuple de l’être » ! Sophie Wahnich en a fait le fondement de son livre sur la longue patience du peuple.

Et je pense – d’après les estimations que j’ai faites – qu’en effet, le tribunal révolutionnaire a réussi à subtiliser aux sectionnaires et aux sans-culottes l’initiative de la violence. De là, des décès moins nombreux (proportionnellement au nombre d’habitants) en France qu’aux Etats-Unis : 0,9 à 1,20% de décès contre 1,52% aux Etats-Unis. Et l’on nous serine que la révolution américaine a été pacifique !

La comparaison avec d’autres pays qui ont connu des révolutions à la même époque, comme l’Italie, la Suisse, Genève, ou l’Angleterre du XVIIème siècle, donne des résultats similaires. Si terreur il y a eu en France, il y en a eu également dans les autres pays confrontés à une révolution, doublée d’une guerre civile, larvée ou effective. La violence, la peur, la terreur, tout cela est indissociable de ce genre d’événements. Le cas le plus tragique est celui de la Grande-Bretagne où la Révolution de 1648-1651 a causé la mort de 3,7% des Anglais, 6% des Ecossais, et pas moins de 41% des Irlandais.

Sur les drames des révolutions occidentales du XVIIIe siècle, l’on ne savait rien. Pourquoi ? Parce que les historiens de ces pays ont voulu créer un mythe national, celui d’un Etat ou d’une nation, naissant harmonieusement de la Révolution, sans violences ni guerres civiles. C’est le cas des Etats-Unis. Ailleurs, et pour ressouder la « nation », l’Etat a nié qu’il y ait eu une révolution autochtone. Si désordre et désunion il y eut, ce ne pouvait être que la faute de la France. Il est vrai que la France est intervenue en Hollande, en Suisse, à Genève ou en Italie, sans oublier l’Allemagne, mais plutôt pour aider les révolutionnaires, freiner les radicaux et rétablir l’ordre, et non pour envenimer la situation. En Italie, qui plus est, ce n’est pas le Directoire qui a voulu révolutionner les divers Etats, mais les patriotes italiens, soutenus par le général Bonaparte.

Une révolution divise toujours un pays. Napoléon en était conscient – voir l’exergue p.13ii de mon livre. Ce qui veut dire que pour rétablir l’ordre, l’Etat use de mesures d’exception. C’est ce qui se passe à partir de mars/avril 1793. Mais, comme l’écrivait Eve Demaillot, ancien employé du Comité de Salut public, qui a passé une grande partie de l’Empire en prison : « La terreur napoléonienne est en apparence moins sanguinaire, mais incomparablement plus destructrice que celle accolée au nom de Robespierre (car, sous Napoléon), c’est de sang-froid que se sont commises les horreurs. »iii. Pourquoi, contrairement à Robespierre, Napoléon n’est-il pas entré dans la postérité comme terroriste ? Son règne a coûté la vie à bien plus de Français – et d’Européens !

Q7/ Un point nous a semblé particulièrement intéressant : il apparaît que, contrairement à une vision très ancrée, le dispositif qui va aboutir à la Terreur de l’an II, est le fruit de propositions émanant de députés de tous les courants révolutionnaires (Cambacérès, Lanjuinais, Danton), parfois contre l’avis de Montagnards plus modérés, y compris Marat. Pouvez-vous développer ce point qui nous semble essentiel ?

Pour commencer, je souhaiterais échanger le terme de « Terreur » avec majuscule contre celui de « terreur » en minuscule, puisque les sources nous disent qu’il n’y a pas eu de système de Terreur ! On devrait parler de gouvernement de salut public, ce serait plus juste.

Les plus violents sont d’abord les royalistes inconditionnels, tel Barruel ou Du Rozoy. La violence n’épargne pas non plus les femmes, comme Madame Roland, qui use d’expressions très violentes dès 1789-1790, vis-à-vis des nobles et de la Cour. Barnave, un Feuillant qui passe pour modéré, ne dit-il pas à la tribune : « ce sang était-il donc si pur ? » – en évoquant le lynchage de Foulon et de Berthier de Sauvigny ?

En 1793, les premières mesures répressives sont très bien acceptées ou même proposées par des hommes soi-disant modérés, comme Cambacérès qui propose un tribunal extraordinaire, sous prétexte que les circonstances exigent cette exception à la règle. Il en est de même pour Lanjuinais, un royaliste modéré. Les deux ont voté la loi très sévère contre les émigrés pris les armes à la main – la mise « hors-de-la-loi », étudiée par Eric de Mari. En 1795, même scénario, avec la loi de grande police du 1er germinal an III, présentée par Sieyès.

Plus tard, le montagnard Robert Lindet et le « Grand Carnot » reviendront là-dessus et accuseront les juristes d’avoir été trop sévères sous la Révolution. Ils visent tout particulièrement Merlin de Douai, longtemps président du comité de Législation, où étaient rédigées les lois coercitives. Lindet parlera même des « assassinats judiciaires » de Merlin… Quant à Danton, ses interventions musclées ont provoqué plusieurs mesures radicales – J’en parle dans mon article « Danton. Terroriste avant la lettre ou terroriste à temps partiel », dans Danton. Le mythe et l’histoire, éditeurs Michel Biard et Hervé Leuwers, Armand Colin, 2016.

Q8/ Vous faites allusion dans votre livre, au succès que la vision révisionniste ou celle franchement contre-révolutionnaire rencontre dans les médias, en particulier dans certaines émissions télévisées. Pourtant, quand on lit les ouvrages scientifiques les plus marquants des dix dernières années (ouvrages de Biard, de Leuwers, de Tackett, de JC Martin, le vôtre) est-ce trop simplifier que de dire qu’alors que la vision contre-révolutionnaire domine dans les médias grand public, la vision républicaine l’emporte à l’Université ?

Non, je pense que vous avez raison. Il me semble que les universitaires sont plus influencés, en principe, par les historiens de gauche que par la version furetiste, sauf à l’EHSS où la version furetiste se perpétue. Toutefois j’ai rencontré d’anciens élèves de Gueniffey qui ont l’air d’évoluer vers une vision moins bornée. Tout espoir reste donc permis. Je vous renvoie d’ailleurs à un article de Guillaume Mazeau sur la Révolution dans les médiasiv dans un recueil dirigé par Sophie Wahnich. L’article est consultable sur Internet.

Q9/ Selon vous quelle vision de la Révolution porte le film de Pierre Schoeller « Un peuple et son roi » ?

Une vision plutôt sympathique du peuple parisien. Pour le reste, c’est plus une pièce de théâtre qu’un film sur la révolution. Schoeller cherche à ce qu’on s’identifie au peuple parisien, mais l’ensemble n’est pas très convaincant. La vision qu’il donne des députés est plutôt limitée et caricaturale. Par ailleurs on ne comprend pas pourquoi le roi est exécuté : c’est un monsieur sensible qui verse des larmes … Qu’a-t-il fait pour mériter son sort ? Ce n’est pas évident.

Q10/ Vous restituez la Révolution française dans un contexte international marqué par les révolutions américaine, hollandaise et genevoise et vous montrez à quel point la révolution américaine a favorisé, en France, la « politisation des esprits ». Reprenez-vous la notion de « révolution atlantique » jadis défendue par Jacques Godechot (mais repoussée par Soboul au nom de la « spécificité » de la Révolution française) voire celle de « révolution bourgeoise mondiale » avancée par Florence Gauthier ?

Comme je l’ai déjà dit dans mon livre précédent : La Révolution, une exception française v, je ne suis pas d’accord avec la notion de « révolution atlantique ». J’insiste pour parler de révolutions occidentales au pluriel, parce qu’elles sont toutes différentes, selon le contexte et la culture. Mais ce que je souligne dans ce nouveau livre (dans les IIème et IIIème parties), c’est que toutes les véritables révolutions, étant des guerres civiles, toutes provoquent la terreur ou des terreurs. Elles divisent la société en féroces factions ennemies ; elles libèrent les contentieux et les haines : terreur révolutionnaire contre terreur royale ou terreur réactionnaire ; terreur catholique contre terreur protestante, peu importe. Qu’il y ait une différence de forme et d’intensité, c’est certain, mais sur le fond, elles se ressemblent toutes quant à la violence. La pire des terreurs ayant été celle qu’a connue la Suisse, quand les troupes françaises se sont retirées.

La notion de révolution bourgeoise mondiale de Florence Gauthier me semble dépassée. Il est vrai que les révolutionnaires sont issus des classes moyennes avec une prééminence des juristes, des commerçants, des entrepreneurs. Bien sûr, qu’ils sont bourgeois, mais il y avait aussi des ouvriers, des artisans, des paysans ! Et puis, des nobles révolutionnaires comme Antonelle, le maire d’Arles, Barras ou Le Pelletier de Saint-Fargeau. Les révolutionnaires ont été rejoints par les sans-culottes – dont l’origine était très diverse. Je ne crois pas qu’il y ait eu une lutte de classes, mais peut-être bien une lutte des pauvres contre les riches. C’est plutôt une lutte comparable à celle des Gilets jaunes, où tous les courants se mêlent et qui protestent avant tout contre les injustices et pour la solidarité. De là, après la victoire sur le roi et les privilégiés, une lutte des factions entre elles : modérés contre radicaux; antirévolutionnaires contre-révolutionnaires. C’est vrai qu’après Thermidor et les journées de Prairial an III, un glissement se fait sentir, en faveur des notables. Mais si le Directoire ne s’appuie plus sur le peuple, il poursuit néanmoins l’œuvre de la Révolution, y compris au niveau social. Par exemple il accorde très rapidement des aides aux réfugiés et aux victimes de guerre (alors que cela ne sera fait aux Etats-Unis que 20 ans après la fin des combats). De même l’école pour tous se perpétue avec ses catéchismes républicains.

Quant aux révolutions en Europe – en Hollande, en Suisse, à Genève et Italie – je montre le traitement différent dont elles ont été l’objet. En Europe, elles ont été longtemps occultées et attribuées à l’intervention de la France. Aux Etats-Unis, en revanche, la révolution a été magnifiée et les historiens ont fait silence sur ses violences et ses injustices. D’un côté, il y aurait la bonne révolution – la leur – et la mauvaise – celle de la France. A l’ère du nationalisme naissant, c’est peu surprenant, mais il importe d’en prendre conscience.

Q11/ Dans votre conclusion, vous écrivez que les marxistes en voyant dans la révolution française les prémisses de 1917 et de la dictature du prolétariat à venir ont fait le jeu des contre-révolutionnaires. A quels marxistes pensez-vous et pourquoi cette affirmation ?

Je pense à Soboul. J’adore ses écrits sur les sans-culottes. Mais son interprétation globale de la révolution me semble non fondée, parce qu’il assimile la prééminence de la bourgeoisie à une dictature de la bourgeoisie, ce qui mènerait à terme à la dictature du prolétariat. Or, il n’y a pas eu de dictature de la bourgeoisie. Et puis, ce sont les Russes qui ont été influencés par la révolution française et non l’inverse.

Les marxistes en général assimilent les deux révolutions, alors que je vois la révolution française comme un pur produit de son temps. Je ne crois pas qu’on puisse anticiper de deux siècles sur les événements. Saint-Just et Robespierre n’annoncent en aucun cas Staline. Mais cette assimilation a inspiré des historiens comme Furet, qui, ne l’oublions pas, était un communiste repenti. Pour eux, la Révolution française annonce le totalitarisme soviétique. Ils écrivent ça, sans avoir de quelque façon que ce soit, les preuves de ce qu’ils avancent. J’ai voulu trouver des preuves, et je crois en avoir trouvé, comme on l’a vu ci-dessus et comme on peut le voir dans mon livre.

Q12/ Patrice Gueniffey, directeur d’études à l’EHESS, et ancien assistant de François Furet, dans une recension de votre livre vous accuse de « raconter l’histoire de la Révolution avec les mots et les idées d’hier » et dit que votre livre ne « redonnera pas vie au souvenir de la Révolution française ». Qu’avez-vous envie de lui répondre ?

Il a tellement envie que la révolution soit morte et enterrée qu’il est incapable de saisir la nouveauté de mes propos : à savoir qu’il n’y a pas une terreur qui soit le fait uniquement des révolutionnaires, mais que les révolutionnaires ont répondu à la terreur, aux terreurs que leur infligeaient les royalistes et la Cour, et ils ont tenté de le faire légalement, judiciairement. Qu’il y ait eu des erreurs et des abus, ne fait rien à l’affaire.

D’autre part, Gueniffey est inconséquent envers lui-même quand il justifie le massacre de 3000 personnes à Jaffa par Bonaparte, mais condamne sans appel les exécutions judiciaires de l’an II. Y aurait-il deux poids deux mesures ? Rappelons que le tribunal révolutionnaire a condamné quelque 2600 personnes à la peine de mort, alors que la France était en guerre contre l’Europe tout entière. Si la Convention a agi ainsi, elle avait plus le droit de le faire que ne l’avait Bonaparte en Egypte ou en Italie, où d’autres massacres moins connus ont été commis pour « terroriser » la population et la mettre au pas.

Et puis, je lui dirais qu’il prend ses désirs pour des réalités : la Révolution n’est ni morte ni enterrée ! La preuve : il y a encore et toujours une Société Internationale pour l’Histoire de la Révolution Française, dont je fais partie, des sites sur la Révolution française ou les révolutions dites atlantiques – notamment aux Etats-Unis. Il y a l’Institut pour l’Histoire de Napoléon et de la Révolution française à la Florida State University, etc.

Quoi qu’il en soit, étudier la Révolution française et tenter de mettre fin aux préjugés et clichés ne consiste pas à ressusciter la révolution, mais à lui rendre justice – à elle et à ses protagonistes. En travaillant au plus près des archives, comme je l’ai fait, j’ai été vraiment émue de voir leurs efforts calomniés et leurs intentions malmenées. Carnot par exemple, en 1815, fulmine qu’il soit contraint de vivre en exil, alors qu’il a « servi (son) pays pendant vingt-cinq ans avec un dévouement sans bornes ». Quant à Barère, lui aussi en exil, il se lamente que la Convention ait été incomprise et rappelle tout ce qu’elle a accompli. Repenser la Révolution française, c’est aussi rendre justice à ces hommes qui ont tout sacrifié pour construire un monde meilleur.

Victor Hugo était meilleur juge que Gueniffey, quand il énumérait tout ce qu’avait fait la Convention. Furet l’était aussi, quand il reconnaissait que la Révolution avait accouché d’un monde meilleur : «celui de l’universalité des droits ».

Q/13 En 2016, l’Institut d’Histoire de la Révolution française dont, à notre connaissance vous êtes membre, a été absorbé par l’Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine. Quelles sont à ce jour les conséquences de cette mesure ?

Comme ailleurs dans le monde et c’est déplorable, l’histoire de la Révolution française n’est plus jugée essentielle pour la compréhension du monde contemporain. Les chaires d’histoire française, de la Révolution ou même des Lumières sont remplacées par des chaires d’histoire globale, néfaste pour les spécialisations.

Ce ne veut pourtant pas dire que la Révolution française ne joue plus qu’un rôle mineur. Des chercheurs dans tous les pays du monde continuent de travailler sur le sujet, jusqu’au Japon ou en Chine. Par ailleurs, la vogue de l’histoire atlantique permet d’approfondir nos connaissances sur les révolutions moins connues, comme celles d’Amérique du Sud, et de les étudier en parallèle avec celle de la France. Vue sous cet angle, la Révolution est encore et toujours à l’ordre du jour !

Propos recueillis par Odile Dauphin et Roger Revuz

i Jean-Clément Martin, Violence et Révolution. Essai sur la naissance d’un mythe national, Le Seuil, 2006.

ii « Bon Dieu ! Ce que sont pourtant les révolutions ! Comment elles bouleversent tous les intérêts privés ! C’est la masse des blessures privées qui causent le ferment général et rend ces secousses si aigres, si violentes, si haineuses (…) » Napoléon, Mémorial de Sainte-Hélène.

iii Annie Jourdan, Nouvelle Histoire de la Révolution, Flammarion, 2018, p.417.

iv Guillaume Mazeau, « La Bataille du public. Les droites contre-révolutionnaires et la Révolution française dans la première moitié du XXe siècle », in Sophie Wahnich (éd.), Transmettre la Révolution française. Histoire d’un trésor perdu, Les Prairies ordinaires, 2013. A consulter sur https://univ-paris1.academia.edu/GuillaumeMazeau

vAnnie Jourdan, La Révolution, une exception française, Flammarion, 2004 et 2006.


UN PEUPLE ET SON ROI de Pierre Schœller

Le cinéma a le plus souvent abordé la Révolution française en braquant les projecteurs sur ceux qui étaient alors considérés comme les seuls acteurs véritables de l’Histoire : le roi, Marie-Antoinette, la Cour, Robespierre, Danton…. La Marseillaise de Jean Renoir (1938) rompait avec cette tradition mais dans un style édifiant qui peut légitimement agacer. Il faut attendre les années 70 pour que la Révolution soit véritablement regardée « d’en bas » avec La grande peur de 1789 de Marc Sator et Michel Favart (1976) et le désormais classique 1788 de Maurice Failevic (1978). Dans ces deux téléfilms à marquer d’une pierre blanche, les problèmes politiques et sociaux sont perçus au gré des dialogues et des événements survenus au village. « Grande » et « petite » histoires n’en font qu’une.

Un peuple et son roi semble renouer avec cette approche, dans un univers cette fois presqu’exclusivement parisien et sur une période beaucoup plus longue (juillet 1789-janvier 1793). Les héros de premier plan n’y sont pas les ténors de l’Assemblée mais des habitants du faubourg Saint-Antoine. A d’authentiques personnages historiques comme les militantes Reine Audu (Céline Salette) et Pauline Léon (Julia Artamonov) ou l’ « Enragé » Jean-François Varlet (Thibault Lacroix), Pierre Schœller ajoute des personnages fictifs incarnant la sans-culotterie: le maître verrier L’Oncle (Olivier Gourmet), Françoise, la lavandière (Adèle Haenel), des artisans, un comédien… Rien pour autant d’une histoire « à hauteur d’homme » qui résumerait tout à des misères et à des destins individuels. L’Histoire se fait aussi « par en haut ». Députés, artisans et femmes du peuple sont acteurs de la même Histoire.

Les débats – fort bien rendus – des Assemblées révolutionnaires successives éclairent, plus ou moins, les enjeux. Les discussions des gens du peuple leur font écho. Les contradictions politiques qui vont conduire à l’insurrection, en particulier la question du suffrage censitaire, sont mises à nu tout à la fois lors d’un débat à l’Assemblée constituante et au sein d’une réunion de section1. Les réflexions de Barnave pendant le retour de Varennes puis son célèbre discours lors du débat sur l’inviolabilité du roi soulignent les contradictions auxquelles la bourgeoisie est confrontée: « Allons-nous terminer la Révolution ? Allons-nous la recommencer ? Un pas de plus dans la voie de la liberté et c’en est fini de la monarchie. Un pas de plus dans la voie de l’égalité et c’en est fini de la propriété. » L’enchaînement est parfait : suivent la fusillade meurtrière du Champ Mars et la répression qui s’abat sur les républicains, célèbres comme Marat (Denis Lavant), contraint de se cacher, ou obscurs comme Françoise, la lavandière, longuement interrogée, L’Oncle, le verrier, Janis, le comédien (Baptiste Chabauty), également arrêtés.

Montrer la Révolution à travers le regard de personnages créés par l’auteur, à la fois réalisateur et scénariste, présentait évidemment le risque d’une dérive, fréquente dans les films historiques, vers une part de fiction éloignée de l’Histoire. Ce travers a été évité par le souci de Pierre Schœller de s’appuyer sur les sources et par un important travail de documentation (« sept ans de voyage dans les archives et de dialogue avec les historiens »2). Tous les faits – ou presque – sont authentiques (y compris la scène où, en pleine Assemblée, Marat s’applique un pistolet sur la tempe)3, ou plausibles, pour ce qui concerne les personnages de fiction (blessés de la Bastille, morts au Champ de Mars, désaccords au sein d’une section, hésitations, évolution des idées de L’Oncle…).

L’ambition de privilégier, en deux heures, la perception et l’action du peuple tout en les resituant dans un contexte général sur une période de 4 ans si riche en événements relevait cependant de la gageure. Il en résulte un mélange de genres alliant fresque historique, galerie de tableaux (la prise de la Bastille, les femmes marchant sur Versailles, les Assemblées au travail, et pour finir l’exécution de Louis XVI), description naturaliste (la mort d’un nouveau-né, en un temps où un enfant sur deux n’atteint pas son premier anniversaire, l’accouchement, le travail du maître-verrier, l’intérieur de familles qui, pour l’époque, si elles sont humbles, ne sont pas pauvres), le tout alourdi d’un symbolisme appuyé (le soleil inondant subitement la rue lorsque tombent les premiers créneaux de la Bastille, l’apprenti qui réalise une boule parfaite à l’image de la société que voudraient, chacun selon ses principes, construire les députés). Les faits, les allusions, les décrets, se succèdent et s’entrechoquent à un rythme soutenu au point que, bien souvent, le spectateur ne se nourrit, comme dans une auberge espagnole, que de ce qu’il sait déjà.

Il est vrai que l’on n’attend pas a priori d’un film qu’il soit pédagogique. Trop d’auteurs nous ont asséné des films édifiants ou lourdement didactiques. Un film reste une œuvre d’art et si l’on s’en tient au critère esthétique, Un peuple et son roi est indéniablement une réussite. Les images sont particulièrement travaillées. Le clair-obscur à la bougie ou aux flambeaux, déjà expérimenté par Stanley Kubrick dans Barry Lyndon (1975), rend aussi bien l’atmosphère des intérieurs populaires, toujours sombres, que celle de la Salle du Manège où siègent les députés. Ceci étant, si un film n’est pas un cours d’histoire4, il donne à voir l’Histoire. Il contribue par-là, qu’on le veuille ou non et quelles que soient les intentions de son auteur, à forger, chez le spectateur, une perception de l’événement. Aucun film n’est donc idéologiquement innocent. Aussi les choix auxquels mène inévitablement le parti-pris, sans doute bien intentionné, de montrer cette Histoire à travers le regard de quelques personnages représentatifs méritent-ils commentaire.

Certains événements-clefs sont carrément enjambés (le 4 août, la Fête de la Fédération) ou effleurés au hasard d’une allusion (l’affaire de Nancy5, les massacres de septembre). Le déroulé des événements commence certes avec la prise de la Bastille6 mais on est tout de même en droit de s’étonner que ces habitants du faubourg Saint-Antoine, politisés qui plus est, ne fassent à aucun moment allusion à l’émeute de la Maison Réveillon qui vient, deux mois plus tôt, de coucher 300 morts (six fois plus que la fusillade du Champ de Mars, et majoritairement des ouvriers) à deux pas de chez eux!7 Cette affaire souligne pourtant les contradictions sociales qui vont, cinq ans durant, être l’un des leviers de la Révolution. Sans doute, n’ont-ils jamais entendu parler non plus, de la mobilisation des Parisiens, le 18 avril 1791, pour empêcher Louis XVI d’aller faire ses pâques à Saint-Cloud avec un cardinal notoirement réfractaire alors que le film s’attarde longuement, par ailleurs, sur un curé constitutionnel bénissant un arbre de la Liberté.

La représentation des journées d’Octobre 1789 est sans doute l’épisode qui laisse le plus perplexe. La marche sur Versailles est conforme à l’iconographie mais la suite pose question. Ces femmes tenaillées par la faim, exaspérées par des queues interminables aux portes des boulangeries, qui viennent de parcourir 30 kilomètres sous une pluie battante, qui plus est en armes et tirant un canon, vont bien poliment demander à l’Assemblée d’intercéder auprès du roi pour qu’il revienne à Paris. Celle-ci délègue Jean-Joseph Mounier (Guillaume Marquet) qui obtient d’un Louis XVI (Laurent Laffite), visiblement humilié, la sanction des décrets qu’il refusait jusqu’alors de signer8. Sans doute attendri par la détresse des Parisiennes, le roi accepte même de s’installer aux Tuileries ! N’importe quel élève de cours moyen savait jadis que les choses ne se sont pas exactement passées ainsi. Cette présentation est intentionnellement tronquée. Mounier était accompagné d’une délégation de femmes peu disposées à s’en laisser compter. Où sont-elles passées ? Le lendemain, le château fut forcé, les appartements de la reine envahis, le couple royal contraint de se montrer au balcon. Il gagnera Paris accompagné des têtes fraîchement coupées de trois gardes du corps. Le spectateur ne saura rien de ces moments décisifs. La violence populaire, sans laquelle le roi n’aurait jamais cédé, est totalement occultée. Pourquoi ? A cette étape de la Révolution, marquée, comme l’indique un sous-titre, par « un vent de liberté », serait-elle de mauvais ton ?

Pierre Shœller, nous l’avons vu, s’est remarquablement documenté et nous ne le suspectons pas de faire mentir délibérément son film mais ses choix conservent un parfum de « Bicentenaire ». Déjà, les violences qui avaient accompagné la prise de la Bastille n’avaient été montrées que de manière indirecte (l’arrivée des blessés, le récit de la décollation de De Launay9). En revanche, le 10 août 1792, des personnages supposés paisibles jusqu’alors embrochent furieusement les Suisses. La scène de l’exécution du roi, enfin, même si elle est conforme à ce que l’on en sait, nous semble complaisamment grandguignolesque.

Le film tient en filigrane un discours. L’interrogation de Louis XVI sur l’échafaud – « Où est passé mon peuple ? Mon bon peuple ? » – conclut le récit d’un désamour entre un peuple et « son » roi. Au début, le peuple est paisible et royaliste. Tout au long du film, on le sent perdre sa « longue patience » 10. A la fin, les enfants eux-mêmes trempent leurs mains dans le sang du tyran. Rien de faux dans tout cela, à ceci près que la violence populaire ne naît pas de la Révolution, elle se déchaîne dès avant 1789. Elle est constitutive de la situation révolutionnaire et elle reste, qu’on le veuille ou non « l’accoucheuse de l’Histoire ». En gommer le rôle décisif en 1789, en particulier lors des « journées d’octobre », n’aboutit qu’à suggérer l’idée d’un « dérapage »11 de la Révolution. L’Histoire est ainsi faite : à la violence sociale des tyrans et des exploiteurs répond celle des opprimés. Le peuple est violent parce qu’exaspéré par l’exploitation et les humiliations subies, par la flambée du prix du pain, sans parler d’exécutions publiques qui ne contribuaient pas à policer les mœurs.

S’il avait pris acte de cette réalité, l’auteur aurait pu livrer à la réflexion de son public, cette phrase inspirée à Babeuf, en juillet 1789, par les têtes de De Launay, de Flesselles, de Bertier de Sauvigny et de Foulon 12 saignant au bout des piques: « Nos maîtres nous ont fait barbares. Ils récoltent et récolteront ce qu’ils ont semé »13.

Rémy Janneau – 7 octobre 2018.

1– Les 60 districts administratifs parisiens furent remplacés le 21 mai 1790 par 48 sections qui constituaient l’un des cadres au sein desquels les citoyens délibéraient.

2– Dossier pédagogique

3– Les députés ne reculent pas devant les effets théâtraux : quelques instants plus tôt, Merlin de Douai s’était déclaré prêt à « poignarder le premier qui voudrait s’arroger un pouvoir de dictateur », ce qui visait précisément Marat !

4– Ce qu’Alexandre Dumas disait du roman vaut a fortiori pour le cinéma: « si un roman doit ressembler à un cours d’histoire, bonsoir ! »

5– En août 1790, les suisses de la garnison de Nancy demandèrent à contrôler les caisses régimentaires, s’opposant ainsi à leurs officiers. S’ensuivirent des affrontements et une dure répression conduite par le marquis de Bouillé, cousin de La Fayette.

6– Avant le générique, le roi lave symboliquement les pieds des enfants pauvres.

7– Les propos du papetier Réveillon annonçant une baisse des salaires provoquèrent le 27 avril 1789 une émeute qui fut durement réprimée.

8– Les décrets adoptés le 11 août, suite à la nuit du 4. Ils abolissaient les privilèges, les distinctions et partie des droits féodaux, les droits portant sur la terre étant déclarés rachetables. Le roi refusait de « dépouiller son clergé et sa noblesse ». 

9– Gouverneur de la Bastille.

10– Titre de Sophie Wahnich , historienne et conseillère du réalisateur (La Longue Patience du peuple, 1792, naissance de la République – Payot – Paris – 2008). Cette expression est reprise d’un article du numéro 21 de La sentinelle paru en juin 1792. Un garde national s’interroge : « Ces armes que la liberté m’a mises à la main, m’en servirai-je pour appuyer les complots d’une cour qui me prépare à la servitude ? Les tournerai-je au détriment de la première autorité qui fait de bons décrets en faveur de la seconde qui les paralyse et contre un peuple souverain dont on a lassé la longue patience ? » (Wahnich page 333)

11– François Furet et Denis Richet soutenaient dans les années 60, que la Révolution aurait pu s’achever par un triomphe des Lumières et la mise en place d’une monarchie constitutionnelle. Elle aurait progressivement « dérapé » en 1792, sous le double impact de la guerre et de l’irruption des masses populaires sur la scène politique (La Révolution française – Marabout – 1965). Furet abandonnera cette thèse dans les années 70 et défendra l’idée suivant laquelle la Révolution était « protototalitaire » dès 1789 (Penser la Révolution française – Folio Histoire – 1978).

12– Jacques de Flesselles, prévôt des marchands de Paris, Louis Bertier de Sauvigny, intendant de Paris, Joseph François Foulon, ministre des finances. Ce dernier aurait déclaré que si les parisiens n’avaient pas de pain, ils n’avaient qu’à manger du foin (ou brouter de l’herbe, suivant les versions).

13– Renoir la prête à l’un des personnages de La Marseillaise.