La collaboration Staline-Hitler

Jean-Jacques Marie

Quelques nostalgiques des grandes réalisations de Staline (le Goulag, la peine de mort pour les petits larcins et pour les enfants de plus de douze ans, l’interdiction de l’avortement, les procès truqués, les purges à répétition, les déportations de peuples entiers, la traque des « cosmopolites », etc.), s’acharnent à rédiger, reproduire, imprimer et diffuser des pamphlets immondes visant à salir des acteurs de la révolution, en particulier Trotsky, qu’ils tentent de déguiser en complices ou agents d’Hitler et des nazis.

Ces déjections, dont les producteurs, privés de leur seul argument réel, les tueurs du NKVD, paraissent de grotesques perroquets, visent aussi à escamoter et à camoufler une réalité historique trop souvent gommée ou travestie : l’étroite collaboration politique, commerciale et même, à un moment, militaire entre Staline et Hitler pendant les 22 mois qui s’étendent du 23 août 1939 au 22 juin 1941.

En voici les moments les plus importants et les plus significatifs.

23 août 1939 : le pacte de non-agression.

Le 23 août 1939, le ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne nazie, Joachim von Ribbentrop, atterrit à Moscou et, le même jour, signe avec Molotov, alors président du conseil des commissaires du peuple, gouvernement de l’URSS, un pacte de non-agression, connu généralement sous le nom de pacte Hitler-Staline.

La bourgeoisie britannique et Munich.

Le 30 octobre 1938, à Munich, les dirigeants britannique et français, Neville Chamberlain et Edouard Daladier, avaient signé avec Adolf Hitler et Benito Mussolini, en l’absence d’un représentant de l’URSS, non invité, un accord organisant la première étape du démantèlement de la Tchécoslovaquie. Cet accord incarnait l’orientation politique de la bourgeoisie britannique, dont le premier souci était la défense de son gigantesque empire colonial ébranlé par l’aspiration des peuples coloniaux à l’indépendance suscitée par la victoire de la révolution en Russie. A ses yeux, l’URSS, en qui elle voit une incarnation du bolchevisme ennemi du colonialisme, est pour son propre empire un danger beaucoup plus menaçant que le Troisième Reich, bien loin de ses frontières coloniales. Aussi aspire-t-elle à prolonger plus loin vers l’Est les aspirations expansionnistes du régime nazi engagé en ce sens par le début de son démantèlement de la Tchécoslovaquie. Les rituelles invectives hystériques d’Hitler contre le « judéo-bolchevisme » semblent garantir le succès de cette orientation.

Les gouvernements anglais et français (ce dernier à la traîne du premier) font donc, après Munich, traîner au maximum les pourparlers d’accord éventuel avec le gouvernement soviétique évoqués depuis des années. Staline, bien placé pour savoir que la situation économique, sociale et militaire de l’URSS est loin du tableau triomphal dessiné par la propagande et donc désireux de repousser le plus tard possible la guerre que toute l’Europe sent venir, fait au XVIIIe congrès du PC de l’URSS, un appel du pied à Hitler. L’invasion prévue de la Pologne, avec qui Hitler avait signé en 1934 un pacte de non-agression, va entraîner dans la guerre les gouvernements anglais et français liés à elle par des traités d’alliance défensive. Pour Hitler et son état-major, mieux vaut éviter autant que possible une guerre sur deux fronts. Hitler se décide à répondre à l’appel du pied de Staline, qui facilite la mise en oeuvre de sa décision. Le 20 août 1939, un accord commercial germano-soviétique est signé à Berlin. Dans la nuit du 20 au 21 l’ambassadeur allemand à Moscou, Schulenburg, reçoit un appel de Berlin l’invitant à transmettre d’urgence à Molotov un message d’Hitler à Staline, où Hitler insiste pour que Staline reçoive Ribbentrop à Moscou le 22 août ou au plus tard le 23. Il s’appuie sur la signature du traité de commerce pour réclamer la signature d’un « pacte de non-agression », dont il « accepte, écrit-il, le projet transmis par votre ministre des Affaires étrangères Molotov ». Il ne ruse pas ; il souligne qu’il est pressé, car, écrit-il, « la tension entre l’Allemagne et la Pologne est devenue insupportable (…). La crise peut éclater à n’importe quel moment » (1) . Il le dit donc clairement, c’est pour pouvoir attaquer la Pologne au plus vite qu’il veut signer un pacte avec Staline. Ce dernier qui répond oui par retour sait donc parfaitement ce qu’il fait – c’est-à-dire ouvrir la voie à la guerre contre la Pologne – quand il répond aussitôt positivement. Il fait un pas de plus qu’Hitler. Il se félicite dans une formule qui souligne que c’est bien lui qui est à l’initiative de la démarche : « L’accord du gouvernement allemand pour conclure un pacte de non-agression permettra de liquider la tension politique et d’établir la paix et la collaboration (souligné par moi) entre nos deux pays » (2). C’est donc Staline qui ajoute ainsi la « collaboration » entre l’Allemagne nazie et l’URSS. Elle va se matérialiser bientôt.

De la non-agression à la (première) collaboration : Hitler et Staline, main dans la main pour partager la Pologne.

Le 23 août 1939, Staline et Hitler signent donc un pacte de non-agression de dix ans, pacte comme l’histoire de la diplomatie en connaît un nombre incalculable, souvent violés par l’un des signataires bien avant leur échéance. On pourrait donc y voir la simple répétition d’une manoeuvre diplomatique courante. Mais celui-ci a un premier aspect particulier : il est complété par un protocole secret définissant une étroite collaboration enter la Wehrmacht et l’Armée rouge, dont le gouvernement soviétique ne reconnaîtra l’authenticité qu’à la veille de la disparition de l’URSS.

Le premier protocole secret germano-soviétique.

Selon ce « protocole strictement secret », comme le qualifie le quatrième point de l’accord, les deux puissances signataires « ont discuté dans des conversations strictement confidentielles la question de la définition de leurs sphères d’influence dans l’Europe de l’Est », bref elles ont discuté des modalités d’un partage de l’Europe de l’Est. Le protocole secret contient donc un partage à venir de la Pologne, une fois le pays envahi par la Wehrmacht et un partage des républiques baltes et de la Finlande en zones d’influence… qui ont abouti au partage suivant :

  1. En ce qui concerne les états riverains de la Baltique (Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie), « la frontière nord de la Lituanie servira de ligne de partage entre la sphère d’influence de l’Allemagne et celle de l’URSS. En liaison avec cela les deux parties reconnaissent la prédominance de la Lituanie dans la région de Vilnius ».
  2. En ce concerne les régions appartenant à l’Etat polonais, « la ligne des rivières Narev, Vistule et San délimitera les sphères d’influence de l’Allemagne et de l’URSS ».
  3. « En ce qui concerne l’Europe du sud-est l’URSS se déclare intéressée par la Bessarabie à laquelle l’Allemagne ne s’intéresse pas. Enfin les deux puissances réservent leur position sur le maintien ou non d’un Etat polonais « indépendant » (sic!) (3).

Ce protocole définit bien le résultat d’une coopération pour se partager un gâteau territorial. Lors du gala qui réunit le soir du 23 août les nouveaux alliés, Staline porte un toast à la santé du Führer : « Je sais l’amour que la nation allemande porte à son Führer, j’aimerais donc boire à sa santé » (4).

A la fin de la soirée, Staline prend Ribbentrop par le bras et lui déclare : « Le gouvernement soviétique prend le nouveau pacte très au sérieux. Je peux donner ma parole d’honneur que l’Union soviétique ne trompera pas son partenaire » (5). Ce pourrait n’être là que des phrases creuses, purement diplomatique, sans contenu réel mais il tiendra parole.

Hitler annonçant la signature du pacte à une réunion d’officiers leur déclare : « L’annonce aujourd’hui du pacte de non-agression avec la Russie a fait l’effet d’une bombe (…). Les conséquences sont incalculables. Nous n’avons pas à redouter un blocus : l’Est nous approvisionnera en blé, bétail, charbon, plomb et zinc » (6). C’est bien là encore le signe concret d’une collaboration.

L’invasion de la Pologne.

Après l’entrée en Pologne, le 1er septembre 1939, de la Wehrmacht qui balaie l’armée polonaise en trois semaines, l’armée soviétique y pénètre à son tour en franchissant sa frontière orientale dans la nuit du 16 au 17 septembre. Elle prend le contrôle de territoires où vivent en majorité des populations biélorusses et ukrainiennes, maltraitées par la camarilla ultranationaliste et ultraréactionnaire qui dirige la Pologne et accueillent souvent d’abord l’armée rouge avec une sympathie marquée, que les rafles, les arrestations et les déportations effectuées par le NKVD effaceront vite. Dans son avancée foudroyante, la Wehrmacht a dépassé la ligne de partage soviéto-allemande dessinée dans le protocole secret. Staline le 18, demande à Hitler de la faire revenir en arrière sur la ligne de partage fixée. Hitler en donne l’ordre contre l’avis de son état-major, mécontent d’avoir à rendre à l’Armée rouge des territoires occupés par ses troupes.

Un communiqué germano-soviétique dans la Pravda.

Le 19 septembre 1939, la Pravda publie le texte d’un communiqué germano-soviétique adopté la veille par les deux parties qui affirme : « la tâche des armées soviétiques et allemandes vise à rétablir en Pologne l’ordre et le calme, brisés par l’effondrement de l’Etat polonais et à aider la population de la Pologne à reconstruire les conditions de son existence comme Etat ».

Quand la Pravda confirme.

Le lendemain 20 septembre la Pravda publie un communiqué encore plus attendrissant de l’agence soviétique Tass affirmant : « La population allemande salue unanimement la décision du gouvernement soviétique de prendre sous sa protection la population biélorusse et ukrainienne de la Pologne que la fuite du gouvernement polonais abandonne aux caprices du destin ». Le communiqué omet de rappeler la cause de cette « fuite » dudit gouvernement, qui s’est réfugié en Roumanie.

Dans son rapport devant le Soviet suprême de l’URSS, Molotov donnera une vision un peu moins idyllique de l’entrée de l’Armée rouge en Pologne. Il y déclarera : « Les cercles dirigeants de Pologne se targuaient beaucoup de la « solidité » de leur Etat et de la « puissance » de leur armée. Cependant il a suffit d’un coup assez bref porté contre la Pologne d’abord par l’armée allemande puis par l’Armée rouge (souligné par moi) pour qu’il ne reste rien de cet enfant monstrueux du traité de Versailles ». Molotov évoque donc bien une coopération qui a débouché sur la liquidation de l’Etat polonais.

La satisfaction de Goebbels.

Le 22 septembre 1939, le ministre de la propagande nazie, Joseph Goebbels, note dans ses carnets : « Les Russes occupent, hélas, hélas, la zone pétrolière polonaise. Mais on ne peut rien y faire pour l’instant. Pour le reste, nous n’avons avec eux aucun point de friction » (7). Quelques jours plus tard, le 1er octobre, il note le jugement positif que porte Hitler sur la collaboration avec le Kremlin « Conférence en tête à tête avec le Führer (…) Il est persuadé de la loyauté de la Russie » (8), qui fait effectivement tout pour mériter un tel satisfecit.

Le 10 octobre 1939, Goebbels se déclare ravi par « un article très positif et hostile à l’Entente dans les Izvestia, qui rend tout à fait justice à notre point de vue (…). Il arrive à point nommé pour nous et il en est pris note avec gratitude. Jusqu’ici les Russes ont tenu toutes leurs promesses » (9).

Le second protocole secret.

Entre temps, le 28 septembre 1939, Ribbentrop est revenu une seconde fois à Moscou. Staline (par l’intermédiaire de Molotov) et Hitler (par l’intermédiaire de Ribbentrop) ont signé un protocole secret complémentaire qui modifie le partage territorial effectué à la suite du premier.

Ce second accord enregistre le fait que, depuis la signature du premier, « le territoire de l’Etat lituanien est passé dans la sphère d’influence de l’URSS alors que, de l’autre côté, le district de Lublin et une partie du district de Varsovie sont passés dans la sphère d’influence de l’Allemagne ». L’accord prévoit enfin une modification du partage prévu de la Lituanie entre les deux puissances visant à transférer à l’Allemagne une partie supplémentaire de la Lituanie. Staline lui accorde un morceau de 398 km2 occupé par 184 000 habitants. Ribbentrop donne son accord à ce résultat d’une amicale coopération dans le partage d’un gâteau territorial et soumet à la signature de Staline une carte illustrant concrètement les modifications du partage de la Pologne entre les deux puissances. Ribbentrop la signe au crayon rouge et Staline au crayon bleu (10).

Le soir du 28 et du 29 septembre une réception cordiale est organisée au Kremlin. Les membres du Bureau politique du parti communiste y sont bien sûr invités… sauf un, Lazare Kaganovitch, qui n’évoque pas ce petit fait dans ses mornes mémoires. Staline ne veut pas heurter la sensibilité des nazis en leur imposant la présence d’un juif. Exit donc le pauvre Lazare. On ne saurait être plus délicat dans le souci d’une collaboration efficace.

La Pravda du 30 septembre 1939 publie une déclaration triomphale de Ribbentrop sur ce nouvel accord. Ribbentrop se félicite : « 1. L’amitié germano-soviétique est maintenant définitivement établie. 2. Les deux parties n’admettront jamais l’ingérence de troisièmes puissances dans les questions de l’Europe de l’Est ».

Le même numéro du journal évoque la manière dont la presse allemande a évoqué l’accueil fait à Ribbentrop au Kremlin. « Le correspondant, écrit la Pravda, souligne que le déjeuner au Kremlin s’est déroulé dans une atmosphère extraordinairement cordiale ».

Quand l’agence Tass confirme la « collaboration » Staline-Hitler.

Le 7 octobre 1939 l’agence Tass diffuse un communiqué intitulé « extrait du discours d’Hitler au Reichstag » publié dans la Pravda du même jour. Après avoir souligné que l’Etat polonais s’était édifié « sur les ossements et le sang des Allemands et des Russes », Hitler déclare sans que la Pravda fasse le moindre commentaire : « La Russie ne voit aucune raison qui interdirait l’établissement d’une étroite collaboration entre nos deux Etats. La différence de régime ne peut empêcher la lutte commune active pour la paix. Le pacte avec l’URSS est un moment tournant dans le développement de la politique extérieure de l’Allemagne, la base d’une collaboration durable et positive entre l’Allemagne et la Russie pour liquider les foyers de guerre et garantir la sécurité des peuples. (…) A l’Est de l’Europe les efforts de l’Allemagne et de la Russie instaurent la tranquillité et la paix. Les intérêts de l’Allemagne et de la Russie coïncident ici complètement«  (souligné par moi). L’agence Tass n’ajoute, soulignons-le, aucun commentaire à ce résumé des déclarations d’Hitler établi par ses soins, qui, une fois encore, définit une collaboration manifeste et cela par la plume de l’agence soviétique.

Le même numéro du quotidien soviétique contient des extraits d’une conversation entre Ribbentrop et un correspondant japonais, où le ministre des Affaires étrangères allemand exprime les mêmes idées avec un enthousiasme plus fort.

Un traité commercial.

Le 24 octobre 1939, l’URSS et l’Allemagne nazie signent un traité commercial qui prévoit la fourniture par l’URSS à Berlin d’une longue série de matières premières indispensables à l’effort de guerre allemand, et dont le blocus maritime imposé par la marine de guerre britannique empêche l’Allemagne de les obtenir de ses nombreux fournisseurs traditionnels.

A la coopération commerciale, Staline ajoute la coopération politique.

Une guerre pour détruire l’hitlérisme ? « insensé » et « criminel » ! (Molotov)

Le 31 octobre 1939, prenant la parole devant le Soviet suprême, Molotov salue, on l’a vu, la disparition de la Pologne puis célèbre la volonté de paix prêtée à l’Allemagne nazie : « L’Allemagne se trouve dans la situation d’un Etat qui aspire à la fin la plus rapide possible de la guerre et à la paix, alors que l’Angleterre et la France, qui, hier encore, se prononçaient contre l’agression, sont pour prolonger la guerre et contre la conclusion de la paix. Les rôles, vous le voyez, changent ». Il dénonce l’Angleterre et la France comme fauteurs de guerre pour défendre « leurs intérêts strictement matériels de fortes puissances coloniales. Ce sont les craintes de perdre leur domination mondiale qui dictent aux cercles dirigeants d’Angleterre et de France leur politique d’excitation à la guerre contre l’Allemagne ».

Ainsi, pour Molotov, l’Allemagne nazie, non contente de mener une politique de paix, menacerait l’ordre colonial mondial, qui est un des fondements de la domination bourgeoise.

Molotov promeut enfin l’hitlérisme au rang d’une idéologie et ajoute : « On peut aimer ou ne pas aimer l’hitlérisme. Mais toute personne saine d’esprit comprendra qu’une idéologie ne peut pas être détruite par la force. Il est donc non seulement insensé mais encore criminel de continuer une guerre pour la destruction de l’hitlérisme sous la fausse bannière d’une lutte pour la démocratie ».

La fin de son discours est un hymne enthousiaste en faveur de l’amitié germano-soviétique : « Les relations entre l’Union soviétique et l’Allemagne, déclare-t-il, se sont construites sur une base amicale (…). Maintenant nos rapports avec l’Etat allemand reposent sur la base de rapports amicaux, sur la volonté de soutenir les aspirations de l’Allemagne à la paix«  (souligné par moi). Formulation qui souligne, une nouvelle fois, l’aspiration à une collaboration entre les deux régimes, et il précise cette dernière affirmation en ajoutant : « Nous avons toujours pensé qu’une Allemagne forte est une condition indispensable d’une paix solide en Europe ». (11)

Staline livre des communistes allemands à Hitler.

Cette amitié nouvelle revêt une forme politique inattendue, même apparemment pour les dirigeants allemands, à en juger par le soutien croissant de Staline à la répression organisée contre les communistes allemands par les nazis. En décembre 1939, Bogdan Koboulov, résident du NKVD à Berlin, informe alors Molotov que la femme de l’ancien secrétaire général du parti communiste allemand Ernst Thaelmann, en prison depuis avril 1933, s’est présentée à l’ambassade soviétique dont l’interprète, Pavlov, qui traduit l’entretien, racontera l’épisode plus tard : sans ressource, affamée, elle lui a demandé de l’aide. Koboulov lui a répondu que les ambassades soviétiques ne disposent pas de fonds pour aider les victimes de la répression. Elle lui demande alors que l’URSS intervienne pour faire sortir son mari du camp où il est interné. Koboulov l’éconduit. Rosa Thaelmann s’étonne : « Il aurait donc fait pour rien tout son travail en faveur du communisme ? ». Peut-elle alors s’adresser à Goering, demande-t-elle à Koboulov, qui lui répond sèchement : « C’est votre affaire » (12).

Ce n’est là qu’un début, encore modeste, de l’aide que Staline apporte à Hitler contre les communistes allemands. En février 1940, il livre à la Gestapo un premier détachement de trente communistes allemands émigrés en URSS pour échapper au nazisme, dont Margarete Buber-Neumann, femme de l’ancien dirigeant du PC allemand, et rédacteur en chef de son quotidien Die Rote Fahne, Heinz Neumann, que Staline avait fait fusiller en 1937 – ce que Margarete ne sait pas encore – et ne put donc livrer à Hitler en février 1940. Au total, selon elle, c’est cent cinquante communistes allemands ou sympathisants proches que le NKVD livre alors à la Gestapo.

L’agent de cette dernière qui l’interroge ne voit dans cette livraison qu’une manoeuvre et lui déclare : « Heinz Neumann est à Paris et il travaille pour le Komintern. Et vous, qu’êtes-vous ? Un agent du Komintern et de la Guépéou. Vous ne croyez tout de même pas que les Russes vous auraient, vous, la femme de Heinz Neumann, livrée à l’Allemagne ? » (13). Cette attitude de la Gestapo envers les victimes qui lui sont livrées souligne que Staline n’a pas répondu à une demande d’Hitler de lui envoyer les communistes allemands réfugiés chez lui, et que c’est lui qui a décidé de s’en débarrasser en les livrant à leurs bourreaux. La Gestapo et les SS, aveugles sur les réalités du stalinisme, ne comprennent pas que Staline a liquidé l’écrasante majorité des survivants de la révolution, suspects d’en avoir gardé l’étincelle, même s’ils étaient devenus de dociles staliniens… Aussi s’acharnent-ils à convaincre Margerete Buber-Neumann de cette accusation : « On me traduisit devant je ne sais combien de policiers. Tous s’efforcèrent de me prouver que j’étais un agent du Guépéou ou que j’avais été envoyée en mission en Allemagne par le Komintern », puis ils l’envoient dans le camp de concentration de Ravensbrück où elle croupira jusqu’à la fin de la guerre (14).

Une gaffe de Staline qui rend service à Hitler.

Staline lance alors l’URSS dans une aventure calamiteuse. Désireux de repousser d’une trentaine de kilomètres la frontière au nord de Léningrad, avec la petite Finlande qui rechigne, il fabrique de toutes pièces un incident de frontière par une ligne de défense artisanale. L’Armée rouge a une supériorité numérique et matérielle écrasante : 900 tanks contre 15 et 1500 avions contre 158…

Pourtant l’Armée rouge, lancée dans une offensive frontale où Staline voit l’essence de la stratégie militaire, se fait décimer et piétine. Elle réussit néanmoins à prendre la ville de Terioki, où Staline installe aussitôt un pseudo « Gouvernement populaire de la République démocratique de Finlande », formé pour l’essentiel de Russes de Carélie au nom finlandisé en hâte, et que la majorité des communistes elle-même finlandais rejette. Il met à sa tête le finlandais Otto Kuusinen, membre du Comité exécutif du Comintern et dont Staline a fait arrêter le fils pour mieux le tenir. Cette ruse grossière permet à Molotov de déclarer que l’URSS ne fait pas la guerre à la Finlande mais soutient, à sa demande, un gouvernement démocratique et populaire victime des assauts de la réaction. Nul n’y croit.

Les voeux d’Hitler et de Ribbentrop à Staline.

Le 23 décembre 1939, la Pravda publie les voeux d’anniversaire d’Hitler et de Ribbentrop à Staline. Hitler écrit : « A l’occasion de votre soixantième anniversaire je vous demande d’accepter mes félicitations les plus sincères. J’y joins mes meilleurs voeux, je vous souhaite personnellement une bonne santé, ainsi qu’un avenir heureux aux peuples de l’amicale Union soviétique ». Ribbentrop paraphrase les voeux de son Führer.

Au Nord-Est, l’armée finlandaise résiste plus de trois mois, mais finit par plier sous le nombre. Staline qui comptait sur une victoire rapide en deux semaines et l’avait annoncé, est furieux. Le bilan est lourd : l’Armée rouge dont Staline a largement étalé les faiblesses devant Hitler a perdu 126 875 hommes tués, disparus ou prisonniers, contre à peine plus de 20 000 hommes pour l’armée finlandaise. L’aviation soviétique s’est montrée nulle face à un adversaire pourtant quasiment dépourvu d’aviation. Hitler mettra à profit le moment venu ce service que Staline lui rend, bien involontairement celui-là.

Du pacte anti-Comintern à la mise du Comintern sous l’éteignoir par Staline.

Le 25 décembre 1936, l’Allemagne nazie et le Japon ont signé un pacte anti-Comintern auquel l’Italie de Mussolini s’associera l’année suivante puis l’Espagne franquiste en 1939. L’une des premières conclusions pratiques que Staline tire de la signature du pacte de non-agression est la nécessité pour lui de soumettre l’Internationale communiste (ou plus exactement le fantôme qui porte encore et pour peu de temps ce nom) aux besoins de la collaboration avec Hitler. Ainsi au début de septembre, Wilhelm Pieck, dirigeant du PC allemand et membre du Bureau politique du PC allemand soumet à Manouilski, membre du secrétariat du Comintern un projet de tract à diffuser en Allemagne, en Tchécoslovaquie et en Autriche. Si le tract vitupère les impérialistes anglo-français, il dénonce aussi « le grand capital financier allemand » et pire encore, invite les travailleurs allemands à « débarrasser l’Allemagne du fascisme hitlérien et de la domination du capital financier par la révolution socialiste », et salue enfin « l’unité fraternelle des peuples dans la lutte contre le fascisme et l’impérialisme »(15). Sur les instructions de Djanov, porte-parole de Staline, le secrétariat du Comintern tente d’abord de corriger toutes ces maladresses susceptibles d’irriter Hitler. Il efface les gros mots de « fascisme » et d' »hitlérisme » mais laisse subsister la dénonciation du « grand capital allemand ». C’est encore trop pour Staline, qui sermonne le secrétariat du Comintern. Ce dernier, mis au pas, interdit la diffusion du tract maudit dans les trois pays concernés et l’envoie aux archives. Ce n’est là qu’un début, encore modeste.

Un nouvel accord commercial ou « le désir du gouvernement soviétique d’aider l’Allemagne est devenu de plus en plus évident » (Schnurre).

Le 11 février 1940, Staline signe un nouvel accord commercial avec l’Allemagne. Il promet de livrer à Hitler tous les métaux dont celui-ci a besoin pour sa machine de guerre (cuivre, étain, nickel, cobalt, molybdène, wolfram, fer) en échange de prototypes de machines, brevets et plans, cher payés, et d’armements et matériels modernes, dont des tourelles de navires qu’Hitler livrera avec une lenteur inversement proportionnelle à la rapidité avec laquelle l’URSS honorera ses livraisons jusqu’au dernier jour.

La Pravda du 13 février 1940 publie un communiqué saluant cet accord qui, selon elle « répond aux désirs des gouvernements des deux pays sur l’élaboration d’un programme économique d’échange de marchandises entre l’Allemagne et l’URSS. (…) Cet accord économique prévoit l’exportation de matières premières de l’URSS en Allemagne, compensée par la livraison d’articles industriels par l’Allemagne en URSS. (…) L’intention est d’augmenter encore plus à l’avenir les fournitures réciproques de marchandises ».

Le négociateur allemand du ministère des Affaires étrangères, Schnurre détaille, dans un mémorandum adressé à Berlin le 26 février, la liste des marchandises que l’URSS de Staline, en application de l’accord signé, s’est engagée à livrer à l’Allemagne nazie au cours des douze prochains mois :

« 900 000 tonnes de pétrole, 100 000 tonnes de coton, 500 000 tonnes de phosphates, 100 000 tonnes de minerai de chrome, 500 000 tonnes de minerai de fer, 300 000 tonnes de ferraille et de fonte, 2 400 kilos de platine ». A quoi il ajoute, sans préciser les volumes : du manganèse, des métaux, du bois et autres matières premières. Il ajoute enfin à cette liste une énumération de matières premières que l’URSS s’est engagée à fournir à l’Allemagne nazie au cours des 18 mois à venir pour l’aider à produire les matériels qu’elle doit lui livrer : « 3000 tonnes de cuivre, 950 tonnes d’étain, 500 tonnes de molybdène, 500 tonnes de tungstène, 40 tonnes de cobalt ». Schnurre ajoute : « l’Union soviétique nous propose (ce n’est donc pas une réponse à une demande des nazis mais une avance du Kremlin lui-même) le droit de transit vers et en provenance de Roumanie, d’Iran, d’Afghanistan et des pays d’Extrême-Orient », en utilisant le transsibérien, utilisation pour laquelle le Kremlin propose de réduire les tarifs de transport de 50 %. Ouvrir ainsi à l’Allemagne nazie un accès direct aux fournisseurs du Proche Orient et de l’Asie pour lui permettre d’échapper ainsi au blocus maritime organisé par l’Angleterre est un service appréciable rendu à Hitler. On ne saurait être plus courtois, plus aimable, et surtout plus coopératif.

Schnurre est d’ailleurs impressionné par l’extrême bonne volonté des négociateurs soviétiques : « Au cours des longues négociations, le désir du gouvernement soviétique d’aider l’Allemagne est devenu de plus en plus évident (souligné par moi) ainsi que le désir de renforcer fermement la compréhension politique mutuelle lors du règlement des questions économiques » (16).

Goebbels de plus en plus satisfait.

Le 15 mars 1940 Goebbels note avec satisfaction : « Nous sommes désormais alliés à la Russie. Nous n’en avons jusqu’ici tiré que des avantages » (p. 104). On ne saurait être plus clair.

Le Comintern réduit au silence.

Le 1er octobre 1940, Goebbels note toujours avec autant de satisfaction : « Staline publie dans la Pravda une déclaration sur le pacte tripartite. Très positive (…). On coupe ainsi l’herbe sous les pieds de ces ploutocrates qui avaient spéculé sur l’aide des bolcheviks. (…) Le Führer accueille avec satisfaction la déclaration de Staline. Elle nous aide à faire un petit pas de plus » (p. 198-199).

Le 5 octobre 1940 la Pravda publie un communiqué « sur la signature d’un accord sur les communications ferroviaires entre l’URSS et l’Allemagne. L’accord prévoit une communication directe à la fois pour les passagers et les marchandises entre l’URSS et l’Allemagne. Les négociations se sont déroulées dans une atmosphère bienveillante ».

Barbarossa.

Le 18 décembre 1940, Hitler a ordonné à son état-major d’achever les préparatifs de l’invasion de l’URSS pour le 15 mai 1941. C’est le plan Barbarossa. L’attaché militaire soviétique à Berlin, le général Toupikov, informe Staline de la décision et annonce l’invasion de l’URSS pour mars 1941. Malgré cette information, Staline autorise l’attaché de l’air allemand, le général Ashenbrenner, à visiter les usines d’aviation soviétiques les plus modernes.

Un nouvel accord commercial.

Le 10 janvier 1941, l’URSS et l’Allemagne signent un nouvel accord commercial, dont les Allemands proposent qu’il couvre les dix-huit mois à venir jusqu’en août 1942. Un communiqué publié dans la Pravda du 11 janvier 1941 exprime la vive satisfaction du Kremlin. On y lit : « le nouvel accord (…) constitue une nouvelle étape dans la réalisation du programme économique élaboré par les deux gouvernements en 1939. L’accord régule l’échange de marchandises entre l’URSS et l’Allemagne jusqu’au 1er août 1942 », date proposée par les représentants allemands pour camoufler le calendrier du plan Barbarossa. La somme des livraisons fournies par les deux parties dépasse nettement les cadres définis dans le premier accord. L’URSS fournit à l’Allemagne des matières premières industrielles, des produits pétroliers et des produits alimentaires, en particulier du blé. L’Allemagne fournit à l’URSS des produits industriels.

« Les pourparlers, continue la Pravda, se sont déroulés dans un esprit de compréhension et de confiance mutuelles conformes aux relations amicales qui existent entre l’URSS et l’Allemagne ». Même les problèmes liés à l’inclusion au sein de l’URSS des pays baltes, où pourtant la présence et les intérêts allemands sont grands, ont officiellement été réglés harmonieusement. Le texte poursuit en effet : « Toutes les questions économiques, y compris les questions apparues à la suite de l’union de nouveaux territoires à l’URSS ont été réglées conformément aux intérêts des deux pays ».

Défendre l’Allemagne nazie contre des rumeurs malveillantes ?

Le 13 janvier 1941 la Pravda publie un communiqué de l’agence Tass qui semble annoncer le début d’un refroidissement entre les deux signataires du pacte du 23 août. Le communiqué réfute des bruits sur l’entrée de troupes de la Wehrmacht en Bulgarie. « Dans la presse étrangère, affirme le communiqué, circule l’information, venue de certains cercles de la Bulgarie, affirmant qu’ont déjà été envoyés en Bulgarie des détachements des troupes allemandes, que leur envoi en Bulgarie se poursuit au su et avec l’accord du gouvernement soviétique et qu’en réponse à l’interpellation du gouvernement de la Bulgarie sur la pénétration des troupes allemandes en Bulgarie le gouvernement de l’URSS a confirmé son accord ». Selon le communiqué, jamais le gouvernement allemand n’a soulevé devant lui la question de l’envoi de troupes en Bulgarie et jamais le gouvernement bulgare n’a soulevé cette question auprès du gouvernement soviétique. Le lendemain, la Pravda publie un commentaire du bureau allemand d’information parlant d’un « prétendu » envoi de troupes en Bulgarie et affirmant qu’il n’y a dès lors rien d’étonnant à ce que l’agence Tass « ait jugé de son devoir de réfuter ces informations ».

Molotov demande à voir l’ambassadeur allemand à Moscou, Schulenberg, et lui déclare que l’URSS considère la Bulgarie et les Détroits comme « une zone de sécurité de l’URSS » et dénonce « l’apparition de n’importe quelles troupes étrangères » dans ces zones comme « une violation des intérêts de l’URSS » (17).

Mais lorsque la Wehrmacht entre en Bulgarie le 1er mars le communiqué de l’agence Tass publié par la Pravda du 3 mars 1941 se contente d’une information laconique : « Le bureau allemand d’information fait savoir de Sofia que les troupes allemandes sont entrées sur le territoire de la Bulgarie avec l’accord du gouvernement bulgare ». On ne saurait être plus discret…

Malgré ce refroidissement, l’URSS continue à livrer à l’Allemagne nazie les matières premières dont elle a besoin.

L’affaire yougoslave.

Le 25 mars 1941 le gouvernement yougoslave pro-allemand de Tsvetkovitch s’associe au pacte anti-Comintern. Deux jours plus tard, il est dénoncé par le général antinazi Simovitch, proche des Anglais. La nuit du 5 au 6 avril, Staline signe un pacte de non-agression avec ce nouveau gouvernement yougoslave. Dans la nuit du 6, un banquet doit réunir les signataires pour célébrer l’accord. Avant l’ouverture prévue du banquet la Luftwaffe bombarde Belgrade et en détruit une partie au moment même où les troupes allemandes envahissent le territoire. Aussitôt informé, Staline fait annuler immédiatement le banquet dont la tenue aurait, dit-il, « un caractère de défi provocateur » (18). Certes la tenue du banquet n’aurait rien changé à la situation en Yougoslavie, mais son annulation, qui symbolise l’annulation factuelle du pacte soviéto-yougoslave, mort-né, est un geste en direction d’Hitler, qui ne peut qu’y voir un signe de mansuétude de Staline.

Trois jours plus tôt, le 3 avril, il a signé un pacte de non-agression avec le Japon, l’un des trois pays signataires du pacte anti-Comintern. Accompagnant à la gare le ministre des Affaires étrangères japonais, Matsuoka, il lui déclare dans l’intention – suivie d’effet – que ce dernier le répètera à ses alliés allemands : « Je suis un partisan convaincu des puissances de l’Axe et un ennemi de l’Angleterre et de l’Amérique ». Le Japonais se hâte de répéter ces mots à l’ambassadeur allemand Schulenburg, à qui, en plus, Staline déclare sur le quai de la gare : « Nous devons rester amis », et il empoigne au passage le colonel Krebs de l’ambassade allemande et lui déclare : « Nous avons été amis avec vous et nous resterons toujours amis avec vous » (19).

Peut-on considérer ces déclarations comme relevant du simple bavardage diplomatique platonique ? Non. On va le voir en évoquant ci-après le mémorandum du 15 mai la manière dont Staline remplit ses obligations commerciales envers l’Allemagne nazie – qui, elle, ne lui rend guère la monnaie de sa pièce. Le document montre que Staline continue à apporter une aide effective à l’effort de guerre germanique croissant, aide qui va bientôt se tourner brutalement contre l’Union soviétique.

Du pacte anti-Comintern à la dissolution du Comintern ?

Le 9 mars 1941 Jdanov, porte-parole de Staline, discute avec Dimitrov, le secrétaire du Comintern, de la préparation (si l’on peut dire !) de la journée internationale du 1er mai : « Nous considérons tous deux, note Dimitrov, qu’il n’est pas utile d’intervenir dans la situation actuelle avec un appel pour le 1er mai ». Pas d’appel de l’Internationale communiste pour la journée internationale des travailleurs du monde entier, seulement des directives internes envoyées aux secrétariats des différents partis communistes.

Onze jours plus tard, le 20 avril au soir, Staline discute avec les membres du bureau politique et Dimitrov. Il leur explique la nécessité, à ses yeux, de dissoudre le Comintern : « Ne vous attachez pas, leur dit-il, à ce qu’il y avait hier. Prenez strictement en compte la situation qui est en train de se créer. (…) Du point de vue de l’intérêt pour les institutions du Comintern, raille-t-il, ce n’est peut-être pas agréable, mais ce ne sont pas les intérêts qui décident », et il conclut « La question de l’existence du Comintern, à court terme, des nouvelles formes de liens internationaux et de l’activité internationale dans les conditions d’une guerre mondiale sont posées de manière forte et claire » (20, 21). Une réunion du secrétariat avec Jdanov le 12 mai est entièrement consacrée à la préparation de cette dissolution, dont les présents soulignent qu’elle ne doit pas « faire naître une impression d’enterrement et de désorientation » (22). L’attaque de l’URSS par Hitler le 22 juin va sauver – provisoirement – le Comintern.

Goebbels toujours content de Staline.

Le 13 mai 1941, alors même que le plan Barbarossa est en cours d’achèvement, Goebbels le répète une fois de plus : « Staline continue d’agir à notre satisfaction »(23).

Le 15 mai, le ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne rédige un mémorandum sur les relations économiques entre l’URSS et l’Allemagne. Le ministre souligne à la fois les « difficultés » de l’Allemagne à remplir ses engagements vis-à-vis de l’URSS alors que cette dernière lui livre bien tout ce à quoi elle s’est engagée : « Comme dans le passé, écrit l’auteur du rapport, Schnurre, des difficultés sont apparues dans l’exécution des engagements allemands sur les fournitures à l’URSS, en particulier dans le domaine des armements. Comme auparavant, nous ne pourrons pas tenir les délais ». Schnurre, avec cynisme, explique en quoi le problème n’est pas bien grave : « La non-exécution, par l’Allemagne de ses engagements ne commencera à se faire sentir qu’après août 1941, car jusqu’à cette date la Russie est obligée de considérer ses fournitures comme une avance ». Après août évidemment, vu le plan Barbarossa, pas de problème : l’avance ne sera jamais remboursée.

Schnurre précise : « Les complications sont apparues en particulier dans la non-exécution (par l’Allemagne) des contrats sur les livraisons dans le domaine des forces aériennes ». En revanche, la construction d’un croiseur allemand à Léningrad, avec la participation de 70 ingénieurs allemands, va bon train et pour le croiseur les matériels promis arrivent à l’heure !

De son côté l’URSS remplit soigneusement ses engagements. Schnurre le note : « La situation concernant la livraison de matières premières par la Russie se poursuit de façon satisfaisante » et il cite une liste des résultats depuis le début de l’année ! 632 000 tonnes de blé, 232 000 tonnes de pétrole, 23 500 tonnes de coton, 50 000 tonnes de manganèse, 67 000 tonnes de phosphate, 900 kilos de platine. Et le mouvement s’accélère même puisque, pour le seul moi d’avril, Schnurre comptabilise : 208 000 tonnes de blé, 90 000 tonnes de pétrole, 8 300 tonnes de coton, 6 300 tonnes de cuivre, d’étain et de nickel.

Schnurre souligne un problème politique :  » De graves difficultés sont créées par les bruits qui ne cessent de courir sur le caractère inévitable du choc entre l’Allemagne et la Russie », et qui nourrissent, écrit-il « une inquiétude sérieuse dans l’industrie allemande qui s’efforce de refuser d’honorer les transactions passées avec la Russie et dans certains cas refusent même d’envoyer à Moscou les personnels indispensables pour la réalisation de ces contrats ».

L’attitude des soviétiques lui paraît en revanche favorable. Il souligne d’abord leur ponctualité dans leurs livraisons : « Bien sûr cela exige pour eux de grands efforts. Les Russes livrent ponctuellement le volume de matières premières qui est fixé par l’accord ». Cette ponctualité, tout à fait inhabituelle dans la vie économique de l’URSS où les retards de livraison -sans parler des manques – sont fréquents, est le produit d’une décision politique au plus haut niveau. Elle pousse Schnurre à affirmer : « J’ai le sentiment que nous pourrions présenter à Moscou des exigences économiques, dépassant même le cadre des accords du 10 janvier 1941 et qui pourraient remplir les besoins économiques dans des dimensions plus grandes que ce que l’accord a défini » (24).

Une contribution de Staline à l’attaque de l’URSS par l’Allemagne nazie.

Le 26 mai Staline informe les généraux Joukov et Timochenko que l’ambassadeur allemand Schulenburg a demandé au gouvernement soviétique d’autoriser plusieurs groupes d’enquêteurs allemands à rechercher dans les secteurs frontaliers les tombes des soldats allemands inhumés pendant la première guerre mondiale. Ce souci d’honorer les morts ne trouble guère Staline, qui donne son accord, en exigeant simplement que ces recherches soient limitées aux lieux mêmes de sépulture, ce que les passionnés de la mémoire acceptent sans rechigner. Les deux gradés soviétiques, stupéfaits, n’osent pas protester (25).

Les relevés topographiques précis que ces amateurs de tombes récoltent ainsi complètent ceux obtenus par les avions allemands lors des 324 violations de l’espace aérien soviétique qu’ils ont effectuées entre le 1er janvier et le 22 juin et contre lesquelles Staline n’a pas réagi.

Mais il a tort de montrer à Hitler qu’il a peur. Un communiqué de l’agence de presse officielle Tass du 14 juin, affirmant que les relations entre Moscou et Berlin sont excellentes, produit le résultat inverse. Goebbels note : « Du point de vue du Führer le démenti de Tass n’est qu’un fruit de la peur. Staline tremble devant ce qui s’annonce » (26).

Ce 21 juin au soir, à 20 h 30 (heure de Moscou), le caporal Alfred Liskov, ancien ouvrier communiste, déserte pour alerter l’Armée rouge sur l’attaque allemande imminente. Selon les historiens Jean Lopez et Lasha Okthmezuri « Quatre soldats (allemands) ont déjà déserté en juin : deux le 4, un le 18, un autre le 21. Tous ont révélé leurs opinions communistes et annoncé l’imminence de l’assaut. Tous ont été fusillé comme « provocateurs ». C’est le dernier service rendu à Hitler par Staline pour prolonger une collaboration agonisante. « Alfred Listow, ajoutent-ils, s’en tire – provisoirement – parce qu’il est encore en cours d’interrogatoire quand les canons allemands commencent à se déchaîner » (27). Mais on perd vite la trace d’un homme qui en savait trop.

(1) Dmitri Volkogonov, Stalin polititchatski portret, t.2, p.29.

(2) Ibid, p.30. Et Guerman Rozanov, Staline-Hitler 1939-1941, Mejdounarodnie otnochenia, Moscou, 1991, p.91-92. Référence archivistique : AVP SSSR, fonds 0745, inventaire 14, dossier 32, carton 3, feuillet 65.

(3) SSSR-Germania, 1939-1941, Vilnius, p.62-63.

(4) V.Bereikov, Kak ia stal perevodtchikom stalina (Comment je suis devenu l’interprète de Staline), p.48.

(5) Ibid, p.47.

(6) Allan Bullock, Hitler-Staline, p.63.

(7) Joseph Goebbels, Journal 1939-1942, p.25.

(8) Ibid, p.37.

(9) Ibid, p.45.

(10) Ibid, 109-110.

(11) Pravda, 1er novembre 1939.

(12) Novaia i noveichaia istoria, n°4, 2 000, p.100.

(13) Margarete Buber-Neumann, Déportée en Sibérie, p.222.

(14) Ibid. p.213, 222 et 241.

(15) Comintern i vtoraia mirovaia voïna, t.1, p.127-131.

(16) SSSR-Germania, 1939-1941, t.2, p.36-39.

(17) Ibid, t.2, p.143-144.

(18) G.Gorodetsky, Le grand jeu de dupes, p.226.

(19) Dokoumenty vneichneï politiki, t.23, l.2, p.560-565.

(20) G. Dimitrov. P.454.

(21) Ibid, p.459.

(22) Ibid, p.471.

(23) Joseph Goebbels, ibid, p. 290.

(24) SSSR-Germania, 1939-1941, t.2, p.36-39.

(25) Ivzestia TsK KPSS, 1995, n°2, p.4-22, et G. Youkov, Vospominania i razmychlenia, t.1, p 346-347. La défense de Staline exige trucages et falsifications de tous ordres, repris par les dévoués ministres de son culte ; lors de la publication des mémoires de Joukov sous Brejnev, les deux pages où Joukov évoque cet épisode ont été supprimées sans que le lecteur en soit bien entendu averti.

(26) Joseph Goebbels, ibid, p.290.

(27) Jean Lopez Lasha Otmezuri, Barbarossa, p.346.

Lire sur le site cahiersdumouvementouvrier.org les articles suivants parus dans les Cahiers du mouvement ouvrier (CMO).

CMO n° 2 : Un bloc pour renverser Staline.

CMO n° 3 : Un crime du stalinisme : l’évacuation du Goulag en 1941-1942.

CMO n° 2 et 3 : Vadim Rogovine : La Grande Terreur.

CMO n° 4 : Le tract du PC italien du 1er août 1936 en direction des fascistes italiens.

CMO n° 7 : Le tract du PC allemand interdit par Staline.

CMO n° 8 : L’affaire de la plate-forme Rioutine.

CMO n° 11 : Les préparatifs des purges de l’Armée rouge et la provocation Hitler-Staline.

CMO n° 14 : Quand les fascistes russes applaudissaient Staline.

1000 ans de révoltes paysannes. Une histoire d’émancipation et de défense des communs.

CHRISTINE EXCOFFIER

1000 ans de révoltes paysannes

226 pages, 12 euros, L’atinoir (Collection Université Populaire, Marseille, 2019)

Par Odile Dauphin

A partir des travaux des « pionniers » (Marc Bloch, Georges Lefebvre, Georges Duby…), et d’une riche documentation qui, sur des dizaines d’années et dans plusieurs régions, interroge le vécu et les révoltes de ceux que l’on appelle alors péjorativement les « Jacques », jusqu’aux études les plus récentes et « décentrées », Christine Excoffier nous invite à parcourir 1000 ans de révoltes paysannes.

Très fouillé, savant, cet ouvrage n’en est pas moins très clair et abordable grâce notamment à des notes, aussi explicatives que précises, correspondant à l’objectif de la collection : « diffuser sous une forme accessible aux non-spécialistes des connaissances de niveau universitaire ».

Six chapitres parcourent le millénaire, « L’an Mil, domination, dépendances et révolte paysanne », « Servitude et liberté », « Le long XVIIe siècle : le siècle des guerres paysannes », « A l’assaut des communs », « Les paysans en Révolution », « Nouvel ordre des bois et désordres des forêts ».

Chacun d’entre eux commence par une présentation de la condition paysanne tenant compte des dernières découvertes en la matière, et analyse les rapports de domination en milieu rural liés à la propriété du sol et/ou au pouvoir.

C’est ainsi, qu’après une période de relative indépendance liée à la désagrégation de l’empire romain, les paysans perdent, avec la reconstitution d’une aristocratie, la « propriété éminente » sur les terres qu’ils exploitent. Le servage apparaît, et la guerre devenant l’apanage de spécialistes dont il faut financer l’équipement, les paysans « libres » n’ont d’autre choix que de se placer sous leur protection. La féodalité se met en place. Ce nouvel ordre social, justifié par l’Eglise, relègue tous ceux qui ne sont ni oratores, ni bellatores, à la condition pénible mais indispensable de laboratores ou agricolantes. Si les « visages et usages » de la servitude varient quelque peu d’une région à l’autre, et évoluent avec le temps, ils n’en sont pas moins toujours « signe d’infamie » et extrêmement lourds.

La période moderne, avec l’affirmation progressive d’un « Etat militaro-financier », renforce la tutelle financière et fiscale (la gabelle…) de celui-ci sur les communautés paysannes, et la création par Colbert de grands corps de l’Etat leur interdit désormais les usages coutumiers des forêts. « Manger l’herbe d’autrui, quel crime abominable ! » Le roi, reprenant la justification de la « propriété éminente » des seigneurs dès le XVIIe, taxe les communaux.

Au XVIIIe, les physiocrates s’appuient sur le « modèle anglais » des enclosures (pourtant contesté), et prônent la privatisation des communs afin de permettre leur rentabilisation par la culture. Ils recommandent aussi la constitution de grandes propriétés, ce que la vente des biens nationaux par grands lots garantit pendant la Révolution jusqu’à la loi du 3 juin 1793 votée par la Convention montagnarde.

Les XIXe et XXe siècles voient des formes plus sophistiquées de contrôle des espaces communs et du travail des paysans se mettre en place. Au nom de la conservation des forêts, le Code forestier de 1827[1] tout en épargnant les forêts privées, dessaisitles communes de la gestion des leurs. Les Eaux et Forêts développent le reboisement sous le Second Empire et la IIIe République, sans tenir aucun compte des réalités locales.

Parallèlement la IIIe République met en place tout un système, qui au nom d’un soutien de l’Etat, permet à celui-ci de contrôler la profession paysanne. Création du Ministère de l’Agriculture en 1881, de l’Institut de Recherche Agronomique en 1921. La loi Waldeck-Rousseau (1884) favorise les deux fédérations paysannes existantes (l’une des grands propriétaires, l’autre des républicains), qui appuient l’Etat dans la mise en place d’un encadrement de la profession (coopératives, caves viticoles, caisses locales et régionales du Crédit agricole en 1894). Ces structures peuvent devenir très contraignantes et entraîner des dérives, comme le montre l’exemple, certes extrême, étudié en Bretagne[1].

En 1964-66, est créé l’Office National des Forêts afin d’accélérer le reboisement dont un des buts est de mettre en place une sylviculture rentable. Et la création des Parcs nationaux contribue à l’éviction de l’activité agricole de certaines zones.

Le récit des révoltes paysannes face à ces différentes formes de domination est une « histoire par en bas », qui met en évidence les tentatives d’organisation, de résistance à une dégradation des conditions de vie (déjà bien précaires), à des mesures jugées comme abusives, injustes. Qu’il s’agisse d’aggravation de leur situation par l’imposition de nouvelles redevances, de nouvelles taxes, ou par la mise en place d’intermédiaires libres de percevoir ce que bon leur semble, ou des conséquences directes et indirectes de guerres, les causes de ces révoltes relèvent de ce qu’Edward Thompson a appelé « l’économie morale de la foule »[2].

Si la « Grande Peur » et la nuit du 4 août 1789 font partie du bagage historique acquis très tôt, comme un des éléments fondateurs de l’histoire contemporaine française, il est rarement précisé que cette explosion dans les campagnes s’inscrit dans une suite ininterrompue d’insurrections paysannes[3]. Le livre de Christine Excoffier nous offre le récit circonstancié d’un grand nombre d’entre elles.

Révolte en Normandie en 996 contre la remise en cause des droits d’usage collectifs des forêts, prés, étangs, cours d’eau et l’établissement du monopole des « moutures » (moulin banal).

Dans le contexte de la Guerre de Cent ans, et de la Peste noire, révolte les « Jacques » (ainsi nommés par Froissart) au Nord de Paris, contre les nobles jugés responsables des défaites militaires en 1358, des « Tuchins » en 1381-1383 dans le Languedoc, contre les exactions des armées et l’imposition de la gabelle…

En Guyenne en 1548, révolte contre les officiers royaux chargés de percevoir cet impôt sur le sel dont ils étaient exemptés jusque-là. « Vive le roi sans gabelle » sera aussi la cause du soulèvement des Nus-pieds de Normandie en 1639.

La « guerre des farines » en 1775 est déclenchée dans le Bassin parisien par la libéralisation du commerce des grains, considérée comme une rupture du contrat social de subsistance entre le roi et son peuple, remettant de fait en cause le droit « d’exister ». Elle s’étend à plusieurs régions jusqu’à la Provence et se poursuit pendant les premières années de la Révolution, alors que le suffrage censitaire permet aux possédants (élargis à la grande bourgeoisie) de gouverner en fonction de leurs intérêts propres.

Ces révoltes ne sont pas seulement des « émotions » générées par le désespoir, et longtemps présentées comme quasi-suicidaires. Elles s’accompagnent souvent d’une coordination qui manifeste clairement la volonté de gagner. Organisation quasi-militaire en bandes, compagnies, désignant pour les guider un « companhos » (chez les Tuchins), des capitaines et un « coronal » (colonel) en Guyenne, un « capitaine des communes soulevées du Périgord » en 1637, et même une « Armée de Souffrance » en 1639 avec son capitaine Jean Nudz-Pieds[4]. Ces luttes prennent parfois la forme d’une « guérilla » qui suppose elle aussi une bonne coordination et une complicité absolue de l’ensemble de la population, chez les Pitauds au XVIe, les Camisards des Cévennes au début du XVIIIe.

La répression est à la hauteur du risque encouru par les pouvoirs, seigneurial, royal, de voir se propager ces soulèvements. D’où une lutte sans merci menée par de véritables armées (jusqu’à plusieurs milliers de soldats). Torture, logement des gens de guerre avec toutes les souffrances et horreurs que cela entraîne, arrestations, exécutions sommaires, envoi aux galères, villages brûlés…

Toutefois, par la suite, souvent le roi consent à un compromis. Parfois même, c’est le retour à la situation antérieure satisfaisant ainsi les revendications paysannes. C’est le cas pour les Travailleurs anglais à la fin du XIVe siècle, pour les paysans catalans à la fin du XVe, pour les Pitauds, les Nu-Pieds, les Croquants au XVIIe siècle. Et il est réconfortant de constater qu’en effet : « la lutte, quand elle est organisée et déterminée, paye ». Pas toujours bien sûr, et les concessions obtenues avec beaucoup de difficultés sont toujours à défendre, et souvent insuffisantes. Ainsi, pendant la Révolution, les paysans continuent à s’insurger pour obtenir que les droits féodaux soient supprimés sans rachat, et que les Biens Nationaux ne soient plus vendus par grands lots, jusqu’à ce que la Convention montagnarde leur donne satisfaction.

Un des intérêts majeurs de ce livre est en effet de montrer que ces révoltes paysannes se sont parfois structurées de façon très cohérente, les paysans tenant des assemblées pour délibérer et élaborer de véritables manifestes. Quelquefois soutenus et aidés par les pauvres des cités, et même par des curés, ils ont envahi des villes, porteurs des revendications de toutes les « petites gens ». Les Travailleurs anglais révoltés contre la Poll-tax, rentrent dans Londres en 1381 [5]. En 1440, 20 000 familles catalanes se regroupent dans un syndicat pour racheter (à leur seigneur) leur liberté. La rédaction des Cahiers de Doléances se place dans cette perspective tout en la déployant, et concentre toutes les revendications.

Ces révoltes dans la durée et parfois très étendues dans l’espace ont été organisées dans le cadre communautaire. Le cas le plus abouti est sans doute celui de la République des Escartons dans le Briançonnais [6]. Le « grand escarton » refuse de rédiger les cahiers de doléances en 1788 (et d’élire des députés par ordres). Pour justifier cette décision, il fait imprimer le texte de la Transaction de 1343 entre « le dauphin du Viennois, prince du Briançonnais » et « les syndics et procureurs des communautés de la province du Briançonnais en Dauphiné ». Les communautés villageoises organisées dans le cadre des activités agricoles en milieu naturel difficile (exploitation commune des forêts, des pâturages, estives, irrigation des vallées…), ont en effet dès le XIVe siècle fait reconnaître leurs « libertés » individuelles et collectives. Si la suzeraineté delphinale puis royale persiste, les paysans ont acquis un statut intermédiaire entre la roture et la noblesse (qui disparaît pratiquement), et des libertés politiques, le droit de s’assembler, d’élire des députés au « grand escarton » qui fédère 5 escartons (mais qui doivent en référer avant toute décision à leurs assemblées respectives). L’énoncé des droits en matière d’autonomie fiscale, de défense des communautés, de garantie des subsistances, et des libertés en matière économique en faitune exception. Mais cela montre que la condescendance avec laquelle on a, jusqu’à très récemment traité des « émotions » paysannes, relève surtout de l’ignorance et des préjugés.

La solidarité paysanne face aux exigences seigneuriales toujours renouvelées, et qui se construit dans le cadre d’assemblées des deux sexes, ne gomme pas les inégalités entre les paysans. Toutefois, elle s’exprime de façon durable dans la défense des droits d’usage et des communaux, contre les seigneurs d’abord, puis les tenants d’une agriculture plus rentable (mais au profit des plus riches seulement), à partir des XVIIe, surtout XVIIIe, et même au-delà.

C’est ainsi que la « guerre des Demoiselles » de la forêt de la Chaux dans le Jura en 1765 contre l’ordonnance de Colbert de 1669 (restreignant l’usage des forêts, et appliquée avec retard dans cette région), trouve un prolongement en Ariège, entre 1829 et 1872, en opposition au Code forestier de 1827.

Enfin, un autre intérêt, et non des moindres, de cette synthèse est de montrer la continuité entre un passé jugé souvent trop vite révolu et les problématiques du présent… Dans ce début du XXIe siècle, ou crises financière et économique, écologique et maintenant sanitaire au niveau mondial, amènent à reconsidérer bien des idées reçues sur « le progrès », et surtout les applications qui en ont été faites, la remise en cause des « communs » au niveau mondial par le landgrabbing continue de creuser de façon catastrophique les inégalités, et à susciter des résistances.

L’ouvrage s’achève au début du XXe siècle : il évoque rapidement la permanence des révoltes paysannes qui s’apparentent à celles des siècles précédents (révoltes de subsistances, révoltes fiscales, défense de pratiques communautaires) mais s’attarde sur deux épisodes, le soulèvement des campagnes du Midi en 1851 qui introduit une première inflexion dans l’histoire des mobilisations paysannes et la révolte des vignerons du Midi de 1907, qui introduit une véritable rupture dans cette histoire. .

En 1851, en réaction au coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte, les campagnes du Midi se soulèvent, avec des prolongements dans le sud-ouest et le centre de la France. Mobilisation d’un nouveau type, en défense de la République, face à laquelle la répression est d’une violence inouïe : proclamation de l’état de siège, plus de 27 000 arrestations, emprisonnement et même transportation en Algérie et au bagne en Guyane de plusieurs milliers d’insurgés. Fin XIXe, début XXe siècles, la crise du phylloxéra qui touche une grande partie du vignoble français provoque la « révolte des vignerons du Midi de 1907 ». Ceux-ci s’organisent d’abord dans le cadre de manifestations préparées, médiatisées, encadrées. Mais face à l’absence de réponse, le mouvement se radicalise, des élus démissionnent et une grève de l’impôt commence. On connaît la suite, réaction brutale du gouvernement Clemenceau qui envoie la troupe : affrontements (six morts et une dizaine de blessés à Narbonne), suivis de mutineries, barricades, émeutes, dégradations de bâtiments, incendie de la préfecture de Perpignan, blocage des voies ferrées pour empêcher la circulation des convois militaires… tout un répertoire d’actions que l’on retrouve dans les mobilisations paysannes des XXe et XXIe siècles. Puis comme ce fut souvent le cas sous l’Ancien Régime, le gouvernement cède : amnistie et mesures censées protéger la viticulture. Toutefois, la Confédération générale des Vignerons, créée dans le but de contrôler l’application de ces mesures en collaboration avec l’Etat, les prive désormais de leur indépendance… 

« Une autre voie aurait pu être suivie » : avant même la révolte de 1907, les ouvriers agricoles, les premiers et les plus durement touchés par la crise avaient fondé la Fédération des travailleurs agricoles du Midi de tendance anarcho-syndicaliste, et avaient mené des grèves très dures, confirmant l’existence d’une « lutte des classes en France dans les campagnes », contrariant le mythe d’une « paysannerie unie » derrière des organisations officielles. Ils avaient tenté aussi avec de petits propriétaires d’organiser un mouvement coopératif indépendant[7]. La guerre de 14-18 a eu raison de ces expériences. Provisoirement ?


[1]//clio-cr.clionautes.org/algues-vertes-lhistoire-interdite.html Notes de lecture sur Algues vertes. L’histoire interdite, de Inès Léraud et Pierre Van Hove, éditions Delcourt, 2019 :  Le chapitre 6 montre la difficulté que les paysans ont à quitter un système contrôlé par les coopératives agricoles. Ces groupes contrôlent toute la filière agroalimentaire de l’amont à l’aval : vente de pesticides, engrais, animaux mais aussi achats des bêtes. Peu d’agriculteurs réussissent à être indépendants, ceux qui essaient de le devenir, qui sont réfractaires au système se voient vendre des produits de mauvaise qualité, ne sont pas distribués en temps réel, ne peuvent être repris dans d’autres groupes… Elle met l’accent aussi sur l’importance des subventions qui tiennent le système mais qui sont aussi parfois détournées comme dans le cas des subventions du plan algues vertes.

[2] Christine Excoffier, p. 17.

[3] Ibid, p. 84-86, p. 151.

[4] Ibid, p. 91-94.

[5] Ibid, p. 77-79.

[6] Ibid,p. 61-66.

[7] Ibid, p. 212. Auteur cmo, Publié le .

La révolte des forçats de la mort.

REMI ADAM : Les révoltés de La Courtine. Histoire du corps expéditionnaire russe en France (1916-1920).

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566 pages. 25 euros. Agone.

Par Jean-Jacques Marie

Les offensives fleur au fusil déclenchées par l’état-major français contre les lignes allemandes dès aout 1914 ont, en moins d’un an de guerre, envoyé à la mort près de 600 000 soldats français. Il faut les remplacer. Or, rappelle Rémi Adam, « la révision des réformés et des exemptés, entreprise partiellement lancée dès septembre 1914, puis, de nouveau en avril et aout 1915 a donné des résultats très inférieurs aux attentes et surtout insuffisants pour reconstituer les unités. Le pouvoir a aussi largement fait appel aux troupes recrutées ou raflées – non sans rencontrer de résistances – dans son empire colonial » [1]. N’est-il pas normal que le colonisé soit prêt à mourir pour son exploiteur et oppresseur ?

Devant l’insuffisance de ces renforts l’état-major et le gouvernement français ont une brillante idée, dont Rémi Adam décrit avec précision les différentes formulations plus ou moins délirantes : faire appel aux moujiks qui, selon l’état-major forment un « immense capital humain »… à rentabiliser au plus vite. L’évaluation de l’apport attendu monte jusqu’à 120 000 hommes par mois, soit en dix mois 1 200 000 hommes. Le ministre des finances Paul Doumer, envoyé à Petrograd, affirme « la Russie peut aisément nous donner quatre cent mille hommes » [2]. Avec une finesse douteuse, il propose en échange de ce capital humain… la fourniture supplémentaire de 150 000 fusils à la Russie. En gros un fusil pour trois hommes…

Première difficulté dans l’organisation de la boucherie à laquelle la chair à canon doit être soumise, l’état-major russe est largement aussi efficace que l’état-major français et l’armée russe a subi de lourdes pertes. L’état-major russe est donc réticent. Le tsar Nicolas II aussi. Néanmoins deux brigades (soit au total un peu moins de 20 000 hommes) sont envoyées en France. La 1e brigade quitte Moscou le 3 février 1916. Après 23 jours de train, elle embarque du Japon – où les soldats russes n’ont pas eu le droit de mettre le pied – pour Marseille où ils arrivent après sept semaines de bateau à fond de cale, sauf pour les officiers qui se pavanent sur le pont… Un détachement part par Arkhangelsk, pour rejoindre les troupes anglaises et françaises, qui dans les Dardanelles combattent l’armée turque. Après de longues tractations, la promesse, signée le 11 mai 1916, est faite d’envoyer 80 000 soldats russes en France. A la mi-août la 3e brigade part d’Arkhangelsk et arrive à Brest et à La Rochelle. Finalement, on les envoie sur le front.

Deux événements vont bouleverser ce que l’on n’ose appeler le train-train de la vie dans les tranchées marquée par des offensives plus ou moins meurtrières et sans autre résultat que des communiqués de l’état-major. Au début de mars (le 8 dans le calendrier grégorien et le 23 février dans le calendrier julien) éclate la première révolution russe qui va bientôt éveiller chez les soldats russes une aspiration croissante à la liberté et le sentiment de leur dignité personnelle piétinée par le corps des officiers qui au moindre prétexte rouent de coups de verges, de baguettes de fusils ou de fouets les soldats. Or malgré la distance et la censure les soldats russes installés en France apprennent bientôt l’existence du prikaz (ordre) n° 1 promulgué par le soviet de Petrograd qui, entre autres mesures, interdit les châtiments corporels. C’est le début d’un bouleversement dans la conscience des opprimés provoqué par la révolution, que Rémi Adam décrit fort bien.

Un mois plus tard, à la mi-avril, le général Nivelle déclenche sur le secteur du chemin des Dames une offensive aveugle qui débouche sur une « hécatombe » :  271 000 morts (la grande majorité), blessés, disparus et prisonniers. Parmi ces pertes, plus de 7 000 Africains et près de 4 500 Russes. Le choc est brutal pour ces derniers ; la conjonction avec les nouvelles qui viennent de leur village de plus en plus ébranlé par une vague révolutionnaire montante suscite dans le corps expéditionnaire un mécontentement et une réflexion de plus en plus profonds, dont Rémi Adam décrit les différentes étapes avec un soin minutieux.

Les soldats russes refusent de retourner sur le front, réclament d’abord leur envoi dans un camp pour se reposer puis leur rapatriement en Russie. Peu après la bourgeoisie, soucieuse de soigner ses héros, récompense le général Nivelle (tout en l’éloignant prudemment du lieu de ses sanglants exploits) en le nommant gouverneur de l’Algérie… où certains soldats russes le retrouveront une année plus tard ! L’administration coloniale et les colons ont en effet, grand besoin d’un homme à poigne pour faire suer le burnous aux indigènes gratis ou presque ».

Soucieux d’éviter une contagion avec les mutineries, qui soulèvent alors plusieurs régiments français, l’état-major décide d’envoyer les deux brigades dans la Creuse dont la première, déjà rebelle, dans un camp situé près de la bourgade de La Courtine dans le Limousin, l’autre, la 3e à quelques kilomètres de là pour éviter sa jonction avec les soldats révoltés de la 1e brigade… Les deux brigades ont conservé leur armement que l’état-major français se juge incapable de leur reprendre sans susciter une réaction incontrôlable. Les soldats de la 1e brigade chassent leurs officiers et multiplient les meetings. Le gouvernement provisoire de Kerenski, qui au même moment, déclenche une offensive désastreuse en Galicie, qui se solde par 70 000 morts… pour rien, envoie, mi-juillet, deux de ses représentants pour tenter de calmer une agitation que leurs discours et leurs menaces ne font qu’aggraver. Les officiers russes sur place, de plus en plus violemment rejetés par la masse des soldats, sont impuissants.

Face à une mutinerie de moins en moins rampante l’état-major décide d’éloigner la 3e brigade, plus modérée, en l’expédiant au camp du Courneau en Gironde. De Pétrograd le gouvernement provisoire de Kerenski exige le châtiment des rebelles que le gouvernement français veut, de son côté, mater. Pour atteindre ce but il utilise néanmoins des détachements restés dociles de la 3e brigade et quelques centaines d’artilleurs russes passant par la France pour rejoindre les troupes françaises et anglaises qui combattent l’empire Ottoman à Salonique.

Le 16 septembre 1917 commence l’attaque du camp au canon et à la mitrailleuse, un armement, supérieur à celui des occupants de La Courtine, qui résistent trois jours avant d’être obligés de se rendre. Rémi Adam met légitimement en doute le bilan officiel des pertes des insurgés fixé à 9 tués (sans doute 3 ou 4 fois plus) et 44 blessés. Plusieurs centaines de soldats sont faits prisonniers, des dizaines de « meneurs », c’est-à -dire les dirigeants que les soldats se sont donnés plus d’autres fortes têtes (au total près de 250) sont emprisonnés loin de toute agitation à l’île d’Aix où ils demeureront jusqu’en 1920.

 Fort de cette victoire grandiose, Georges Clemenceau, décidé à combattre toute manifestation de « bolchevisme » met les mutinés vaincus face à un choix : ou le renvoi au front ou l‘incorporation dans des compagnies de travail, où entrent un peu plus de 10 000 soldats des deux brigades. Les 5 000 et quelques qui refusent, soit un tiers environ des anciens du corps expéditionnaire, sont envoyés en Algérie sous les ordres du gouverneur général Nivelle, qui les emploie pour les besoins de l’Etat ou comme main d’oeuvre quasi gratuite pour les colons français. Selon Rémi Adam « Ce furent deux années de travaux forcés, de privations, d’isolement, de surveillance et de brimades imposées par les autorités françaises. Mais elles furent marquées par le développement prodigieux de leur conscience révolutionnaire »[3]. Certains soldats pour échapper à ce sort, acceptent de retourner sur le front (quelques dizaines), de participer à des détachements de travail en métropole (quelques petites centaines) soit de s’engager dans une légion russe envoyée rejoindre les Blancs du général Denikine (300 hommes environ), mais dont les survivants se rallieront vite à l’Armée rouge.

 Après d’âpres négociation avec les bolcheviks que les armées blanches, soutenues et financées par les gouvernements français, anglais, américain et autres n’ont pas réussi à vaincre – même si tous ensemble sont parvenus à parachever la ruine totale du pays – commence le rapatriement des mutins de La Courtine – y compris in fine les travailleurs gratuits d’Algérie – qui se prolonge jusqu’en 1920. Seuls quelques centaines décident de rester en France où il se fixeront.

On peut lire l’ouvrage de Rémi Adam aux accents parfois épiques de plusieurs points de vue : y voir un tableau du cynisme brutal des autorités françaises ; s’intéresser aux caprices de la destinée qui s’y manifestent : l’un des mutins, ainsi, deviendra ministre : le mitrailleur Rodion Malinovsky accédera plus tard à la dignité de Maréchal et sera ministre de la Défense sous Khrouchtchev, après avoir été envoyé comme prétendu, (puisque désigné comme tous ses compatriotes), « volontaire soviétique »  en Espagne en 1936-1937.

 On peut prendre comme point de vue central, celui-là même qu’a choisi Rémi Adam et sans aucun doute le meilleur : la vision des bouleversements qu’une authentique révolution produit chez ceux qui s’y trouvent mêlés même sur des rives éloignées. L’ambassadeur de France à Pétrograd, Joseph Noulens qui, quoique de loin, suit l’affaire de près, en donne un tableau frappant: «  Des moujiks d’une ignorance complète, venus du fin fond de l’Oural ou des rives de la Volga péroraient à l’infini, tranchaient, décidaient non seulement sur les devoirs des officiers envers les soldats, l’administration des corps de troupes ou les problèmes tactiques, mais encore sur les buts de la guerre mondiale, sur l’impérialisme des gouvernements occidentaux, sur les droits de la France au Maroc et dans ses colonies »[4] au lieu de laisser tous ces problèmes à la seule discrétion des grands – surtout financiers – de ce monde et de leurs dociles domestiques politiques, présidentiels, ministériels et parlementaires.

 Rémi Adam cite en conclusion la leçon tirée par l’un des soldats embarqués dans cette aventure, l’un des membres de la longue cohorte des anonymes qui contribuent à faire l’histoire, souvent plus que les péroreurs, mais qui en sont d’ordinaire les grands oubliés : « Nous avons acquis la science, nous avons acquis la conscience du bien et du mal. Pas une université n’a instruit ses élèves comme la vie nous a instruits pendant notre séjour ici et maintenant nous est apparu tout le mensonge qui s’était caché habilement de nous si longtemps »[5].

[1] Rémi Adam, p.20.

[2] Ibid, p. 24.

[3] Ibid, p. 352.

[4] Ibid, p. 79-80. Joseph Noulens, Mon ambassade en Russie soviétique, T.1, p. 138.

[5] Rémi Adam, p. 495.