Larissa REISNER, Hambourg sur les barricades [1]

Jean-Jacques Marie

Le gouvernement allemand, incapable de payer à la France les énormes réparations consignées dans le Traité de Versailles, suspend ses paiements en décembre 1922. En janvier 1923, Poincaré envoie les troupes françaises occuper la Ruhr pour lui faire rendre gorge. Le gouvernement allemand répond en actionnant la planche à billets. Le patronat allemand utilise l’invasion de la Ruhr pour provoquer une gigantesque dévalorisation du travail payé en monnaie de singe, dévaluée chaque jour. Une chute vertigineuse entraîne le mark dans des abîmes sans fond. En janvier, une livre sterling vaut 10 000 marks, au début d’août elle en vaut 5 millions. La misère frappe les rentiers, retraités, fonctionnaires, pensionnés, invalides de guerre, puis la majorité des ouvriers. L’effondrement du mark, l’inflation galopante, les faillites en série, la hausse effrénée du chômage, la ruine des artisans et des boutiquiers, l’effondrement des salaires, la misère des  ouvriers ébranlent l’ordre social et politique.

 Les grèves éclatent un peu partout. Le 10 juillet les ouvriers imprimeurs chargés d’alimenter l’insatiable planche à billets se mettent en grève. La Ruhr, dressée contre l’occupant français, bouillonne. Le 12 août la grève générale balaye le gouvernement  en place (Cuno), remplacé par un gouvernement avec des ministres sociaux-démocrates. La révolution frappe à la porte. Les communistes, qui progressent dans toutes les élections syndicales, entrent dans les gouvernements sociaux-démocrates de Saxe et de Thuringe et préparent alors, avec l’aval de Moscou, une insurrection. Les comités de grève doivent en être l’un des moteurs essentiels en proclamant la grève générale. Le 21 octobre se tient à Chemnitz une conférence nationale de ces comités. Les délégués sociaux-démocrates même de gauche votent contre la grève générale. La direction  du PC allemand, avec l’aval de Moscou, décommande alors dès le lendemain l’insurrection décidée, mais elle omet de prévenir ou prévient trop tard les communistes de Hambourg, l’un de leurs fiefs. Ces derniers se soulèvent et occupent une partie de la banlieue ouvrière. Ils tiennent  presque trois jours  puis effectuent une retraite en plus ou moins bon ordre après avoir laissé vingt et un morts sur le pavé et cent deux prisonniers entre les mains de la police. En 1925, Willy Münzenberg publia en allemand Hambourg sur les barricades qui venait tout juste d’être publié en URSS et vient tout juste d’être publié en français par  les éditions de La Brèche. La justice allemande, sur requête de la Reichswehr, condamna ce livre à être brûlé. Il le fut huit ans avant les bûchers de livres organisés par les nazis .

Il raconte l’insurrection ouvrière de Hambourg ds 23-24 et 25 octobre 1923, vite condamnée à l’échec, après la décision de la direction du parti communiste allemand( le KPD) d’annuler l’insurrection nationale qu’il venait tout juste de décider.

Dès qu’elle apprend les événements de Hambourg, Larissa Reisner, arrivée à Dresde le 23 octobre, s’y précipite, interroge des insurgés, des témoins, puis de retour en Russie poursuit son travail d’enquête et de recherche. Hambourg sur les barricades raconte cet épisode apparemment mineur, mais en un sens décisif, car il est le début d’un repli qui va faciliter l’ascension du  nazisme, de la défaite de la révolution allemande.

Elle mêle un récit dramatique, parfois lyrique des divers épisodes de l’insurrection ratée à une description tragique minutieuse de la vie des ouvriers et surtout des ouvrières de la ville, trop souvent victimes en prime de la violence de leur mari, surtout s’il est chômeur, et au-delà du pays tout entier.

Son récit des préliminaires de cette insurrection ratée donne une idée de la nature et de la portée de son texte : « Le dimanche 21 octobre : conférence des travailleurs de tous les ports de la Baltique : Brême, Stettin, Schweinemund, Lübeck et Hambourg. La majorité des délégués sont du SPD, mais souvent en grève depuis plusieurs jours. Ils ont déjà rendu leur carte de membres du syndicat des métaux qui a dénoncé leur grève sauvage (…) Lors de cette conférence T. (militant communiste NDLR) dut encourager et simultanément retenir (…) restant difficilement maître de lui alors qu’il accablait d’arguments cinglants comme des coups de fouet les sociaux-démocrates à court de réponses, mais blancs de rage. Il écrasait la bureaucratie moisie de tout le poids de sons autorité». Malgré cela, « ce meeting orageux reporta la grève générale de quelques jours, contraignant ces fonctionnaires à plein temps à prendre cette résolution. Dimanche un courrier apporte la (fausse) nouvelle d’un soulèvement en Saxe. L’ordre de grève générale est immédiatement donné dans tous les quartiers .Les ouvriers de dizaines de grandes entreprises soutiennent ceux des chantiers navals Deutschwerf qui avaient été lock-outés depuis samedi. La deuxième équipe de travailleurs quitte les ateliers, rompt les cordons de police  et revient au centre-ville. Vers quatre heures le port est paralysé. Une foule de cent mille manifestants erre dans les rues de Hambourg donnant l’ impression d’une ville en état d’insurrection. .Un autre courrier : il parle de meetings à Altom et Neustadt qui propagent la nouvelle complètement fantasque de la mobilisation de l’Armée rouge et de ses sous-marins en route pour aider Hambourg », (p 69). Ainsi commence une insurrection à moitié illusoire (« l’impression »), isolée et donc condamnée à la défaite.

Larissa Reisner qui a visité les faubourgs ouvriers de Hambourg et le port évoque avec une précision quasi médicale la famine qui décime les familles et envoie à la mort des cohortes d’enfants, dont les os se dessèchent puis se brisent. Elle mêle au tableau de ce tragique  quotidien un portrait toujours actuel de l’univers convenu et hypocrite du monde parlementaire ou, plus loin, une description comique des bonzes syndicaux ou sociaux-démocrates englués dans leurs soucis de carrière, leur soumission à l’Etat et leur rhétorique creuse (comme toute rhétorique qui se respecte).

Son talent narratif est à la hauteur de la personnalité de Larissa Reisner, qu’il faut évoquer en quelques paragraphes : « Si l’Azerbaidjan  possédait une femme comme Larissa Mikhailovna (Reisner), écrivit un jour le communiste géorgien Ordjonikidzé, vous pouvez m’en croire, les femmes d’orient auraient depuis longtemps rejeté leur tchador et l’auraient planté sur la tête de leur mari ». Trotsky renchérit : «Cette belle jeune femme, qui avait ébloui bien des hommes,  passa comme un météore sur le fond des événements. A l’aspect d’une déesse olympienne, elle joignait un esprit d’une fine ironie et la vaillance d’un guerrier ».

Larissa Reisner  est en effet une légende de la révolution russe par sa vie bouillonnante alors même que rattrapée par le typhus,elle mourra au début de février 1926, à l’âge de 31 ans.

En juillet 1918, un mois après avoir adhéré au parti communiste, elle part pour le front à Kazan.  Les légionnaires tchécoslovaques, soulevés depuis mai 1918 prennent peu après la ville, abandonnée par les gardes rouges à la formation militaire sommaire et saisis de panique. La route de Moscou est ouverte aux légionnaires. Trotsky fait équiper un train spécial et part pour Sviajsk, petite gare proche de Kazan occupé par les Blancs et où Larissa Reisner tente de s’infiltrer, déguisée en paysanne, mais, écrit Trotsky, « sa prestance était trop extraordinaire. Elle fut arrêtée ». Interrogée par un officier japonais, qui accompagne les tchécoslovaques insurgés contre le pouvoir soviétique encore fragile, elle profite d’un moment d’inattention de ses gardiens parvient à  s’enfuir. Trotsky la nomme commissaire des services de renseignements près l’état-major de  la Ve armée rouge.

Elle se rend auprès des marins de la flottille rouge de la Volga ; les marins,  en général pleins de dédain pour les « bonnes femmes », pour l’éprouver, installent sur une vedette armée de mitrailleuses et foncent vers la rive occupée par les légionnaires tchécoslovaques. Lorsque la vedette s’approche d’eux le pilote fait demi tour ; elle proteste :  « ‘ Pourquoi faites-vous demi-tour ? C’est trop tôt. Allons encore en avant. !  Avec ça, raconte  un matelot, elle nous a domptés d’un coup ».

Après un bref séjour en Afghanistan avec son mari du moment, Fiodor Raskolnikov, plénipotentiaire soviétique à Kaboul, elle rentre à Moscou, esquisse le projet d’une trilogie  sur les mineurs de l’Oural à travers les siècles.

   


[1] Editions La Brèche, 8 euros

Plus nombreux vous êtes prêts à voter pour un candidat plus vous l’affaiblissez…

C’est une découverte de l’économiste Thomas Piketty.

Elle n’est certes pas nouvelle puisqu’elle remonte au 28 avril 2017, mais nous la déterrons par hasard aujourd’hui.

Ce 28 avril 2017 donc, le journal Libération, publiant une interview de Thomas Piketty, place en titre de ses propos la phrase qui lui parait manifestement  résumer le mieux la pensée lumineuse de l’économiste. La voici :

«  Plus le score de Macron sera fort, plus il sera clair que ce n’est pas son programme que nous accréditons ».

C’est clair : plus vous votez pour lui , plus vous l’embarrassez pour appliquer son programme. La suite a-t-elle vérifié cet aphorisme ? A l’histoire de trancher …

Notes de lecture

Les Leçons (/’Octobre, de Trotsky. Une traduction enfin complète !

Léon Trotsky : Les Leçons d’Octobre, traduction nouvelle du russe, Les bons caractères, Paris 2015,75 pages, 4 euros

L

es Leçons d’Octobre ne sont pas bien longues : moins de 75 pages. Mais ce petit texte a servi de détonateur au premier affronte­ment brutal entre Trotsky d’un côté et tous les autres dirigeants du Parti bolchevique alors regroupés derrière Staline.

Les éditions Les bons caractères ont récemment réédité ce texte certes déjà connu puisqu’il avait été publié dans les Cahiers du bolchevisme en décembre 1924 puis réédité en 1965 dans le volume Staline contre Trotsky chez Maspero… mais le texte alors publié en français avait subi des coupures et la traduction prenait parfois quelques libertés avec l’origi­nal russe, dont Les bons caractères nous fournissent pour la première fois une tra­duction complète, enrichie de notes qui apportent des précisions historiques très utiles.

De la Russie d’octobre 1917 à l’Allemagne d’octobre 1923

Dans ce texte qui servait de préface au tome 3 de ses Œuvres complètes où étaient rassemblés ses écrits de l’époque de la révolution d’Octobre, Trotsky réflé­chit aux conditions d’une révolution vic­torieuse à partir de la double expérience du succès d’octobre 1917 en Russie et de l’échec d’octobre 1923 en Allemagne. Le volume sort des presses à la fin de sep­tembre 1924… La révolution, conclut-il de l’expérience récente de l’Europe, ne peut triompher sans parti. L’affirmation est alors très banale, mais il ajoute : son existence « est une condition indispen­sable de la révolution mais non suffisante. Il y faut une direction à la hauteur de la situation ». Pour éclairer son idée, Trotsky revient sur la lutte qui se déroula dans les sommets du Parti bolchevique à la veille d’Octobre et sur l’échec en 1923 de la révolution en Allemagne dû selon lui à l’indécision et aux hésitations funestes de la direction du parti communiste allemand.

En cas de situation révolutionnaire, dit-il, le succès ou l’insuccès dépend de la direction du parti. Mais à l’approche de la crise décisive, « tout ce qu’il y a dans le parti d’irrésolu, de sceptique, de concilia­teur, de capitulard – bref de menchevique – s’élève contre l’insurrection ». Chaque pas du parti vers la révolution a suscité en son sein des résistances formidables. Et Trotsky rappelle l’attitude de Zinoviev et Kamenev qui, dans leur lettre du 17 octobre 1917, ont opposé à l’insurrection la perspective d’un Parti bolchevique de simple opposition parlementaire au gou­vernement provisoire : « La révolution aurait été vouée à la ruine si Lénine n ’en avait pas appelé au parti contre le comi­té central », car « devant la passivité du

parti, les espoirs des masses font place à la désillusion » dont l’adversaire profite.

Un tel revirement s’est produit en Allemagne en septembre 1923 et aurait pu se produire en automne 1917 en Russie, sans Lénine. Trotsky met ainsi en cause le comité central de 1917 au moment même où la direction se hisse au-dessus du parti comme un organe incontrôlable, incon­trôlé et intouchable. Il a beau écrire : « Il serait par trop mesquin défaire de ces dé­saccords une arme de lutte contre ceux qui se sont alors trompés » (1), cette précau­tion verbale ne pèse pas lourd face à sa dé­sacralisation sacrilège du comité central.

Une tempête

Les Leçons d’Octobre soulèvent une tempête dans les sommets du parti. Zinoviev et Kamenev sont offensés par leur mise en cause individuelle, Staline parce que, vu son rôle très discret en 1917, son nom n’est jamais cité dans l’ouvrage. Staline laisse ses deux amis du moment tirer les premiers. La vieille garde se lance à l’assaut de Trotsky en 1924 avec beaucoup plus de détermination qu’à l’assaut du gouvernement provisoire en octobre 1917. Le 24 octobre, Zinoviev et Kamenev dénoncent l’ouvrage de Trotsky comme « une déformation consciente de l’histoire du parti ». Sept ans plus tôt, le 18 octobre 1917, la Pravda publie une pluie de lettres commanditées du Kremlin. Puis tous ceux qui savent plus ou moins la manier dégainent la plume : Boukharine, épargné par Trotsky, vu la minceur squelettique de son rôle en octobre 1917, ouvre le feu dans la Pravda du 2 novembre où il dénonce « l’opération de sape » de Trotsky et tonne : « Le parti demande du travail, pas de discussions nouvelles. »

« Le parti ne veut pas de discussion »

C’est le leitmotiv de toutes les forces coagulées autour de l’appareil : pas de discussion ! L’anathème fleurit. Le 17 novembre, Kamenev rédige un projet de résolution pour le comité de Moscou du parti qui affirme : « Le parti ne veut pas de discussion, mais il veut indubitablement et il l’obtiendra, que soit donnée une riposte décidée aux falsificateurs du bolchevisme » (2). Le ton est donné : pas de discussions… mais une avalanche de ripostes musclées. Dans un rapport aux cadres du parti de Moscou du 18 novembre, répété dans deux autres réunions et publié dans la Pravda sous le titre « Léninisme ou trotskysme ? », Kamenev présente Trotsky comme une vieil ennemi du « léninisme » : « A partir de 1903 (…), Trotsky joua le rôle d’un agent du menchevisme dans la classe ouvrière. » Lénine l’a stigmatisé. Lénine mort, Trotsky veut « prendre sa revanche » et « empoisonner les esprits des jeunes (…). Il démontre qu’il n’est pas un bolchevik ». Il est donc un élément étranger : « Trotsky est devenu l’élément conducteur de la petite bourgeoisie dans notre parti, le symbole de tout ce qui dans le parti est opposé au parti. (…) Qu’il le veuille ou non – et certainement, il ne le veut pas – il est l’espoir de tous ceux qui veulent s’émanciper de la férule du parti communiste », donc des forces contre-révolutionnaires. Trotsky est donc objectivement un agent de la bourgeoisie ; demain, sous la houlette de Staline, il le deviendra subjectivement. Mais Kamenev et Zinoviev aussi !

Staline répète le lendemain l’alternative « Trotskysme ou léninisme ? » dans un discours publiéle20danslaPraw/a;Zinoviev répète : « Bolchevisme ou trotskysme ? Où mène la ligne du trotskysme ? » dans la Pravda du 30 novembre. Il accuse Trotsky, de vouloir « substituer le trotskysme au léninisme » et, pour cela, de tenter « une révision ou même une liquidation du léninisme ». C’est donc l’ennemi numéro un. Un peu plus tard, il accuse Trotsky de chercher à transformer ce dernier en club de libres opinions. Le secrétaire du PC ukrainien, Kviring, martèle : « Le parti ne veut pas de discussions ! » C’est le leitmotiv général de l’appareil bureaucratique en train de se cristalliser. La discussion est pour lui un péché mortel.

Staline, lui, définit les péchés du « trotskysme » en formules simples que tout apparatchik peut aisément apprendre par cœur et répéter : « Le trotskysme est méfiance envers le parti bolchevique (…) envers les chefs du bolchevisme, une tenta­tive pour les discréditer » (19 novembre). « Le trotskysme est une des variétés du menchevisme (…) : la révolution perma­nente (…) est une des variétés du menche­visme (…), la désespérance permanente » (20 décembre).

Le 30 novembre 1924, Trotsky rédige, sous le titre : « Nos divergences », une longue réponse à ses adversaires où il tente de calmer le jeu, en précisant d’emblée : « Si je pensais que mes explications pour­raient verser de l’huile sur le feu (…), je ne le publierais pas, aussi pesant soit-il de rester sous le coup de l’accusation de liquider le léninisme. » Ses adversaires uti­lisent ce souci affirmé d’apaisement pour se réserver le droit de jeter de l’huile sur le feu et refuser de publier sa réponse.

Boukharine donne, le 13 décembre, sa « dimension théorique » à la campagne. Il dénonce la « révolution permanente » comme fondée sur « une sous-estima­tion » de la paysannerie (formule bientôt rituelle et litanique indéfiniment répétée). Des négociations de Brest-Litovsk à sa proposition de planification économique, Trotsky, affirme Boukharine (qui, en mars 1918, voyait dans la signature de la paix de Brest-Litovsk une trahison de la révo­lution mondiale !), n’a cessé de se tromper.

Staline profite de l’occasion pour annoncer discrètement son invenüon « théorique » : la possibilité d’« édifier le socialisme dans un seul pays », même ruiné et arriéré comme l’Union soviétique… avec le succès que l’avenir démentira.

Jean-Jacques Marie

( 1 ) Staline contre Trotsky. Maspero. 1965. pp. 35-65.

(2) Ibid., pp. 165-166.

Notes de lecture

François-Xavier Coquin, Les Bons caractères (7,10 euros)

C

e livre est la réédition d’un ouvrage de la collection « Que sais-je ? » dont la première édi­tion date de 1962. C’est donc un petit livre par son format mais qui n’est en rien schématique.

Dans un premier chapitre consacré à la Russie à la veille de la révolution, l’auteur dresse un tableau économique, social et poliüque de ce pays, de la révolution de 1905 à la déclaration de guerre. Il montre combien cet immense empire tsariste était « un colosse aux pieds d’argile » en pleine décomposition et comment la guerre mon­diale a précipité sa chute en « imposant aux milieux mêmes les plus modérés de choisir entre le maintien de l’autocratie et le salut de la Russie » (1).

Le deuxième chapitre traite de la révolution de février 1917. Une révoluüon qui commence à Petrograd (2) le 23 février (3) par une manifestation des ouvrières du textile réclamant « du pain » et entraînant des débrayages dans d’autres secteurs ouvriers. Puis, le 24 février, les manifestants défilent aux cris de « A bas l’autocratie ! », « A bas le gouvernement ! », « A bas la guerre ! ». Dès le 25, la grève est générale, et le 27 février, c’est la fraternisation des soldats et des insurgés. Dès le soir du 27 février, le soviet de Petrograd (4) se réunit. La révolution de Février « [a pris] de court les révolutionnaires malgré eux ». Deux pouvoirs s’affrontent alors : le comité provisoire de la Douma qui représente la bourgeoisie libérale et le comité exécutif provisoire des soviets qui représente le peuple « mais aucun [n’ose] s’ériger en pouvoir légal […]. Ainsi naquit une dualité de pouvoirs dont la rivalité allait constituer l’histoire même du nouveau gouvernement provisoire. »

L’histoire de la révolution entre février et octobre 1917, c’est, d’un côté l’histoire des gouvernements provisoires, gouver­nements de coalition, réunissant représen­tants libéraux de la bourgeoisie et les men- chéviks. L’auteur y consacre les chapitres 3 et 4 et montre comment tous ces gouverne­ments provisoires sont incapables de faire ce pour quoi ouvriers et soldats-paysans ont fait la révolution : faire la paix et don­ner la terre aux paysans. Et c’est, d’un autre côté, l’histoire de l’influence grandissante des bolcheviks dans les soviets. Depuis son retour d’exil en avril, Lénine prône ce qui est pour lui la solution afin de résoudre la question du double pouvoir : donner tout le pouvoir aux soviets.

Le dernier chapitre est consacré à la révolution d’Octobre. L’auteur rappelle

  • Toutes les citations en italique sont extraites du livre de François-Xavier Coquin.
  • Le nom de Petrograd s’est substitué au début de la Première Guerre mondiale à celui de Saint- Pétersbourg, jugé de consonance trop germanique. Petrograd prend le nom de Leningrad en 1924 (après la mort de Lénine) avant de reprendre le nom de Saint-Pétersbourg en 1991. En mars 1918, les bolcheviks transfèrent la capitale de la Russie de Petrograd à Moscou.
  • En 1917, le calendrier russe accuse un retard de treize jours sur le calendrier en vigueur dans le reste de l’Europe. Ainsi, le 23 février correspond au 8 mars.
  • Les soviets sont des conseils de représentants ouvriers, paysans et de soldats. Ils sont apparus pendant la révolution de 1905 et renaissent spontanément en 1917.

comment Lénine doit lutter, avec achar­nement, pour convaincre le comité central du Parti bolchevique de préparer la prise du pouvoir. Prise du pouvoir qui a lieu dans la nuit du 24 au 25 octobre, « une nuit historique [qui s’est] déroulée sans violence, sans résistance, sans presque un coup de feu ». Le pouvoir est remis au congrès des soviets qui prend les pre­miers décrets révolutionnaires dont celui sur la « paix immédiate » (5) et le décret sur la terre, et entérine le nouveau gouver­nement « tel que l’avait formé le comité central bolchevique » ; le gouvernement, présidé par Lénine, se compose de vingt- cinq commissaires du peuple qui tous se demandent si ce gouvernement parvien­dra à « battre le record des soixante-douze jours établi par la Commune de Paris ».

Très rapidement se pose la quesüon de la Constituante. Les bolcheviks y sont op­posés mais « l’exigence d’une Constituante [étant] toutefois trop profondément ancrée dans le pays », ils organisent son élecüon. Les bolcheviks y sont minoritaires, et dans son unique séance, la Constituante se pro­nonce contre les mesures révolutionnaires du gouvernement soviéüque ! Ce dernier dissout la Constituante manu militari. « L’unique problème était de choisir entre la dictature du prolétariat et la “démo­cratie”, définie comme une dictature de la bourgeoisie. »

Le livre va jusqu’à la paix de Brest- Litovsk, en mars 1918. L’auteur commence par rappeler les divergences, dès le mois de décembre 1917, au sein des bolcheviks, entre ceux qui, comme Lénine (un peu seul), défendaient l’acceptaüon immédiate de toutes les revendicaüons territoriales de l’Allemagne et de la Turquie, ceux qui, comme Boukharine, prônaient la « guerre révolutionnaire » et par conséquent la reprise des combats, et ceux qui, comme Trotsky, défendaient l’idée de ne pas signer la paix et de ne signer celle-ci que si l’Allemagne rompait l’armistice. C’est cette dernière soluüon qui l’emporta, jusqu’à l’attaque allemande de février, qui précipita la signature du traité de paix. Le livre se termine sur la naissance de T Armée rouge et la guerre civile (été 1918-novembre 1920), dont le nouveau régime sort victorieux. « Ruineuse pour la Russie, la guerre civile avait du moins extirpé jusqu’aux racines de l’ancien régime dont il ne subsistait plus que des vestiges. » D’une lecture aisée, simple sans être jamais simpliste, La Révolution russe, est le livre à lire par tous ceux qui veulent connaître les aspects les plus importants d’un événement majeur du XXe siècle.

Roger Revuz

  • L’armistice avec l’Allemagne est signé le 2 décembre 1917. ce qui signifie F arrêt des combats dans l’attente de la signature d’un traité de paix.

Notes de lecture

Trop jeunes pour mourir, ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914)

Guillaume Davranche

Éditions L’insomniaque-Libertalia, 2014 (20 euros)

T

rop jeunes pour mourir raconte cinq années méconnues du mou­vement ouvrier français et plus particulièrement du mouvement libertaire de 1909 à la déclaration de guerre en août 1914.

S’appuyant sur le dépouillement d’archives policières (1) et la presse syndicale et anarchiste de l’époque, Guillaume Davranche dresse un tableau vivant du mouvement ouvrier de cette période. C’est une époque d’intense lutte des classes qui voit se multiplier les grèves, dont celle des postiers en 1909, qui se termine par une défaite et la radiation de 700 postiers. Elle est suivie d’une vague de sabotages des lignes télégraphiques – Mam’zelle cisaille entre en action – qui touche cinquante départements, dans le but de contraindre le gouvernement à les réintégrer. En 1910, la CGT mène campagne contre le projet de retraites ouvrières par capitalisation, projet défendu par le Parti socialiste (2). L’ouvrage nous fait vivre les grèves, avec leur chasse aux « renards » (3) à qui on réserve la « chaussette à clous » (les coups de pied) et la « machine à bosseler » (les coups de poings) ; la solidarité avec l’organisation des « soupes communistes » ; les meetings monstres qui peuvent réunir plusieurs milliers de participants et où, à une époque où la sonorisation n’existe pas, on dresse plusieurs tribunes afin que le maximum de participants puisse entendre le discours des différents orateurs. La notion d’action directe prend corps quand l’auteur décrit les militants de la CGT brisant les vitrines des commerces qui s’obstinent à fermer trop tard le soir ou à ouvrir le dimanche ! L’ouvrage raconte également la lutte des ménagères contre la vie chère et consacre plusieurs pages à la figure haute en couleurs du libertaire Georges Cochon, principal animateur de l’Union syndicale des locataires, qui, alliant action directe et médiatisation, aime jouer des tours de…

  • Dans les archives policières, on trouve beaucoup de rapports écrits par les mouchards qui infiltraient la CGT et les organisations anarchistes. « A condition d’y faire le tri, leur production [constitue], 50 ans plus tard, un gisement d’informations inestimable pour les historiens », Guillaume Davranche, p. 352.
  • Le Parti socialiste, dont le nom exact est Parti socialiste unifié, est fondé en 1905. Il est la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO). D’après Guillaume Davranche, le sigle SFIO est rarement utilisé avant 1914. Dans les milieux militants socialistes on parlait également de F Unité. Par dérision, les anarchistes parlaient du Parti socialiste umifié.
  • « Renard » est le terme le plus utilisé à l’époque pour désigner les « briseurs de grève », le terme de « jaunes » étant alors plutôt réservé aux membres des syndicats contrôlés par les patrons dans le but de contrer les grèves.

Cochon aux propriétaires ! Militer dans les rangs syndicalistes révolutionnaires et anarchistes expose en permanence à la répression : l’arrestation, les procès et la prison… ou l’exil vers la Suisse ou la Belgique pour y échapper.

Syndicalistes révolutionnaires et anarchistes- syndicalistes

Souvent, quand on évoque l’histoire de la CGT avant 1914, on a tendance à user des vocables anarchistes-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires l’un pour l’autre. L’un des objecüfs de Trop jeunes pour mourir est de montrer que les deux termes n’étaient pas totalement syno­nymes.

Avant 1914, la CGT est divisée entre une tendance réformiste, pour qui le syn­dicat doit se limiter à l’action corpora­tive ; une tendance guesdiste, partisane de l’unité organique avec le Parti socialiste et opposée à la grève générale ; et une ten­dance syndicaliste révolutionnaire, anti­militariste, antipatriote et antiparlemen­taire, partisane de l’action directe et de la grève générale. Cette dernière est ma­joritaire au comité confédéral de la CGT. Les syndicalistes révolutionnaires comme Monatte, Merrheim ou Griffuelhes sont de sensibilité libertaire, mais pour eux, le syndicat se suffit à lui-même. Mais dans la CGT, au sein de la tendance syndica­liste révolutionnaire (mais plutôt dans les structures de base du syndicat), on trouve également des militants anarchistes-syn­dicalistes, pour qui une organisation po­litique anarchiste est nécessaire en com­plément de l’acüon syndicale. Jusqu’en 1913, les uns et les autres sont sur la même ligne politique, mais confrontée à la ré­pression, la direcüon confédérale amorce une « rectification de ür » en annonçant son intenüon de davantage se consacrer à l’action corporative, ce qui provoque une crise avec les anarchistes.

Les anarchistes individualistes consti­tuent une autre tendance de la mouvance anarchiste, à l’époque en pleine déliques­cence. L’Anarchie est leur hebdomadaire de référence. Les individualistes sont opposés à toute forme d’organisation poliüque, en revanche, ils ne sont pas opposés à l’illégalisme, certains étant même adeptes du « cambriolage et du browning »… comme ceux qui prendront part à l’aventure de la bande à Bonnot, les « bandits tragiques » à qui Guillaume Davranche consacre deux chapitres en montrant que les criüques les plus sévères sur les dérives de l’individualisme vinrent des anarchistes-syndicalistes.

Plusieurs chapitres sont consacrés à la genèse d’une organisation anarchiste. En 1910, sous l’impulsion de Gustave Hervé, il est quesüon de fonder un Parti révolutionnaire regroupant les socialistes refusant l’orientation réformiste du Parti socialiste et les anarchistes. A cette occasion, Guillaume Davranche réévalue le rôle joué par Gustave Hervé dans le mouvement ouvrier. Gustave Hervé sombra dans l’Union sacrée en 1914 et évolua vers l’extrême droite par la suite, et les historiens ont souvent tendance à évaluer son action d’avant 1914 au regard de son évolution politique ultérieure. Mais en 1910 il appartient à la tendance insurrectionnelle du parti socialiste, une tendance très minoritaire, mais avec La Guerre sociale, hebdomadaire qu’il a fondé en 1906, Gustave Hervé exerce une réelle influence sur les syndicalistes révolutionnaires de la CGT… tout en agaçant certains de ses dirigeants comme Victor Griffuelhes pour qui Hervé n’était qu’un « braillard ».

La Guerre sociale défend des posiüons antiparlementaires, antimilitaristes et anüpatriotes, Hervé signe ses articles Le Sans-Patrie. Son bras droit à La Guerre sociale est l’anarchiste Miguel Almereyda. En 1910, une campagne pour l’abstenüon aux élecüons législaüves organisée par les anarchistes et soutenue par La Guerre sociale est un succès quantitaüf et qualitaüf. Pour Guillaume Davranche, elle fut un « tremplin vers l’organisation des forces révolutionnaires ».

Mais, au printemps 1911, Gustave Hervé « rectifie son tir », aujourd’hui on dirait qu’il se « recentre ». Il abandonne ses positions antimilitaristes et prône dorénavant l’union PS-CGT… C’est la guerre ouverte avec les anarchistes et la fin de la perspective d’un parti révolu­tionnaire regroupant socialistes révolu­tionnaires et anarchistes. En 1910, ces derniers fondent la Fédération révolu­tionnaire communiste, qui devient, en 1912, la Fédération communiste anar­chiste (FCA), forte de 1 000 militants ouvriers, jeunes pour la plupart. En 1913, un congrès national anarchiste achève F unification de tous les groupes anar­chistes, la nouvelle organisation prend le nom de Fédération communiste anar­chiste révolutionnaire et adopte un mani­feste qui commence par une « répudia­tion de l’individualisme ».

Les débats dans le mouvement ouvrier

Tout au long des 540 pages de l’ou­vrage, Guillaume Davranche nous fait vivre les débats qui agitent le mouvement ouvrier de l’époque. Ainsi celui sur la place des femmes, dans un mouvement ouvrier essentiellement masculin ; en 1898, à Rennes, se tient le dernier congrès de la CGT à adopter une résolution contre le travail féminin. Ensuite, la CGT luttera pour l’égalité des salaires entre hommes et femmes. Ees ouvriers sont encouragés par les militants à amener leur femme aux réu­nions syndicales. Dans certains syndicats, les résistances sont très fortes. En 1913, l’affaire Gouriau ébranle la CGT. Emma Gouriau est typographe comme son mari, syndiqué à la Fédération du Livre. Mais cette dernière refuse l’adhésion d’Emma au syndicat et exclut son mari, militant depuis vingt ans… parce qu’il laisse tra­vailler sa femme ! Face à l’opposition de certains syndicats d’accepter les femmes, la question de fonder des syndicats de femmes sera posée. La syndicalisation des femmes était inscrite à l’ordre du jour du congrès confédéral de la CGT à Grenoble prévu en septembre 1914 mais la guerre interrompit le processus.

Autre sujet qui provoque de violentes polémiques dans la CGT : celui sur le fonctionnarisme, autrement dit les per­manents dans les syndicats. Il oppose les anarchistes qui veulent la rotation auto­matique des permanents… et ceux qui sont contre en arguant que les syndicats ne disposent pas suffisamment de mili­tants capables ou tout simplement de mi­litants prêts à accepter des responsabilités.

Trop jeunes pour mourir raconte aus­si la pénétration de l’antisémitisme dans le mouvement ouvrier avec l’évolution d’Emile Janvion et d’Emile Pataud, diri­geants de la CGT, tous les deux militants libertaires qui évoluent à partir de 1911 vers l’antisémitisme. Cette dérive condui­ra Emile Janvion à rejoindre l’Action française.

Un mouvement ouvrier antimilitariste

L’antimilitarisme est une préoccupa­tion majeure des syndicalistes révolu­tionnaires et des anarchistes. L’ouvrage raconte, avec beaucoup de détails, la lutte contre la guerre et le militarisme. Ainsi, pour soutenir financièrement les jeunes ouvriers appelés sous les drapeaux, les syndicats organisent le sou du soldat. Il s’agit de leur envoyer un petit pécule… accompagné de propagande antimilita­riste. La répression s’abat sur les jeunes soldats accusés de propagande antimilita­riste, ils sont envoyés à Biribi, terme qui désigne l’ensemble des structures disci­plinaires et pénitentiaires d’Afrique du Nord. Les 10 000 à 15 000 condamnés y sont soumis aux pires sévices. La suppres­sion des bagnes militaires a été une reven­dication constante du mouvement ouvrier dans cette période.

Le débat est parfois vif entre les anar­chistes qui poussent à l’insoumission et à la désertion et ceux qui, dans la CGT, mènent d’abord une propagande contre Tutilisation de l’armée contre les grèves. En 1913, dans un contexte de tensions internationales, le mouvement ouvrier mène campagne contre la « loi des trois ans », loi qui doit faire passer le service militaire de deux à trois ans. A cette oc­casion, les anarchistes de la FCA éditent un manuel insurrectionnel, « En cas de guerre », dans lequel ils prônent, en cas de mobilisation, le sabotage des lignes de communication, de l’électricité et dans lequel ils expliquent qu’il faudra arrê­ter les rotatives de la presse bourgeoise et prévoir d’éliminer physiquement, préfets, ministres et autres officiers su­périeurs ! Le gouvernement, pour parer à un éventuel sabotage de la mobilisa­tion, met en place le Carnet B, fichier de 15 000 militants (4) qu’il faudra arrêter et enfermer dans des « camps de concen­tration » (sic) en cas de mobilisation.

La loi des trois ans ayant finalement été adoptée, elle a pour conséquence de maintenir une génération un an de plus sous les drapeaux… et ainsi de provo­quer une pénurie de main-d’œuvre que le patronat s’empresse de combler en faisant appel à la main-d’œuvre étrangère. Face à la montée du nationalisme, les risques de rejet xénophobe des ouvriers étrangers sont grands. La CGT va tenter de syndi­quer les ouvriers étrangers pour empêcher une pression à la baisse des salaires. Elle demandera aux syndicats étrangers de dissuader l’émigration en France, mais certains militants condamnèrent cette pro­position en la jugeant étroitement protec­tionniste.

De la grève générale à l’Union sacrée

Le dernier chapitre de l’ouvrage est consacré aux « dix journées drama­tiques » du 25 juillet au 4 août 1914 qui virent la quasi-totalité du mouvement ouvrier sombrer dans l’Union sacrée et re­nier les engagements pris dans les congrès d’avant-guerre. Nous revivons ces instants dramatiques où les militants vivent dans la hantise de voir le Carnet B appliqué. Guillaume Davranche nous montre toute la complexité du processus qui conduira à l’acceptation de l’Union sacrée. Pour lui, Jaurès et les socialistes se sont fait « enfumer » par le président du Conseil Viviani, ex-socialiste, ex-propagandiste de la grève générale, qui leur a assuré que le gouvernement œuvrait pour la paix alors qu’il n’en était rien. Le 28 juillet, la CGT publie un manifeste dans lequel il n’est plus question de grève générale mais « pour la première fois, en soulignant la responsabilité de VAutriche, la CGT choi­sit son camp dans le conflit qui se pré­pare ». Le 31 juillet, c’est l’assassinat de Jaurès. A son enterrement, Léon Jouhaux, secrétaire général de la CGT, lui rend un vibrant hommage… et se rallie à T Union sacrée. Il est applaudi par Maurice Barrés, le chantre du nationalisme revanchard.

Trop jeunes pour mourir est un livre dense et foisonnant qui sait tenir le lecteur en haleine tout au long de ses 540 pages illustrées de dessins ürés de la presse militante de l’époque, essentiellement de La Guerre sociale mais également de L’Humanité, de L’Anarchie et des Temps nouveaux, autre hebdomadaire anarchiste. Une table des matières et un index extrê­mement détaillés permettent de retrouver facilement une information. La consulta­tion du blog (5) de Guillaume Davranche complète utilement et agréablement la lecture de son livre.

Roger Revuz

  • Guillaume Davranche cite ce chiffre d’après L’Humanité du 14 mars 1912. mais, dans une note de bas de page, il précise qu’il n’y en aurait eu que 1 771. selon un témoignage au procès Malvy en 1918 (p. 354).
  • Tropjeunespouimoum.com

Note de lecture

Notes de lecture

Je n’irai pas !

Mémoires d’un insoumis

Eugène Cotte

Éditions La ville brûle ( 15 euros)

C

’est en août et septembre 1916, alors qu’il est soigné dans un hôpital de Normandie, que le jeune soldat Eugène Cotte, qui sait qu’il va bientôt repartir au front, écrit ses Mémoires (1), pour, dit-il « plus […] me les remémorer moi-même que pour les faire connaître ».

Ces Mémoires se révèlent passionnants à plus d’un titre. Eugène Cotte naît en 1889 dans un village du Loiret, dans une famille de paysans pauvres. Dans cette famille, la mère est très croyante et tout naturellement, Eugène fait sa première communion, mais son père est républicain parce que, dit-il, « les républicains sont anticléricaux et que mon père n ’aime pas les curés ». Il quitte l’école à 12 ans après avoir obtenu son certificat d’études, mais la soif d’apprendre ne le quitte pas. Il lit beaucoup.

Il trouve du travail comme ouvrier agricole. Il s’intéresse très tôt à la question sociale. Il est d’abord attiré par les socialistes, il lit L’Humanité, commande des brochures à une librairie socialiste de Paris, dont Le Collectivisme de Jules Guesde. Puis il découvre la doctrine anarchiste en lisant Les Temps nouveaux, journal de référence de l’anarchisme à l’époque, mais également L’Anarchie, journal des anarchistes individualistes dont il ne partage pas, cependant, les idées. Ce n’est pas le moindre intérêt de ces Mémoires que de montrer la pénétration des idées révolutionnaires dans les campagnes, loin des grands centres urbains. Certes, ces idées demeurent minoritaires dans un milieu encore très conservateur et encore largement sous l’emprise idéologique de l’Église catholique.

Eugène Cotte insoumis

Au début du XXe siècle, l’antimilita­risme et l’antipatriotisme sont des thèmes importants de propagande des milieux anarchistes, des socialistes insurrection­nels de Gustave Hervé, et de la CGT. Cette dernière diffuse depuis 1901 le Nouveau Manuel du soldat, dans le­quel elle propose aux jeunes ouvriers conscients deux atütudes quand ils sont appelés pour leur service militaire dans l’armée bourgeoise : soit l’insoumis­sion ou la déserüon (2), et donc l’exil en Suisse ou en Belgique, soit d’effectuer leur service militaire, mais pour y faire de la propagande antimilitariste. Très peu de jeunes choisissent l’insoumission ou la désertion car cela se révèle très difficile à vivre et les dirigeants cégéüstes et anar­chistes encouragent plutôt la deuxième soluüon. En 1909, Eugène Cotte, lui,

( 1 ) Ecrit en 1916. le manuscrit fut découvert à la mort d’Eugène Cotte en 1976. De nombreuses années plus tard, la fille d’Eugène Cotte le confia à Philippe Woims qui signe l’avant-propos du livre.

  • On est insoumis quand on refuse de devenir’ soldat et on est déserteur quand, soldat, on décide d’abandonner son poste. choisit l’insoumission car il ne comprend pas que l’on puisse faire de la propagande antimilitariste à la caserne ; c’est, écrit-il, « semblable à quelqu’un qui ferait de la propagande anti-alcoolique au bistrot ».

Insoumis, Eugène s’exile en Suisse francophone où il trouve du travail comme ouvrier dans le bâtiment, mais il fait l’erreur de revenir en France et se fait arrêter à Lyon, lors d’un banal contrôle d’identité. Il se retrouve en prison dans cette ville, en sort en mai 1913 pour rejoindre le 17e régiment d’infanterie à Gap pour y faire son service militaire de deux ans (3). Il choisit de faire une grève de la faim secrète afin de se faire réformer. Il cesse de s’alimenter, il dépérit et, en octobre 1913, après six mois à la caserne, il est réformé !

Eugène Cotte mobilisé

Il rentre chez lui dans le Loiret… et neuf mois plus tard, la guerre éclate. Réformé, il n’est pas mobilisable, mais, en septembre 1914, pour combler les pertes énorme du premier mois de la guerre, un décret ministériel décide de passer en revue tous les réformés et les exemptés. Eugène Cotte est alors déclaré « bon pour le service armé ». Et lui, l’insoumis qui n’avait pas craint l’exil et risqué sa vie pour se faire réformer, accepte de partir et se rallie à la Défense nationale. Il écrit en partie ses Mémoires pour justifier son choix. « Malgré mon aversion pour la guerre, je ne pouvais admettre l’invasion et malgré les fautes de nos dirigean ts, qui n’avaient pas su ou pas voulu éviter le conflit, je ne voyais qu’une chose à faire immédiatement : refouler l’étranger : on s’expliquerait avec les responsables en­suite. »

Eugène Cotte, qui n’est qu’un simple militant de base, avance aussi la nécessi­té pour les anarchistes de ne pas « aban­donner le peuple et se défiler au moment où celui-ci avait à supporter de si rudes épreuves. […] Ils préféraient partager ses souffrances et s’exposer comme tout le monde, autant pour garder la confiance du peuple que pour ne pas paraître lâches à ses yeux. » Rallié à la Défense naüonale, Cotte n’est cependant pas un renégat, à aucun moment il ne tombe dans le pan­neau patriotique, il continue à réfléchir en termes de classes. Pour lui, la guerre est une guerre impérialiste dont il ne sortira rien de bon pour les ouvriers et les gens du peuple, « c’est la souffrance pendant la guerre et la misère en perspective une fois la paix rétablie ! ». Il est envoyé avec le corps expéditionnaire français dans les Dardanelles, puis son régiment est rapa­trié en France où, en juillet 1916, il par­ticipe à l’offensive sur la Somme. Cotte est blessé et transféré dans un hôpital de Normandie, c’est là qu’il va écrire ses Mémoires.

Je n’irai pas ! Mémoires d’un insoumis est un livre d’une grande qualité littéraire. Eugène Cotte possède un sens aigu de l’observation et décrit avec un grand pouvoir évocateur les paysages et les mœurs paysannes et ouvrières de son époque. Il excelle également à dépeindre les comportements des gens qu’il fréquente, ouvriers, patrons, soldats, sous-officiers et officiers. Par ailleurs, tout au long de son récit, on est frappé par la modernité des thèmes qu’il évoque. Ainsi, sur la question du mariage, il prône l’union libre, « deux êtres qui s’aiment n’ont pas besoin de la permission légale donnée par le maire pour vivre ensemble à leur guise ». De même à propos de l’éducation des enfants, il écrit : « [Ils] ne doivent pas avoir à souffrir de l’autorité paternelle ou maternelle et doivent être élevés avec douceur et guidés, éclairés et instruits dans la vie où ils entrent, écartés des mauvais penchants plutôt par persuasion que par con train te et retenus par 1 ’ amour de leurs parents que par la crainte. » A une époque où elle est combattue par la morale et sévèrement réprimée par la loi, il défend la contraception : « La science met aujourd’hui les femmes à même de n ’être mère que si elles le désirent. La liberté dans la maternité comme dans l’amour. »

Guillaume Davranche, l’auteur de Mourir trop jeunes, signe l’introduction et s’est chargé de l’appareil critique pour éclairer et contextualiser certains propos d’Eugène Cotte.

Roger Revuz

( 3 ) En fait, à ce moment-là. une loi vient d’être votée qui porte à trois ans la durée du service militaire.

Chronique des falsifications

Chronique des falsifications

1ère des faussaires…

E

n 2002, l’historien Pierre Miquel publiait Les Mensonges de l’histoire. « En histoire, écrivait-t-il dans la première ligne de son avant-propos, le mensonge est l ’activité la mieux partagée. » Au cas où le lecteur n’aurait pas bien compris, il donnait ensuite comme titre à son premier chapitre une phrase limpide : « L’histoire ment comme elle respire » et précisait à l’intention des esprits lents : « Elle ment sans vergogne. »

Si la propagande éhontée à laquelle donnent lieu les Croisades ou l’épopée de Jeanne d’Arc n’ont guère de portée dans le monde actuel, il n’en est pas de même des mensonges dont l’histoire contemporaine regorge car ils ont un effet politique dans le monde d’aujourd’hui. Depuis leur premier numéro, les Cahiers du mouvement ouvrier se sont attachés dans leur chronique des falsiiications à débusquer certaines des plus grosses, certaines seulement car il faudrait des volumes entiers pour les traquer toutes.

Quelles sont les plus énormes ? Le lecteur n’a que l’embarras du choix : les quatre-vingts députés français héroïques, qui en juin 1940, auraient fermement dit non à Pétain… et s’en sont bien gardé (sauf une minuscule poignée) puis ont fabriqué une légende complaisante ; les affabulations ou fantaisies de Jacques Attali qui, par exemple, découvre des insurrections communistes conjointes à Moscou et à Berlin en juin 1917 (ainsi, le Parti communiste allemand aurait organisé une insurrection dix-huit mois avant sa fondation lin décembre 1918) ou celles d’Arkadi Vaksberg qui attribue à Lénine la gestion d’un laboratoire de poisons placé sous le contrôle de son redoutable secrétariat… composé exclusivement de dactylos et de sa propre épouse, ou celles d’un universitaire américain fou furieux qui, pour défendre Staline contre Khrouchtchev et son rapport « secret », approuve la déportation des peuples du Caucase en 1943-1944 qu’il présente comme une mesure humaniste, les affabulations innombrables de Stéphane Courtois, les délires sur les bolcheviks et l’argent allemand… ou américain (sic !), ou le culot des autorités lituanienne qui ont osé ouvrir à Vilnius un mémorial du génocide imaginaire du peuple lituanien prétendument commis par l’URSS… mais ne soufflent mot du génocide réel des juifs lituaniens réalisé avec la participation très active des nationalistes lituaniens, sans parler des pesantes digressions de la très poutinienne « historienne » russe Natalia Narochnitskaïa qui prétend que la politique impérialiste et belliciste de George Bush aurait été inspirée par les trotskystes américains infiltrés dans la direction du Parti républicain à qui ils auraient dicté, selon cette dame, cette version… de la révolution permanente.

Ce ne sont là que quelques petites pépites des falsifications signalées dans les soixante et onze numéros des Cahiers du mouvement ouvrier et dont la liste suit.

Rémy Janneau

Les compétences contre les connaissances : brèves réflexions sur les nouveaux programmes d’histoire de collège

Les compétences contre les connaissances : brèves réflexions sur les nouveaux programmes d’histoire de collège (d par Jean-Guillaume Lanuque

I

l y a trois ans, nous avions proposé une contribution dans les Cahiers du mouvement ouvrier au sujet des pro­grammes d’histoire et de géographie de collège récemment entrés en applica­tion (2). La mise en place de la réforme du collège à compter de la rentrée 2016, contre l’opposition de la majorité des personnels, rappelons-le, s’est accompa­gnée de l’imposition de programmes une nouvelle fois remaniés, repensés même, dans une logique « auriculaire », pour reprendre le terme utilisé par le minis­tère. Derrière un jargon pseudo-savant, il s’agissait en réalité de justifier un fait sans précédent : l’entrée en vigueur de programmes nouveaux pour les quatre ni­veaux du collège durant la même année scolaire. Au-delà de la masse de travail que cela impose aux enseignants, la cohé­rence prétendue est mise à mal du simple fait que les élèves, à l’exclusion des si­xièmes, basculent brutalement d’un pro­gramme à l’autre, sans passage progres­sif de niveau à niveau. Deux nouveautés viennent également complexifier la ges­tion d’une progression des chapitres : l’accompagnement personnalisé, utile pour travailler la méthodologie mais qui est obligatoirement pris sur les heures de cours, et les enseignements pratiques in­terdisciplinaires, réincarnation des itiné­raires de découvertes mis en place sous le gouvernement Jospin. Il s’agit, selon les dires du ministère, de permettre la réus­site de tous les élèves en axant l’enseigne­ment sur une réalisation concrète à travers le croisement de plusieurs disciplines. En réalité, les heures nécessaires à ce travail sont prises là aussi sur les cours, et des études (non citées par le ministère, bien sûr) insistent sur la plus grande difficulté, pour des élèves déjà faibles, de maîtriser le principe de l’interdisciplinarité…

L’un des changements majeurs de ces nouveaux programmes, qui s’apparente à un renforcement d’une mutation engagée dans la décennie précédente, concerne les compétences. Sous prétexte d’un alignement des exigences scolaires françaises sur celles des autres pays européens et des membres de l’OCDE, les compétences sont désormais au cœur de l’enseignement (3). Au point, pour

(!) Merci à Virginie et Brice, mes collègues, pour les discussions que nous avons menées et qui ont servi à alimenter la réflexion de cet article.

  • « L’histoire éclatée. Retour critique sur les nouveaux programmes d’histoire de collège », Cahiers du mouvement ouvrier n° 57, premier trimestre 2013.
  • Pour un regard critique sur cette évolution, je renvoie au livre d’Angélique del Rey, A L’Ecole des compétences. De l’éducation à la fabrique de l’élève performant, Paris, La Découverte, 2010, dont j’ai proposé une recension sur le blog de Dissidences : https://dissidences.hypotheses.org/2512 certains inspecteurs, que les matières comme l’histoire et la géographie ne sont finalement que des prétextes pour l’acquisition des compétences ! Le nouveau brevet illustre le terminus post quem de cette évolution. Dans les sujets zéro qui ont été diffusés, les questions sont principalement centrées sur des savoir-faire, lecture et compréhension de documents, les connaissances concrètes étant réduites à la portion congrue. Rien d’étonnant, puisque les instructions officielles à suivre par les enseignants ne fournissent plus, comme autrefois, des repères historiques ou géographiques précis, que devaient maîtriser tous les collégiens de France. A terme, on peut se demander si l’apprentissage ne sera pas lui-même abandonné, sous prétexte de l’accessibilité aisée à toutes les connaissances possibles par le numérique (4)… en oubliant que la maîtrise d’un minimum de connaissances est indispensable à la compréhension indépendante de situations ou de textes, sans parler de toute recherche à effectuer sur Internet.

Si l’on se penche à présent sur les ins­tructions officielles proprement dites (5), plus sommaires on l’a dit que pour les changements antérieurs, on remarque que si des sujets disparaissent, d’autres font leur retour. C’est par exemple le cas de la préhistoire, réintégrée en classe de sixième. Pour l’étude des civilisations antiques – grecque, romaine et juive -, l’accent est mis sur la dimension reli­gieuse, un axe que l’on peut trouver en partie réducteur et exclusif, là où les pre­miers chapitres de l’année, justement, sur les premières migrations, la révolution agricole et la naissance des villes, Etats et écritures présentent une grande cohérence et permettent de bien poser les bases de l’évolution humaine. L’ouverture vers les civilisations extra-européennes (ou extra-occidentales), permise par les pro­grammes antérieurs, marque par contre le pas : la Chine des Han n’est traitée que par le biais de ses relations avec l’Empire romain, et l’Inde des Gupta s’évanouit totalement. De même, en cinquième, l’Afrique au Moyen Âge, l’une des nou­veautés les plus louables des précédents programmes, puisqu’offrant une entrée vers rhistoire globale et mondiale, a été abandonnée ; la seule ouverture décelable, on la trouve dans le thème du monde à l’époque de Charles Quint et Soliman le Magnifique, dans lequel s’intégrent les grandes découvertes, et qui peut permettre d’offrir un aperçu d’histoire globale. On retrouve d’ailleurs, dans l’étude des empires musulman et chrétien du Moyen Âge, le prisme d’abord religieux et poli­tique, au détriment d’une approche plus socio-économique, plus portée sur la vie quotidienne des populations, également.

Mais le plus scandaleux, on le trouve en classe de quatrième. La Révolution française, qui avait déjà connu une cure d’amaigrissement, est désormais sque­lettique. La révolution américaine, qui la précédait traditionnellement dans l’étude, est pour sa part passée par pertes et pro­fits, sauf si on choisit de replacer la Révo­lution française dans le cadre général des « révolutions atlantiques » (où elle n’aura de toute façon droit qu’à une rapide men­tion). On ne doit en effet aborder la Grande Révolution que par le biais de ses acquis, et la seule date exigible pour les élèves est celle de… 1789 ! Plus de récit de la Révolution, plus d’analyse de ses grandes étapes, on assiste là à la conclusion de la revisitation de la Révolution par l’école furetienne : l’essentiel est mis en place en 1789, à commencer par la sacro-sainte Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, érigée en absolu intangible (avec sa défense du droit à la propriété, bien sûr), alors que l’on sait pertinemment, pour nous en tenir à un unique exemple, que l’abolition des privilèges du 4 août 1789 ne fut achevée qu’avec la Conven­tion. La tentation est grande d’interpré­ter celle quasi-disparition comme une volonté d’évacuer tout modèle révolution­naire potentiellement dangereux, au profit d’une conception de l’histoire idéaliste et non matérialiste. A la place, un des thèmes demandé cette même année de quatrième

  • Sur ce sujet, voir l’ouvrage fort intéressant de Philippe Bihouix et Karine Mauvilly, Le Désastre de l’école numérique. Plaidoyer pour une école sans écran, Paris, Seuil, 2016, chroniqué sur le blog de Dissidences.
  • Elles sont accessibles à toute personne intéressée sur le site Eduscol, sachant que les programmes de sixième font partie du cycle 3, et ceux de cinquième, quatrième et troisième du cycle 4. est « Une difficile conquête : voter de 1815 à 1870 » ; on appréciera tout parti­culièrement la date butoir, qui permet de ne pas inclure la Commune de Paris dans l’approche. Quant à la révolution russe, dont nous allons bientôt marquer le cente­naire, elle n’est finalement que le produit de la guerre (ses « conditions sont instal­lées par la guerre totale »), une vision pour le moins réductrice, et en dehors de la prise du pouvoir par les bolcheviks, ne doit être abordée que par la mise en place du « communisme soviétique stalinien […] au cours des années 1920 ».

En mettant en perspective programmes d’histoire et programmes de géographie (ceux d’enseignement moral et civique mériteraient dans ce cadre d’être éga­lement analysés), on a une vision bien précise du monde que les autorités sou­haitent transmettre à la jeunesse : une centralité du fait religieux, qui permet de comprendre en partie le monde qui nous entoure et en explique les conflits (pro­gramme de sixième) ; une mondialisation avec quelques défauts, mais qui permet finalement une forme d’union mondiale, le changement global commandant d’ailleurs, non de lutter contre, mais de « s’adapter » (programme de cinquième) ; une trajectoire historique qui ignore pour l’essentiel les bifurcations, les possibles non advenus, au profit d’un apprenüssage, parfois long et douloureux, du « vivre ensemble », du système de la démocratie parlementaire, de la tolérance et du respect de l’autre (y compris si cet autre est plus riche et plus puissant que soi, bien sûr). Ironie du sort, le chapitre de géographie de quatrième des précédents programmes, dans lequel on devait analyser le fonction­nement d’une entreprise transnationale, a été retiré : sans doute le dévoilement de la réalité, celle de la gesüon d’une entreprise et de la recherche des coûts les plus bas, au prix d’une exploitation plus poussée de la main-d’œuvre, ne plaisait-il pas à tout le monde…

Tous ces éléments, auxquels s’ajoute, en cette séquence électorale présiden­tielle, le souhait manifesté par le can­didat de la droite, François Fillon, de revenir au « roman national » dans des programmes d’histoire qui seraient re­fondus alors qu’ils viennent juste d’être modifiés, manifestent un réel mépris pour la profession. Il faut donc espérer que les syndicats et les associaüons qui la repré­sentent se mobilisent, d’une part pour manifester le refus d’un tel fonctionne­ment exclusivement descendant, d’autre part pour initier, pourquoi pas, des états généraux de l’enseignement de l’histoire. F’occasion d’avancer des proposiüons fortes, en particulier sur la conception des programmes : non pas, comme le défend François Fillon, à élaborer par des acadé­miciens et des universitaires, mais par les enseignants du secondaire eux-mêmes, avec consultation des historiens en poste à l’Université. Une façon de renverser la logique et les priorités.

Jean-Guillaume Lanuque

Chronique des falsifications