A l’occasion du centenaire de la guerre polono-soviétique …

Jean-Jacques Marie

14 septembre 2020

A la mi-août 2020 le gouvernement polonais a fêté le centenaire du « miracle de la Vistule », c’est-à-dire le retournement brutal qui a permis aux troupes polonaises de faire brutalement refluer l’armée rouge arrivée aux portes de la ville à la fin de sa contre-offensive engagée contre l’armée polonaise qui avait envahi l’Ukraine à la fin d’avril.

Le gouvernement polonais a invité le secrétaire d’état américain, Mike Pompeo, à célébrer cette victoire avec lui. Mike Pompeo a exprimé ses vifs remerciements au gouvernement polonais. Est-ce pour ce que son prédécesseur, le gouvernement de Pilsudski, a fait en 1920 ou pour ce que fait le gouvernement polonais actuel, docile domestique et défenseur des intérêts de l’impérialisme américain dans la région ou – sans doute – pour les deux à la fois ? Soit dit en passant, le dit gouvernement polonais est quelque peu ingrat. En 1920, il était armé par les gouvernements anglais et surtout français, acharnés à mener la lutte contre le bolchevisme, et l’armée polonaise a alors reçu non seulement des armes livrées par Paris mais aussi les conseils, voire parfois les directives – précises – d’une mission militaire française installée à Varsovie, dirigée par le général Weygand, où figurait parmi la pléiade d’officiers installés dans la capitale, un certain capitaine nommé Charles de Gaulle. Mais les puissants d’hier ne sont plus ceux d’aujourd’hui et Varsovie n’a que faire des mimiques mondaines de Macron ou des pitreries de Boris Johnson.

L’armée polonaise a alors bien besoin de cette aide peu désintéressée. Son corps des officiers est formé de membres de la grande ou petite noblesse (la szlachta) dont les principales qualités sont la vanité, la morgue imbécile, le goût des mondanités, le souci de sa prééminence sociale et un solide mépris pour tous ceux qui n’appartiennent pas à leur caste de parasites sociaux …

Ces qualités s’exprimeront brutalement en 1939 lors de l’attaque de l’Allemagne nazie. Dès les premiers jours de la guerre le secrétaire du comité de Varsovie du Parti socialiste polonais et membre de sa direction nationale, Zygmunt Zaremba, veut proposer au gouvernement nationaliste polonais la collaboration de son parti à la défense de la patrie. Il réussit à rencontrer, le 4 septembre le colonel Wenda, chef de la coalition politique gouvernementale, l’OZON. Or à l’époque, après la dissolution en 1938 du parti communiste polonais décidée par Staline[1], qui l’accusait d’être un repaire de trotskystes et de luxemburgistes, le parti socialiste polonais rassemble ou influence la majorité des ouvriers conscients, sauf les ouvriers juifs qui se retrouvent dans le Bund. Il peut donc peser dans la bataille qui s’engage. Mais Wenda envoie promener Zaremba en déclarant : « Nous avons engagé la lutte et nous n’avons l’intention de partager les fruits de la victoire avec personne ».  Trois semaines plus tard il ne pourra partager les citrons amers de la défaite avec personne … La Pologne était anéantie. On trouvera le texte de Zaremba[2] dans le n° 10 des Cahiers du mouvement ouvrier sur cahiersdumouvementouvrier.org

Le tome 3 du livre de Trotsky Comment la révolution s’est armée, non traduit du russe (à la différence du tome 1), contient de nombreux sur cette guerre polono-soviétique. Nous publions ci-dessous quatre de ces textes à la fois, les lecteurs le verront, courts, précis et percutants…


[1] Voir à ce propos le n° 4, 6 et 17 des Cahiers du mouvement ouvrier.

[2] Signalons à ce propos une petite erreur dans le titre, la rencontre a eu lieu le 4 et non le 3 septembre. Signalons aussi une ambiguïté : le colonel Wenda est le chef politique et militaire de la coalition politique réactionnaire dite Ozon. Le chef d’état-major de l’armée, comme on le voit dans le texte de Zaremba page 78 est Rydz Smigly.

Quelques dates pour mieux comprendre …

 Après avoir signé avec le chef « nationaliste » ukrainien Petlioura un accord dans lequel ce dernier cède d’avance à la Pologne une partie des territoires ukrainiens (voir ci-après), le maréchal Pilsudski lance l’armée polonaise à l’assaut de l’Ukraine le 25 avril. En quelques jours ces dernières prennent Jitomir, Berditchev, Moghilev, puis, le 6 mai, Kiev. La contre-offensive de l’armée rouge commence le 25 mai et le 12 juin l’armée rouge reprend Kiev, puis Minsk le 11 juillet, et Brest-Litovsk le 1er août. Elle pénètre ensuite en Pologne jusqu’au coup d’arrêt qui lui est donné à la mi-août par l’armée polonaise devant Varsovie. C’est pour les dirigeants polonais « le miracle de la Vistule » Dans sa contre-offensive, dès le 21 août l’armée polonaise reprend Brest-Litovsk. Le 21 septembre des pourparlers de paix – interrompus fin avril – entre la Pologne et la Russie soviétique reprennent à Riga et aboutissent à un armistice le 12 octobre.

Quatre textes de Trotsky inédits en français

Pour l’Ukraine soviétique !

Un grave danger venu de l’Ouest, de la Pologne, fond sur l’Ukraine soviétique. Les hobereaux se sont déjà emparés d’une partie significative de la terre d’Ukraine. Mais non content de s’emparer, les armes à la main, de provinces purement ukrainiennes, le gouvernement des grands propriétaires polonais présente sa campagne de pillage comme un combat pour « la libération de l’Ukraine ».

Comme aucun nigaud ne croira que Pilsudski, avec ses magnats et ses capitalistes, se prépare à libérer l’Ukraine, ces messieurs propulsent en avant pour la montre, le prétendu « général » Petlioura, en le présentant comme destiné à libérer et à diriger l’Ukraine. Les troupes polonaises, voyez-vous, se contentent d’aider Petlioura, les magnats et les capitalistes polonais, voyez-vous, ne veulent rien pour eux-mêmes ! Ils veulent seulement aider les ouvriers et les paysans opprimés par le pouvoir soviétique, et le garant de cette aide est Petlioura lui-même, qui entre en Ukraine dans les fourgons polonais.

Qui est donc Petlioura ? Nous le connaissons par ses actes. Au début de la révolution il devint membre de la Rada de Kiev ; lorsque les classes travailleuses d’Ukraine se révoltèrent contre la Rada et fondèrent le pouvoir soviétique, Petlioura se tourna vers les kaisers allemand et autrichien et demanda humblement à leurs grandeurs impériales d’envoyer des troupes allemandes en Ukraine pour soutenir le pouvoir de la Rada de Kiev. Les troupes de Guillaume vinrent, s’emparèrent de toute l’Ukraine, clouèrent les travailleurs à la terre, puis les autorités militaires allemandes d’un coup de botte rejetèrent dans un coin le pitoyable traître ukrainien, qui ne leur servait plus à rien. A sa place les Allemands installèrent l’hetman Skoropadski. Tel fut le premier chapitre de l’activité du grand Petlioura.

En novembre 1918 éclata la révolution allemande ; Guillaume Hohenzollern tomba et à sa suite leur commis ukrainien, l’hetman Skoropadski. L’Ukraine fit alors briller les yeux des capitalistes anglo-français. Des troupes françaises débarquèrent à Odessa.

Le général Petlioura sortit alors de l’obscurité, et demanda aux gouvernements capitalistes d’Angleterre et de France le plus grand nombre possible de troupes pour y installer le pouvoir du directoire petliouriste. Pour les en remercier Petlioura promit aux usuriers de Londres et de Paris de les servir fidèlement, c’est-à-dire sur le dos et aux frais du paysan ukrainien. Et Petlioura reçut de l’argent et des armes des impérialistes anglo-français. Il entreprit alors de construire son armée. Mais la seconde révolution soviétique éclata en Ukraine, chassa les troupes françaises de la rive de la Mer noire et, en même temps que les ordures des grands propriétaires et de la bourgeoisie, balaya et le seigneur Petlioura et son directoire. Tel est le second chapitre de l’histoire de Petlioura.

Après avoir servi le kaiser allemand contre l’Ukraine, après avoir tenté de vendre son âme à la bourse anglo-française, mais avoir subi un nouvel échec total, Petlioura grelottait quelque part, ignoré de tous.

Mais alors s’ouvrit le troisième chapitre. Les grands propriétaires polonais décidèrent de reprendre à tout prix leurs terres et leurs usines de sucre en Volhynie, en Podolie et dans la région de Kiev. Leur fidèle créature, le chef de l’Etat polonais et le commandant en chef des armées polonaises, Pilsudski repoussa toutes les propositions de paix du gouvernement soviétique et décida d’attaquer l’Ukraine. Mais pour camoufler au moins partiellement le caractère de rapine de sa campagne et pour tromper les couches les plus ignorantes de la population ukrainienne, monsieur Pilsudski décida d’embarquer avec lui en Ukraine monsieur Petlioura. Inutile de préciser que Petlioura vendit volontiers ses services aux grands propriétaires polonais, comme il les avait vendus auparavant au kaiser allemand et à la bourse anglo-française. Ainsi la noblesse polonaise reçut-elle la possibilité de piller l’Ukraine sous la bannière de Petlioura. Pour remercier les magnats polonais de lui avoir trouvé une fonction, Petlioura transféra en toute propriété à la Pologne toutes les terres situées à l’ouest de la ligne Zbroutch, Styr ou Goryn, c’est-à-dire toute la Galicie orientale, la Volhynie occidentale, les régions de Polésie et de Kholmsk. Dans ces régions vivent sept millions un quart d’habitants, dont cinq millions un quart d’Ukrainiens.

Mais il y a encore dans l’Ukraine de la rive droite et en partie dans l’Ukraine de la rive gauche des benêts – surtout dans le milieu des koulaks ignorants – qui croient que le pouvoir en Ukraine reviendra effectivement à Petlioura et aux koulaks, qui mettront la main sur les terres et sur toutes les richesses du pays. Ils se trompent. Ce n’est pas pour Petlioura et pour les koulaks petliouristes que les hobereaux polonais font la guerre. C’est la noblesse polonaise qui mettra la main sur les terres et les richesses. A moins que Pilsudski ne récompense par de la terre ukrainienne, les paysans polonais qui manquent de terre, pour ne pas offenser les grands propriétaires en Pologne.

Alors, même les koulaks bornés de la rive droite comprendront que Petlioura n’est rien d’autre qu’un traître, qui, comme sur un marché, fait commerce de l’Ukraine, en la proposant à tour de rôle aux Allemands, aux Français et aux Polonais. Alors beaucoup de petits partisans, aujourd’hui déroutés par Petlioura, retourneront leurs armes contre les hobereaux polonais et contre Petlioura. Alors même les gens les plus ignorants et les plus fermés de l’Ukraine occidentale comprendront que l’Ukraine ne peut préserver son indépendance et son autonomie que sous le pouvoir soviétique.

Non, les hobereaux polonais ne s’empareront pas de l’Ukraine même temporairement. Dès que Kiev est tombé entre les mains des grands bandits seigneuriaux un cri d’indignation et un appel ont retenti à travers toute la Russie : Vers le sud, au secours des ouvriers et de la paysannerie laborieuse d’Ukraine !

De tous les fronts où la Russie soviétique l’a emporté, de l’est, du sud et du nord, les meilleures unités, les meilleurs commandants et les meilleurs commissaires vont vers l’ouest, contre les armées de gardes blancs polonais. Tout ce qu’il y a d’honnête en Ukraine même se lève. Le grand combat contre notre dernier ennemi s’achèvera par l’écrasement des hordes de Pilsudski et de Petlioura.

La victoire sera à nous. En avant pour l’Ukraine soviétique !

11 mai 1920

Nejine.

V pouti n° 114

Dans la fumée et l’ivresse.

Les premières victoires des armées polonaises ont définitivement tourné la tête des classes dirigeantes de la Pologne. Même dans le milieu de la bourgeoisie polonaise, certains, encore récemment, regardaient avec défiance l’aventure ukrainienne de Pilsudski. Mais après la prise de Kiev la fièvre chauvine a apparemment gagné définitivement les cercles de la noblesse, de  la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie de Pologne. Pilsudski est devenu un héros national. Les doutes se sont dissipés. Kiev est maintenant derrière et bien entendu de nouveaux objectifs apparaissent : Kharkov et Moscou. Les têtes des gouvernants de Varsovie se vautrent dans la fumée et dans l’ivresse.

On n’entend presque pas parler de Petlioura. En revanche la figure de Skoropadski est apparue à l’horizon. Le télégraphe allemand nous apprend qu’à Berlin s’est ouvert un rassemblement des corbeaux tsaristes : l’un des premiers à s’y être présenté est l’hetman du kaiser, Skoropadski, et après lui un bon nombre d’anciens dignitaires, de grands propriétaires et d’industriels du sucre. Ils attendent tous avec impatience les succès polonais ultérieurs pour retrouver leurs places habituelles.

Les représentants de Petlioura à Berlin se lamentent déjà plaintivement : « L’Ukraine ne sera libérée du pouvoir soviétique – disent-ils – que si les Polonais se limitent simplement à libérer l’Ukraine puis la transmettent … à Petlioura. Mais si les Polonais veulent utiliser l’Ukraine pour eux-mêmes – se plaint l’ambassadeur petliouriste – alors on ne pourra pas éviter un nouveau soulèvement soviétique en Ukraine ».

Ils n’ont pas encore tué l’ours qu’ils commencent déjà à se battre pour sa fourrure.

Pendant ce temps le commandement polonais se rue en avant sans se soucier du lendemain. A la fin d’avril, Pilsudski déclarait que les troupes polonaises se limiteraient à l’Ukraine de la rive droite. Mais, après les premières victoires facilement obtenues, ce plan prudent a été abandonné. Les troupes polonaises ont traversé le Dniepr dans les environs de Kiev. Des petits bandits locaux, que le pouvoir soviétique n’avait pas encore eu le temps d’exterminer, facilitèrent et accélérèrent l’avance des unités polonaises. Le flanc droit des troupes polonaises pénètre de plus en plus profondément dans les steppes ukrainiennes, le front polonais s’étire de plus en plus loin de sa base.

Pendant ce temps nos forces ne cessent de se concentrer sur notre front contre la Pologne. Tout le pays s’est réveillé et envoie vers l’ouest ses meilleurs fils et tout ce qu’il a pour ravitailler les soldats rouges, pour leur faciliter leur activité de combattants.

Grisée par les vapeurs du chauvinisme, la noblesse polonaise s’est ruée dans cette sauvage guerre criminelle. Jusqu’au dernier moment nous avons honnêtement défendu la cause de la paix et nous sommes entrés dans la guerre, la tête froide et l’esprit clair. L’ivrogne est capable de se lancer dans un assaut fou mais c’est l’homme sobre qui gagne. Car ce dernier calcule tous les dangers, prévoit toutes les possibilités, rassemble les forces nécessaires et, unissant la clarté de la pensée et la fermeté de la volonté, porte un coup décisif.

Que Varsovie la bourgeoise jubile d’une joie criminelle devant le sang absurdement versé. Bientôt va sonner l’heure où l’armée rouge montrera qu’elle sait l’emporter à l’ouest comme elle l’a emporté au nord, à l’est et au sud. A la fumée et à l’ivresse des faciles victoires polonaises va succéder une effrayante gueule de bois. La clique militaire de Pilsudski entraînera dans le gouffre où elle va sombrer les classes dirigeantes de la Pologne. La classe ouvrière polonaise se dressera pour s’emparer du gouvernail de l’Etat. Qu’une union fraternelle avec la Pologne soviétique couronne alors la victoire sur la contre-révolution polonaise.

13 mai 1920

Smolensk

V Pouti n° 115.

Mort à la bourgeoisie polonaise

Ecoutez, ouvriers, écoutez, paysans, écoutez, soldats rouges.

Un nouveau coup de poignard traître nous est porté dans le dos. La noblesse et la bourgeoisie polonaise ont déchaîné la guerre contre nous. Nous, gouvernement ouvrier et paysan nous faisons tout pour éviter une nouvelle effusion de sang. Nous avons donné l’ordre aux troupes de l’armée rouge de ne pas avancer. Nous avons dès le début ouvertement et honnêtement reconnu l’indépendance de la Pologne. Nous n’avons ni dans les faits ni dans les mots porté atteinte à son territoire. Nous sommes prêts à faire de grandes concessions et accepter de grands sacrifices. Nous avons proposé à la Pologne un armistice général sur tout le front. Mais il n’y a pas au monde de bourgeoisie plus avide, plus corrompue, plus effrontée, plus frivole et plus criminelle que la bourgeoisie nobiliaire de Pologne. Les aventuriers de Varsovie ont pris notre honnête volonté de paix pour un signe de faiblesse. Le gouvernement polonais a alors déclaré qu’il voulait « libérer » l’Ukraine, c’est-à-dire l’occuper avec ses troupes, la priver de son indépendance, l’asservir, l’écraser, la crucifier, rendre ses terres aux hobereaux, transformer l’ukrainien en esclave. La Biélorussie et la Lituanie gémissent sous le joug polonais. Maintenant le coup est dirigé contre l’Ukraine. Et maintenant la bourgeoisie polonaise exige un morceau de terre russe presque jusqu’à Smolensk même. Des dizaines de millions de prolétaires et de paysans ukrainiens et russes doivent devenir les bêtes de somme des grands seigneurs pillards.

Mais cela ne sera pas ! Nous tous, ouvriers, paysans, soldats, citoyens d’un grand pays, qui, le premier au monde, a brisé les chaines de l’esclavage bourgeois, nous jurons tous, comme un seul homme, de défendre la République soviétique contre les bandes polonaises déchaînées. Notre résistance sera impitoyable et irrésistible. Mort à la bourgeoisie polonaise ! Sur son cadavre nous conclurons une union fraternelle avec la Pologne ouvrière et paysanne.

29 avril 1920.

Télégramme postal n° 2886-a

(Aux camarades Tchitchérine, Lénine, Karakhan, Krestinski, Radek, Kamenev).

Nous venons tout juste de recevoir la nouvelle que nos armées ont repris Kiev. Les Polonais, en quittant la ville, ont fait sauter le château d’eau, la station d’électricité et la cathédrale de Vladimir. Même dans la guerre impérialiste on n’a pas assisté à des destructions aussi absurdes et aussi lâches. Les Allemands avaient saccagé une cathédrale parce qu’ils voulaient l’utiliser à des fins militaires, mais détruire un monument artistique dans le seul but de le détruire on n’a pas vu ça même au cours du carnage impérialiste.

La destruction du château d’eau condamne 600 ou 700000 habitants de la ville à d’effrayantes épidémies. La destruction de la station électrique de la ville va provoquer d’énormes calamités pour la population et n’a aucune portée militaire. Cet acte vise à faire le maximum de tort à cette population que Pilsudski et Petlioura veulent libérer de notre présence. Il faut donc développer sans tarder la plus large agitation.

Il faut que le comité de Moscou (du parti) envoie dans les rues des agitateurs qui aux carrefours et aux coins de rues racontent ces faits et appellent à les faire payer aux hobereaux polonais. Il faut aujourd’hui diffuser sur ce point de courts appels, les distribuer dans les rues et les coller sur les murs.

Il faut que l’agence Rosta mobilise son appareil, informe la province par radio et l’appelle à des manifestations de protestation et d’indignation.

Il faut dans toute notre agitation souligner la responsabilité directe de l’Angleterre et de la France pour les forfaits commis à Kiev et à Borissov. La cathédrale Vladimir, la station électrique, le château d’eau ont été détruits avec de la dynamite française et des bâtons de pyroxyline anglais par les mains des incendiaires français. Il faut examiner toutes les déclarations que Lloyd George fait à Krassine à la lumière des explosions de Kiev et de l’incendie de Borissov.

Nous en appelons aux représentants des ouvriers anglais, français, italiens et autres qui se trouvent sur notre territoire, nous en appelons au prolétariat de tous les pays en les invitant à exercer une vengeance impitoyable contre les classes dirigeantes qui arment les canailles de Varsovie pour leur permettre de commettre des crimes sans exemple dans l’histoire.

Dans l’agitation, outre les éléments cités ci-dessus, il faut souligner ce qui suit : nous répondrons en écrasant les hobereaux polonais, nous balaierons de la surface de la terre la barbarie des grands propriétaires et des capitalistes, mais nous ne nous vengerons pas sur le peuple travailleur polonais, avec qui nous cherchons à établir une union fraternelle. Nous ne détruirons ni les monuments de l’art ni les installations techniques comme le château d’eau, l’équipement électrique, etc. Au contraire, nous aiderons, autant que nous le pourrons, le peuple polonais libre et fraternel, ayant rejeté le joug de la bourgeoisie et de la noblesse, à reconstruire les installations techniques détruites.

A propos de la démission de Natalia Trotsky de la Quatrième Internationale

Jean-Jacques Marie

septembre 2020

Le club politique Bastille vient de republier dans une traduction innommable de l’anglais – alors qu’en existent depuis longtemps deux versions correctes en français (1), la lettre que Natalia Trotsky avait adressée le 9 mai 1951 au Comité exécutif de la Quatrième Internationale pour lui annoncer sa démission de la Quatrième Internationale parce qu’elle rejette les positions politiques prises depuis quelque temps par cet organisme et refuse de continuer à qualifier l’URSS d’état ouvrier dégénéré et affirme : « Staline n’a rien laissé de la patrie socialiste ». Tout au long de sa lettre affleure une définition de l’Etat dit soviétique, alors simplement suggérée, mais qu’elle formulera explicitement dans une déclaration adressée le 9 novembre 1961 à France soir suite à une interview d’elle quelque peu trafiquée où le journaliste (Michel Gordey) lui fait dire entre autres qu’elle attend de Moscou la réhabilitation de Trotsky et qu’elle voit en ce dernier « le père spirituel de Mao-Tse-Toung ». Elle y affirme en conclusion : « Toute déstalinisation s’avérera un leurre si elle ne va pas jusqu’à la prise du pouvoir par le prolétariat et la dissolution des institutions policières, politiques, militaires et économiques, bases de la contre-révolution qui a établi le capitalisme d’état stalinien » (2), affirmation qu’elle présente comme allant de soi, alors même que Léon Trotsky l’a longuement critiquée dans sa polémique avec Craipeau, Bruno R. puis Burnham et Shachtman reproduite dans Défense du marxisme.

La décision ne dut guère surprendre les membres du Comité exécutif. Dès juin 1947 en effet, Natalia Sedova-Trotsky signait à Mexico avec le trotskyste espagnol G. Munis et le trotskyste et poète surréaliste français Benjamin Péret une « lettre au Parti communiste internationaliste » qui dénonçait vigoureusement le mot d’ordre de défense inconditionnelle de l’URSS face à l’impérialisme. Les signataires affirmaient : « La défense de l’URSS doit être abandonnée et très rapidement, car elle entrave tous nos mouvements, émousse notre progression théorique et nous donne aux yeux des masses une physionomie stalinisante. Il est impossible de défendre l’URSS et la révolution mondiale en même temps, il faut défendre ou l’une ou l’autre » (3). Et la déclaration se concluait par six slogans dont « A bas le conservatisme « trotskyste ! » » « A bas le fétichisme « trotskyste » », « Finissons-en avec la défense inconditionnelle de l’URSS » (4). Acte prémonitoire, un an plus tard, en 1948, Munis et Péret quittaient la Quatrième Internationale.

Un mois après l’envoi de la lettre de Natalia Trotsky, en juin 1951, le Comité exécutif, sous la houlette de son secrétaire, Michel Pablo, réagit brutalement et sans nuance : « son acte, en dépit des meilleures conditions (5), est objectivement une capitulation sous la pression de l’impérialisme américain ». Il réduit avec quelque mépris sa décision à « une de ces réactions émotionnelles à la brutalité du régime stalinien, réactions devenues si familières dans les années passées et qui n’étaient pas inconnues du temps de Trotsky ». Puis le Comité exécutif s’emballe. Sa démission ? « C’est un cadeau précieux qu’elle fournit à la fois au stalinisme et à l’impérialisme. Staline pourra plus commodément répandre ses mensonges et ses calomnies contre le trotskisme aux ouvriers et paysans de Corée, de Chine, d’Europe orientale et d’URSS, que Natalia a décidé d’abandonner à l’impérialisme (6) en raison de l’influence ou de la domination du stalinisme dans ces pays. D’autre part les laquais de l’impérialisme, les sociaux-démocrates et les renégats de tout acabit chercheront à trouver dans sa déclaration une justification de leurs crimes et de leurs trahisons envers le prolétariat » (7).

Même si elle ne le cite pas explicitement, il est, à mon sens, significatif que la démission de Natalia Trotsky soit immédiatement postérieure à la publication dans la revue Quatrième Internationale de février-avril 1951 d’un article de Michel Pablo reflétant la politique du Comité exécutif, dont elle stigmatise dans sa lettre certaines conséquences politiques. L’article affirme : « La réalité sociale objective pour notre mouvement est composée essentiellement du régime capitaliste et du monde stalinien. Du reste, qu’on le veuille ou non, ces deux éléments constituent la réalité objective tout court, car l’écrasante majorité des forces opposées au capitalisme se trouvent actuellement dirigées ou influencées par la bureaucratie soviétique … » (8) qui combat donc le capitalisme.

Le Comité exécutif affirme certes à juste titre que Trotsky avait prôné « la défense inconditionnelle de l’Union soviétique contre l’impérialisme » et que Natalia rompt avec sa position sur la nature de l’URSS, mais il a sur cette question centrale une position sensiblement différente, parce que simplifiée et schématisée, de celle de Trotsky qu’il camoufle. Dans la Révolution trahie Trotsky donne une définition de l’URSS en neuf points dont l’un souligne : « l’évolution des contradictions accumulées peut aboutir au socialisme ou rejeter la société vers le capitalisme ». Et, il fait suivre ces neuf points d’un commentaire éloquent : « Les doctrinaires ne seront évidemment pas satisfaits par une définition aussi vague. Ils voudraient des formules catégoriques : oui et oui non et non (…) Mais rien n’est plus dangereux que d’éliminer, en poursuivant la précision logique les éléments qui contrarient dès maintenant nos schémas et peuvent demain les réfuter » (9).

Dans l’un des textes essentiels de Défense du marxisme, « Un Etat non-ouvrier et non bourgeois ?« , Trotsky précise : « La dégénérescence de l’Etat ouvrier, comme le montre l’actuelle bacchanale de terreur bonapartiste s’approche du point critique. Ce qui n’était qu’une déformation bureaucratique se prépare aujourd‘hui à dévorer l’Etat ouvrier sans en laisser une miette et à dégager sur les ruines de la propriété nationale une nouvelle classe dirigeante. Une telle possibilité s’est considérablement rapprochée mais ce n’est encore qu’une possibilité » (10), qu’il entend bien entendu combattre. Il ajoute dans « L’URSS dans la guerre » (à propos de la guerre avec la Finlande déclenchée par Staline) : « Le régime totalitaire, de type stalinien ou fasciste ne peut être par sa nature qu’un régime temporaire, transitoire » (11).

Sa définition de l’URSS comme Etat ouvrier dégénéré est, d’ailleurs, plus dialectique que la formule réductrice à laquelle elle a été trop souvent réduite « les rapports d’Octobre vivent dans la conscience des masses ». Or Trotsky déclare en fait dans La Révolution trahie « la révolution sociale, trahie par le parti gouvernant, vit encore (12) dans les rapports de propriété et dans la conscience des travailleurs » (13). Trotsky écrit « encore » – et pas « toujours » – quinze ans seulement après la victoire de la Révolution. C’est donc pour lui une donnée variable en fonction des développements de la lutte des classes et non une donnée organique quasi-permanente. Un peu plus tôt il ajoutait une précision capitale : « Le destin des moyens nationalisés de production sera décidé en fin de compte par l’évolution des différentes conditions personnelles. Si un paquebot est déclaré propriété collective, les passagers restant divisés en première, deuxième et troisième classes il est bien compréhensible que la différence des conditions réelles finira par avoir, aux yeux des passagers de troisième une importance beaucoup plus grande que le changement juridique de propriété (14). Les passagers de première, au contraire, exposeront volontiers, entre café et cigare, que la propriété collective est tout, le confort des cabines n’étant rien en comparaison » (15).

Or au lendemain de la guerre qui, en anéantissant 27 millions de soviétiques et en ruinant le pays, a consolidé momentanément la bureaucratie, les différences de conditions de vie sont abyssales entre les sommets bureaucratiques et la masse de la population affamée (16), mal logée (17), mal vêtue et mal chaussée et les dignitaires qui s’empiffrent, se gavent et se pavanent en voiture pendant que les citadins vont au travail entassés dans des autobus cahotants et bondés, voire accrochés à leurs portes extérieures (18). Ces différences se réduiront quelque peu après la mort de Staline, mais la classe ouvrière soviétique, mécontente de sa situation matérielle et, entre autres, de son salaire, ne cessera de mener une sorte de grève permanente perlée, en ne travaillant guère en général que la dernière semaine du mois, soit une dizaine de semaines dans l’année, et en répétant, comme je l’ai entendu plusieurs fois quand j’étais lecteur à Léningrad en 1960-61 : « On arrêtera de faire mine de travailler quand ils arrêteront de faire mine de nous payer ». Cette grève permanente perlée affaiblissait évidemment la propriété collective, face à l’impérialisme. A en croire les statistiques, pourtant trafiquées, la productivité du travail était en effet en URSS près de quatre fois inférieure à celle des principaux pays capitalistes …

Les membres du Comité exécutif ne tentent pas de réfléchir sur la portée des changements intervenus en URSS depuis les écrits de Trotsky et se contentent de renvoyer à la position de ce dernier, je le répète simplifiée et schématisée, sans chercher réellement à démontrer qu’elle est toujours fondamentalement valable et pourquoi.

Si Natalia rompt avec la Quatrième Internationale, c‘est certes d’abord par un premier désaccord théorique sur la définition de l’Etat dit soviétique, mais elle ne l’évoque dans sa lettre que de façon allusive, car l’essentiel pour elle c’est le désaccord qui en découle sur des problèmes politiques du moment. C’est l’idéalisation du PC yougoslave et du maréchal Tito puis le soutien à la Corée du nord dans la guerre de Corée, etc., qui rendent pour elle le désaccord théorique insurmontable. C’est ce qui apparaît lorsqu’elle affirme, en réponse sans doute à l’article de Michel Pablo évoqué ci-dessus : « vous prétendez que la réaction despotique stalinienne qui a triomphé en Europe orientale est une des voies par lesquelles le socialisme viendra éventuellement. Ce point de vue constitue une rupture irrémédiable avec les convictions profondes que notre mouvement a toujours défendues et que je continue à partager ».

Affirmer que cette prise de position de Natalia Trotsky est « un cadeau précieux qu’elle fournit à la fois au stalinisme et à l’impérialisme » et que Natalia Trotsky a « décidé d’abandonner à l’impérialisme les ouvriers et paysans de Corée, de Chine, d’Europe orientale et d’URSS » (excusez du peu) relève manifestement d’une pratique polémique visant non à réfuter l’opposant, et moins encore à le convaincre lui et ses partisans éventuels, mais à le discréditer. Cette pratique est promise à un long avenir car il est plus facile pour un bureaucrate lilliputien, petit, moyen ou grand, de stigmatiser l’opposant voire l’hérétique que de réfuter ses dires. Elle exige, en tout cas, un effort et des moyens intellectuels plus limités .

1 Jacques Roussel, Les enfants du prophète p 104-5, G. Munis De la guerre civile espagnole à la rupture avec la Quatrième Internationale ( 1936-1948) Ni patrie ni frontières tome I,  p 380. On peut aussi se référer, sur marxist.org, au texte tel qu’il est paru originellement en anglais. Au lieu de remercier le traducteur « le camarade L », les responsables du site auraient dû s’interroger sur le charabia produit par le dit camarade. Exemples : Un premier où le charabia débouche sur un contresens  « Il n’y a presque aucun pays au monde où les idées authentiques et les porteurs du socialisme sont si barbares » au lieu de « Il n’ y a guère de pays au monde où les idées et les défenseurs authentiques du socialisme soient pourchassés de façon aussi  barbare ». Un peu plus loin on apprend que « C’est la contre-révolution stalinienne qui a gagné le pouvoir réduisant ces tertres aux vassaux du Kremlin » ( ce qui ne veut strictement rien dire) au lieu de « C’est la contre-révolution stalinienne qui s’empara du pouvoir, réduisant ces pays à l’état de vassaux du Kremlin ». On apprend ensuite que « la bureaucratie stalinienne a établi des travailleurs dans ces pays » (ce qui semble plutôt sympathique !) … au lieu  de « la bureaucratie stalinienne a  établi des Etats ouvriers dans ces pays ». Le traducteur connaît si mal  Trotsky qu’il invente la formule d’« Etat travailleur » au lieu d’« Etat ouvrier ». Un peu plus loin « la règle du fascisme » remplace « le règne du fascisme » et ainsi de suite jusqu’à la fin. Cette traduction est une insulte  à la mémoire de Natalia Trotsky et le club politique Bastille se doit de la remplacer par celle qui se  trouve en annexe  à la brochure de Jacques Roussel ou au livre de Munis.

2 Ibid.

3 G. Munis op.cit , p 288.

4 Ibid, p 294

5 A quoi font allusion ces « meilleures conditions » reste obscur tout au long du texte. Peut-être cette formule renvoie-t-elle à l’affirmation avancée par le Comité exécutif en mai-juillet 1950 dans Quatrième Internationale : « L’évolution progressive propre du PC yougoslave (…) contient potentiellement la plus grande chance du mouvement ouvrier international depuis la Révolution russe pour renaître sur la plateforme du marxisme révolutionnaire (…) Dans la mesure où le PC yougoslave persistera dans cette voie (…) il deviendra le tremplin le plus puissant d’où partira l’assaut décisif contre le stalinisme en crise ». (Quatrième Internationale, mai-juillet 1950, p 51). Natalia Trotsky dans sa lettre s’élève contre cette vision du parti de Tito …

6 Sic !!!!!

7 Quatrième Internationale, mai-juillet 1951 , p 51-52. Aussi in Jacques Roussel, Les enfants du prophète, Spartacus, pp 102-103. Cette lettre indigne le trotkyste espagnol G. Munis – avec qui Natalia avait noué des rapports politiques étroits. Munis avait rompu avec la Quatrième Internationale et avait en 1950 lancé une Union ouvrière Internationale, en particulier avec Benjamin Péret et Jacques Gallienne. Il dénonce « la réponse infamante de la IVe, dont, écrit-il, sont responsables Pierre Frank et monsieur l’économiste Mandel autant que le futur quasi-ministre du gouvernement algérien Pablo Raptis », Munis, op.cit, p 378).

8 Congrès de la Quatrième Internationale, tome 4, p 29.

9 Léon Trotsky : La Révolution trahie, p 257

10 Défense du marxisme, EDI, p 95.

11 Ibid, p 115.

12 Souligné par moi.

13 Léon Trotsky, La Révolution trahie, 10-18, p 25.

14 Souligné par moi.

15 Léon Trotsky, La Révolution trahie, p 241.

16 La famine de 1946 a fait des centaines de milliers de morts.

17 Au lendemain de la mort de Staline en mars 1953, de nombreux soviétiques vivent encore, comme le reconnaîtra  Kaganovitch lui-même au lendemain de la mort du Père des peuples, dans des zemlianki  (fosses recouverte de planches ou de tôles).

18 Le 19 décembre 1947, au moment même où  il décide une réforme monétaire qui vide les poches ( pourtant peu remplies ) des paysans, le Bureau politique vote l’attribution à chacun de ses membres titulaires et suppléants de trois voitures, dont deux Packard ( américaines) à Staline et Jdanov, une Packard à Mikoian, Kaganovitch, Voznessenski, Kossyguine, Boulganine, Kouznetsov, une Cadillac pour Popov, plus pour l’un ou l’autre une Chevrolet, une Ford, ou une Pobeda-M-20 et pour le secrétaire personnel de Staline, Poskrebychev, une Cadillac et une Buick ( voir le détail dans les Cahiers du mouvement ouvrier n° 57, p 109  sur cahiersdumouvementouvrier.org)

Lénine et la lutte contre l’antisémitisme

Jean-Jacques Marie

Dès le lendemain de la révolution d’octobre, la contre-révolution tente de s’organiser. L’un de ses thèmes d’agitation les plus répandus consiste à présenter la révolution comme l’œuvre des « juifs ». Très vite les tracts antisémites pullulent. Gorki en reçoit un paquet édité par le « Comité central de l’union des socialistes chrétiens », à Moscou et à Petrograd. Le tract, adressé aux « ouvriers, soldats et paysans », s’ouvre sur le slogan « Antisémites de tous les pays, de tous les peuples et de tous les partis, unissez-vous ! ». Il invite tous les Russes à « se purifier de toute cette vermine juive, qui a si complètement gagné tout notre pays, des plus haut sommets aux tréfonds populaires ». Il oppose « la race aryenne » aux juifs. i

Le 21 avril 1918, les bolcheviks organisent au cirque Moderne à Petrograd un grand meeting contre les pogromes, installent une commission chargée d’étudier les mesures préventives pour essayer de les empêcher. Le 27 avril, le Commissariat de la province de Moscou, décide d’organiser une activité systématique de propagande contre l’antisémitisme. En juillet 1918, le Soviet de Petrograd publie une brochure intitulée Les Juifs, la lutte de classe et les pogroms, dont l’auteur s’indigne de « la nécessité, honteuse pour le parti du prolétariat, d’avoir à lutter contre les états d’esprit pogromistes dans le milieu de la classe ouvrière ». Il explique, dans un langage bizarrement religieux, « Les Juifs ont donné Jésus et Judas, ils ont donné les premiers martyrs chrétiens (…), Marx, Lassalle et beaucoup d’autres révolutionnaires célèbres, mais aussi des hommes d’Etat juifs et des persécuteurs officiels de la révolution ».ii Les soviets locaux et les organismes politiques de l’Armée rouge diffusent des brochures similaires à Moscou, Petrograd, Kiev, Kharkov, Koursk, Odessa.

Le 25 de ce même mois de juillet Lénine rédige, et publie dans les Izvestia le 27 juillet, un décret visant à « mettre hors la loi les pogromistes et tous ceux qui fomentent des pogromes ». Selon le bolchevik (et ancien menchévik) Iouri Larine, « mettre hors la loi les antisémites actifs, c’était les fusiller ». iii Or ni la quatrième édition stalinienne ni la cinquième édition khrouchtchevienne des Œuvres de Lénine ne reproduisent ce texte. Ils ont, en revanche, reproduit l’Appel La Patrie socialiste en danger dont l’auteur est, d’ailleurs, Trotsky et non Lénine !

Les éditeurs n’ont pu que reproduire en revanche le discours prononcé par Lénine huit mois plus tard contre l’antisémitisme, enregistré sur disque afin d’en assurer une large diffusion. Ce texte, destiné à de larges masses a un caractère quasiment scolaire. Lénine y dénonce « ceux qui sèment la haine contre les Juifs (…), seuls des gens complètement ignorants, complètement abrutis, peuvent croire les mensonges et les calomnies déversées contre les Juifs  ».iv

i Maxime Gorki, Pensées intempestives, p 199

ii Oleg Boudnitski, Rossiskievrei mejdou krasnymi i lbielymi,,p 126

iii Alexandre Soljenitsyne, Deux siècles ensemble, tome 2, p 105

iv Lénine, Oeuvres complètes (en français),t. XXIX, p 254-255

DECRET SUR LA LUTTE CONTRE L’ANTISÉMITISME ET LES POGROMES ANTIJUIFS.

( En partie inédit en France)

D’après les renseignements qui parviennent au Conseil des commissaires du peuple dans de nombreuses villes, en particulier dans les régions proches du fronti, les contre-révolutionnaires développent une agitation pogromiste suivie par endroits d’excès contre la population travailleuse juive. La contre-révolution bourgeoise prend en main l’arme tombée des mains du tsar.

Chaque fois qu’il avait besoin de détourner de lui la colère populaire le gouvernement autocratique détournait cette dernière contre les juifs, en déclarant aux masses ignorantes que tous leurs malheurs viendraient des juifs. En même temps les juifs riches trouvaient toujours un moyen de se protéger et c’est la couche pauvre des juifs qui souffrait de la persécution et des violences et y trouvait la mort.

Aujourd’hui les contre-révolutionnaires ont renouvelé la persécution contre les juifs, utilisant à cette fin la famine, la lassitude et aussi l’obscurantisme des masses les plus arriérées et les résidus de la haine contre les juifs inoculée dans le peuple par l’autocratie.

Dans la République Fédérative de la Russie Soviétique où est proclamé le principe de l’autodétermination des masses populaires de tous les peuples l’oppression nationale n’a pas de place. Le bourgeois juif est notre ennemi non en tant que juif, mais en tant que bourgeois. L’ouvrier juif est notre frère.

Toute persécution de toute nation quelle qu’elle soit est inacceptable, criminelle et honteuse.

Le Conseil des commissaires du peuple déclare que le mouvement antisémite et les pogromes antijuifs sont un danger mortel pour la cause de la révolution ouvrière et paysanne ; il appelle le peuple travailleur de la Russie socialiste à combattre ce fléau par tous les moyens.

L’inimitié nationale affaiblit nos rangs révolutionnaires, divise le front uni des travailleurs, sans distinction de nationalités et ne sert que nos ennemis.

Le Conseil des commissaires du peuple ordonne à tous les Soviets de prendre des mesures décisives pour couper à la racine le mouvement antisémite. Il ordonne de déclarer hors-la-loi les pogromistes et ceux qui mènent une agitation pogromiste.

Le président du conseil des commissaires du peuple Vl. Oulianov (Lénine)

Le chef du service administratif du conseil des commissaires du peuple Vl Bontch Brouievit

Le secrétaire du Conseil N. Gorbounov.

(texte publié dans le tome III des Dekrety sovietskoï vlasti, Politizdat , Moscou 1984, p 93-94)

i NDLR : « Le front »  désigne ici le front mouvant de la guerre civile.