Ukraine-Pologne : une histoire trafiquée.

Jean-Jacques Marie

Le Figaro du 21 octobre 2022, sous le titre « L’Europe vit le troisième acte d’un drame ouvert il y a cent ans » (1) un entretien avec Jan Roman Potocki l’auteur polonais d’un livre « magnifique » intitulé Frères d‘armes, où selon la rédaction du quotidien l’auteur « a exploré le rôle militaire et politique clé de la France dans la renaissance de la Pologne entre 1918 et 1924 ».

A en croire le Figaro lui-même, Monsieur Potocki est un historien un peu particulier puisque le quotidien le présente comme « un homme d’affaires (sic !) et un essayiste ».

Selon Potocki « La Pologne, à l’été 1920, a repoussé les assauts de l’Armée rouge aux portes de Varsovie avec le soutien, d’un millier d’officiers français, dont le capitaine de Gaulle et d’un armement français considérable. » Puis il ajoute :  «  Sans cet appui la Pologne serait effectivement « mort-née » selon les mots du Maréchal Foch.»

Monsieur Potocki, qui, dans la suite de l’article, manifeste un vif enthousiasme pour l’OTAN, est bien un homme d’affaires. Il trafique l’histoire en oubliant de dire comment l’Armée rouge a pu se retrouver devant Varsovie en juillet 1920.

Pour remplir la mission que la France bourgeoise lui confie, le chef polonais Pilsudski envahit à l’improviste l’Ukraine soviétique, le 25 avril 1920. Le gouvernement français lui a fourni pour remplir cette mission hautement civilisatrice 3000 mitrailleuses, 1500 canons et 150 aéroplanes. Face à une armée rouge épuisée, en cours de démobilisation, et dont certaines divisions sont alors transformées en « armées du travail », il vole d’abord de victoire en victoire. Il prend Jitomir et Berditchev dès le 25 avril, Moghilev le 28, et Kiev le 6 mai.

Mais le paysan ukrainien a gardé un vif et très désagréable souvenir de l ’asservissement auquel les grands propriétaires polonais l’ont soumis pendant des décennies ; il entre en masse dans les rangs de l’Armée rouge pour repousser l’envahisseur, vite chassé de Kiev et bouté hors d’Ukraine un mois plus tard. Lénine invite alors l’Armée rouge à poursuivre sa route en Pologne pour y susciter la révolution et trouver la jonction avec le prolétariat allemand. Mais ce calcul se heurte à un écueil. Le paysan et l’ouvrier polonais, dans leur masse, voient dans l’Armée qui entre sur leur territoire une armée, non pas rouge, mais russe. Et l’entreprise échoue avec la participation de De Gaulle, du général Weygand, présent à Varsovie, mais oublié par Potocki, et  de la camarilla d’un millier d’officiers français

Ainsi l’homme d’affaires historien célébré par le Figaro, en effaçant l’agression du 25 avril et les épisodes suivants de l’invasion de l’Ukraine soviétique par l’armée polonaise transforme l’envahisseur, mandaté et armé par l’impérialisme français, en envahi… contraint de se défendre contre celui-là-même qu’il a attaqué.

(1) « L’Europe vit le troisième acte d’un drame ouvert il y a cent ans ».

Jan Roman Potocki : Homme d’affaires et essayiste, Jan Roman Potocki a exploré dans un livre magnifique, Frères d’armes, le rôle militaire et politique clé de la France dans la renaissance de la Pologne entre 1918 et 1924. Pour lui, cette période oubliée, avec ses victoires puis ses ratages stratégiques qui menèrent à la catastrophe de 1939, est pleine d’enseignements pour faire face à la crise d’Ukraine et doit mener à la relance d’une grande alliance fertile entre Paris et Varsovie, pour « piloter l’après ».

LE FIGARO : Vous avez consacré un très beau livre à la fraternité d’armes franco-polonaise de 1918-1920. Vous considérez que cette période oubliée, durant laquelle la France forma l’armée polonaise et l’empêcha d’être mort-née face aux assauts bolcheviks, est pleine d’enseignements pour le moment géopolitique que nous vivons et doit mener à une nouvelle alliance stratégique fertile entre la France et la Pologne. Pourquoi ?

Jan Roman Potocki : En rédigeant Frères d’armes, en 2020, pour marquer le centenaire de la bataille de la Vistule, j’ai été frappé autant par l’ignorance quasi complète du sujet en France que par le rôle essentiel joué par votre pays. La Pologne, à l’été 1920, a repoussé les assauts de l’Armée rouge aux portes de Varsovie avec le soutien d’un millier d’officiers français, dont le capitaine de Gaulle, et d’un armement français considérable. Sans cet appui, la Pologne serait effectivement « mort-née », selon les mots du maréchal Foch.

La lutte contre le trotskysme dans le PC de Yougoslavie

Document rédigé en collaboration avec Pavlusko Imsirovic

Après l’interdiction du PCY (Parti Communiste de Yougoslavie) dans les années 1920, la plus grande partie de la direction du PCY s’est repliée à Moscou et s’est subordonnée à la mise au pas de la ligne politique et des ressources humaines d’abord zinoviévistes puis staliniennes – avec une courte période de direction du Komintern par Boukharine.

Le PCY a été fondé en 1919. C’était le parti communiste le plus puissant des Balkans et il a été interdit par la répression policière dès la fin de l’année 1920, après son grand succès aux élections de 1920. Malgré cela, le PCY a tenu quatre congrès jusqu’en 1928, et aucun congrès au cours des vingt années suivantes. Le Cinquième Congrès du PCY s’est tenu à l’été 1948. Cette période de vingt ans (1928-1948) a été une période de stalinisation rigide du PCY, qui a culminé avec la liquidation du Comité Central de Milan Gorkić (Josip Čižinsky) en 1937 et avec la nomination de  Josip Broz Tito au poste de Secrétaire Général en 1940 (et non en 1937 comme il est dit dans les légendes officielles).  

La division du Parti bolchévique en fractions après la mort de Lénine s’est produite principalement dans l’appareil du PCY de Moscou et n’a pas été relayée à l’organisation du parti restée dans le pays. Aucune fraction trotskyste ne s’est jamais formellement constituée au sein du PCY. Malgré cela,  l’essentiel de l’activité de la direction du PCY et de ses organismes au cours de la période de stalinisation a porté sur la lutte contre le trotskysme. De 1929 à 1942, le point central de presque toutes les questions du « Prolétaire », la publication principale du Comité Central du PCY, était la lutte contre le trotskysme, et le contenu de la lutte était principalement la retransmission des publications de Staline à Moscou, suivant les directives de l’appareil stalinisé du Komintern.

Pour un lecteur non-averti d’aujourd’hui, tout comme pour un lecteur de cette époque, la hargne  insensée contre le trotskysme, dans un parti où aucune fraction trotskyste ne s’était jamais constituée et où personne ne s’était publiquement déclaré trotskyste, pourrait sembler étrange et sans fondement. Mais ce courant était en réalité profondément enraciné dans les traditions marxistes du PCY héritées des partis ouvriers des Balkans. Deux de ces partis (le Parti social-démocrate serbe et le Parti bulgare « Tesnyatsi » – connu aussi comme « socialistes étroits » – l’aile gauche du Parti social-démocrate bulgare) appartenaient à la minorité révolutionnaire au sein de la Deuxième Internationale qui, avec les Bolcheviks russes, avaient voté contre les crédits de guerre dans leurs parlements, et également avec les Bolcheviks, avaient fondé l’Internationale Communiste, parallèlement à la fondation du PCY. 

La lutte des staliniens contre le trotskysme au sein du Komintern et du PCY était en réalité la formule et le nom de code de la lutte de la bureaucratie stalinienne contre-révolutionnaire parasitaire contre la continuité des traditions révolutionnaires prolétariennes, les traditions du marxisme et du bolchevisme-léninisme, contre la lutte de classe que cette bureaucratie était en train de trahir et de réprimer par sa politique de collaboration de classe, dans des formules telles que « la coexistence pacifique » et « le socialisme dans un seul pays ».  Ces traditions révolutionnaires n’étaient pas seulement ancrées dans l’appareil organisationnel du PCY, mais elles étaient également largement enracinées parmi les adhérents, et même les purges bureaucratiques les plus brutales de Staline et de Tito n’ont jamais pu les détruire complètement. Grâce à la vitalité des mêmes traditions, que l’on réprimait et que l’on extirpait, le PCY a permis à sa direction de rompre avec l’Etat bourgeois dans les circonstances historiques extraordinaires de la seconde Guerre Mondiale, et le PC a pu être au premier rang de la lutte de libération nationale et de la révolution socialiste yougoslave et en prendre la direction.

L’échelle des purges staliniennes au sein du PCY a été réellement monstrueuse. L’ancienne direction a presque totalement été exterminée dans les camps de concentration de Staline et dans les casernes du NKVD, la police secrète de Staline. Environ 1000 dirigeants du PCY ont été assassinés et des 7 secrétaires généraux du PCY seuls Tito et Trisha Kaclerovic sont morts de mort naturelle (dans le cas de Trisha Kaclerovic, c’est dû au fait que, déjà démoralisé en 1928, il s’était retiré de toute activité politique). Des 5 autres, seul  Djura Djakovic a été assassiné par la classe ennemie – la police du royaume de Yougoslavie – tandis que Filip Filipovic, Sima Markovic, Jovan Malisic et Milan Gorkic (Josip Čižinsky) ont été assassinés en Union Soviétique. Milan Gorkic a été exécuté à Moscou en juin 1937, mais ce n’est qu’en mai 1939 que « Le Prolétaire » a publié l’annonce du Comité Central du PCY que Milan Gorkic était exclu du parti en tant que « fractionniste et poison ». Son principal « crime » avait été de critiquer la politique des « fronts populaires » en Espagne et en France en 1936, et cette critique était fondée sur son expérience directe et pratique de la lutte de classe européenne. Son deuxième « crime » avait été de traiter Josip Broz Tito comme un apparatchik ordinaire, obscure et de faible envergure du Komintern et du NKVD. Tous les volontaires yougoslaves des brigades internationales de la guerre civile espagnole – sauf ceux qui ont été des assassins et des gangsters travaillant pour le NKVD, la police secrète de Staline – ont été soupçonnés et accusés d’être des trotskystes et un nombre important d’entre eux, sur ordre de Tito, ont été liquidés par les unités de partisans durant la guerre de libération de 1941-1945  (Zikica Jovanovic-Spanac, Ivan Antonov-Srebrnjak, Ratko Pavlovic-Cicko, Marko Oreskovic…). Leur plus grand « crime » a été que les volontaires des brigades internationales, lors de la conférence des communistes yougoslaves à Barcelone en 1938, avaient été contre la direction de Tito au Comité Central du PCY, et que leur candidat à ce poste était Blagoje Parović, qui a été assassiné en Espagne par Vlajko Begovic, l’un des tueurs yougoslaves du NKVD. 

La première expression venant de la direction stalinisée du PCY  à évoquer publiquement la terreur stalinienne de masse contre tous les communistes, y compris les communistes yougoslaves, a été le livre de Zivojin Pavlovic, membre du comité central du PCY de Gorkic depuis 1937.  En 1940 à Belgrade, fuyant la répression stalinienne, Zivojin Pavlovic a publié le livre « Bilan du Thermidor soviétique ». La plus grande partie de l’édition du livre a été achetée directement par la maison d’édition du PCY qui a ensuite immédiatement détruit les livres. Mais malgré cela, l’ouvrage a survécu et a de nouveau été publié en 1989. Durant les années 1960, des exemplaires du livre de  Pavlovic ont circulé en grand nombre parmi la jeunesse communiste dissidente en Yougoslavie. Dans la préface du livre, Zivojin Pavlovic a écrit :

« Depuis les premiers procès et les premières exécutions à Moscou, pour un grand nombre d’entre nous il était clair que c’était le début de la bataille finale entre la bureaucratie stalinienne, d’un côté, et les vieux Bolcheviks qui restaient fidèles aux vieux principes et au programme du parti, de l’autre côté. Même pour les non-initiés il était clair que ce n’était pas une bataille entre la révolution et « des espions et des traitres » mais la lutte pour imposer un régime personnel dirigé par Staline contre les vrais leaders du parti Bolchevik, ceux qui soutenaient la démocratie et le droit à l’autocritique au sein du parti. Rares étaient ceux qui croyaient à la véracité des procès truqués et des accusations impossibles et des auto-accusations. Au contraire, tous ceux qui connaissaient les luttes internes au sein du parti Bolchevik, et qui connaissaient la gravité des désaccords, savaient aussi que c’était le début de la liquidation définitive des groupes d’opposition et l’imposition de la dictature de Staline et de sa clique, et que cela n’était faisable qu’en passant sur le cadavre de tous les genres d’opposants – en fait sur le cadavre de tous ceux qui s’opposaient à la dictature d’une personne sur tout le parti et de tous ceux qui se souvenaient que cela ne se passait pas comme cela auparavant dans le parti. Il était également clair que les opposants ont tenté encore une nouvelle fois, une dernière fois, de préserver au moins une partie du caractère léniniste du parti, certains de ses principes de base, sa démocratie interne et le droit de critiquer, ainsi que de tenter de réparer les erreurs commises par la bureaucratie pendant la collectivisation et l’industrialisation forcées du pays – mais cette ultime tentative a été noyée dans le sang par les Thermidoriens du Kremlin dirigés par Staline.  

Mais même si nous avons vu clairement la fausseté des accusations et le caractère répétitif des méthodes de la vieille opposition bolchevik (puisque la bureaucratie stalinienne avait infiniment plus de moyens humains à sa disposition), la « discipline » nous a empêchés de soutenir ceux qui étaient persécutés, les victimes de la clique stalinienne, et de nous dresser contre ce bain de sang répétitif et pitoyable. Cette « discipline », qui dans notre vocabulaire ne signifiait rien d’autre que l’obéissance aveugle, non au parti mais à la clique actuellement à la tête du parti, nous a empêchés de défendre les prisonniers et les condamnés politiques et de revendiquer pour eux au moins les mêmes droits que nous revendiquions des régimes bourgeois pour ceux qui partageaient nos convictions politiques. Malheureusement les communistes qui n’étaient pas dans la ligne n’avaient pas ces droits dans la Russie bolchevique. Si nous l’avions fait durant les premiers jours du bain de sang à Moscou, comme l’ont suggéré Rapaport et d’autres, nous aurions préservé des milliers de vies de communistes russes, et nous aurions rempli notre devoir de communiste et nous ne porterions pas le poids de la responsabilité d’avoir été moralement complices du massacre horrible des vieux bolcheviks.

En dehors de la « discipline », la raison de ce silence criminel résidait aussi dans notre sentiment que malgré la terreur le peuple russe et en particulier les membres du parti et tout le parti, pourraient au moins arrêter le massacre de masse des meilleurs éléments dont disposait le parti. Nous pensions cela, et en particulier ceux d’entre nous qui étaient à l’étranger, parce que malheureusement nous avions l’illusion que les membres du parti avaient des droits et parce que nous n’avions aucune idée de la terreur imposée en URSS par le Département d’Etat de la police politique [NKVD]. Enfin, nous avons gardé le silence parce que la situation internationale était très mauvaise et que nous avons donc estimé que nous ne devions rien faire qui puisse remettre en cause la confiance en des travailleurs à l’extérieur de la Russie envers l’Union Soviétique, et que c’était le problème interne du parti bolchevik et que les membres du parti pourraient surmonter cette nouvelle crise sans trop de dommages pour le régime tout en évitant de faire éclater le parti.  Nous pensions que le prolétariat russe, qui s’est montré capable de briser le tsarisme, pourrait aussi venir à bout de cette poignée de bureaucrates et de malfrats qui ont imposé un régime dans lequel une ex-princesse ou un ex-prince avait plus de droits qu’un Bolchevik ou qu’un ex-président du gouvernement soviétique. 

Et en effet, si cette terreur stalinienne ne s’était pas répandue aux autres partis communistes, aux autres membres du Komintern et au Komintern lui-même, et s’il n’y avait pas eu d’alliance entre Hitler et Staline, nous aurions tranquillement surmonté cette épreuve en espérant une réponse des membres du parti et on pouvait ressentir ces symptômes dans presque toute l’Union Soviétique. Mais après que les communistes étrangers ont également été assassinés et ensuite après l’alliance ouverte de l’Allemagne de Hitler et la Russie stalinienne, quand pour la première fois on a mis ensemble le drapeau frappé de la faucille et du marteau avec celui frappé de la svastika, il est devenu parfaitement évident pour nous que c’était le début de la liquidation du bolchevisme, imposant la dictature personnelle de Staline et répandant la terreur stalinienne également  dans les  partis étrangers, qui, de cette manière, sont devenus rien de plus que des agents de la police de Moscou et de ses maîtres, ce qui signifiait ensuite la liquidation de la démocratie et du droit de critiquer aussi dans ces partis, ainsi que l’assassinat complet de tous les communistes qui n’étaient pas dans la ligne, tant en Union Soviétique qu’à l’étranger. Cela voulait dire qu’on instaurerait également des régimes similaires d’obéissance aveugle à de véritables pieuvres jouissant toujours de la confiance de la police stalinienne ».

A cause de ce livre, Tito a fait exécuter Zivojin Pavlovic à la fin de 1941 à Uzice, la première ville à avoir été au moins temporairement libérée dans l’Europe occupée. Après des tentatives infructueuses, en faisant usage d’une brutalité inimaginable, pour l’obliger à admettre qu’il avait été un « agent de police fasciste » infiltré dans le PCY, il a été exécuté. Pavlovic est mort courageusement et il n’a pas cédé à ses tortionnaires staliniens.

Tous les communistes yougoslaves qui n’ont pas obéi docilement à Staline, à la politique des « fronts populaires » et au pacte Staline – Hitler de 1939-1941, ont été dénoncés comme des trotskystes qu’il fallait exécuter. Tous ceux qui, contrairement à la discipline du parti, même depuis le début avril (quand la Yougoslavie a été occupée) jusqu’en juillet 1941, ont refusé de traiter les troupes d’occupation fascistes et les oustachis du régime de collaboration d’Ante Pavelic comme des alliés de l’Union Soviétique et du Komintern (et donc également du PCY) ont été le plus sévèrement persécutés par le PCY lui-même. L’un des épisodes les plus tragiques de cette persécution a été le sabotage de l’évasion des communistes et des antifascistes croates du camp d’oustachis de Kerestinec près de Zagreb en 1941. Plus de 300 communistes et antifascistes yougoslaves ont été liquidés dans ce camp. Ils avaient organisé une rébellion armée, vaincu les gardes et ils avaient réussi à s’évader du camp de concentration, mais on a laissé les soldats oustachis les massacrer, parce que l’appareil stalinisé du PCY de Tito ne leur a pas porté l’assistance et le soutien promis et on ne les a pas aidés à rejoindre les groupes de partisans dans les montagnes croates et bosniaques. 

Staline, plus tard, en essayant de soumettre complètement la révolution socialiste yougoslave aux intérêts du Kremlin, a excommunié le PCY du Kominform ; il a brandi la menace d’une intervention militaire en Yougoslavie. La Quatrième Internationale s’est dressée fermement en défense de la révolution yougoslave aussi bien devant l’impérialisme que devant le stalinisme et elle a gardé la même attitude même après la rupture de toutes les relations politiques avec la bureaucratie de Tito – quand il a voté en faveur de l’intervention américaine en Corée (1952).   

Malgré les sanglantes purges staliniennes qui ont coûté la vie à beaucoup de membres du Parti Communiste de Yougoslavie, malgré la démoralisation systématique et la désorganisation que le stalinisme a semées dans l’Internationale et dans les mouvements ouvriers des Balkans pendant des années, la mobilisation révolutionnaire des masses et des membres du PCY a libéré la Yougoslavie, dépossédé le capital collaborationniste et forcé le PCY après la guerre à refuser d’obéir au diktat politique, économique et social du Kremlin. Cette mobilisation a également obligé Tito en 1948 à se mettre du côté de la révolution yougoslave et contre son maître de Moscou.

Le trotskysme, le bolchevisme-léninisme est réapparu organisationnellement et publiquement en Yougoslavie après la vague de grèves et les manifestations d’étudiants dans les années 1960. Cette vague massive des ouvriers et ces manifestations d’étudiants ont arrêté les licenciements en masse de travailleurs et les réformes du marché commencés en 1963 – réformes qui étaient en fait le début du cours de la bureaucratie yougoslave, sous la pression de l’impérialisme, vers la restauration du capitalisme.   

En 1971, la première édition serbo-croate de six ouvrages de Trotsky a été publiée (les deux volumes de « La Révolution trahie », « La Révolution permanente », « Entre Impérialisme et Révolution », « Cours Nouveau », «Terrorisme et Communisme » et « Littérature et Révolution »), mais bientôt après a commencé la répression policière et le procès public politique d’un étudiant d’un groupe trotskyste – trois personnes ont été arrêtées au début du mois de janvier et condamnées en juillet 1972 à des peines de prison allant jusqu’à deux ans pour avoir constitué le Groupe d’Initiative pour le Parti Ouvrier Révolutionnaire de Yougoslavie. 

Pavlusko Imsirovic, vieux militant de la IVème Internationale, était l’une des trois personnes arrêtées et condamnées dans ce procès, et le seul qui se soit déclaré comme trotskyste à ce procès, ouvertement et publiquement..

LES JEUX INTERDITS DES ENFANTS SOVIÉTIQUES

Guillaume Malaurie

HISTORIA, (mensuel 906), juin 2022.

L’historien Jean-Jacques Marie exhume des archives (documents du NKVD, récits des zeks dans les goulags, archives de Smolensk) l’incroyable résistance de milliers de jeunes Russes qui ont bravé la Grande Terreur stalinienne. (…) catégorie rebelle, jusque-là à peine entrevue par Soljenitsyne en URSS (…). C’est ce que nous révèle (…), le livre glaçant et formidablement documenté de (…cet) excellent historien de la Russie contemporaine (…).

En 1935, le maître du Kremlin continue de déporter, d’affamer et d’assassiner les koulaks et les suspects en tout genre. Une jeune paysanne de 15 ans, Anna Khrabrova, rédige un poème qu’elle décide d’envoyer à Staline (… et) le signe : « La gaieté règne dans notre Union, Tout le monde va bien. En parole nous sommes tous si beaux. Mais tout le monde est à bout […]. (…). Vous buvez le sang du peuple entier. Quand enfin en serez-vous rassasié ? »

(… elle) n’est condamnée, c’est un miracle, qu’à « deux ans d’assignation à résidence » (…). Il en ira très différemment des autres jeunes qui, à l’université, dans leurs villages, dans leurs écoles, créent des groupuscules où la parole se libère un peu (les « Quatre Matous »). Parfois même un embryon de parti : l’Union pour la renaissance de la Russie, à Leningrad en 1934, et même le PPCS, le Parti panrusse contre Staline ! (… le) Parti populaire léniniste, (… Le) décret d’avril 1935 prévoit (…) la possibilité de déporter et d’infliger la peine de mort aux enfants de plus… de 12 ans. Staline, (…), estime, (…), que les enfants (…) sont une lourde menace qu’il convient d’éradiquer. Surtout les fils et filles d’opposants supposés ou réels. (…) Un dernier exemple, en résonance avec l’actualité : le 17 juin 1953, à Berlin, 42 soldats de l’Armée rouge refusent de tirer sur des habitants désarmés lors des révoltes ouvrières. Tous sont fusillés. (…)

Des gamins contre Staline de JEAN-JACQUES MARIE (Seuil, coll. « Don Quichotte », 294 p., 20 euros)

Un historien ou un bouffon ?

Il n’est jamais trop tard pour mal lire… En 2003 paraissait en Grande-Bretagne une biographie de Staline intitulé Staline, la cour du tsar rouge par un certain Simon Sebag Montefiore. L’année suivante ce livre reçut le prix du livre d’histoire de l’année 2004 par le British Book Awards.

L’année suivante il parut en français publié par les éditions des Syrtes qui apprennent au lecteur sur la 4ème de couverture que le livre a déjà été publié dans vingt pays et citent certaines appréciations portées sur ce chef d’œuvre. L’ancien dirigeant américain Henry Kissinger – il est vrai prix Nobel de la paix ! – proclame : « Je pensais ne plus rien apprendre sur Staline. J’avais tort ». Kissinger ne devait pas savoir grand-chose… Le Times le concurrence en écrivant : « Ce  livre fait la lumière sur les complexités du stalinisme ». Quant au Guardian il voit dans ce chef-d’œuvre « Un des rares livres récents sur le stalinisme qui sera lu dans les années à venir ».

Que l’on en juge ! Simon Sebag Montefiore voit en Staline « une personnalité exceptionnelle à tous égards (…) un politicien hyper-intelligent et talentueux (…) un intellectuel aux nerfs à vif », dont « toute l’affectivité était absorbée par le rôle dramatique qu’il jouait au service de la révolution » et dont, « parfois l’amour du peuple confinait à l’absurde ». Dans le chapitre trois intitulé « le charmeur »,il nous assure que « le pouvoir de Staline au sein du Parti ne reposait pas sur la peur mais sur le charme», un charme profondément ressenti par le chef  théorique de l’Etat, Mihaïl Kalinine, dont il envoya la femme au goulag, par son fidèle collaborateur, Lazare Kaganovitch dont il fit fusiller le frère, par son  plus fidèle encore collaborateur, Viatcheslav Molotov, dont il fit condamner la femme, Paulina Jemtchoujina plusieurs fois par le Bureau politique avant de la faire exclure du Parti communiste et exiler en Ouzbekistan en 1949 et tant d’autres dont les épouses ont subi les effets de son charme, à commencer par celle de son secrétaire personnel, Alexandre Poskrebychev.

Montefiore livre ensuite à son lecteur des détails d’une portée historique incontestable. Il prétend ainsi que l’un des plus proches adjoints de Staline, Lazare Kaganovitch, « apprenti cordonnier (…) regardait d’abord les chaussures de son interlocuteur. De plus « constamment armé d’un marteau, il frappait souvent ses subordonnés ou bien les soulevait par les revers de leur veston » ! On comprend que Staline ait promu un tel penseur au bureau politique.

Staline voulait, nous assure Sir Montefiore, « l’amélioration de l’humanité grâce au marxisme-léninisme » ? [1] Les sanglantes purges de masse des années 1936-38 ? Elles visaient à « accélérer l’abolition des barrières de classe et l’avènement du paradis sur terre » ! C’est la fin que Montefiore, entre autres attribue à la décision du Politburo (en fait de Staline lui-même) du 2 juillet 1937 organisant un massacre dans l’ensemble du pays, qui aboutira à l’exécution d’un peu plus de 700.000 victimes considérées comme ennemis du peuple (en particulier des paysans hier opposés à la collectivisation surtout à coups de mitrailleuse et envoyés en exil) sans que les agents du NKVD, chargés de réaliser des quotas d’exécution, puissent leur reprocher des actes précis. Son analyse – si l’on peut utiliser un terme semblable – mérite d’être citée en entier :

 « Le but était d’en finir avec tous les ennemis et ceux qu’il était impossible de convertir au socialisme, de façon à accélérer l’abolition des barrières de classe et l’avènement du paradis sur terre pour les masses. Cette solution finale était un massacre pleinement justifié du point de vue de la foi et des idéaux du bolchevisme, une religion fondée sur la destruction systématique des classes. Le principe consistant à fixer les exécutions comme les quotas industriels du plan quinquennal était donc naturel. » Apparemment Montefiore ne sait pas que dans le b-a-ba du marxisme, et donc du bolchevisme, la suppression des classes passe par la liquidation de l’exploitation de l’homme par l’homme qui permet d’extraire la plus-value du travail de l’ouvrier et non par les pelotons d’exécution. On comprend l’enthousiasme de Kissinger pour ce chef-d’œuvre.

Montefiore apitoie enfin son lecteur par une complainte sur l’extrême modestie de l’existence menée par les bureaucrates au moins à la fin des années 20 et au début des années 30 : «  A l’exception des snobs de Molotov, les potentats vivaient encore simplement dans leur palais du Kremlin, inspirés par leur mission révolutionnaire, avec sa dose obligatoire de modestie bolchevique » (…) En fait les épouses des membres du Politburo avaient à peine les moyens d’habiller leurs enfants et les récentes archives indiquent que Staline lui-même était parfois à court d’argent. » Le pauvre homme ! Comment ne pas céder à l’enthousiasme de son « historien » britannique célébré par des médias si complaisants.

                            Jean-Jacques Marie


[1] P 27,55,61,77,196 ,246

Présentation et 1er exemple

Les CMO ouvrent une série sur les méfaits du stalinisme relayés par des « intellectuels  de gauche » ou « progressistes » jusques et y compris, on le verra, dans des ouvrages et des collections destinés aux étudiants et étudiantes. Ci-après nous reproduisons un article paru dans le Monde des 18-19 janvier 1953 consacré au prétendu « complot des médecins », rédigé par André Pierre, qui était alors le spécialiste de l’URSS dans ce quotidien. Nous rappelons d’abord ci-après les grandes lignes de cette fabrication policière que sa mort empêcha Staline, par ailleurs confronté à quelques difficultés de mise en oeuvre, de mener à bien, malgré l’enthousiasme manifesté par les staliniens français pour cette nième provocation.


Le « complot des médecins »

Article du Monde 18-19 janvier 1953

Le 13 janvier 1953, coup de tonnerre dans un ciel peu serein à Moscou : en haut et à droite de la première page de la Pravda un gros titre dénonce « De misérables espions et assassins sous le masque de professeurs de médecine. » L’article a été revu et corrigé mot à mot par Staline. En page quatre, un communiqué de presse annonce l’« arrestation d’un groupe de médecins saboteurs […] qui cherchaient, en leur administrant des traitements nocifs, à abréger la vie des hauts responsables de l’Union soviétique ». Selon le communiqué, qui n’évoque jamais le nom de Staline, ils ont assassiné deux dirigeants du parti communiste Alexandre Chtcherbakov (en 1945) et Jdanov (en 1946) et préparé le meurtre de cinq chefs militaires soviétiques.
Le communiqué cite neuf médecins dont six sont juifs accusés d’agir au compte de « l’organisation nationaliste juive bourgeoise, le Joint » et des services secrets britanniques et américains . Le communiqué affirme : « L’enquête devrait se conclure prochainement. » Le procès public est donc imminent et doit viser, outre des médecins dits terroristes, des dirigeants accusés de manque de vigilance et donc de complicité avec eux. Un article du même numéro dénonce en effet à la fois l’incurie des ministères de la Sécurité d’État et de la Santé publique. Jusqu’au 5 mars la Sécurité jette au total en prison 37 médecins, dont près d’une moitié de juifs.
Staline prépare donc une nouvelle purge sanglante comme diversion à la crise menaçante. Comme les médecins de Molière, la saignée est son seul remède. Parmi les bruits fantastiques qui courent alors et que l’on prend souvent pour l’écho de faits avérés, la rumeur court que tous les juifs vont être déportés en Sibérie.
La presse des partis communistes du monde entier se déchaîne. France Nouvelle du 24 janvier salue dans « la mise hors d’état de nuire des ignobles médecins espions et assassins, un coup foudroyant aux projets perfides des impérialistes américains fauteurs de guerre. » Il dénonce « la bande de monstres à face humaine, répugnants de lâcheté et hideux d’ignominie […] leurs crimes de cannibales […] et leurs procédés diaboliques, dignes des sorcières du Moyen âge. »
Staline confie alors au premier secrétaire du PC de Moscou, Nicolaï Mikhaïlov, antisémite convaincu, un projet de lettre ouverte à faire signer et publier dans la Pravda. Du 20 au 23 janvier, deux apparatchiks juifs dociles reçoivent des intellectuels juifs au siège de la Pravda ; ils les invitent à signer cette lettre qui propose le transfert, après le procès des médecins assassins, d’une partie de la population juive soviétique vers l’Est pour la protéger de la fureur du peuple indigné.
Certains signent, la honte au ventre, d’autres refusent. Staline reçoit le texte de la lettre le 29 janvier et la fait classer aux archives, d’où elle a disparu… Il demande à Dmitri Chepilov, rédacteur en chef de la Pravda, de rédiger un autre projet.
Le 19 février la Sécurité arrête le vice-ministre des Affaires étrangères, Ivan Maïski, juif, ancien ambassadeur d’URSS à Londres à l’époque où Molotov dirigeait les Affaires étrangères. Le vieux diplomate, pour éviter les coups, avoue avoir été recruté dans les services secrets britanniques par Churchill lui-même. Mais ses aveux extorqués visent Molotov et non les médecins. Le 23 février, tous les agents juifs de la Sécurité d’État, sont invités à rendre immédiatement leurs dossiers, leurs laissez-passer, leur uniforme. Mais la campagne antisémite patine ; seuls trois dirigeants s’y impliquent publiquement ; les autres font le dos rond. Selon Kaganovitch, « la campagne déclinait. Elle déclinait d’elle-même ». Staline, las, hypertendu, privé de médecins pour le soigner, se perd sans doute dans l’enchevêtrement de ses plans trop complexes.
On a longtemps cru, et je l’ai cru moi-même sur la foi de rescapés de l’époque (comme Jacob Etinguer le fils que j’ai rencontré à Moscou en 1989 et 1990, et dont le père, le premier médecin arrêté de la future affaire, était mort en cellule en février 1951 sous les coups), que Staline préparait alors la déportation massive des juifs en Sibérie. Le bruit en courait alors à Moscou et figure encore dans des ouvrages à sensation. Mais la rumeur, surtout dans une société totalitaire, compense le secret dans lequel sont prises les décisions plus qu’elles ne les reflètent. Nul ne sait ce que Staline se préparait alors à faire, même lui sans doute, dépassé par une machination trop incertaine.
Enfin le complot des Blouses blanches est imbriqué dans d’ autres machinations que Staline tente de monter en même temps (les nationalistes mingréliens, l’épuration de la Sécurité d’État) et dont l’ampleur le dépasse.
Staline avait déjà dû laisser en friche  des projets trop ambitieux : ainsi en 1938, avait-il abandonné les deux gigantesques procès destinés à démasquer le noyautage du Comintern et de la diplomatie soviétique par un centre trotskyste mondial clandestin. Mais en 1938 l’idée était restée secrète. Son abandon aussi. En 1953, la mort lui évite un abandon public humiliant et l’échec du « complot des blouses blanches » reflète la crise insoluble de son régime. Le 1er mars, une congestion cérébrale le frappe. Il meurt le 5.
Dans la revue des « intellectuels » du PCF la Nouvelle critique de mars 1953 Jean Kanapa, membre du Bureau politique du PCF, ose écrire : « Nous perdons l’homme pour qui l’homme était le capital le plus précieux, vertu incomparable qui fondait toutes les autres, le plus grand humaniste de tous les temps. » Si l’humanisme repose sur le nombre de fusillés et abattus victimes innocentes d’un système policier totalitaire l’impudique Kanapa a raison.

A propos des trotskystes de Verkhne-Ouralsk

Jean-Jacques Marie

En janvier 2018 des ouvriers du bâtiment travaillant dans une vieille  prison de la petite ville  de Verkhneouralsk, près de la ville de Tcheliabinsk, ont découvert sous le parquet d’une cellule des publications artisanales rédigées par des trotskystes déportés en 1929-1930. Ces déportés se désignent du nom de bolcheviks-léninistes pour souligner leur continuité avec l’héritage d’octobre 1917 dont Lénine a été le véritable inspirateur. La bureaucratie stalinienne ne pourra évidemment reproduire cette désignation et lui substitue le nom de « trotskystes », qui vise à suggérer une filiation extérieure , puis étrangère à Lénine, et, au fil des années, en fait le synonyme de menchéviks, contre-révolutionnaires, agents des services secrets divers et variés, puis fascistes et hitlériens mal déguisés. Mais le qualificatif de « trotskyste », malgré ses origines pour le moins malveillantes, est entré dans les moeurs.

 A quelques mois de distance sont parus deux ouvrages portant sur ces documents qui avaient échappé à la surveillance de la police politique de Staline, l’un écrit par Avshalom Bellaïche sous le titre Verkhne-Ouralsk l’isolateur politique 1925-1938, combats, débats et extermination d’une génération. L’autre intitulé Les cahiers de Verkhneouralsk, traduit, présenté et annoté par Pierre Laffitte, Pierre Matttei et Lena Razina, publié par Les bons caractères.

Ce petit article porte sur le livre de Bellaïche un second sur celui  des bons caractères suivra.

Avshalom Bellaïche précise d’emblée que  les textes dénichés par les ouvriers du bâtiment sont « des écrits politiques, des analyses théoriques et des textes polémiques »,qu’il qualifie à bon droit de « sources exceptionnelles, originales et précieuses » sur les trotskystes en URSS, sur leurs réflexions et leurs débats politiques, parfois très vifs mais qui témoignent toujours d’une indépendance de pensée remarquable au moment même où en URSS les slogans les plus primitifs et les mensonges les plus grossiers commencent à remplacer toute forme de pensée politique. Avshalom Bellaïche retrace minutieusement l’histoire de l’isolateur de Verkhne-Ouralsk, connue jusqu’alors surtout par le récit qu’en donne dans son Au pays du mensonge déconcertant l’opposant yougoslave Anton Ciliga qui y fut déporté.

Bellaïche souligne que son travail vise à « décrire au maximum les conditions de vie des prisonniers (…) et à montrer comment les prisonniers par leur organisation et leur cohésion politique parviennent alors que l’Union soviétique s’enfonce dans le régime totalitaire (…) à maintenir un rapport de force favorable qui leur permet de défendre leurs libertés politiques. » Il évoque à la fois leurs longues discussions et  leurs actions comme la grève de la faim d’avril 1931 qui contraint la direction de l’isolateur à faire quelques concessions aux détenus consignées dans un texte que Bellaïche reproduit .

La cohésion morale des détenus trotskystes n’empêche pas l’apparition rapide de divisions politiques, parfois vives, face à ce que l’on a appelé « le tournant à gauche » de Staline et de l’appareil du PC avec le lancement en 1929 du plan quinquennal et le déclenchement de la collectivisation agricole avec des méthodes d’une extrême brutalité, qui vont dresser contre elle une grande partie de la paysannerie soviétique, méthodes dont les militants internés n’avaient au début qu’une connaissance réduite.

Une minorité approuve cette collectivisation, l’un de ses membres s’affirmant même partisan d’une « collectivisation à outrance », que la majorité des B-L critiquent vu l’absence de base matérielle technique et de véritable campagne politique préparatoire.

Ce qu’on connaissait des débats vifs qui agitent la colonie des bolcheviks-léninistes, la plus importante et de loin des groupements politiques déportés à Verkhne-Ouralsk, se limitait jusqu’alors essentiellement à une correspondance avec Trotsky publiée dans le numéro  7/8 (1981) des Cahiers Leon Trotsky dont les derniers textes datent de l’automne 1930 et ce qu’en dit Ciliga dans ses souvenirs. Sur ce dernier Avshalom Bellaïche affirme : «  Anton Ciliga escamote complètement l’état réel des discussions qui ont traversé les bolchevils-léninistes. » Et il ajoute, à bon droit, « Grâce à la découverte des manuscrits qui datent de 1932 nous connaissons enfin les enjeux et les débats qui ont réellement opposé les différentes tendances au sein du collectif bolchevik-léniniste ». Certes son étude minutieuse et précise des documents disponibles corrige certaines affirmations de Ciliga ou comble certains de ses silences. Mais Ciliga est partie prenante de ces débats dans lesquels il est très engagé et dont il n’est pas  surprenant qu’il en donne une vision partiale et orientée, d’autant qu’à leur terme  il rompra avec le bolchevisme… et – après la publication de ses souvenirs – évoluera très à droite.

Les longues pages qu’Avshalom Bellaïche consacre aux débats internes des bolcheviks–léninistes aux divergences puis aux divisions – parfois provisoires – que ces débats font apparaitre sont sans doute les plus riches et les plus passionnantes de son travail. Elles témoignent de la volonté acharnée de ces militants isolés de réfléchir avec leur tête. Certes ils accordent une grande attention aux lettres et textes de Trotsky qu’ils peuvent recevoir – de façon très épisodique après l’automne 1930 – mais ils ne se contentent nullement de les répéter ou de les paraphraser et peuvent les critiquer. Au début ces débats portent sur l’appréciation du prétendu « tournant à gauche » que représenterait la collectivisation forcée et donc sur l’attitude à adopter à son égard. Elles se concluront par un débat sur la nature de l’URSS.

Les résumer aboutirait à les caricaturer. Ainsi évoquer un « collectif majoritaire », qui publie son bulletin, puis un « collectif minoritaire » qui publie aussi le sien, bientôt flanqués d’une aile gauche critique qui compose son Bolchevik militant, avant l’apparition dans le collectif majoritaire d’une aile droite désignée par les initiales de ses trois représentants (MBM) en résumant en trois lignes la position de chaque courant rappellerait assez stupidement la vieille plaisanterie sur les trotskystes qui scissionnent dès qu’ils atteignent ou dépassent le nombre de trois.

Or pour quiconque a une autre vision de l’histoire complexe de l’Union soviétique que la vision linéaire des historiens bourgeois qui dessinent une ligne droite imaginaire du prétendu  coup de force( ou d’état) d’octobre 1917 au totalitarisme stalinien, les problèmes posés par la première révolution ouvrière victorieuse au sein d’une défaite de la révolution mondiale, surtout européenne, étaient d’une extrême complexité. Et les discussions et les débats qu’évoque Avshalom Bellaïche avec une grande clarté, une grande minutie et – je me répète – avec une tout aussi grande précision frappent par la volonté acharnée de comprendre qui anime leurs participants. Volonté d’autant plus étonnante que les possibilités d’agir ne peuvent que leur apparaitre lointaines. L’appareil policier du stalinisme, lui en revanche n’en est pas persuadé, les juge bien dangereux et les massacrera tous en 1937 et 1938 à Vorkouta et à Magadan . Ce massacre, raconté par plusieurs témoins qui ont survécu, conclut ou presque le récit d’Avshalom Bellaïche.

Ces militants pensent avec leur tête. Ainsi Bellaïche signale  les désaccords de certains d’entre eux avec plusieurs points du texte de Trotsky intitulé Les problèmes du développement de l’URSS (projet de plateforme de l’Opposition de gauche internationale sur la question russe paru dans le n° 20 du Bulletin de l’Opposition d’avril 1931) dans lequel il affirme : «  La réalisation du plan quinquennal représente un pas en avant gigantesque en comparaison de l’héritage misérable que le prolétariat avait arraché des mains des exploiteurs » (Bulletin de l’Opposition n° 20, page 3).

En 1932 Trotsky et les bolcheviks-léninistes de Verkhne-Ouralsk – et d’ailleurs – ont toujours la perspective de réformer le parti dirigeant et l’Internationale communiste même si les premières interrogations apparaissent ici et là. Ainsi Axel Bellaïche cite-t-il un article de décembre 1932 du Collectif majoritaire dont les auteurs affirment : «Il n’y a pas de doute qu’en comparaison avec le volume colossal des tâches à réaliser par l’Opposition léniniste ses forces sont pour le moment insignifiantes. » Avshalom Bellaïche ajoute : « Les tâches et les perspectives qu’ils [les bolcheviks-léni,nistes] donnent sont proportionnées aux nécessités de la politique générale et non à leur capacité réelle d’influencer ou de modifier cette même situation. »

Le moment décisif dans ces discussions passionnées est celui qu’Axel Bellaïche appelle « le rubicon » c’est-à-dire le passage d’une vision du clan de Staline comme direction  bureaucratique « centriste » du parti communiste à la conception d’une bureaucratie parasitaire qui doit être renversée par la mobilisation des masses, seul moyen de défendre durablement la propriété d’Etat, passage transitoire obligé vers la « propriété  sociale » qui pour se réaliser, en suppose … en même temps la négation ! C’est la « révolution politique », que les détenus bolcheviks-léninistes esquissent dès décembre 1932 lorsqu’ils évoquent la grève générale et l’armement du prolétariat comme des slogans pour l’action de masse. « Certes, commente Avshalom Bellaïche, l’emploi de la violence reste conditionné, mais on est très loin du mécontentement limité au cadre soviétique de 1930. »

Quelques mois plus tard chacun de son côté, Trotsky et les bolcheviks-léninistes de Verkhne-Ouralsk, tirent sans pouvoir se consulter, les mêmes conclusions de la politique stalinienne en Allemagne qui a ouvert la voie du pouvoir aux nazis et que Trotsky qualifie de « 4 août du stalinisme », bref une trahison de la révolution similaire à celle de la social-démocratie en 1914. C’est le développement commun d’une analyse marxiste de fond commune. « Que ce soit à Prinkipo ou à Verkhne-Ouralsk, souligne Avshalom Bellaïche, les conclusions politiques de cette analyse sont formulées quelques mois plus tard à l’automne 1933 : le Parti communiste est mort, l’Internationale communiste est morte, la fondation d’une nouvelle Internationale révolutionnaire et la révolution politique qui renverserait le parti stalinien soviétique par l’insurrection armée des masses ouvrières sont désormais nécessaires. Sur la base de cette perspective nouvelle (…) les bolcheviks-léninistes de Verkhnéouralsk se réunifient à la veille de la seconde grève de décembre 1933 qui arrachera dans la douleur la libération de la majorité des militants révolutionnaires de l’isolateur politique de Verkheouralsk. »

Les détenus de Verkhne-Ouralsk ne pourront jamais lire une ligne de la Révolution trahie achevée par Trosky en juin 1936. Mais si l’on  juge par leurs écrits abondamment cités dans l’ouvrage d’Avshalom Bellaïche, ils en auraient sans aucun doute repris à leur compte les conclusions fondamentales.

Avshalom Bellaïche signale aussi les positions des autres groupes d’opposants internés à Verkhne Ouralsk (les décistes – ou centralistes-démocratiques – de Vladimir Smirnov, eux aussi divisés entre ceux qui voient en URSS le triomphe du capitalisme dEtat et ceux qui y perçoivent la victoire politique de la petite-bourgeoisie, les miasnikoviens, les menchéviks).

Il évoque en détail de nombreux militants bolcheviks-léninistes dont les plus importants, Iakovine, Solntsev, Dilgenstedt, Nevelson, Boris Eltsine et ses deux frères, Poznansky, ancien secrétaire de Trotsky, Guevorkian, tous liquidés plus tard, et Starosselsky, le spécialiste de la Révolution française, mort en 1934. Ils sont tous massacrés parce que, pour Staline, si isolés soient-ils apparemment, ils ne sont pas des rêveurs utopiques mais un danger mortel .

La preuve en est donnée par des manifestations de révolte contre la clique stalinienne collectées par le NKVD au moment même où ces militants sont massacrés. Ainsi le fils du premier secrétaire du PC d’Ouzbeskitan Ikramov, condamné à mort lors du 3 ème procès de Moscou de mars 1938, envoyé lui à la Loubianka, y rencontre brièvement un garçon de 14 ans interné pour avoir participé à la constitution à Oulianovsk d’un Parti panrusse contre Staline, sans aucun doute minuscule mais significatif d’un état d’esprit reflété à la veille de la manifestation du 1er mai 1938 à Moscou par des fondateurs d’un Parti ouvrier antifasciste qui avaient rédigé un tract antistalinien virulent qu’ils se préparaient à y distribuer, mais qui furent arrêtés la veille.[1]

Pour interdire toute liaison  entre cette protestation aux formes diffuses et les bolcheviks-léninistes, Staline a d’abord isolé ces derniers, les a calomniés, puis les a envoyés au Goulag pour les soumettre à la terreur exercée par les criminels de droit commun véritable lie sociale décomposée, image inversée de la bureaucratie parasitaire et les a finalement assassinés. On voit à quel point l’historien pro-stalinien Isaac Deutscher [2] se fourvoyait lorsque dans le troisième volume de son Trotsky il affirmait que ce dernier après son exil en 1929 aurait dû se contenter d’écrire des livres plutôt que d’animer une opposition de gauche que Deutscher traite avec mépris, et que l’ouvrage d’Avshalom Bellaïche, en lui rendant un bel hommage intelligent et argumenté, rappelle à la vie.

Quelle conclusion ou quelle leçon peut-on tirer de la lecture du travail très riche d’Avshalom Bellaïche ? La première tentation peut être de souligner l’extraordinaire trempe morale de ces milliers d’hommes et de femmes qui se battent sans faiblir – sauf quelques  inéluctables exceptions – dans des conditions où leur chances d’un quelconque succès sont microscopiques. Cette trempe morale est incontestable, mais on peut en trouver des exemples similaires chez les fanatiques religieux les plus bornés, dont ces bolcheviks-léninistes se différencient radicalement par leur volonté farouche, amplement soulignée par Avshalom Bellaïche, d’analyser, de comprendre pour avoir éventuellement le moyen, si la possibilité – même infime – se présente, de transformer économiquement, socialement et politiquement, un monde dont le maintien en l’état est une menace pour l’humanité. A lire donc ! !


[1] On voudra bien m’excuser (et puis tant pis si on ne m’en excuse pas !) de renvoyer à ce propos à mon livre Des gamins contre Staline où figurent nombre de données et de documents sur ces manifestations

[2]  Pro-stalinien … Deutscher, qualifié souvent d’historien trotskyste par la presse bourgeoise ? La preuve : Deutscher concluait sa biographie de Staline publiée en anglais en 1949 puis  en français en  1951 par ces lignes : « Tel Cromwell il incarne la continuité de la révolution, à travers toutes ses phases et métamorphoses (…) comme Napoléon il avait construit son empire , mi-conservateur et mi-révolutionnaire et porté la révolution au-delà des frontières de son pays. La meilleure part de l’oeuvre de Staline durera certainement plus longtemps que lui (…) Afin de sauvegarder cette œuvre pour l’avenir et lui donner toute sa valeur, l’Histoire devra peut-être encore purifier et remodeler l’œuvre de Staline. » Il maintient cette conclusion dans sa nouvelle édition de 1960, quatre ans donc après le rapport de Khrouchtchev sur les « crimes de Staline » au XX e congrès du PCUS.

Les Incontrôlés

Brochure d’Agustín Guillamón


L’été et l’automne 1936

Après les journées révolutionnaires des 19 et 20 juillet 1936 les instances supérieures de la CNT et de la FAI ont tenté de rétablir l’ordre public, c’est-à-dire la loi et l’ordre républicains dans les rues de Barcelone, en réprimant la délinquance et en poursuivant les fascistes embusqués, mais aussi en contenant la violence révolutionnaire des comités de quartiers et des syndicats.
Le voile qui dissimulait l’affrontement entre les instances supérieures et les révolutionnaires expropriateurs avait pour propos affiché d’en finir avec les sympathisants fascistes, le clergé et une criminalité arbitraire et opportuniste, qui existait réellement, et qui de toute évidence, était un grave problème. La constante présence de franc-tireurs de la droite : requetès, phalangistes, milices bourgeoises, hommes de main du Lliure (NDT : syndicat «indépendant» patronal), dura plus d’une semaine, provocant de nombreuses morts parmi les passants.
Toutes les organisations antifascistes, y compris le gouvernement de la Généralité et les instances supérieures de la CNT confondaient et mélangeaient astucieusement la délinquance et la violence révolutionnaire des comités de quartier et des syndicats. Ceux-ci confisquaient, collectivisaient ou contrôlaient les usines, les ateliers et les terres de culture, exécutaient les fascistes, les hommes de main, de droite, les militaires et les curés ; ils confisquaient les villas, les voitures, les appartements de luxe, les casernes, les églises, les couvents, les hôpitaux, les hospices, les industries, les entreprises, les propriétés abandonnées par les fugitifs factieux, etc.
Le processus révolutionnaire, pour beaucoup, était allé trop loin. Le premier pas pour le contrôler consistait à le contenir pour qu’il n’aille pas plus loin. Après arriverait l’heure de reconquérir le terrain perdu. C’est pour cela qu’était apparu le nouveau concept « d’ordre révolutionnaire », qui ne signifiait rien d’autre que d’empêcher d’approfondir la révolution et de considérer « les conquêtes révolutionnaire » de juillet 1936 comme un nouvel ordre, maintenant achevé, qu’il était nécessaire de défendre face aux incontrôlés/révolutionnaires et au désordre et à la délinquance arbitraire, contre la bourgeoisie expropriée et face au fascisme. Les meilleurs militants anarchosyndicalistes avaient quitté Barcelone, enrôlés dans des milices antifascistes, qui formaient le front d’Aragon contre le fascisme et aux militaires insurgés contre leur propre peuple. Pendant ce temps, les gardes d’assaut et les gardes civiles étaient hors de danger installés commodément dans leurs casernes. Ces corps répressifs et anti-ouvriers n’avaient pas été dissous, attendant de se constituer en bras armé de la contre-révolution.
Le succès du terme « incontrôlé » provenait justement de cette ambiguïté, qui donnait et mélangeait deux significations différentes : criminelle et révolutionnaire, de manière assez discrète et masquée pour être ainsi acceptée par les comités de quartier, locaux ou syndicaux eux-mêmes, contre qui il était dirigé ; et de façon assez claire et précise comme pour être saisi par les instances supérieures, les partis bourgeois, le stalinisme et le Govern (NDT : exécutif catalan) contre les révolutionnaires, devenus par le qualificatif infamant «d’incontrôlés» tête de turc,objectif de toutes les flèches et objectif prioritaire à abattre.
La nécessaire et inévitable répression de la criminalité chaotique et opportuniste se convertissait en une excellente excuse pour freiner et contrôler au passage les révolutionnaires expropriateurs.
De cette façon se décantait et se démasquait aussi l’authentique nature du Comité Central des Milices Antifascistes (CCMA) comme organisme de collaboration de classes qui assumait le programme antifasciste, renonçait à la révolution sociale et préparait la participation des anarchosyndicalistes à un gouvernement de front populaire. Le CCMA n’était pas un gouvernement révolutionnaire, mais le premier maillon de la formation d’un nouveau gouvernement de la Généralité, auquel participeraient toutes les organisations syndicales et politiques, ouvrières et bourgeoises, en plus des représentants du gouvernement, avec l’objectif final, conscient ou non, de restaurer tous les pouvoirs et toutes les structures de l’Etat bourgeois.
Chaque moment historique établissait l’organe adéquat pour contrôler et canaliser la «révolution de juillet» et préparer, dans le futur la reconstruction de l’Etat. La même chose se produisait avec les Patrouilles de Contrôle. Les «vraies» forces de l’Ordre Public, la Garde Civile et la Garde d’Assaut une fois encasernées une police «révolutionnaire » était nécessaire pour protéger ce nouvel ordre «révolutionnaire», capable de réprimer la délinquance, mais aussi de « contenir» les comités de quartier et les comités syndicaux , avec toutes les contradictions possibles, résultats de cette situation instable des instances supérieures, de dirigeants d’une organisation d’idéologie antiétatique qui participaient aux tâches gouvernementales et de reconstruction de l’Etat capitaliste.
Les mouvements révolutionnaires, au cours de l’histoire, n’ont jamais été purs et parfaits, mais hétérogènes et contradictoires, ingénus et éclairés, agaçants et aveugles, surprenants et prévisibles, tout ceci en même temps. Neuf semaines après sa création, le CCMA était dissous le 1° octobre 1936, encore que la CNT avait donné son accord, bien avant, dans une réunion plénière le 17 août 1936.
Fin octobre le bilan du CCMA était terrible : On mettait fin aux expropriations ouvrières spontanées et méthodiques d’usines et de propriétés de la bourgeoisie qui furent contrôlées et déformées par un décret de collectivisation et de contrôle ouvrier, dont les dispositions et développement furent mis en œuvre par Taradellas, moyennant 58 décrets financiers et fiscaux…

Le discours de Durruti.

4 novembre 1936

Le 4 novembre 1936 Durruti fit à la radio de la CNT-FAI un discours qui fit grande impression.
Ce même jour la presse confirmait la prise de possession de la charge de ministres de quatre anarchistes dans le gouvernement de Madrid : Federica Montseny, Juan Garcia Oliver, Joan López et Joan Peiró.
La colonne Durruti n’avait pas réussi à prendre Saragosse. Les difficultés d’approvisionnement en armes étaient les principales difficultés du front. Le 24 octobre la Généralité avait approuvé le Décret de militarisation des Milices, qui mettait en vigueur l’ancien code de justice militaire, à partir du 1° novembre.
La colonne Durruti refusait la nécessité d’une discipline de caserne à laquelle s’opposait la supériorité de la discipline révolutionnaire : « Miliciens oui ; soldats jamais ». Durruti en tant que délégué de la Colonne voulait se faire l’écho de l’indignation et de la protestation des miliciens du front d’Aragon face au cours clairement contrerévolutionnaire qui ouvrait le chemin à l’arrière-garde.
Durruti disait : « Si cette militarisation décrétée par la Généralité est destinée à nous faire peur et à nous imposer une discipline de fer ils se sont trompés. Vous vous trompez Conseillers, avec le décret de militarisation des milices. Puisque que vous parlez de discipline de fer, je vous dis de venir avec moi en première ligne. C’est là que nous sommes nous qui n’acceptons aucune discipline, parce que nous sommes conscients d’accomplir notre devoir. Et vous verrez notre ordre et notre organisation. Ensuite nous viendrons à Barcelone et nous vous interrogerons interrogerons à propos de votre discipline, de votre ordre, de votre contrôle, dont vous êtes dépourvus.
Plusieurs heures après avoir écouté Durruti on continuait à commenter ce qu’il avait dit avec son habituelle énergie et sa franchise. Ses paroles résonnèrent avec force et émotion dans la nuit barcelonaise, incarnant l’authentique pensée de la classe travailleuse. Cela avait été un cri d’alarme qui rappelait aux travailleurs leur condition de militants révolutionnaires. Durruti ne reconnaissait aucun dieu parmi ses semblables, ni que la classe ouvrière ne se reconnaissait en lui-même. Il présumait que les miliciens qui s’affrontaient au fascisme sur les champs de bataille n’étaient pas disposés à ce que quiconque les dépouille de leur contenu révolutionnaire et émancipateur : ils ne luttaient pas pour la République ou la démocratie bourgeoise,mais pour le triomphe de la révolution sociale et l’émancipation du prolétariat.
Dans tout le discours il n’y avait aucune phrase démagogique ou rhétorique. C’étaient des coups de clairon pour ceux d’en haut et pour ceux d’en bas. Pour les ouvriers et pour les chefs de la CNT installés dans des centaines de postes de responsabilité, pour les citoyens dans la rue, et pour les conseillers de la Généralité ou les tout nouveaux ministres anarchistes. Une critique contre les dérives bureaucratiques de la situation révolutionnaire créée le 19 juillet, et une condamnation de la politique du governement, avec ou sans confédéral à la tête de cette confusion.

A l’arrière-garde on confondait lamentablement le devoir et la charité, l’administration et le commandement, la fonction et la bureaucratie, la responsabilité et la discipline, l’accord et le décret et l’exemple avec j’ordonne et je commande. Les menaces de « descendre à Barcelone » ravivèrent la terreur des représentants politiques de la bourgeoisie, encore qu’il fut déjà trop tard pour corriger l’inexcusable et ingénue erreur de juillet, quand fut ajournée la révolution au nom de « après la prise de Saragosse », en raison d’insuffisance théoriques et de défaut de perspectives du mouvement libertaire.
Mais on ne menace pas le pouvoir en vain : ces paroles, destinées à ses frères de classe, avaient tout d’un testament révolutionnaire. Testament, et non proclamation, parce que celui – ci était une mort annoncée, que la sacralisation posthume convertit en une énigme.
La conséquence immédiate du discours radiophonique fut la convocation par Companys le lendemain, le 5 novembre à onze heures du soir, d’une réunion extraordinaire au Palais de la Généralité de tous ses conseillers et des représentants de toutes les organisations politiques et syndicales, pour traiter de la résistance croissante à l’exécution du décret de militarisation des milices, ainsi qu’à la dissolution des comités révolutionnaires et leur substitution par des mairies front – populistes. Durruti était la cause et le réveil du débat, bien que tous évitèrent de prononcer son nom.
Campanys exposa la nécessité d’en finir avec « les incontrôlés » qui en marge de toute organisation politique et syndicale « se débarrassent de tout et nous mettent tous dans l’embarras ». Comorera (PSUC) affirma que l’UGT allait expulser de ses rangs ceux qui ne respecteraient pas les décrets, et invita les autres organisations à en faire de même. Marianet , secrétaire de la CNT, après s’être glorifié du sacrifice des anarchistes à leur renoncement à leur propre principes idéologiques, s’inquiéta du manque de tact dans l’application immédiate du Code de Justice Militaire, et assura que suite au décret de dissolution des comités, et grâce à l’effort de la CNT il y avait de moins en moins d’incontrôlés et qu’il s’agissait non pas tant de groupes à expulser que de résistances à vaincre, sans provoquer de rébellion et d’individus à convaincre.
Nin (POUM), Herrera (FAI) et Fàbregas (CNT) louèrent les efforts réalisés par toutes les organisations pour normaliser la situation postérieure au 19 juillet et renforcer le pouvoir de l’actuel Conseil de la Généralité. Nin intervint dans le conflit entre Santino, conseiller à la Défense et Marianet sur les causes de la résistance au Décret de militarisation, en disant que « dans le fond ils étaient tous d’accord » et qu’il existait une certaine peur parmi les masses « de perdre ce qu’elles avaient gagné « mais que la classe ouvrière était d’accord pour former une véritable armée ».
Nin voyait la solution du conflit actuel dans la création d’un commissariat à la guerre où serait représenté toutes les organisations politiques et syndicales. Comorera, beaucoup plus intransigeant que Companys et Tarradellas, affirma que le problème fondamental se situait dans le manque d’autorité de la Généralité : « » non seulement sur la question de la militarisation et de la direction de la guerre ou du commandement unique, mais aussi à propos de la dissolution des comités et de la formation de municipalités ou en ce qui concerne la collecte d’armes pour l’arrière – garde, ou la mobilisation pour laquelle il prévoyait un échec. Manque d’autorité que Comorera étendait d’abord et avant tout aux collectivisations « qui continuent de se faire en toute fantaisie sans se soumettre au Décret qui les régissent ». Companys accepta la possibilité de modifier le Code Militaire et la création d’un commissariat à a guerre. Comorera et Andreu (ERC) insistèrent pour faire adopter et faire appliquer les décrets.
La réunion se conclut par un appel unitaire au peuple catalan au respect discipliné de tous les décrets de la Généralité, et par l’engagement de toutes les organisations à exprimer leur soutien dans la presse à toutes les décisions gouvernementales. Personne ne s’opposa à la militarisation : le seul problème pour les politiques et les bureaucrates était de se faire obéir.
Le 6 novembre le Conseil des Ministres de la République décidait, à une unanimité qui incluait le vote des quatre ministres anarchistes, la fuite du gouvernement de Madrid assiégé par les troupes fascistes. Le mépris de la Fédération Locale de la CNT à Madrid se refléta dans un splendide manifeste public qui déclarait : « Madrid, libre de ministres, sera la tombe du fascisme. En avant miliciens ! Vive Madrid sans gouvernement ! Vive la révolution sociale ! »
Le 15 une partie de la colonne Durruti combattait déjà à Madrid, sous le commandement d’un Durruti qui avait résisté au départ de l’Aragon, convaincu finalement par Marianet et Federica.
Le 19 novembre une balle perdue, ou non, le blessa sur le front de Madrid où il mourut le lendemain.
Le dimanche 22 novembre, à Barcelone un innombrable, interminable, chaotique et désorganisé cortège funèbre avançait lentement, tandis que deux fanfares qui ne parvenaient pas à jouer à l’unisson contribuaient à augmenter la confusion. La cavalerie et les troupes motorisées qui devaient ouvrir le défilé étaient bloquées par la multitude. Les voitures qui portaient les couronnes faisaient marche arrière. Chacun des membres de l’escorte de cavalerie essayait d’avancer pour son propre compte.
Les musiciens qui s’étaient dispersés essayaient de se regrouper au sein d’une masse confuse qui portait des pancartes antifascistes où ondoyaient des drapeaux rouges, rouge et noir et de drapeaux rayés des quatre barres. Le cortège funèbre était présidé par de nombreux politiques et bureaucrates, pari lesquels se distinguaient Companys, président de la Généralité, Antonov-Ovseenko, consul soviétique et Juan García Oliver, ministre anarchiste de la République, qui prirent la parole devant le monument à Colomb pour faire étalage de leurs dons oratoires devant la multitude.
Joan García Oliver anticipa les mêmes arguments de sincère amitié et de confraternité entre antifascistes qu’il utilisera en mai 1937 pour aider à démanteler les barricades de l’insurrection ouvrière contre le stalinisme.
Le consul soviétique s’engagea dans la manipulation idéologique de Durruti en faisant le champion de la discipline militaire et du commandement unique.
Companys joua à l’insulte la plus vile en disant que Durruti « était mort d’un tir dans le dos comme meurt les lâches… ou comme meurent ceux qui sont assassinés par les lâches ». Les trois se retrouvèrent dans l’exaltation par-dessus tout de l’unité antifasciste. L’estrade funèbre de Durruti était déjà la tribune de la contrerévolution. Trois orateurs, éminents représentants du gouvernement bourgeois, du stalinisme et de la bureaucratie de la CNT, se disputaient la popularité du dangereux incontrôlé d’hier et du héros embaumé du jour. Quand le cercueil, huit heures après le début du spectacle, maintenant sans le cortège officiel, mais accompagné par une multitude de badauds arriva au cimetière de Montjuic, il ne put pas être enterré avant le lendemain parce que des centaines de couronnes obstruaient le passage, la fosse était trop petite et une pluie torrentielle empêchait de l’élargir.
Peut-être ne saurons-nous jamais comment Durruti est mort, puisqu’il y a sept ou huit versions différentes et contradictoires, mais il est plus intéressant de se demander pourquoi il est mort quinze jours après avoir parlé à la radio. L’allocution radiophonique de Durruti fut perçue comme une périlleuse menace, qui trouva une réponse immédiate lors de la réunion extraordinaire du Conseil de la Généralité et surtout dans la brutalité de l’intervention de Comorera, à peine modérée par les dirigeants de la CNT et du POUM, qui au bout du compte prêtèrent serment en commun de respecter et de faire appliquer les décrets. L’union sacrée antifasciste entre bureaucrates ouvriers, staliniens et politiciens bourgeois ne pouvait tolérer des incontrôlés de l’envergure de Durruti : d’où l’urgence et la nécessité de sa mort. En s’opposant à la militarisation des milices, Durruti personnifiait l’opposition et la résistance révolutionnaire à la dissolution des comités, à la direction de la guerre par la bourgeoisie et au contrôle de l’Etat des entreprises expropriées en juillet. Durruti est mort parce qu’il s’était converti en un dangereux obstacle à la contrerévolution en marche : il était un incontrôlé.

Le défaitisme révolutionnaire des Amis de Durruti

(février 1937)

Le rejet de la militarisation des Milices Populaires créa un grand malaise dans plusieurs unités de miliciens libertaires, qui se concrétisa dans l’assemblée plénière des colonnes confédérales et anarchistes réunie à Valence du 5 au 8 février 1937.
Pablo Ruiz y assista comme délégué des miliciens de la colonne Durruti du secteur de Gelsa, réticents quant à la militarisation, et les frères Pellicer comme représentants des miliciens de la Colonne de Ferro. Dans le quatrième groupement de la colonne Durruti, le secteur de Gelsa, ils arrivèrent à une position de désobéissance défiant les ordres reçus des comités régionaux de la CNT et de la FAI pour qu’ils acceptent la militarisation. L’hostilité entre les miliciens de la colonne Durruti qui acceptaient la militarisation et ceux qui la rejetaient, créa de sérieux problèmes, qui furent sur le point de provoquer un affrontement armé, canalisé moyennant la création d’une commission de la colonne présidée par Manzana qui soumit le problème au Comité Régional. Le résultat de ces discussions fut de donner à choisir à tous les miliciens, au terme de 15 jours, entre deux alternatives : l’acceptation de la militarisation imposée par le gouvernement républicain, ou l’abandon du front.
Pablo Ruz, délégué du quatrième groupement de la colonne Durruti de Gelsa prit la tête de 800 miliciens qui décidèrent, malgré toutes les pressions, d’abandonner le front, en conservant leurs armes, pour descendre à Barcelone et fonder une organisation révolutionnaire qui s’oppose au constant abandon des principes anarchistes et à la contrerévolution en marche. Ces miliciens furent à l’origine de la fondation de l’Association des Amis de Durruti. En mai 1937 ils avaient diffuser cinq mille cartes d’adhèsion et comptaient quatre cents d’entre eux, armés, luttant sur les barricades.
L’Association des Amis de Durruti avait été fondée formellement le 17 mars 1937 encore que ses origines remontaient à octobre 1936. L’association était constituée de la confluence de deux courants principaux : l’opposition des miliciens anarchistes de la colonne Durruti à la militarisation des Milices Populaires, et l’opposition de ceux opposés au gouvernementalisme, qui trouvait sa meilleure expression dans les articles de Jaume Balius (mais pas seulement de Balius) dans Solidaridad Obrera, de juillet jusqu’en novembre 1936, dans Ideas , de décembre 1936 jusqu’à avril 1937, et dans La Nuit, de mars à mai 1937. Les deux courants, le « milicien » de rejet de la militarisation des Milices Populaires, représenté par Pablo Ruiz, et la « journalistique » de critique du collaborationnisme gouvernemental de la CNT-FAI, conduite par Jaume Balius, s’opposaient à l’idéologie circonstancielle et collaborationniste confédérale (qui servait d’alibi à l’abandon des principes caractérisant fondamentalement l’anarchisme) incarné avec diverses nuances, par Federica Montseny, Joan Garcia Oliver, « Diego Abad de Santillán » ou Joan Peiró, entre autres.
Les Amis de Durruti posèrent en pratique un des plus remarquables épisodes de défaitisme révolutionnaire de l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire : 800 miliciens abandonnèrent le front d’Aragon les armes à la main, pour descendre à Barcelone avec l’objectif de combattre pour la révolution, fondant les Amis de Durruti, qui en mai 1937 vont essayer d’impulser une orientation révolutionnaire à l’insurrection ouvrière contre le stalinisme et le gouvernement bourgeois de la Généralité.


Les sanglantes journées du 3 au 7 mai 1937

Lors de l’assemblée de la Fédération locale des groupes anarchistes du 12 avril 1937, radicalisée par l’invitation des Joventuts Llibertàries (Jeunesses Libertaires) et des délégués des comités de défense , fut exigé le retrait de tous les militants de la CNT de toute charge municipale ou gouvernementale et fut créé un comité insurrectionnel.
Dans cette radicalisation jouèrent un rôle important Julián Merino, Pablo Ruiz et Juan Santana Calero. A la mi-avril 1937 Manuel Escorza del Val négocia directement avec Companys une issue à la crise du gouvernement de la Généralité, débutée aux premiers jours de mars 1937, avec les décrets de création du Corps Unique de Sécurité et de dissolution des patrouilles de Contrôle.
Taradellas fut écarté par Companys de ces négociations, parce qu’il considérait que celui-ci était trop condescendant à l’égard de la CNT. Companys cherchait un rapprochement du PSUC et du gouvernement de la Généralité, et un éloignement, ou jusqu’à une définitive exclusion de la CNT. De cette façon il pensait parvenir à un gouvernement fort de la Généralité. Après de dures négociations, non exemptes de violents affrontements et de menaces, on arriva à un accord a minima de gouvernement qui prévoyait l’entrée d’Aurelio Fernández comme conseiller.
L’assassinat d’Antonio Martin à Bellver de Cerdanya, le 27 avril 1937, rompit le fragile équilibre provisoire conclut lors des discussions des 9-11 avril et dans l’accord personnel Companys/Escorza du 15 avril. Manuel Escorza informa les comités de défense de l’information qu’il possédait sur un prévisible et prochain coup ou action violente des forces d’ordre public de la Généralité qui serait soutenu par le PSUC et l’ERC.
Les évènements de Bellver du 27 avril et l’assassinat d’Antonio Martin avaient été le premier acte de ce coup de force qui se préparait à Barcelone.
Escorza alluma la mèche qui déclencha l’insurrection, en mettant les comités de défense en état d’alarme. Les constants affrontements, les désarmements réciproques et les escarmouches habituelles entre les Patrouilles de contrôle et les gardes d’assaut ne faisaient qu’annoncer le choc définitif.
Les instances supérieures des Comités (Dionís Eroles et Josep Asens) intervinrent dès les premiers instants de l’occupation de Telefonica avec l’objectif d’éviter l’éclatement de l’insurrection, et une fois celle-ci déclenchée, avec l’intention de la contrôler et d’y mettre fin ; mais ils furent débordés par les comités de défense et très vite se virent totalement dépassés.
La réunion du CR du 4 mai 1937 fut convoquée à la demande de Julián Merino qui s’exprima comme promoteur (militaire) de l’insurrection en cours, demandant au CR qu’il la dirige, par un comité révolutionnaire (secret) de la CNT catalane et de deux commissions : celle du Centre et celle de Paral.lel –Plaça d’Espanya.
Lucio Ruano eut un rôle très actif dans la libération de l’édifice de la Maison de la CNT-FAI au moyen de bombes à main contre les forces qui entouraient l’édifice, ainsi que dans le contrôle des canons de Montjuïc qui dès lors furent pointés sur le Palais de la Généralité. La Commission du Paral.lel – Plaça d’Espanya dirigea la lutte sur cette avenue et sur la place d’Espagne, prenant d’assaut la caserne Casarramona de la garde civile et celle des gardes d’assaut sur la place d’Espagne, faisant prisonniers un total de quelques 600 gardes (d’assaut et garde civile) qui seront détenus dans les dépendances de l’Hôtel numéro 1 et de l’Espagne Industrielle.

La Commission du Centre opéra aux côtés des Amis de Durruti (Pablo Ruiz et Jaume Balius) occupant toute la rue de l’ Hôpital depuis les Ramblas, où se trouvait le siège des Amis de Durruti jusqu’à l’immeuble des Ecoles religieuses (Escolapis), où le Comité de Défense (et de Poble Sec) avait son siège ainsi que de nombreux groupes anarchistes. De l’autre côté de la Rambla ils occupaient le début de la rue Fiveller (aujourd’hui Ferran) et la place Macià (aujourd’hui place Royale) et au-delà des Escolapis établissaient le contact avec Màxim Franco à la Brexta de Sant Pau, lequel avec une quarantaine de miliciens (déserteurs révolutionnaires de la Rouge et Noire) avaient dressé des barricades dans cette zone du Paral.lel
Le CR nomma une délégation pour parlementer au Palais de la Généralité, à laquelle participait Santillán, qui avait donné l’ordre aux artilleurs de Montjuïc (Lucio Ruano) de tirer sur l’édifice s’ils ne recevaient pas chaque demi-heure son message téléphonique.
Les principaux orateurs anarcho-syndicalistes, les ministres Joan García Oliver et Federica Montseny vinrent de Valence pour lancer à la radio leurs discours conciliateurs. Ils furent les « pompiers » qui éteignirent le feu.
Xena, Jover et Manzana organisèrent la défense militaire de l’immeuble de la maison de la CNT-FAI. L’occupation de la Maison du Médecin située face à la Maison de la CNT-FAI , de l’autre côté de l’Avenue Durruti, par des miliciens étrangers de diverses nationalités (surtout italienne et française), obéissait à cette stratégie défensive et à la nécessité de rompre l’encerclement. L’abandon des barricades le 7 mai confirma l’échec politique : la menace de la répression obligea à effacer les empreintes, à cacher les responsabilités et à dissimuler certains rôles. Et ceci affecta la rédaction des comptes-rendus des réunions confédérales.

L’été 1937

Le mercredi 16 juin 1937, des policiers arrivés à Barcelone depuis Madrid arrêtèrent le Comité Central du POUM, parti déclaré illégal le jour même sous la fantastique accusation de faire partie d’un réseau d’espionnage fasciste. La chasse aux incontrôlés commençait, c’est-à-dire, la chasse à ceux non contrôlés ni par le gouvernement ni par les staliniens. Une brutale répression commençait contre le POUM et les secteurs révolutionnaires de la CNT, qui de plus diabolisait et diffamait le caractère et la nature des incontrôlés/révolutionnaires. C’était la première fois dans l’histoire que s’organisait une campagne de tromperies, infamies et calomnies comme substitut à la réalité sociale et historique. Répression et acharnement, sans limites, à l’encontre des vaincus de mai. Les militants du POUM étaient accusés d’être trotskistes/fascistes, les hauts responsables de la CNT de l’ordre public, ou de l’ancien Bureau Juridique, étaient outragés déconsidérés et caricaturés jusqu’à l’absurde, les convertissant en monstrueux assassins et avides voleurs, les isolant du contexte historique, social et révolutionnaire dans lequel ils avaient surgis.
Ceux qui maintenant étaient réprimés n’étaient plus les membres de la cinquième colonne et les ennemis embusqués à l’arrière garde, dans une situation de guerre civile, provoquée par le soulèvement de militaires, de curés et de fascistes contre un gouvernement démocratique et légitime. Ils se convertissaient en angelots saints et innocents injustement agressés. On faisait abstraction du coup d’état et de la guerre en cours d’un peuple contre l’armée professionnelle, l’Eglise et la bourgeoisie. C’était une extravagante, grotesque et curieuse manœuvre, mais très effective, qui masquait le rôle des staliniens et des républicains dans les mêmes tâches répressives que les anarchistes. De manière absurde et arbitrairement ils concentraient et personnalisaient toutes les « atrocités », actions répressives et décisions « de gouvernement et d’ordre public » prises durant la période révolutionnaire à Barcelone dans quelques noms stigmatisés et diabolisés : Manuel Escorza, Dionisi Eroles, Aurelio Fernández, Josep Asens, Eduardo Barriobero, Justo Bueno, Antonio Ordaz.
Dans le même temps, dans chaque localité émergeait le nom de l’incontrôlé/révolutionnaire de référence : Antonio Martín, « le boiteux de Màlaga », à Puigcerdà, Lino et « ses marmots » à Sabadell, Pedro Alcocer et « ses jeunes » à Terrassa, Aubi « le gros » à Badalone, Marin à Molins, Pascual Fresquet et son autobus de la mort à Falset, et un long etcètera dans toute la Catalogne.
L’opération de persécution, de déshonneur, d’élimination, de distorsion de criminalisation de certains des responsables de la CNT, complète et gratuitement dégradante, basse, abstraite, idéologique et irrationnelle masqua la situation révolutionnaire, déclenchée en juillet 1936 par le triomphe sur le coup miltaro-fasciste et le vide du pouvoir qui en résulta, comme une épidémie de monstrueux assassins en série , vampires avides de sang et voleurs impénitents, tous exclusivement anarchistes, provoquée par un étrange virus : la légalité républicaine et la sélective répression gouvernementale et stalinienne. Ce qui est curieux et grave c’est que cette campagne publicitaire et cette chaîne d’infamies pénétra si profondément qu’elle en vint à se substituer à la réalité même, et elle imprègne encore aujourd’hui le récits historiques académiques comme un dogme indiscutable. Ce n’est pas pour rien qu’Orwell tira les caractéristiques essentielles du Grand Frère de ses souvenirs barcelonais.

Boris Cyrulnik tel qu’en lui-même…


« Nous avons tous participé à la fragilisation de l’hopital public depuis trente ans au nom du profit »

Telle est la déclaration que le célèbre et très médiatique neuro-psychiâtre a faite au journal de la MGEN, Valeurs mutualistes, publiée dans le numéro 320 (2 e trimestre 2020, page 6…)

« Nous sommes tous… », tous cela veut dire tout le monde, dont les personnels soignants, les malades, … etc.
Boris Cyrulnik manque de pudeur élémentaire, il a appartenu à la commission Attali constituée en 2007 et qui a rendu ses conclusions en janvier 2008. Cette commission, dont un certain Emmanuel Macron était l’un des piliers, s’est
prononcée, avec l’accord de Boris Cyrulnik,pour une vaste politique de privatisation et de démantèlement du service public qui a mis à mal l’hôpital public au profit de l’hôpital privé…