8 mai 1945 : soulèvement national et répression coloniale en Algérie

Philippe Couthon

Le 8 mai 1945, les États bourgeois américain, britannique, français fêtent la défaite de l’Allemagne qui serait la victoire de « la justice et de la liberté ».

C’est la Victoire des Nations Unies et c’est la Victoire de la France ! Dans la joie et la fierté nationale, le peuple français adresse son fraternel salut à ses vaillants alliés qui, comme lui, pour la même cause que lui, ont durement, longuement, prodigué leurs peines, à leurs héroïques armées et aux chefs qui les commandent, à tous ces hommes et à toutes ces femmes qui, dans le monde, ont lutté, pâti, travaillé, pour que l’emportent, à la fin des fins, la justice et la liberté. (Charles de Gaulle, Discours, 8 mai 1945, site du ministère des armées).

Au même moment, la police, l’armée françaises et les colons massacrent des milliers d’Algériens à Sétif et à Guelma.
1936-1938 : le Front populaire maintient l’empire colonial et 
réprime les nationalistes algériens

En 1935, le programme du Front populaire (le bloc des deux partis ouvriers traditionnels, PS-SFIO et PCF, avec des partis bourgeois dont le Parti radical) ne comprend ni les revendications ouvrières (40 heures, congés payés…) ni l’indépendance des colonies. Le FP est pourtant rallié par l’Etoile nord-africaine (ENA), une organisation nationaliste petite-bourgeoise dirigée par Ahmed Messali (dit « Messali Hadj » après son pèlerinage à La Mecque en 1931) à laquelle adhèrent des milliers d’ouvriers venus d’Algérie. En 1934, l’ENA invente le drapeau, aux références religieuses, qui deviendra celui de l’État algérien en 1962. En 1936, Messali va en Algérie. L’ENA s’y implante en recrutant surtout des boutiquiers, des artisans et des employés.

Le programme électoral du PCF de 1936 ne mentionne même pas le droit à l’autodétermination. Les travailleurs d’Indochine et d’Afrique du Nord participent à la grève générale de 1936. Pour contrer l’ENA, le PC français transforme en octobre sa fédération algérienne en Parti communiste algérien (5 000 militants, dont 2 000 Arabes et Kabyles). Ne se prononçant pas pour l’indépendance, le PCA ne pourra jamais rivaliser avec le nationalisme petit bourgeois.

Au gouvernement, le Front populaire refuse d’accorder l’indépendance. Il annonce en octobre 1936 son désir d’octroyer le droit de vote à 21 000 « musulmans évolués » en Algérie.

Nous avons pris en charge certains pays que nous appelons les colonies. Il s’agit de vivre avec ces pays-là en les faisant vivre mieux. Nous avons pour premier devoir d’exciter en eux toutes les forces vitales et des incorporer dans l’ensemble de notre vie nationale. (Marius Moutet, ministre des colonies, cité par Claude Liauziau, Histoire de l’anticolonialisme en France, Pluriel, 2010, p. 341).

Le projet Blum-Viollette est soutenu par le clergé (oulémas de l’AOMA du cheikh Abdelhamid Ben Badis), les représentants assimilationnistes de la bourgeoisie algérienne (Fédération des élus musulmans algériens de Salah Mohamed Bendjelloul) et les staliniens (PCA) réunis dans un bloc pro-impérialiste, le Congrès musulman algérien. Seule l’ENA de Messali s’y oppose. Finalement, le projet du Front populaire et du Congrès musulman n’est pas soumis au vote du Parlement français, afin de ne pas mécontenter les colons. Le 15 décembre 1936, le PS-SFIO et le PCF votent le budget de l’armée coloniale. Le gouvernement Blum dissout en janvier 1937 l’ENA en utilisant la loi contre les « ligues fascistes ».

Le Parti communiste français (PCF) et le Parti communiste algérien (PCA) refusent de condamner clairement les mesures de leur État bourgeois contre  ceux qui menacent l’empire colonial. Les staliniens insinuent que l’ENA est complice du fascisme.

Ceux qui voudraient voir se dresser, aujourd’hui même, les peuples coloniaux dans une lutte violente contre la démocratie française sous prétexte d’indépendance, travaillent, en réalité, à la victoire du fascisme. (Robert Deloche, Cahiers du bolchevisme, 20 mai 1937, dans Jacob Moneta, Le PCF et la question coloniale, Maspero, 1971, p. 128)

LA LUTTE OUVRIÈRE, organe du PARTI OUVRIER INTERNATIONALISTE (SFQI), 5 février 1937

Contre la répression coloniale, seuls protestent le groupe d’opposition du PCF Que faire (dirigé par André Ferrat, un ancien fondateur de la JC qui avait mené campagne contre la guerre du Rif), la Gauche révolutionnaire du PS-SFIO (dirigée par Marceau Pivert), les anarchosyndicalistes de la Révolution prolétarienne (animée par Pierre Monatte) et le Parti ouvrier internationaliste (la section française de la 4 e Internationale).

Messali fonde en mars 1937 le Parti du peuple algérien (1 400 en France, 1 000 en Algérie). Le PPA renonce prudemment à l’indépendance et se contente de « l’autonomie » au sein de la République française.

L’action du Parti du peuple algérien ne sera ni lutte de race, ni lutte de classe… Il travaillera pour l’émancipation totale de l’Algérie, sans pour cela se séparer de la France. (PPA, 10 avril 1937, cité par Jacques Simon, Le PPA, L’Harmattan, 2005, p. 17-18)

Pourtant, le gouvernement Front populaire fait arrêter la direction du PPA le 27 aout 1937. Messali est condamné à deux ans de prison pour « reconstitution de ligue dissoute, provocation des indigènes à des désordres, manifestation contre la souveraineté française ». La Ligue des droits de l’homme, le PS-SFIO et le PCF couvrent la répression coloniale, comme les procès staliniens de Moscou contre les anciens dirigeants du Parti bolchevik.

Si la question décisive du moment, c’est la lutte victorieuse contre le fascisme, l’intérêt des peuples coloniaux est dans leur union avec le peuple de France et non dans une attitude qui pourrait favoriser les entreprises du fascisme et placer par exemple l’Algérie, la Tunisie et le Maroc sous le joug de Mussolini et d’Hitler… Créer les conditions de cette union libre, confiante et fraternelle des peuples coloniaux avec notre peuple, n’est-ce pas, là encore, travailler à remplir la mission de la France à travers le monde ? (Maurice Thorez, Rapport au congrès du PCF, 25-29 décembre 1937, dans Jacob Moneta, Le PCF et la question coloniale, Maspero, 1971, p. 132)

Nullement remercié par ses maitres capitalistes pour avoir empêché, avec l’aide du PCF et de la CGT réunifiée, la révolution en France et dans ses colonies, Blum est chassé du gouvernement par les partis bourgeois, Parti radical inclus.

De son côté, le PPA devient de plus en plus clérical.

Pour le musulman algérien, la naturalisation constitue, du point de vue religieux, conformément à la lettre et à l’esprit du Coran, une apostasie. (PPA, 17 juin 1939, cité par Jacques Simon, Le PPA, L’Harmattan, 2005, p. 20)

En juillet 1939, le gouvernement Daladier (Parti radical) interdit le PPA. Avec le pacte germano-soviétique d’aout 1939, le PCF redevient, brièvement, anticolonialiste. En septembre, le gouvernement l’interdit aussi.

1940-1942 : l’Algérie au temps du maréchal Pétain

En 1940, plusieurs peuples colonisés d’Afrique et d’Asie constatent que leur oppresseur n’est pas invincible. En mai 1940, les troupes allemandes envahissent les Pays-Bas, la Belgique et la France. Le maréchal Pétain reçoit le 10 juillet 1940 les pleins pouvoirs de l’Assemblée nationale (à majorité Front populaire) issue des élections d’avril-mai 1936. Il instaure une dictature fasciste. En Algérie, la population européenne se rallie majoritairement au régime de Vichy.

Pour bien des Français d’Afrique du Nord, si la Révolution nationale n’avait pas existé, il eût fallu l’inventer… Nulle part en France ni dans l’Empire on ne vit la propagande du Maréchal s’étaler avec autant d’indécence. (Jacques Soustelle, Envers et contre tout, Laffont, 1947, t. 1, p. 419)

Les représentants de la bourgeoisie arabe Abdelkader Sayah et Ferhat Abbas font allégeance à Pétain. En vain.

Les ouvriers algériens perdent leur emploi en France et rentrent au pays, ce qui accroit la misère, surtout en Kabylie, d’autant que la récolte de 1940 est mauvaise. Le mécontentement des Arabes et des Kabyles s’accroit.

                    Camp d'internement de DJELFA

Le gouvernement français répudie le décret Crémieux de 1870 qui était conçu pour diviser la population indigène entre « musulmans » et « juifs ». Ces derniers pouvaient obtenir la nationalité française, comme un peu plus tard, les colons venus massivement d’Italie et d’Espagne. Par une loi du 7 octobre 1940, le régime fasciste prive les « israélites » de leurs droits politiques. Une loi du 2 juin 1941 les persécute et les spolie. L’État français utilise sur un mode esclavagiste 2 000 réfugiés espagnols pour construire des voies ferrées. De nombreux Juifs sont parqués dans des camps avec les nationalistes et les communistes. Les jeunes Juifs sont majoritaires dans la résistance clandestine qui est chapeauté par le général de Gaulle avec l’aide de l’État colonial britannique et des partis sociaux-impérialistes français (PS-SFIO, PCF).

Malgré l’espoir du régime de Vichy et de l’administration coloniale, les mesures antisémites ne trouvent guère de soutien chez les « musulmans », ni dans le clergé (AOMA), ni chez les représentants de la bourgeoisie algérienne (UPA d’Abbas), ni dans le mouvement nationaliste petit bourgeois à base populaire (PPA, ex-ENA).

Il n’y a aucune allusion antisémite dans les publications en arabe… L’impression générale est l’indifférence vis-à-vis de mesures prises « entre Français » et dont les musulmans estiment n’avoir rien à retirer. (Michel Pierre, Histoire de l’Algérie, Tallandier, 2023, p. 295)

En janvier 1941, une mutinerie de soldats algériens a lieu à Alger. En mars 1941, Messali Hadj est condamné à 16 ans de travaux forcés. En aout 1942, Foucard, le maire pétainiste de Zéralda, fait poser des panneaux « Interdit aux Arabes et aux Juifs » sur la plage. Puis il fait rafler par la police et des colons armés une quarantaine d’ouvriers agricole et de jeunes qui protestent. Ils meurent la nuit suivante, asphyxiés, dans la mairie.

En 1942, l’armée impérialiste allemande envahit l’URSS. Les partis « communistes » abandonnent de nouveau, dans les colonies et les semi-colonies des puissances impérialistes alliées de l’URSS, toute revendication d’indépendance. Cela vaut pour le PCF et le PCA.

1942-1945 : de Gaulle rejette l’indépendance de l’Algérie

Deux fractions de la bourgeoisie française, l’une incarnée par Pétain (à Vichy) qui fait le choix de l’alliance avec l’impérialisme allemand et l’autre représentée par de Gaulle (à Londres) qui fait celui de l’alliance avec les impérialismes britannique et américain, se disputent les colonies françaises. En novembre 1942, les troupes anglo-américaines débarquent en Afrique du Nord et infligent une défaite aux forces armées françaises fidèles à Vichy. Le gouvernement américain joue la carte de l’amiral Darlan puis, après son assassinat par un royaliste français, du général Giraud qui ne change pourtant rien à l’oppression des Juifs, ni évidemment à celle des Arabes et des Kabyles.

Au printemps 1943, l’AOMA, le PPA et l’UPA proposent leurs services aux Alliés en échange de la promesse d’un « État associé à la France ». Abbas publie un manifeste que Messali amende.

La participation, immédiate et effective, des musulmans algériens au gouvernement de leur pays (la formation immédiate d’un gouvernement provisoire issu du peuple), ainsi que cela a été fait par le gouvernement de Sa Majesté britannique et le général Catroux en Syrie et par le gouvernement du Maréchal Pétain et les Allemands en Tunisie. Ce gouvernement pourra seul réaliser aux côtés du général Giraud et des armées anglo-américaines, dans un climat d’unité morale parfaite, la participation du peuple Algérien à la lutte commune. (dans Youcef Beghoul, Le Manifeste du peuple algérien, les Amis du manifeste et de la liberté, Dahlab, 2007, p. 28)

ALGER, 3 novembre 1943, sur fond tricolore, DE GAULLE

entouré de militaires annonce le maintien de l'Empire colonial.

La France veut que les hommes qu’elle chargera de la gouverner aient les moyens de le faire avec assez de force et de continuité pour imposer à tous, au-dedans, la puissance suprême de l’État et poursuivre, au-dehors, des desseins dignes d’elle… complétée par un Empire fidèle et doté de vastes ressources. (Charles de Gaulle, Discours, 3 novembre 1943, site Assemblée nationale)

En novembre 1943, de Gaulle écarte Giraud. Il promet d’accorder les droits politiques à quelques dizaines de milliers de « musulmans ». Il nomme pour gouverner la colonie le général Catroux. Celui-ci rejette le Manifeste du peuple algérien et emprisonne Abbas et Sayah. Le Parti communiste (PCA) est, lui, autorisé. Tous les nationalistes (AOMA, UPA, PPA), fondent en mars 1944 l’Association des amis du manifeste et de la liberté (AML). Ce front se prononce pour une Algérie autonome fédérée à la France. Néanmoins, le PCA, prosterné devant de Gaulle, accuse le PPA de prendre ses ordres chez Hitler.

Le 7 mars 1944, le gouverneur algérien promulgue une ordonnance qui accorde la citoyenneté française à une minorité de notables. Le 15 mars 1944, le programme du Conseil national de la Résistance signé par la SFIO, le PCF et la CGT se tait sur l’indépendance des colonies et se contente de « l’extension des droits politiques, sociaux et économiques de la population indigène et coloniale ». Le général de Gaulle nomme Chataigneau (PS-SFIO) gouverneur général d’Algérie.

8 mai 1945 : le gouvernement MRP-PS-PCF écrase la révolte du Constantinois

Le 23 avril 1945, le gouvernement MRP-SFIO-PCF présidé par le général de Gaulle déporte Messali Hadj au Congo.

Le 1er mai, des manifestations se déroulent dans 18 villes algériennes, parfois accompagnées de heurts avec la police, qui font plusieurs victimes à Oran et à Alger parmi les manifestants. (Michel Pierre, Histoire de l’Algérie, Tallandier, 2023, p. 309)

Le 8 mai 1945, à Sétif, une manifestation organisée par le PPA, avec plusieurs dizaines d’Arabes ayant combattu dans les troupes françaises des Alliés, tourne à l’émeute lorsque la police cherche à enlever un drapeau algérien et les pancartes réclamant la libération de Messali Hadj.

Le 8 mai, le Nord constantinois, délimité par les villes de Bougie, Sétif, Bône et Souk-Ahras et quadrillé par l’armée, s’apprête, à l’appel des AML et du PPA, à célébrer la victoire des Alliés. Les consignes sont claires : rappeler à la France et à ses alliés les revendications nationalistes, et ce par des manifestations pacifiques. De la dénonciation de la misère et de la corruption à la défense de l’islam, tout est mis en œuvre pour mobiliser… A Sétif, la violence commence lorsque les policiers veulent se saisir du drapeau du PPA, devenu depuis le drapeau algérien, et des banderoles réclamant la libération de Messali Hadj et l’indépendance. (Mohammed Harbi, Le Monde diplomatique, 8 mai 2005)

La police tire. En riposte, des Arabes et des Kabyles massacrent aveuglément les Européens, dont des travailleurs, qu’ils rencontrent. La gendarmerie renforce la police.

Le reste du cortège se regroupe et continue sa marche. Un car de gendarmes le coupe en deux. Il arrive enfin au monument aux morts où la gerbe de fleurs est quand même déposée. A ce moment-là, la police et la gendarmerie interviennent. Des rafales sont tirées. Des musulmans tombent. À 11 heures, on dénombre 21 morts. (Redouane Ainad Tabet, Le 8 Mai 1945 en Algérie, OPU-ENAP, 1985, cité par El Watan, 8 mai 2025)

Les villages des alentours, où se réfugient les manifestants, se soulèvent et sont violemment réprimés. Le même enchainement se produit à Guelma et à Kherrata.

À Guelma, les arrestations et l’action des milices déclenchent les évènements, incitant à la vengeance contre les colons des environs. Les civils européens et la police se livrent à des exécutions massives et à des représailles collectives. (Mohammed Harbi, Le Monde diplomatique, 8 mai 2005)

À Kherrata, le 8 mai, près de 10 000 personnes se rassemblent pacifiquement. Le lendemain, l’armée française tire sur la population de la ville et des villages avoisinants.

15 MAI 1945, 
Prisonniers aux mains de l'armée de la République française.

La répression militaire a donné lieu à tous les abus : tirs à vue sur tout groupement d’indigènes, assassinats sans sommation ni interrogatoire, meurtres de prisonniers, viols, pillages, incendies. Un navire de guerre est mis à contribution pour pilonner les mechtas proches des zones côtières. À la canonnière de la marine de guerre s’ajoutent les bombardements aériens. Les avions mitraillent à basse altitude, lâchent des roquettes. Un avion bombarde en rase-motte la colonne de campagnards sortant de Collo après la manifestation. En même temps, la troupe déclenchait des opérations de répression ou de nettoyage (sic) qui allaient faire le vide dans les douars. (Redouane Ainad Tabet, cité par El Watan, 8 mai 2025)

Le 14 mai, le gouvernement PS-PCF-MRP interdit l’AML et arrête ses chefs : Abbas (UPA), Saadane (UPA), Brahimi (AOMA). La répression dure jusqu’au 24.

Les statistiques illustrent qu’il n’y a pas de symétrie entre un État colon et un peuple opprimé. Alors que les émeutes font 102 morts parmi les Européens, 15 000 à 45 000 Kabyles et Arabes sont massacrés entre mai et juin 1945.

La position scandaleuse des deux partis sociaux-impérialistes

La représentation politique de la bourgeoisie arabe et le clergé musulman se démarquent du PPA. Ils créent en 1946 l’Union démocratique du manifeste algérien (UDMA).

En Algérie, après la dissolution des AML le 14 mai, les autonomistes et les oulémas accusent le PPA d’avoir joué les apprentis sorciers et mettent fin à l’union du camp nationaliste. Les activistes du PPA imposent à leurs dirigeants la création d’une organisation paramilitaire à l’échelle nationale. Le 1er novembre 1954, on les retrouvera à la tête d’un Front de libération nationale (FLN). La guerre d’Algérie a bel et bien commencé à Sétif le 8 mai 1945. (Mohammed Harbi, Le Monde diplomatique, 8 mai 2005)

Partout, les colons armés (dont des membres du PS-SFIO et du PCA) participent aux exactions.

Des socialistes et des communistes participent aux milices de civils enrôlées dans la répression aveugle. (Claude Liauziau, Histoire de l’anticolonialisme en France, Pluriel, 2010, p. 377)

Le PCF et le PS sont au gouvernement français… et y restent.

Le 10 mai, une délégation du PCF et du PCA se rendit chez le gouverneur général pour lui désigner du doigt les responsables : le PPA et les Amis du manifeste. La délégation « s’est entretenue des provocations des agents hitlériens du PPA et d’autres agents camouflés dans des organisations qui se prétendent démocratiques » dit le compte rendu de l’audience tel que le publia le quotidien Alger Républicain, le 12 mai 1945. Les délégués avaient réclamé « le châtiment rapide et impitoyable des provocateurs ». (Grégoire Madjarian, La Question coloniale et la politique du Parti communiste français, Maspero, 1977, p. 106-107)

Cela atteste de la convergence à partir de 1933 du stalinisme et du réformisme de type travailliste ou sociale-démocrate, la justesse de l’orientation des communistes révolutionnaires vers la construction de la 4e Internationale.

Le caractère contrerévolutionnaire du stalinisme dans l’arène internationale est définitivement établi. (Lev Trotsky, « Leçon d’Espagne », 17 décembre 1937, Œuvres, ILT, t. 15, p. 388)

Dans la politique pratique, l’IC est à la droite de la 2e Internationale. (Lev Trotsky, « L’article de Staline », 9 mars 1938, Œuvres, ILT, t. 16, p. 292)

L’histoire dément tous ceux qui croient que le stalinisme reste de nature différente de la social-démocratie d’après 1914.

Ce qu’il faut, c’est punir comme ils le méritent les meneurs hitlériens ayant participé aux évènements du 8 mai et les chefs pseudo-nationalistes qui ont essayé de tromper les masses musulmanes, faisant aussi le jeu des 100 seigneurs dans leur tentative de rupture entre les populations algériennes et le peuple de France. (« Le fascisme organise ouvertement la guerre civile », L’Humanité, 19 mai 1945, p. 2, site BNF)

L’ouverture des archives du PCF aux historiens le confirme.

Nous devons être très attentifs, vigilants, les évènements si graves d’Algérie, je n’insiste pas, c’est une provocation politique.  (Maurice Thorez, Intervention au comité central du PCF, 18 mai 1945, cité par Alain Ruscio, « Les communistes et les massacres du Constantinois », Vingtième Siècle n° 97, 2007)

Il faut bien se souvenir que les chefs du PPA font partie de la même bande qui étaient des hitlériens. Eh bien, c’est les mêmes types. Ce Messali est une fripouille de la petite espèce. Ce sont ces gens qui sont des provocateurs auxquels il est permis d’organiser le mouvement, en général, ce sont des mouchards de la police.  (André Marty, Intervention au comité central du PCF, 18 mai 1945, cité par Alain Ruscio)

Les communistes révolutionnaires sauvent l’honneur du mouvement ouvrier

L’abjection sociale-impérialiste du PS et du PCF laisse les mains libres à la bourgeoisie et à la petite bourgeoisie arabe du MLTD (ex-PPA) de plus en plus islamiste et anti-Kabyle puis du FLN (scission guérillériste du MLTD) qui va mener la lutte nationale à sa manière, nationaliste et cléricale, avant de confisquer le pouvoir aux masses et faire de l’Algérie un capitalisme dominé.

LA LUTTE DES CLASSES, 21 mai 1945
LA VÉRITÉ tître le 24 novembre 1945 : INDEPENDANCE DES COLONIES

En France, seuls la Révolution prolétarienne, le Parti communiste internationaliste (section française de la 4e Internationale) et un petit groupe qui se réclame aussi du trotskysme (UCI de Barta) dénoncent le colonialisme et se prononcent pour le droit à l’indépendance de l’Algérie.

Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La répression de la révolte d’Algérie a les mêmes caractéristiques que la destruction par les SS du ghetto de Varsovie. (PCI, La Vérité, 25 juillet 1945)

Si les travailleurs français ne veulent pas apparaitre aux yeux des masses nord-africaines comme les soutiens des entreprises coloniales du capitalisme, ils doivent rejeter cette politique et reconnaitre sans conditions le droit à l’indépendance totale des peuples arabes de l’Afrique du Nord. (UCI, La Lutte de classes, 21 mai 1945)

QUATRIÈME INTERNATIONALE, Septembre 1945

(le SWP ne figure pas dans la liste à cause d'une loi américaine.)

À l’échelle internationale, seule la 4e Internationale défend inconditionnellement l’indépendance des colonies de tous les empires coloniaux.

Au peuple algérien, ont répondu les massacres. On l’a vu à l’occasion des prétendues « fêtes de la victoire » le 8 mai 1945, lorsque le peuple descendit dans la rue à Sétif, Guelma… La répression qui s’ensuivit fut d’une sauvagerie indescriptible… C’est seulement en donnant de multiples preuves de sa volonté inébranlable d’aider l’indépendance de l’Algérie que le prolétariat et son avant-garde pourront retrouver le chemin du front unique avec les peuples coloniaux, indispensable au renversement de la bourgeoisie française. (QI,Quatrième Internationale, juillet 1945)

 

 

L’occupation américaine d’Haïti de Suzy CASTOR

Notes de lecture par Odile Dauphin

Suzy Castor, historienne et militante politique haïtienne a réalisé pour achever ses études de doctorat en Histoire à l’Université Autonome du Mexique, un travail sur une cinquantaine d’années d’histoire de son pays, dont la synthèse a été publiée en espagnol en 1971 aux éditions Siglo XXI à Mexico sous le titre : La occupaciòn norteamericana de Haiti y sus consecuencias, puis sept ans plus tard par la Casa de Las Americas à Cuba. La version française, ronéotypée, a alors circulé à l’étranger et clandestinement en Haïti, ouvrant ainsi de nouvelles pistes de recherche et de réflexion.

Des travaux postérieurs, y compris après son retour au pays après la chute de Duvalier en 1986, ont abouti à la première édition en français à Port-au-Prince en 1988 de « L’occupation américaine d’Haïti » par la Société Haïtienne d’Histoire et de Géographie et de Géologie, qui lui avait décerné un prix. Dans la préface, Suzy Castor souligne que « nombre d’informations et de thèses contenues dans cet ouvrage sont désormais des acquis historiques » et dit sa profonde satisfaction de pouvoir enfin offrir « cet ouvrage au public haïtien qui en était le principal destinataire ».

Une réédition augmentée a été réalisée en Haïti par C3 Editions en 2022.

Les quatre parties de ce livre : « Antécédents et causes », « L’impérialisme américain en Haïti », « Résistance populaire et collaboration des classes dirigeantes », « Mise en place de l’appareil néo-colonial », mettent en lumière un moment charnière dans l’histoire de ce pays, qui permet de mieux comprendre son évolution jusqu’à nos jours, mais aussi l’importance de cette occupation pour les Etats-Unis.

En annexe, Suzy Castor nous donne accès à des documents essentiels : La Convention haïtiano-américaine du 16 septembre 1915, l’Acte additionnel, ratifié par le Constitution de 1918, la Constitution de la république d’Haïti du 19 juin 1918, et le Rapport de la commission présidentielle, appelée Commission Forbes, du 26 mars 1930.

 

Un pays en crise politique, économique et sociale, qui attire les convoitises de son puissant voisin

 

Pour expliquer les causes de cette « occupation américaine d’Haïti » Suzy Castor revient sur la situation de ce pays au début du XXème siècle. En 1904, les fêtes du centenaire de l’indépendance se déroulent dans un contexte de crise politique héritée des conditions même de l’obtention de celle-ci. Les quinze ans de guerre d’indépendance ont porté au pouvoir une élite de chefs militaires auquel le jeune Etat donne les domaines saisis aux colons, pérennisant ainsi un système quasi-féodal où les satrapes exercent une véritable tyrannie sur la paysannerie (95 % de la population) qui vit dans des conditions de misère absolue telles que pour échapper au service militaire et aux corvées, une partie renoue avec le « marronage ». Cette caste militaire, dont sont issus les gouverneurs et administrateurs, contrôle le nouvel Etat, d’autant que celui-ci est menacé par des puissances européennes rivales, puis par les Etats-Unis, et qu’il doit vivre dans une autarcie forcée qui ruine son économie, subissant un blocus par la France pendant plusieurs décennies, alors que les EU mettent 60 ans à reconnaître cette première république noire de l’Histoire. Ces menaces permettent de justifier l’existence d’une armée dix fois plus nombreuse par rapport au nombre d’habitants qu’en France, dont les soldats sont instrumentalisés dans des luttes de clans et de factions. Une bourgeoisie commerçante, issue en général des mulâtres affranchis avant l’indépendance contrôle une économie essentiellement de subsistance, avec quelques exportations de produits bruts (bois de campêche, café).

Ces dirigeants noirs et mulâtres (0,2 % de la population) constituent l’oligarchie. Mais ces deux composantes s’opposent de plus en plus au début du XXème siècle dans une lutte pour le pouvoir. Le Parti National (des propriétaires terriens) ne voulant pas le céder au Parti Libéral qui regroupe la bourgeoisie mulâtre et la population instruite. Les masses populaires aspirent bien sûr à une vie meilleure mais malgré quelques tentatives au milieu du XIXème siècle, ne parviennent pas encore à organiser un mouvement revendicatif structuré.

Les Etats Unis vont alors profiter de cette situation délétère. Leur volonté de devenir la 1ère puissance mondiale les conduit à mener une politique interventionniste.

Haïti, prétendument menacée par l’Europe, est surtout l’île la plus proche du Canal de Panama. Depuis 1900, les EU y jouissent de la clause de la nation la plus favorisée, ce qui leur a permis de devenir la première puissance exportatrice vers l’île. En 1904 la National Railroad Company est acquise par quelques capitalistes américains et en 1910 une concession de 50 ans est accordée à Mac Donald.

En 1911 le département d’Etat américain obtient que la National City Bank participe au capital de la Banque nationale haïtienne, et en 1914 l’or qui est dans les coffres de la Banque nationale est transféré par des marines dans ceux de la National City Bank. Toutefois Haïti refuse toujours de céder le contrôle des douanes aux EU.

Faram, porte-parole des intérêts américains demande alors le débarquement des marines. Pour le Sous-secrétaire d’Etat américain : « La grande tâche de l’occupation est d’améliorer les conditions d’anarchie, de sauvagerie et d’oppression pour promouvoir l’établissement de la paix dans la République. » D’après Théodore Roosevelt, la motivation est purement altruiste.

La crise politique de 1915 (une insurrection dirigée par le docteur Rosalvo Bobo à partir du Nord, en réaction à l’assassinat par le gouvernement de 173 prisonniers politiques) fournit le prétexte au débarquement américain le 28 juillet, salué par les classes dominantes qui cèdent aux EU le contrôle des douanes et des finances. Officiellement, Les EU doivent aider Haïti à préserver son « indépendance nationale » contre les autres pays… et la mettre « sur la route du progrès ».

Une Convention haïtiano-américaine donne une façade légale à cette occupation. En 1918, dans un contexte de force brutale, une Constitution conçue par Roosevelt, théoricien de la doctrine du « Bon Voisinage » est soumise à un plébiscite (le Sénat et Chambre des députés ayant été dissouts).

 

L’occupation d’Haïti par les Etats-Unis présente des points communs avec celle d’autres pays de « la Méditerranée américaine » qui ont, eux aussi, subi une situation quasi-coloniale.

 

Elle s’inscrit dans la suite de plusieurs interventions armées américaines en Amérique centrale.

Dès la fin du XIXème, les Etats Unis sont intervenus pour protéger leurs intérêts : en 1893 à Hawaï, en 1896 « soutien » à la volonté d’indépendance de Cuba contre l’Espagne qui aboutit en 1898, et amène de fait à un semi-protectorat américain en 1901 (l’amendement Platt légitime toute future intervention américaine …).

En effet l’arrivée au pouvoir de Théodore Roosevelt en 1901 renforce l’interventionnisme américain, par la mise en œuvre de la politique du « Big Stick » selon laquelle les Etats Unis officialisent le fait qu’ils ne tolèreront pas que l’on s’oppose à leurs intérêts. En 1904, Théodore Roosevelt expose au Congrès cette interprétation expansionniste de la doctrine de Monroe (« l’Amérique aux Américains »), que l’on appelle le « corollaire de la doctrine de Monroe ».

Ils interviennent en 1901 au Nicaragua, en 1903 en Colombie et séparation de la « République de Panama », en 1905 en République dominicaine, en 1911-1925 à nouveau au Nicaragua et immixtion au Honduras, en 1914 débarquement de « marines » à Vera Cruz au Mexique.

La collaboration des élites 

Suzy Castor emploie l’expression : « vasselage des classes dirigeantes ». Une grande partie de l’élite collabore : les politiciens traditionnels, des membres du secteur commercial, du secteur bureaucratique, et du haut clergé (qui est surtout d’origine française). Cette collaboration a plusieurs aspects : corruption, prête-noms, promesses… Motivée par des intérêts « de classe », essentiellement économiques, elle rappelle aussi celle (contemporaine) d’une partie des élites dans les colonies françaises notamment.

Le gouvernement, tout en gardant une façade « démocratique », est en fait complètement aux ordres.

Sténio Vincent, président de la République d’Haïti de 1930 à 1941 le décrit ainsi : « Un régime hybride, deux Etats sur un même territoire. Un Etat souverain et un Etat vassal… et plus haut, émergeant entre ces deux têtes… une souveraineté féodale extérieure, le Département d’Etat, avec les longs bras tentaculaires de la pieuvre monstrueuse de Wall Street. »

En effet, les Etats-Unis ont un droit de veto sur les lois. La gestion des finances dépend du Conseiller Financier, et les douanes, les dépenses, importations et exportations, gestion des employés publics du Receveur Général. Chaque ministère est assisté par un « expert » américain et le Conseiller Financier a des pouvoirs illimités.

Les intérêts étrangers contrôlent entièrement le commerce d’importation et d’exportation, et le commerce de détail, ainsi que la banque et le financement des dettes extérieures. D’où leur influence directe en politique, faisant et défaisant les gouvernements, finançant des « révolutions » …

Lorsque le président Dartiguenave (1915-1922) essaie de résister, son traitement ainsi que celui des conseillers d’Etat et ministres est suspendu, l’étude du budget est interrompue… Il sera remplacé par Louis Borno, véritable « laquais inconditionnel », « réélu » en 1926 malgré des manifestations et une forte opposition.

Derrière l’image de la « mission civilisatrice » destinée à calmer les milieux progressistes, c’est la politique du « big stick ». Le Département d’Etat contrôle directement les forces armées américaines, puis en 1922, un Haut-Commissaire supervise les marines (près de 2000) et leurs officiers dont 2 généraux. Un corps de gendarmerie indigène (de 3000 hommes) est créé, mais ses officiers et sous-officiers sont américains, et la plupart sont recrutés dans le Sud ségrégationniste des Etats-Unis… Cette gendarmerie indigène, sous contrôle total des EU, est un instrument de domination répressif, et maintient la tradition militaire et de la satrapie. De plus elle absorbe 15 % du maigre budget de l’Etat.

Un véritable pillage financier est mis en place.

La gourde est rattachée au dollar. En 1922 le président aux ordres, Borno, accepte un prêt qui rapporte 11% aux hommes d’affaires américains, et qui est à 90% absorbé pour rembourser dettes. Les 10% restant sont investis dans des travaux publics, mais aucun dans le système productif. Et en contrepartie, toutes les réserves du pays sont gardées par la National City Bank.

Les charges fiscales sont augmentées (nouveaux impôts sur la production de tabac et d’alcool, impôt sur le tabac importé, impôt sur la propriété, impôts municipaux multipliés par 10). La charge fiscale sur les plus pauvres est trois fois plus forte qu’aux EU.

Les intérêts français (dans les communications…) sont remplacés par des intérêts américains qui ont de fait le monopole sur les chemins de fer, les communications téléphoniques, la navigation aérienne, l’exploitation du port de Port-au-Prince, le fret… Dans le domaine commercial, les commerçants français sont peu à peu évincés. Les intérêts du pays sont subordonnés à ceux des grandes firmes (HASCO, Plantation Dauphin…) ou de monopoles américains (National City Bank).

La « modernisation » est réalisée uniquement dans l’intérêt immédiat des forces d’occupation.

La politique mise en place ne manifeste aucun souci du développement haïtien. Par exemple, les petits employés de l’Etat sont payés par lettres de change émises par le trésor, et ceux-ci sont obligés ensuite de les monnayer auprès de commerçants étrangers avec de 90 à 95% de perte !

Dès le début du XXème des entreprises fruitières avaient réussi à s’installer (Américan Dyewood of Boston, la compagnie de M. Fritz Hartmann en 1901 et Mac Donald pour les bananes en 1907). Mais, ce qui était une exception se généralise avec l’occupation, sous prétexte de fournir du travail et d’assurer le développement économique.

Dès 1915, le Département des Affaires Etrangères donne le feu vert pour la culture de la banane par la Tropical Banana, Division of the Atlantic Fruit Co, pour les investisseurs déjà présents à Cuba, Puerto Rico, République dominicaine, Amérique centrale…

Derrière la façade du « Service Technique Agricole », c’est en fait une économie de pillage qui se met en place. La recherche de profits immédiats et la perte de compétences conduisent à un appauvrissement de la production agricole. Le Café (1er à l’exportation) est cultivé de manière extensive, la qualité du coton (2ème) stagne. Le cacao et du bois de campêche disparaissent au profit de la canne à sucre et du sisal.

Les quelques chemins qui sont construits le sont en fonction des besoins de l’occupant.

Sous prétexte de manque de moyens, l’occupant s’oppose à toute amélioration de l’école, de la formation des professeurs, y compris de l’enseignement agricole.

Derrière la « Mission civilisatrice », l’exploitation.

La loi du 6 juin 1924 qui prévoit la vérification des titres de propriété va permettre de fait des expulsions arbitraires, surtout dans les riches plaines du Nord. On assiste à un exode de la paysannerie vers Cuba (220.000 + un tiers à un demi illégalement), et davantage vers la République dominicaine. La plupart de ces exilés reviennent pauvres et anéantis par l’exploitation qu’ils ont subie, résignés à fournir une main-d’œuvre quasi servile pour les capitalistes américains, United Fruit… La misère paysanne s’aggrave.

La corvée, héritage de la colonisation française, abolie à l’indépendance, est restaurée par les Américains. Ils doivent la supprimer en 1919 à la suite d’une révolte paysanne, mais elle subsiste de fait jusqu’en 1929, instaurant une nouvelle « traite des noirs ». La paysannerie « considérée comme un troupeau de bêtes de somme » a payé le plus lourd tribut de l’occupation, et la production agricole d’Haïti a régressé.

 

Mais Haïti est un cas particulier.

 

En effet, l’économie de plantation y est moins rentable que chez ses voisins (Cuba, République dominicaine, Porto-Rico), et la résistance paysanne y est plus forte. L’intérêt d’Haïti pour les Etats-Unis n’est donc pas uniquement économique. Suzy Castor montre que les éléments qui font la singularité d’Haïti ont été des facteurs aggravants de sa mise en tutelle et ont augmenté sa dépendance.

Haïti ostracisée et punie.

Haïti est la première colonie d’Amérique latine à s’affranchir de la colonisation.  Elle est donc ostracisée par les grandes puissances qui établissent autour d’elle un cordon sanitaire. De plus son économie est totalement détruite après 13 ans de guerre d’indépendance, et elle va devoir accepter d’indemniser les colons français.

Elle est aussi la première république noire de l’histoire, qui obtient définitivement son indépendance en 1804. Elle est donc considérée par les Etats-Unis comme un mauvais exemple pour la région, mais aussi pour la population noire encore esclave sur leur sol. Ils ne reconnaissent l’existence de la république d’Haïti qu’en 1862, près de 60 ans après sa naissance et dans le contexte de la guerre de Sécession… et 3 ans avant de remplacer sur leur sol l’esclavage par la ségrégation.

Autre particularité d’Haïti, difficile à accepter pour les Etats-Unis : les racines historiques du nationalisme haïtien entraînent une grande méfiance vis-à-vis des blancs, qui n’ont pas le droit d’y posséder des terres. La Constitution du jeune Etat stipule : « Aucun blanc, quelle que soit sa nationalité, ne mettra le pied sur ce territoire en tant que propriétaire, et ne pourra à l’avenir y acquérir de propriété. » Cette interdiction a déjà été contournée au début du XXème siècle, par des mariages avec des Haïtiennes (1). Mais l’Etat haïtien a réagi rapidement en retirant la citoyenneté aux femmes qui épousent des étrangers.

Aussi dès le début de l’occupation, les Etats Unis s’attachent à faire sauter cet obstacle. De 1915 à 1930, au moins trente-trois mesures législatives sont prises. La 1ère supprime l’article 5 de la Constitution qui interdisait le droit de propriété aux étrangers. Et la nouvelle « Constitution » de 1918 donne officiellement le droit de propriété aux étrangers blancs.

Haïti a une position stratégique par rapport au canal de Panama. (2)

Le « passage du Vent » est la route maritime la plus directe entre le canal de Panama et la façade atlantique des États-Unis. À l’ouest se trouve la province de Guantanamo de Cuba et, à l’est, le Nord-Ouest d’Haïti. Le canal est ouvert officiellement le 15 août 1914. Moins d’un an après, le 28 juillet 1915, les marines débarquent à Haïti.

La résistance armée des « cacos » : Haïti va servir de « laboratoire » pour les EU.

Elle commence dès le début de l’occupation. C’est une guerre du peuple conduite par Charlemagne Péralte, « Chef de l’armée révolutionnaire luttant contre les Américains sur la terre haïtienne », comme autrefois une armée révolutionnaire s’était levée contre les Français. Les méthodes et ressources utilisées par cette armée de paysans haïtiens, les « cacos », sont celles du marronage et de la lutte pour l’indépendance.

Charlemagne Péralte allie « talent révolutionnaire, politique et militaire » et déclenche une « véritable guerre de guérilla ». Il réussit à organiser une armée populaire régulière renforcée par une force d’appui de paysans soldats et qui s’appuie sur une force logistique (ravitaillement, renseignement, propagande) comptant l’essentiel de la population rurale, et les petits commerçants dans certains centres urbains. « Depuis 1791, le peuple avait des armes pour la défense de sa liberté » mais il s’agit d’un armement de fortune (« vieux fusils et revolvers, machettes, bâtons de canne à sucre ou de bambou, épées, silex primitifs, pierres ») auquel s’ajoutent peu à peu les armes prises à l’ennemi.

Il comprend et met en pratique « quelques-unes des lois de la guerre révolutionnaire qui furent plus tard systématisées par des théoriciens comme Mao Tsé-Toung, Che Guevara : mobilité, union étroite avec le peuple, attaque surprise, et retrait stratégique ; pas d’affrontement, embuscades, attaques simulées, camouflages, (etc…)»

Les expéditions punitives visant à désolidariser la population des cacos donnent peu de résultats et ceux-ci deviennent de plus en plus audacieux. L’état de siège est déclaré, des mesures d’exception sont appliquées. Les marines utilisent des dénonciateurs, des espions bien payés, et ont des moyens techniques illimités… Plusieurs tentatives de corruption, de trahison échouent, jusqu’à l’assassinat de Péralte le 1er novembre 1919. Au début, les militaires yankees avaient peu d’expérience de ce genre de guerre. C’est à Haïti qu’ils l’acquirent. Ils s’en servirent ensuite au Nicaragua (contre Sandino), puis au Vietnam…

S’ensuit la « pacification » d’Haïti. La répression est féroce : tous les prisonniers (y compris antérieurs) sont tués, les témoignages dénoncent d’horribles cruautés (assassinats de femmes et d’enfants, bombes lancées sur des villes sans défense, torture), incendie de champs, de bétail, de maisons. Avec 11.000 victimes, cette guerre a été « la plus meurtrière et la plus cruelle de incursions impérialistes en Amérique Centrale et dans les Caraïbes à cette époque ».

De fortes santions sont appliquées : amendes, des mois à des années de prison. Pour l’amiral Knapp en 1921, les règles qui régissent les pays civilisés ne peuvent s’appliquer à Haïti. Sous la présidence Borno, il est même possible d’être condamné à la « prison préventive » pour « délit de presse » quitte à être libéré si l’accusation était fausse. Joseph Jolibois, journaliste au Courrier Haïtien est emprisonné 10 fois de façon préventive (entre 3 jours­ et 7 mois).

 

Néanmoins les nationalistes obtiennent la fin de l’occupation américaine au début des années 1930
 

Les « cacos de salon »

L’écrasement des paysans n’a pas fait disparaître toute opposition à l’occupation américaine. Celle-ci s’exprime dans plusieurs journaux : La Revue Indigène, Stella … A ceux qui n’ont jamais accepté cette domination étrangère, citoyens blessés dans leur patriotisme, politiciens écartés du pouvoir, vont s’ajouter des déçus de la bourgeoisie subissant discrimination raciale et hausse des impôts, mais aussi des jeunes qui reviennent au pays, influencés par les courants nationalistes, socialistes, marxistes, certains enthousiasmés par la révolution russe… Enfin, les crises économiques de 1922 et 1929 et leurs répercussions sur Haïti élargissent le mouvement de rejet dans lequel se distinguent les « radicaux » et les « modérés ».

Des associations politiques se constituent, organisent des comités dans plusieurs villes, mais sans pour autant établir de contact avec les cacos. Georges Sylvain réussit à canaliser ces différents courants autour d’un programme. Un travail d’enquête permet de dénoncer les violations des lois, la politique du Big Stick, ce qui donne matière à en appeler à l’opinion internationale, et suscite aux Etats Unis même un courant d’opposition à la politique du Département d’Etat.

Sur le terrain idéologique, la négation d’une culture haïtienne, et un complexe d’infériorité lié au système colonial sont des freins à l’affirmation de la nation. Pour s’en libérer, des intellectuels essaient de formuler et de mettre en valeur les éléments qui constituent une « nationalité » haïtienne, et une Société d’Histoire et de Géographie est fondée. Mais ce mouvement d’émancipation, comme le mouvement nationaliste pacifique, reste limité à des sphères éloignées du peuple.

La crise politique de 1929

La situation politique devient une impasse totale. Le président Borno, ultra-collaborateur doit bientôt quitter le pouvoir. De plus la Convention de 1916 ainsi que l’Acte Additionnel ont expiré…

Un mouvement de grève, parti des étudiants de l’Ecole Nationale d’Agriculture de Damiens qui s’oppose à la diminution des moyens matériels et au despotisme de l’encadrement, s’étend à d’autres facultés (8.000 étudiants grévistes), est rallié par des membres du personnel d’encadrement, soutenu par la presse nationaliste, par la Ligue des Droits de l’Homme, et commence à gagner le secteur du commerce. Des manifestations sont réprimées brutalement.

Dans des villes du Sud, des manifestations plus politiques unissent étudiants, ouvriers et dockers. Après le bombardement des Cayes par l’aviation, des centaines de paysans et des personnalités rejoignent le mouvement à Marchaterre. 1.300 personnes manifestent en revendiquant : « A bas la misère », « A bas les impôts ». La tension monte et une fusillade fait 22 morts et 51 blessés, suivie par une vague de répression dans les autres régions.

Le président Hoover, dans son message au Congrès lors de sa prise de pouvoir en décembre 1929 condamne cette politique et décide l’envoi d’une commission d’enquête. Celle-ci, présidée par Forbes « constate le mécontentement du peuple « chauffé à blanc » et conclut par la nécessité d’un gouvernement national ».

La victoire des nationalistes aux élections

La participation aux élections législatives est forte et prouve un véritable enthousiasme populaire. Les nationalistes obtiennent 49 sièges sur 51.

Mais les élections présidentielles, à scrutin restreint et qui nécessitent de l’argent pour faire campagne, amènent au pouvoir un « nationaliste sans reproche » Sténio Vincent, soutenu essentiellement par les politiciens traditionnels, les propriétaires fonciers et les notables de la capitale, la classe féodale et des intellectuels carriéristes.

On ne peut en attendre aucun changement social… « L’Oncle Sam n’est donc pas inquiet. »

Les étapes difficiles de l’« haïtianisation »

C’est le statu quo, au nom du réalisme. Les classes dirigeantes, prudentes, s’opposent aux « décrocheurs de lune ». Joseph Jolibois, journaliste qui a déjà connu plusieurs fois la prison, maintenant député de Port-au-Prince dénonce la communauté d’intérêt entre l’impérialisme américain et l’oligarchie haïtienne.

Les élections de janvier 1932 pour le renouvellement de la Chambre des Députés et des mairies de province opposent les nationalistes « évolués » aux « ultra-rouges » (parmi lesquels des groupes d’inspiration marxiste). Cette fois, elles sont sous contrôle, ce qui permet aux 36 candidats officiels d’être élus. Jolibois est arrêté, puis envoyé au pénitencier (où il mourra).

Toutefois le mécontentement populaire est tel que les Etats-Unis doivent lâcher du lest avec deux nouveaux traités le 5 août 1931, puis le 3 septembre 1932, accordant des concessions. Mais Sténio Vincent accepte le maintien de fait de l’occupation militaire… et les libertés sont limitées pour faire taire l’opposition. Une campagne de dénigrement d’Haïti au Département d’Etat, dans la presse, au cinéma, à la radio semble justifier une occupation militaire illimitée, qui satisferait Wall Street…

Franklin Delano Roosevelt élu en 1932 négocie le « Traité du 7 août 1933 » qui accentue l’« haïtianisation », mais maintient la tutelle financière, même après la Conférence panaméricaine de Montevideo (décembre 1933) au cours de laquelle le nouveau président a pourtant condamné « le droit d’intervention » (précédemment proclamé par les Etats-Unis).

1934 voit enfin le départ des marines, que Roosevelt vient en personne annoncer à Haïti. Symboliquement au moment de la descente du drapeau américain, Vincent rappelle la bataille décisive de Vertrières contre les troupes napoléoniennes en 1803. Mais il a dû auparavant accepter qu’Haïti achète la Banque Nationale, en empruntant à Wall Street, et que 4 des 6 membres du conseil d’administration soient nommés par la National City Bank, jusqu’au paiement total de la dette (en 1947).

 

Deuxième indépendance ou néo-colonialisme ?

 

Pour Suzy Castor, l’occupation américaine à Haïti se caractérise par un « vernis modernisant, (mais) pas de développement ».

La paysannerie a payé le plus lourd tribut de l’occupation, sans aucun des « bénéfices » annoncés. L’essentiel des structures agraires archaïques demeurent, aggravées par la dépossession massive des petits et moyens propriétaires, au profit des capitalistes américains.  Les brutales répressions qui ont suivi la guerre des cacos et les révoltes postérieures en ont fait une proie encore plus facile, d’autant qu’elle a été désarmée. L’immense majorité de la population haïtienne est donc encore plus pauvre, et marginalisée de la vie politique.

« Vernis démocratique » et militarisme : de la démocratie représentative aux tontons macoutes.

Les Etats-Unis en se retirant, n’ont pas établi de dictature militaire (comme ils l’ont fait au Nicaragua et en République dominicaine), mais le militarisme reste aussi fort. Les cadres de l’armée (dotée de moyens techniques : avions, radios, marine…) sont formés par des officiers américains selon les règles de l’Académie Navale. « Gardienne de l’ordre », comme auparavant les marines, elle devient arbitre des situations politiques, intervient en 1946 contre la grève des étudiants, contrôle le déroulement des élections, et joue un rôle majeur dans l’arbitrage entre les élites mulâtre et noire.

Les Etats-Unis avaient d’abord misé sur l’élite mulâtre, bourgeoisie marchande essentiellement, notamment pendant l’occupation et après (Dartiguenave, Borno, Vincent, appuyés par les marines racistes, plus tard Elie Lescot de 1943 à 1946). Puis après les mouvements révolutionnaires à caractère social de 1946, ils vont déplacer leur soutien vers l’oligarchie noire parasitaire.

Les constitutions et les lois restent « lettre morte pour 90% de la population ». Le militarisme au profit des élites et des intérêts américains, la caricature de démocratie (fraudes aux élections…), préparent l’arrivée de Duvalier au pouvoir en 1956-57, qui va maintenir le système socio-économique de l’occupation, et établir une dictature sanglante pour une trentaine d’années.

Pour Suzy Castor « les EU n’ont pas atteint leur prétendu objectif : assurer le progrès de la communauté haïtienne ».  Au contraire leur occupation « a retardé la crise des structures archaïques de la société haïtienne qui s’est encore accrue » …

« Dépendance structurelle et structure de la dépendance »

L’ancienne puissance d’occupation garde le contrôle de l’économie haïtienne.

De nouveaux prêts sont consentis (1938, 1941, entre 1949 et 1953), mais tout en accroissant la dette haïtienne, ils n’ont pas d’effet d’entraînement sur l’économie.

Haïti est très dépendante des Etats-Unis pour son commerce extérieur (en 1943 par exemple ceux-ci contrôlent 93% de ses importations et 90% de ses exportations), sa balance des capitaux est très favorable à la puissante dominante, qui contrôle donc sa monnaie et les investissements de son gouvernement.

Haïti n’est en fait qu’un appendice des Etats-Unis, subit les conséquences de ses crises, mais ne bénéficie pas de ses politiques de relance.

Et quand Haïti connaît enfin la « libération financière » vis-à-vis des Etats-Unis en 1947, c’est pour tomber sous un nouveau contrôle financier au travers de la Réserve Fédérale de New York, puis du FMI en 1961.

Pour Suzy Castor, la dépendance d’Haïti vis-à-vis des EU (pendant l’occupation, et après) a été « facteur « d’anti-développement » au bénéfice de la puissance dominante ».

 

Pour conclure

Dans la préface de la 2ème édition haïtienne en 2022, l’historien Pierre Buteau écrit qu’en 1971, au moment de la soutenance de la thèse de Suzy Castor, Haïti sortait d’une « sale guerre », liée au contexte de la guerre froide, pendant laquelle sont morts de nombreux « jeunes engagés dans la lutte sans merci contre le régime des Duvalier, implacablement soutenu par les américains. »

Il ajoute que ce livre est : « incontournable pour qui veut comprendre les mécanismes ayant orienté l’évolution contemporaine » de la communauté haïtienne.

« Nous sommes entrés dans le XXIème siècle quasiment comme nous l’avons été dans le XXème. Au siècle dernier, les Américains nous ont entraînés, selon leurs propres modalités, selon leur propre volonté, dans une modernisation « artificielle » (terme employé par Suzy Castor), et qui, sur ce long temps de plus d’une centaine d’années, a achevé de déconstruire ce pays. Le nouveau type de modernisation (politique, économique et culturel), développé avec la mondialisation, n’est pas tout-à-fait étranger à l’ébranlement actuel. »

L’analyse de Pierre Buteau résonne de manière tragique aujourd’hui. Le livre de l’historienne Suzy Castor qui n’est pas encore paru en France (d’où la longueur de ces notes) permet de mieux comprendre ce qui nous est trop souvent présenté de manière essentiellement factuelle, et parfois uniquement sous ses aspects les plus atroces. Il serait souhaitable que le travail des historiens (et pas seulement) haïtiens ait plus d’écho en France.

Le prochain film-documentaire de Raoul Peck, « Les mains qui tenaient les couteaux », enquête sur l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021. Ce travail en cours devrait, lui aussi, aider à prendre du recul par rapport aux évènements actuels. « J’ai hâte de raconter la véritable histoire de mon pays au-delà des clichés exotiques habituels et des pièges à clics absurdes », a déclaré le réalisateur. « Je veux révéler pour une fois, sans retenue, les histoires centrales et les véritables raisons de la situation tragique d’Haïti ». Espérons que ce documentaire sera rapidement accessible en France (4)

 

NOTES :

(1). Stratégie analogue, à celle que vont subir peu de temps après les Indiens Osage, récemment mise en lumière par Martin Scorcese.

 

(2). Rappel historique :

Les Etats-Unis ont manifesté dès 1881 leur opposition au contrat franco-colombien prévoyant le creusement d’un canal en Colombie. « Notre intérêt commercial est supérieur à celui de tous les autres pays, de même que les relations du canal avec notre pouvoir et notre prospérité en tant que Nation. […] Les États-Unis ont le droit et le devoir d’affirmer et de maintenir leur autorité d’intervention sur n’importe quel canal interocéanique qui traverse l’isthme », avait prévenu le président Rutherford B.Hayes.

Après des années d’un chantier « pharaonique » (le canal de Suez a été ouvert en 1869), et de nombreuses difficultés et revers, puis le « scandale » … le gouvernement français et les actionnaires de la Compagnie nouvelle autorisent en décembre 1901, la vente des actions aux États-Unis, sans se soucier des clauses du contrat passé avec la Colombie.

Le 29 juin 1902, le Congrès ratifie la décision du président Théodore Roosevelt d’acheter des parts à la Compagnie nouvelle. Dès lors, celui-ci n’a de cesse de mener à bien le projet d’un canal entièrement sous contrôle américain : moyens humains, techniques et financiers considérables, « soutien » aux séparatistes panaméens contre la Colombie, qui aboutit à un coup d’Etat et à l’indépendance du Panama. Celui-ci signe moins d’un an après (le 18 novembre 1903) le traité Hay-Bunau-Varilla qui fait de ce nouveau pays un quasi-protectorat des Etats-Unis, et donne à ces deniers le contrôle total de la zone du canal (qui ne sera rétrocédée qu’en 1999). Le chantier soutenu par le président Théodore Roosevelt pendant ses deux mandats, et qui dure cinq ans encore, aboutit à un ouvrage gigantesque, qui aurait en tout (période française et américaine) coûté la vie à 11.000 à 22.000 ouvriers (selon les estimations). Ses écluses sont surdimensionnées pour la flotte marchande de l’époque, manifestant dès le début l’intérêt géopolitique et militaire que revêt ce canal pour les Etats-Unis.

(3). En 1825, la France obtient par la force que les anciens esclaves et leurs descendants dédommagent leurs anciens maîtres esclavagistes et leurs héritiers, en échange de la reconnaissance de l’indépendance. Le montant de l’indemnité, qui s’élève initialement à 150 millions de francs or, est réduit à 90 millions en 1838. Si celui-ci est soldé en 1883, Haïti continue de rembourser les emprunts et intérêts auprès des banques françaises et américaines (qui en prirent le relai) jusqu’en 1952. Le paiement de cette indemnité a entraîné un important retard de développement dans le pays.

(4). https://haiti.loopnews.com/content/le-prochain-film-de-raoul-peck-abordera-lassassinat-de-jovenel-moise

https://variety.com/2024/film/news/raoul-peck-documentary-2021-assassination-haitian-president-1235944763/

 

 

 

 

Pierre Nora : « … la guerre d’Algérie fut une guerre intellectuelle »

Jean-Jacques Marie

Ça ne s’invente pas ! Dans une interview au Nouvel Observateur datée du 13 décembre 2012, Pierre Nora, historien français réputé, membre de l’Académie française, directeur des « Lieux de mémoire », affirme : « Plus qu’une guerre militaire ou politique, la guerre d’Algérie fut une guerre intellectuelle ».

Ceux qui ont vécu cette période seront sans aucun doute étonnés, voire stupéfaits, par cette vision d’une guerre acharnée qui fit des centaines de milliers de morts et, à un niveau certes plus limité, provoqua en France une opposition, surtout dans la jeunesse, réprimée avec une extrême violence par les forces de police. C’est de cette répression que naquit en mai 1968 le slogan « CRS-SS » !

Cette phrase n’est pas seulement stupide : elle reflète la morgue de l’intellectuel petit-bourgeois qui voit et vit les événements à travers les convulsions de son minuscule ego.