Les girouettes politiques

Vadim Rogovine

Question : La transformation de nos principaux idéologues du communisme en anticommunistes acharnés reste jusqu’à présent une énigme pour beaucoup. Comment des gens, qui ont passé de longues années au pouvoir et servi avec dévouement les idéaux socialistes, ont-ils pu en un instant changer radicalement d’opinion ? On peut, certes, comprendre l’évolution d’un jeune homme qui cherche et modifie ses convictions. Mais comment expliquer cette « conversion » en masse, ces palinodies de gens d’âge respectable, d’idéologues communistes de l’envergure de Iakovlev, Eltsine, Chevarnadze et tant d’autres ?

V.Z. Rogovine : Le phénomène, vu de l’extérieur, peut effectivement paraître étonnant. Il ne s’était encore jamais produit dans l’histoire à une telle échelle. On peut évoquer une girouette politique comme Fouché, jacobin devenu ministre de Napoléon, puis du roi (chemin brillamment décrit par Stéphane Zweig). Dans notre histoire récente, on peut y rattacher par exemple les mencheviks de droite, Andreï Vychinski et David Zaslavski qui, après avoir violemment dénoncé le bolchevisme, l’ont défendu avec ardeur quand le stalinisme triomphait. Mais cela peut s’expliquer. Staline, au milieu des années 30, a réalisé dans le pays une contre révolution antibolchevique, ne conservant qu’une phraséologie pseudo-marxiste pour en camoufler la nature. Pour beaucoup c’était évident déjà à l’époque. En témoignent les écrits du français André Gide, du philosophe émigré Fedotov et d’autres.

Aux procès politiques des années 30, les vieux bolcheviks étaient accusés de vouloir restaurer le capitalisme, d’être des contre-révolutionnaires, etc. Mais pour convaincre des millions de gens, dans notre pays et à l’étranger qu’une telle dégénérescence était possible, il a fallu les efforts colossaux de la machine de propagande stalinienne et un système de torture digne de l’inquisition.

Aujourd’hui cette dégénérescence est devenue réalité. Et ce qui était une honte pour les bolcheviks des années 30 est devenu un sujet de fierté pour le haut bureaucrate du parti à la fin des années 80.

En fait il n’est pas très difficile d’expliquer cette dégénérescence, si l’on connaît notre histoire. Pour instaurer son nouveau régime, Staline a presque totalement exterminé deux générations de vrais bolcheviks. Non seulement ils ont été physiquement liquidés, mais Staline a réussi à éradiquer de la conscience populaire l’esprit, la mentalité bolchevique. Une nouvelle génération a succédé à celle qui avait été anéantie, une génération de tout jeunes gens, sans aucun passé politique. Des exécutants consciencieux, capables d’une obéissance absolue et prêts à effectuer docilement toute injonction du chef, sans trop réfléchir à sa validité, son caractère moral ou immoral. Ils étaient totalement redevables à Staline de leur accession au pouvoir et de tous les biens et privilèges qui en découlaient. Le dévouement de cette génération à Staline était cimenté par le sang des milliers de victimes du régime d’inquisition, de la lutte contre l’opposition. C’est pourquoi jamais aucun d’eux n’a eu l’intérêt ou le désir de démasquer totalement Staline, n’a voulu démêler les vraies raisons de la lutte dramatique dans le parti, rétablir la vérité historique.

Les protégés de Staline se sont maintenus presque un demi-siècle au pouvoir. Ils ne voulaient absolument pas céder la place aux plus jeunes. Pendant la période de la stagnation, si quelques-uns ont pu parvenir jusqu’aux sommets du pouvoir, c’est qu’ils s’étaient distingués par la souplesse de leur échine, leur absence de principes, leur hypocrisie. C’étaient les qualités requises par le système pour gravir les échelons du pouvoir. Telles étaient les règles du jeu. Je me souviens comment, en 1976, beaucoup n’en croyaient pas leurs yeux en lisant le discours adressé à Brejnev par Chevarnadze au XXV° congrès du PCUS. Son panégyrique était si obséquieux que même des gens habitués à louer le premier personnage de l’Etat l’ont trouvé tout simplement indécent. Le trait le plus intolérable de notre régime – la toute-puissance du « Premier » – s’est maintenu jusqu’à nos jours.

Deux ans et demi après la perestroïka, au plénum d’Octobre, il a suffi d’une remarque critique à l’adresse du secrétaire général dans l’intervention confuse d’un délégué, pour que celui-ci soit violemment dénoncé par les 26 membres du comité central et quasiment traité d’ennemi du parti. Le plus grand crime d’Eltsine fut d’avoir dit que certains louaient exagérément le nouveau secrétaire général. Telle était la mesure de l’audace de Eltsine et la mesure des principes de ceux qui le soutiennent aujourd’hui. A peine un culte s’était-il éteint, celui de Gorbatchev, qu’un autre prenait son essor, celui de Eltsine que les mêmes s’employèrent à louer avec ardeur.

La mentalité bolchevique, comme je l’ai déjà signalé, avait été extirpée dans notre pays par le feu de l’inquisition. Bien entendu, il y avait, il y a encore aujourd’hui beaucoup de gens sincèrement attachés aux principes du socialisme. Mais on peut dire sans exagération que plus on monte dans la hiérarchie du parti, moins ils sont nombreux. Les formules rituelles obligées sur le communisme, le mode de vie soviétique, Lénine, la révolution d’Octobre, etc. étaient indispensables à la nomenclature du parti pour dissimuler son pouvoir, ses privilèges, pour tromper le peuple. Les années 70-80 ont été des années de putréfaction de la couche dirigeante, tous les étages de l’appareil ont été gangrenés par la corruption. La partocratie, soucieuse avant tout de conserver les privilèges acquis et qui avait fusionné avec les structures mafieuses, constituait, pour l’essentiel, la nouvelle couche précapitaliste.

Naturellement, tout comme les acteurs de l’économie de l’ombre, elle aspirait à s’émanciper des entraves de la légalité soviétique et à assurer ses privilèges non seulement pour sa vie entière, mais pour ses descendants, à posséder légalement les moyens de production qu’elle administrait. Elle aspirait de plus en plus à investir les richesses acquises (par le moyen des privilèges officiels, de la corruption, des pots de vin), c’est-à-dire à devenir capitaliste. Pour satisfaire les convoitises, les prétentions, les appétits voraces des partocrates il fallait un changement du régime social. Ils étaient déjà prêts à le mettre en oeuvre.

NAISSANCE DES PARTIS COMMUNISTES EN FRANCE ET EN ITALIE (ou « des sections française et italienne de la Troisième Internationale »)

LE CONGRES DE TOURS

Pierre Saccoman

Le congrès du parti Socialiste (parti socialiste unifié, section française de l’Internationale ouvrière, SFIO) s’est tenu salle du Manège à Tours du 25 au 30 décembre 1920.

Ce congrès vota par 3 247 mandats contre 1 308 l’adhésion à la troisième Internationale (Comintern) et prit le nom de Section Française de l’Internationale Communiste (SFIC). Puis en 1922 Parti Communiste de France, transformé plus tard en Parti Communiste Français (nationalisme oblige).

Le parti socialiste français unifié en 1905, éclate à nouveau, la minorité (Léon Blum, Paul Faure) décidant de maintenir la SFIO.

On aurait pu espérer alors que la France se dotait  d’un parti révolutionnaire, s’inspirant du parti bolchevique, et censé pouvoir réaliser la révolution attendue par la classe ouvrière depuis l’échec de la Commune de Paris en 1871.

Les racines :

D’abord et avant tout, la crise de la Seconde Internationale et par ricochet de la section française due au déclenchement de la guerre de 14-18. Le 31 Juillet 1914, l’assassinat de Jean Jaurès privait le parti d’une voix résolument opposée à la participation à la guerre. Le jour  de son enterrement, le 4 août, on assiste au ralliement de la SFIO à l’effort de guerre (vote des crédits au Parlement ) et au tournant de la CGT et de son dirigeant, Léon Jouhaux qui se prononce pour un soutien à l’Union nationale.

En fait quand on parle de ralliement, il s’agissait surtout des députés, des sénateurs et des cadres du parti…

Au point de vue international, les partis socialistes membres de la « Deuxième Internationale » décidaient de se rallier à leur bourgeoisie réciproque : vote des crédits de guerre en Allemagne, en Autriche, en Grande Bretagne, en France. Seuls, le partis bolchevique russe, le parti socialiste tenjik bulgare et le parti socialiste italien refusaient cette politique d’Union nationale.

Petit à petit, on assiste à la naissance d’ oppositions : les députés socialistes allemands Karl Liebknecht, Otto Rhule, les députés socialistes français Raffin Dugens, Brizon et Blanc, refusent de voter les crédits de guerre… Les « mencheviques internationalistes » avec Martov, Trotsky et son groupe « inter rayon » s’opposent eux aussi à la politique d’Union Nationale.

En France, les socialistes participent aux gouvernements. En août 1914, entrée de Marcel Sembat (travaux publics) et Jules Guesdes (ministre d’Etat sans portefeuille) au Gouvernement Viviani. En octobre 1915, au gouvernement Briand, s’ajoute Albert Thomas (Armement et fabrication de guerre). Au second gouvernement Briand, seul reste Albert Thomas. En octobre 1917, les socialistes refusent de participer au second gouvernement Ribot. Il n’y aura plus de ministres socialistes, même si le parti soutient les gouvernements Painlevé et Clemenceau. Celui ci nommera trois « commissaires » socialistes.

Les oppositions à la guerre s’étoffent :

1) Dés décembre 1916, les minoritaires opposés à la guerre sont 11 au comité national contre 13 majoritaires . Les 28 et 29 juillet 1918, la motion Longuet (pacifiste, pour l’arrêt de la guerre) obtient 1 544 mandats contre 1 172 à la motion Renaudel (pour la poursuite du conflit). Trois tendances se disputent la direction de la SFIO : la tendance majoritaire (Hervé, Guesde, Thomas), la tendance pacifiste modérée (Longuet, Faure ) la tendance gauche (Raffin, Dugens, Loriot, Souvarine).

Les choses vont même très loin : Charles Dumas, chef de cabinet du ministre Jules Guesdes, en Avril 1915, envoie en mission le député  Marcel Cachin en Italie pour négocier une aide financière à Mussolini (on parle d’un million de francs), dirigeant socialiste italien partisan de l’entrée en guerre de l’Italie aux cotés de la France et de l’Angleterre, afin de lancer un journal de propagande pour la guerre.

2) Un groupe de syndicalistes, regroupés autour du journal « la Vie Ouvrière », Monate, Rosmer, Marcel Martinet, Louis Bouët, Fernand Loriot, Amédée Dunois, Merrheim, se constitue pour lutter contre la guerre. Ce groupe travaille avec des exilés russes qui éditent le journal quotidien « Golos » ( La Voix) devenu ensuite « Nache Slovo » (Notre parole) dirigés par Martov et Trotsky. Ils se réunissent régulièrement ensemble quai de Jemappes.

Le groupe russe est composé d’une tendance « droite » avec Martov, d’un centre avec Lapinsky et Riazanov, d’une gauche avec Manouilsky, Lozovsky, Lounarchasky et Trotsky.

Ce dernier romps alors définitivement les ponts avec les mencheviques et son ancien complice Parvus et se rapproche peu à peu des bolcheviques. En octobre 1916, Trotsky est expulsé de France.

3) Une opposition internationale se constitue autour du dirigeant socialiste suisse Grimm et de Lénine et ses compagnons, alors en Suisse, qui vont organiser les conférences internationales de Zimmerwald (5-9 septembre 1915) et de Kienthal (24-30 avril 1916). La aussi, une division entre pacifistes purs et ceux qui comme Lénine veulent transformer la guerre impérialiste en révolution. Trotsky tente une synthèse.

La « gauche de Zimmerwald » se constitue autour de Lénine. En France se crée le Comité pour la Reprise des Relations Internationales (CRRI), qui deviendra le 1er mai 1919 le Comité de la Troisième Internationale, forte au début de 850 adhérents.

4) Une minorité pacifiste se dessine dés 1914 dans la CGT a partir de la Fédération des Métaux et de la Fédération Nationale des Syndicats d’institutrices et d’instituteurs.

L’aggravation de la situation sociale

 En France on assiste aux premières grèves en janvier 1916. Dés janvier 1917, ce mouvement s’amplifie et gagne la main d’œuvre féminine. En effet, à cause de la mobilisation, il a fallu recourir dans l’industrie, particulièrement celle de l’armement à un recrutement de plus en plus féminin : on comptait dans l’industrie en 1913, 5% de femmes et en 1917, 26%.

En Février 1917 éclate la révolution en Russie qui chasse le Tsar et met en place un gouvernement d’Union Nationale avec les Mencheviques, mais sans les Bolcheviques et une petite minorité de « Mencheviques internationalistes » regroupés autour de Martov.

A partir de mars 1917, la France voit se dérouler une vague de grèves importantes dont celle de la métallurgie entre le 10 et le 28 mars.

L’aggravation de la situation militaire

En même temps, parmi les troupes françaises,la guerre de tranchée, très meurtrière s’éternise, l’offensive décidée par le général Nivelle, tourne au massacre. Un mouvement de refus et de désertions sera durement réprimé (les fusillés pour l’exemple de Pétain). La mort et les conditions atroces pour les troupes, la faim et la misère pour les populations civiles.

L’évolution de la situation internationale

En Russie, la révolution d’octobre permet aux bolcheviques d’accéder au pouvoir. Un immense espoir parcours le monde du travail. Des mouvements révolutionnaires se font jour surtout en Allemagne (révolution de 1918-19), en Autriche, en Hongrie, en Italie.

Une conférence des partis communistes se tient à Moscou du 2 au 6 mars 1919 et se transforme en premier Congrès de l’Internationale Communiste (la Comintern).

Le second Congrès de la Troisième Internationale se tient le 19 juillet 1920 : de plus en plus de partis socialistes ou de fractions de ces partis adhèrent à la Comintern :

– Avril 1918, adhésion du DNA norvégien

– Mars 1919, adhésion du parti Tesnjak bulgare

– Juin 1919, adhésion du parti socialiste suédois

– Août 1919, création de deux PC aux États Unis

– Octobre 1919, le congrès de Bologne du PSI se prononce pour l’adhésion à l’IC

– Août 1920, fondation du PC de Grande Bretagne

– 4-7 décembre à Halle en Allemagne fusion de l’USPD et du KPD

– 15 Janvier  1921, scission du PS Italien et fondation du PCI à Libourne

En France, ou sévit la dure grève des cheminots du 1e au 29 mai 1919, le congrès de Strasbourg de la SFIO en février 1920 décide que le parti doit quitter la Seconde Internationale.

Le 31 octobre 1919, les Jeunesses Socialistes décident en congrès de devenir Jeunesses Communistes (Jacques Doriot, Gabriel Peri, Henri Lozerg, Rose Michel, Maurice Honel…).

La question de l’adhésion du Parti Socialiste à la Comintern est portée par trois groupes :

–  La minorité de la SFIO, de plus en plus majoritaire, dirigé par Loriot, Souvarine, Vaillant-Couturier et que rejoignent des anciens partisans de l’Union Nationale comme Marcel Cachin et Louis Oscar Frossart…

–  Le groupe « Vie Ouvrière » et de nombreux anarchistes et anarcho-syndicalistes.

–  Ce qu’on peut appeler le groupe des « Français de Moscou » : Rosmer qui a rejoint Moscou pour le second congrès de l’IC et qui a été désigné au « petit bureau de l’IC » avec Zinoviev, Radek, Boukharine et Bela Kun, certains participants de la mission militaire française à Moscou et qui ont déserté pour se mettre au service de la révolution : Pierre Pascal, Jacques Sadoul, Marcel Body, et d’autres comme Jeanne Labourbe, institutrice française en Russie ainsi qu’un groupe de jeunes : Marcel Verget, Lepetit, Raymond Lefevre venu dans des conditions rocambolesques et  qui allaient malheureusement périr en mer lors du retour en France.

On peut expliquer la « vague » de la base du parti socialiste vers l’adhésion à la Comintern par la situation sociale : inflation galopante, chômage accentué par le retour des mobilisés et la fin des commandes de guerre. Les conflits sont nombreux : 2000 grèves et un million de grévistes en 1920 !

Le milieu rural est fortement marqué par les morts de la guerre, les départements ruraux seront à la pointe des votes pour l’adhésion.

Il y a parmi les militants une haine profonde pour ceux qui ont participé à l’effort de guerre. C’est avant tout la base du parti qui pousse à l’adhésion a la Commintern.

Il y a surtout l’effet « révolution d’octobre »… C’est la base qui fait pression sur le parti, et renforce les opposants à la guerre jusque là infime minorité…

Devant la vague d’adhésions, et parce que de nombreux opportunistes et d’anciens partisans de l’Union Nationale cherchaient à se faire « une place » dans la nouvelle Internationale, le second congrès de l’IC décide de mettre un certain nombre de conditions pour exclure des nouveaux PC les anciens opportunistes et les carriéristes : ce sera les 21 conditions.

Plusieurs anciens dirigeants socialistes veulent l’adhésion à l’IC mais pas les conditions 7 et 21 : c’est le cas de Serrati en Italie et de Longuet (petit fils de Karl Marx) en France…

Or, en raison de la répression due aux mouvements de grève, Loriot, Dunois et Souvarine sont en prison, Monate aussi (mais il n’avait pas adhéré à la SFIO, il n’adhérera au PC qu’en 1922), Rosmer est  retenu à Moscou au bureau de l’IC, Verget, Lefevre et Lepetit sont disparus en mer, les membres du groupe de Moscou, considérés comme déserteurs ne peuvent rentrer en France. La décision d’adhérer à l’IC repose sur les épaules de Cachin (directeur de l’ Humanité) et Frossart (secrétaire de la SFIO) dont on peut sérieusement douter de la loyauté. L’avenir d’ailleurs verra Cachin hésiter en 1940 et même prendre publiquement parti contre la résistance avant de se retracter, quand à Frossart, il finira par se rallier à Pétain !

Des négociations tendent à faire accepter par l’IC l’adhésion de Longuet et de Faure… En tous les cas, Clara Zetkin qui devait représenter l’IC au Congrès de Tours aurait reçu des consignes en ce sens. L’arrivée du fameux télégramme de Zinoviev remettait tout en question.

 Le vote du congrès sera clair : la SFIO devenait SFIC sans Longuet ni Faure….

La direction (le Comité Directeur) élue comprendra 24 membres : Alexandre Blanc, Joseph Boyer, René Bureau, Cartier, Marcel Cachin, Antonio Coen, Amédée Dunois, Eugène Dondicol, Albert Fournier, L-O Frossart, Henri Gourdeaux, Antoine Ker, Georges Lévy, Fernand Loriot, Lucie Leiciague, Paul-Louis, Victor Méric, Charles Rappoport, Daniel Renoult, Louis Sellie, Georges Servantier, Boris Souvarine, Albert Treint, Paul Vaillant-Couturier.

Parmi les 24, 13 quitteront ou seront exclus du Parti.

Frossart devient secrétaire général.

A noter les réactions de la droite à ce congrès : Xavier Vallat député de l’Ardèche :  « Les soldats de France ont fait taire les Bertha : il appartient au gouvernement de la République de faire taire les Clara ».

Léon Daudet lui, dénonce la « bochesse révolutionnaire ».

La suite ? On peut raisonnablement se poser la question : comment ce parti si prometteur allait disparaître progressivement : prés de 30% des voix à la Libération, 2% actuellement ?

Plusieurs pistes de réflexion 

Malgré les votes majoritaires, malgré un courant fortement révolutionnaire, si on regarde les choses en détail (dans l’Isère en particulier), le parti communiste reste un « parti socialiste » de gauche avec ses élus locaux, ses compromis avec les radicaux « pour gagner les élections », promouvoir l’école publique etc…

La décision de Zinoviev, secrétaire de l’Internationale de « bolcheviser » les partis, principalement les partis français et italien aboutit plus à une caporalisation qu’à une véritable transformation.

En France, le rôle de Treint et Suzane Girault dans ce processus, les brutalités, le placage de la rivalité entre Zinoviev, Kamenev, Staline ligués contre Trotsky vide le parti d’une grande partie de ses cadres fondateurs : les anarchistes ralliés, Rosmer, Monate, les jeunes, Loriot, Souvarine sont exclus ou s’en vont.

Par la suite, la rupture entre Staline et Zinoviev-Kamenev entraîne d’autres purges et d’autres départs. La fonte des effectifs, les défaites électorales se combinent avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne. Cet événement, qui voit le plus puissant parti communiste en dehors d’URSS, le KPD disparaître sans combat repose la question de la rivalité socialistes-communistes. Les émeutes de février 34 en France amènent une réaction forte de la classe ouvrière pour l’unité. C’est la que se situe le « tour de passe passe » qui amène le parti communiste et Thorez à transformer l’unité PC-PS en pacte avec les radicaux sous la forme du Front Populaire : c’est à dire l’union avec les radicaux sur le programme des radicaux. On a parlé des lois sociales de 1936, mais elles n’étaient pas dans le programme du Front Populaire : c’est la grève qui les a imposées.

Stalinisation des cadres, Front populaire, procès de Moscou, soutien à la bourgeoisie de gauche en Espagne : alors que les masses se tournent de plus en plus vers un PC qui représente pour elles le combat et la révolution d’Octobre, parce qu’elles sont à la recherche de solutions politiques, le PC lui continue une politique contre révolutionnaire dont le sommet sera le Pacte Germano-Soviétique.

La Résistance maintiendra ce paradoxe : les jeunes en particulier affluent dans la résistance communiste car ils croient en la révolution et au changement, pendant que la la direction choisit la collaboration (de classe) avec de Gaulle. C’est là que se situe le « pacte » entre de Gaulle et Thorez : les lois sociales et un certain nombre d’acquis contre la paix sociale…

Le parti semble renforcé par cette politique mais la classe est désarmée. Thorez au gouvernement laisse passer le bombardement d’Haïphon, de Sétif et Guelma, la non épuration. Quand la bourgeoisie n’a plus besoin du PC pour reconstruire (retrousser ses manches disait Thorez) l’économie, les valets socialistes de l’impérialisme (Blum et Moch) les virent du gouvernement. Le PC déclenche la grève de 1947 qui est un échec.

Le « rideau de fer », la caricature de socialisme qui s’abat sur l’Europe centrale, puis les événements  de Berlin (1953), de Budapest (1956) de Prague (1968), la « trahison » du PC en mai 68, le soutien à Mitterrand  en 1981 achèvent le travail de recul et de destruction du « grand parti des travailleurs ».

Il faut revenir sur deux notions fondamentales, qui ont été la réflexion et l’action même de Marx, Engels, Lénine et Trotsky : la rupture avec la bourgeoisie et particulièrement avec la « gauche » petite bourgeoise : se rappeller Marx et Engels en 1848 , la Commune de Paris, le ralliement à l’Union Nationale en 1914, la lutte contre les mencheviques en 1917 alliés à Kérensky, la question des Fronts Populaires, etc…

Deuxième élément : la politique des dirigeants aussi bien socialistes que communistes qui répétaient à qui mieux mieux : ce n’est pas le moment, la classe n’est pas prête, les conditions ne sont pas mûres etc… Or toute la politique de Lénine en particulier, c’est d’expliquer qu’il « faut y aller » quand même, car c’est dans la lutte que la classe apprend à se battre et apprend à prendre conscience de sa force…

DOCUMENTS

Un téléfilm russe sur Trotsky

Marcel Gerber

Nous pouvons aussi prendre en compte ce qu’il y a malgré tout de positif dans cet enfumage historique. A côté de ceux qui gobent tout ce qui est médiatique, il y aussi ceux qui vont sur Internet par exemple et qui découvrent une toute autre vision de Trotsky. Et je suppose qu’ils doivent être nombreux à se demander par quel miracle un tel personnage a pu jouer un tel rôle historique. Les auteurs de ces romans pseudo-historiques se tirent peut-être des balles dans les pieds.

Trotsky fait toujours peur aux possédants comme il a toujours fait peur aux staliniens de tout poil. Lors du conflit sino-soviétique, les deux camps s’accusaient de trotskysme et les deux ensemble en accusaient Tito. Partout dans les pays ou partis staliniens les trotskystes  furent pourchassés et assassinés, y compris par le PC vietnamien.

Finalement le fantôme du vieux révolutionnaire intransigeant réapparaît quand les pouvoirs se sentent menacés par leur peuple.

La vidéo de présentation du téléfilm sur youtube donne le ton :

https://youtu.be/FtWvZ8i05uo

« Vivre dans la Russie de Lénine »

Paru le 10 novembre 2020, dans la collection « Chroniques » des éditions Vendémiaire.

« L’existence avait pris un sens supérieur » écrit le dissident soviétique André Siniavski. « De nouvelles voies s’ouvraient, menant à l’administration, au savoir, à la création (…) au formidable éveil des énergies créatrices populaires qui, se manifestant de toutes les manières, dessinaient le panorama de l’utopie réalisée. Berger hier, aujourd’hui à la tête d’un régiment ou d’une armée ».

Pourtant, dès le 20 décembre 1917, la poétesse Zinaïda Hippius notait  :  « La famine absolue frappe à nos portes ». Peu avant de mourir Lénine écrivait   :  « Nous sommes des mendiants. Des mendiants affamés et ruinés ».

Guerre civile, heurts avec la paysannerie, ravages de la dysenterie, du choléra et du typhus, dislocation de l’industrie et des transports, ravages de la faim, voire de la famine, complots démantelés par la Tcheka  ou parfois imaginaires dessinent le cadre d’une dure existence au quotidien dans des logements partagés, non chauffés l’hiver, où beaucoup, pour survivre, se livrent  au plaisir risqué du marché noir, où certains, rescapés du tsarisme, se réfugient dans l’espoir de la victoire des Blancs alors que des dizaines de milliers de prolétaires et de jeunes se battent et se débattent dans l’attente impatiente de la révolution mondiale qui leur garantirait la promesse, parfois à l’allure improbable, de la victoire.

Tract de la « Société des jeunes révolutionnaires de Saratov »

Ce tract a été écrit et distribué (avec quelques autres en  1943) par les jeunes révolutionnaires de Saratov, âgés de 11 à 13 ans.

La première et la dernière phrases sont : « Camarades qui souffrez sous le joug stalino-fasciste (…) dressez-vous pour le combat. Anéantissez la bête sauvage Hitler et ensuite renversez Staline ».

L’histoire de cette société et la traduction du tract figurent dans le n° 5 des CMO (pp 58-61), https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_005.pdf

Un représentant authentique du peuple français

Télégramme du chef de l’Etat, Valéry Giscard d’Estaing à madame Jacques Duclos, à l’occasion du décès de son mari.

Le Monde, 30 avril 1975

Madame,

Avec Jacques Duclos disparaît un témoin éminent d’un demi-siècle de notre vie politique nationale et un représentant authentique du peuple français.

Sa mort a été ressentie par tous ceux qui, quelles que soient leurs convictions, appréciaient son évidente conviction et le grand talent d’expression qu’il mettait au service de ses idées.

En ce moment douloureux, je vous prie de croire madame, à l’assurance de mes très sincères condoléances.

Un document injustement méconnu surtout par les guépéoutistes d’opérette d’aujourd’hui qui déploient tant d’infructueux efforts pour accréditer les calomnies criminelles de leur mentor Joseph Staline sur le prétendu « hitléro-trotskysme »

« Les communistes font leur le programme fasciste de 1919 qui est un programme de liberté. (…) Peuple italien ! Fascistes de la vieille garde ! Jeunes fascistes ! Nous les communistes nous faisons nôtre le programme fasciste de 1919, qui est un programme de paix, de liberté, de défense des intérêts des travailleurs et nous vous disons : luttons tous unis pour la réalisation de ce programme. (…) Fascistes de la vieille garde ! Jeunes fascistes ! Nous proclamons que nous sommes disposés à  combattre à vos côtés, avec tout le peuple italien pour la réalisation du programme fasciste de 1919 ! »

De qui et de quand sont donc ces lignes, rarement évoquées par les historiens – sans parler des derniers folliculaires balbutiants et besogneux héritiers du Guépéou – ; elles datent du début d’août 1936, sept semaines après le soulèvement franquiste en Espagne, applaudi par les fascistes italiens, et une semaine avant l’ouverture du premier procès de Moscou, où seront condamnés à mort le premier président de l’Internationale communiste, Grigori Zinoviev et plusieurs autres anciens dirigeants bolcheviks. Elles ont été publiées dans la revue du Parti communiste italien « Lo Stato Operaio » (n° 8, août 1936), fondée en 1923 et publiée en exil à Paris, de 1927 à 1939, puis à New York sous la direction de deux dirigeants du Parti communiste italien, (PCI) Giuseppe Berti et Ambrogio Donini. Son premier signataire est son secrétaire Palmiro Togliatti, membre du secrétariat de l’Internationale communiste, alors émigré à Moscou et chargé, avec Dimitri Manouilski, de sa Commission italienne. Parmi la cinquantaine de signataires du PCI figurent Luigi Longo, successeur de Togliatti au poste de secrétaire général du PCI de 1964 à 1972 et Vittorio Vidali, futur commandant Carlos en Espagne, accusé d’être l’assassin du dirigeant du POUM, Andreu Nin, puis de l’anarchiste italien Carlo Tresca.

Notons à l’intention de ceux qui seraient tentés de voir dans l’appel du 8 août 1936 une initiative isolée de quelques dirigeants communistes égarés que, peu avant, lors de la réunion de cette Commission du Secrétariat latin de l’Internationale communiste tenue du 26 au 31 décembre 1935 ce même Manouilski avait déclaré : « le problème du front unique en Italie est le problème du  front unique avec les fascistes. Vous devez adopter cette ligne politique claire » [1]. Comme on dit en italien « piu chiaro di cosi » (On ne peut pas être plus clair).

Cet appel de 1936, publié trois mois après la proclamation par Mussolini, le 8 mai, de la Fondation de l’Empire italien, qui couronne la conquête de l’Ethiopie, jette une vive lumière sur la longue série de procès, publics ou à huis clos, qui accuseront de vieux communistes – mais aucun des signataires de ces lignes – de liens avec les services de renseignements d’un nombre variable de pays étrangers.

Nous invitons tous ceux qui voudraient lire le long texte d’où ces lignes sont extraites à consulter le numéro 4 des Cahiers du mouvement ouvrier (p. 106-116) sur le site de la revue : cahiersdumouvementouvrier.org.[2]

https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_004.pdf

Frank La Brasca, Jean-Jacques Marie

[1] Mikhaïl Narinsky, Jürgen Rojahn : Center and periphery. The History of the Comintern in the light of new documents 1996, p. 183.

[2] La perfection n’étant pas de ce monde (ni de l’autre d’ailleurs) …le traducteur a omis de traduire le titre de l’appel, qui, quoique peu éclairant sur son contenu, doit être rétabli. Le voici donc : « Pour le salut de l’Italie. Réconciliation du peuple italien ».

Une du journal du Parti Communiste d’Italie « L’Unità » de 1936 appelant à l’union avec les fascistes « authentiques » avec en exergue, s’il vous plaît, une phrase extraite d’un article écrit en avril 1920  par Benito Mussolini lui-même  qui dit : « Le paysan veut la terre et il doit avoir sa terre à lui » (petit rappel : 1936 c’est un an après l’agression colonialiste de l’Italie contre l’Ethiopie).

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Une du journal du Parti Communiste d’Italie « L’Unità » de 1936 toujours avec en exergue un extrait d’un article de Mussolini de juin 1919 sur le fait que c’est aux riches de payer les frais entraînés par la guerre et un vibrant appel à « l’union fraternelle » du peuple italien qui seule pourra lui permettre de « satisfaire ses aspirations » (lesquelles en 1936 ? serait-on tenté de demander) et de rendre  » fort, libre et heureux notre pays » (bref les mêmes slogans que ceux que le Régime fasciste affichait partout en  gigantesques  lettres capitales!)