Les caddies de la colère

 

Extrait de la postface du sociologue Eric Neveu :

« Les caddies de la colère redonnent visibilité à une grève des employés de l’hypermarché Mammouth qui a marqué la vie sociale rennaise en 1975. La force de ce livre tient au bel alliage qu’Hugo Melchior a su produire entre consultation intense d’archives (personnelles, syndicales, administratives), et collecte de témoignages et souvenirs par les acteurs. Ce livre s’inscrit dans un mouvement plus large de retour sur la conflictualité des «années 68» qui, depuis une vingtaine d’années, secoue la mythologie paresseuse et réactionnaire qui réduisait Mai 68 et les années qui le suivirent à des mobilisations étudiantes, ou à un gauchisme rétréci. » –

Le 1er janvier 1975, un jeune directeur du nom de Georges Cercellier est nommé à la tête de l’hypermarché Mammouth du Centre Alma à Rennes. Celui-ci a fait ses classes au Carrefour de Mérignac dont le directeur n’a pas hésité à « casser » la section CFDT pour préserver à tout prix l’ordre commercial.
Se sachant soutenu par le PDG de la Société Economique de Rennes, propriétaire depuis avril 1971 de ce magasin à grande surface, il est bien décidé à imposer les méthodes de management du personnel en vigueur à Carrefour, et rompre ainsi avec la gestion paternaliste de la main d’œuvre de ses deux prédécesseurs.
Son management autocratique, qui se traduit notamment par des avertissements, des décisions unilatérales au mépris de la vie de famille des employé.es, des licenciements secs, un hyper-contrôle du travail de ses subordonnés, amène une partie du personnel ulcéré par son faire maltraitant, à réclamer sa démission.
Sollicitée par des employé.es prêts à en découdre, la section CFDT, hégémonique dans le magasin, convoque alors une AG au retour des congés estivaux, le 25 aout 1975. Une plate-forme revendicative est adoptée, et s’il n’est pas question de « licencier Cercellier », il s’agit bien pour les militants syndicaux de profiter de la disponibilité des employé.es pleins de ressentiment contre leur jeune directeur afin d’obtenir des avancées concrètes pour tout le personnel, et par là même un mieux vivre au travail.
Le 1er septembre, une cinquantaine d’employé.es décident à partir de 14h d’empêcher l’ouverture du magasin avec l’aide des centaines de caddies destinés à la clientèle. Celle-ci se retrouve, du fait de l’érection de ce barrage monumental en pleine galerie marchande, empêcher de consommer. A compter de ce jour, et pendant trois semaines, une grève active ordonnée par une minorité d’employé.es suspend l’ordre marchand du magasin vide de clients.
Ce livre se propose de faire de façon méthodique et sensible l’anatomie de cette grève exemplaire survenue dans la grande distribution, secteur en plein essor dans ces années 1968, nous visons alors à l’heure de la seconde révolution commerciale et de la société de consommation, mais dont les luttes collectives n’avaient jamais été encore étudiées.
L’auteur :

Hugo Melchior, né à Rennes en 1987, est un chercheur indépendant en histoire contemporaine. Parmi ses dernières publications : « Des trotskistes à l’usine : le  » tournant vers l’industrie » de la LCR par celles et ceux qui l’ont vécu »; « Blouses blanches et Gween ha Du, la grève oubliée des étudiants en médecine de Rennes (1973)», « Albert Camus et Messali Hadj à la recherche du « vivre heureusement ensemble » en Algérie », « La pratique militante des avortements illégaux en France. Le parcours d’un étudiant en médecine précurseur et insoumis ».

À propos de « Pour lire la 1re Internationale » de Marcello Musto

par Leonardo Alex, Philippe Couthon, Edgar Kmfe

L’histoire de l’Internationale a été une lutte continuelle du conseil général contre les sectes et les tentatives d’amateurs, qui tentèrent toujours de se maintenir contre le mouvement réel de la classe ouvrière au sein de l’internationale elle-même. (Karl Marx, « Lettre à Bolte », 23 novembre 1871, Friedrich Engels, Karl Marx, Œuvres choisies, t. 2, Progrès, 1976, p. 442)

Marcello Musto, professeur de sociologie à la New York University de Toronto, a livré en 2014 un ouvrage sur l’Association internationale des travailleurs depuis ses débuts en 1864 jusqu’à sa dissolution en 1876. En 2022, il a été traduit de l’anglais par Alexia Blin et Antony Burlaud sous le titre Pour lire la 1re Internationale adapté à une collection de l’éditeur (« Propédeutique », Éditions sociales, Paris, 408 pages, 17 euros). Musto est aussi l’auteur en 2020 de Les Dernières années de Karl Marx, publié en français par les PUF en 2023.

Quoique tardive, la parution en français de Pour lire la 1re Internationale est bienvenue, d’autant que la précédente étude (Mathieu Léonard, L’Émancipation des travailleurs, une histoire de la Première Internationale, La Fabrique, Paris, 2011) n’est plus disponible. L’ouvrage comporte :

  • une préface (p. 7-11),
  • une introduction historique dont l’essentiel avait été publié en français, traduit de l’italien, par la revue théorique du PCF La Pensée en 2014 (p. 15-112),
  • une chronologie des conférences et congrès (p. 112),
  • un tableau des effectifs (p. 113),
  • une bibliographie (p. 395-400),
  • une anthologie copieuse : rapports, résolutions, discours… (p. 115-390) qui permet d’appréhender les débats de l’AIT et ses avancées, dans le langage de l’époque : par exemple, le mot « réformisme » n’existait pas et on s’interpelait comme « citoyens » et non « camarades ».

Le choix du regroupement des documents par thème puis, au sein du thème, par date (voir p. 11) présente l’avantage de permettre à la lectrice ou au lecteur de trouver rapidement sur un sujet donné. Par contre, il tend à dissoudre l’évolution de l’AIT. En outre, une erreur est reproduite telle quelle de la première édition : le texte 52 (septembre 1867) aurait dû précéder les 50 et 51 (tous deux de septembre 1868).

Deux reproches à l’éditeur français : il n’a pas inclus d’index (contrairement à celui de la version originale) et le livre est matériellement fragile.

La naissance de l’AIT à Londres en 1864

Les expériences antérieures des Fraternal Democrats (1845-1857), des Comités de correspondance communiste (1846-1847), de la Ligue des communistes (1847-1852) et de la Société universelle des communistes révolutionnaires (1850) étaient géographiquement et numériquement limitées.

1864, MEETING DE LONDRES

Le 28 septembre 1864, 2 000 ouvriers et artisans, principalement anglais et français, se retrouvèrent au Saint Martin’s Hall à Londres, pour lancer l’Association internationale des travailleurs, appelée rétrospectivement « 1re Internationale », qui sera active jusqu’en 1872. Elle permit à une avant-garde de travailleurs de mieux comprendre les rouages du capital, de débattre dans un cadre commun, par-delà les frontières tracées par les classes dominantes. Les gouvernements l’espionnèrent toujours et la persécutèrent souvent.

  • 1864, conférence à Londres (Grande-Bretagne)
  • 1866, 1er congrès à Genève (Suisse)
  • 1867, 2e congrès à Lausanne (Suisse)
  • 1868, 3e congrès à Bruxelles (Belgique)
  • 1869, 4e congrès à Bâle (Suisse)
  • 1872, 5e congrès à La Haye (Pays-Bas)
  • 1876, 6e congrès à Philadelphie (États-Unis)

L’AIT se dota d’un organe central, le conseil général, qui a siégé de 1864 à 1872 dans le pays le plus avancé économiquement de l’époque et dans la métropole européenne qui tolérait le plus de réfugiés. Elle regroupait à l’origine :

  • en Grande-Bretagne, des socialistes utopiques disciples de Robert Owen (John Weston…) et des responsables syndicaux (George Odger, George Potter…),
  • des anarchistes de type « mutuellisme » adeptes de Pierre-Joseph Proudhon, en France (Henri Tolain, Ernest Fribourg, Eugène Varlin…), en Suisse (Pierre Coullery…) ou en Belgique (César De Paepe…), hostiles à la grève comme arme de lutte et à l’engagement des ouvriers en politique, conservateurs sur la question de l’émancipation des femmes, hostiles à l’adhésion à l’AIT des intellectuels.
  • des éléments non socialiste comme les disciples de Giuseppe Mazzini, axés sur des revendications nationales, cléricaux et favorables à la coopération entre classes sociales (Louis Wolff…),
  • l’aile la plus consciente, sous forme d’un réseau de communistes formés au contact du premier mouvement politique de masse de la classe ouvrière, le chartisme britannique (1838-1848), et anciens membres de la Ligue des communistes (1847-1852). Animé par Karl Marx et Friedrich Engels, il s’efforçait de comprendre les contradictions du système de production capitaliste et de préparer son renversement par la classe ouvrière.

Karl Marx parvint jusqu’en 1872 à faire de ce magma l’organisation qui exprimait le mouvement réel. Bien que simple figurant du rassemblement inaugural, c’est lui que le conseil général chargea de rédiger l’adresse inaugurale et les statuts provisoires, de nombreuses résolutions, les comptes-rendus de ses congrès.

Lorsque Marx fonda l’Internationale, il rédigea les statuts généraux de manière que tous les socialistes de la classe ouvrière de cette époque pussent y participer : proudhoniens, lerouxistes et même la partie la plus avancée des syndicats anglais. Ce n’est que grâce à cette large base que l’internationale est devenue ce qu’elle fut : le moyen de dissoudre et d’absorber progressivement ces petites sectes, à l’exception des anarchistes. (Friedrich Engels, « Lettre à Florence Kelley-Wischnewetzky », 27 janvier 1887, cité par Roger Dangeville, « Introduction », dans Friedrich Engels & Karl Marx, Le Mouvement ouvrier français, Maspero, t. 2, 1974, p. 5)

Marx fut l’âme politique et organisationnelle du conseil général de l’AIT, en fournissant un programme clair et inclusif, doté d’un solide contenu de classe, reliant toujours fermement lutte économique et lutte politique, démontrant le caractère international de la lutte des travailleurs salariés. Il refusa toujours tout titre honorifique suggéré par les autres membres du conseil général.

Au départ, une organisation animée par un émigré allemand… sans section en Allemagne

Grâce au travail obstiné de Marx, à son expérience dans la Ligue des communistes ((1847-1852) et dans la révolution allemande (1848-1850), à la profondeur de son analyse du capitalisme (dont témoigna la parution du livre I du Capital, 1867) et à son sens du rassemblement, l’internationale se développa, dépassant la diversité des contextes nationaux. Marx s’attacha à maintenir cette difficile unité, au prix de concessions, tout en lui donnant toujours un contenu révolutionnaire. Il affuta ses conceptions politiques, au feu de problèmes posés par la lutte de classes mondiale et au fil du combat contre les courants qui voulaient tirer en arrière l’internationale, voire la détruire.

Le premier parti politique ouvrier de taille significative, l’Association générale des travailleurs allemands (ADAV) fondée en 1863 par Ferdinand Lassalle (qui cherchait secrètement à collaborer avec la premier ministre prussien Bismarck), socialiste d’État et sans démocratie interne, resta à l’écart de l’AIT. À tort, Musto met sur le même plan les socialistes étatistes et les communistes d’Allemagne.

Dans la Confédération de l’Allemagne du Nord, malgré la présence de deux organisations politiques du mouvement ouvrier, l’ADAV, lassallienne, et le SDAP lié à Marx, l’enthousiasme pour l’Internationale était faible… Pendant les 3 premières années, ils ignorèrent presque complètement l’AIT. Mais le tableau se modifia quelque peu à partir de 1868… les deux partis rivaux aspirèrent à représenter l’aile allemande de l’AIT. (Pour lire la 1re Internationale, p. 55)

D’une part, l’auteur s’empêtre dans les noms de parti et dans les dates.

  • De 1864 à 1867 (« les trois premières années » de l’AIT), aucun SDAP n’a existé.
  • En 1864, il n’y avait en Allemagne pas deux mais une seule « organisation politique du mouvement ouvrier », l’ADAV pro-prussienne dirigée par Lassalle puis par Jean Baptista von Schweitzer (à la manière dont Mélenchon régente LFI).
  • Il y avait en 1864 une VDAV antiprussienne mais elle n’était pas « une organisation politique du mouvement ouvrier » puisqu’elle mélangeait encore des éléments ouvriers hostiles à l’ADAV et des bourgeois démocrates. Ce n’est qu’en 1868, quand l’aile ouvrière (dirigée par August Bebel et Wilhelm Liebknecht, « liés à Marx ») se prononça clairement pour l’AIT, que la bourgeoisie libérale déserta la VDAV.
  • Le SDAP n’apparut qu’en 1869, cinq après la fondation de l’AIT, quand une minorité de l’ADAV, favorable à l’internationale, fusionna avec la VDAV.
  • En 1875, après la disparition de l’AIT, ce qui restait de l’ADAV fusionna, lors du congrès de Gotha, avec le SDAP pour former le SAP (renommé SPD en 1890) qui se réclamait tant de Marx que de Lassalle (voir, entre autres, Joseph Rovan, Histoire de la social-démocratie allemande, Seuil, 1978, p. 24-45).

D’autre part, si les communistes allemands n’étaient pas sans défaut, il est abusif de les assimiler aux socialistes étatistes.

Je condamnais la tactique politique de Lassalle… C’était un non-sens de croire que l’État prussien pourrait exercer une action socialiste directe. (Karl Marx, « Lettre à Kugelmann », 23 février 1865, dans Friedrich Engels, Karl Marx, Jenny von Westphalen, Lettres à Kugelmann, ES, 1971, p. 35)

Contrairement au Manifeste du parti communiste et à tout le socialisme antérieur, Lassalle avait conçu le mouvement ouvrier du point de vue étroitement national. (Karl Marx, « Gloses marginales au programme du SAP », 1875, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, ES, 1972, p. 35-36)

Une organisation de taille limitée et financièrement indigente

Selon Musto, l’importance numérique des membres des sections affiliés à l’AIT a été surestimée, que ce soit par ses partisans ou par ses détracteurs. À son apogée en 1871, elle devait compter 150 000 adhérents, dont 50 000 en Grande-Bretagne, 30 000 en France, 30 000 en Belgique, 30 000 en Espagne, 30 000 en Italie, 10 000 en Allemagne, 6 000 en Suisse, 4 000 aux États-Unis, sachant que dans la plupart des États européens (monarchie prussienne, monarchie italienne, monarchie espagnole, empire autrichien, empire français, empire russe…), appartenir à l’AIT n’était pas légal.

Sa composition sociologique ne recoupait qu’en partie la main d’œuvre des grandes villes européennes. À sa fondation, l’AIT était peu implantée au sein du prolétariat industriel, surtout en France, car elle regroupait surtout des salariés de l’artisanat (tailleurs, ébénistes, cordonniers, horlogers, imprimeurs…) qui étaient déjà en fait les mieux organisés. En Suisse, sa base principale était francophone et artisanale plutôt que germanophone et industrielle. Cependant, contemporaine de l’expansion capitaliste en Belgique, en France, en Suisse, en Allemagne, aux États-Unis… elle y recruta des ouvriers de l’industrie et du bâtiment.

Ses ressources financières étaient tout aussi ténues, d’une instabilité chronique. Les contributions individuelles étaient rares, et les cotisations venaient principalement des syndicats pour une somme totale collectée de quelques dizaines de livres par an. Ce qui suffisait à peine à payer le salaire du secrétaire général (4 shillings/semaine) et impliquait de devoir subir les expulsions pour les arriérés de paiement. Néanmoins, malgré ces difficultés, l’internationale put maintenir une instance assurant la direction politique à travers son conseil général qui se réunit 385 fois entre 1864 et 1872.

1864-1870, l’expansion en lien avec une vague de grèves

Jusqu’en 1870, le mouvement ouvrier progressa numériquement (des syndicats se créaient, l’AIT s’étendit) et qualitativement (l’influence des socialismes utopiques et de l’anarchisme à la Proudhon recula).

1866, 2e congrès à Genève

Durant les premiers congrès de l’AIT, les « mutuellistes », au départ hégémoniques en France, en Suisse romande et en Belgique, conservaient une grande influence. Ils constituaient son aile conservatrice (on dirait aujourd’hui réformiste). Les disciples de Leroux, de Proudhon, d’Owen ou de Lassalle exprimaient leur hostilité aux grèves et aux syndicats (les « sociétés de résistance »).

Proudhon voulait persuader l’État d’instaurer le crédit gratuit pour que les travailleurs restent indépendants et se relient librement. Proudhon, Owen et Lassalle soutenaient que la « loi d’airain des salaires » empêchait d’augmenter le salaire réel). Au contraire, le conseil général préconisait les luttes « économiques » comme point d’appui pour l’abolition du salariat.

Heureusement, les dirigeants syndicaux britanniques, s’ils étaient plus au plan politique proches des libéraux bourgeois que communistes, ni les anciens chartistes ne s’opposaient ni aux revendications démocratiques, ni aux luttes économiques. Au passage, Musto sème parfois la confusion entre réformes et réformisme, celle qu’entretiennent les réformistes.

Il a semblé indispensable d’inclure [dans l’anthologie] les écrits qui revendiquaient une alternative au système capitaliste, y compris la défense de mesures réformistes à exiger hic et nunc. (p. 9-10)

Ces revendications réformistes… (p. 34, les traducteurs, qui ont senti le problème, ont ajouté des guillemets… absents de l’original, voir Workers Unite!, p. 14)

Les revendications économiques et politiques des travailleurs, reprises par l’AIT, n’étaient pas réformistes. L’ABC est de distinguer les exigences des travailleurs et le courant opportuniste qui prétend qu’il faut s’y limiter ou que leur satisfaction amènera progressivement à une société plus juste : « possibilistes », « trade-unionistes », « économistes » « réformistes »…

Quiconque se prononce en faveur de la réforme légale, au lieu et contre le la conquête du pouvoir politique et de la révolution sociale, ne choisit pas une voie plus paisible, plus sure conduisant au même but. Il a en vue un but différent. Il se contente de modifications superficielles apportées à l’ancienne société. (Rosa Luxemburg, « Réforme sociale ou révolution ? », 1898-1899, Œuvres, Maspero, t. 1, p. 73)

D’ailleurs, Musto emploie à plusieurs moments le terme « réformistes » dans ce sens (p. 17, p. 78) afin de les distinguer des révolutionnaires,

Le soutien en 1866 du conseil général aux salariés de la confection de Londres en grève entraina l’adhésion de cinq sociétés de tailleurs (soit 500 ouvriers). Dès son premier congrès, l’AIT enregistra ainsi l’affiliation de 17 syndicats et 25 000 nouveaux membres. En deux ans, ce sont plus de 100 syndicats et organisations politiques qui adhérèrent à l’internationale.

En 1866, après la guerre civile aux États-Unis, les membres de l’AIT aidèrent William Sylvis à créer une centrale syndicale, la National Labor Union (NLU), qui s’adressait aux non-qualifiés et combattait pour limiter la journée de travail à 8 heures. Malheureusement, Sylvis mourut en 1867.

Durant l’année 1867, de nombreuses grèves en France et en Suisse se développèrent face aux terribles conditions de travail des ouvriers de l’industrie, et l’internationale permit, grâce à la solidarité des fonds de soutien, de résister à l’oppression patronale. Elle fit la démonstration de la nécessité d’un front de classe et de la coopération internationale. Ainsi, son audience s’élargit en Europe continentale, notamment en France et en Suisse qui compta jusqu’à 25 sections à Genève.

À Lyon, ce n’était pas l’internationale qui jeta les ouvriers dans la grève, mais la grève qui les jeta dans l’internationale. (« Rapport du conseil général au 4e congrès », septembre 1869, La Première Internationale, 10-18, p. 253)

C’est en Grande-Bretagne que l’AIT comptait alors le plus de membres, 50 000 en 1867 (sur 800 000 ouvriers syndiqués). Néanmoins, elle y stagnait et peinait à rallier les ouvriers de l’industrie (hormis l’United Excavators) et les non qualifiés. Les ouvriers mécaniciens ne sentaient pas menacés par la concurrence étrangère. Le droit de vote donné aux ouvriers et la légalisation des syndicats entretint l’idée d’une voie pacifique dans la résolution du conflit inhérent au capitalisme. Les dirigeants syndicaux se tournèrent de plus en plus vers le Parti libéral. Ceci était une exception, car les mesures répressives contre les syndicats demeuraient en Europe.

L’affaissement de l’anarchisme patriarchal et antisyndical

La transformation capitaliste du continent européen et l’expérience sapèrent l’influence des « mutuellistes » dans l’AIT. Le 2e congrès se tint à Lausanne en 1867 avec 72 délégués, sans Marx, absorbé par Le Capital, ce qui laissa le champ libre aux mutuellistes pour imprimer leurs lubies de mouvement coopératif et de crédit gratuit. Néanmoins, grâce au belge César De Paepe, devenu « collectiviste », le congrès vota déjà un rapport favorable à la collectivisation des transports et de la circulation. De même, De Paepe souligna le caractère inévitable des guerres en régime capitaliste.

La répression politique frappa les premières sections françaises de l’AIT et radicalisa les plus jeunes membres qui fréquentèrent en prison des blanquistes (si Proudhon n’avait jamais regroupés ses partisans, Blanqui ne cessa jamais de le faire). Les grèves des bronziers parisiens, des tisserands lyonnais, des mineurs de Saint-Étienne améliorèrent leur condition de vie, accrurent leur conscience de classe. La pratique fit évoluer les anciens mutuellistes tout en confirmant le programme de l’AIT, l’importance des grèves et du combat politique.

En septembre 1868, à Bruxelles, le 3e congrès de l’internationale (avec 99 délégués) mit en minorité les mutuellistes. Il approuva la socialisation de la production, et adopta le principe de la propriété collective du sol arable. Il avança même des mesures environnementales comme la nature collective des forêts, la conservation des sources. Pour la première fois, l’internationale se prononça pour la socialisation des moyens de production, une victoire pour le conseil général. De plus, une motion contre la guerre fut présentée.

En Angleterre, l’internationale stagnait bien qu’ayant réussi à contenir les velléités des patrons d’importer des briseurs de grèves.

En 1868, le 5e congrès de la VDAV d’Allemagne se prononça pour l’AIT, même si la loi prussienne interdisait son adhésion directe. De 1866 à 1871, Johann Philipp Becker publia à Genève Der Vorbote, le premier organe de l’AIT en langue allemande. Cela permit de constituer en Allemagne quinze sections à l’apogée de l’AIT.

En France, en 1868, la répression du Second Empire entraina la disparition de toutes ses sections, sauf à Rouen. Varlin succéda à Tolain et renonça aux positions mutuellistes. Malgré un regain de l’organisation, seulement un tiers des départements français contenaient une section de l’organisation. Les disciples de Blanqui commencèrent à y adhérer.

En Belgique, l’AIT parvint à atteindre sa plus forte densité d’implantation

La reformulation de l’anarchisme à l’écart de l’AIT

En 1864, Marx tenta d’associer à la construction de l’AIT Mikhaïl Bakounine, un révolutionnaire russe qui était étranger au mouvement ouvrier lors de la révolution européenne de 1848-1850. Celui-ci répondit favorablement.

Bakounine au Congrès slave de Prague, 1848

Bakounine était avant tout un aventurier qui s’est tenu, la plus grande partie de sa vie, à l’écart du mouvement ouvrier. Ses vues variaient considérablement au fil du temps. Sa seule constance était le rejet du matérialisme historique. De 1848 à 1863, il était à l’aile gauche du nationaliste panslave, en appelant plus d’une fois au tsar (La Cause du peuple, 1862). En 1863, Bakounine fut reçu en tant qu’opposant russe par le roi de Suède. Lors du banquet, il défendit la monarchie constitutionnelle avec de hauts fonctionnaires, des dignitaires protestants, des aristocrates et des capitalistes.

De retour en Italie après la rencontre avec Marx, il lança à la fois sa secte et sa propre version du socialisme.

Dès 1864 Bakounine réussit à grouper un certain nombre d’Italiens, de Français, de Scandinaves et de Slaves dans cette société secrète, qui s’appela la Fraternité internationale ou Alliance des révolutionnaires socialistes. (James Guillaume, « Notice biographique », dans Mikhaïl Bakounine, Œuvres t. 2, Stock, 1907, p. XXX)

Ainsi naquit l’anarchisme moderne (les « antiautoritaires ») qui combina l’athéisme et l’indifférence à la démocratie de Stirner, l’hostilité à la politique de Proudhon et la préparation à la façon de Blanqui du soulèvement par une minorité.

Il est nécessaire qu’au milieu de l’anarchie populaire, l’unité de la pensée et de l’action révolutionnaire trouve un organe. Cet organe doit être l’association secrète et universelle des frères internationaux… une sorte d’état-major composé d’individus dévoués, énergiques, intelligents… capable de servir d’intermédiaire entre l’idée révolutionnaire et les instincts populaires. Le nombre de ces individus ne doit donc pas être nombreux. Pour l’organisation internationale dans toute l’Europe, cent révolutionnaires fortement et sérieusement alliés suffiront. (Mikhaïl Bakounine, « Programme et objet de l’Organisation secrète révolutionnaire des frères internationaux », automne 1868, dans Daniel Guérin, Ni Dieu ni maitre, anthologie de l’anarchisme, 1970, La Découverte, 2011, p. 231-232, une citation plus courte figure dans Musto, p. 95)

Blanqui ne pratiquait pas, lui, un double langage alors que les biographes de Bakounine ont été interloqués en découvrant le contraste entre la posture antiautoritaire affichée et les pratiques sectaires dissimulées.

Bakounine dénonçait le despotisme de Marx… Mais ces principes ne s’appliquaient en aucun cas à l’Alliance secrète et sélective dont les membres devaient être comme « des pilotes invisibles dans la tempête des passions populaires ». La révolution devait être dirigée « non par un pouvoir visible, mais par la dictature collective de l’Alliance. Dans ce but, les membres de l’Alliance devaient sacrifier leur liberté personnelle à une discipline aussi rigide que celle des Jésuites (Bakounine revint plus d’une fois à cette comparaison, dont la force résidait dans « l’effacement de l’individu face à la volonté collective ». (Edward Carr, Michael Bakunin, Macmillan, 1937, p. 422-423, pas traduit)

Peu importe que les multiples organisations secrètes imaginées par l’aventurier n’aient pas toutes existé. Une organisation qui réclame l’obéissance sans programme, sans statut, sans congrès, sans élection est une clique ou un culte. La soumission des adeptes s’oppose à la discipline de militants ouvriers en droit de débattre du programme, de se prononcer sur l’orientation et d’élire leurs organes dirigeants. Il faut distinguer la clandestinité à laquelle une organisation ouvrière peut être contrainte par la répression de l’État bourgeois et les groupes conspiratifs qui échappent volontairement à tout contrôle de la classe ouvrière. On retrouve un héritage douteux du bakouninisme dans le fonctionnement des black blocs mais aussi, de manière plus inattendue, dans LFI bâtie autour de Mélenchon et même dans VO-LO qui a caché durant 30 ans son organisation, ses congrès, son gourou (Hardy) aux travailleurs, au contraire du Parti bolchevik, pourtant confronté à une répression autrement violente.

La LIPL, une organisation bourgeoisie concurrente

Quelle furent les débuts de la société secrète de Bakounine ? Toujours à l’écart du mouvement ouvrier, l’Alliance participa, à la fondation d’une organisation bourgeoise par des personnalités libérales européennes (dont John Stuart Mill, John Bright, Giuseppe Garibaldi, Victor Hugo). Elle opposait aux tensions grandissantes entre puissances européennes l’utopie des États-Unis (capitalistes) d’Europe.

La tenue à Genève, en septembre 1867, du congrès constitutif de la Ligue internationale de la paix et de la liberté, lui offrit l’occasion inattendue d’exposer ses idées devant un auditoire prestigieux. (Gaetano Manfredonia, L’Anarchisme en Europe, PUF, 2001, p. 42)

Bakounine fut élu par le congrès au comité directeur de l’organisation bourgeoise. Les bakouninistes ne parvenant pas à s’emparer de la LIPL, l’aventurier en vint à préconiser la fusion de celle-ci avec l’internationale ouvrière en pleine croissance, naturellement sous son égide.

Non, je n’ai jamais eu l’intention de noyer notre Ligue dans l’Association internationale des ouvriers. Reconnaitre et annoncer que nous prenons pour point de départ et pour base de nos principes politiques les grands principes économiques et sociaux qui sont acceptés par l’AIT ne signifie pas se mettre à sa remorque et en devenir l’esclave. (Mikhaïl Bakounine, « Lettre au président de la LPL », septembre 1868, dans James Guillaume, L’Internationale, documents et souvenirs, t. 1, SNLE, 1905, p. 73)

1868-1869, l’OPA anarchiste sur l’AIT

Bakounine en convainquit la section de Genève de l’AIT. Quant au conseil général de l’AIT, il déclina sèchement l’offre. En 1868, au congrès de Berne de Ligue internationale de la paix et de la liberté, Bakounine dénonça le communisme, ce qui n’était pas pour déplaire aux bourgeois « libéraux ».

Parce que je demande l’égalisation économique et sociale des classes… on m’a reproché d’être communiste… je hais le communisme parce qu’il est la négation de liberté. (cité par James Guillaume, L’Internationale, t. 1, p. 74-75)

Malgré tout, son projet fut rejeté par LIPL. Déçu, Bakounine la quitta avec Élisée Reclus, Aristide Rey, Charles Keller, Victor Jaclard, Albert Richard, Nicolas Joukovsky, Valérien Mroczkowski, Giuseppe Fanelli, Saverio Friscia, Alberto Tucci… pour fonder l’Alliance internationale de la démocratie socialiste. L’AIDS demanda à adhérer comme telle à l’AIT.

L’Organisation secrète révolutionnaire des frères internationaux doublait clandestinement son Alliance internationale de la démocratie socialiste qui, elle se manifestait au grand jour et sollicitait d’être admise en bloc dans l’Internationale. (Daniel Guérin, Ni Dieu ni maitre, 1970, La Découverte, 2011, p. 225)

Le conseil général ayant refusé le 22 décembre 1868 l’adhésion d’une structure internationale, par nature concurrente, Bakounine prétendit qu’elle s’était dissoute en février 1869 et annonça la reconversion en groupes publics dans différents pays qui demanderaient séparément leur adhésion à l’AIT. En fait, il n’en apparut qu’un, en Suisse, qui fut accepté dans l’AIT en juillet 1869.

1869, Bakounine au 4e congrès de l’AIT

En septembre 1869, le 4e congrès de l’AIT se tint à Bâle (78 délégués). Y participaient un délégué de la NLU des États-Unis et un du SDAP allemand (résultat de la fusion de la VDAV pro-AIT et d’une minorité internationaliste de l’ADAV lassalienne). L’Alliance secrète (AIDS) avait soigneusement préparé le congrès par une chasse aux mandats (que Bakounine et Guillaume reprochèrent en 1871-1872 aux « autoritaires »). Bakounine, très actif au congrès, y recruta des vieux proudhoniens et des jeunes impatients.

La résolution sur la propriété de la terre fut confirmée et une résolution pour les « sociétés de résistance » (syndicats) adoptée. Bakounine avait choisi comme angle d’attaque l’héritage. Ressuscitant une vielle lune des socialistes utopiques, Bakounine, Varlin et Guillaume réclamèrent sa suppression totale et immédiate, ce qui n’aurait pas facilité l’alliance des ouvriers des villes et des paysans travailleurs.

Considérant que le droit d’héritage, qui est un élément essentiel de la propriété individuelle, a puissamment contribué à aliéner la propriété foncière et la richesse sociale au profit de quelques-uns et au détriment du plus grand nombre… Que d’autre part le droit d’héritage, quelque restreinte que soit son action, en empêchant que les individus aient absolument les mêmes moyens de développement moral et matériel, constitue un privilège… Le Congrès reconnait que le droit d’héritage doit être complètement et radicalement aboli, et que cette abolition est une des conditions indispensables de l’affranchissement du travail. (« Projet de résolution de la commission du congrès », La Première Internationale, 10-18, 1976, p. 295)

Le mot d’ordre d’abolition de l’héritage fut contesté par la section de Bruxelles (p. 296) et par le conseil général.

La loi de l’hérédité n’est pas la cause, mais l’effet, la conséquence juridique de l’organisation économique actuelle de la société… La disparition du droit d’héritage sera le résultat naturel d’un changement social abolissant la propriété individuelle dans les moyens de production, mais l’abolition du droit d’héritage ne peut être le point de départ d’une pareille transformation sociale… Proclamer l’abolition du droit d’héritage comme point de départ d’une révolution sociale ne peut que détourner les travailleurs du véritable point d’attaque contre la société présente… Toute mesure concernant le droit d’héritage ne peut conséquemment avoir rapport qu’à un état de transition sociale. Ces mesures transitoires ne peuvent être que les suivantes : a) extension de l’impôt sur le droit d’héritage… b) limitation du droit de tester. (« Rapport du conseil général », La Première Internationale, 10-18, 1976, p. 302-305)

La proposition du conseil général fut nettement minoritaire : 37 contre, 19 pour, 6 abstentions. La résolution de l’Alliance soumise par la commission du congrès sur l’héritage obtint une majorité relative : 32 pour, 23 contre, 13 abstentions (ce qui empêcha son adoption par le congrès qui aurait nécessité une majorité absolue : 35 au moins).

Épisode instructif négligé par Musto, Bakounine soutint avec enthousiasme une résolution pour renforcer les pouvoirs du conseil général qu’il proposait de déplacer de Londres à Genève.

Bakounine propose de donner au conseil général le droit de refuser à des sections nouvelles l’entrée de l’Internationale jusqu’au congrès suivant, et de suspendre des sections existantes. (cité par James Guillaume, L’Internationale, documents et souvenirs, t. 1, SNLE, 1905, p. 209)

1870, l’internationale aux États-Unis et l’illusion d’un parti de plusieurs classes

L’ancrage aux États-Unis reposait surtout sur des sections de travailleurs émigrés d’Europe (Allemagne, France…). Mais celles-ci ne débordaient guère de leur caractère ethnique d’origine et échouèrent longtemps à s’unifier, à recruter des ouvriers nés sur place et même à publier un journal anglophone.

Pour autant, l’expression « nationaliste » qu’emploie Musto à leur égard (p. 56) est infondée. Si la Ligue prolétarienne de Chicago (animée par Joseph Weydemeyer) et le Club communiste de New-York (animée par Friedrich Sorge) avaient été « nationalistes allemands », pourquoi auraient-ils choisi leur camp lors la guerre civile entre Américains ?

En 1861, l’antagonisme entre les capitalistes et les planteurs éclata en une guerre civile. Reconnaissant le caractère progressiste de la lutte de la bourgeoisie pour le « travail libre » contre le système esclavagiste, les partisans de Marx répondirent à l’appel aux armes du président Lincoln. (Farrell Dobbs, Revolutionary Continuity, t. 1, pas traduit, Monad, 1980, p. 51)

Après la guerre civile et l’accumulation accélérée du capital qui s’ensuivit, les groupes de travailleurs allemands eurent certainement tort de s’accrocher à leur langue. Mais Musto ne distingue pas clairement les communistes (internationalistes) et les lassaliens (nationalistes allemands).

Les communistes encourageaient les revendications, la syndicalisation des non qualifiés, dont les Noirs et l’émancipation des femmes.

Les socialistes étatistes orientèrent le mouvement ouvrier vers l’action politique mais pour demander à l’État bourgeois d’aider à fonder des coopératives de production (une utopie partagée par les owénistes et les proudhoniens). Ainsi, avec des responsables de la NLU, les lassaliens des États-Unis lancèrent en 1870 un parti de plusieurs classes, le National Labor Reform Party qui prit pour axe une utopie petite-bourgeoise, à savoir baisser le taux d’intérêt à 1 % pour aider les travailleurs indépendants et les coopératives de production.

1870, une première scission en Suisse

James Guillaume, chef suisse de l’AIDS, 1866

En Suisse, l’Alliance prépara le congrès d’avril 1870 de la fédération à la Chaux-de-Fonds avec les mêmes méthodes que pour le congrès de l’internationale.

Chaque membre de l’Internationale garde la liberté pleine et entière de s’affilier à n’importe quelle société secrète. (James Guillaume, 4 avril 1870, L’Internationale, documents et souvenirs, t. 1, SNLE, 1905, p. 344)

L’Alliance disposa de 21 mandats dont certains représentant des sections fictives ou insignifiantes face aux 12 mandats des sections de Genève et aux 6 autres de sections locales.

Il en résulta la première scission. La majorité admettant l’animation de l’AIT par le conseil général, surtout composée d’ouvriers qualifiés de nationalité suisse, garda le nom de Fédération romande de l’AIT. La fraction hostile au conseil général dirigée par August Spichiguer (ouvrier de l’artisanat), Adhémar Schwartzguebel (artisan) et James Guillaume (gérant de l’entreprise paternelle), composée surtout d’artisans et d’ouvriers immigrés (français, italiens…) prit le nom de Fédération jurassienne de l’AIT.

Au nom de l’AIT, l’Alliance internationale de la démocratie socialiste s’étendit spectaculairement en Italie et en Espagne qui étaient encore peu industrialisées. En Russie, l’AIDS intégra en 1869-1870 un groupe terroriste autour de Sergueï Netchaïev, dont le journal incitait la noblesse à renverser le tsar pour le remplacer par un « monarque révolutionnaire ». Quand les violences de Netchaïev au sein du mouvement révolutionnaire russe et ses vols furent révélées et suscitèrent une réprobation générale dans le mouvement ouvrier européen, Bakounine fut contraint de prendre ses distances après avoir compromis l’AIT en Russie.

1870, l’AIT face à la guerre franco-prussienne

Après la déclaration de guerre de Napoléon III à la Prusse, le conseil général adopta le 21 juillet 1870 une première adresse. Dans son introduction (p. 57), Musto omet que l’adresse se prononçait nettement pour l’unification de l’Allemagne que voulait empêcher l’État français. Pourtant, le document qu’il publie plus loin le montre.

Du côté allemand, la guerre est une guerre de défense. Mais qui a mis l’Allemagne dans la nécessité de se défendre ? Qui a permis à Louis Bonaparte de lui faire la guerre ? La Prusse ! C’est Bismarck qui a conspiré avec ce même Louis Bonaparte, afin d’écraser l’opposition populaire à l’intérieur, et d’annexer l’Allemagne à la dynastie des Hohenzollern. (Pour lire la 1re Internationale, p. 318)

Wilhelm Liebknecht et August Bebel (SDAP) furent les deux seuls députés du Reichstag à voter contre les crédits de guerre. L’AIT mettait en garde les travailleurs allemands contre l’État prussien de Guillaume Ier et de son chancelier Bismarck qui voulait mettre l’Allemagne sous sa coupe au détriment des libertés démocratiques, en rattachant de force les populations de langue germanique de l’État français.

Si la classe ouvrière allemande permet à la guerre actuelle de perdre son caractère strictement défensif et de dégénérer en une guerre contre le peuple français, victoire ou défaite, ce sera toujours un désastre, Toutes les misères qui se sont abattues sur l’Allemagne, après les guerres dites de libération, renaitront avec une intensité nouvelle. (Pour lire la 1re Internationale, p. 318)

La première adresse eut un grand écho. En septembre 1870, la bataille de Sedan conduisit au renversement du régime de Napoléon III, comme l’avait prévu l’adresse. Marx redoutait un soulèvement prématuré. La deuxième adresse, adoptée le 9 septembre 1870 après la victoire de la coalition allemande dirigée par le royaume de Prusse, se prononçait pour l’arrêt de la guerre.

La classe ouvrière allemande a résolument donné son appui à la guerre, qu’il n’était pas en son pouvoir d’empêcher, comme étant une guerre pour l’indépendance allemande et la libération de l’Allemagne et de l’Europe du cauchemar oppressant du Second Empire… Ils réclament maintenant leurs « garanties » : garantie que leurs immenses sacrifices n’ont pas été faits en vain, garantie qu’ils ont conquis la liberté, garantie que la victoire sur les armées bonapartistes ne sera pas, comme en 1815, convertie en défaite du peuple allemand et, comme première garantie, ils réclament une paix honorable pour la France, et la reconnaissance de la République française. (Karl Marx, La Guerre civile en France, ES, 1972, p. 287, cette partie ne figure pas dans les extraits publiés par Musto)

Le conseil général condamnait à nouveau tout découpage de la France, toute annexion territoriale.

Les bourgeois [allemands] n’osent pas prétendre que le peuple d’Alsace-Lorraine brule de se jeter dans les bras de l’Allemagne, bien au contraire. Pour la punir de son patriotisme français, Strasbourg, que domine une citadelle indépendante de la ville, a été six jours durant bombardée d’une manière absolument gratuite et barbare, à coups d’obus explosifs « allemands », qui l’incendièrent et tuèrent un grand nombre de ses habitants sans défense ! (Karl Marx, La Guerre civile en France, p. 284, cette partie ne figure pas non plus)

Le rattachement de l’Alsace et de la Lorraine à l’empire allemand fondé autour de la Prusse allait nourrir le chauvinisme et jeter les bases de la guerre de 1914. Le conseil général de l’AIT salua la proclamation de la république en France tout en démasquant son caractère bourgeois.

Cette république n’a pas renversé le trône, mais simplement pris sa place laissée vacante. Elle a été proclamée non comme une conquête sociale, mais comme une mesure de défense nationale. Elle est dans les mains d’un Gouvernement provisoire composé en partie d’orléanistes notoires, en partie de républicains bourgeois, sur quelques-uns desquels l’Insurrection de juin 1848 a laissé son stigmate indélébile. La division du travail entre les membres de ce gouvernement ne présage rien de bon. Les orléanistes se sont saisis des positions fortes : de l’armée et de la police, alors qu’aux républicains déclarés sont échus les ministères où l’on parle. Quelques-uns de leurs premiers actes montrent assez clairement qu’ils ont hérité de l’empire non seulement les ruines, mais aussi la peur de la classe ouvrière. (Karl Marx, p. 322-323)

1871, la Commune de Paris

Le 14 aout 1870, les blanquistes hors de l’AIT (Blanqui, Eudes, Granger, Brideau, Flotte…) tentèrent un coup militaire sur la caserne de pompiers de La Villette qui échoua rapidement. Le 28 septembre 1870, les bakouninistes de l’AIT (Blanqui, Lankiewicz, Ozerov, Bischoff, Richard, Blanc, Palix, Saignes, Bastelica…) se fièrent naïvement au général Cluseret, mirent sur pied un Comité de salut de la France qui proclama à l’hôtel de ville de Lyon l’abolition de l’État. L’État bourgeois n’ayant pas disparu pour autant, reprit, sans résistance, l’hôtel de ville le soir même puis déclencha une répression sanglante. Dépité, l’aventurier en conclut que les travailleurs français étaient dépourvus de tout esprit révolutionnaire. C’était quelques mois avant la Commune de Paris,

Face aux bavards jacobins et aux révolutionnaires blanquistes, nostalgiques de la première révolution française, le conseil général tentait de dissuader les travailleurs français de prendre les armes pour rejouer la révolution bourgeoise (ce qui condamne doublement les parodies pacifistes et électoralistes de la France insoumise). L’adresse du 9 septembre 1870 préconisait de profiter des libertés rétablies pour s’organiser et préparer leur propre révolution.

Lucidement, le conseil général déconseillait alors aux travailleurs français de tenter de renverser prématurément le nouveau gouvernement.

La classe ouvrière française se trouve donc placée dans des circonstances extrêmement difficiles. Toute tentative de renverser le nouveau gouvernement, quand l’ennemi frappe aux portes de Paris, serait une folie désespérée. Les ouvriers français doivent remplir leur devoir de citoyens ; mais en même temps, ils ne doivent pas se laisser entrainer par les souvenirs nationaux de 1792, comme les paysans français se sont laissé duper par les souvenirs nationaux du Premier Empire. Ils n’ont pas à recommencer le passé, mais à édifier l’avenir. Que calmement et résolument ils profitent de la liberté républicaine pour procéder méthodiquement à leur propre organisation de classe. Cela les dotera d’une vigueur nouvelle, de forces herculéennes pour la régénération de la France et pour notre tâche commune, l’émancipation du travail. De leur énergie et de leur sagesse dépend le sort de la république. (Pour lire la 1re Internationale, p. 323).

Les prudents avis de l’AIT furent balayés par les provocations du gouvernement d’Adolphe Thiers contre les travailleurs de Paris et leur garde nationale. Ils se soulevèrent en mars 1871 et proclamèrent la Commune. Marx soutint immédiatement la révolution et le premier pouvoir des travailleurs. Engels envisagea même de rejoindre la Commune. La plupart des « internationalistes » parisiens oscillaient entre proudhonisme et bakouninisme ; parmi les rares communistes présents à Paris, figuraient les belles figures de Leo Frankel et Elizaveta Dimitriev. Les membres de l’AIT qui siégeaient à la Commune étaient minoritaires face au camp « jacobin » des républicains radicaux et des blanquistes (17sur 85 élus).

L’idée de patriotisme s’empara de l’esprit des socialistes de la Commune et Blanqui, par exemple, révolutionnaire incontestable et adepte fervent du socialisme, ne trouva pas mieux pour son journal que le titre La Patrie en danger. La réunion de ces deux objectifs contradictoires -patriotisme et socialisme- constitua l’erreur fatale des socialistes français… Le prolétariat s’arrêta à mi-chemin : au lieu de procéder à l’expropriation des expropriateurs, il se laissa entrainer par des rêves sur l’établissement d’une justice suprême dans le pays, unie par une tâche nationale commune. (Vladimir Lénine, « Les enseignements de la Commune », 23 mars 1908, Œuvres, Progrès, t. 13, p. 499-500)

16 mai 1871, la statue de Bonaparte (Napoléon 1er) est renversée

La république bourgeoise établie à Versailles coupa la Commune de Paris du reste du pays puis l’écrasa sans pitié en mai 1871 avec la complicité de l’armée prussienne. Marx rédigea alors fébrilement deux brouillons d’une adresse de l’AIT, très radicaux. Il les remania pour faire adopter l’adresse fin mai par le conseil général élargi aux survivants de la Commune réfugiés à Londres. La Guerre civile en France fut publiée dans plus de dix langues et eut un grand retentissement international.

La Commune a réalisé ce mot d’ordre de toutes les révolutions bourgeoises, le gouvernement à bon marché, en abolissant les deux grandes sources de dépenses : l’armée permanente et le fonctionnarisme d’État. (Karl Marx, La Guerre civile en France, GMI, p. 40)

L’AIT prise dans le reflux de la classe ouvrière

Musto soutient que l’écrasement de la classe ouvrière en France n’entrava en rien l’AIT.

La renommée et les forces de l’Internationale continuèrent à croitre au lendemain de la Commune… Cette vitalité considérable était partout évidente… (Marcello Musto, Pour lire la 1re Internationale, p. 64-65)

Musto évoque à l’appui l’augmentation de l’effectif des fédérations d’Espagne et d’Italie (p. 65), l’adhésion de nouvelles sections au Portugal, au Danemark, en Inde, en Australie, en Nouvelle-Zélande (p. 66). Par conséquent, les choix malencontreux de Marx en 1872 expliqueraient sa crise.

Marx ne sut pas tenir compte de l’état d’esprit qui prévalait dans l’Association et ne se montra pas suffisamment avisé. (p. 87)

Tout le monde commet des erreurs. En tout cas, si la renommée de l’AIT fut en 1871 à son zénith, en tant qu’organisation, elle fut fragilisée. Une défaite importante de la classe ouvrière conduit toujours à un recul du mouvement ouvrier. La réaction cléricale, aristocratique et bourgeoise tint l’internationale comme coupable de révolution sociale et accrut la répression à son encontre. Le mouvement ouvrier s’affaissa dans tous les grands États capitalistes de l’époque.

En France, les sections françaises étaient anéanties. Les blanquistes rejoignaient bien l’AIT, mais en exil, Auguste Blanqui lui-même étant dans les geôles de la 3e république.

En Belgique, l’effectif de la fédération commença à décliner.

En Italie, Mazzini se joignit au chœur de la réaction.

En Allemagne, la répression s’abattit sur les internationalistes : Liebknecht et Bebel furent condamnés en 1872 à deux ans d’incarcération pour « haute trahison » ; un mois après, la peine de Bebel fut prolongée de 9 mois supplémentaires ; en 1874, les procès se multiplièrent contre les militants des deux partis ouvriers et des syndicats.

En Grande-Bretagne, plusieurs dirigeants syndicaux, effrayés à l’idée d’être associés à la Commune de Paris, prirent immédiatement leurs distances avec l’AIT. Benjamin Lucraft et George Odger quittèrent le conseil général et démissionnèrent de l’internationale. En 1871, l’État bourgeois britannique avait fait des concessions : il légalisa les syndicats. En 1875, il autorisera les grèves. Les syndicats se bureaucratisèrent et leurs chefs collaborèrent avec le Parti libéral. George Odger fut plusieurs fois candidat du parti bourgeois ; Randal Cremer devint député en 1885 et fut anobli par la reine en 1907.

Aux États-Unis, une scission eut lieu, la fédération hostile au conseil général soutenant un parti bourgeois ; l’autre, fidèle au conseil général, centrée sur l’activité syndicale mais négligeant toute construction d’un parti ouvrier.

1871, la crise

Dans ce contexte, la capacité de nuisance de l’Alliance décupla. Désertée par des dirigeants syndicaux britanniques, l’AIT se déchirait fatalement entre communistes, qui mesuraient le poids de la défaite, blanquistes et bakouninistes qui refusaient de la voir pour réclamer une insurrection stupide et « possibilistes » qui abandonnaient toute perspective révolutionnaire au profit de blocs avec la bourgeoisie « progressiste ».

Faute de pouvoir tenir un congrès de l’AIT dans des conditions de sécurité suffisantes, le conseil général convoqua une simple conférence à Londres en septembre 1871. Marx y développa une énergie considérable, appuyé par Engels qui vient de prendre sa retraite à Londres. Il s’agissait de tirer des leçons de la Commune de Paris.

Nous jetons un défi à tous les gouvernements… Nous devons leur dire : nous savons que vous êtes la force armée contre les prolétaires. Nous agirons pacifiquement contre vous là où cela nous sera possible et par les armes quand ce sera nécessaire. (Karl Marx, « Intervention à la conférence de Londres », 21 septembre 1871, Pour lire la 1re Internationale, p. 368)

Une proposition du conseil général pour la mise en place de sections de femmes travailleuses (pas mentionnée par Musto) fut adoptée à l’unanimité comme résolution n° 5 malgré la réticence de De Paepe.

La Conférence, sur la proposition du Conseil général, recommande la fondation de sections de femmes parmi les ouvrières. (Jacques Freymond, La Première Internationale : recueil de documents, Droz, t. 2, 1962, p. 167)

Les communistes firent un bloc avec les blanquistes dirigés par Édouard Vaillant pour adopter la résolution n° 9 (4 délégués contre sur 23).

Contre le pouvoir collectif des classes possédantes le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes. Cette constitution de la classe ouvrière en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême : l’abolition des classes. La coalition des forces ouvrières déjà obtenue par les luttes économiques doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs. La conférence rappelle aux membres de l’Internationale que, dans l’état militant de la classe ouvrière, son mouvement économique et son action politique sont indissolublement unis. (Pour lire la 1re Internationale, p. 68-69)

Mais le conseil général s’effritait déjà : Eccarius, Robin, Caméninat, Theisz, Bastelica le quittèrent.

Le 12 novembre 1871, la fédération jurassienne tint un congrès à Sonvilier qui adopta une circulaire adressée à toutes les fédérations qui rejetait les décisions de la conférence de Londres. Elle fut approuvée par la plupart des sections italiennes, espagnoles, belges.

1872, la clarification

L’AIT tolérait en son sein tous les courants du mouvement ouvrier, mais pas n’importe quelle pratique. Le conseil général publia en mars 1872 un rapport détaillé sur les agissements de l’Alliance (Les Prétendues scissions dans l’Internationale). Malon, Guillaume et Bakounine répondirent qu’ils étaient victimes des calomnies des « autoritaires », des Allemands et des Juifs, tout en niant l’existence de toute structure secrète. Ils mentaient aux travailleurs.

À propos de l’organisation secrète, j’ai dû dire d’une façon générale qu’elle a existé. Mais, après cette indication générale, j’ai cru devoir m’abstenir d’entrer dans les détails ; j’estime que ce n’est pas à nous à raconter certaines choses. Je n’ai rien dit, par exemple, des réunions pendant le congrès de Genève [des scissionnistes en 1873], ni de notre action dans le Jura à partir de 1872. (James Guillaume, « Lettre à Pindy », 5 janvier 1908, cité par Marc Vuilleumier, James Guillaume, sa vie, son œuvre, Grounauer, 1980, p. 50)

Le 5e congrès de l’AIT fut convoqué par le conseil général à La Haye. Musto passe sous silence que Bakounine avait décidé le boycott du congrès par les « antiautoritaires » suisses, italiens et espagnols) pour tenir immédiatement un congrès parallèle. Guillaume le persuada d’opérer plutôt la scission à La Haye sur la base de « l’autonomie » pour en faire tomber la responsabilité sur les « centralistes » et ratisser large.

Alors que Cafiero et les Italiens, soutenus d’abord par Bakounine, se prononcent pour la rupture immédiate avec le conseil général de Londres et la formation d’une nouvelle internationale, c’est Guillaume qui, avec le soutien de la Fédération jurassienne, prend l’initiative d’une politique beaucoup plus habile: au lieu de décourager les éléments hésitants en constituant dès le départ une organisation de tendance libertaire, il se borne à protester contre les empiètements et abus du conseil général au nom de l’autonomie des fédérations nationales et du respect de la diversité des tendances. En luttant sur ce terrain, il espérait se rallier ceux qui balançaient encore entre les deux adversaires. C’est ce qui se produisit… Sur le plan international, Guillaume fut le grand diplomate de la sécession qui provoqua la défaite et la fin du Conseil général. (Marc Vuilleumier, James Guillaume, sa vie, son œuvre, Grounauer, 1980, p. 16)

Bakounine avait même rédigé un programme pour la scission, mais Guillaume le dissuada de le rendre public avant qu’elle fût consommée. La fédération italienne, à son congrès de fondation en aout 1872, honora publiquement Bakounine mais, désobéissant aux consignes de l’Alliance, annonça sa scission et décida de boycotter le congrès de l’AIT.

La conférence déclare solennellement, devant les travailleurs du monde entier, que, dès ce moment, la Fédération italienne de l’Association internationale des travailleurs rompt toute solidarité avec le conseil général de Londres. (Fédération italienne, « Résolution », 6 aout 1872, dans La Première Internationale, Droz, t. 3, 1971, p. 286)

En septembre 1872, 65 délégués participèrent au 5e congrès. Marx et Engels s’y déplacèrent, contrairement à De Paepe et à Bakounine. Malgré l’absence de la fédération italienne, le contingent des « autonomistes » autour de Guillaume était important (25). Musto regrette sentencieusement que « l’hostilité fut exacerbée par trois jours de disputes stériles autour de la vérification des mandats » (p. 76-77). Il suffit d’avoir participé à un congrès d’une organisation ouvrière où deux fractions ont à peu près la même force, ou même à une assemblée générale d’une association quelconque qui est partagée sur une question importante, pour comprendre que c’était inévitable.

L’adoption d’un amendement aux statuts (article 7a) consacrait que la classe ouvrière avait besoin d’un parti à elle, contrairement aux syndicalistes et aux réformistes qui misaient en matière politique sur des partis bourgeois ou aux mutuellistes ou aux « libertaires » prêchant l’abstentionnisme politique.

Dans sa lutte contre le pouvoir uni des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir en tant que classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct et opposé à tous les anciens partis politiques créés par les classes possédantes. Cette constitution du prolétariat en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de sa fin suprême : l’abolition des classes. (Pour lire la 1re Internationale, p. 354)

Le congrès rejeta la proposition de Guillaume de transformer le conseil général en un simple collecteur et diffuseur d’information. Il confirma au contraire la possibilité pour le conseil général d’exclure des fédérations ou des sections en cas de non-respect des principes et des statuts de l’AIT. Ce qui justifia l’exclusion de la section 12 pro-bourgeoise de New York. Une commission rassemblant toutes les opinions proposa l’éviction de Bakounine (25 voix pour, 6 contre, 7 abstentions) et de Guillaume. À la fin du 5e congrès, Engels proposa de transférer le siège de l’AIT à New-York pour empêcher les anarchistes de s’emparer de la 1re Internationale.

1873, l’estocade portée par les « autonomistes »

Désertée par les chefs syndicaux britanniques, scissionnée par les chefs anarchistes, l’AIT officielle connut un déclin inévitable. Son congrès de 1873, à Genève, ne rassembla que des communistes. Aucun membre du nouveau conseil général, basé aux États-Unis, ne put s’y rendre. La dissolution fut prononcée en juillet 1876 à Philadelphie par une dizaine de délégués ne représentant plus que 635 membres.

De leur côté, les anarchistes conduits par Guillaume réussirent à agréger en avril 1873 à Neuchâtel tous les opposants « autonomistes », soit plus de 300 sections et 25 000 membres. Ceux-ci étaient issus principalement d’Espagne, d’Italie, de Suisse, de France, de Belgique et des Pays-Bas. Quelques délégués britanniques l’appuyèrent.

La doctrine de l’anarchie n’aurait peut-être pas amené de scission si Bakounine n’avait eu le tort, lui ultra-autonomiste, de vouloir créer, au sein de l’Association internationale des travailleurs, un groupe initiateur qui ne pouvait manquer de devenir, par la force des choses, un groupe directeur. (César De Paepe, 1 aout 1876, cité par Marc Vuilleumier, James Guillaume, sa vie, son œuvre, Grounauer, 1980, p. 50)

La première décision fut de supprimer le conseil général, une façon d’entériner la désorganisation entreprise en 1868. La contrefaçon d’AIT ne dura guère, sans que les « antiautoritaires » pussent attribuer la responsabilité de son échec aux « autoritaires » qui en étaient absents. Étant parvenu à ses buts, Bakounine quitta la fédération jurassienne en octobre 1873.

L’AIT fédéraliste en pratique

L’organisation usurpatrice subit l’épreuve du feu en Espagne en 1873-1874 et en Italie en 1874 et 1877. En Espagne, confrontés à la lutte réelle entre les classes, les bakouninistes furent contraints de « faire de la politique » et de jeter par-dessus bord leur propre programme : en mai 1873, en laissant publiquement voter pour les républicains de tout poil aux élections ; en juillet 1873, lors de la rébellion cantonale des « républicains intransigeants » en participant aux gouvernements locaux dispersés. Les cantons laissaient le pouvoir central aux républicains fédéralistes modérés, puis aux républicains centralistes qui envoyèrent l’armée les écraser un à un. En janvier 1874, un général qui avait réprimé les masses populaires mit fin à la 1re république.

Le chef des anarchistes le justifia en argüant que les « juntes révolutionnaires » des cantons étaient autant de communes de Paris et, par conséquent, tout sauf un gouvernement (James Guillaume, « Monsieur Engels et les ouvriers espagnols », 9 novembre 1873). Mais, un demi-siècle plus tard, la révolution espagnole confirma que la critique communiste n’était pas sans fondement quand les chefs bakouninistes entrèrent dans les gouvernements « républicains » de l’État bourgeois le 27 septembre 1936 à Barcelone et le 4 novembre 1936 à Madrid.

Le gouvernement a cessé d’être une force d’oppression… de même que l’État qui ne représente déjà plus l’organisme séparant la société en classes. Avec l’intervention d’éléments de la CNT, l’État et le gouvernement cesseront d’autant plus d’opprimer le peuple. (CNT, 13 septembre 1936, dans Daniel Guérin, Ni Dieu ni maitre, anthologie de l’anarchisme, 1970, La Découverte, 2011, p. 745)

De 1873 à 1876, les congrès de l’AIT « antiautoritaire » ne rassemblèrent guère plus de 20 à 30 délégués. En dépit des conseils de la secte bakouniniste, les travailleurs européens tentaient de réduire le temps de travail et d’obtenir le droit de vote. Même si chaque fédération faisait ce qu’elle voulait au nom de « l’autonomie », la coexistence ne pouvait durer entre la fédération belge dirigée par De Paepe qui devenait électoraliste et prête aux compromis avec les partis bourgeois « progressistes » et la fédération italienne dirigée par Carlo Cafiero, Andrea Costa et Errico Malatesta qui organisa une insurrection ultra minoritaire en 1874 avec la participation de Bakounine. L’écart était patent au « congrès de Berne », en octobre 1876.

D’un côté, les Espagnols se glorifiaient de leur abstention politique et raillaient les caisses de grève comme une dépense inefficace, tandis que les Italiens se vantaient de leurs exploits en matière de propagande par le fait ; d’un autre côté, De Paepe rapporta que, dans les Pays-Bas et en Belgique, les travailleurs se tournaient vers la sociale-démocratie. (Iouri Steklov, History of the 1st International, 1923, Russell, 1968, p. 329)

En Italie, les anarchistes récidivèrent pour tenter de stimuler « le peuple » par l’exemple d’une minorité. Avec le même fiasco comme résultat.

En 1877, dans la province de Bénévent, Malatesta et Cafiero tentèrent de mettre en application leur activisme à la manière blanquiste. À la tête d’une trentaine d’internationalistes, armés, drapeaux rouges en tête, ils d’emparèrent du village de Lentino… Mais la population resta passive, l’armée intervint. Malastesta et Cafiero furent arrêtés sur place. (Daniel Guérin, Ni Dieu ni maitre, p. 411)

Le dernier congrès des « fédéralistes » se tint à Verviers en septembre 1877. C’en était fini de la contrefaçon. Guillaume, qui la maintenait à bout de bras, victime de la répression en 1877 de l’État suisse, s’exila en France où il abandonna toute activité militante.

L’explication de la crise de l’AIT : la montée des nations ?

Musto explique, sans aucune démonstration, que l’AIT fut finalement victime d’une ère nouvelle, celle des nations.

Le renforcement de l’État-nation… tous ces facteurs s’additionnèrent pour rendre la configuration originelle de l’Internationale inadaptée à cette nouvelle ère. (Marcello Musto, Pour lire la 1re Internationale, p. 87)

L’unification de l’Allemagne en 1871 a marqué le début d’une ère nouvelle où l’État-nation s’est définitivement affirmé comme une forme d’identité politique, juridique et territoriale. Le nouveau contexte rend peu plausible la continuité d’une organisation supranationale à laquelle les organisations des différents pays, même si elles bénéficient de leur autonomie, doivent céder une part importante de la direction politique. (p. 78)

L’empire allemand n’était pas si national que cela : non seulement il englobait une population polonaise significative, mais il entérinait sciemment une division des germanophones entre Suisse, Allemagne et Autriche. La monarchie britannique reposait officiellement sur un bloc de quatre nations. Les États-Unis étaient ethniquement hétérogènes. L’AIT est apparue à un moment où l’Italie avait pris forme et où les États-Unis, la Grande-Bretagne, la Suisse, la Belgique, la France, l’Espagne, la Russie… existaient depuis longtemps. En outre, elle a su répondre à la guerre civile aux États-Unis, à la division de l’Allemagne, à l’oppression et à la division de la Pologne, à la colonisation de l’Irlande, etc.

L’action internationale des classes ouvrières ne dépend en aucune façon de l’existence de l’Association internationale des travailleurs. Celle-ci fut seulement la première tentative pour doter cette action d’un organe central ; tentative qui, par l’impulsion qu’elle a donnée, a eu des suites durables, mais qui, sous sa première forme historique, ne pouvait survivre longtemps à la chute de la Commune de Paris. (Karl Marx, « Gloses marginales au programme du SAP », 1875, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, ES, 1972, p. 37)

Fallait-il épouser le cadre national ? Cela aurait étonné tant Bakounine que Marx. Cela a été pratiqué plus d’un fois depuis. En défendant leur « nation » (en fait leur bourgeoisie et son État) contre les autres, la plupart des sections de la 2e Internationale (et des directions syndicales) trahirent en 1914. En inventant en 1924 l’incongru « socialisme dans un seul pays », Boukharine et Staline justifièrent l’usurpation du pouvoir par la bureaucratie dans l’État ouvrier. En se ralliant au patriotisme en 1934, la 3e Internationale stalinisée envoyait les partis « communistes » dans la voie nationale empruntée depuis longtemps par les partis « travaillistes », « sociaux-démocrates » et « socialistes ».

Le capitalisme est mondial mais sa classe exploiteuse est en concurrence, entreprise contre entreprise, État contre État. Contre sa propre classe ouvrière et contre ses rivales, chaque bourgeoise s’appuie sur un État. La classe ouvrière est, elle, mondiale par sa nature de classe exploitée et souvent internationale par sa composition actuelle dans la plupart des États.

L’ouvrier n’a pas de patrie, cela veut dire que : a) sa situation économique n’est pas nationale mais internationale ; b) son ennemi de classe est international ; c) les conditions de son émancipation sont internationales ; d) l’unité internationale des travailleurs est plus importante que son unité nationale. (Vladimir Lénine, « Lettre à Armand », 20 novembre 1916, Œuvres, Progrès, 1964, t. 35, p. 247-248)

Le mouvement ouvrier surmonta le recul consécutif à la Commune de Paris, ce qui s’exprima par la construction patiente de syndicats et de partis.

En réalité, les partis ouvriers sociaux-démocrates d’Allemagne, de Suisse, du Danemark, du Portugal, d’Italie, de Belgique, de Hollande et des États-Unis, plus ou moins organisés à l’échelle nationale, forment autant de groupes internationaux. (Friedrich Engels, « Sur l’Histoire de l’Internationale de Sir George Howell », 4 aout 1878, cité par Franz Mehring, La Vie de Karl Marx, 1918, Page2 & Syllepse, t. 2, 2018, p. 1268)

Sur cette base, les communistes réussirent en 1899 à constituer l’Internationale ouvrière (2e Internationale) comme ils l’avaient envisagé dès la dissolution de l’AIT en 1873.

Je crois que la prochaine internationale sera directement communiste et que ce sont nos principes qu’elle arborera. (Friedrich Engels, « Lettre à Sorge », 12 septembre 1874, dans Friedrich Engels & Karl Marx, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, ES, 1966, p. 123)

Aujourd’hui, l’internationalisme prolétarien n’est pas dépassé. C’est le capitalisme et l’État nation qui sont archaïques. La survie des États freine le développement des forces productives, entraine le militarisme et des guerres incessantes, empêche de faire face à la crise écologique, nourrit la réaction.

Bakounine, anticipateur des « drames du 20e siècle » ?

Musto met de manière récurrente sur le même plan les communistes avec les socialistes étatistes à la Lassalle ou les aventuristes anarchistes à la Bakounine. Selon lui, le communisme et l’anarchisme de la fin du 19e siècle étaient de la même nature, chaque variante ayant ses mérites.

Il faut bien reconnaitre que les autonomistes faisaient bel et bien partie de la composante révolutionnaire de l’Internationale et qu’ils apportèrent une contribution critique intéressante sur les questions du pouvoir politique, de l’État et de la bureaucratie. (Marcello Musto, Pour lire la 1re Internationale, p. 91)

Il faut bien reconnaitre que Bakounine avait prévu les dangers de ce qu’on appellera la « période de transition entre capitalisme et socialisme », en particulier le danger d’une dégénérescence bureaucratique après la révolution. (p. 96)

Les intuitions critiques de Bakounine annonçaient déjà certains des drames du 20e siècle. (p. 97)

L’intuition peut stimuler la science, mais pas la remplacer. Or, si Bakounine était un personnage charismatique et courageux, il était peu dialecticien, ne comprenait pas grand-chose à la marche de l’histoire et se désintéressait des lois du mode de production capitaliste, en lien avec son mépris pour les conditions objectives du socialisme.

À partir de 1864, il a condamné par principe tout gouvernement, tout pouvoir, toute armée ouvrière. La Commune de 1871, si elle n’avait exercé aucune autorité, n’aurait pas tenu une semaine face à l’armée du gouvernement versaillais. Le pouvoir des soviets de 1917, s’il ne s’était pas centralisé et armé, n’aurait pas tenu un mois face à l’intervention de toutes les armées impérialistes et à la contrerévolution des armes blanches russes.

La guerre de 1914-1918 est un des drames du 20e siècle. Bakounine n’a pas anticipé que, à la déclaration de guerre, le syndicaliste anarchiste français Léon Jouhaux, à la tête de l’appareil de la CGT, allait trahir la classe ouvrière et rejoindre l’union sacrée ». Il n’a pas non plus envisagé que son bras droit dans sa lutte dans l’AIT, Guillaume, et son successeur Kropotkine se rallieraient en 1914 à la guerre impérialiste de la bourgeoisie française.

La captation de l’URSS par une bureaucratie privilégie et la terreur stalinienne sont la plus grande tragédie du 20e siècle. Pourtant, Bakounine affirmait que la Russie ou l’Italie de son temps serait plus apte à établir l’anarchisme que la Grande-Bretagne ou l’Allemagne, malgré leur arriération. Il n’a donc pas pu envisager la déformation, à partir de 1918 d’un État ouvrier économiquement retardé, envahi, en proie à la guerre civile, isolé par l’échec des révolutions hongroise, allemande et chinoise. C’est la pénurie qui a engendré la bureaucratie, pas une aspiration « autoritaire » du Parti bolchevik. Vu son rejet du matérialisme historique, Bakounine ne pouvait pas prévoir la dégénérescence de l’URSS quand l’appareil étatique incarné par Staline (la bureaucratie) s’empara en 1923-1927 du parti et de l’État, décréta le socialisme réalisé, instaura la terreur sur la classe ouvrière, suscita le culte du chef omniscient, exacerba le nationalisme russe. Sous sa coupe, l’Internationale communiste devint l’instrument de la diplomatie de l’URSS, paralysant le prolétariat mondial (hésitation en Allemagne en 1923, subordination au Guomindang conduisant à la défaite de la révolution chinoise en 1927, division forcenée des rangs ouvriers aboutissant à la victoire de Hitler en 1933…) puis menant une contrerévolution consciente (France en 1936 et 1944-1947, Espagne en 1936-1938, Italie en 1943-1947, Grèce en 1944…).

La jeune bureaucratie, formée au début pour servir le prolétariat, se sentit l’arbitre entre les classes… Elle gagnait en assurance au fur et à mesure que la classe ouvrière internationale subissait de plus lourdes défaites… La direction bureaucratique contribuait aux défaites, les défaites affermissaient la bureaucratie. (Lev Trotsky, La Révolution trahie, 1936, Minuit, p. 1963, p. 66)

La défaite de la révolution espagnole de 1936-1937 est un des drames du 20e siècle. La doctrine bakouniniste n’a pas conduit les chefs de la CNT-FAI, malgré l’aspiration de leur base, à la stratégie révolutionnaire (du type du Parti bolchevik en Russie en 1905 et en 1917) mais à rejoindre le front populaire et à entrer dans le gouvernement bourgeois « républicain » formé par les sociaux-démocrates et les staliniens qui allait écraser les militants de la CNT et du POUM à Barcelone en mai 1937.

Une face peu reluisante de Bakounine

Passe encore, que pour les besoins de la polémique, Bakounine et Guillaume aient toujours assimilé le communisme au socialisme d’État à la Lassalle. Mais ils recourraient publiquement à un racisme antiallemand aussi systématique que douteux. Le dernier acte politique de Guillaume fut de publier en France, lors de la Première guerre mondiale, un pamphlet pour accuser Marx d’être un nationaliste allemand (Karl Marx, pangermaniste).

En tout cas, si Bakounine avait eu vraiment « l’intuition des drames historiques à venir », il se serait gardé d’alimenter, après Proudhon, le racisme antijuif, ce que Musto n’évoque jamais.

La secte juive constitue aujourd’hui en Europe une véritable puissance. Elle règne despotiquement dans le commerce, dans la banque, et elle a envahi les trois quarts du journalisme allemand et une partie très considérable du journalisme des autres pays. (Mikhaïl Bakounine, « Lettre aux citoyens rédacteurs du “Réveil” », 18 octobre 1869, Œuvres, t. 5, Stock, 1911, p. 243)

Affolés, certains de ses amis, en particulier Alexandre Herzen, le dissuadèrent de publier cette lettre. Mais, après la conférence de Londres, les chefs de l’Alliance laissèrent paraitre en public leur antisémitisme.

Le plus plat des laquais juifs de Monsieur Marx… (James Guillaume, « Réponse aux prétendues scissions », 10 juin 1872, La Première Internationale, Droz, t. 2, 1962, p. 307)

La méchanceté des Juifs allemands et russes, les amis de Marx, ses agents… Moi, le bouc expiatoire condamné par la furieuse synagogue… l’article du Juif allemand Maurice Hess… les Borkhein et autres Juifs allemands… Je vous fais grâce du petit Juif russe… (Mikhaïl Bakounine, « Réponse aux prétendues scissions », 12 juin 1872, La Première Internationale, Droz, t. 2, p. 301-302)

À l’intérieur de la société secrète, c’était pire.

Les Juifs constituent aujourd’hui en Allemagne une véritable puissance. Juif lui-même, Marx a autour de lui une foule de petits Juifs… inquiets, nerveux, curieux, remuants, indiscrets, bavards, intrigants, exploiteurs, comme sont les Juifs partout… Ils se sont emparés de toute la presse d’Allemagne… et, depuis longtemps, ils règnent dans le monde de l’argent et des grandes spéculations financières et commerciales : ayant ainsi un pied dans la banque, ils viennent de poser l’autre pied dans le socialisme… Eh bien, tout ce monde juif qui forme une seule secte exploiteuse, une sorte de peuple sangsue, un parasite collectif à travers les frontières des États… ce monde est actuellement, en grande partie du moins, à la disposition de Marx d’un côté et des Rothschild de l’autre… La solidarité juive les unit… Que peut-il y avoir de commun entre le socialisme et la haute banque ? Ah ! c’est que le socialisme autoritaire, le communisme de Marx veut la puissante centralisation de l’État et là où il y a centralisation de l’État, il doit y avoir nécessairement une banque centrale de l’État et là où il existe une telle banque, les Juifs sont certains de ne point mourir de faim… (Mikhaïl Bakounine, « Lettre à la section de Bologne », décembre 1871, dans Georges Ribell, Marx, Bakounine, socialisme autoritaire ou libertaire, 10-18, 1975, t. 1, p. 197-198 ; le document figure aussi dans Arthur Lehning, Archives Bakounine, vol. 1, t. 2, Brill, 1961, p. 105-118)

Une telle ignominie s’oppose au socialisme scientifique, au communisme émancipateur de Marx, Engels, Luxemburg, Lénine, Trotsky…

Anarchisme et communisme, deux jumeaux de la famille anticapitaliste ?

L’anarchisme et le communisme sont bien deux courants du mouvement ouvrier mais les protagonistes ne pensaient pas, ni les uns, ni les autres, que la scission de l’AIT fût fortuite.

Nous avons discuté autrefois, croyant avoir affaire simplement à des socialistes qui différaient de nous sur des points de doctrine. Maintenant nous voyons que les Marx, les Engels et toutes leurs séquelles, ce n’est pas une école socialiste ayant une doctrine plus ou moins erronée : c’est tout simplement la réaction. (James Guillaume, « Monsieur Engels et les ouvriers espagnols », 9 novembre 1873, L’Internationale, documents et souvenirs, t. 3, Stock, 1905, p. 155-156)

Il y a tout un gouffre entre nous et les anarchistes. (Friedrich Engels, « Lette à Iglesias », 26 mars 1896, dans Karl Marx, Friedrich Engels, Vladimir Lénine, Sur l’anarchisme, Progrès, 1973, p. 201)

Bakounine n’a été collectiviste anarchiste qu’une décennie et s’il a repris à cette occasion le vocable communiste (collectivisme, révolution sociale, etc.). Mais en lui donnant un contenu bien différent.

A. La classe qui conduit la révolution sociale

  • Pour les anarchistes, l’acteur révolutionnaire était « le peuple » et en particulier les déclassés (bandits, intellectuels rejetés…).
  • Pour les communistes, là où le capitalisme avait triomphé, la classe révolutionnaire devenait le prolétariat (les salariés exploités du capitalisme). Il a besoin pour vaincre de s’allier avec d’autres classes ou fraction de classe, mais il les dirige.

B. Les conditions de la révolution sociale

  • Les anarchistes estimaient que la révolution sociale était avant tout une affaire de volonté. Ils se désintéressaient totalement des élections et des revendications démocratiques. Ils méprisaient même les revendications économiques. Pour les mêmes raisons, l’athéisme étaient pour eux central.
  • Les communistes estimaient qu’une crise de rapports entre les classes était nécessaire pour qu’une révolution sociale pût triompher. Pour préparer la révolution, les revendications économiques et politiques étaient importantes. Par exemple, s’ils étaient matérialistes au plan de la théorie, leur programme était la séparation de l’État et de la religion, pas l’athéisme.

C. L’outil de la révolution sociale

  • Les anarchistes misaient sur des sociétés secrètes, cachées aux yeux des travailleurs eux-mêmes. L’Internationale, elle, était censée servie de modèle à la société désirée.
  • Les communistes préconisaient un parti, qui pouvait être clandestin, mais serait l’expression du mouvement des travailleurs. Si certaines caractéristiques de l’AIT et de ses militants anticipent le futur, les êtres humains se transformeront eux-mêmes en transformant consciemment pat millions la société.

D. Le contenu de la révolution sociale

  • La révolution des « antiautoritaires » avait objectif but d’en finir avec toute autorité. Et comme la quintessence de l’autorité était l’État, la révolution devait supprimer instantanément tout État. L’athéisme remplace la laïcité. Il n’y a pas besoin de transition entre une révolution sociale dans un pays donné et le socialisme mondial.
  • Pour les communistes, le but de la révolution mondiale était la suppression de toute exploitation et la disparition des classes sociales. Une révolution locale imposerait au prolétariat de prendre le pouvoir contre ses ennemis intérieurs et extérieurs. La planification sous le contrôle de la population permet de développer les forces productives. Seule l’extension internationale de la révolution, le contrôle collectif de l’économie et le développement des forces productives permettrait de se débarrasser de tout État.

E. Le but de la révolution sociale

  • Pour les proudhoniens et les bakouninistes, il s’agit d’égalité, de nivèlement.
  • Pour les communistes, il ne s’agit pas de répartir équitablement la pénurie mais de permettre l’épanouissement de tout le potentiel de l’humanité, ce qui nécessite un développement des forces productives et un accroissement du temps libre.
Les séquelles du bakouninisme

Au début du 20e siècle, des anarchistes assumés se débarrassèrent vite certains aspects du bakouninisme pour s’implanter dans la classe ouvrière et s’activer dans le syndicalisme révolutionnaire, tandis que le Parti socialiste révolutionnaire de Russie (1900-1917), tout en s’affilant à l’Internationale ouvrière (2e Internationale), le reprenait largement (appel au peuple, recours au terrorisme…).

L’Internationale communiste (3e Internationale), après la victoire de la révolution russe en 1917, attira les meilleurs syndicalistes révolutionnaires (Nin, Serge, Rosmer, Cannon, George, etc.). Symétriquement, des centristes s’efforçaient d’y imposer le réformisme de la 2e Internationale et des gauchistes tentaient d’y introduire le bakouninisme : dédain des revendications économiques et démocratiques, refus de participer aux élections, désertion des syndicats de masse à direction réformiste, soulèvement armé minoritaire, hostilité au parti… Partiellement de la part du gauchisme italien (Amedeo Bordiga), totalement dans le conseillisme germano-néerlandais (Anton Pannekoek, Hermann Gorter, Otto Rühle…).

Plus tard, on vit le Parti « communiste » chinois maoïste, le Parti « communiste » de Cuba castriste, le Parti « communiste » du Kampuchéa polpotiste… miser sur la paysannerie et non sur la classe ouvrière. Dans les années 1960-1970, dans les pays impérialistes, de nombreux courants « maoïstes » (en France, VLR et la GP qui donna à son journal le nom d’une brochure de Bakounine, La Cause du peuple) recyclèrent la panoplie anarchiste. Même 4 membres du comité central de la LC-LCR proposèrent alors de préparer en France la lutte armée en se basant sur la petite bourgeoisie (Bensaïd, Creus, Alliès, Artous, Bulletin intérieur n° 30, 1972).

Le totalitarisme stalinien, l’effondrement des États ouvriers dégénérés face à la pression impérialiste et la restauration du capitalisme par les bureaucraties « communistes » en Russie, en Chine et au Vietnam en 1992, la collaboration de classes des bureaucraties syndicales, les gouvernements des partis ouvriers bourgeois… ont discrédité le communisme et le socialisme, nourrissent la défiance envers tout parti. Non seulement des anarchistes avoués (Murray Bookchin, Noam Chomsky, David Graeber…) ont trouvé une audience de masse, mais des centaines de milliers de jeunes dans le monde –sans avoir jamais lu Stirner, Proudhon, Bakounine, Reclus, Michel, Kropotkine, Parsons ou Goldman– se révoltent en dehors du socialisme scientifique et retombent dans la confusion anarchiste : autonomes, zapatistes, altermondialistes, indignés, antifas, black blocs, zadistes, etc.

Le « congrès socialiste universel » de 1887, un modèle ?

Le seul exemple d’avancée vers l’internationale plurielle qu’évoque Musto est le congrès général et universel des socialistes de 1877.

Six ans après la conférence de Londres de 1871, les thèses de Gand confirmaient que Marx avait été tout simplement en avance sur son temps. (Marcello Musto, Pour lire la 1re Internationale, p. 108)

Constatant le dépérissement de la fausse AIT qu’il avait créée avec Guillaume, De Paepe le convoqua au nom du Parti socialiste belge à Gand en septembre 1877. Le congrès à prétention mondial de 1877 est présenté par Musto comme un grand succès (p. 107). Certes, il était « pluriel » puisqu’y avaient participé plusieurs partis socialistes (Wilhelm Liebknecht, du parti allemand récemment unifié SAP était venu seul), des anarchistes de Suisse, d’Italie ou de France (James Guillaume, Tito Zanardelli, Paul Brousse, Andrea Costa…), mais son organisateur réformiste était, lui, déçu par son étroitesse.

Il y a un an, j’espérais en voir sortir, sous la forme de pacte de solidarité, une nouvelle organisation universelle, semblable (quoique plus grandiose encore) à ce qu’était en 1868 et 1869 l’Association internationale des travailleurs… Tu le vois, mon cher, mon désappointement a été grand, mes espérances étaient trompées ! (César de Paepe, « Lettre à Benoit Malon », 11 octobre 1977, La Première Internationale, Droz, t. 4, 1971, p. 586)

Le congrès de Gand déboucha sur un vague pacte de quelques partis et sur un bureau fédéral sans aucun pouvoir. Son manifeste, que cite élogieusement Musto (p. 107-108), rédigé par De Paepe et Louis Bertrand après le congrès, défendait certes « l’action politique », comme la conférence de 1871 et le congrès de 1872 de l’AIT. Mais, sans perspective d’expropriation de la classe capitaliste, il était électoraliste et opportuniste. Ce congrès resta sans suite.

En réunissant l’ensemble des courants se réclamant de l’internationalisme, le congrès de Gand (9-14 septembre 1877) constitue l’ultime tentative des partisans d’une relance de l’AIT sur des bases inchangées. Mais les débats révèlent rapidement des divergences insurmontables, notamment entre anarchistes et partisans de l’action politique et électoraliste. (Michel Cordillot, « Essor et déclin de l’AIT », Cahiers Jaurès n° 215, 2015)

Le congrès qui fonda en juillet 1889, à Paris, l’Internationale ouvrière était autrement représentatif. Il se prononça pour « l’action internationale du prolétariat organisé en parti de classe, s’emparant du pouvoir politique pour l’expropriation de la classe capitaliste et l’appropriation sociale des moyens de production ».

Marx, un simple « anticapitaliste » ?

Marcello Musto qualifie Marx de « philosophe » (p. 88) et de « anticapitaliste » (p. 19, p. 88). S’il est vrai que la thèse de doctorat de Marx fut consacrée à la philosophie, il est devenu ensuite un journaliste démocrate radical puis, jusqu’à la fin de sa vie, un chef du mouvement ouvrier et un théoricien communiste. Ce n’est pas certainement en tant que philosophe qu’il a assuré la direction de l’AIT de 1864 à 1872.

Marx a découvert la loi du développement de l’histoire humains… Marx a également découvert les lois particulière du mouvement du mode de production capitaliste… Marx fut avant tout un révolutionnaire. (Friedrich Engels, « Discours sur la tombe de Karl Marx », 17 mars 1883, Friedrich Engels & Karl Marx, Œuvres choisies en trois volumes, t. 3, Progrès, 1976, p. 167-168)

La Ligue des communistes puis la tendance communiste dans l’AIT n’étaient pas simplement anticapitalistes. Assurément, le communisme est anticapitaliste au sens qu’il est radicalement opposé au capitalisme. Mais il est bien plus que cela, il indique comment le supplanter (au moyen d’une révolution sociale et politique conduite par la classe ouvrière) et par quoi (par la transition consciente vers un nouveau mode de production, le socialisme-communisme). Ce n’est pas pour rien que le programme de la Ligue des communistes (Manifeste du parti communiste, 1847, ch. 3) comportait une polémique contre les autres « anticapitalismes » : socialisme utopique, socialisme conservateur, socialisme réactionnaire qui préfigurait l’anticapitalisme démagogique des fascistes des années 1920-1930 et l’anticapitalisme malthusien de bien des courants écologistes actuels.

Tout l’art du fascisme consiste à de dire anticapitaliste sans s’attaquer sérieusement au capitalisme. Il s’emploie à transmuer l’anticapitalisme des masses en nationalisme. (Daniel Guérin, Fascisme et grand capital, 1936, Maspero, 1975, p. 78)

Certes, on ne peut exiger d’une étude sur l’AIT qu’elle fournisse une analyse approfondie des transformations du capitalisme et du mouvement ouvrier, ni une définition précise de l’internationale ouvrière qu’il faut construire aujourd’hui. Mais Musto ne reste pas silencieux, il brouille les pistes :

Le monde du travail a subi une défaite historique… En outre, les travailleurs se trouvent plongés dans une situation de profonde subordination idéologique au système dominant. (p. 9)

Un abime sépare les espoirs de cette époque… de la soumission idéologique et de l’individualisme régnant dans un monde façonné par concurrence et la privatisation néolibérale… La nouvelle internationale doit être plurielle et anticapitaliste. (p. 109-110)

  • La concurrence n’a rien de nouveau. Le « monde capitaliste » est toujours « façonné par la concurrence ».
  • L’Europe et l’Amérique du Nord étaient bien plus « libérales » en 1864-1872 qu’aujourd’hui : il n’existait pas de protection sociale, pas d’hôpitaux publics.
  • Comme le souligne Musto lui-même, l’AIT était minoritaire (150 000 à son apogée, p. 24) et la majorité des travailleurs étaient alors « soumis idéologiquement », soit aux clergés chrétiens, soit à des partis bourgeois (Parti libéral en Grande-Bretagne, Parti radical en France, Parti progressiste en Allemagne, Parti libéral en Belgique…).

Le vocabulaire de Musto (« monde du travail », « néolibéral », « individualisme », « anticapitaliste », « gauche »…) témoigne lui-même d’une « subordination idéologique ». Sa problématique est apparentée aux palinodies des poststaliniens qui attribuent aux travailleurs la responsabilité des défaites du 20e siècle.

12 mars 2024

Bibliographie

Musto à l’occasion des 150 ans de la fondation de l’AIT
  • en allemand

„Anmerkungen zur Geschichte der Internationale“, Z. Zeitschrift Marxistische Erneuerung n°99

https://marcellomusto.org/anmerkungen-zur-geschichte-der-internationale/

  • en anglais

Workers Unite! The International 150 Years Later

https://marcellomusto.org/wp-content/uploads/2021/12/Workers-Unite.pdf

“Notes on the History of the International”, Socialism and Democracy ol. 28, N°2

https://marcellomusto.org/notes-on-the-history-of-the-international/

  • en espagnol

“La Asociación Internacional de Trabajadores. A 150 años de su fundación”, Herramienta n°55

https://marcellomusto.org/la-asociacion-internacional/

  • en français

« La première internationale et son histoire », La Pensée n° 380

https://marcellomusto.org/la-premiere-internationale-et-son-histoire/

  • en italien

Lavoratori di tutto il mondo, unitevi!

https://marcellomusto.org/wp-content/uploads/2014/12/Piccola-Biblioteca-Donzelli-M.-Musto-editor-Lavoratori-di-tutto-il-mondo-unitevi-Indirizzi-risoluzioni-discorsi-e-documenti-2014-Donzelli-libgen.lc_.pdf

Les documents de l’AIT
  • La compilation exhaustive de Jacques Freymond, Knut Langfeld, Henri Burgelin, Miklós Molnár, Bert Andréas, La Première Internationale : recueil de documents, Genève, Droz, 4 tomes, 1962-1971

https://archivo-obrero.com/jacques-freymond-dir-la-premiere-internationale-recueil-de-documents/

  • Un choix des rapports et résolutions des congrès de l’AIT par Christian Labrande, La Première Internationale, 10-18, 1976 sans les résolutions de la conférence de Londres ; épuisé depuis longtemps mais on peut trouver sur la toile les résolutions de l’AIT de 1864, 1870 et 1871

https://www.marxists.org/francais/ait/

Les contributions d’Engels et de Marx
  • Karl Marx, La Guerre civile en France, 1871, GMI, 2021

Cahiers révolution communiste

  • Le recueil d’Émile Bottigelli, La Guerre civile en France, ES, 1953, est épuisé mais on peut en glaner une partie sur la toile

https://www.marxists.org/francais/ait/1871/05/km18710523.htm

https://www.marxists.org/francais/ait/1871/05/km18710530.htm

  • Le recueil de Roger Dangeville, La Commune de 1871, 10-18, 1971

http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/commune_de_1871/commune_1871.html

  • Le recueil de Stathis Kouvélakis, Sur la Commune de Paris, ES, 2021

https://editionssociales.fr/catalogue/sur-la-commune-textes-et-controverses/

  • Le recueil de Roger Dangeville, Le Parti de classe, Maspero, t. 3, 1973, ch. 1

http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/parti_de_classe/parti_3/parti_3.html

  • Les recueils : Marx, Engels, Lénine Sur l’anarchisme, Progrès, 1973 ; Marx & Engels, Œuvres choisies, t. 2, Progrès, 1976 sont épuisés
  • Friedrich Engels & Karl Marx, « Les prétendues scissions dans l’Internationale » (circulaire interne de l’AIT), mars 1872

https://www.marxists.org/francais/marx/works/1872/03/scissions.htm

  • Karl Marx, « L’indifférence en matière politique », mars 1873

https://www.marxists.org/francais/marx/works.htm

  • Friedrich Engels, « De l’autorité », mars 1873

https://drive.google.com/file/d/1ptqQ3E0xnwKtxv2CUhyBp-ZN5gHnw8GL/view

  • Friedrich Engels, Paul Lafargue & Karl Marx, « L’Alliance de la démocratie socialiste et l’Association internationale des travailleurs » (rapport au 5e congrès de l’AIT), juillet 1873

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65650545/f5.item

  • Friedrich Engels, « Los bakuninistas en acción », octobre 1873, pas sur la toile en français

https://www.grupgerminal.org/?q=node/2828

La position de Bakounine et de James
  • Mikhaïl Bakounine, Œuvres, Stock, 6 tomes, 1895-1913, réunies par Max Nettlau & James Guillaume (ne comportent pas la période panslave et omettent pudiquement les diatribes antisémites)

https://fr.wikisource.org/wiki/Bakounine/%C5%92uvres

  • Arthur Lehning, Archives Bakounine, 8 tomes, Brill, 1961-1982 (plus complet que l’édition de Stock)

https://brill.com/display/serial/ABA

  • James Guillaume, L’Internationale, documents et souvenirs, SNLE, 4 tomes, 1905-1910

https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Internationale,_documents_et_souvenirs

  • James Guillaume, Karl Marx, pangermaniste, Colin, 1915

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3139238.texteImage

Des études communistes ultérieures
  • David Riazanov, Marx et Engels, 1922, chapitres 7, 8, 9, ‎réédition Les Bons Caractères, 2006

https://drive.google.com/file/d/1WtaARQ4Ot0bvVzMZmSaN7rg7mZp4tuBl/view?pli=1

  • Ю Стеклов (Iouri Steklov), Первый Интернационал (La 1re Internationale). Гиз, 1923, pas traduit

https://www.livelib.ru/book/1001497670-pervyj-internatsional-mezhdunarodnoe-tovarischestvo-rabochih-18641872-yurij-steklov

  • Gérard Bloch, Marxisme et anarchisme, SELIO, 1968

https://www.cermtri.com/index.php/1968-marxisme-et-anarchisme

  • Hal Draper, Karl Marx’s Theory of Revolution, t. 4, MRP, 1990, ch. 3, 4, 5, 6 et notes A et B, pas traduit

https://archive.org/details/karl-marxs-theory-of-revolution-vol.-2-the-politics-of-social-classes/Karl%20Marx%27s%20Theory%20of%20Revolution%2C%20Vol.%204%20Critique%20of%20Other%20Socialisms/

  • Joseph Seymour, Marxism vs Anarchism, SL, 2001, pas traduit

https://www.marxists.org/history//etol/document/icl-spartacists/pamphlets/Marxism_vs_Anarchism.pdf

L’occupation américaine d’Haïti de Suzy CASTOR

Notes de lecture par Odile Dauphin

Suzy Castor, historienne et militante politique haïtienne a réalisé pour achever ses études de doctorat en Histoire à l’Université Autonome du Mexique, un travail sur une cinquantaine d’années d’histoire de son pays, dont la synthèse a été publiée en espagnol en 1971 aux éditions Siglo XXI à Mexico sous le titre : La occupaciòn norteamericana de Haiti y sus consecuencias, puis sept ans plus tard par la Casa de Las Americas à Cuba. La version française, ronéotypée, a alors circulé à l’étranger et clandestinement en Haïti, ouvrant ainsi de nouvelles pistes de recherche et de réflexion.

Des travaux postérieurs, y compris après son retour au pays après la chute de Duvalier en 1986, ont abouti à la première édition en français à Port-au-Prince en 1988 de « L’occupation américaine d’Haïti » par la Société Haïtienne d’Histoire et de Géographie et de Géologie, qui lui avait décerné un prix. Dans la préface, Suzy Castor souligne que « nombre d’informations et de thèses contenues dans cet ouvrage sont désormais des acquis historiques » et dit sa profonde satisfaction de pouvoir enfin offrir « cet ouvrage au public haïtien qui en était le principal destinataire ».

Une réédition augmentée a été réalisée en Haïti par C3 Editions en 2022.

Les quatre parties de ce livre : « Antécédents et causes », « L’impérialisme américain en Haïti », « Résistance populaire et collaboration des classes dirigeantes », « Mise en place de l’appareil néo-colonial », mettent en lumière un moment charnière dans l’histoire de ce pays, qui permet de mieux comprendre son évolution jusqu’à nos jours, mais aussi l’importance de cette occupation pour les Etats-Unis.

En annexe, Suzy Castor nous donne accès à des documents essentiels : La Convention haïtiano-américaine du 16 septembre 1915, l’Acte additionnel, ratifié par le Constitution de 1918, la Constitution de la république d’Haïti du 19 juin 1918, et le Rapport de la commission présidentielle, appelée Commission Forbes, du 26 mars 1930.

 

Un pays en crise politique, économique et sociale, qui attire les convoitises de son puissant voisin

 

Pour expliquer les causes de cette « occupation américaine d’Haïti » Suzy Castor revient sur la situation de ce pays au début du XXème siècle. En 1904, les fêtes du centenaire de l’indépendance se déroulent dans un contexte de crise politique héritée des conditions même de l’obtention de celle-ci. Les quinze ans de guerre d’indépendance ont porté au pouvoir une élite de chefs militaires auquel le jeune Etat donne les domaines saisis aux colons, pérennisant ainsi un système quasi-féodal où les satrapes exercent une véritable tyrannie sur la paysannerie (95 % de la population) qui vit dans des conditions de misère absolue telles que pour échapper au service militaire et aux corvées, une partie renoue avec le « marronage ». Cette caste militaire, dont sont issus les gouverneurs et administrateurs, contrôle le nouvel Etat, d’autant que celui-ci est menacé par des puissances européennes rivales, puis par les Etats-Unis, et qu’il doit vivre dans une autarcie forcée qui ruine son économie, subissant un blocus par la France pendant plusieurs décennies, alors que les EU mettent 60 ans à reconnaître cette première république noire de l’Histoire. Ces menaces permettent de justifier l’existence d’une armée dix fois plus nombreuse par rapport au nombre d’habitants qu’en France, dont les soldats sont instrumentalisés dans des luttes de clans et de factions. Une bourgeoisie commerçante, issue en général des mulâtres affranchis avant l’indépendance contrôle une économie essentiellement de subsistance, avec quelques exportations de produits bruts (bois de campêche, café).

Ces dirigeants noirs et mulâtres (0,2 % de la population) constituent l’oligarchie. Mais ces deux composantes s’opposent de plus en plus au début du XXème siècle dans une lutte pour le pouvoir. Le Parti National (des propriétaires terriens) ne voulant pas le céder au Parti Libéral qui regroupe la bourgeoisie mulâtre et la population instruite. Les masses populaires aspirent bien sûr à une vie meilleure mais malgré quelques tentatives au milieu du XIXème siècle, ne parviennent pas encore à organiser un mouvement revendicatif structuré.

Les Etats Unis vont alors profiter de cette situation délétère. Leur volonté de devenir la 1ère puissance mondiale les conduit à mener une politique interventionniste.

Haïti, prétendument menacée par l’Europe, est surtout l’île la plus proche du Canal de Panama. Depuis 1900, les EU y jouissent de la clause de la nation la plus favorisée, ce qui leur a permis de devenir la première puissance exportatrice vers l’île. En 1904 la National Railroad Company est acquise par quelques capitalistes américains et en 1910 une concession de 50 ans est accordée à Mac Donald.

En 1911 le département d’Etat américain obtient que la National City Bank participe au capital de la Banque nationale haïtienne, et en 1914 l’or qui est dans les coffres de la Banque nationale est transféré par des marines dans ceux de la National City Bank. Toutefois Haïti refuse toujours de céder le contrôle des douanes aux EU.

Faram, porte-parole des intérêts américains demande alors le débarquement des marines. Pour le Sous-secrétaire d’Etat américain : « La grande tâche de l’occupation est d’améliorer les conditions d’anarchie, de sauvagerie et d’oppression pour promouvoir l’établissement de la paix dans la République. » D’après Théodore Roosevelt, la motivation est purement altruiste.

La crise politique de 1915 (une insurrection dirigée par le docteur Rosalvo Bobo à partir du Nord, en réaction à l’assassinat par le gouvernement de 173 prisonniers politiques) fournit le prétexte au débarquement américain le 28 juillet, salué par les classes dominantes qui cèdent aux EU le contrôle des douanes et des finances. Officiellement, Les EU doivent aider Haïti à préserver son « indépendance nationale » contre les autres pays… et la mettre « sur la route du progrès ».

Une Convention haïtiano-américaine donne une façade légale à cette occupation. En 1918, dans un contexte de force brutale, une Constitution conçue par Roosevelt, théoricien de la doctrine du « Bon Voisinage » est soumise à un plébiscite (le Sénat et Chambre des députés ayant été dissouts).

 

L’occupation d’Haïti par les Etats-Unis présente des points communs avec celle d’autres pays de « la Méditerranée américaine » qui ont, eux aussi, subi une situation quasi-coloniale.

 

Elle s’inscrit dans la suite de plusieurs interventions armées américaines en Amérique centrale.

Dès la fin du XIXème, les Etats Unis sont intervenus pour protéger leurs intérêts : en 1893 à Hawaï, en 1896 « soutien » à la volonté d’indépendance de Cuba contre l’Espagne qui aboutit en 1898, et amène de fait à un semi-protectorat américain en 1901 (l’amendement Platt légitime toute future intervention américaine …).

En effet l’arrivée au pouvoir de Théodore Roosevelt en 1901 renforce l’interventionnisme américain, par la mise en œuvre de la politique du « Big Stick » selon laquelle les Etats Unis officialisent le fait qu’ils ne tolèreront pas que l’on s’oppose à leurs intérêts. En 1904, Théodore Roosevelt expose au Congrès cette interprétation expansionniste de la doctrine de Monroe (« l’Amérique aux Américains »), que l’on appelle le « corollaire de la doctrine de Monroe ».

Ils interviennent en 1901 au Nicaragua, en 1903 en Colombie et séparation de la « République de Panama », en 1905 en République dominicaine, en 1911-1925 à nouveau au Nicaragua et immixtion au Honduras, en 1914 débarquement de « marines » à Vera Cruz au Mexique.

La collaboration des élites 

Suzy Castor emploie l’expression : « vasselage des classes dirigeantes ». Une grande partie de l’élite collabore : les politiciens traditionnels, des membres du secteur commercial, du secteur bureaucratique, et du haut clergé (qui est surtout d’origine française). Cette collaboration a plusieurs aspects : corruption, prête-noms, promesses… Motivée par des intérêts « de classe », essentiellement économiques, elle rappelle aussi celle (contemporaine) d’une partie des élites dans les colonies françaises notamment.

Le gouvernement, tout en gardant une façade « démocratique », est en fait complètement aux ordres.

Sténio Vincent, président de la République d’Haïti de 1930 à 1941 le décrit ainsi : « Un régime hybride, deux Etats sur un même territoire. Un Etat souverain et un Etat vassal… et plus haut, émergeant entre ces deux têtes… une souveraineté féodale extérieure, le Département d’Etat, avec les longs bras tentaculaires de la pieuvre monstrueuse de Wall Street. »

En effet, les Etats-Unis ont un droit de veto sur les lois. La gestion des finances dépend du Conseiller Financier, et les douanes, les dépenses, importations et exportations, gestion des employés publics du Receveur Général. Chaque ministère est assisté par un « expert » américain et le Conseiller Financier a des pouvoirs illimités.

Les intérêts étrangers contrôlent entièrement le commerce d’importation et d’exportation, et le commerce de détail, ainsi que la banque et le financement des dettes extérieures. D’où leur influence directe en politique, faisant et défaisant les gouvernements, finançant des « révolutions » …

Lorsque le président Dartiguenave (1915-1922) essaie de résister, son traitement ainsi que celui des conseillers d’Etat et ministres est suspendu, l’étude du budget est interrompue… Il sera remplacé par Louis Borno, véritable « laquais inconditionnel », « réélu » en 1926 malgré des manifestations et une forte opposition.

Derrière l’image de la « mission civilisatrice » destinée à calmer les milieux progressistes, c’est la politique du « big stick ». Le Département d’Etat contrôle directement les forces armées américaines, puis en 1922, un Haut-Commissaire supervise les marines (près de 2000) et leurs officiers dont 2 généraux. Un corps de gendarmerie indigène (de 3000 hommes) est créé, mais ses officiers et sous-officiers sont américains, et la plupart sont recrutés dans le Sud ségrégationniste des Etats-Unis… Cette gendarmerie indigène, sous contrôle total des EU, est un instrument de domination répressif, et maintient la tradition militaire et de la satrapie. De plus elle absorbe 15 % du maigre budget de l’Etat.

Un véritable pillage financier est mis en place.

La gourde est rattachée au dollar. En 1922 le président aux ordres, Borno, accepte un prêt qui rapporte 11% aux hommes d’affaires américains, et qui est à 90% absorbé pour rembourser dettes. Les 10% restant sont investis dans des travaux publics, mais aucun dans le système productif. Et en contrepartie, toutes les réserves du pays sont gardées par la National City Bank.

Les charges fiscales sont augmentées (nouveaux impôts sur la production de tabac et d’alcool, impôt sur le tabac importé, impôt sur la propriété, impôts municipaux multipliés par 10). La charge fiscale sur les plus pauvres est trois fois plus forte qu’aux EU.

Les intérêts français (dans les communications…) sont remplacés par des intérêts américains qui ont de fait le monopole sur les chemins de fer, les communications téléphoniques, la navigation aérienne, l’exploitation du port de Port-au-Prince, le fret… Dans le domaine commercial, les commerçants français sont peu à peu évincés. Les intérêts du pays sont subordonnés à ceux des grandes firmes (HASCO, Plantation Dauphin…) ou de monopoles américains (National City Bank).

La « modernisation » est réalisée uniquement dans l’intérêt immédiat des forces d’occupation.

La politique mise en place ne manifeste aucun souci du développement haïtien. Par exemple, les petits employés de l’Etat sont payés par lettres de change émises par le trésor, et ceux-ci sont obligés ensuite de les monnayer auprès de commerçants étrangers avec de 90 à 95% de perte !

Dès le début du XXème des entreprises fruitières avaient réussi à s’installer (Américan Dyewood of Boston, la compagnie de M. Fritz Hartmann en 1901 et Mac Donald pour les bananes en 1907). Mais, ce qui était une exception se généralise avec l’occupation, sous prétexte de fournir du travail et d’assurer le développement économique.

Dès 1915, le Département des Affaires Etrangères donne le feu vert pour la culture de la banane par la Tropical Banana, Division of the Atlantic Fruit Co, pour les investisseurs déjà présents à Cuba, Puerto Rico, République dominicaine, Amérique centrale…

Derrière la façade du « Service Technique Agricole », c’est en fait une économie de pillage qui se met en place. La recherche de profits immédiats et la perte de compétences conduisent à un appauvrissement de la production agricole. Le Café (1er à l’exportation) est cultivé de manière extensive, la qualité du coton (2ème) stagne. Le cacao et du bois de campêche disparaissent au profit de la canne à sucre et du sisal.

Les quelques chemins qui sont construits le sont en fonction des besoins de l’occupant.

Sous prétexte de manque de moyens, l’occupant s’oppose à toute amélioration de l’école, de la formation des professeurs, y compris de l’enseignement agricole.

Derrière la « Mission civilisatrice », l’exploitation.

La loi du 6 juin 1924 qui prévoit la vérification des titres de propriété va permettre de fait des expulsions arbitraires, surtout dans les riches plaines du Nord. On assiste à un exode de la paysannerie vers Cuba (220.000 + un tiers à un demi illégalement), et davantage vers la République dominicaine. La plupart de ces exilés reviennent pauvres et anéantis par l’exploitation qu’ils ont subie, résignés à fournir une main-d’œuvre quasi servile pour les capitalistes américains, United Fruit… La misère paysanne s’aggrave.

La corvée, héritage de la colonisation française, abolie à l’indépendance, est restaurée par les Américains. Ils doivent la supprimer en 1919 à la suite d’une révolte paysanne, mais elle subsiste de fait jusqu’en 1929, instaurant une nouvelle « traite des noirs ». La paysannerie « considérée comme un troupeau de bêtes de somme » a payé le plus lourd tribut de l’occupation, et la production agricole d’Haïti a régressé.

 

Mais Haïti est un cas particulier.

 

En effet, l’économie de plantation y est moins rentable que chez ses voisins (Cuba, République dominicaine, Porto-Rico), et la résistance paysanne y est plus forte. L’intérêt d’Haïti pour les Etats-Unis n’est donc pas uniquement économique. Suzy Castor montre que les éléments qui font la singularité d’Haïti ont été des facteurs aggravants de sa mise en tutelle et ont augmenté sa dépendance.

Haïti ostracisée et punie.

Haïti est la première colonie d’Amérique latine à s’affranchir de la colonisation.  Elle est donc ostracisée par les grandes puissances qui établissent autour d’elle un cordon sanitaire. De plus son économie est totalement détruite après 13 ans de guerre d’indépendance, et elle va devoir accepter d’indemniser les colons français.

Elle est aussi la première république noire de l’histoire, qui obtient définitivement son indépendance en 1804. Elle est donc considérée par les Etats-Unis comme un mauvais exemple pour la région, mais aussi pour la population noire encore esclave sur leur sol. Ils ne reconnaissent l’existence de la république d’Haïti qu’en 1862, près de 60 ans après sa naissance et dans le contexte de la guerre de Sécession… et 3 ans avant de remplacer sur leur sol l’esclavage par la ségrégation.

Autre particularité d’Haïti, difficile à accepter pour les Etats-Unis : les racines historiques du nationalisme haïtien entraînent une grande méfiance vis-à-vis des blancs, qui n’ont pas le droit d’y posséder des terres. La Constitution du jeune Etat stipule : « Aucun blanc, quelle que soit sa nationalité, ne mettra le pied sur ce territoire en tant que propriétaire, et ne pourra à l’avenir y acquérir de propriété. » Cette interdiction a déjà été contournée au début du XXème siècle, par des mariages avec des Haïtiennes (1). Mais l’Etat haïtien a réagi rapidement en retirant la citoyenneté aux femmes qui épousent des étrangers.

Aussi dès le début de l’occupation, les Etats Unis s’attachent à faire sauter cet obstacle. De 1915 à 1930, au moins trente-trois mesures législatives sont prises. La 1ère supprime l’article 5 de la Constitution qui interdisait le droit de propriété aux étrangers. Et la nouvelle « Constitution » de 1918 donne officiellement le droit de propriété aux étrangers blancs.

Haïti a une position stratégique par rapport au canal de Panama. (2)

Le « passage du Vent » est la route maritime la plus directe entre le canal de Panama et la façade atlantique des États-Unis. À l’ouest se trouve la province de Guantanamo de Cuba et, à l’est, le Nord-Ouest d’Haïti. Le canal est ouvert officiellement le 15 août 1914. Moins d’un an après, le 28 juillet 1915, les marines débarquent à Haïti.

La résistance armée des « cacos » : Haïti va servir de « laboratoire » pour les EU.

Elle commence dès le début de l’occupation. C’est une guerre du peuple conduite par Charlemagne Péralte, « Chef de l’armée révolutionnaire luttant contre les Américains sur la terre haïtienne », comme autrefois une armée révolutionnaire s’était levée contre les Français. Les méthodes et ressources utilisées par cette armée de paysans haïtiens, les « cacos », sont celles du marronage et de la lutte pour l’indépendance.

Charlemagne Péralte allie « talent révolutionnaire, politique et militaire » et déclenche une « véritable guerre de guérilla ». Il réussit à organiser une armée populaire régulière renforcée par une force d’appui de paysans soldats et qui s’appuie sur une force logistique (ravitaillement, renseignement, propagande) comptant l’essentiel de la population rurale, et les petits commerçants dans certains centres urbains. « Depuis 1791, le peuple avait des armes pour la défense de sa liberté » mais il s’agit d’un armement de fortune (« vieux fusils et revolvers, machettes, bâtons de canne à sucre ou de bambou, épées, silex primitifs, pierres ») auquel s’ajoutent peu à peu les armes prises à l’ennemi.

Il comprend et met en pratique « quelques-unes des lois de la guerre révolutionnaire qui furent plus tard systématisées par des théoriciens comme Mao Tsé-Toung, Che Guevara : mobilité, union étroite avec le peuple, attaque surprise, et retrait stratégique ; pas d’affrontement, embuscades, attaques simulées, camouflages, (etc…)»

Les expéditions punitives visant à désolidariser la population des cacos donnent peu de résultats et ceux-ci deviennent de plus en plus audacieux. L’état de siège est déclaré, des mesures d’exception sont appliquées. Les marines utilisent des dénonciateurs, des espions bien payés, et ont des moyens techniques illimités… Plusieurs tentatives de corruption, de trahison échouent, jusqu’à l’assassinat de Péralte le 1er novembre 1919. Au début, les militaires yankees avaient peu d’expérience de ce genre de guerre. C’est à Haïti qu’ils l’acquirent. Ils s’en servirent ensuite au Nicaragua (contre Sandino), puis au Vietnam…

S’ensuit la « pacification » d’Haïti. La répression est féroce : tous les prisonniers (y compris antérieurs) sont tués, les témoignages dénoncent d’horribles cruautés (assassinats de femmes et d’enfants, bombes lancées sur des villes sans défense, torture), incendie de champs, de bétail, de maisons. Avec 11.000 victimes, cette guerre a été « la plus meurtrière et la plus cruelle de incursions impérialistes en Amérique Centrale et dans les Caraïbes à cette époque ».

De fortes santions sont appliquées : amendes, des mois à des années de prison. Pour l’amiral Knapp en 1921, les règles qui régissent les pays civilisés ne peuvent s’appliquer à Haïti. Sous la présidence Borno, il est même possible d’être condamné à la « prison préventive » pour « délit de presse » quitte à être libéré si l’accusation était fausse. Joseph Jolibois, journaliste au Courrier Haïtien est emprisonné 10 fois de façon préventive (entre 3 jours­ et 7 mois).

 

Néanmoins les nationalistes obtiennent la fin de l’occupation américaine au début des années 1930
 

Les « cacos de salon »

L’écrasement des paysans n’a pas fait disparaître toute opposition à l’occupation américaine. Celle-ci s’exprime dans plusieurs journaux : La Revue Indigène, Stella … A ceux qui n’ont jamais accepté cette domination étrangère, citoyens blessés dans leur patriotisme, politiciens écartés du pouvoir, vont s’ajouter des déçus de la bourgeoisie subissant discrimination raciale et hausse des impôts, mais aussi des jeunes qui reviennent au pays, influencés par les courants nationalistes, socialistes, marxistes, certains enthousiasmés par la révolution russe… Enfin, les crises économiques de 1922 et 1929 et leurs répercussions sur Haïti élargissent le mouvement de rejet dans lequel se distinguent les « radicaux » et les « modérés ».

Des associations politiques se constituent, organisent des comités dans plusieurs villes, mais sans pour autant établir de contact avec les cacos. Georges Sylvain réussit à canaliser ces différents courants autour d’un programme. Un travail d’enquête permet de dénoncer les violations des lois, la politique du Big Stick, ce qui donne matière à en appeler à l’opinion internationale, et suscite aux Etats Unis même un courant d’opposition à la politique du Département d’Etat.

Sur le terrain idéologique, la négation d’une culture haïtienne, et un complexe d’infériorité lié au système colonial sont des freins à l’affirmation de la nation. Pour s’en libérer, des intellectuels essaient de formuler et de mettre en valeur les éléments qui constituent une « nationalité » haïtienne, et une Société d’Histoire et de Géographie est fondée. Mais ce mouvement d’émancipation, comme le mouvement nationaliste pacifique, reste limité à des sphères éloignées du peuple.

La crise politique de 1929

La situation politique devient une impasse totale. Le président Borno, ultra-collaborateur doit bientôt quitter le pouvoir. De plus la Convention de 1916 ainsi que l’Acte Additionnel ont expiré…

Un mouvement de grève, parti des étudiants de l’Ecole Nationale d’Agriculture de Damiens qui s’oppose à la diminution des moyens matériels et au despotisme de l’encadrement, s’étend à d’autres facultés (8.000 étudiants grévistes), est rallié par des membres du personnel d’encadrement, soutenu par la presse nationaliste, par la Ligue des Droits de l’Homme, et commence à gagner le secteur du commerce. Des manifestations sont réprimées brutalement.

Dans des villes du Sud, des manifestations plus politiques unissent étudiants, ouvriers et dockers. Après le bombardement des Cayes par l’aviation, des centaines de paysans et des personnalités rejoignent le mouvement à Marchaterre. 1.300 personnes manifestent en revendiquant : « A bas la misère », « A bas les impôts ». La tension monte et une fusillade fait 22 morts et 51 blessés, suivie par une vague de répression dans les autres régions.

Le président Hoover, dans son message au Congrès lors de sa prise de pouvoir en décembre 1929 condamne cette politique et décide l’envoi d’une commission d’enquête. Celle-ci, présidée par Forbes « constate le mécontentement du peuple « chauffé à blanc » et conclut par la nécessité d’un gouvernement national ».

La victoire des nationalistes aux élections

La participation aux élections législatives est forte et prouve un véritable enthousiasme populaire. Les nationalistes obtiennent 49 sièges sur 51.

Mais les élections présidentielles, à scrutin restreint et qui nécessitent de l’argent pour faire campagne, amènent au pouvoir un « nationaliste sans reproche » Sténio Vincent, soutenu essentiellement par les politiciens traditionnels, les propriétaires fonciers et les notables de la capitale, la classe féodale et des intellectuels carriéristes.

On ne peut en attendre aucun changement social… « L’Oncle Sam n’est donc pas inquiet. »

Les étapes difficiles de l’« haïtianisation »

C’est le statu quo, au nom du réalisme. Les classes dirigeantes, prudentes, s’opposent aux « décrocheurs de lune ». Joseph Jolibois, journaliste qui a déjà connu plusieurs fois la prison, maintenant député de Port-au-Prince dénonce la communauté d’intérêt entre l’impérialisme américain et l’oligarchie haïtienne.

Les élections de janvier 1932 pour le renouvellement de la Chambre des Députés et des mairies de province opposent les nationalistes « évolués » aux « ultra-rouges » (parmi lesquels des groupes d’inspiration marxiste). Cette fois, elles sont sous contrôle, ce qui permet aux 36 candidats officiels d’être élus. Jolibois est arrêté, puis envoyé au pénitencier (où il mourra).

Toutefois le mécontentement populaire est tel que les Etats-Unis doivent lâcher du lest avec deux nouveaux traités le 5 août 1931, puis le 3 septembre 1932, accordant des concessions. Mais Sténio Vincent accepte le maintien de fait de l’occupation militaire… et les libertés sont limitées pour faire taire l’opposition. Une campagne de dénigrement d’Haïti au Département d’Etat, dans la presse, au cinéma, à la radio semble justifier une occupation militaire illimitée, qui satisferait Wall Street…

Franklin Delano Roosevelt élu en 1932 négocie le « Traité du 7 août 1933 » qui accentue l’« haïtianisation », mais maintient la tutelle financière, même après la Conférence panaméricaine de Montevideo (décembre 1933) au cours de laquelle le nouveau président a pourtant condamné « le droit d’intervention » (précédemment proclamé par les Etats-Unis).

1934 voit enfin le départ des marines, que Roosevelt vient en personne annoncer à Haïti. Symboliquement au moment de la descente du drapeau américain, Vincent rappelle la bataille décisive de Vertrières contre les troupes napoléoniennes en 1803. Mais il a dû auparavant accepter qu’Haïti achète la Banque Nationale, en empruntant à Wall Street, et que 4 des 6 membres du conseil d’administration soient nommés par la National City Bank, jusqu’au paiement total de la dette (en 1947).

 

Deuxième indépendance ou néo-colonialisme ?

 

Pour Suzy Castor, l’occupation américaine à Haïti se caractérise par un « vernis modernisant, (mais) pas de développement ».

La paysannerie a payé le plus lourd tribut de l’occupation, sans aucun des « bénéfices » annoncés. L’essentiel des structures agraires archaïques demeurent, aggravées par la dépossession massive des petits et moyens propriétaires, au profit des capitalistes américains.  Les brutales répressions qui ont suivi la guerre des cacos et les révoltes postérieures en ont fait une proie encore plus facile, d’autant qu’elle a été désarmée. L’immense majorité de la population haïtienne est donc encore plus pauvre, et marginalisée de la vie politique.

« Vernis démocratique » et militarisme : de la démocratie représentative aux tontons macoutes.

Les Etats-Unis en se retirant, n’ont pas établi de dictature militaire (comme ils l’ont fait au Nicaragua et en République dominicaine), mais le militarisme reste aussi fort. Les cadres de l’armée (dotée de moyens techniques : avions, radios, marine…) sont formés par des officiers américains selon les règles de l’Académie Navale. « Gardienne de l’ordre », comme auparavant les marines, elle devient arbitre des situations politiques, intervient en 1946 contre la grève des étudiants, contrôle le déroulement des élections, et joue un rôle majeur dans l’arbitrage entre les élites mulâtre et noire.

Les Etats-Unis avaient d’abord misé sur l’élite mulâtre, bourgeoisie marchande essentiellement, notamment pendant l’occupation et après (Dartiguenave, Borno, Vincent, appuyés par les marines racistes, plus tard Elie Lescot de 1943 à 1946). Puis après les mouvements révolutionnaires à caractère social de 1946, ils vont déplacer leur soutien vers l’oligarchie noire parasitaire.

Les constitutions et les lois restent « lettre morte pour 90% de la population ». Le militarisme au profit des élites et des intérêts américains, la caricature de démocratie (fraudes aux élections…), préparent l’arrivée de Duvalier au pouvoir en 1956-57, qui va maintenir le système socio-économique de l’occupation, et établir une dictature sanglante pour une trentaine d’années.

Pour Suzy Castor « les EU n’ont pas atteint leur prétendu objectif : assurer le progrès de la communauté haïtienne ».  Au contraire leur occupation « a retardé la crise des structures archaïques de la société haïtienne qui s’est encore accrue » …

« Dépendance structurelle et structure de la dépendance »

L’ancienne puissance d’occupation garde le contrôle de l’économie haïtienne.

De nouveaux prêts sont consentis (1938, 1941, entre 1949 et 1953), mais tout en accroissant la dette haïtienne, ils n’ont pas d’effet d’entraînement sur l’économie.

Haïti est très dépendante des Etats-Unis pour son commerce extérieur (en 1943 par exemple ceux-ci contrôlent 93% de ses importations et 90% de ses exportations), sa balance des capitaux est très favorable à la puissante dominante, qui contrôle donc sa monnaie et les investissements de son gouvernement.

Haïti n’est en fait qu’un appendice des Etats-Unis, subit les conséquences de ses crises, mais ne bénéficie pas de ses politiques de relance.

Et quand Haïti connaît enfin la « libération financière » vis-à-vis des Etats-Unis en 1947, c’est pour tomber sous un nouveau contrôle financier au travers de la Réserve Fédérale de New York, puis du FMI en 1961.

Pour Suzy Castor, la dépendance d’Haïti vis-à-vis des EU (pendant l’occupation, et après) a été « facteur « d’anti-développement » au bénéfice de la puissance dominante ».

 

Pour conclure

Dans la préface de la 2ème édition haïtienne en 2022, l’historien Pierre Buteau écrit qu’en 1971, au moment de la soutenance de la thèse de Suzy Castor, Haïti sortait d’une « sale guerre », liée au contexte de la guerre froide, pendant laquelle sont morts de nombreux « jeunes engagés dans la lutte sans merci contre le régime des Duvalier, implacablement soutenu par les américains. »

Il ajoute que ce livre est : « incontournable pour qui veut comprendre les mécanismes ayant orienté l’évolution contemporaine » de la communauté haïtienne.

« Nous sommes entrés dans le XXIème siècle quasiment comme nous l’avons été dans le XXème. Au siècle dernier, les Américains nous ont entraînés, selon leurs propres modalités, selon leur propre volonté, dans une modernisation « artificielle » (terme employé par Suzy Castor), et qui, sur ce long temps de plus d’une centaine d’années, a achevé de déconstruire ce pays. Le nouveau type de modernisation (politique, économique et culturel), développé avec la mondialisation, n’est pas tout-à-fait étranger à l’ébranlement actuel. »

L’analyse de Pierre Buteau résonne de manière tragique aujourd’hui. Le livre de l’historienne Suzy Castor qui n’est pas encore paru en France (d’où la longueur de ces notes) permet de mieux comprendre ce qui nous est trop souvent présenté de manière essentiellement factuelle, et parfois uniquement sous ses aspects les plus atroces. Il serait souhaitable que le travail des historiens (et pas seulement) haïtiens ait plus d’écho en France.

Le prochain film-documentaire de Raoul Peck, « Les mains qui tenaient les couteaux », enquête sur l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021. Ce travail en cours devrait, lui aussi, aider à prendre du recul par rapport aux évènements actuels. « J’ai hâte de raconter la véritable histoire de mon pays au-delà des clichés exotiques habituels et des pièges à clics absurdes », a déclaré le réalisateur. « Je veux révéler pour une fois, sans retenue, les histoires centrales et les véritables raisons de la situation tragique d’Haïti ». Espérons que ce documentaire sera rapidement accessible en France (4)

 

NOTES :

(1). Stratégie analogue, à celle que vont subir peu de temps après les Indiens Osage, récemment mise en lumière par Martin Scorcese.

 

(2). Rappel historique :

Les Etats-Unis ont manifesté dès 1881 leur opposition au contrat franco-colombien prévoyant le creusement d’un canal en Colombie. « Notre intérêt commercial est supérieur à celui de tous les autres pays, de même que les relations du canal avec notre pouvoir et notre prospérité en tant que Nation. […] Les États-Unis ont le droit et le devoir d’affirmer et de maintenir leur autorité d’intervention sur n’importe quel canal interocéanique qui traverse l’isthme », avait prévenu le président Rutherford B.Hayes.

Après des années d’un chantier « pharaonique » (le canal de Suez a été ouvert en 1869), et de nombreuses difficultés et revers, puis le « scandale » … le gouvernement français et les actionnaires de la Compagnie nouvelle autorisent en décembre 1901, la vente des actions aux États-Unis, sans se soucier des clauses du contrat passé avec la Colombie.

Le 29 juin 1902, le Congrès ratifie la décision du président Théodore Roosevelt d’acheter des parts à la Compagnie nouvelle. Dès lors, celui-ci n’a de cesse de mener à bien le projet d’un canal entièrement sous contrôle américain : moyens humains, techniques et financiers considérables, « soutien » aux séparatistes panaméens contre la Colombie, qui aboutit à un coup d’Etat et à l’indépendance du Panama. Celui-ci signe moins d’un an après (le 18 novembre 1903) le traité Hay-Bunau-Varilla qui fait de ce nouveau pays un quasi-protectorat des Etats-Unis, et donne à ces deniers le contrôle total de la zone du canal (qui ne sera rétrocédée qu’en 1999). Le chantier soutenu par le président Théodore Roosevelt pendant ses deux mandats, et qui dure cinq ans encore, aboutit à un ouvrage gigantesque, qui aurait en tout (période française et américaine) coûté la vie à 11.000 à 22.000 ouvriers (selon les estimations). Ses écluses sont surdimensionnées pour la flotte marchande de l’époque, manifestant dès le début l’intérêt géopolitique et militaire que revêt ce canal pour les Etats-Unis.

(3). En 1825, la France obtient par la force que les anciens esclaves et leurs descendants dédommagent leurs anciens maîtres esclavagistes et leurs héritiers, en échange de la reconnaissance de l’indépendance. Le montant de l’indemnité, qui s’élève initialement à 150 millions de francs or, est réduit à 90 millions en 1838. Si celui-ci est soldé en 1883, Haïti continue de rembourser les emprunts et intérêts auprès des banques françaises et américaines (qui en prirent le relai) jusqu’en 1952. Le paiement de cette indemnité a entraîné un important retard de développement dans le pays.

(4). https://haiti.loopnews.com/content/le-prochain-film-de-raoul-peck-abordera-lassassinat-de-jovenel-moise

https://variety.com/2024/film/news/raoul-peck-documentary-2021-assassination-haitian-president-1235944763/

 

 

 

 

Dans l’URSS de Staline… LES MUTINS DU GOULAG ET DU QUOTIDIEN.

 

Jean-Jacques Marie

Les éditions ROSSPEN de Moscou ont publié en 2004 une Histoire du goulag stalinien de la fin des années 20 au milieu des années 50 en sept volumes dont le volume six, de 730 pages, constitué de documents rassemblés par les Archives d’Etat de la Fédération de Russie est consacré selon son titre aux Insurrections, révoltes et grèves organisées par les détenus du goulag, surtout de 1936 à 1954. Les documents publiés montrent que dans des conditions effroyablement difficiles une parti non négligeable des détenus (sauf, bien entendu, les truands de la pègre !) prolongent au goulag, sous la forme d’un sabotage quotidien organisé, le combat sourd et difficile que mènent ouvriers et paysans soviétiques contre l’oppression et les conditions de travail et de vie insupportables que la bureaucratie parasitaire et vorace leur impose.
Trois mois après le début de la guerre…
Dès le 12 juillet 1941, trois semaines à peine après le début de l’invasion de l’URSS par la Wehrmacht, le chef de la section opérationnelle du camp de la Petchora note : « La guerre a accru l’activité des éléments contre-révolutionnaires du camp. Un état d’esprit insurrectionnel et terroriste se fait jour chez les détenus des 1ère, 8ème, 9ème et 10ème zones ». Un an plus tard, le 21 juillet 1942, son successeur soulignera l’aggravation des tensions qu’il liera explicitement à la détérioration de la situation militaire.
Auparavant, le 15 septembre 1941, un groupe indéterminé d’ouvriers de l’Oural dénoncent, dans une lettre, évidemment anonyme, à Staline, l’introduction de ce qu’ils appellent un « système fasciste en URSS »« Conformément à ce système, fasciste, affirment-il, les ouvriers se sont mis à payer des amendes, représentant jusqu’à 25 % de leur salaire ou à passer en prison de trois mois à trois ans. Ce système a pris la plus large extension au point que la majorité absolue des travailleurs dans les entreprises se sont mis à payer des amendes ou ont été placés en situation de prisonniers détenus. » En un mot la situation de nombreux ouvriers ressemble à celle des victimes du goulag.
Le 21 octobre 1941, en pleine débâcle des armées soviétiques face à l’offensive allemande des grèves éclatent dans plusieurs usines textiles de la région d’Ivanovo au sud de Moscou : un rapport du secrétaire régional, publié en français dans le volume de Nicolas Werth et Gael Moullec Rapports secrets soviétiques, sous le titre Classes laborieuses, classes dangereuses raconte : « Dans un grand nombre d’entreprises textiles de la région d’Ivanovo ont eu lieu récemment des arrêts du travail. Des groupes entiers d’ouvriers ont cessé leur travail avant la fin du temps réglementaire (…) Une inspection sur place a montré que la majorité des ouvriers des principales usines textiles de la région étaient prêts, sous l’influence d’éléments hostiles à faire grève. » Puis l’auteur du rapport s’interroge : « Qu’est-ce qui motive le mécontentement ouvrier et donne aux éléments hostiles l’occasion de mener un travail de sape dans les entreprises ? » La réponse que donne ce responsable est éclairante, non seulement sur la situation des ouvriers et ouvrières d’Ivanovo, car ce qu’il explique vaut pour l’URSS tout entière : « Une baisse conséquente du salaire, une nette dégradation de l’approvisionnement, une forte hausse des prix surtout sur le marché libre, un fonctionnement exécrable des coopératives et des cantines ouvrières. » Et il précise : « Le salaire de la plupart des ouvriers du textile a diminué, au cours des derniers mois de 30 à 40 % et plus. Ainsi les meilleurs tisserands de l’usine Noguine qui gagnaient 800 roubles par mois avant guerre n’en gagnent plus que 400 (…) ». Or « ­au marché la viande coûte 35 à 40 roubles le kilogramme. L’approvisionnement en viande et en lait reste très limité et d’immenses queues se forment même au marché pour ces produits. »
Pire encore les ouvriers et ouvrières tirent des conclusions politiques de cette situation, qui, souligne le secrétaire du comité régional, « suscite un fort mécontentement, voire des humeurs antisoviétiques », dont il donne quelques exemples éclairants : « A l’usine Bolchevik ont été tenus les propos suivants : « On nous nourrit mal, il y a peu de pain. Il faudra se mettre en grève pour que ça change. »» Il cite ensuite une ouvrière qui dans l’assemblée des travailleurs de son usine a dénoncé la collaboration Staline-Hitler en déclarant : « Ce n’est pas Hitler qui a pris notre pain, ce sont nos chefs qui le lui envoyaient. Maintenant, ils ne nous donnent plus de pain. Est-ce qu’ils le gardent pour eux ? ». Si elle le déclare ainsi, certes avec modération mais publiquement, c’est qu’elle est persuadée que nombre d’ouvriers et de paysans ressentent péniblement le fossé qui sépare les millions de bureaucrates, convenablement logés, qui se gavent pendant qu’eux, entassés dans des logements minuscules, se serrent la ceinture et manquent de tout ou presque.
Le chef de la section opérationnelle du goulag affirme, dans un rapport adressé au vice-commissaire du peuple à l’Intérieur, Tchernichov, le 22 décembre 1941 que, depuis le début de la guerre, le 22 juin 1941, 11.000 détenus ont été accusés de « crimes contre–révolutionnaires » (c’est-à-dire d’actes – très imprécis – de contestation ou de protestation, voire de simples propos moqueurs ou critiques) et 2 408 d’entre eux fusillés. Il ajoute qu’au cours de ces six mois « plus de 70 groupes insurrectionnels rassemblant au total 650 détenus » ont été découverts et liquidés. A l’en croire, dans le camp proche de la ville de Norilsk, un groupe insurrectionnel « comptant plus de 100 membres, en majorité formé d’anciens militaires condamnés pour crimes contre-révolutionnaires » (sans doute lors de la grande purge de 1937-1938) envisageaient de prendre le contrôle du camp pour s’emparer de la ville même de Norilsk ! Il précise que 59 d’entre eux ont été arrêtés, sans dire ce que sont devenus les quarante et quelques autres, puis énumère une demi-douzaine d’autres groupes insurrectionnels, dont l’un est accusé d’avoir préparé la prise de la ville Komsomolsk avant que 32 de ses membres ne soient arrêtés. Il ajoute enfin : « Des organisations et des groupes insurrectionnels similaires ont été découverts et liquidés » dans six camps de Sibérie « et dans d’autres camps ».
Dans un rapport ultérieur, un autre dirigeant du goulag, Nassedkine, affirme : « la majorité des membres de ces organisations et groupes insurrectionnels se donnaient comme but de préparer des attaques armées, de désarmer la garde armée des camps et des colonies et de passer du côté des armées fascistes allemandes ».
Trois mois après la victoire
La propagande stalinienne a longtemps imposé la vision, certes atténuée depuis la fin de l’URSS, d’une population soviétique galvanisée par la victoire (pourtant très coûteuse en victimes !) sur l’Allemagne nazie. Or la conférence donnée par la romancière Marietta Chaguinian à la section communiste des écrivains de Moscou, le 21 août 1945, évoque une réalité différente… D’après le rapport scandalisé qu’envoie le secrétaire de la section au 1er secrétaire du PC de Moscou, qui relaie cette dénonciation à Malenkov, secrétaire du comité central, Chaguinian déclare à ses collègues, dont certains l’applaudissent : « Attention je vais raconter des choses effroyables, ce qui se fait chez nous. J’ai été dans l’Oural. Là bas 15.000 ouvriers de l’usine Kirov se sont révoltés, la plus authentique des révoltes, parce qu’ils ont des mauvaises conditions (…). On nourrit les invalides de la guerre patriotique avec un mélange de farine et d’eau. Ils meurent de faim. Dans les usines un grand nombre de gosses travaillent, on exploite la marmaille, on les use, on les condamne ». L’auteur du rapport ajoute : « elle ne termine pas sa pensée. Elle dénonce ensuite l’exploitation du travail des enfants qui « meurent de faim » dans les usines. » Elle complète ce tableau de la misère ouvrière par celui de la belle vie des cadres dirigeants qui se gavent : « J’ai été dans l‘Altaï et là c’est effrayant ce qui se passe. Les comités régionaux, les comités de district s’engraissent, ils bouffent les rations des ouvriers et les ouvriers meurent de faim, ils vont comme des ombres, fatigués, épuisés. »
Evoquant ensuite l’invitation faite à une jeune écrivaine de céder sa place en première classe d’un train à un général, elle commente sarcastique : « Où voit-on que cela se fait ? Nos généraux circulent, se promènent et à eux le respect, les honneurs. » Et pour conclure elle dénonce la propagande : « Et avec tout ça chez nous, on écrit beaucoup de louanges. » Pour conclure elle invite les écrivains à décrire la réalité !
Cette grève et d’autres similaires ont voisiné avec des mouvements qui agitent le goulag et ont été répertoriés et décrits dans ces diverses formes de protestations, longtemps brutalement réprimées, constituent une sorte de prolongation de la lutte quotidienne sourde menée par les ouvriers et les paysans soviétiques pour se défendre contre le pillage auquel la bureaucratie dirigeante les soumet, lutte sourde que le régime stigmatise comme du « sabotage ».
Or, Soljenitsyne le rappelle, les détenus du goulag sabotent systématiquement le travail qui leur est imposé et produisent donc de la camelote. « Tout ce que les détenus du camp, écrit-il, fabriquent pour leur cher Etat est du travail ouvertement et au suprême degré bousillé ». Il évoque ainsi la ligne de chemin de fer Salekhard-Igarka, longue de 1 200 kilomètres, dont les rails se gondolent tant qu’aucun train ne peut l’emprunter, ou la ligne Oussa-Vorkouta, dont les rails, eux aussi, « flottent » et sur laquelle le train tangue … même après l’exécution des constructeurs, fusillés pour « sabotage ».
Du « sabotage » quotidien à la grève ou au soulèvement.
Ce « sabotage » quotidien est la forme élémentaire et la base d’une résistance qui, au fil des ans, débouchera sur les évasions collectives, la grève déclarée, voire l’insurrection. Cette résistance pouvait apparemment menacer l’ordre existant puisque les auteurs des sept volumes de ROSSPEN, parmi lesquels figure Soljenitsyne lui-même font précéder les documents portant sur la période de la guerre, d’une phrase tirée du rapport d’un responsable du goulag : « Si nous n’instaurons pas un ordre sévère, nous perdrons le pouvoir » ! Le rejet du système policier du stalinisme se manifeste y compris dans la formation de groupes antistaliniens par des adolescents, voire des enfants comme les gamins âgés de 11 à 13 ans qui ont fondé la Société des Jeunes révolutionnaires de Saratov et collé un jour d’avril 1944 sur les murs de leur quartier des tracts manuscrits proclamant entre autres « Le pays est dirigé par la bande des réactionnaires staliniens. Les porteurs de galons dorés étouffent à nouveau tout ce qui est vivant. Une cascade d’impôts pillent les travailleurs. »
La crainte exprimée ci-dessus est certes exagérée, mais, comme le souligne la réaction affolée de Beria devant l’idée qu’ils puissent distribuer leurs quelques tracts manuscrits dans une manifestation du 1er mai ou du 7 novembre, la création régulière de groupes d’adolescents reflète la fragilité de l’ordre stalinien, en général dénoncé pour sa sauvagerie répressive, mais souvent vanté pour sa solidité apparente.
« Ils perdront le pouvoir » ? Vraiment ?
Après l’écrasement sanglant des grèves de la faim (relativement) massives des années 1936-38, un lent cheminement mène peu à peu aux tentatives de constituer dans les camps des groupuscules secrets, vite découverts, puis à des  esquisses de protestation suivies, dès la guerre, de grèves ou de révoltes ouvertes qui vont s’étendre peu à peu jusqu’à la mort de Staline puis exploseront dans les mois qui suivront et déboucheront sur l’agonie du goulag… et sur le rapport Khrouchtchev contre Staline en 1956.
« Des insurgés sans insurrection » ?
La direction du NKVD, dans une synthèse de ses rapports effectuée à la fin de la guerre, affirmera avoir démantelé dans le goulag, de 1941à 1944, 603 groupes et organisations insurrectionnels auxquels auraient « pris part activement 4.640 individus », soit une moyenne de 7 à 8 participants par groupe, bien peu pour prendre le contrôle d’un camp ou d’une ville ! Mais l’insubordination des détenus, le plus souvent rampante, parfois affirmée est si réelle que les auteurs de ROOSPEN titrent la seconde partie de leur volume consacrée à la période de la guerre (juin 1941-mai 1945) : « Des insurgés sans insurrection » … mais dont les protestations vont bientôt déboucher sur des actions collectives.
De la révolte à l’organisation de groupes.
La débâcle initiale de l’armée rouge, due, entre autres, à la passivité avec laquelle les soldats soviétiques ont d’abord répondu à l’offensive allemande, suscite chez de nombreux détenus la volonté de combattre le pouvoir qui les a jetés au goulag. Ainsi Beria, dans une circulaire du 27 janvier 1942 adressée à tous les commandants de camps, ainsi alertés décrit une insurrection qui vient alors d’éclater à Vorkouta : « Le 24 janvier de cette année, 125 détenus du camp de Vorkouta ont désarmé la garde armée du camp, ont attaqué le centre régional d’Oust-Oussa, se sont emparés de la poste, ont arraché les fils téléphoniques, massacré les gardiens de la prison, libéré 42 détenus, dont 27 se sont ensuite associés à la bande. A la suite des mesures que nous avons prises nous avons abattu 11 bandits et arrêté 32 autres », soit 43 insurgés sur 125 (152 si l’on ajoute les 27 détenus ralliés à eux). La majorité des insurgés ont donc réussi à fuir… sans doute pas pour longtemps. Il évoque ensuite « des tués et des blessés parmi les gardiens, les membres du NKVD et les cadres du parti ». Le récit de Beria débouche sur six instructions rigoureuses. Le vice-commissaire à l’Intérieur, Krouglov, affirmera plus tard, dans une circulaire interne du NKVD, que cette insurrection a coûté la vie à « plus de 40 collaborateurs du NKVD et membres des cadres des soviets et du parti ».
 
Combat réel ou protestation symbolique ?
Les rapports du NKVD évoquent la découverte de groupes de détenus, dont les noms qu’ils se donnent expriment une volonté de combat désespérée face à l’énorme machine oppressive du goulag : « La société russe de vengeance contre les bolcheviks », le  « Comité d’autolibération des colonies » , le « Parti national-socialiste de Russie », le « Parti populaire russe des réalistes », le « Groupe de combat de la libération », « La libération populaire », « L’Union de libération des peuples de Russie », « Le groupe populaire du Travail ». Les noms de ces groupes expriment une volonté de défier le régime politique policier, sans rapport avec leur force réelle. En ce sens, ces détenus semblent réagir comme les enfants et les adolescents qui constituent, à moins d’une dizaine, le « Parti panrusse contre Staline » à Oulianovsk en 1938 ou la « Société des Jeunes révolutionnaires » (une demi-douzaine !) créée à Saratov en 1943 et dont l’unique tract collé sur les murs voisins, avant leur arrestation proclamait « Camarades, dressez-vous pour le combat. Anéantissez la bête sauvage Hitler et ensuite renversez Staline ! » Les ambitions des groupes qui se forment dans les camps sont beaucoup plus limitées que ces rêves d’adolescents, qui affolent pourtant la police politique acharnée à arrêter leurs auteurs avant qu’ils ne puissent distribuer leurs tracts manuscrits dans une manifestation du 1er mai ou du 7 novembre. Les groupes, même minuscules, de détenus parviendront, eux, à agir, de plus en plus au fil des années, sous la pression des conditions insupportables de leur existence.
Des détenus sur le front
L’Armée rouge ayant été décimée d’un côté par la reddition de centaines de milliers de soldats pendant les six premiers mois puis par les coûteuses offensives frontales massives dont était friand Staline, ce dernier a envoyé sur le front près d’un million de détenus qui, préférant les dangers de la guerre à la famine du goulag acceptent souvent de se déclarer volontaires. La population du goulag passe ainsi de 2.300.000 le 22 juin 1941 à 1.200.000 le 1er décembre 1944.
 
Les lendemains difficiles de la victoire et les erreurs de Staline.
La guerre et surtout sa fin modifient brutalement la composition des camps et l’attitude des déportés. Mais le massacre, pendant la guerre, de quelques trente millions de soviétiques, soldats et civils, en majorité des hommes, provoquait en 1945 un manque de main d’œuvre dramatique alors qu’il fallait reconstruire une industrie ravagée par les gigantesques destructions de la guerre. Quoique lui-même fort peureux, Staline considérait comme traître tout soldat ou gradé soviétique qui s’était rendu à l’ennemi au lieu de se suicider. Combien de fois n’a-t-il pas répété ?  « Chez nous il n’y a pas de prisonniers, il n’y a que des traîtres ». Mais, en 1945, il décide de répondre au déficit grave de force de travail en envoyant au goulag une grande partie du million de prisonniers soviétiques libérés des camps allemands. Pour donner une couleur humanitaire, de pure propagande, à cette décision purement économique, il abrogera en 1947 la peine de mort, sous les applaudissements admiratifs d’hommes politiques et d’intellectuels dits progressistes, qui se montreront moins diserts quand il la rétablira trois ans plus tard. Mais en envoyant au goulag des rescapés d’une guerre finalement victorieuse, qui, dans les camps allemands, ont pu entrer en contact avec des prisonniers d’autres nationalités et cultures, Staline introduit au goulag l’un des germes de sa dislocation.
Il en introduit un autre en y installant des rescapés de l’armée russe du général Vlassov pronazi et des Ukrainiens, dont des nationalistes, des partisans du fasciste déclaré Bandera, qui avait proclamé à Lvov le 30 juin 1941 un éphémère gouvernement ukrainien ouvertement pronazi, vite dissous par Hitler, pour qui  les Ukrainiens n’étaient que des « lapins », dès lors indignes d’avoir un gouvernement à eux, même pro-nazi et dont la première et unique mesure fut l’organisation d’un massacre des juifs à Lvov.  A ces forces hostiles au régime qui les a maltraités et, en particulier, affamés, il ajoutera en 1948, puis 1949 près de 160.000 Estoniens, Lettons et Lituaniens, tous qualifiés de « nationalistes » comme les membres des maquis antisoviétiques, dits frères des forêts… où ils se terraient, liquidés à la fin de 1949.
Ces derniers groupes, formés en majorité d’individus qui avaient combattu la domination soviétique, étaient dans de tout autres dispositions d’esprit que les victimes soviétiques des purges des années 30, souvent hébétés par une répression brutale souvent sans aucun rapport avec leur activité, voire leurs opinions, réelles et donc persuadés d’être victimes d’une erreur.
En dehors d’eux se constituent ici et là des groupes d’adolescents et d’étudiants critiques du régime politique. On peut juger de la crainte que suscitent chez Staline ces tracts et les groupes de jeunes, qui les rédigent et les diffusent très modestement, à la lecture du rapport que, le 6 novembre 1946, lui adresse le ministre de l’Intérieur de l’URSS, Sergueï Krouglov qui lui annonce la découverte de six tracts, « d’un contenu contre-révolutionnaire » non précisé « rédigés à la main d’une écriture trafiquée », une semaine avant la manifestation anniversaire de la révolution le 7 novembre. Sur ces six tracts « « Trois avaient été jetés dans la rue, l’un était collé sur la porte d’entrée d’un immeuble d’habitation, un autre sur une palissade et un autre déposé dans une boite aux lettres (…) Des mesures sont prises pour retrouver les auteurs de ces tracts ». Ces six tracts manuscrits suffisent donc à émouvoir le ministre de l’Intérieur, qui juge nécessaire d’informer Staline des mesures prises pour retrouver leurs auteurs. Comment mieux souligner l’extrême fragilité de la domination de Staline et de sa nomenklatura sur la population ?
Deux ans plus tard, cette crainte prend des allures de panique, apparemment irrationnelle : à la fin d’octobre 1948, les agents de la Sécurité d’Etat (appelée, depuis 1946, le MGB) de Leningrad découvrent, collés dans plusieurs arrondissements de la ville, cent quarante quatre tracts manuscrits, annonçant, à la fois, la constitution d’une organisation intitulée « Le bonheur du peuple » et sa décision de distribuer, dans la manifestation du sept novembre suivant, des tracts,  dont l’un est titré « Sur le vrai et le faux socialisme » !
La direction de la Sécurité d’Etat s’affole : elle décide aussitôt d’envoyer en urgence « un groupe de tchékistes expérimentés » en renfort à ses milliers d’agents de Leningrad, pour débusquer, avant la manifestation, cette redoutable organisation de « criminels ». Elle craint, à l’évidence, l’effet que de tels tracts pourraient produire sur certains manifestants. Elle informe Staline de la gravité du danger et de l’ampleur des mesures prises pour l’affronter. Or « Le bonheur du peuple » ne comporte que deux jeunes étudiants, qui se proposent, certes, de recruter quelques adhérents, mais n’en ont encore attiré aucun. L’armada policière d’agents du MGB arrête in extremis ces deux adversaires, à ses yeux redoutables, du régime, dans la nuit du cinq au six novembre, juste à temps. Elle confisque les soixante-sept tracts manuscrits qu’ils se préparaient à distribuer le sept. L’impuissance apparente des groupes de gamins et d’adolescents dissimule donc, aux yeux de Staline, une puissance redoutable, qu’il ne veut pas laisser se développer et veut liquider sans délai.
Les groupes, même minuscules, de détenus parviendront, eux, à agir, de plus en plus au fil des années, sous la pression des conditions insupportables de leur existence. Les auteurs de l’histoire du goulag publiée par ROSSPEN les présentent comme des « insurgés sans insurrection » ; la formule peut-être exagérée reflète néanmoins un aspect des tensions qui ravagent l’univers policier du goulag. Ces tensions, déboucheront au lendemain de la mort de Staline sur la dislocation du système ; elle exprime donc une inquiétude peut-être grossie, mais nullement imaginaire. C’est pourquoi, dès janvier 1948, une lettre conjointe à Staline du ministre de l’Intérieur Krouglov et du ministre de la Sécurité, Abakoumov, fixe l’objectif d’interner au goulag 100.000 détenus politiques jugés particulièrement dangereux. Il veut donc les retirer de la société pour les isoler et les neutraliser derrière les barbelés des camps.
Deux mois plus tard, un ordre des ministères de l‘Intérieur et de la Sécurité d’Etat du 16 mars 1948 reflète la même crainte. Il décide de constituer des camps spéciaux au régime particulièrement sévère destinés aux « espions, saboteurs, terroristes, trotskystes, droitiers, menchéviks, socialistes-révolutionnaires, anarchistes, nationalistes, émigrés blancs, membres d’autres organisations et groupes antisoviétiques et personnes présentant un danger à cause de leurs liens antisoviétiques et de leur activité hostile » qui, de plus, « ne seront pas libérés à l’expiration de leur peine ». Les groupes politiques ici stigmatisés n’existent plus – ce qui n’empêchera pas les statistiques du goulag de recenser, par exemple, dans ses rangs, à la mort de Staline, la présence de 1.825 trotskystes… pour l’essentiel imaginaires.
Cette inquiétude découle aussi de la violence avec laquelle le régime en place traite la masse de la population. Ainsi, en réponse à la famine, qui ravage une partie de l’URSS en 1946 et 1947, Staline  promulgue, le 4 juin 1947, deux décrets, l’un sur « la responsabilité pénale pour vol de la propriété sociale », le second sur « le renforcement de la propriété privée des citoyens », publiés dans la Pravda du lendemain et enrichis d’un additif secret concernant les « petits vols sur le lieu de production » (un pain dans une boulangerie par exemple), sanctionnés d’une peine de prison de 7 à 10 ans (contre un an auparavant). Ces décrets, promulgués dans un pays qui compte près de dix millions de veuves de guerre, confrontées à la nécessité de se débrouiller pour pouvoir nourrir leurs enfants, reprennent les dispositions de la loi du 7 août 1932, dite loi des cinq épis, tombée en désuétude, qui punissait de dix ans de camp ou de la mort les petits larcins – surtout de lait, de beurre, de pain, de viande, voire d’épis glanés après la moisson – commis par une population affamée. Le fidèle stalinien Kaganovitch lui-même, pourtant docile second de Staline, évoquera devant le comité central de juillet 1953 le cas de femmes condamnées à trois ans de camp « pour une petite botte de paille ». Ces décrets envoient au goulag, de 1947 à 1953, 2.200.000 individus, surtout des femmes qui, après avoir, pendant la guerre, remplacé aux champs ou à l’usine les hommes partis au front, ont chapardé un peu pain, de beurre ou de lait pour nourrir leurs enfants affamés et que les décrets assimilent aux voleurs et truands. Le Goulag n’abritait plus en 1944 que 1.200.000 détenus. Les condamnés de la faim constituent en 1953 une bonne moitié de ses 2.526.402 prisonniers.
Les conditions d’existence imposées à la population laborieuse provoquent ici et là des mouvements de protestation malgré la brutalité de la férule bureaucratique. Ainsi en mai 1948 des troubles éclatent dans l’usine de moteurs et de turbines de Sverdovsk dans l’Oural. L’usine est le produit de la fusion de deux usines jusqu’alors distinctes. Au lendemain de la fusion le directeur décide de modifier le régime de laissez-passer pour l’entrée du personnel dans l’usine sans l’expliquer aux travailleurs. Des conflits éclatent entre eux et les gardiens lorsqu’ils veulent accéder à leur atelier. Le directeur ne prend aucune mesure pour apaiser la tension. Le 13 mai à 7 heurs 30 du matin un garde tire sur un jeune ouvrier de 16 ans qui tente d’entrer dans l’usine avec son père et le blesse grièvement. L’incident suscite l’indignation des ouvriers qui arrêtent massivement le travail. Le directeur déclare : « La garde a tiré et tirera. » Le syndicat officiel n’étant qu’un appendice de l’appareil d’Etat, les ouvriers, sans organisation, reprennent le travail…
Un an plus tard, le 27 mai 1949, les ouvriers de l’usine de chaussures Ouralobouv de Sverdlovsk las des conditions de vie lamentables qui leur son imposées se mettent massivement en grève. « La majorité des logements collectifs de l’usine étaient installés dans des vieux bâtiments et des baraquements provisoires privés de blanchisserie, de services sanitaires et de salles de bain. Le bois de chauffage était fourni irrégulièrement. Les cuisines manquaient de l’équipement nécessaire pour faire à manger. La majorité des habitations manquaient de lavabos, de tabourets, de tables de nuit, d’armoires et ne reçoivent que très irrégulièrement du bois de chauffage. » L’historienne russe qui relate ce mouvement de grève en soulignant qu’il éclate l’année même où les répressions staliniennes se renforcent et donc que les ouvriers devaient « être poussés à l’extrémité du désespoir pour se mettre ainsi en grève », note en même temps : « Néanmoins les manifestations des ouvriers de Sverdlovsk n’étaient pas accidentelles. Elles reflétaient l’état d’esprit général des soviétiques qui espéraient des changements dans leur existence après la conclusion victorieuse de la guerre et qui avaient été trompés dans leur attente. »
 
« A tâtons nous rompons nos chaînes », ou de la grève à l’insurrection
Nassedkine exagère certes la menace que font peser les groupes évoqués ci-dessus sur l’administration des camps, mais il ne l’invente pas, comme le montrent les insurrections qui éclatent dans les camps après la guerre. Ainsi un rapport du 24 avril 1946 évoque la découverte… en juillet 1945 dans le camp du Nord de l’Oural d’un groupuscule de nationalistes ukrainiens nommé le Parti populaire démocratique d’Ukraine, fort de six membres, tous arrêtés. Le même rapport évoque ensuite la découverte d’une organisation, bien entendu qualifiée d’insurrectionnelle, intitulée « Gamaleia », dont le NKVD a arrêté 10 membres, réels ou supposés. En 1947, un groupe d’une cinquantaine de détenus du centre atomique d’Arzamas désarment la garde et s’enfuient. Ils sont tous rattrapés et abattus. En 1948, deux tentatives du même genre se produisent sur un chantier du Kamychlag. En 1949, un groupe de détenus du Berlag, dirigés par le général Semenov, déporté, s’emparent de dizaines de fusils parviennent à s’évader puis sont repris et tous fusillés.
A la fin de 1949 et au début de 1950, un groupe formé à la fois de détenus politiques et de droit commun du camp d’Elgenougol, chargé de l’extraction minière à Kolyma, organise un soulèvement armé vite maté. Peu après, un autre soulèvement armé au Berlag est, lui aussi, vite écrasé. En juillet 1950, dans un camp du Dalstroï, la direction arrête 7 détenus, accusés d’avoir fondé au total trois groupes clandestins avec d’anciens officiers de l’Armée rouge. Le 6 novembre, dans un camp d’Estonie, le MVD arrête 6 détenus, tous anciens matelots de la Flotte rouge, fondateurs de l’Union de la lutte révolutionnaire clandestine, accusés de quatre crimes …
En 1951, cinq cents détenus d’un camp de l’île de Sakhaline déclenchent une grève de la faim qui dure cinq jours. Peu après, plusieurs centaines de détenus du camp d’Oukhktijem déclenchent à leur tour une grève de la faim. Pour les punir on les transfère dans le camp spécial de Norilsk. La même année, deux soulèvements armés éclatent au Krasslag, eux aussi, vite écrasés.
En janvier 1952, plusieurs centaines de détenus du camp d’Ekibastouz, dans lequel Soljenitsyne passe sa dernière année de camp, déclenchent une grève de la faim massive, que Soljenitsyne raconte, malgré la distance qu’il prend avec elle, dans un chapitre intitulé A tâtons nous rompons nos chaînes, formule applicable aux mouvements de protestation qui se développent et se renforcent peu à peu au goulag depuis 1947. Soljenitsyne conclut : « Le virus de la liberté, cependant se répandait, et comment le bouter hors de l’Archipel ? » Il ajoute plus tard : « D’évidence, au début des années 50, le système stalinien des camps, notamment dans les camps spéciaux, était mûr pour la crise. Du vivant même du Tout Puissant, les indigènes avaient déjà commencé à rompre leurs chaînes ».
Reflet de la crise qui ronge de plus en plus le régime stalinien et pousse Staline dès le début de 1952 à préparer une nouvelle purge sanglante, le vent de liberté souffle de plus en plus fort au goulag. Le 16 avril 1952, le ministre de l’Intérieur Krouglov affirme avoir découvert dans le camp de Beregovoï une « organisation antisoviétique de détenus ukrainiens qui préparaient une évasion armée » et en avoir arrêté 12 membres. Dans un rapport du 6 août 1952, le lieutenant général Dolguikh, chef du goulag, dresse un bilan des mouvements de protestation au cours du premier semestre : 285 cas d’activité contre-révolutionnaire (qualification qui peut recouvrir n’importe quelle expression de mécontentement), 1.458 évasions, 378 refus de travailler, forme de protestation individuelle qui peut souvent prendre une forme collective. Le 13 février 1953, dans le camp de Kizliiv un gardien abat un détenu d’un coup de fusil. 300 détenus décrètent aussitôt la grève. Le midi du 1er mai 1953, deux mois après la mort de Staline, dans le camp de Krasnoiarsk, un capitaine du camp énervé entre dans la cantine où mangent les détenus, renverse un plat de nourriture sur la tête d’un détenu. Aussitôt plus de 600 détenus déclarent une grève de la faim. L’ordre concentrationnaire commence à se fissurer. La mort de Staline va accélérer ce mouvement… avec l’aide involontaire de Beria.
Une mutinerie paysanne silencieuse
Les kolkhozes doivent livrer à l’État une bonne moitié du blé qu’ils récoltent et plus de la moitié de la viande et du lait qu’ils produisent à des prix qui ne couvrent même pas leurs frais de production. En 1950, 22,4 % des kolkhoziens n’ont pas touché un kopeck pour leur travail. Ils ont travaillé gratuitement toute l’année ! 20 % ont touché eux pour toute l’année… UNE LIVRE de grains. En 1957, un membre du comité central, Kirill Mazourov expliquera : « En 1953 les kolkhozes avaient même cessé de planter des pommes de terre, parce que l’État leur payait 3 kopecks le kilo pour le stockage ; on coupait le lin à la racine, l’élevage s’effondrait. »  Les kolkhoziens travaillent donc le moins possible au kolkhoze et concentrent tous leurs efforts sur leur petit lopin individuel, que Staline accable d’impôts pour les décourager, y compris un impôt sur les arbres fruitiers, si lourd que certains préfèrent les abattre. L’URSS est confrontée à une sorte d’immense grève passive des paysans et à un déficit alimentaire, dissimulé par des baisses de prix annuelles, exaltées par l’Humanité, sur des produits de plus en plus introuvables. Pour combattre cette grève passive… mais efficace, Staline propose d’augmenter les impôts prélevés sur les kolkhoziens de 15 milliards de roubles à 40 milliards, somme qui dépasse leurs revenus.
En juillet 1953, au comité central Mikoian affirme : depuis deux ans l’URSS souffre d’ « un déficit aigu de légumes et de pommes de terre » que les paysans s’acharnent à ne pas cultiver dans les kolkhozes et les sovkhozes en réservant leurs efforts à leurs minuscules lopins individuels.
Une amnistie explosive
Au lendemain de la mort de Staline, Beria, ministre de l’Intérieur, convaincu que le goulag loin d’être rentable, est fort coûteux, prépare un vaste projet d’amnistie. Le 24 mars, il soumet au présidium du comité central un document affirmant que, sur 2.526.042 détenus, le goulag ne compte que « 221.435 criminels particulièrement dangereux pour l’Etat (espions, saboteurs, terroristes, trotskystes, socialistes-révolutionnaires, nationalistes et autres) détenus dans les camps spéciaux ». Il estime les victimes des décrets économiques de juin 1947 à 1.241.919 détenus, dont « environ 198.000 souffrent de graves maladies incurables et sont absolument inaptes au travail », précision sans doute incontestable, à la différence des imaginaires trotskystes et socialistes-révolutionnaires cités parmi les politiques étiquetés « criminels dangereux », sans parler des prétendus « terroristes ». Pour se débarrasser de cette main d’œuvre non rentable, il fait amnistier le 27 mars 1953 tous les détenus (soit un million deux cent mille détenus) condamnés au maximum à une peine de cinq ans de détention, les condamnés à plus de cinq ans de camp étant considérés comme des « politiques ». Cette amnistie laisse derrière les barbelés tous les détenus « politiques » – même très vaguement – qui effraient le régime et vont très vite le menacer. Mais les 221.435 exclus de l’amnistie pour une condamnation souvent privée de fondement réel constituent un groupe soudé par cette exclusion même qui leur apparait injuste. En même temps cette amnistie enrage la masse des 220.000 gardiens de camp promis à une reconversion douteuse. Les auteurs de ROSSPEN titrent sa quatrième partie La mutinerie du goulag (fin mai 1953-1954), qui débouche sur l’explosion du goulag, dont ne subsisteront que de menus débris, utiles pour intimider les quelques centaines de futurs dissidents.
La grève victorieuse
Le 25 mai, près de 20.000 détenus des mines de Norilsk débrayent pour protester contre la conduite de plus en plus violente des gardes, énervés par l’amnistie sélective. Le 5 juin, Beria envoie à Norilsk un haut cadre du MVD, qui, sur mandat de son chef, engage la discussion avec les leaders de la grève et promet de transmettre leurs revendications à Beria ; il leur demande, en échange, de reprendre leur travail, si précieux pour la patrie. Il divise ainsi les grévistes. Certains reprennent le travail, d’autres continuent la grève. Le procureur de la ville promet à ces derniers qu’ils ne seront pas punis, s’ils arrêtent leur mouvement. La liquidation de Beria ne va pas arranger les choses et la grève se prolongera par saccades jusqu’au 10 juillet.
De la grève des ouvriers de Berlin-Est à la grève du goulag
Loin de Moscou, la décision prise le 15 juin1953, par le gouvernement de la RDA d’augmenter de 10 % les normes de travail et donc de baisser à peu près d’autant le salaire réel provoque une explosion chez les ouvriers de Berlin-Est, puis de RDA, que le gouvernement de Walter Ulbricht et d’Otto Grotewohl est incapable de mater. Moscou envoie donc ses troupes et ses chars qui massacrent des centaines de manifestant, que l’Humanité en première page qualifiera aimablement de « nazis ».
42 soldats et officiers soviétiques fusillés
La nouvelle de la grève va cristalliser la protestation de milliers de détenus du goulag, en même temps qu’un événement resté longtemps méconnu (et très rarement évoqué depuis qu’il ne l’est plus) confirme la justesse des craintes du Kremlin sur la fragilité de son régime. Après l’écrasement de la grève, un tribunal militaire soviétique condamne à mort 42 soldats et officiers soviétiques, coupables d’avoir refusé de tirer sur les manifestants. Nul ne le sait alors. Cet acte d’insoumission, éloquent sur l’état d’esprit réel d’une partie de la population ne sera révélé, beaucoup plus tard, que par le journal Literatournaia Gazeta du 10 juin 1998, sous le titre « Quand la conscience ne se soumettait pas aux ordres. » Le journaliste souligne que « Tout se déroula dans le plus grand secret ». Selon le Parquet militaire de Russie, à qui il s’est adressé, « la liste des condamnés à mort figure dans un dossier particulier, conservé dans des archives particulières portant l’estampille « ultra-ultra-secret ». Pour lui, « ces quelques dizaines de soldats et d’officiers soviétiques ont eu le courage de lancer un défi au régime », qui reflète sans doute un rejet plus discret et plus prudent de la masse de la population laborieuse.
Si ce défi reste ignoré de tous, la rumeur fait vite connaitre celui qu’ont lancé les ouvriers de RDA. La nouvelle de leur grève brutalement écrasée provoque un choc dans le goulag. L’intitulé des rapports des commandants de camp suffit à indiquer l’ampleur des mouvements de protestation qui le secouent alors : « Désordres de masse parmi les détenus du camp De Norilsk (sections n° 5,6,13 et 35) l es 11, 17 et 25 juillet 1953) », « Désordres de masse des détenus du secteur n° 19 du camp de Viatks dans la nuit du 12 au 13 juillet 1953 ». Cette tension débouche sur ce qu’un rapport qualifie d’Insurrection des détenus du camp de Retchny en juillet-août 1953.
Elle va provoquer une grève massive dans le camp de Vorkouta. Selon l’un des survivants, « cette grève n’aurait pas été possible sans l’activité des groupes clandestins de résistance déjà existant ». Avant le 17 juin, souligne-t-il, aucun des prisonniers ou des chefs des groupes de résistance n’avait pensé à faire grève. » Tous les préparatifs avaient été faits en prévision d’une guerre. Le 17 juin vint tout changer ». Les wagons prétendus de charbon livrés par la mine à la ville arrivent souvent vides et que le charbon y était remplacé par des inscriptions du genre « Donnez-nous la liberté ! »
Un second choc : l’arrestation de Beria.
Le 26 juin 1953 les autres dirigeants soviétiques accusent Beria de complot et le font arrêter. La nouvelle provoque un choc dans le pays et le goulag. Les détenus de la région minière de Norilsk avaient, depuis plusieurs jours, déclenché une grève, qui avait gagné plusieurs camps du complexe et débouché sur des affrontements sévères avec les troupes spéciales du MVD. Les nombreuses pertes subies lors des affrontements n’avaient pas brisé le mouvement. Beria étant le symbole du régime policier, les détenus ressentent son arrestation comme une victoire et arrêtent leur grève. Mais, le plus souvent, à l’inverse, la nouvelle sert de catalyseur à la protestation. Le 19 juillet, 350 détenus du camp de Retchny cessent de travailler et exigent une discussion avec le procureur et le chef de l’administration du camp. Le 21 juillet, la direction de la mine du camp n° 1 découvre sur le panneau d’affichage sept tracts, signés Le comité d’action, qui proclament : « Détenus et bagnards ! (…) Exigez la révision immédiate de vos affaires et une libération totale. Exigez : – la suppression des camps extraordinaires du MVD – la liquidation du bagne – la réduction maximale de la durée des peines. »
Au camp minier voisin de Vorkouta, un groupe de détenus se met aussitôt en grève en affirmant : « C’est l’ennemi du peuple Beria qui nous a internés, maintenant on doit nous relâcher ». Le 25 juillet une deuxième équipe refuse de descendre au fond. Les détenus déclarent : « Nous avons été condamnés seulement à la suite de l’activité hostile de Beria, nous avons besoin d’être totalement libérés. » Dans une autre section, les détenus diffusent des tracts qui exigent, « la liberté, l’amnistie, la journée de huit heures, un vrai salaire sans retenues, la révision de leurs affaires, la liberté de correspondance et de visites ». Ils ajoutent qu’ils ne reprendront le travail qu’après avoir rencontré un représentant du comité central.
Au 1er avril 1954, après l’amnistie décrétée en mars 1953, et au lendemain des grèves qui l’ont secoué, il reste au goulag un peu plus d’1.360.000 détenus que le ministère de l’intérieur répartit en 448.000 auteurs de crimes contre-révolutionnaires (! ! !) environ et 680.000 sont des détenus de droit commun.
Le début de la fin
L’explosion du système se produit dans le camp de Kenguir, partie constituante du système des camps dit du Steplag, installés dans la steppe du nord du Kazakhstan, qui rassemblent à la fois des camps agricoles et des camps miniers de mines de cuivre et de charbon où, vu l’absence des mesures de sécurité élémentaires, la mortalité est très élevée.
Près de 25.000 détenus sont entassés dans les trois camps ou « zones » de Kenguir. Le 17 mai 400 détenus pénètrent dans la zone réservée aux femmes et détruisent les deux murs destinés à séparer les hommes et les femmes. La garde les mitraille. Bilan officiel : 14 morts, 32 blessés graves et 27 blessés légers. La colère des survivants explose. Le 19 mai, 5.000 détenus cessent le travail et élisent des délégués pour discuter avec le pouvoir. Le vice-ministre de l’Intérieur du Kazakhstan se rend aussitôt sur les lieux, discute avec les délégués des grévistes, écoute leurs doléances et les transmet aussitôt, le 20, à Moscou. « Les représentants des détenus qui participent aux pourparlers se conduisent de manière provocatrice ; ils exigent (…) la punition des responsables de l’utilisation des armes à feu, après quoi seulement ils reprendront les pourparlers. » Ces représentants des détenus se sentent donc incarner une force qui leur permet de prétendre débattre d’égal à égal avec ceux du pouvoir. La grève prend par là même, une portée nationale.
Le 27, les détenus élisent un comité de grève de neuf membres, présidé par un ancien lieutenant-colonel de l’Armée rouge, Kouznetsov. Ce comité réunit une assemblée générale de plus de 2.000 détenus, qui élaborent une liste de dix revendications portant surtout sur les conditions de vie des détenus complétée par l’exigence renouvelée que les responsables de la fusillade soient châtiés.
Signe de l’inquiétude qui envahit les dirigeants soviétiques, le chef du goulag, le lieutenant-général Dolguich, descend en personne à Kenguir. Le 29 mai, pour tenter d’apaiser les détenus révoltés, il révoque les quatre gradés et le vice-commandant du camp, tous jugés responsables de la fusillade du 17 mai ; il répond aussi à d’autres revendications des détenus en annonçant la suppression des verrous et cadenas aux portes et aux fenêtres des bâtiments et la liquidation de la cellule d’instruction où l’on isolait les détenus suspects de « menées antisoviétiques » ; il promet de régler le salaire (minime) des détenus, de leur assurer un repos quotidien de huit heures sans interruption et annonce des libérations.
Ces importantes concessions partielles, loin d’apaiser les grévistes leur donnent le sentiment de leur force nouvelle. Le 4 juin, Krouglov et Roudenko, par crainte de la contagion aux camps voisins, recommandent la prudence. Ils écrivent : « Ne pas faire entrer pour le moment les forces armées afin d’éviter la nécessité d’utiliser les armes à feu. Encercler la zone (…) Elaborer et mettre en œuvre des mesures complémentaires visant à démoraliser les détenus qui désobéissent à l’administration du camp, en suscitant en eux le sentiment d’une situation sans espoir, d’une impasse, de l’inéluctable issue lamentable de leurs actions. »
Le lendemain, le chef du goulag lui-même s’adresse par radio aux grévistes. Il leur rappelle les concessions qu’ils ont obtenues : l’introduction du décompte des jours de travail, l’attribution d’un salaire etc. (…) Certains de vos camarades ont été mis en liberté après révision de leurs affaires. » Après quoi, il dénonce la grève et le comité élu qui la dirige : « Au lieu de remercier notre parti pour le soin qu’il prend de vous, vous cédez à des provocations d’aventuriers et semez le désordre depuis trois semaines ». Mais, il le jure, il « n’y aura pas « de victimes. » Il invite ensuite les grévistes à se ressaisir : « En parole, leur lance-t-il, vous êtes des patriotes. Mais tout en nous l’affirmant, vous ne remarquez pas que trois semaines de désordre dans le camp ce n’est pas un comportement patriotique, mais antisoviétique (…) Rétablissez l’ordre dans le camp et engagez-vous dans la cause populaire de l’édification du communisme ! » Il les exhorte à ne pas croire « les provocateurs et aventuriers qui les ont emmenés dans une impasse ». Et il leur enjoint : « Finissez-en avec ces aventuriers criminels ! »
Cette double invitation n’ébranle pas la détermination des 5.251 grévistes recensés. Le 15 juin, Dolguikh télégraphie à Moscou : « La situation est toujours aussi tendue (…) Les détenus transforment près de 5.000 bouteilles en grenades à main en les remplissant de chaux. » Brusquement, le 20 juin les ministres de la Construction mécanique et de la Métallurgie, furieux que les livraisons des mines exploitées par les détenus se soient effondrées, exigent que le conseil des ministres » contraigne Krouglov « à rétablir l’ordre dans un délai de dix jours ». Les grévistes de Kenguir provoquent donc une crise gouvernementale, situation impensable du temps de Staline… mort depuis un an même pas et demi !
Le 21 juin, Krouglov annonce l’arrivée de la première division blindée Dzerjinski du MVD, avec cinq chars T-34, mais, conscient que l’extrême tension qui règne à Kenguir peut se muer en explosion, il ajoute : « Il nous semble qu’il faut utiliser les tanks plus comme un facteur moral et comme un bélier, en évitant d’utiliser la puissance de feu. » Le bélier ne fonctionne pas. Le facteur moral non plus. Et, le 24 juin, Krouglov ordonne de « mettre un terme à l’insubordination du camp n°3 et à l’activité criminelle de ses organisateurs. »  Pour y parvenir, il veut d’abord susciter « le désarroi parmi les détenus » et insiste pour « s’efforcer par tous les moyens de ne pas provoquer de victimes humaines », avec néanmoins une restriction : « On ne doit utiliser les armes que contre les organisateurs et les bandits. » Dans ce texte, alors ultra-secret, il demande de « prendre les mesures nécessaires pour éviter la publicité autour de la mise en ouvre de l’opération et des résultats ». Il craint donc que l’écrasement de la révolte de Kenguir, s’il est connu, ne suscite d’autres Kenguir, voire provoque des troubles dans la population. La grève des détenus exprime, en effet, sous forme outrée dans l’enfer concentrationnaire, la résistance, elle aussi élémentaire, qu’oppose au régime la masse des ouvriers soviétiques et qu’un ouvrier de Stalingrad, venu en février 1961 à Léningrad voir son frère, l’un de mes étudiants à cette époque où je travaillais comme lecteur à l’Université de la ville, exprima en me disant lors d’une conversation: «  Les ouvriers de mon usine à Stalingrad et pas seulement eux, ailleurs aussi, pensent : on cessera de faire mine de travailler quand ils cesseront de faire mine de nous payer. » Les uns et les autres ne cesseront jamais.
A Kenguir, Krouglov déclenche l’attaque le 26 juin à 3 heures 30 du matin. A l’en croire, la radio du camp aurait sans interruption, de 3 heures 30 à 4 heures du matin, invité les détenus à déposer les armes et à quitter la zone ou à se calfeutrer dans les baraquements, puis l’assaut commence. Les soldats mettent une heure et demie pour reprendre le camp n°3, capturer les dix membres de la commission, plus une liste de suspects d’incitation à la grève, au total 36 détenus, arrêter au total 400 meneurs, plus un millier d’autres détenus, accusés d’avoir « soutenu les émeutiers », dispersés ensuite dans des camps du Dalstroï.
Si l’on en croit le rapport rédigé par Krouglov et ses adjoints, la répression du soulèvement aurait fait 37 morts, 61 blessés plus ou moins graves et 54 blessés légers. Le chiffre de 37 morts au bout d’une heure et demie de combat, où les soldats, confrontés à la résistance acharnée de grévistes armés de piques et de bouteilles remplies de chaux tirent à balles réelles, parait curieux ; les auteurs du rapport osent de plus, affirmer qu’une partie, non précisée, de ces 37 morts se sont suicidés… sans doute pour échapper à la mort !
Les dirigeants de la grève sont condamnés à de lourdes peines allant de 10 à 25 ans de camp ans. Un rapport ultra-secret du collège du MVD, signé Krouglov en date du 16 septembre 1954 tente de tirer les leçons de la longue grève écrasée. Il reconnait la faillite du système en recommandant « Lors d’actions d’insubordinations massives de détenus s’efforcer d’y mettre fin par un travail d’explication et en tentant de disloquer le groupe des meneurs ». Krouglov tout en jugeant nécessaire de faire des concessions aux révoltes collectives pour les apaiser, insiste en même temps sur le refus de reconnaître à leurs meneurs éventuels la moindre représentativité : « néanmoins ne pas transformer ce travail d’explication en « négociations » car cela ne peut pas donner de résultats positifs. » Pourquoi ? Krouglov ne le dit pas. La raison est purement politique. « Négocier » signifierait reconnaître officiellement une fonction de représentation aux délégués élus par les révoltés et donc remettrait en cause le monopole du parti unique, comme seul représentant du peuple.
Trop tard
Les concessions annoncées par Krouglov arrivent trop tard. Pour sauver l’ordre politique lui-même il faut aller beaucoup plus loin. C’est ce que comprend, après Beria, le premier secrétaire du PCUS, Khrouchtchev, en présentant, dans une séance à huis clos du congrès du PCUS, en février 1956, son rapport critique de Staline, qui, bien que secret, sera lu à près de 25 millions de soviétiques. Khrouchtchev n’y dit certes pas un mot du goulag ni des divers lois et décrets coercitifs et répressifs dictés par Staline, de la loi dite des 5 épis d’août 1932, aux décrets antiouvriers de 1940 ou au décret du 4 juin 1947, qui avait envoyé des centaines de milliers de mères de familles au Goulag. Malgré ces impasses sa critique de Staline est explosive. Le dissident soviétique Levitine-Krasnov, sorti du goulag trois mois après, se réjouit : « C’était l’explosion d’une bombe ; une bombe qui provoqua la plus grande vague explosive de l’histoire. »
Le système, improductif et dégradant, du travail forcé de masse est alors en effet à la veille de sa dislocation définitive et la terreur stalinienne est en train d’être remplacée par un simple système policier promis à la dislocation tardive. Le Steplag sera dissous en 1956… Ce n’est certes pas la fin d’une époque, mais c’en est l’un des premiers signes.

 

 

Jacques Delors, des origines à l’adhésion au Parti Socialiste : l’artisan de l’Europe néo-libérale

Robert Duguet (A)

 

Quel fut l’itinéraire de celui qui fut président de la Commission européenne de 1985 à 1995 et qui accéléra les réformes néo-libérales ? Ces journées de montée en puissance du mouvement des petits exploitants et salariés agricoles à la fois contre le régime de Macron et à l’échelle européenne, illustrent par son cortège de misère sociale imposée et sa volonté de résister, une politique à laquelle est attaché le nom de Jacques Delors, décédé le 27 décembre 2023.
Lorsqu’il fut question en 1994 que le PS impose sa candidature à la présidentielle, il publia un livre « l’Unité d’un Homme » (1) qui expliquait froidement quel a été son passé et dans quelle direction il entendait œuvrer pour construire l’Europe néo-libérale. A l’époque Jean Pierre Chevènement avait eu une formule assassine, certes souverainiste dans son contenu, en déclarant : « Jacques Delors n’est pas le candidat du Parti Socialiste mais celui de la démocratie chrétienne allemande. »
Il se situe dans la tradition du personnalisme chrétien d’Emmanuel Mounier, fondateur de la revue Esprit en 1932. Ce père fondateur d’une des branches du corporatisme chrétien participera en 1940 à l’école d’Uriage, fondée par le régime pétainiste pour former les cadres politique de la « Révolution nationale » : c’est Georges Lamirand, responsable du secrétariat à la Jeunesse, qui confie au jeune officier Pierre Dunoyer de Segonzac sa direction. A Uriage bien des intellectuels ou hommes politiques liés à Vichy contribueront ou passeront, dont un certain François Mitterand. L’évolution du régime vers l’antisémitisme d’Etat avec le retour de Laval au pouvoir imposé par les nazis, amènera le courant social-chrétien à rompre avec Pétain et à se tourner vers la résistance mais sur la même orientation sociale, la charte du travail, l’association capital-travail. Lorsque Jean Moulin tombe aux mains des nazis en 1943, c’est Georges Bidault qui prend la direction du CNR, avec le soutien des mouvements contrôlés par le PCF (2), il sera un des fondateurs du MRP en 1946.
Né en 1925, Jacques Delors adhère à la CFTC en 1950 et rejoint en son sein une petite organisation nommée « Reconstruction ». Ce groupe avait été créé au lendemain de la guerre à l’initiative de prêtres catholiques dominicains sur une perspective précise : il s’agit de redonner au catholicisme militant une place significative au sein du mouvement ouvrier sur un projet social non moins cohérent : opposer au mode de représentation politique au sein de la République et à la pratique syndicale de la lutte des classes dans l’entreprise une conception verticale bâtie sur l’association Capital-Travail. L’histoire militante de Delors est restée fidèle à cet engagement de départ. Jusqu’en 1964 il joue, avec « Reconstruction », un rôle dans le processus dit de « déconfessionnalisation » de la CFDT : si la référence à l’humanisme chrétien est formellement écartée des statuts de la confédération, le projet politique de « Reconstruction » est intégralement repris. Ce type de syndicalisme l’écarte résolument de tout engagement d’élu politique ; Delors n’aime pas se confronter aux rapports de force dans une élection. A l’époque, c’est après 1968 la recherche d’un débouché politique contre l’Etat gaulliste, la représentation à gauche est formellement fondée sur la référence à la lutte de classe. Jacques Delors n’est finalement à l’aise qu’au sein d’organismes non-élus de type technocratiques. L’expert au-delà des élus.
Le Commissariat au plan tout d’abord : cet organisme a été créé en France après la seconde guerre mondiale : il était destiné à favoriser, en période de reconstruction économique, la concertation des différentes forces socio-professionnelles (patronat et organisations syndicales), afin de dégager les investissements prioritaires pour reconstruire « la nation ». Composé pour une large part de hauts fonctionnaires il devient vite sous la 4ème République un organisme technocratique. Il disparaît quasiment sous le gaullisme… Jacques Delors souhaite à plusieurs reprises dans son livre qu’il connaisse une nouvelle jeunesse avec la construction de l’Europe de Maastricht.
II approuve le référendum bonapartiste de 1958 et la constitution gaulliste en 1962, dont bien sûr la loi anti-laïque Debré de 1959 de financement de l’enseignement privé confessionnel. Il revendique le vote oui au référendum de 1969 ; rappelons que ce dernier plébiscite comportait à la fois la régionalisation et la constitution d’un Sénat corporatiste, intégrant les organismes patronaux et syndicaux. Toute la gauche à l’époque, y compris la CFDT aux prises avec sa vague gauchiste, appellera à voter non. Puis il travaille à partir de 1969 avec Chaban Delmas au projet de « la nouvelle société » : les français doivent se préparer au contexte de la mobilité sociale et sortir de l’attitude fébrile de défense des acquis sociaux ; le contexte de la crise du capitalisme qui démarrait supposait pour Jacques Delors qu’un travailleur accepte de changer plusieurs fois de métier dans sa vie professionnelle, dans le contexte d’une mobilité déqualifiée naturellement. C’est dans cet esprit qu’il met la main à la pâte dans la rédaction des lois sur la formation professionnelle. Attaché au cabinet de Chaban, il se prononce pour une certaine forme de politique contractuelle avec les organisations syndicales, celle qui présuppose que celles-ci doivent négocier dans le cadre de la compétitivité de l’entreprise ; le salaire doit être modulé sur cette dernière.
Il participe, au moment où se profile le mouvement de renaissance du Parti Socialiste, à une association dénommée « Vie Nouvelle » : née dans la hiérarchie catholique du mouvement de renouveau liturgique inspiré des principes du concile Vatican 2, elle veut sortir du champ strictement religieux ; si le groupe « Reconstruction » restait globalement investi dans le champ du syndicalisme, « Vie Nouvelle » est axée sur l’engagement chrétien dans la gestion de la Cité. C’est une organisation de reconquête politique inspirée des principes sociaux de « Rerum Novarum » et qui jouera un rôle important dans le profil nouveau que se donnera le PS d’Epinay. Les documents préparatoires au congrès d’Epinay font nommément référence à « Vie Nouvelle » et à l’ACO (Action Catholique Ouvrière). Connaissant bien la fédération socialiste de l’Essonne, puisque j’y ai exercé des responsabilités après 1981, je citerai l’exemple de trois villes importantes du département qui ont eu des grands élus issus de « Vie nouvelle » : Il s’agit de Paul Loridant, ex-sénateur-maire des Ulis, André Bussery, ex-maire et conseiller régional de Juvisy sur Orge, Yves Tavernier, ex-député-maire de Dourdan. Mais toujours prudent, Jacques Delors n’adhèrera au PS qu’en 1974, soit au moment où, avec l’entrée de Rocard et de ses amis lors des « Assises pour le Socialisme », le parti se renforce mais sur sa droite et avec un fort contingent de militants venus du catholicisme social et de la CFDT… La direction du PCF demande aux cellules locales de plutôt encourager les militants venant de cette mouvance à prendre des responsabilités… Georges Marchais continue la ligne thorézienne initiée en juin 1936.
L’esquisse du programme de Jacques Delors dans « l’Unité d’un Homme » :
« Il n’est plus possible de maintenir l’indexation des salaires sur les prix, il faut que toutes les catégories sociales se sentent responsables dans la lutte contre l’inflation. » (page 40).
« Une partie des forces de gauche a tort en se cramponnant aux avantages acquis. » (page 72).
« Des groupes ont des privilèges : la sécurité de l’emploi, un système de retraite, des compensations lorsqu’ils sont malades, ils ne se rendent pas compte qu’en conservant ces avantages, ils privent la société des moyens d’aller à la rencontre des besoins des plus démunis. » (page 84).
 « Le système français est particulièrement luxueux en matière de santé.» (page 85).
Sur la Sécurité sociale : « Il faut se demander si ce n’est pas à l’impôt de financer une part du manque des systèmes de sécurité sociale. Nous devons absolument alléger le coût » (page 85).
Sur la retraite : « Mais l’une des erreurs faite en France a été de ne pas expliquer qu’au-delà d’un minimum décent il fallait faire appel à la retraite par capitalisation » (page 86). « …il aurait fallu en même temps éduquer les citoyens pour les amener à faire eux-mêmes un effort de prévoyance individuelle » (page 90).
« Nous devrons tout au long de la vie exercer un travail salarié, retourner en formation, avoir une ou deux années sabbatiques et amener ainsi des gens de 65 ans à continuer de travailler » (page 119).
Sur les contrats de travail : « On ne peut pas, dans une période de forte incertitude, obliger les entreprises à ne conclure que des contrats à durée indéterminée. » (page 125)
Sur le logement social : « Je me demande si on ne devrait pas supprimer la taxe sur le logement social, la taxe d’apprentissage, la taxe sur la formation permanente et les remplacer par une seule taxe sur l’emploi qui serait par exemple de 2,5 à 3% des salaires et dont on pourrait exonérer les entreprises… » (page 126).
« En ce qui concerne les jeunes, on se demande si le prolongement des études n’est pas une panacée. En général le niveau de vie est suffisant (l’allocation de bourse aidant) pour que le jeune puisse aller étudier à cent ou deux cents kilomètres du lieu où il habite. Du point de vue strictement de l’égalité des chances, ce n’est pas un problème » (page 128).
Sur les privatisations : « Si j’avais à faire une privatisation en France, ce serait celle des télécommunications. » (page 108).
Sur les délocalisations : « Les entreprises doivent être en mesure de nouer des relations avec des firmes étrangères et d’investir là où le marché mondial offre des opportunités. » (page 164).
Sur la conception de la démocratie : « le jour où les frères (3) socialistes membres d’un parti politique viennent au gouvernement, ils doivent être le Pouvoir et se situer comme Pouvoir par rapport aux organisations et ne pas considérer qu’ils les représentent… » (page 40) C’est la restauration du principe monarchique contre la démocratie, que la Vème République gaulliste en France et la Commission européenne, assistée de ses « experts », restaure et impose.
(…)
La responsabilité majeure n’est pas dans le pouvoir que détenait Jacques Delors et ceux qui se réclamaient de la « deuxième gauche » dans le PS. « Les noces idéologiques entre démocratie chrétienne et social-démocratie » c’est le cœur du congrès d’Epinay de recomposition. Delors n’a été que la petite main bénie : c’est François Mitterrand, l’ex-vichyste de « gauche », qui lui ouvre la voie par les pouvoirs que lui octroyait les institutions du « coup d’Etat permanent ».
Jean Poperen a écrit ceci peu de temps avant sa disparition en août 1997 (4) :
« Non la politique menée en tout cas depuis 1983 n’était pas une politique socialiste : ce fut une gestion à verni social de l’économie libérale que l’on peut qualifier de social-libéralisme. Les socialistes ont baissé pavillon devant le capitalisme financier et les exigences des forces dominantes de l’économie libérale, devant les nouveaux intégrismes, dont le danger se camoufle sous la « nouvelle laïcité », devant les conséquences désastreuses du présidentialisme. Cette politique était celle préconisée par la « deuxième gauche », c’est elle qui vient d’être battue, c’est elle qui vient d’être disqualifiée du pouvoir. »
Qu’en dirait Lionel Jospin qui a dirigé le PS au moment où ce parti passe objectivement en 1983 sur la ligne de la « deuxième gauche » et ouvre toutes grandes les portes aux réformes néo-libérales et à ce que représente un Jacques Delors ? (…)
Notes :

(A) Les CMO reproduisent la partie historique de l’article de R. Duguet sur Jacques Delors, ceux qui veulent consulter le texte complet peuvent se rendre sur son site.

(1) Editions Odile Jacob.

(2) L’accord avec la démocratie chrétienne, c’est-à-dire avec l’Eglise, c’est la ligne défendue par Maurice Thorez. Il faut souligner que dans le train de mesures « socialistes » figurant dans le programme du CNR, la laïcité de l’Etat et de l’école ne figure pas, elle fait l’objet d’une omerta tacite entre la démocratie chrétienne et le PCF.

(3) Soulignons le terme de « frères » : rappelons que Marx et Engels ont mené le combat au sein de la Ligue des Justes contre Weitling, qui était un de ses fondateurs et propagandistes mais dont l’idéologie était inspirée par le « socialisme » chrétien. On s’y appelait « frères ». Lorsque l’organisation s’appellera Ligue des Communistes, on s’y appellera dorénavant « camarades ».

(4) Bulletin de Rassembler à Gauche, N°86, septembre 1997.

La guerre civile espagnole

Un an après le 19 juillet 1936 : la note infâme de la CNT-FAI et le sectarisme du POUM, Sergi Rosés Cordovilla

BARCELONE, MAI 1937, Agustín Guillamón

Les Incontrôlés, Agustín Guillamón

Le vrai destin de Kurt Landau. Les révélations d’un agent stalinien Paolo Casciola

Leon Narwicz et Julian Grimau, Agustín Guillamón

Un mythe stalinien parmi tant d’autres : les prétendus volontaires soviétiques !, Jean-Jacques Marie

Lettre à un ouvrier poumiste

Onze thèses classistes sur la révolution et la contre-révolution en Catalogne (1936-1938). Pour une théorie anarchiste des révolutions, à partir d’une analyse matérialiste des faits historiques, Agustín Guillamón

Vous trouverez de nombreux articles déjà parus sur ce thème dans les Cahiers du Mouvement Ouvrier. Pour les lire en ligne ou les télécharger, allez à la page « LES CAHIERS »

https://cahiersdumouvementouvrier.org/themes/espagne/

APPEL A SIGNATURE : Il n’appartient à aucune autorité politique de définir la vérité historique.

Le 28 mars 2023, l’Assemblée nationale a adopté une résolution « portant sur la reconnaissance et la condamnation de la grande famine de 1932-1933 connue sous le nom d’holodomor » comme « génocide », bref une nouvelle loi mémorielle. Les élus socialistes et écologistes ont voté ce texte.
Les considérants font référence à des résolutions ou lois du même type, adoptées en Ukraine le 28 novembre 2006, par la commission de coopération parlementaire UE-Ukraine le 27 février 2008, à la résolution du Parlement européen le 23 octobre 2008 et à une seconde, du 15 décembre 2022 intitulée « 90 ans après l’Holodomor : reconnaître que le massacre par la famine constitue un génocide », toutes résolutions et lois reprises dans un considérant selon lequel « cette « grande famine » a été reconnue par le Parlement européen, les parlements ou d’autres institutions nationales représentatives de plus de vingt pays comme un génocide ou comme un crime contre le peuple ukrainien ou contre l’humanité ».
Ainsi les députés de diverses assemblées prétendent dicter une vision officielle définitive de l’Histoire ayant force de loi. A quelle fin ? De quel droit ? Au nom de quelle compétence ?

En quoi cette prétention exorbitante se distingue-t-elle de la pratique des régimes totalitaires, qui écrivent l’Histoire dont ils ont besoin pour camoufler leur réalité ? Certes, bien entendu, à la différence de ces derniers, ni le Parlement européen, ni l’Assemblée nationale ne recourront à la terreur pour imposer cette vision officielle d’une Histoire transformée en dogme. Mais leur ingérence politique dans l’écriture même de l’Histoire n’en est pas moins totalement inacceptable.
L’historien Pierre Nora, président de l’association Liberté pour l’histoire, dénonçait dans le Monde du 28 décembre 2011 la volonté des « responsables élus de la communauté nationale » de donner « à chacun des groupes qui pourraient avoir de bonnes raisons de la revendiquer la satisfaction d’une loi. » Il ajoutait :  « c’est l’histoire qu’il faut protéger », et citait l’appel d’un millier d’historiens européens en 2008, qui affirmait :  « Dans un Etat libre il n’appartient à aucune autorité politique de définir la vérité historique. » On ne saurait mieux dire.
L’Histoire n’appartient même pas aux historiens, mais eux ne prétendent pas la dicter et eux seuls ont les connaissances et les compétences nécessaires pour l’écrire, voire la réécrire.

Jean-Jacques Marie

Premiers signataires :

Sonia Combe, Historienne, Centre Marc Bloch, Berlin

Frédérique Longuet Marx – Anthropologue

Jacques Sapir – Directeur d’études à l’EHESS, économiste

Jacques Girault – Professeur émérite d’Histoire, Université de Paris 13

Sonia Dayan-Heizbrun – Sociologue, professeure émérite à l’Université de

Paris-Cité

Nicole Abravanel – Chercheuse associée EHESS

Jean Numa Ducange – Professeur des Universités (histoire contemporaine, Rouen)

Eric Aunoble – Historien, spécialiste de l’Ukraine (Université de Genève)

Jean-Guillaume Lanuque

Laurent Henninger

Julien Papp

Jean-Pierre Molenat – Historien, directeur de recherche honoraire, CNRS

Avshalom J. Bellaïche

Sebastian Budgen – Directeur éditorial, Verso Books

Denis Collin – Philosophe

Jean-François Chalot

Jean Paul Salles

Christian Delrue

Pascal Polisset – Enseignant, écrivain

Jean-Pierre Cassard

Jacques Châtillon – Professeur d’Histoire-Géographie

Rémy Janneau  

Michael Maschek

Jacques Cotta – Journaliste-réalisateur

Bruno Neullas

Dominique Ferré – Rédacteur

Jean-Pierre Plisson – Photographe, comité de rédaction de la revue d’histoire MOLCER  

Paul Klein – Enseignant retraité 

Michel Barbe – Professeur d’Histoire-Géographie

Michel Joly

Pascal Buhot

Pierre Salvaing

Philippe Marcelé

Roger Revuz – Professeur d’Histoire-Géographie

Marcel Lamotte – Enseignant retraité

Katia Dorey – Comité de rédaction des CMO                                                                                        

Jacqueline Trinquet – Comité de rédaction des CMO

Bernard Trinquet – Comité de rédaction des CMO

Claudie Lescot – Comité de rédaction des CMO 

Colette Hublet – Comité de rédaction des CMO

Odile Dauphin – Comité de rédaction des CMO                              

Si vous souhaitez, vous aussi, signer ce texte, vous pouvez écrire à : rédaction@cahiersdumouvementouvrier.org

D’autre part, les CMO ont publié plusieurs articles sur la famine des années 1932-1933, notamment en Ukraine. Vous en trouverez mention sur la page UKRAINE, et pourrez les lire et les télécharger à la page LES CAHIERS

N° 4 L’écrivain Mikhail Cholokhov et la collectivisation stalinienne

https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_004.pdf p 93 à 99

N°12 La famine en Ukraine (1932-1933). Jean-Jacques Marie

https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_012.pdf p 60 à 66

N° 53 les famines soviétiques de 1932-33. Charles Allain

https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_053.pdf p 81 à 88

Quand Joseph Staline démolit Grover Furr.

Jean-Jacques Marie


Le livre de Grover Furr «Iejov contre Staline», sous-titré modestement «La vérité sur les répressions de masse en URSS, baptisées la Grande terreur», vient d’être publié en français. Furr raconte n’importe quoi. Réfuter ce n’importe quoi aurait d’autant moins de sens que Joseph Staline l’a fait magistralement sur la question centrale de la répression, comme on le verra ci-après. Furr invente un Staline partisan fanatique de la démocratie, brimé par ses secrétaires régionaux. Engagé dans une très peu matérialiste introspection du cerveau de Staline, Furr prétend que, pour ce dernier, «le Parti devait diriger les organisations, mais pas les organes législatifs ou exécutifs de l’Etat. Une fois le Parti privé du contrôle direct de la société, Staline pensait que son rôle devait se limiter à l’agitation et à la propagande» (p 19).
Hélas, au plenum du Comité central de juin 1936 «les délégués avaient approuvé à l’unanimité le projet de Constitution. Mais aucun d’entre eux n’avait pris position en sa faveur. Cette omission de donner au moins un acquiescement du bout des lèvres à une proposition de Staline indiquait certainement une opposition latente» (p 22). Il répète : «Beaucoup d’éléments (mystérieusement tus par Furr !) suggèrent que la direction centrale-(Staline)- voulait (…) continuer à mettre en oeuvre les élections ouvertes et à bulletin secret de la nouvelle constitution» (p 59). Il insiste : «Staline et ses proches du gouvernement soviétique central et du Parti se sont battus pour de telles élections mais n’ont pas réussi à amener le comité central à les approuver» (p 61). Résultat tragique : «Le plenum du comité central d’octobre 1937 vit l’annulation définitive du projet d’élections ouvertes aux soviets (…). Cela représentait une défaite sérieuse pour Staline et ses partisans du Politburo» (p 79).
Curieux ! Staline ne peut pas imposer au Comité central la démocratie à laquelle il aspire si profondément mais il peut, au plenum de juin 1937 de cet organe censé diriger le parti, en exclure 31 membres, arrêtés, puis fusillés dans les mois
suivants ! Lorsque le plenum se réunira en janvier 1938, il ne rassemblera que 28 des 71 membres élus en janvier 1934. Les prétendus vainqueurs de Staline ont été liquidés. Certaines victoires ont un curieux goût de défaite !
Selon Furr, enfin, Iejov a «effectué une répression massive d’innocents et trompé Staline ainsi que les dirigeants soviétiques en leur faisant croire à une bataille contre la subversion» (p 132) afin de susciter le mécontentement de la population. Il le répète plusieurs fois comme si la répétition d’une affabulation devait, par une mystérieuse alchimie étrangère au matérialisme historique la transformer en vérité. La répression déchaînée en juillet 1937 a fauché jusqu’à la fin de 1938 près de750.000 hommes, femmes et enfants. Furr prétend : «Les aveux mêmes de Iejov prouvent que Staline et les dirigeants soviétiques n’étaient pas responsables de ses exécutions massives» ( p 107). Tel est le dernier service que Iejov doit rendre à Staline. Furr ajoute «Dès que Iejov a démissionné, pour être remplacé par Béria, les ordres ont été donnés d‘arrêter immédiatement toutes les répressions, d’abroger tous les ordres opérationnels du NKVD» (p.100).  Staline le réfute. En mars 1939, au XVIIIe congrès du parti communiste, il déclare : «Nous n’aurons plus à employer la méthode de l’épuration massive » (compte-rendu sténographique du XVIIIe congrès, p 28). Le sens de cette déclaration est clair : Staline assume la responsabilité de la répression déchaînée en 1937 et la justifie en la qualifiant d’«épuration» c’est-à-dire d’élimination d’éléments déclarés nuisibles ou hostiles; il la maintient pour l’année 1938 en cours, mais en en réduisant l’ampleur : de «massive» elle deviendra plus ciblée ou plus sélective, mais ne disparaitra pas contrairement-aux dires, une fois de plus, mensongers de Furr.

Partisan affirmé de Staline, Furr a  certainement lu ce discours, mais, pratiquant ainsi l’art du camouflage, il le dissimule à son lecteur.

Furr, enfin, a découvert que Iejov, arrêté le 10 avril 1939, avait été un agent allemand… Mince découverte. Iejov, connaissant mieux que personne les méthodes utilisées par le NKVD pour faire avouer les accusés et certainement peu désireux de les subir jusqu’à ce qu’il craque, a vite «avoué» qu’il travaillait pour les Allemands depuis 1932. Furr juge ses aveux parfaitement sincères. A tout hasard les enquêteurs ont laissé une preuve (?) que Iejov avait toute liberté de confirmer ou d’infirmer ce qu’on lui reprochait. Lorsque l’enquêteur Bogdan Koboulov, le 11 mai 1939, lui rappelle  qu’il a battu sa femme lorsqu’il a découvert qu’elle couchait avec l’écrivain Mikhail Cholokhov, Iejov le nie. Koboulov lui lit alors un témoignage qui le confirme. Furr comprend le message et jubile : «ces deux passages sont la preuve que (…) l’enquête était authentique» (p 184). Iejov pouvait  donc nier ce qu’il voulait ! Tout ce que l’enquêteur lui a dicté et qu’il a finalement signé est donc vrai. Mais, au regard de l’accusation d’être un agent allemand depuis 1932, d’avoir envoyé des hordes d’innocents à la mort, préparé l’assassinat de Staline et de Molotov et un  coup de force pour le 7 novembre 1938, qu’importe donc que Iejov, mécontent d’être cocufié, ait giflé et cogné sa femme  et se voit accorder le droit de le nier pour mieux présenter ses aveux comme volontaires ?  

La marque de Furr, au comique toujours involontaire, est le grotesque. Rappelons-nous les  contorsions auxquelles il aboutissait dans  Khrouchtchev a menti, où il affirmait sans rire «l’existence d’une série de complots antigouvernementaux droitiers-trotskistes», puis ajoutait «Il existe beaucoup de preuves circonstancielles pour suggérer (sic ! des preuves qui se contentent de suggérer ne prouvent évidemment rien !) que Khrouchtchev lui-même pourrait (resic !) bien avoir participé à cette conspiration droitière trotskiste (…). L’hypothèse (reresic !) que Khrouchtchev peut (rereresic !) avoir été un membre d’une branche secrète (qui, secrète, n’a donc laissé aucune trace !) de la très ramifiée «conspiration trotskiste-droitiére» est renforcée par le fait qu’il a certainement (rerereresic !) été impliqué  dans un certain nombre d’autres complots», ignorés de tous, mais dont Furr établit une  liste consistant surtout en accusations de  dissimulation et de destruction de documents, liste truffée de formules choc du type «Khrouchtchev devait (?) diriger une autre conspiration (…) suivies d’une litanie de «On peut supposer que», «sans doute», «probablement», «il semble probable que», sans parler de la superbe formule : « Un grand nombre de chercheurs et de fonctionnaires, y compris bien sûr les fonctionnaires du Parti fidèles à Khrouchtchev, mais encore inconnus de nous (sic !) ont  dû (resic !) être impliqués ». (Khrouchtchev a menti pp. 34-35 et 220-221). Ces «inconnus qui ont dû être impliqués » représentent… sans doute l’un des sommets de la recherche historique. En gros Furr dit à ses lecteurs : je n’en sais rien mais j’en suis certain. 

Ainsi, en résumé, pour lui, il semble sans doute peut-être probablement probable que Khrouchtchev ait été membre d’un grand nombre de complots  mal, peu, mal ou pas connu mais détectés par Furr et grâce auxquels monsieur K est devenu premier secrétaire du PCUS. C’est la méthode du prestidigitateur, à une nuance près : le prestidigitateur réussit ses tours, Furr les rate tous. Ainsi, dans son Iejov contre Staline Furr  oublie de poser  une question gênante (parmi bien d’autres). Si toute l’action de Iejov, en tant qu’agent allemand, avait visé à dresser la population soviétique pour la soulever contre Staline et son gouvernement, pourquoi ne lui a-t-on pas fait avouer ce sinistre plan – et ainsi exonérer les dirigeants soviétiques et Staline de ses conséquences douloureuses – dans un procès public comme Staline l’avait fait pour son prédécesseur  Iagoda ? Or  Iejov est condamné à mort le 4 février 1940 et fusillé aussitôt. ? 

La réponse est d’une simplicité enfantine, même s’il est, pourrait commenter Furr, sans doute peut-être probablement probable qu’elle ne figure dans aucun  des documents sur l’affaire Iejov. Le 23 juin 1939, Hitler et Staline avaient signé un pacte de non-agression de dix ans et un protocole secret de partage de la Pologne. Comment organiser le procès public d’un prétendu «agent allemand» dans cette période, qui, de plus, a vu, par une aimable collaboration pratique, Staline livrer à la Gestapo des dizaines de communistes allemands réfugiés en URSS parmi lesquels Margarete Buber- Neumann, femme de l’ancien dirigeant du PC allemand, et rédacteur en chef de son quotidien Die Rote Fahne, Heinz Neumann. Ce dernier a, par un miracle typiquement stalinien, échappé à cette  manifestation touchante de l’amitié germano-soviétique, dont Furr, incapable, malgré les multiples contorsions  de sa maigre pensée, de l’attribuer ni, d’un côté, à Trotsky ni, de l’autre, à Iejov, alors  emprisonné, ne dit évidemment pas un mot. Staline a fait arrêter puis fusiller Neumann en 1937, quelques mois plus tard. Le tueur Iejov n’y est pour rien. Dès le 2 mai 1934, en effet, alors que Iagoda était à la tête du NKVD pour deux bonnes années encore, Staline déclarait à Dimitrov : «Neumann (…). C’est un dégénéré politique ». (Journal de Dimitrov p. 123). Son sort était donc déjà scellé. Seule la date restait en suspens. 

Mieux valait donc abattre Iejov discrètement, loin des bruits de la rue, dans une de ces discrètes caves qu’il connaissait si bien…

           

La démocratie est morte au Parti travailliste de Starmer.

Ken Loach

Les Cahiers du mouvement ouvrier publient ci-dessous la lettre rédigée par Ken Loach à propos de son exclusion du Labour Party et de la véritable chasse aux sorcières menée par le secrétaire du Labour Party, Keir Starmer, admirateur de Tony Blair, contre tous ceux qui tentent d’affirmer des positions et des propositions différentes de l’alignement complet sur la bourgeoisie britannique mis en œuvre par la direction actuelle du Labour.

Il faut bien avouer que l’itinéraire de Keir Starmer n’est pas exactement celui d’un militant ouvrier. Ses principaux faits d’armes sont éclairants : en 2002 Keir Starmer est nommé conseiller de la Reine par cette dernière, qui voyait manifestement en lui un élément prometteur, en 2008 il est nommé procureur général de Grande Bretagne, en 2014 la Reine l’anoblit.

Certes il se refuse, paraît-il, à se faire appeler Sir, mais c’est bien la seule marque d’une très mince indépendance à l’égard des institutions de la monarchie, dont il est un rouage.

Article paru dans The Guardian, traduit par Catherine Jaouen. https://www.theguardian.com/commentisfree/2021/sep/28/democracy-keir-starmer-labour-left-ken-loach?CMP=Share_iOSApp_Otherhttps://www.fischer02003.over-blog.com/2021/10/loach-contre-starmer.html


La démocratie est morte au Parti travailliste de Starmer.

Toute critique du chef est interdite alors que des milliers de militants ont été exclus, ou, dégoûtés, ont quitté le parti.

Depuis quelques semaines, j’ai l’honneur d’avoir rejoint le rang des exclus et suspendus du Parti travailliste. Mon crime ? Avoir soutenu une tendance, récemment proscrite, d’opposition aux exclusions injustifiables. Voilà la réalité des purges starmeriennes.

Bien avant de s’attaquer à l’influence de la base militante du Parti, Starmer a mené la guerre aux dissidents et poussé des milliers de membres à quitter le parti. Un de ses acolytes au parlement a admis sans vergogne : « Lui, a su se débarrasser de l’extrême gauche ».

La démocratie est morte au Parti travailliste. Avec Starmer de nouvelles règles ont été inventées et de manière rétroactive infligées aux instances locales dont les  élus ont été remplacés  par des fidèles de droite. Des candidats  centristes  sont alors imposés indépendamment de la  volonté des instances locales. Les motions opposées à Starmer ou qui soutiennent son prédécesseur Corbyn sont déclarées irrecevables  et les dirigeants locaux qui les autorisent sont suspendus. La critique de Starmer est interdite et même la critique de cette intolérance est interdite.

Nombre de vieux militants ont été harassés, et, découragés, enragés, exténués, sont partis. Une telle brutalité dans ce Parti est sans précédent. Pourtant les médias qui normalement se délectent des divisions dans le Parti travailliste sont silencieux. Les éditorialistes nous disent que Starmer « remet de l’ordre dans la maison ». Quel ordre ! Entre 100 000 et 150 000 militants ont quitté le parti depuis l’avènement de Starmer : beaucoup ont été exclus, la majorité s’en est allée dégoûtée.

En 2019 il a soutenu Corbyn pour les élections avant de le trahir à la première opportunité. Quand Corbyn est élu à la tête du Parti travailliste, la droite du parti n’a d’autre objectif que de le renverser. Et quand, avec John Mc Donnell et leurs alliés, il développe un programme de transformation de la société au bénéfice de la classe ouvrière, elle est apoplectique.
Les élites sont horrifiées. Quand en 2017, le Parti travailliste de Corbyn  remporte presque les élections sur un programme radical, il leur faut faire quelque chose ; le Parti doit être remis en ordre. L’arme de destruction utilisée sera l’accusation toxique d’antisémitisme, que Corbyn aurait banalisé dans le Parti. Les assassins sont assis à ses côtés sur les bancs du parlement, ce sont ses collègues députés travaillistes. 


Starmer a promis l’unité sachant très bien qu’il déclarait la guerre à la gauche. Quelques uns ont cru à ses dix promesses de poursuivre les engagements du Labour Party en particulier sur les nationalisations. Il est vite revenu sur ces promesses de nationalisation des six plus grosses compagnies énergétiques du pays. 

C’est sous prétexte de nettoyer le Parti de son antisémitisme que Starmer et ses conseillers Nouveau Labour ont abusé des règlements intérieurs du Parti pour harceler et exclure à tout va. Le courant « Jewish Voice for Labour », lui, dénonce  une purge des militants juifs de gauche et assure que ces derniers sont quatre fois plus nombreux que les militants non juifs à faire face à des mesures disciplinaires. Leur propre plainte pour mauvais traitement est ignorée par le Parti. Quelle ironie ! Aujourd’hui  tout souvenir du radicalisme récent du Parti travailliste est à éradiquer. Corbyn est peu entendu alors que les aides et rédacteurs de discours de Tony Blair sont présentés comme de grands sages malgré leur apologie des privatisations et d’une guerre illégale.

Pour la droite du Labour, les succès électoraux découlent de la confiance que peut lui accorder la classe possédante quant à la préservation de ses richesses et de son pouvoir entre les mains du Parti travailliste. La gauche doit se satisfaire de son second rôle traditionnel de protestataire. Rupert Murdoch va adouber Starmer ou son successeur comme il avait adoubé Blair.
Que peut répondre la gauche ? Comment accomplir les changements structuraux nécessaires ? Tous ceux qui ont été inspirés par Corbyn sont toujours là, à l’intérieur comme à l’extérieur du Parti. Il y a un retour de la gauche dans les syndicats. Il y a tant de campagnes à mener – contre le racisme et l’austérité, pour protéger la sécurité sociale et pour l’environnement – la liste est longue qui montre l’ampleur de l’insatisfaction dans notre société.

Nous sommes si nombreux à vouloir un monde où le bien commun prévaut sur la cupidité, et où tous peuvent jouir de la sécurité et de la dignité. Nous sommes à un moment charnière mais si nous n’agissons pas maintenant, la gauche se fragmentera de nouveau et retombera dans le sectarisme. Des centaines de milliers se retrouveront sans domicile politique.


Un nouveau parti aurait les mêmes difficultés que par le passé. Mais nous avons besoin d’une nouvelle initiative – un mouvement, grand, inclusif, indépendant, qui unit ceux dans et à l’extérieur du Parti travailliste. Il devrait être dirigé par des personnes reconnues, de principe, de confiance et le soutien des syndicats de gauche serait essentiel.

Nous avons des tonnes de talents : de jeunes militants, des hommes politiques émergents, des universitaires, des médecins, des économistes et aussi de grands leaders dans les communautés et les associations. Ils comprennent très bien ce qui se passe et parlent avec clarté et passion. Un tel mouvement doit s’établir sur des principes qui vont à la racine de nos problèmes. J’ai rejoint le Parti travailliste en 1964 et les mots inscrits sur ma première carte de parti sont toujours d’actualité : « Pour assurer aux travailleurs manuels ou intellectuels le juste fruit de leur labeur… sur la base de la propriété commune des moyens de production, de distribution et d’échange ». Qu’attendons nous ?

Quand le parti socialiste (SFIO) apportait son soutien aux procès de Moscou.

L’article du Populaire de mars 1938 reproduit ici reprend à son compte, on le voit, sans la moindre réserve, les accusations de trahison, validées par des aveux arrachés au moyen de multiples techniques de pression morale et physique, au nom desquels Staline liquide alors de vieux dirigeants bolcheviques. Son auteur, Jean-Baptiste Séverac, était alors l’adjoint et le bras droit du secrétaire général de la SFIO, Paul Faure. Il exprime donc le point de vue de l’appareil dirigeant de la SFIO.

Ajoutons que deux ans plus tard Paul Faure se ralliera à Pétain qui le nommera ministre d’Etat. Séverac lui se réfugiera dans le silence jusqu’en 1945, date à laquelle il se ralliera au Parti socialiste démocratique fondé par Paul Faure avec une brochette de députés socialistes ralliés à la collaboration, donc démonétisés à la libération et exclus de la SFIO à cette date.