Il y a 100 ans, la mort d’ Essénine et le « Thermidor » bureaucratique en URSS

Par Charles Dupuy

Un point de vue politique et historique

Le 27 décembre 2025 marque le 100ème anniversaire de la mort à 30 ans de Sergueï Alexandrovitch Essénine, un représentant éminent de « l’âge d’argent » de la poésie russe, resté très populaire encore aujourd’hui comme de son vivant, après une mise sous le boisseau à l’époque stalinienne. La trajectoire et la mort de ce grand poète restent un enjeu idéologique important dans la vie intellectuelle actuelle du monde russophone.

J’aborderai ici le sujet d’un point de vue surtout politique et historique général. Je ne m’aventure guère dans les circonstances détaillées de la vie du grand poète[1]. La trajectoire de Serge Essénine au milieu des années 1920 illustre à mon avis de façon frappante la marche à la mainmise bureaucratique stalinienne sur la nouvelle URSS et, entre autres, sur sa vie intellectuelle et artistique. Un processus contradictoire, que nombre d’observateurs, dont Léon Trotski, ont qualifié de « Thermidor soviétique », par analogie avec la chute des Jacobins et la mort de Robespierre. Il s’agit d’une réaction, une régression qui ne marque pas encore une restauration capitaliste.

La mort d’Essénine a eu un écho social très important. Elle a été immédiatement suivie d’une vague de suicides de jeunes soviétiques pour lesquels Essénine était devenu une idole poétique. Tous s’accordaient à saluer son talent et sa force lyriques, fortement enracinés dans la culture paysanne et des « raskolniks » (les Vieux-Croyants).

L’ onde de choc après la mort du poète a culminé près d’un an plus tard avec le suicide sur sa tombe de son « ange gardien », amoureuse transie mais protectrice vigilante Galina (« Galia ») Benislavskaïa[2]. Serge Essénine a eu droit à des funérailles grandioses, mais seul Léon Trotski y a représenté le Bureau Politique, dont il était encore un membre très isolé. C’est encore Léon Trotski qui a publié un hommage nécrologique solennel[3], conforme à son attitude constante favorable à la plus grande liberté en art, en particulier à l’égard des « compagnons de route » de la Révolution, dont Essénine en était une figure éminente.

Le moment politique en décembre 1925

En 1925, la NEP[4] avait en sa quatrième année en partie rempli ses objectifs de redressement économique, au prix de nouvelles contradictions ̶ et de déceptions pour les romantiques de la Révolution. Cette deuxième année après la mort de Lénine s’est conclue par une victoire du « Centre » stalinien ̶ l’appareil bureaucratique du parti et de l’État   ̶   sur la « nouvelle opposition » de Kamenev-Zinoviev. Ce dernier évènement ne fut certes pas la cause du suicide du poète, mais illustre le climat général qui y a conduit.

Rappelons brièvement la succession d’évènements constitutifs du « Thermidor soviétique ». Dès la fin de sa vie publique en 1922 et au début de1923, Lénine avait sonné l’alarme sur l’influence grandissante d’une bureaucratie réactionnaire. En témoigne son « Testament », un ensemble de textes publiés en URSS seulement après 1956, où il conseillait entre autres mesures de remplacer Joseph Staline au Secrétariat Général du PCUS ̶ pour lui le grand ordonnateur d’un appareil devenu trop puissant.

Le mois d’octobre 1923, alors que Lénine, devenu aphasique, était contraint à l’isolement, a été marqué par l’échec de la révolution en Allemagne. Ce fut le point de départ d’une lutte politique acharnée entre une « opposition de gauche » regroupée autour de Léon Trotski et la « troïka » Staline-Kamenev-Zinoviev. On ne saurait trop insister sur l’impact de la défaite allemande dans les rangs du parti bolchevik . Le succès attendu anxieusement de la révolution socialiste dans un pays avancé, susceptible de venir en aide à l’URSS, semblait repoussé « sine die ». Aussi, après une année de campagne « anti trotskiste » acharnée, « l’opposition de gauche » a été battue à deux reprises en 1924 dans les instances suprêmes du parti bolchevik. Lénine est mort le 21 janvier 1924, peu après le premier échec. Trotski démissionna finalement du Commissariat du Peuple à la Guerre en mars 1925, et se tenait alors relativement en retrait.

C’est à l’automne 1925 que lui et ses amis ont observé avec quelque ironie le passage dans une « Nouvelle Opposition » des partisans de Kamenev et Zinoviev, respectivement présidents des soviets de Moscou et de Leningrad. Cela correspondait à la rébellion croissante des organisations bolcheviques des deux capitales face à la bureaucratie, aux « NEPmen » (affairistes) et aux « koulaks ». Mais, du 18 au 31 décembre 1925, au congrès du PCUS, une nouvelle bataille fut perdue, l’appareil étant arrivé à isoler complètement cette « nouvelle opposition ». C’est à ce moment qu’Essénine s’est enfui de Moscou, pour passer ses quatre derniers jours à Leningrad.

L’hommage de Léon Trotski

Trotski était en butte depuis la mort de Lénine à une violente campagne de la « troïka » Zinoviev-Kamenev-Staline, agrémentée d’accusations de sous-estimation de la paysannerie russe. Son hommage[5] introduit à mon sens l’essentiel sur la trajectoire de Serge Essénine. En voici de larges extraits :

« Nous avons perdu Essénine, cet admirable poète, si frais, si vrai. Et quelle fin tragique ! Il est parti de lui-même, disant adieu de son sang à un ami inconnu, peut-être à nous tous. Ses dernières lignes sont étonnantes de tendresse et de douceur ; il a quitté la vie sans crier à l’outrage, sans affecter de protestation, sans claquer la porte, mais la fermant doucement d’une main d’où le sang coulait[6]. (…)

Essénine a composé les mordants  » Chants d’un hooligan « , et aux insolents refrains des bouges de Moscou il a donné cette inimitable mélodie essénienne bien à lui. Bien souvent, il se targuait d’un geste vulgaire, d’un mot cru et trivial. Mais là-dessous palpitait la tendresse toute particulière d’une âme sans défense et sans protection (…)

Il convient d’insister sur cette grossièreté semi-feinte, car Essénine n’avait pas simplement choisi sa forme d’expression : les conditions de notre époque, si peu tendre, si peu douce, l’en avaient imprégné (…). Il semble bien qu’Essénine ne se soit jamais senti de ce monde. Ceci n’est dit ni pour le louer, car c’est justement en raison de cette incompatibilité que nous avons perdu Essénine, ni pour le lui reprocher : qui songerait à blâmer le grand poète lyrique que nous n’avons pas su garder à nous ?

Âpre temps que le nôtre, peut-être un des plus âpres dans l’histoire de cette humanité dite civilisée. Le révolutionnaire, né pour ces quelques dizaines d’années, est possédé d’un patriotisme furieux pour cette époque, qui est sa patrie dans le temps. Essénine n’était pas un révolutionnaire (…).

« Tranquille, dans le buisson de genévriers, auprès du ravin, /L’automne, cavale alezane, secoue sa crinière. »

(…) Le poète nous a forcés à sentir les racines paysannes de ses images et à les laisser pénétrer profondément en nous (…). Le fond paysan – bien que transformé et affiné par son talent créateur – était solidement ancré en lui. C’est la puissance même de ce fond paysan qui a provoqué la faiblesse propre d’Essénine : il avait été arraché avec sa racine au passé, mais cette racine n’avait pu prendre dans les temps nouveaux.

La ville ne l’avait pas fortifié, elle l’avait, au contraire, ébranlé et blessé. Ses voyages à l’étranger, en Europe et de l’autre côté de l’Océan, n’avaient pu le « redresser « [7](…)

Essénine n’était pas hostile à la Révolution et elle ne lui fut même jamais étrangère ; au contraire, il tendait constamment vers elle, écrivant (…) dans les dernières années :

« Et maintenant, sur la terre soviétique/Je suis le plus ardent compagnon de route. »

La Révolution a violemment pénétré dans la structure de ses vers et dans ses images qui, d’abord confuses, s’épurèrent[8]. Dans l’écroulement du passé, Essénine ne perdit rien, ne regretta rien[9].

Étranger à la Révolution ? Certes pas, mais elle et lui n’étaient pas de même nature (…). On a dit que chaque être porte en lui le ressort de sa destinée, déroulé jusqu’au bout par la vie. En l’occurrence, il n’y a là qu’une part de vérité. Le ressort créateur d’Essénine, en se déroulant, s’est heurté aux angles durs de l’époque – et s’est brisé.

(…)

« Je prends tout – tout, comme cela est, je l’accepte./ Je suis prêt à suivre les chemins déjà battus,

Je donnerai toute mon âme à Octobre et à Mai, /Mais seule ma lyre bien-aimée, je ne la céderai pas ! ».

Son ressort lyrique n’aurait pu se dérouler jusqu’au bout que dans des conditions où la vie aurait été harmonieuse, heureuse, pleine de chants, dans une époque où ne régnerait pas en maître le dur combat, mais l’amitié, l’amour, la tendresse. Ce temps viendra. (…)

C’est seulement maintenant, après le 27 décembre, que nous tous, ceux qui l’ont peu connu et ceux qui ne le connaissaient pas, pouvons comprendre totalement la sincérité intérieure de sa poésie,(…)

« Écoutant une chanson dans le silence/ Mon aimée, avec un autre aimé,

Se souviendra peut-être de moi/ Comme d’une fleur unique. »

Dans notre conscience, une pensée adoucit la douleur aiguë encore toute fraîche que ce grand, cet authentique poète a, à sa manière, reflété son époque et l’a enrichie de ses chants, disant de façon neuve l’amour, le ciel bleu tombé dans la rivière, la lune qui comme un agneau paît dans le ciel, et la fleur unique – lui-même.

Que, dans ce souvenir au poète, il n’y ait rien qui nous abatte ou nous fasse perdre courage. Le ressort de notre époque est bien plus fort que celui de chacun de nous. (…)Préparons l’avenir. Conquérons, pour chacun et pour chacune, le droit au pain et le droit au chant.

Le poète est mort, vive la poésie ! Sans défense, un enfant des hommes a roulé dans l’abîme ! Mais, vive la vie créatrice où, jusqu’au dernier moment, Serge Essénine a entrelacé les fils précieux de sa poésie !

Léon Trotski, 19 janvier 1926, la Pravda.

La figure d’Essénine dans la tourmente des luttes politiques

La crise personnelle d’Essénine a été exacerbée ̶par les luttes des différentes « oppositions » contre l’alliance stalino-boukharinienne. Selon un critique récent[10] les deux articles post-mortem que lui ont consacré respectivement Léon Trotski et Nicolas Boukharine, deux ans plus tard («  Remarques Méchantes »,  Zlyé Zamètki  en russe, 1927), reflètent des positionnements opposés,  tour à tour fragilisés face à la bureaucratie stalinienne.

Dès avant le suicide du poète,  une campagne contre « l’esséninisme  » s’était ouverte, dans le droit fil du « Thermidor » stalinien. Nicolas Boukharine, leader de l’aile droite du parti bolchevik, défenseur attitré des paysans et même des « koulaks », a essayé de se démarquer, sur un plan purement idéologique , des « cochonneries chauvines, nationalistes, et réactionnaires » véhiculées par un courant littéraire soi-disant « pro-paysan ». Ses « remarques » ont un sens défensif, car l’orientation de « droite », jusque-là approuvée par l’appareil stalinien, commençait à l’inquiéter au vu d’une résurgence du stockage spéculatif des céréales. Ce malaise devait déboucher sur la rupture des staliniens avec la « droite » dès l’année suivante 1928 : ce furent l’industrialisation à marche forcée et une collectivisation catastrophique-et la disgrâce de Boukharine.

Boukharine amalgame Essénine à des personnages bien oubliés. Mais il reconnaît le talent littéraire du poète, et dénonce surtout les « dérives » de dandy bohème, provocatrices, et sa chute dans l’éthylisme. Il marque ainsi le coup d’envoi de la mise du poète et de son œuvre sous le boisseau. L’appareil dirigeant les a considérés comme incompatibles avec le nouvel « ordre moral », nécessaire à l’affermissement du pouvoir des  «cadres ».

Vicissitudes de l’alliance des ouvriers et des paysans » : la « smytchka »

La trajectoire de Serge Essénine reflète à mon avis de façon frappante les péripéties des relations entre la classe ouvrière et la paysannerie russes, de ce que les Russes appellent la « smytchka » , c’est-à-dire « l’alliance ». Marx avait déjà posé le problème à propos de la France des années 1850 et du rôle joué par l’imposante classe des paysans-propriétaires issus des rapports sociaux instaurés par la Grande Révolution; il avait écrit ces mots prophétiques : « le paysan français perd la foi en sa parcelle (…) et la révolution prolétarienne réalise ainsi le chœur sans lequel, dans toutes les nations paysannes, son solo devient un chant funèbre»[11]. La révolution socialiste ne peut triompher – provisoirement- que grâce à cette « alliance » entre les ouvriers et une partie importante de la petite-bourgeoisie dont, dans l’empire tsariste, la paysannerie constituait la majorité écrasante.

La révolution d’Octobre 1917, et « l’émancipation » relative des campagnes russes qui l’a suivie, a exalté toute une couche d’écrivains et de poètes aux racines populaires comme Essénine. Son ami et éditeur Voronski a vu, à juste titre, dans le grand poème « Inonia » ( fin de 1918 ) le produit de l’enthousiasme révolutionnaire et des espoirs de transformation sociale à la campagne.

Mais les épreuves et les cruautés de la lutte de classes nationale et internationale ont durement mis à mal de telles visions idylliques. La victoire dans la guerre civile est celle de la « smytchka » – et de la solidarité prolétarienne internationale – : un facteur décisif de la victoire sur les Blancs et les interventions impérialistes, mais au prix de très cruelles épreuves. La lutte pour garder aux côtés du pouvoir soviétique les paysans pauvres et moyens a comporté ainsi l’élimination des « armées vertes », oscillant entre les Rouges et les Blancs – dont celle de Makhno par exemple[12]. Mais comme l’ancien chef de « l’Armée des Volontaires (blancs) », Denikine, l’a reconnu dans ses « mémoires », si la victoire est bien revenue aux Rouges, c’est pour une profonde raison sociale, le rejet par la paysannerie (y compris les « koulaks ») du retour des grands propriétaires nobles – et des monastères.

Le traumatisme des soulèvements contre le « communisme de guerre »

Politiquement et esthétiquement, Essénine a accompagné la trajectoire de la paysannerie. Avec ses amis du groupe poétique des « Imaginistes », il a employé les ressources chatoyantes de la culture populaire traditionnelle au service de l’exaltation d’un temps nouveau plus rêvé que réel…

Une première et profonde fêlure dans l’adhésion et la foi d’Essénine dans le nouveau régime est intervenue lors des grands soulèvements contre le « communisme de guerre » ̶ c’est-à-dire les réquisitions de céréales et autres produits dans les villages, sans suffisantes contreparties de la part de l’industrie des villes. La révolte de la forteresse maritime de Cronstadt en mars 1921 est un épisode, spectaculaire et paradoxal[13], de ces soulèvements. Le plus grave ̶ selon Lénine lui-même ̶ a eu lieu au dernier semestre de 1920 dans le gouvernement de Tambov, sous la direction d’un ex-Socialiste Révolutionnaire de gauche, Antonov. Il a été écrasé dans le sang par l’Armée Rouge.

Essénine à la fin de sa vie et la « ritournelle des antonoviens »

Le début de rupture de la « smytchka » n’a pas seulement secoué le pouvoir soviétique et le parti bolchevik, mais il a profondément marqué Essénine. C’est fondamentalement à cause de la crise du « communisme de guerre » que Lénine a proposé l’instauration de la NEP. Le choc provoqué chez Essénine s’est sans doute reflété dans la pièce « Le pays des canailles », dont deux protagonistes sont l’anarchiste Nomakh (verlan transparent pour Makhno) et le commissaire politique Lev Tchékistov, un masque pour Léon Trotski, auquel le poète a plus tard explicitement manifesté son admiration. Les témoignages de ses « proches » rappellent qu’ à la fin de sa vie, le poète chantonnait la « tchachoutka des Antonoviens », légendaire complainte, contre « les communistes », des derniers survivants du soulèvement de Tambov .

Comme l’a souligné Léon Trotski, Essénine est un « poète paysan » déraciné et déclassé. L’amour pour la langue maternelle, les traditions rurales russes, avec un culte pour la nature -notamment les arbres et les animaux de la ferme– forment un axe majeur de l’œuvre poétique de Serge Essénine. Cet enracinement a fait, conjointement avec un ton provocateur et des poses de « houligan »,  l’énorme popularité du poète.

Nostalgies d’enfance et d’adolescence

Paradoxalement, l’existence de Serge Essénine arrivé à l’âge adulte peu avant 1914, ne s’est nullement déroulée à la campagne ! Il a bien passé son enfance et son adolescence dans la Russie profonde du gouvernement de Riazan, d’abord dans son village natal de Konstantinovo, où il n’est revenu qu’épisodiquement les années suivantes, pour y rencontrer déception sur déception. Plusieurs poèmes de la fin de sa vie sont significatifs, dont « La Russie soviétique » et « La Russie qui s’en va »[14]. Il écrivait ainsi :

Pupilles de la victoire léninienne,

Nous comprenons encore si peu,

(…)

Les tempêtes ont fait éclore

Des sensations inespérées,

Et la bourrasque a paré mon sort

D’une floraison de fils dorés.

 

Les hommes nouveaux

Je ne suis pas de leur nombre

A quoi bon le nier, ? J’ai un pied dans le passé

Et de l’autre je glisse et tombe

Quand je cherche à rejoindre la troupe d’acier.

(…)

À l’âge de 18 ans, Essénine a exercé quelques temps le métier de correcteur d’imprimerie, d’abord à Moscou puis à Petrograd ; il a donc été un véritable ouvrier, fréquentant les cercles conspiratifs socialistes. La gloire littéraire venue, le plus clair de sa vie s’est ensuite passé dans les villes ou dans des voyages parfois pittoresques ou mouvementés. Les confortables honoraires octroyés par les éditions d’État lui ont permis de se propulser en vedette dans les milieux littéraires et bohèmes de la capitale mais, souvent sans un sou en poche ni domicile fixe, il jetait littéralement son argent par les fenêtres, le laissant accaparer par sa famille de Konstantinovo, et par ses admirateurs-parasites (soboultiki, « compagnons de bouteille »). Il n’était pas intéressé par l’argent, mais fondamentalement par sa création et sa « gloire » poétiques. Je ne développerai pas ici sur les conséquences importantes de sa (bi)sexualité débordante. Seulement pour noter qu’il ne s’est jamais attaché durablement ni à un homme ni à ses nombreuses liaisons féminines, ponctuées par quatre mariages, tous conclus par des divorces.

L’idéal de Serge Essénine -tel qu’il le projette dans Inonia-, est celui du moujik « libre », maître de sa propre terre. C’est l’idéal d’un paysan « moyen », coincé entre le koulak et l’ouvrier agricole. Le programme marxiste classique des bolcheviks prévoyait quant à lui la collectivisation progressive des terres, seul moyen d’empêcher l’émergence d’une bourgeoisie rurale ennemie du socialisme. Cet aspect « théorique » est resté ignoré de Serge Essénine. Citons cette conclusion douce-amère du « Retour au pays»[15] :

… » Allez, raconte-moi sœurette ! »

Et ma sœur 

Ouvre, comme la Bible, un Capital ventru-

S’est mise à pérorer/ Sur Marx, Engels…

Moi, qu’il pleuve ou qu’il vente,

Ce livre bien sûr je ne l’ai jamais lu.

Et ça m’amuse

De voir cette gamine alerte

Me faire la leçon comme à un enfant.

(…)

Le « défaut d’orientation politique » et la dérive personnelle

Essénine se voulait « à l’écart de la politique ». Mais le qualifier  « d’apolitique » -comme le suggère Léon Trotsky- me semble plutôt lié à une volonté de tenue à l’écart « protectrice ». Le poète avait bien des préférences politiques, même s’il ne les traduisait pas dans une action militante, au moins après son retour d’Occident. Il a renié, ou caché,  son adhésion d’avant 1917 aux Socialistes Révolutionnaires de gauche S-R. Or il avait travaillé à l’un de leurs journaux, c’est là qu’il avait rencontré une secrétaire, sa future femme Zinaïda Raïkh. Il en a été profondément marqué.

Durant les deux dernières années 1924-1925 de la vie d’Essénine, et alors que s’est déchaînée la lutte « anti-trotskiste » de la part de la troïka Kamenev-Zinoviev-Staline, le poète, rentré dégoûté et démoralisé de sa tournée d’un an (1922-23) en Occident, n’a plus pour public la jeunesse ardente de 1918-1920 qu’il retrouvait dans les salles publiques des grandes villes, mais la faune des cabarets de Moscou, chers aux NEPmen (affairistes), aux prostituées, aux ivrognes, aux parasites pseudo-« littéraires » et à… Isadora Duncan.

En 1925 les revues soviétiques (sauf Krasnaïa Nov’ encore dirigée par Voronski) se fermaient à sa poésie ; les Editions d’Etat, dirigées par des partisans du « proletkult » le manipulèrent au point de  publier une fois dans une revue détestée « Oktiabr’ », cependant que ses « amis » et parents le poussaient dans les bras de Sophie Andréevna Tolstoï, une « sotte » , mais qui disposait d’un « nom » et de l’appartement-musée de feu son grand-père Léon Tolstoï.

Le mariage avec Sophie Tolstoï a été un nouveau désastre. Serge Essénine s’enfonçait dans l’alcoolisme, se faisait interner plusieurs fois en clinique. Il avait été secoué par la mort de son vieil ami, le poète Ganine, fusillé en avril comme mystérieux « chef des fascistes russes », ainsi que par celle[16] de Frounzé, autre connaissance, l’éphémère successeur de Trotski comme Commissaire du Peuple à la Guerre. Essénine se sentait persécuté et s’était, semble-t-il, mis sous la protection d’une étoile montante de l’appareil, le fameux Serge Kirov. Rencontré lors de voyages au Caucase, Kirov venait d’être « nommé » responsable de Leningrad, après la défaite de Zinoviev. Attribuer les errements du poète au « défaut d’orientation politique » que lui reprochaient ses amis est une façon polie de parler d’un opportunisme d’abord motivé par le souci d’être publié !

Fabrication de la thèse de l’assassinat ou « complot trotskiste ? »

À plusieurs reprises au cours des 100 dernières années, les circonstances imparfaitement élucidées de la mort d’Essénine ont été l’enjeu de violentes polémiques en Russie. L’hypothèse publique d’un maquillage en assassinat a été aussitôt imprimée par des émigrés « blancs », sans produire aucune preuve.

Pendant la perestroïka gorbatchévienne, cette thèse a été reprise par divers critiques ; une grande commission médico-légale, associée à une société du souvenir d’Essénine a repris tout le dossier. Elle a conclu à la véracité du suicide, tout en relevant le caractère bâclé de l’enquête initiale, et sans convaincre définitivement.

Au tournant de ce siècle, à la jonction des présidences de Boris Eltsine, fossoyeur de l’ex-URSS, et de Vladimir Poutine, on a assisté à un déploiement d’écrits, et même d’une série-télé, accusant d’un tel « assassinat » des « trotskistes-juifs du Guépéou ». Ils auraient été prétendument motivés par leur aversion pour l’antisémitisme prêté à Serge Essénine. Ce sujet controversé est étayé par une série de « déraillements » du poète exclusivement liés à ses fréquents états d’ivresse ; manifestement la résurgence d’un vieux fond rural. À l’état sobre, Serge Essénine a toujours condamné l’antisémitisme, respecté ses amis juifs et Zinaïda Raïkh, mère de deux de ses enfants. C’est un courant chauvin, anti-communiste et antisémite qui a été ainsi propulsé par le pouvoir « restaurationniste » des oligarques ex-staliniens, dans le contexte de l’effondrement de l’URSS. Les « Cahiers du Mouvement Ouvrier » (n°3), dès 1997, ont dénoncé ces campagnes désignant comme commanditaire de « l’assassinat » Léon Trotski lui-même, et comme exécuteurs un commando de « tchékistes » dirigés par Yakov Bloumkine[17], un célèbre aventurier révolutionnaire, passé du terrorisme des S-R à un « bolchévisme » bien particulier .

Bloumkine était, jusqu’en 1924, très ami du poète, le dégageant plusieurs fois des interpellations par la milice à cause de ses « scandales ». Son antagonisme et sa rupture tardifs avec Essénine sont bien attestés, pour un motif a-t-on dit de rivalité sentimentale. De là à impliquer Bloumkine comme chef juif d’assassins « trotskistes », il n’y a qu’un pas, franchi allègrement par les nationalistes et antisémites au tournant du siècle.

Il n’est sans doute pas utile d’entrer dans des digressions au sujet de cette thèse du « complot judéo-trotskiste » Elle est invraisemblable sur le plan purement politique compte-tenu de la position très délicate à l’époque de l’Opposition de gauche. Mais il reste un doute sur la possibilité d’un assassinat maquillé, thèse pour laquelle penchent l’excellent Henri Abril et les auteurs anonymes des articles de Wikipédia (notamment en langue russe)[18]. Les mobiles et les coupables supposés restent très nébuleux. Mais si « assassinat » il y avait eu, il a été clairement « couvert » par l’appareil stalinien !

L’état de délabrement physique (crises de délirium tremens attestées) et moral du poète suffit à expliquer son suicide. Sophie Laffitte (d’origine « russe blanche »)  dans son étude sur le poète[19], fait à cet égard un exposé très convaincant. Le désespoir intime du poète éclate aussi dans le grand poème médité toute l’année 1925 et terminé seulement en novembre, « l’Homme noir ». Je ne m’aventure pas à en présenter des extraits, se référer à l’édition par Henri Abril déjà citée.

En guise de conclusion

Je pense avoir montré que le suicide de Serge Essénine à la fin de 1925 ne peut être considéré comme l’aboutissement fatal d’une dérive personnelle du poète. Il illustre certainement un coup d’arrêt à la magnifique floraison artistique du premier quart du XXème siècle, portée par une puissante vague révolutionnaire, et encouragée par le pouvoir soviétique à ses débuts. « L’âge d’argent » de la poésie russe ne s’éteint pas avec la mort de Serge Essénine, mais il a dû affronter des circonstances très difficiles, jalonnées d’autres suicides et disparitions.

L’histoire de l’URSS comporte des pages très noires, mais aussi des avancées, les « conquêtes d’Octobre » défigurées mais non détruites qui, en dernière analyse, expliquent l’extraordinaire résistance victorieuse de ses peuples à l’entreprise exterminatrice des nazis en 1941-1945.

Pour une appréciation d’ensemble du « Thermidor soviétique », il convient de lire ou relire le livre fondamental de Léon Trotski « La révolution trahie »[20], paru en 1936 à la veille de la « Grande Terreur » stalinienne. Même à présent, ses analyses de l’URSS aussi équilibrées qu’impitoyables restent incontournables .

 

En pages suivantes, une photo (1922) et le poème « le Bois doré » ( traduction personnelle)

  

[1]Voir Henri Abril : Sergueï Essénine – L’homme noir, Éditions Circé, Strasbourg 2015. Il s’agit d’un ouvrage bilingue (traductions excellentes), avec un appareil introductif et critique remarquable.

[2] Membre loyale du parti bolchévik. Elle a longtemps travaillé pour la section « économique » de la Tchéka. Son Journal est une source très intéressante, non « hagiographique ». Extraits dans l’ouvrage en langue russe «  SA Esenin -materiali k biografii »  (matériaux pour une biographie de Serge Essénine). Moscou, 1992.

[3] Annexe à « Littérature et révolution »(1924).

En ligne : https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/litterature/Essénine.htm

[4] NEP acronyme de Novaïa Ekonomitcheskaïa Politika : Nouvelle politique économique, décidée au Xème Congrès du PC(b), comportait l’abandon des réquisitions forcées remplacées par un impôt en nature, etc. Une « retraite » qui s’imposait selon Lénine , mais grosse de dangers pour la dictature du prolétariat .

[5] Annexe à « Littérature et révolution » 1924.  En ligne en langue russe:       https://textlit.de/index.php/2022/02/18/41877/

[6] Référence aux deux quatrains écrits le 27 décembre 1925 (Traduction Henri Abril) :

Au revoir, mon ami, au revoir,

Dans mon cœur je te garde à jamais.

C’est une autre rencontre plus tard

Que l’adieu fatidique promet.

 

Au revoir, mon ami, sans mots, sans soupirs,

Que tes sourcils ne s’affligent pas trop :

Il n’est pas neuf ici-bas de mourir,

Mais vivre, bien sûr, n’est pas plus nouveau.

[7] Allusion au voyage de mi-1922 à mi-1923 à la remorque de son éphémère épouse Isadora Duncan.

[8] A la fin de sa vie, Essénine s’est de plus en plus référé au génie souverain Alexandre Pouchkine, tant dans la forme poétique épurée,  que dans son inspiration. Voir son « Pougatchev » et comme le thème de l’ »Homme noir » fait écho au « Mozart et Salieri », pièce en un acte de Pouchkine.

[9] Essénine voulait y croire…. Voir par exemple « Le bois doré » , traduction en Annexe .

[10] Voir Alexandre V. Samovarov « Boukharine et Essénine -Boukharine, L’ange déchu en 38 » 23 mars 2021, en langue russe et en ligne : https:// a-samoravov.live journal.com/ 382503.html.

[11] « Le 18 brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte ». Éditions Sociales, Paris, 1963, p 111.

[12] C. f. : Marie, Jean-Jacques : La guerre civile russe, 1917-1922. Armées paysannes rouges et vertes, Paris, Éditions Autrement, 2022.

[13] Les « marins » de 1921 n’avaient que peu à voir avec ceux de1917. C’étaient surtout de jeunes paysans.

[14] « La Russie qui s’en va »,novembre 1924,  traduction d’Henri Abril, opus cit, pp 240 et seq.

[15] «  Le retour au pays », L’homme noir opus cit. Pp 210-211.

[16] L’écrivain Boris Pilniak, ami d’Essénine,  a publié aussitôt sous le manteau une nouvelle retentissante sur cette mort – un assassinat commandité par la clique stalinienne (« le conte de la lune non éteinte »)

[17] Il a été très proche de Léon Trotski pendant et juste après la guerre civile, mais constamment membre de la « Tchéka ».  Devenu »résident » au Proche-Orient,  il a été fusillé en 1929 pour avoir accepté au compte de Trotski (en exil à Istamboul)  une mission secrète à destination de l’Opposition .

[18] D’après Wikipédia, un auteur récent A. Krusanov , a fait en 2023 le tri des hypothèses en éliminant les plus grossières,  mais son ouvrage en langue russe est  épuisé et nous est présentement inaccessible.

[19] Sophie Laffitte » Serge Essénine » – Seghers 1959-collection « poètes d’aujourd’hui ».

[20] Réédité en 1973 aux Éditions de Minuit, collection Arguments.

 

 

 

LE BOIS DORE[1] (Serge Essénine «Роща Золотая».)

 

Le bois doré ne se fait plus entendre

Dans la langue joyeuse des bouleaux.

Le vol de grues qui passe par là tristement,

Lui déjà, ne regrette plus personne.

 

Et qui donc regretter ? Chacun, dans ce monde, est errant

Passe par ici, s’en va par-là, derechef quitte sa maison.

A ceux qui s’en allèrent rêve la chènevière

Et luit la large lune sur le bleu de l’étang.

 

Seul je me tiens debout sur la plaine dénudée,

Le vent entraîne au loin le vol des grues .

M’emplissent les pensées sur ma jeunesse folle,

Mais je ne regrette rien du passé révolu.

 

Rien ne regrette des années vainement dissipées,

Je ne regrette pas les lilas dans mon âme éclos.

Au jardin brûle le brasier du sorbier écarlate,

Mais il est bien en peine de réchauffer quiconque.

 

Lеs baies du sorbier ne se consumerоnt pas,

Et l’herbe désormais gardera sa couleur jaune,

L’arbre en silence laissera tomber ses feuilles,

Moi, pareillement, laisserai tomber mes tristes mots.

 

Et si le temps, les balayant d’un souffle

Les rassemblаit tous en un tas inutile…

Vous direz que… le doux langage

Du bois doré ne se fait plus entendre.

(Traduction Ch. Dupuy)

 

[1] Dans l’Homme noir, traduction d’Henri Abril sous le titre « le bosquet d’or ».

Uzbekistan’s double act: Sunny abroad, oppressive at home

As Saida Mirziyoyeva courted investors in Washington, a political prisoner’s brother travelled hundreds of kilometres for a hearing he was not allowed to attend.

Par Peter Leonard

Paru dans « A Central Asia Substack »

Saida Mirziyoyeva in Washington, Dauletmurat Tazhimuratov in Navoi. Uzbekistan as it is presented abroad and as it is experienced at home.

This week, two Uzbeks set out on two long but very different journeys.

One was Saida Mirziyoyeva, the ambitious and powerful daughter of the president. Her trip to the United States was an attempt at selling Uzbekistan as a modern country, open for business.

The other was Renat Tazhimuratov, the brother of a political prisoner. He travelled nearly 900 kilometres overnight to attend his brother’s latest court hearing, which was announced at last minute, only to be refused entry and left waiting outside.

The journeys tell of two versions of the same country: one polished and outward-facing; the other defined by opacity and arbitrary obstruction.

The hard sell

Mirziyoyeva’s tour of the United States began at Mar-a-Lago, the spiritual home of President Donald Trump’s universe. If she was expecting face time with Trump, her hopes were dashed as the president was otherwise engaged.

Her arrival in Florida came one day after Trump demanded that Iran “open the fuckin’ strait [of Hormuz], you crazy bastards,” and on the eve of his vow to obliterate Iran’s entire civilisation in the event of non-compliance. Mirziyoyeva’s father, Shavkat, will get to meet him, however, later this year at the next Board of Peace gathering in Miami.

In a photograph she later posted, Mirziyoyeva stands in a sand-coloured tailored suit, her jacket draped over her shoulders rather than worn, in some garishly gilded wing of the Mar-a-Lago estate alongside Sergio Gor, Trump’s Tashkent-born Central Asia point man. Also in the frame are one of President Trump’s daughters, Tiffany Trump, in a short dress with a cinched waist, something more suited to an evening reception than any formal engagement, and her husband, Michael Boulos.

The image set the tone for what followed: a sequence of engagements that moved uneasily between diplomacy, business outreach, and self-aggrandising glamour puffery.

The Washington leg of Mirziyoyeva’s expedition moved her through a sequence of meetings with a parade of oleaginously complaisant American bureaucrats and businessmen. Mirziyoyeva was accompanied at all times by her right-hand man, Komil Allamjonov, who was inexplicably sporting a black left eye.

Saida Mirziyoyeva, second from right, meeting with U.S. Secretary of State Marco Rubio, second from left. Mirziyoyeva’s right-hand man, Komil Allamjonov, can be seen at the furthest left in this image.

One event saw the formal launch of the U.S.-Uzbekistan Business and Investment Council, where Mirziyoyeva addressed the attendees in English. She was speaking “on behalf of the president of Uzbekistan,” Mirziyoyeva informed her listeners, dragging out the last syllable of her country’s name in a nasal, mid-Atlantic drone.

Other highlights included talks with senior officials and financiers on expanding trade, attracting investment, and underwriting risk. The program also brought Mirziyoyeva into contact with Secretary of State Marco Rubio and the leadership of the U.S. International Development Finance Corporation, where discussions centred on mobilising American capital in the direction of Uzbekistan. The Americans are especially eager to get their hands on whatever critical minerals the Uzbeks have to offer.

Separate talks with U.S. Trade Representative Jamieson Greer turned to regulatory alignment and Uzbekistan’s long-running bid to join the World Trade Organisation, the future of which has been placed under unprecedented strain by the Trump administration’s erratic and disruptive weaponisation of tariffs.

On the fourth day of her stay, Mirziyoyeva announced that Uzbekistan was embarking on a “historic” foray into global equity markets by having the national investment fund list assets simultaneously in London and Tashkent. The listing is being facilitated by U.S. firm Franklin Templeton.

“This step is a clear signal to foreign investors. We are showing that we are ready to operate according to global rules, honestly and openly,” she wrote on Telegram.

The dark underside

Dauletmurat Tazhimuratov has seen little of the openness that Mirziyoyeva is promising American investors.

On April 9, just as Mirziyoyeva was winding up her U.S. visit, Uzbek prosecutors abruptly announced a court hearing against Tazhimuratov, to be held the following morning in the city of Navoi. His family was not informed of two earlier court hearings.

Tazhimuratov, a lawyer and journalist from the autonomous Republic of Karakalpakstan in the far west of Uzbekistan, is already serving a 16-year sentence at a penitentiary in Navoi that was handed down in 2023 for his alleged role in the deadly unrest that shook the region the previous summer. He is now facing fresh charges for allegedly causing unspecified disruption inside his prison. If found guilty, he could have another decade tagged onto an already-lengthy sentence.

Dauletmurat Tazhimuratov during his sentencing in 2023.

As soon as he learned of this latest hearing, the third one to take place in a matter of days, Tazhimuratov’s brother, Renat, set off from the Karaozek district of Karakalpakstan for Navoi, attempting to cover hundreds of kilometres overnight by car in the hope of attending.

“A week ago, a state-appointed lawyer called me and said there had been a court hearing,” Renat told Havli. “I asked: ‘Why a state lawyer? We have our own.’”

Renat was told another hearing would take place on April 9, only for it to be postponed at short notice. Then, later that same day, the lawyer called again.

“Tomorrow at 9 a.m., there will be a hearing,” he said.

“How are we supposed to make it?” Renat replied. “It’s almost 900 kilometres.”

“I don’t know,” came the reply. “Just come.”

Renat set off immediately and arrived at the penal colony just in time for the start of proceedings.

“At 10 minutes to nine, I was there,” he said. “But they didn’t let me in.”

When he asked why, he was told that officials could not verify his identity.

“The guard said: ‘We don’t know if you really are Renat Tazhimuratov.’ How was I supposed to prove it? Did I need to do a DNA test?” he said.

Renat tried at least to make his presence known to his brother. That, too, proved impossible.

Further attempts to enter the facility were refused.

Dauletmurat Tazhimuratov has some experience of legal processes being heavily tilted against him.

His original trial, held hundreds of kilometres from Karakalpakstan, was presented by the authorities as a model of transparency. In practice, it raised persistent doubts about fairness: defendants delivered collective confessions in court under apparent duress, key testimony unravelled under questioning, and allegations of torture went unexamined.

Tazhimuratov himself rejected the charges and mounted a combative defence, but he received the longest sentence of all those in the dock.

Those proceedings followed the violent suppression of protests in Nukus in July 2022, which erupted after plans to amend the constitution threatened to strip Karakalpakstan of its nominal right to secede. Security forces responded with lethal force against demonstrators.

Tazhimuratov was later cast by prosecutors as a central organiser of the unrest. He has not denied being involved in bringing about the protests, but he has denied any responsibility for the violence, which culminated in at least 21 deaths, according to official figures. Of those killed, four were security personnel and 17 were civilians.

Mindful of the grave reputational damage wrought by the 2005 Andijan massacre, the government limply pledged a transparent investigation, but the commission it established produced little clarity, with key facts remaining obscure and its findings largely unpublished.

Two journeys, then, and two versions of the same country.

 

 

Le 25 avril SOUTIEN A AZAT

ÉVÉNEMENT DE SOUTIEN POUR AZAT MIFTAKHOV
         SAMEDI 25 AVRIL 2026, 14H-17H
       67 RUE DE TURBIGO – 75003 PARIS

© Dessin d'une militante de FreeAzat

Création d’un soutien de FreeAzat pour l’action du 2 septembre 2023

Chers soutiens d’Azat Miftakhov et de Solidarité FreeAzat,

Nous organisons un événement pour soutenir Azat dans un contexte crucial et angoissant pour lui : actuellement à Kirov, Azat attend de savoir où il va être transféré pour faire la 2ème partie de sa peine qui doit s’achever en septembre 2027. Il pourrait être transféré dans une colonie aux conditions inhumaines. (Voir courriel du 9 avril que beaucoup de contacts ont reçu dans leurs spams).

Notre événement revêt donc une importance particulière.

Nous voulons montrer à Azat que nous ne l’oublions pas, soutien psychologique qui est nécessaire pour qu’Azat tienne. Nous voulons montrer aux autorités carcérales qu’Azat est soutenu, ce qui permet de protéger Azat dans ses conditions de vie au quotidien

Ester Kitay[1] (1945–2026) : Argentine, révolutionnaire, inoubliable

Par Camila Polit /// camilapolit@proton.me

Elle nous a quittés le 24 mars 2026, le jour même où, 50 ans plus tôt, une dictature s’installait en Argentine pour tenter de faire taire des personnes exactement comme elle. Ce n’était pas un hasard qu’elle ait choisi cette date, mais c’est une ironie de l’histoire qui, si elle l’avait connue, l’aurait fait rire. Comme l’a dit l’une de ses filles : « Les cris et les chants de la grande marche l’ont accompagnée » à l’occasion de l’anniversaire du coup d’État.

Il y a des vies qui ne rentrent dans aucun moule. Celle d’Ester Kitay en fait partie. Elle n’était ni une intellectuelle de bureau ni une personnalité publique. Elle était quelque chose de plus difficile à définir : une femme qui, partant d’un monde qui lui avait réservé une place modeste et décorative, a décidé — presque sans s’en rendre compte, presque par instinct — que cette place n’était pas pour elle, et qui a payé ce prix avec une générosité qui étonne encore aujourd’hui.

Une petite fille avec un couteau

Ester est née en 1945 dans une famille juive d’Avellaneda. Une Avellaneda tout à fait différente, qui était alors séparée de la ville de Buenos Aires par un pont-levis. Son père, Mauricio Kitay, était un homme qui était venu au monde de manière brutale — né sur un bateau pendant la traversée depuis l’Europe, alors que sa mère mourait de tuberculose en couches — et qui avait hérité d’une fortune de son propre père, usurier et patron d’usine. Son grand-père était, selon Ester, un homme terrible qui avait fait venir ses proches d’Europe pour les exploiter dans l’usine, les payant mal et en retard, sans partager avec eux les bonheurs de sa vie, et qui était haï par toute la communauté juive d’Avellaneda à cause d’une activité d’usure qui portait préjudice à sa propre communauté. Mauricio vivait de l’argent de son père, avec des prétentions de grandeur, et ne comprit jamais sa fille aînée. Ester avait honte de son nom de famille et trouvait humiliant de vivre dans le luxe alors que ses cousins et ses oncles vivaient dans la misère.

La mère était — selon les propres mots d’Ester — « une femme de monde, mais en même temps une femme de bien ». Naïve, incapable de se protéger elle-même, habituée aux bijoux et aux étés à Mar del Plata. Elle choisit de l’envoyer dans une école yiddish. Mais celle qui éleva réellement Ester fut Eulalia, une femme indigène de Tucumán qui était arrivée quand Ester était bébé et qui resta toute sa vie, bien que personne ne la payât comme il se devait, car — disait Ester — « elle nous a tous élevés, nous étions ses enfants ». La relation entre la mère et Eulalia était, vue de l’extérieur, celle de deux femmes adultes qui vivaient ensemble et élevaient des enfants : l’une ne faisait rien, l’autre travaillait sans relâche. « Notre mère était comme notre sœur », résumait Ester. « Je la traitais comme ma sœur. Elle ne se rendait compte de rien. »

Ce qu’Ester comprenait, dès son plus jeune âge, c’est que quelque chose dans cette maison n’allait vraiment pas. Elle l’entendait depuis sa chambre, qui donnait sur le mur de la chambre de ses parents. Elle entendait sa mère pleurer, crier « ça suffit, laisse-moi tranquille », et elle ne comprenait pas ce qui se passait. Elle avait huit ans. Une nuit, elle entendit son père lui dire : « Bon, très bien, tu ne veux pas, demain je ne te donnerai pas d’argent pour acheter. » Elle ne comprit pas cela non plus. Elle alla demander à Eulalia, et Eulalia — avec une délicatesse dont Ester se souvenait avec gratitude — lui expliqua. Son père violait sa mère.

La troisième ou quatrième nuit où elle entendit à nouveau les cris, Ester se leva, alla dans la cuisine, prit un couteau et marcha dans l’obscurité jusqu’à la porte de la chambre de ses parents. Elle se tenait là, avec le couteau, sans savoir exactement ce qu’elle allait faire, quand son père alluma la lumière et la vit.

« Je ne t’en parle même pas », disait Ester, en riant de la raclée qu’il lui avait infligée. Un rire qui n’était pas celui de l’amnésie, mais de la reconnaissance : déjà à l’époque, c’était elle, tout à fait elle. « J’étais hypersensible depuis ma naissance », expliquait-elle. « Hypersensible et très réactive, très rebelle avec mon père. J’étais d’une rébellion totale. »

Le piano, la promesse brisée

Le piano fut son échappatoire et sa passion. Ester étudia avec Susana Vicenti, disciple directe de Vicente Scaramuzza — celui-là même qui forma Martha Argerich et Bruno Gelber —, et Vicenti la présenta au maître. Scaramuzza l’accepta. Il voyait en elle les qualités nécessaires pour étudier avec Nadia Boulanger à Paris. Elle pouvait rêver d’une carrière internationale.

Mais avant cela, à 15 ans, Ester est tombée amoureuse de Jorge Rojas, un garçon non juif (« goy »). Son père l’a fait suivre par un détective privé. Il l’espionnait, la surveillait, organisait la maison comme une petite opération de renseignement domestique. Quand rien ne fonctionna, il convoqua le garçon à l’usine et l’accueillit avec un revolver, lui donnant le choix entre quitter Ester ou mourir. Mais Jorge ne cessa pas de la voir. Ester a subi deux avortements, à 15 et 16 ans. Elle était, selon ses propres termes, « la brebis galeuse » d’une communauté ghettoïsée qui avait des règles très claires sur ce que les filles devaient et ne devaient pas faire. Lors d’une de nos conversations, elle a vu un certain écho de son histoire dans celle de l’écrivaine Tamara Tenenbaum, qui s’est détachée de l’orthodoxie de la forte communauté juive d’Once, un quartier de Buenos Aires caractérisé par l’activité commerciale et en particulier le commerce textile.

Pour ses 15 ans, son père lui a organisé une fête. Il a fait confectionner une robe par la meilleure couturière de Buenos Aires, avec des chaussures assorties, des gants et une coiffure. Cent cinquante invités. Une photo de ce jour-là montre une jeune fille qui pourrait avoir entre douze et trente ans, posant comme une actrice de cinéma internationale, avec une expression sur le visage qui n’est pas celle du bonheur. « Personne ne m’a demandé si j’aimais la robe, si je la voulais, ce que je voulais », disait-elle. On lui a offert une montre en or massif. Elle l’a perdue une semaine plus tard. « C’était comme ça, moi. »

Elle a pleuré pendant toute la fête.

Quand son père a finalement quitté la famille pour sa secrétaire, Ester avait 17 ans. Elle a fait deux choses immédiatement : elle est allée seule voir une avocate qu’elle ne connaissait pas et a obtenu par voie judiciaire que la vente de l’appartement soit suspendue — sinon, sa mère, sa sœur et son frère se seraient retrouvés à la rue —, et elle a commencé à travailler parce que quelqu’un devait le faire. Scaramuzza, apprenant qu’elle ne pouvait plus poursuivre ses études, fut catégorique : « Si vous ne pouvez pas travailler comme pianiste, consacrez-vous à autre chose. » La carrière parisienne s’arrêta là.

Le piano a alors disparu de sa vie.

Un nouveau monde

À 20 ans, Ester a trouvé un emploi de secrétaire dans une ONG où travaillait, entre autres, un jeune économiste nommé Marcelo Nowersztern. C’était en 1965. Marcelo était le fondateur de Política Obrera (PO), une organisation qui venait de voir le jour, aux côtés de Jorge Altamira, et qui s’était approprié l’héritage de Léon Trotsky. C’était un groupe très restreint, issu des études et de l’engagement au sein du MIR-Praxis de Silvio Frondizi, et faisant partie d’une vaste génération qui, marquée par la Révolution cubaine, allait mener les luttes populaires les plus intenses de l’histoire du pays.

« Je ne comprenais rien de ce qu’ils disaient », se souvint-elle des décennies plus tard. « Mais j’écoutais très attentivement. Le langage, la manière d’analyser, la culture… tout cela m’émerveillait. » Chez elle, aucun journal n’était jamais entré. Elle n’avait pas fait d’études supérieures. Le piano l’avait isolée : elle avec la musique, elle avec elle-même. C’était un autre monde, et ce qu’elle ressentait en y jetant un œil était quelque chose qu’elle reconnaîtrait bien plus tard comme de la soif.

Une collègue de travail, Juanita, militante du parti, l’invita à sa première action : distribuer des tracts à cinq heures du matin devant l’usine textile Grafa. Ester accepta. Le jour même, la police arrêta le bus dans lequel elles fuyaient avec le matériel, les trouva et les arrêta toutes les deux.

Au commissariat, l’officier — un homme qu’Ester décrivait comme « un flic bon enfant » — les a installées dans une salle, pas dans une cellule, et leur a offert du café avec des croissants. Il était tôt et elles mouraient de faim. Juanita a mangé les deux cafés et les quatre croissants. Ester a dit au policier en face, avec toute la naïveté et toute la conviction du monde : « Je n’accepte rien de la police. »

« C’était à la fois tellement ridicule et tellement éloquent », se souvenait-elle. Le policier est reparti ravi. Les militants du parti, lorsqu’ils l’ont appris, ont commencé à la regarder différemment.

L’officier a appelé son père pour qu’il vienne la chercher, car elle était mineure. Mauricio Kitay a répondu : « Je n’irai pas. Qu’elle pourrisse en prison. » Le commissaire, consterné, l’a quand même laissée sortir.

Cette nuit-là, Ester apprit deux choses : qu’il y avait une répression contre ceux qui défendaient les ouvriers, et que son père était « un salaud, l’ennemi ». Elle en ressortit convaincue de s’organiser avec les travailleurs pour lutter pour la révolution, pour son propre gouvernement.

Marcelo, Hiroshima Mon Amour et la vie ouvrière

Marcelo Nowersztern était le fils de survivants de l’Holocauste. Son père, Bernardo[2] , était d’une culture phénoménale et faisait partie d’une tradition juive socialiste qui luttait pour l’intégration des Juifs dans leurs pays respectifs, le Bund. Sa mère, Manuela Malcman[3] , avait été la seule survivante d’une fratrie de dix enfants — cent dix personnes entre enfants, petits-enfants et conjoints — qui périrent dans la Shoah. Elle quitta la Pologne sur le dernier bateau avant la guerre pour rejoindre son mari en Argentine, et vécut le reste de sa vie avec le poids d’être arrivée à temps alors que personne d’autre n’y était parvenu. C’était une femme profondément triste et surprotectrice envers son fils. Marcelo a grandi entre La Paternal et Caballito, jouant au football dans la rue, aimant le tango, étant « plus porteño que n’importe quel porteño », comme le sont souvent les enfants de ceux qui viennent de loin et ont besoin de s’enraciner de toute urgence. Avant de rejoindre le MIR-Praxis de Silvio Frondizi (et de fonder Política Obrera), Marcelo a participé à une tentative éphémère de reconstruire la jeunesse du Bund en Argentine. Les idées du Bund prennent une importance particulière par contraste avec celles de son rival politique historique, le sionisme. Les Juifs ashkénazes d’Europe de l’Est, locuteurs du yiddish, ouvriers et artisans urbains qui formaient le cœur du mouvement bundiste, furent les plus systématiquement exterminés.

Un jour, Marcelo l’invita au Lorca, ce cinéma mythique de reprises situé sur l’avenue Corrientes. Il l’emmena voir *Hiroshima mon amour*. Ester ne savait presque rien de la Seconde Guerre mondiale, hormis la Shoah. Elle en ressortit bouleversée, secouée, sans voix. Marcelo commença à l’emmener assez souvent au Lorca. Ce fut, à sa manière, une éducation à la fois sentimentale et intellectuelle. Marcelo voyait en Ester quelque chose que les autres militants mettaient plus de temps à reconnaître : que sa valeur n’était pas tant intellectuelle, mais qu’elle était sincère, profonde, qu’elle venait du plus profond d’elle-même.

Ils se marièrent. La mère de Marcelo ne voulait rien savoir d’une divorcée (Ester avait été mariée auparavant à Jorge), mais Marcelo s’en moquait. Ils organisèrent un mariage informel — une petite fête chez les beaux-parents — et allèrent vivre dans un studio en plein cœur du quartier d’Almagro, à l’angle de Río de Janeiro et de Rivadavia. Ester est tombée enceinte et ils ont déménagé à Avellaneda, près de chez sa mère et d’Eulalia, dans un logement que Bernardo, le père de Marcelo, leur avait acheté.

La prolétarisation est venue après, et Ester l’a vécue avec un mélange de conviction et de chaos qu’il est difficile de ne pas aimer. Elle a travaillé chez Terrabusi à mettre des boîtes sur la chaîne de montage — « une torture pour quelqu’un qui avait été pianiste » —, on l’a virée au bout d’un mois et demi. Elle a travaillé dans une horlogerie, dans un entrepôt glacial, à manipuler des pièces minuscules ; ça a duré trois mois. Elle a travaillé dans un atelier de radios à Constitución jusqu’à ce que le patron tente de la draguer. « Je lui ai dit que j’étais mariée. Il m’a répondu que ça lui était égal. Je lui ai dit que ça m’importait », et elle est partie. Sa dernière usine fut Capea, qui fabriquait des casseroles et des poêles. Elle est entrée enceinte de trois mois, a envoyé sa sœur Graciela — qui lui ressemblait beaucoup — passer la visite médicale à sa place pour cacher sa grossesse, et a tenu bon jusqu’au cinquième mois, quand on l’a envoyée travailler près des fours. 40 °C, 8 heures, enceinte de 5 mois. Elle s’est évanouie. On l’a emmenée à l’infirmerie, on a découvert la supercherie, et on a engagé des poursuites judiciaires contre elle, sa sœur et sa mère — qui n’y était pour rien — pour « avoir deux filles menteuses ».

À cette même époque, Ester et ses camarades militaient pour soutenir les dockers. À la naissance de Mariana — avec 13 points de suture à l’épisiotomie car la tête du bébé était énorme et ne sortait pas — dix dockers se sont présentés à l’hôpital pour lui rendre visite. « Les gens m’aimaient énormément. J’avais une certaine humanité qui les touchait. Je le reconnais. » Ester, la blessure encore fraîche, a pris le bébé dans ses bras et est descendue les escaliers pour le leur montrer. « C’est l’une de mes anecdotes préférées », se souvenait-elle avec joie.

Chili

En 1971, Ester et Marcelo se sont rendus au Chili pour y construire une organisation trotskiste, l’Organisation marxiste révolutionnaire (OMR). Ils se sont installés à Concepción, la deuxième ville du pays, fortement marquée par le MIR. Marcelo donnait des cours à l’université, ce qui facilitait son engagement militant, et il a fini par diriger l’École d’économie, où il a exercé une influence rafraîchissante. À eux deux, ils ont réussi à rassembler une vingtaine de camarades, menant un travail significatif au sein du mouvement ouvrier de la région, en particulier parmi les pêcheurs. De cette organisation, anéantie par la répression post-coup d’État, il ne survécut qu’une seule cellule — composée de jeunes dockers — qui resta dans la clandestinité pendant plus d’une décennie.

Ester décrivait ces années comme « le plus beau moment de ma vie ». Les mères qui avaient du lait venaient allaiter les enfants des autres. Les plongeurs qui descendaient du bateau lui apportaient du poisson quand il n’y avait rien à manger à cause de la grève patronale. Elle militait alors qu’elle était enceinte de Miriam, accrochée aux bus bondés sur le trajet jusqu’à Temuco. Elle a pris six kilos pendant toute cette grossesse — avec Mariana, elle en avait pris vingt — parce qu’il n’y avait tout simplement pas de nourriture. « Les gens étaient complètement mobilisés, il y avait une solidarité à toute épreuve, comment t’expliquer… j’étais enceinte de la petite (Miriam), mais je militais comme une folle (…) Je devais prendre un bus qui était toujours bondé. Je m’accrochais avec mon ventre. Je m’accrochais au bus et j’arrivais jusqu’au port où nous avions une activité. »

Le 11 septembre 1973, Marcelo était à Buenos Aires pour faire les démarches d’amnistie auprès du gouvernement de Cámpora. Ester a appris le coup d’État à la radio, tôt le matin, alors que Miriam avait cinq mois. Elle est allée avec un camarade au bureau de Marcelo à l’université pour brûler les papiers et les livres qui auraient pu compromettre quelqu’un. La ville était paralysée. Les habitants du quartier ouvrier où ils vivaient pensaient que le coup d’État allait échouer, comme cela s’était produit en juin. Il n’a pas échoué.

Le soir même, la marine a publié un communiqué : tous les étrangers devaient se présenter le lendemain sous peine de mort. Ester et ses camarades ont discuté de ce qu’il fallait faire. Ils n’avaient pas les moyens de passer dans la clandestinité. Elle a laissé Miriam chez des voisins et s’est présentée.

La situation s’est aggravée au fil des jours. Ils ont d’abord été envoyés au stade de football de Concepción. Puis ils arrivèrent sur l’île de Quiriquina, sous le contrôle de la marine. Les détenus marchaient en file indienne et les militaires les frappaient. Certains étaient emmenés et ne revenaient pas. « Nous passions de l’angoisse à la résignation », se souvenait Ester. « Nous essayions de préserver notre moral, pour ne pas être vaincus sans combattre. »

Au bout d’une semaine, le consul argentin s’est présenté au stade et a annoncé l’assignation à résidence. Ester a retrouvé sa fille. Peu après, l’ordre définitif est tombé : les « étrangers subversifs » et leurs familles seraient expulsés du pays. On les a convoqués au Commandement militaire. Le général Washington Carrasco les a congédi en personne, en présence du consul. Ils étaient seize adultes et onze enfants. On les a mis dans un bus de ligne escorté par des marins armés et on les a abandonnés au milieu de la cordillère, en pleine tempête de neige. Parmi les adultes, la rumeur circulait qu’on allait les liquider en chemin. Les enfants ont failli ne pas survivre. Quelques heures plus tard, un bus de la Gendarmerie est arrivé et les a emmenés à Bariloche.

Ils sont arrivés en Argentine le 5 octobre 1973. À l’entrée, la SIDE les a tous fichés. Miriam, âgée de cinq mois, s’est vu ouvrir un casier judiciaire.

De la Triple A à la prison d’Olmos

Le 13 décembre 1974, alors qu’elle tentait de monter à bord d’un avion à destination de l’Europe à Ezeiza, sa vie a pris un nouveau tournant. Elle se rendait à une réunion du Bureau du CORCI, le Comité d’organisation pour la reconstruction de la Quatrième Internationale, qui regroupait des organisations influentes en France, en Bolivie et au Pérou. On l’a faussement impliquée dans des enlèvements et des attentats (qui n’étaient absolument pas les pratiques de PO). « La Razón », « Crónica » et d’autres journaux ont publié en première page qu’on avait trouvé chez elle des milliers de dollars et des preuves de sa participation à un complot. Le rapport de police lui-même, malgré sa minutie, n’a trouvé aucune preuve l’impliquant dans quoi que ce soit de ce qui lui était reproché. Absolument rien.

Un procès-verbal interne du PST datant de l’époque des faits indique qu’elle a été enlevée à Ezeiza, torturée et violée[4] . Le communiqué de Política Obrera précise qu’elle a subi deux jours de torture au Pentotal — le sérum de vérité — jusqu’à provoquer un arrêt cardiaque. Quatre jours après son arrestation, le juge l’a remise en liberté faute de preuves. Le pouvoir exécutif, sous l’état d’urgence, l’a maintenue en détention « à la disposition du PEN » et a ignoré la décision judiciaire.

Cette même nuit à l’aéroport, avant que tout cela ne commence, il y eut un épisode dont Ester se souvint toujours. Un officier de police la mit dans une cellule et lui dit : « Vous êtes en sécurité ici. » Il lui donnait des conseils : « Ne vous mêlez pas à cette histoire. Vous êtes jeunes, vous avez la vie devant vous. Étudiez, continuez le piano. » À minuit, les hommes de la Triple A sont arrivés. Le policier a voulu les arrêter. C’était un homme qui voulait respecter les règles, mais il ne comprenait pas que les règles n’avaient plus d’importance. Chaque fois que la mère d’Ester se rendait en France, des années plus tard, il allait la chercher à la sortie de l’avion pour lui demander comment allait Ester. Puis on l’a tué. Le juge qui l’avait déclarée libre aussi.

Quelques jours après son arrestation, dans le cadre de la même campagne répressive contre Política Obrera, la Triple A a assassiné deux de ses militants les plus en vue : Jorge Fischer, 27 ans, délégué général de l’usine Miluz, membre du Comité central de PO, et Miguel Ángel Bufano, 24 ans, militant syndical dans la même usine. Au même moment, un mandat d’arrêt a été lancé contre Marcelo, qui se trouvait à Paris. Ses deux filles se sont retrouvées sans la protection de leurs deux parents.

On l’emmena à la prison d’Olmos. Il y avait douze détenues à son arrivée, toutes membres de l’ERP ou des Montoneras. Elles l’accueillirent avec la une du journal suspendue à un fil, en guise de bienvenue. Elles l’accueillirent en héroïne.

Ester leur a dit : « Je suis de Política Obrera. »

Tout le brouhaha s’est transformé en silence et en méfiance. Elles lui ont dit qu’elles avaient besoin d’une confirmation du parti. Que jusqu’à ce moment-là, elle resterait isolée des autres détenues politiques.

Ester a envoyé cinq lettres clandestines à Altamira — cachées dans les tubes de dentifrice que sa sœur Graciela rapportait lors des visites du samedi — lui demandant de confirmer son appartenance au parti. Altamira n’a jamais répondu. Pendant neuf mois, Ester fut isolée dans la même cellule que ses compagnes de captivité, sans que personne ne lui adresse la parole, soupçonnée d’être une infiltrée par les prisonnières politiques elles-mêmes. Dans le journal, le Comité exécutif de PO lui avait écrit une lettre publique louant son héroïsme.

Lorsqu’il y eut une grève de la faim — une pratique que Política Obrera ne soutenait pas —, Ester ne put s’y joindre. Mais c’est elle qui s’occupa des grévistes pendant les jours où elles étaient à l’article de la mort.

On lui a fait ses adieux à sa sortie, en lui lançant des petits mots depuis l’intérieur. Elle pleurait.

Fin juillet 1975, dans le cadre de la libération de 28 détenus placés à la disposition du PEN, Ester a été autorisée à quitter le pays. Política Obrera a rapporté le 1er août que « parmi ceux qui sont partis à l’étranger se trouve la camarade Esther (sic) Kitay, dont la santé gravement ébranlée nécessitait des soins appropriés et immédiats ». Elle avait passé sept mois et demi en prison. Ce qu’on lui a fait subir pendant cette période a eu des conséquences irréversibles : elle est devenue stérile. « Heureusement que j’ai eu les filles avant », dira-t-elle plus tard. Non pas par résignation, mais par un calcul à la fois froid et reconnaissant.

Des années plus tard, à Paris, elle demanda des explications à Altamira sur son silence pendant les neuf mois d’Olmos. Il lui répondit : « Tu ne comprends rien à la politique, comme tu n’as jamais rien compris. » Ester ne lui a jamais pardonné ce manque de respect.

L’exil en France

Marcelo est arrivé le premier en Europe, après un passage en Suède, où il a été accueilli. Miriam avait été élevée par sa grand-mère pendant toute la durée de la détention d’Ester. Elle ne voulait rien savoir de sa mère. Elle aimait sa grand-mère, et elle seule. Le gouvernement suédois a pris en charge le voyage de la grand-mère pour qu’elle puisse venir aider Ester, qui était tombée dans une profonde dépression.

Puis, en France, ils ont été accueillis par l’Organisation communiste internationaliste (OCI), avec laquelle ils entretenaient des liens étroits à l’époque. En 1977, Ester, aux côtés de l’éminent historien Jean-Jacques Marie, a participé à une émission de télévision française sur la répression en Argentine. Plus tard, en janvier 1979, l’OCI a décidé de rompre ses relations avec le PO et a expulsé tous les exilés des refuges qu’elle leur avait trouvés, les traitant de « merdes » et de « chiens de Videla ». La raison : elle considérait comme un crime que le PO continue à militer dans les syndicats, qui, selon elle, étaient déjà totalement cooptés par la dictature.

Par la suite, le maire socialiste de Yerres (une ville de la banlieue parisienne) leur a trouvé du travail et un prêt pour acheter un appartement à crédit. La Croix-Rouge et d’autres associations ont fait don des meubles. Mariana est entrée à l’école sans parler un mot de français et, des années plus tard, elle a obtenu son baccalauréat avec la mention « très bien », 19 sur 20 dans toutes les matières, ses professeurs insistant pour qu’elle se présente à l’École normale supérieure. Ester disait : « Il n’y a pas plus marxiste qu’elle, du moins intellectuellement. »

Et Ester se remit au piano.

Ce n’est pas un hasard si elle a trouvé du travail au Conservatoire national de la Vallée de l’Yerres : cela faisait partie du même réseau qui les avait accueillis. On lui a demandé avec qui elle avait étudié. Elle a répondu : avec Scaramuzza. On lui fit passer une année d’essai. Elle n’avait pas touché un clavier depuis une décennie. Elle étudia comme une forcenée pendant toute cette année — selon ses propres termes —, jusqu’à ce que la voisine du dessous lui intente un procès pour tapage. Elle ne l’emporta pas. Ester continua à jouer.

Elle a enseigné le piano pendant des décennies dans ce conservatoire. Ses élèves l’adoraient. Elle trouvait dans l’enseignement un contact direct avec les gens, la possibilité de transmettre quelque chose qui comptait. Elle a pris sa retraite à 63 ans, alors qu’elle était déjà malade.

« Je me suis souvent demandé ce qui se serait passé si je n’étais pas venue en France et si j’avais définitivement abandonné le piano », disait-elle. « J’aurais perdu un immense plaisir. Quelque chose qui me soutenait, qui me valorisait. »

Parallèlement, Ester a présidé la CALPA — Coordination de solidarité avec les luttes du peuple argentin — depuis la France, canalisant la solidarité internationale vers l’Argentine pendant la dictature et lors des crises qui ont suivi. La CALPA s’est illustrée dans le boycott de la Coupe du monde de 1978, dans la pression exercée contre le répresseur Mario Sandoval – qui s’était enfui en France et avait tenté, en vain, d’échapper à la justice –, dans les campagnes pour la réapparition de Jorge Julio López et dans les actions de solidarité ouvrière à Paris avec les piqueteros, Zanón et le mouvement des usines récupérées, Kraft-Terrabusi, Lear, les pétroliers de Las Heras, entre autres.

Le Café La Paz

Lorsque Marcelo a décidé de retourner en Argentine en 1984, dans le sillage de l’ouverture démocratique, Ester lui a dit qu’elle ne pouvait pas. Qu’elle avait peur. Qu’elle ne faisait pas confiance à la capacité démocratique du pays, et que Mariana était sur le point d’entrer à l’ENS et ne voulait pas partir. Ils sont parvenus à un accord : elle partirait en juillet et août, pendant les étés français. Lui resterait.

La première année de son retour, elle est allée avec Marcelo au Café La Paz, à Corrientes. Et là, en train de prendre un café à une table, se trouvaient deux de ses tortionnaires.

Il s’est évanoui.

Marcelo voulait rester, il voulait militer, il voulait retrouver la place qu’il estimait être la sienne au sein de l’organisation qu’il avait cofondée. Il n’y est pas parvenu. On l’a mis dans une cellule quelconque, comme si c’était son premier jour. Ils l’ont exclu du comité international. « Personne ne lui a prêté attention », disait Ester avec un mélange de douleur et de rage qui ne l’a pas quittée au fil des ans. « Ça a détruit Marcelo. Il ne supportait pas qu’on lui fasse de l’ombre. »

Marcelo est retourné en France. Et c’est là, disait Ester, que commença son déclin : « quand il comprit que tout n’avait été qu’une illusion ». Quoi qu’il en soit, il s’intégra à la gauche française et poursuivit son activité de correspondant de Prensa Obrera jusqu’à sa mort, le 31 janvier 2024. Marcelo, contrairement à Ester, a toujours pris grand soin de ses mots lorsqu’il parlait d’Altamira, même si depuis 2019 leurs chemins politiques s’étaient séparés. Marcelo était un révolutionnaire aimable et sérieux qui ne déformait pas ses points de vue pour la polémique. Le fait est qu’Ester a été profondément blessée qu’à la mort de Marcelo, Altamira ne lui ait même pas écrit un message. Il est difficile de comprendre ce silence quand on sait qu’ils étaient amis depuis leurs années d’école à l’Hipólito Vieytes, qu’ils ont commencé à militer ensemble au sein du MIR-Praxis de Silvio Frondizi, et qu’ils ont mis sur pied ensemble une organisation nationale qui a survécu à la Triple A et à deux dictatures militaires.

Ceux qui restons ici

« Ce que je regrette », m’a-t-elle dit à la fin de la dernière interview qu’elle m’a accordée, « c’est de mourir avec le monde tel qu’il est. Après avoir eu la certitude que nous allions le changer. »

« Il faut être impartial et voir qu’on n’est pas le seul facteur qui entre en jeu dans l’histoire », ai-je répondu. Elle a ri. « Évidemment. Ça montre ma naïveté. »

Je ne pense pas qu’elle ait été naïve, mais honnête. Et en cela, comme en presque tout, Ester Kitay a été jusqu’au bout une personne qui disait ce qu’elle pensait sans fioritures, qui prenait soin des autres avec une générosité que personne ne lui avait enseignée ni demandée, qui a joué du piano avec passion pendant des décennies après avoir traversé l’enfer, qui a élevé des filles qui ont su ce qu’était la solidarité avant de bien savoir ce qu’était la politique, et qui a vécu — à contre-courant de ce qu’on attendait d’elle — exactement comme elle l’a voulu.

Ester souffrait de deux maladies rares : la maladie de Waldenström (macroglobulinémie) et une mycose cutanée qui lui laissait des hématomes sur tout le corps, qui parfois se fissuraient et saignaient. Les médecins lui ont donné cinq ans à vivre alors qu’elle avait 52 ans. Elle a dit qu’ils étaient fous, qu’elle voulait voir grandir ses petits-enfants, et elle a continué la chimiothérapie. Quand l’oncologue lui a dit qu’il n’y avait plus rien à faire, elle a continué quand même. « Personne ne sait quoi faire de moi parce que je continue à vivre. » Elle a atteint ses 80 ans avec ces deux maladies, vivante, lucide et avec des opinions bien arrêtées sur tout.

Ses petites-filles lui ont demandé de leur écrire l’histoire de la famille. C’était son obsession. Selon Ester, la question de l’immigration en France les intriguait. Peut-être parce qu’elles-mêmes, en fin de compte, sont le fruit de générations d’immigrants. L’une d’elles, la fille de Miriam, qui est agricultrice en Bretagne, a dessiné un drapeau pour Gaza sur une serviette de café pendant que la famille discutait d’Israël. « On dirait un Miró », disait Ester en montrant fièrement le dessin. « Et elle avait 16 ans. » L’autre s’est coupé les cheveux lorsque les femmes iraniennes se sont mobilisées contre le voile obligatoire, les a emballés et les a apportés à une association locale de solidarité.

Elle est décédée le 24 mars 2026. Son départ a eu lieu à peine 783 jours après celui de son amant Marcelo Nowersztern, avec qui elle a formé un couple révolutionnaire pendant six décennies. La petite fille au couteau, son amour pour Eulalia, les croissants et le café qu’elle n’a pas acceptés, le dentifrice avec la lettre cachée, Hiroshima Mon Amour, les dockers se rendant à son accouchement, le piano qui est revenu : tout cela, c’était elle. Que ses petits-enfants, ceux de sang et ceux de cœur, connaissent son histoire, l’enrichissent et la diffusent. Partout où il y aura de la solidarité et de la rébellion parmi les exploités de toutes origines, Ester vibrera avec eux et son empreinte socialiste restera indélébile.

Ce mercredi 1er avril, nous rendrons hommage à la vie d’Ester et de Marcelo au cimetière du Père-Lachaise à 16 h. Vous pouvez laisser votre message à la famille ci-dessous :

https://avis-de-deces.lart-funeraire.fr/avis-de-deces/ester-raquel-nowersztern-paris-c58e20d7

 

[1] Tout au long de sa vie, elle a été connue sous différents noms : Ester Raquel Kitay à la naissance, « Mónica Dalvez » dans la clandestinité, et Ester Nowersztern d’après le nom de famille de son compagnon.

 

[2] Nom espagnol sous lequel on la connaissait. Né sous le nom de Berish/Berko, il est décédé en 2007.

[3] Nom espagnol sous lequel elle était connue. Née Midla Malcman, elle est décédée en 1972 sous le nom de Malcman de Norwerzstern.

[4] Ces informations peuvent être consultées dans les archives de l’fundacionpluma.info:8080/

De Jaurès à Mélenchon, la fabrique de l’ennemi public

Article de Dominique Ziegler,  écrivain, dramaturge et metteur en scène suisse, paru dans « LE COURRIER, l’essentiel, autrement », le mercredi 11 mars 2026

La France insoumise est aujourd’hui la seule force réellement de gauche à posséder un fort ancrage populaire en France. Ses militant·es comme ses porte-paroles rivalisent d’intelligence, d’abnégation et de droiture. Pourtant, depuis que LFI a pris position contre le génocide à Gaza, un vent de folie semble avoir saisi la classe politique et médiatique française. Une sorte d’union sacrée disparate s’est formée dans un seul but : abattre cette force de progrès par tous les moyens.

Tous les partis d’ordinaire antagonistes se retrouvent soudain soudés par ce même objectif ; du PS à Reconquête, des Ecologistes au RN, en passant par la droite et les macronistes, c’est à qui dégainera le plus vite pour jeter l’anathème sur LFI et son fondateur Jean-Luc Mélenchon. Dans le champ médiatique, on retrouve le même éventail, de Libération à Frontières, du Nouvel Obs à Valeurs actuelles, de France Info à Franc-Tireur. En Suisse romande, les éditorialistes les plus insipides emboîtent le pas et décalquent les éditos de CNews, L’Express et consorts ; la Tribune de Genève ou Le Temps reproduisent les accusations fallacieuses d’antisémitisme visant LFI.

Ces accusations ne reposent évidemment sur rien. LFI est un parti progressiste, antiraciste, anti-antisémite, anti-islamophobe ; bref, antifasciste. Pourtant, c’est une déferlante de propagande délirante qui s’abat sur ce parti, au-delà de la saturation, à l’approche du premier tour des élections municipales françaises. Ce matraquage portera-t-il ses fruits ? Le niveau de conscience du peuple français, et plus largement de l’opinion publique mondiale, est-il de taille à résister à l’assaut ? Dans une version optimiste, on peut imaginer que cet acharnement grossier provoque l’effet inverse ; dans la version pessimiste, on peut craindre que, dans un contexte de mensonge généralisé devenu discours officiel, la manœuvre de diabolisation fonctionne.

Un parallèle saute aux yeux : celui du climat précédant l’assassinat de Jean Jaurès en 1914. Leader de la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO), Jaurès était, comme Mélenchon, un homme d’une grande érudition et un orateur hors pair. Philosophe de formation, issu d’une modeste famille paysanne, il était l’intellectuel total, capable de maîtriser tous les sujets, et un militant concret, aussi incisif à la tribune de l’Assemblée nationale que percutant dans les manifestations ou sur les piquets de grève. Son objectif d’émancipation des masses, imprégné de foi chrétienne, passait par une production intellectuelle éclatante et des discours galvanisants.

Brillant et charismatique, Jaurès dépassait de mille pieds ses adversaires politiques. Face à la montée des nationalismes rances, il opposa la solidarité entre les peuples; contre les explications simplistes, racistes et essentialistes, il livra des ana-lyses imparables sur les conséquences mortifères des inégalités inhérentes au système capitaliste. Alors que les classes dominantes, corrompues et médiocres, s’enfonçaient dans une spirale belliciste et que les relents nauséabonds du racisme et de l’antisémitisme gangrenaient la Troisième République, Jaurès et les siens furent victimes d’une cabale inouïe, portée tant par les bourgeois «bon teint» que par les nationalistes les plus acharnés. La campagne médiatique fut à l’unisson de cette volonté de diaboliser un adversaire trop brillant pour être défait par le débat. De ce climat délétère, il résulta qu’un pauvre type, militant royaliste aux origines modestes, prit la propagande pour argent comptant et se mit en tête de tuer le «traître à la patrie». Il passa à l’acte le 31 juillet 1914. La France entra en guerre le lendemain.

L’assassin de Jaurès fut acquitté quatre ans plus tard : l’ignominie fut totale jusqu’au bout.
Un climat de folie similaire imprègne aujourd’hui la société française. Toutes les valeurs sont inversées. On accuse les antifascistes d’être des fascistes ; on érige en martyr républicain un jeune néo-nazi ; l’extrême-droite, historiquement antisémite, traite d’antisémite la seule force de progrès radicalement et intrinsèquement antiraciste ; les animateurs de talk-shows – des médias Bolloré au service public – ressassent la même rengaine ad nauseam.

Alors que les gouvernements occidentaux (hormis l’Irlande et l’Espagne) ont soutenu – et soutiennent encore – le génocide à Gaza et restent habités par ce tropisme impérialiste combattu jadis par Jaurès (l’infâme Macron entraîne la France dans la guerre à la suite du tandem américano-israélien), LFI tient le seul langage de résistance structuré et intègre. Les conséquences de sa diabolisation sont incommensurables ; elles imprègnent le débat politique bien au-delà de la sphère française et nous affectent toutes et tous. Pour le pire.

 

HISTOIRE IMMEDIATE

La revue puis le site Les cahiers du mouvement ouvrier ont été créés avec l’objectif d’évoquer et d’éclairer certains moments et certains aspects de l’histoire du mouvement ouvrier. Ils n’ont été et ne sont pas gérés par un groupe politique constitué se réclamant d’un quelconque programme d’action. Le site ne peut donc intervenir sur les problèmes politiques du jour.

Mais vu l’ère tapageuse de la propagande la plus grossière qui multiplie les falsifications, le site peut parfaitement fournir à ses lecteurs des analyses et des documents éclairant tel ou tel aspect de ces trucages et falsifications. S’il avait existé à l’époque de Staline il aurait ainsi pu et dû démasquer, à l’aide de sources diverses, les falsifications du stalinisme autoproclamé mensongèrement comme réalisation du socialisme, et la politique menée par les partis staliniens dits communistes ; il aurait aussi dénoncé la politique coloniale d’asservissement et de surexploitation qui déboucha, en particulier, sur la guerre menée en Algérie sous la direction des « socialistes » Guy Mollet et Robert Lacoste.

La même nécessité s’impose aujourd’hui à un moment où, par exemple, les médias de M. Bolloré et d’autres accusent d’antisémitisme, sans avancer une citation des accusés, Jean-Luc Mélenchon et LFI. Et de plus, plusieurs de ces diffamateurs ont accueilli avec indifférence le massacre de plus de 70.000 Palestiniens à Gaza… difficile à chiffrer!

Donc, dans la nouvelle rubrique Histoire immédiate, nous tenterons de fournir des informations d’origines diverses et des éléments de réflexion sur certains événements, trop souvent déformés voire trafiqués, de la réalité d’aujourd’hui, en laissant bien entendu aux lecteurs éventuels le soin d’en tirer la ou les conclusion(s).

IRAN Manifeste des Conseils Ouvriers d’ARAK
IRAK 2003. Un exemple des falsifications que l’impérialisme américain fabrique pour tenter de promouvoir ses entreprises guerrières
Pour une analyse profane des conflits, par Georges Corm, historien et économiste libanais (Le Monde diplomatique, février 2013)  :     https://share.google/Wt0sx1cyn4rjTuJCC
Le nettoyage ethnique de la Palestine, d’Ilan Pappé
US Imperialism is strangling Cuba. Nobody helps it!
De Jaurès à Mélenchon, la fabrique de l’ennemi public , par Dominique Ziegler (LE COURRIER, 11 mars 2026)
Ester Kitay[1] (1945–2026) : Argentine, révolutionnaire, inoubliable , par Camilla Polit

The American Hitler and the morality of the ruling class

Letter from Iran

Israeli DM Says All of South Lebanon Will Be Occupied, Villages Leveled ‘In Accordance With Gaza’

Uzbekistan’s double act: Sunny abroad, oppressive at home, par Peter Leonard

Uzbekistan’s double act: Sunny abroad, oppressive at home

 

Le 25 avril SOUTIEN A AZAT

 

 

 

Le nettoyage ethnique de la Palestine, d’Ilan Pappé

paru en 2006 à La Fabrique éditions

4ème de couverture

Dans cet ouvrage majeur, Ilan Pappé, historien israélien de renom, revient sur la formation de l’Etat d’Israël : entre 1947 et 1949, plus de 400 villages palestiniens ont été détruits, des civils ont été massacrés et près d’un million d’hommes, de femmes et d’enfants ont été chassés de chez eux sous la menace des armes. Ce nettoyage ethnique a été passé sous silence pendant plus de soixante ans et peine encore à être considéré dans sa pleine mesure.

S’appuyant sur quantité d’archives, Ilan Pappé réfute indubitablement le mythe selon lequel la population palestinienne serait partie d’elle-même et démontre que, dès ses prémices, l’idéologie fondatrice d’Israël a oeuvré pour l’expulsion forcée de la population autochtone.

Ce qui fut un grand livre d’histoire est aujourd’hui une lecture indispensable éminemment d’actualité.

Le « bi 30 » ou le mythe des tentations militaristes de la Ligue communiste, 1972

 

HUGO MELCHIOR, doctorant en histoire contemporaine à l’université Rennes 2, rattaché au Centre de Recherches Historiques de l’Ouest (CERHIO), nous a donné l’autorisation de publier cet article, récemment paru dans Parlement(s), Revue d’histoire politique, 2026/1 n° 43, Presses universitaires de Rennes.
melchior-2026-le-bi-30-ou-le-mythe-des-tentations-militaristes-de-la-ligue-communiste-1972

IRAN Manifeste des Conseils Ouvriers d’ARAK

Frank Labrasca nous a communniqué ce texte qui lui a été tranmis par sinistracomunistainternazionale.com.
Aux travailleurs de Marzaki, aux camarades du Khouzestan et à tout le peuple iranien
Pendant des décennies ils ont répondu à nos demandes de pain par le plomb et à nos exigences de dignité par l’emprisonnement. Mais aujourd’hui le temps du silence est fini. Nous, travailleurs des entreprises d’Arak, nous décrétons ce qui suit :
Contrôle des Lieux de travail : Dorénavant, la gestion des usines des Machines  Sazi, Azar Ab et Wagon Pars est assurée par les Conseils Ouvriers élus par les travailleurs. Nous ne reconnaissons plus les directions nommées par l’État ni les syndicats fantoches du régime.
Relation avec le Territoire environnant : Notre grève n’est plus une question salariale. Nous invitons les citoyens d’Arak  à former des Conseils de Quartier afin de gérer la sécurité et les ravitaillements. Nos usines sont sous votre protection.
Défense des Soldats : Nous nous adressons à nos frères de l’Armée ; ne devenez pas les assassins de vos pères. Si vous choisissiez de vous ranger à nos côtés, nos Conseils garantiront votre sécurité et celle de vos familles.
Ultimatum au Régime : Toute tentative de faire irruption par la force dans les complexes industriels ou d’arrêter nos délégués sera considérée comme un acte de guerre contre toute la ville. Si une seule goutte de sang ouvrier est versée, les flammes de la révolte réduiront en cendre votre pouvoir.
Nous ne sommes pas ici pour revendiquer nos salaires impayés. Nous sommes ici pour décider comment doit être gérée cette entreprise et ce pays. Le temps des patrons et des mollahs est révolu. Tout le pouvoir aux Conseils.