Onze thèses classistes sur la révolution et la contre – révolution en Catalogne (1936 -1938). Pour une théorie anarchiste des révolutions, à partir d’une analyse matérialiste des faits historiques.

CONFÉRENCE D’AGUSTÍN GUILLAMÓN, 17 MAI 2024, À L’ATENEO LA IDEA DE MADRID.
Introduction

La lutte des travailleurs pour connaître leur propre histoire n’est pas purement théorique, ni abstraite ou banale, car elle fait partie de leur propre conscience de classe et se définit comme une théorisation des expériences historiques du prolétariat international, et en Espagne, elle doit inexcusablement comprendre, assimiler et s’approprier les expériences du mouvement anarcho-syndicaliste des années 1930.

Si des doctrines, des mythes, des préjugés idéologiques ou des textes sacrés se heurtent à la réalité sociale et historique, ce sont ces fausses illusions et ces illusions qu’il faut modifier, et non l’interprétation de la réalité.

Ces onze thèses théorisent les expériences du prolétariat dans la révolution de 1936 et 1937.

Thèse numéro 1

Du 17 au 19 juillet 1936 a eu lieu un soulèvement militaire contre le gouvernement de la République, promu par l’Église catholique, la majorité de l’armée, les fascistes, la bourgeoisie, les propriétaires terriens et les droitiers. La préparation de ce coup d’État avait été tolérée par le gouvernement républicain, qui avait remporté les élections de février 1936 grâce à la coalition du Front populaire.

Les partis parlementaires démocratiques RÉPUBLICAINS ou monarchistes, de gauche comme de droite, ont pour suivi la politique qui convenait le mieux à la bourgeoisie espagnole, à savoir la préparation d’un coup d’État sanglant.

Le soulèvement militaire échoue dans les principales villes et provoque, en réaction (dans la zone républicaine), un mouvement révolutionnaire, victorieux dans son insurrection armée contre l’armée. Dans cette victoire insurrectionnelle, les Cadres et les Comités de défense de la CNT-FAI, préparés depuis 1931, ont joué un rôle prépondérant en Catalogne. IL NE S’AGIT PAS D’UNE INSURRECTION SPONTANÉE …

Les comités révolutionnaires, que Munis théorise comme des comités de gouvernement, exercent en de nombreux endroits tout le pouvoir au niveau local, mais il n’y a pas de coordination ou de centralisation de ces comités locaux : il y a UN VIDE DE POUVOIR CENTRAL OU D’ÉTAT. Ni l’État républicain ni les gouvernements régionaux autonomes (comme la Generalitat) n’exerçaient le pouvoir central, mais ces comités locaux ne l’exerçaient pas non plus.

On peut parler d’ATOMISATION DU POUVOIR.

Thèse numéro 2

Les comités révolutionnaires : de défense, d’usine, de quartier, de contrôle ouvrier, local, de défense, de ravitaillement, etc. sont l’embryon des organes de pouvoir de la classe ouvrière. Ils ont initié une expropriation méthodique des biens de la bourgeoisie, mis en route la collectivisation industrielle et paysanne, organisé les milices populaires qui ont défini les fronts militaires des débuts, organisé les patrouilles de contrôle qui ont imposé le nouvel « ordre révolutionnaire » par la répression violente de l’Église, des patrons, des fascistes et des anciens syndicalistes et fusiliers de la Libre. Mais ils sont incapables de se coordonner et de créer un pouvoir ouvrier centralisé. Les comités révolutionnaires submergent par leurs initiatives et leurs actions les dirigeants des différentes organisations traditionnelles du mouvement ouvrier, dont la CNT et la FAI. Il y avait une révolution dans les rues et dans les usines, et il y avait des organes de pouvoir potentiels du prolétariat révolutionnaire : LES COMITÉS, qu’aucune organisation ou avant-garde ne savait ou ne voulait COORDONNER, RENFORCER et TRANSFORMER EN ORGANES AUTHENTIQUES DE POUVOIR OUVRIER.

Les comités supérieurs optent pour la collaboration avec l’État bourgeois afin de gagner la guerre contre le fascisme. Le mot d’ordre de García Oliver, le 21 juillet, de « tout faire » n’était rien d’autre qu’une proposition léniniste pour la prise du pouvoir par la bureaucratie cénétiste ; ce que, d’ailleurs, García Oliver lui-même savait rendre inapplicable et absurde, lorsqu’au plénum cénétiste il proposa une fausse alternative entre « dictature anarchiste » ou collaboration antifasciste. Cette fausse option « extrémiste » de García Oliver, l’avertissement craintif d’Abad de Santillán et de Federica Montseny sur le danger de l’isolement et de l’intervention étrangère, et l’option de Durruti d’attendre la prise de Saragosse, décidèrent le plénum à opter pour une collaboration antifasciste « provisoire ». L’alternative révolutionnaire de la destruction de l’État républicain et de la transformation des comités en organes du pouvoir ouvrier et des milices en armée du prolétariat n’a jamais été évoquée.

On ne peut parler d’une situation de double pouvoir entre le Comité central des milices antifascistes (CCMA) et le gouvernement de la Generalitat, car à aucun moment il n’y a eu de pôle de centralisation du pouvoir ouvrier ; mais on peut parler d’une possibilité, qui a échoué dans les premières semaines après le 19 juillet, d’établir une situation de double pouvoir entre ces comités révolutionnaires et le CCMA. Certains comités syndicaux, locaux et de quartier ont exprimé dès le début leur méfiance et leurs craintes à l’égard du CCMA, car ils pressentaient le rôle contre-révolutionnaire qu’il pouvait jouer.

De nombreux protagonistes, ainsi que des historiens, parlent d’une situation de double pouvoir entre la CCMA et le gouvernement de la Generalitat. Cependant, c’est une profonde erreur de croire que la CCMA était autre chose qu’un pacte antifasciste des organisations ouvrières avec les organisations bourgeoises et les institutions de l’État, c’est-à-dire un organisme de collaboration de classe.

Les dirigeants de la CNT se méfiaient des comités révolutionnaires parce qu’ils n’entraient pas dans leurs schémas organisationnels et doctrinaux, et en même temps, en tant que bureaucratie, ils se sentaient dépassés et menacés par leurs réalisations.

Thèse numéro 3

Pendant tout un mois, du 21 juillet au 21 août 1936, les « notables » anarchistes et anarcho-syndicalistes discutèrent du dilemme suivant : supprimer le CCMA, sans entrer dans le gouvernement de la Generalitat, ou le conserver. Il y avait deux modalités de base : la première consistait à créer des commissions techniques dans les différents départements (ou ministères de la Generalitat) comme formule de contrôle, sans participer au gouvernement : c’était l’exemple de la Commission des industries de guerre ou du Conseil de l’économie ; la seconde consistait à le faire à partir des « organes révolutionnaires », en soutenant formellement les pouvoirs légaux, mais en soutenant un pouvoir « révolutionnaire » qui donnerait une véritable position de force aux cénétistes : c’est l’exemple des patrouilles de contrôle et de la commission d’enquête de la CCMA, coordonnée par Manuel Escorza du Service d’information et d’enquête de la CNT-FAI, qui dépendait exclusivement du Comité régional de la CNT et du Comité péninsulaire de la FAI.

La participation de la CNT-FAI à l’appareil d’État repose sur trois institutions fondamentales : la CCMA, le Conseil de l’économie et le Comité des approvisionnements. Le CCMA était un gouvernement de collaboration de classe, constitué par toutes les organisations antifascistes catalanes, qui aida à la reconstruction de l’appareil d’État de la Generalitat et prépara l’entrée des anarchistes dans un gouvernement d’unité antifasciste.

Après neuf semaines et demie, il fut dissous le 1er octobre 1936, suite à l’entrée de trois conseillers anarchistes dans le gouvernement de la Generalitat formé le 26 septembre, sous la présidence de Tarradellas en tant que premier conseiller.

La transformation des comités de défense en comités révolutionnaires de quartier et locaux, qui tendaient à remplacer l’État, en gérant et en assumant toutes ses fonctions, ainsi que le vaste et profond processus d’expropriation spontanée des usines par les syndicats industriels, développèrent l’une des révolutions sociales et économiques les plus profondes de l’histoire.

Mais les Comités supérieurs, organisés en un Comité des Comités élitiste, exécutif et autoritaire qui, par leur collaboration politique dans un gouvernement d’unité antifasciste, soutenait et renforçait le pouvoir de l’État capitaliste, n’ont pas dirigé et coordonné cette révolution du militantisme de la base dans les rues et dans les usines, mais est devenu un parti antifasciste de plus, allié au reste des partis antifascistes, des staliniens, nationalistes et poumistes aux républicains et au gouvernement de la Generalitat, sans autre objectif que la victoire dans la guerre contre le fascisme, même si cela signifiait renoncer à  toute « conquête révolutionnaire » et aux principes mêmes de l’antifascisme.

Cet antagonisme de classe entre le CCMA et les comités révolutionnaires de juillet 1936 conduit à une opposition au sein de l’Organisation CNT-FAI qui, en décembre 1936, oppose le Comité des Comités aux comités de quartier de Barcelone, lorsque ces derniers refusèrent de remettre leurs armes pour les envoyer au front, arguant que ces armes étaient la seule garantie de la révolution en marche, et que si l’on avait besoin d’armes pour le front, là, dans l’arrière-garde barcelonaise, les gardes d’assaut et la garde civile étaient cantonnées et armées. Que les comités révolutionnaires de quartier ne remettraient jamais à l’armée les armes qu’ils avaient gagnées dans les batailles de rue.

Thèse numéro 4

­Sans la destruction de l’État, on ne peut parler de révolution prolétarienne. On peut parler de situation révolutionnaire, de mouvement révolutionnaire, d’insurrection triomphante, de perte « partielle » ou « provisoire » des fonctions de l’État bourgeois, de chaos politique, de perte d’autorité réelle par l’administration républicaine, de VIDE DU POUVOIR CENTRALISÉ et d’atomisation du pouvoir, mais pas de révolution prolétarienne.

La SITUATION révolutionnaire de juillet 1936 n’a jamais posé la question de l’instauration d’un pouvoir ouvrier antagoniste à l’État républicain : il n’y a donc pas eu de révolution prolétarienne, si l’on parle strictosensu. Et, en l’absence de révolution prolétarienne, la situation révolutionnaire a rapidement évolué vers la consolidation de l’État républicain, l’affaiblissement des forces révolutionnaires et le triomphe définitif de la contre-révolution après les journées de mai 1937, avec la mise hors la loi et la persécution politique du POUM en juin 1937, ainsi que la clandestinité des Amis de Durruti, de divers groupes prolétariens et de comités de défense, comme celui qui éditait le journal Alerta, entre octobre et décembre 1937.

La participation de la CNT (mais aussi du POUM et de la FAI) aux institutions bourgeoises, avec l’offre correspondante de postes publics, ainsi qu’un processus massif d’affiliation syndicale, parallèlement à la marche au front des meilleurs militants, des plus expérimentés dans la lutte sociale et de ceux ayant la formation théorique la plus avancée, ont favorisé un processus rapide de bureaucratisation de la CNT.

Au printemps 1937, les militants révolutionnaires se retrouvent isolés dans les assemblées et dans une situation de minorité absolument insurmontable. Les principes fondamentaux de l’anarcho-syndicalisme s’effondrent et cèdent la place à un opportunisme masqué par l’idéologie de l’unité antifasciste (« renoncer à la révolution pour gagner la guerre ») et le pragmatisme d’une collaboration fidèle et loyale avec les partis et le gouvernement de la bourgeoisie républicaine, dans le but exclusif de défendre la démocratie capitaliste et la République bourgeoise. LA BUREAUCRATIE SYNDICALE CÉNÉTISTE A DÉMONTRÉ EN MAI 1937 SON CARACTÈRE CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE. La lutte contre le fascisme a été le prétexte donné pour renoncer à la destruction de l’État républicain bourgeois, défendu par les forces contre-révolutionnaires du PSUC et de l’ERC (Gauche républicaine de Catalogne). La confrontation du prolétariat révolutionnaire avec la bureaucratie cénétiste, qui était déjà dans le camp contre-révolutionnaire, était inévitable.

Thèse numéro 5

[C’est la thèse la plus courte, mais elle est absolument fondamentale].

Face à l’alternative entre le capitalisme ou la révolution anticapitaliste, l’idéologie bourgeoise, dans l’Espagne des années 1930, a toujours proposé de fausses options bourgeoises, qui déniaient au prolétariat la possibilité et l’existence d’une alternative révolutionnaire : En 1931, elle proposait le choix entre la monarchie et la république. En 1934, il a proposé le choix entre la droite et la gauche. En 1936, il a imposé le choix entre le fascisme et l’antifascisme.

L’acceptation par le prolétariat de l’idéologie antifasciste signifiait la défense de la démocratie capitaliste, le renoncement à s’affirmer comme classe révolutionnaire. Le choix bourgeois entre fascisme et antifascisme n’était pas seulement faux, il signifiait aussi la défaite de l’alternative révolutionnaire et anticapitaliste.

Seules quelques minorités à peine influentes, ont osé dénoncer l’antifascisme comme une idéologie bourgeoise et contre-révolutionnaire.

Thèse numéro 6

Les collectivisations ne pouvaient avoir de développement futur que si l’État capitaliste était détruit. En fait, les collectivisations ont fini par servir les besoins impérieux d’une économie de guerre. Les situations ont évolué de façon très variée, rapide et instable, depuis l’expropriation révolutionnaire des usines de la bourgeoisie en juillet 1936 jusqu’à la militarisation de l’industrie et du travail, prédominante en 1938. Il était et il est toujours impossible de séparer la révolution politique de la révolution sociale et économique. Les révolutions, comme l’ont conclu les Amis de Durruti, sont toujours TOTALITAIRES, au double sens du terme : totales et autoritaires. Il n’y a rien de plus autoritaire qu’une révolution : exproprier une usine de ses propriétaires, ou un grand domaine de son propriétaire, ou occuper une caserne, une église ou une grande demeure sera toujours une imposition autoritaire. Et cela ne pourra se faire que lorsque les organes répressifs de la bourgeoisie, armée et police, auront été vaincus par une armée révolutionnaire qui imposera AUTORITAIREMENT la nouvelle légalité révolutionnaire. L’anarcho-syndicalisme et le POUM, par incapacité théorique pour le premier et faiblesse numérique, verbalisme, suivisme et manque d’audace pour le second, n’ont jamais posé la question du pouvoir, qu’ils ont abandonné aux mains des politiciens professionnels de la bourgeoisie républicaine et des socialistes : Azaña, Giral, Prieto, Largo Caballero, Companys, Tarradellas, Negrín . . ., ou qu’ils ont partagé avec eux, lorsque leur participation était nécessaire pour fermer la voie à une alternative révolutionnaire. Dans le domaine économique, le mythe historiographique englobé dans le concept générique de « COLLECTIVISATION » a connu (en Catalogne) quatre étapes : 1. – La saisie ouvrière (juillet-septembre 1936). 2. – L’adaptation des saisies au Décret de Collectivisations (octobre à décembre 1936) .3. – La lutte de la Generalitat pour diriger l’économie et contrôler les collectivisations, face à la tentative de socialisation de l’économie, promue par le secteur radical du militantisme cénétiste (janvier à mai 1937). L’interventionnisme progressif et la centralisation étatique (du gouvernement central) imposent une économie de guerre et la MILITARISATION du travail (de juin 1937 à janvier 1939). Les comités révolutionnaires deviennent rapidement des comités antifascistes, des comités syndicaux de gestion dans les entreprises, ou entrent en hibernation prolongée (comme les comités confédéraux de défense) ou sont transformés en organismes d’État. L’ambiguïté et l’ambivalence des patrouilles de contrôle, des collectivisations, des milices, des comités de défense, bref de la « Révolution du 19 juillet », est la conséquence directe de l’ambiguïté et de l’ambivalence même des organisations d’extrême gauche du Front populaire (CNT et POUM). Ambiguïté car le CCMA est le fruit de la victoire insurrectionnelle PROLÉTARIENNE du 19 juillet, mais aussi de l’échec politique du 21 juillet, LORSQUE LA COLLABORATION DE CLASSE EST ACCEPTÉE.

Thèse numéro 7

Mai 37 fut la défaite armée du prolétariat révolutionnaire le plus avancé dont la contre-révolution avait besoin pour passer à la contre-offensive. Les causes du mois de mai résident dans l’augmentation du coût de la vie, la pénurie de subsistance, la résistance à la dissolution des patrouilles de contrôle et à la militarisation des milices, et la lutte constante des travailleurs des entreprises collectivisées pour conserver le contrôle de la production face à l’interventionnisme croissant de la Generalitat, encouragé par l’application des décrets de s’Agaró. Ce n’est pas pour rien que les journées de mai ont commencé dans une entreprise collectivisée, la Telefónica, en raison de l’opposition armée des travailleurs cénétistes de base à son occupation par les forces répressives de la Generalitat.

L’extension rapide de la lutte à toute la ville de Barcelone est l’œuvre des comités de défense et des comités de quartier, reliés par téléphone, qui agissent en marge des comités supérieurs de la CNT, en les débordant.

D’un côté de la barricade se trouvent les forces de l’ordre, les staliniens du PSUC, de l’ERC, de l’Estat Català (« État catalan ») et les milices catalanistes pyrénéennes, tous théoriquement au service du gouvernement de la Generalitat. De l’autre côté de la barricade se trouvent les ouvriers cénétistes et le POUM. Seuls les anarchistes de l’« Agrupación de Los Amigos de Durruti » et les trotskistes de la Section bolchevik-léniniste tentent de donner des objectifs révolutionnaires à la lutte sur les barricades.

Mais le militantisme de la CNT n’a pas pu et n’a pas su agir contre les slogans collabos lancés par les dirigeants et les comités supérieurs de la CNT. Les postes de radio qui transmettaient les discours conciliants de García Oliveret de Federica Montseny ont même été la cible de tirs, mais leurs slogans ont fini par être suivis. Les Amis de Durruti qualifient l’activité de ces dirigeants et des comités supérieurs d’« énorme trahison ».

Après mai 1937, les tentatives d’expulsion des Amis de Durruti par les comités supérieurs de la CNT bureaucratisée échouent, car elles ne sont ratifiées par aucune assemblée syndicale. Cependant, il n’y avait pas de scission capable de clarifier les positions conflictuelles et irréconciliables au sein de la CNT.

Thèse numéro 8

L’institutionnalisation de la CNT a eu des conséquences importantes et inévitables sur la nature même de l’organisation et de l’idéologie de la CNT.

L’entrée des militants les plus éminents dans les différents niveaux de l’administration de l’État, des conseils municipaux aux ministères du gouvernement de la République, en passant par les départements de la Generalitat ou de nouvelles institutions « révolutionnaires », plus ou moins autonomes, comme le CCMA, le CC de Abastos et le Conseil de l’Économie, a créé de nouvelles fonctions et de nouveaux besoins, qui devaient être couverts par un nombre limité de militants capables d’assumer de telles fonctions de responsabilité.

La nomination de ces militants à des postes de responsabilité, ainsi que leurs conseils et leur contrôle, étaient assurés par des comités supérieurs, qui généraient à leur tour d’autres postes de responsabilité internes à l’Organisation.

Les comités supérieurs étaient composés du CR, de la Fédération locale des syndicats, du PC, du CR de la FAI, de la Fédération locale du GGAA de Barcelone, du FIJL, de la Jeunesse libertaire de Catalogne, des conseillers et conseillères, ainsi que du CN et des ministres quand ils le pouvaient, et occasionnellement des délégués des colonnes confédérales, et de certaines personnalités prestigieuses.

Les fonctions de direction et de pouvoir exercées par ces comités supérieurs, composés d’une minorité très restreinte d’éléments capables de les exercer, ont créé une série d’intérêts, de méthodes et d’objectifs différents de ceux de la base militante confédérale. D’où, d’une part, une démobilisation et un désenchantement généralisés des adhérents et des militants de base, confrontés à la faim et à la répression, absolument impuissants de la part des comités supérieurs. D’où l’émergence d’une opposition révolutionnaire, incarnée notamment par les Amis de Durruti, la Jeunesse libertaire de Catalogne, quelques groupes anarchistes de la Fédération locale du GGAA de Barcelone, et surtout par les comités de quartier et de défense des quartiers de Barcelone.

Le caractère exceptionnel de la situation historique, ainsi que l’urgence des décisions à prendre, ont empêché un fonctionnement horizontal et en assemblée de la CNT catalane. Le Comité des Comités dirige l’Organisation du 23 juillet 1936 à juin 1937. La Commission politique consultative (CAP) de juin 1937 à mars 1938. Entre-temps, en juillet 1937, la FAI a été transformée en un parti antifasciste comme les autres, capable de fournir et de former les bureaucrates nécessaires pour assumer des postes de responsabilité et de commandement. Enfin, dans un contexte de dissolution et d’effondrement des fronts, l’élite et le Comité exécutif auto-élu du Mouvement libertaire de Catalogne dirigent de manière dictatoriale et hiérarchique l’Organisation d’avril à octobre 1938, sans autre horizon que la militarisation du travail et de la société, ainsi que de l’Organisation elle-même.

L’institutionnalisation de la CNT et l’adoption de l’idéologie de l’unité antifasciste ont transformé les comités supérieurs en pires ennemis de l’opposition révolutionnaire (minoritaire) de la CNT, qui a failli provoquer une scission, laquelle n’a finalement pas eu lieu en raison de l’élimination physique, de l’emprisonnement ou de la clandestinité auxquels cette opposition a été soumise par la répression étatique et stalinienne. Répression qui avait un caractère SÉLECTIF, puis qu’elle était dirigée contre la minorité révolutionnaire, tout en essayant d’assurer l’intégration des comités supérieurs dans l’appareil d’État républicain.

Il ne faut pas parler d’une TRAHISON DES COMITÉS SUPÉRIEURS, ce qui n’explique rien, mais d’un affrontement de CLASSE entre des comités supérieurs qui étaient l’ÉTAT, et une minorité révolutionnaire réprimée et persécutée. Ce n’était pas une trahison, c’était une lutte de classe entre dirigeants et dirigés, entre gouvernants ou prétendants gouvernants et gouvernés, entre bureaucrates et travailleurs.

Thèse numéro 9

La militarisation des milices antifascistes, ainsi que le décret de collectivisation et la dissolution des comités locaux ont marqué le début et le déroulement de la contre-révolution bourgeoise et de sa reconquête de l’appareil d’État, qui n’avait pas été détruit.

La militarisation des milices, au front, ne signifiait pas seulement la perte de la direction ouvrière de la guerre et la perte de tout objectif révolutionnaire, mais entraînait aussi la militarisation de l’arrière, c’est-à-dire de l’ordre public.

Et cette militarisation de l’arrière a transformé tous les rapports de force sociaux et politiques, car la violence et le pouvoir ne font qu’un. La militarisation de l’ordre public implique également un processus de démobilisation sociale, politique et révolutionnaire croissante des travailleurs. Dans l’opposition à la militarisation des milices populaires (décrétée en octobre 1936), se distingue le quatrième groupe Gelsa de la Colonne Durruti qui, après avoir surmonté une tentative d’affrontement armé avec d’autres forces de la Colonne, partisanes de la militarisation, décide d’abandonner le front (en février 1937) et de retourner à Barcelone, en emportant ses armes. Ces 800 miliciens, avec d’autres militants cénétistes radicaux, engagés dans la lutte existante pour la socialisation dans les entreprises, fondèrent en mars 1937 l’Agrupación de Los Amigos de Durruti, qui atteignit quatre à cinq mille adhérents et constitua, en Catalogne, une alternative révolutionnaire aux comités supérieurs (collaborationnistes) de la CNT-FAI.

De la violence révolutionnaire des comités, contre la bourgeoisie, les prêtres et les fascistes, on est passé à la violence répressive des forces bourgeoises de l’ordre capitaliste contre les minorités révolutionnaires. Cette répression de l’opposition révolutionnaire (et des autres minorités révolutionnaires) était parallèle et homologue à l’intégration des comités supérieurs dans l’appareil d’État (qu’ils soient au gouvernement ou non). Il ne s’agissait pas d’une trahison de la base par les dirigeants, mais des deux volets nécessaires d’un même processus contre-révolutionnaire SÉLECTIF : persécution des révolutionnaires et institutionnalisation des comités supérieurs.

L’ordre public antifasciste était fondé sur l’unité antifasciste de toutes les organisations dans le seul but de gagner la guerre. Cette victoire militaire a impliqué et approfondi la militarisation des milices, des forces de l’ordre, du travail, des relations sociales et de la politique. La guerre a dévoré la révolution.

Thèse numéro 10

La résistance au désarmement des comités de quartier en décembre 1936 a conduit à leur hibernation par la Fédération locale des syndicats ; mais lorsque, le 4 mars 1937, un décret unifie les troupes d’assaut et les gardes civils sous le commandement du gouvernement de la Generalitat, les syndicats répondent à cette menace en revenant financer, armer et réactiver les comités de défense de quartier. L’offensive des staliniens, des républicains, des nationalistes catalans et de la Generalitat s’était solidifiée et semblait ne pouvoir être stoppée. La faim populaire avait exprimé son mécontentement lors des manifestations de femmes du 14 avril sur différents marchés de Barcelone. Du 12 au 24 avril 1937, la Fédération locale des groupes anarchistes, la JJLL (Fédération ibérique des jeunesses libertaires) et les comités de défense de quartier se préparent à une insurrection capable d’affronter l’avancée progressive et répressive de la contre-révolution. À la mi-avril, Herrera et Escorza négocient avec Companys un nouveau gouvernement et une sortie de la crise gouvernementale. Les premières inculpations pour « cimetières clandestins » sont ouvertes, accusant et emprisonnant les membres des comités des journées révolutionnaires de juillet.

Le 27 avril 1937, les autorités de Bellver, soutenues par le gouvernement de la Generalitat et enhardies par l’invasion croissante des carabiniers en Cerdagne, organisent une embuscade pour assassiner Antonio Martín, déclenchant une offensive répressive contre les anarchistes de cette région. Les comités supérieurs estiment qu’il suffit de « montrer les dents » au PSUC, à l’ERC et à la Generalitat pour qu’ils arrêtent leur offensive répressive. Les comités de défense des quartiers de Barcelone débordent les comités supérieurs et déclenchent, le 3 mai, une insurrection révolutionnaire qui échappe à leur contrôle.

À partir de juin 1937, date de la dissolution des patrouilles de contrôle, les différentes localités et quartiers sont reconquis par les forces d’assaut et la Garde civile, qui exercent une répression brutale contre les cénétistes et surtout contre les ex-patrouilleurs et les militants les plus en vue. Dans de nombreux endroits, l’organisation cénétiste disparaît, comme en Cerdagne et dans les Terres de l’Èbre.

Cette répression de l’anarcho-syndicalisme s’est accompagnée d’une attitude passive des comités supérieurs, qui ont opté pour une défense individuelle et juridique des prisonniers, au lieu d’une défense collective et politique. Les milliers de prisonniers anarcho-syndicalistes exigent un engagement et une solidarité accrus de la part des comités supérieurs, qui ne parviennent qu’à obtenir de la CR de la CNT et de la CR de la FAI qu’elles acceptent d’éditer une presse clandestine qui fait campagne en faveur des prisonniers.

Le 9 juin 1937, Campos et Xena entament une discussion filandreuse sur le maintien ou non du « Comité des Comités », créé le 23 juillet 1936 comme instrument directif et centralisateur de la CNT-FAI, capable de prendre des décisions urgentes et importantes sans consulter la base militante.

Quelques jours plus tard, le 14 juin, la Commission politique consultative (CAP) est formellement constituée, ce qui n’est rien d’autre qu’une résurrection et une mise à jour du Comité des Comités qui avait vu le jour en juillet 1936. Les motivations sont identiques, la nécessité d’un organe exécutif pour prendre rapidement les décisions les plus importantes et les plus urgentes. Mais une nouvelle raison s’y ajoute : les comités de défense ne doivent PAS prendre le dessus sur les comités supérieurs, comme cela s’était produit en mai. Afin d’approvisionner, de contrôler et d’empêcher un nouveau débordement des comités de défense, le Comité de liaison, subordonné à la CAP, est mis en place.

Thèse numéro 11 (thèse ultime)

En juillet 1936, la question essentielle n’est pas celle de la prise du pouvoir (par une minorité de dirigeants anarchistes), mais celle de la coordination, de l’avancée et de l’approfondissement de la destruction de l’État par les comités. Les comités révolutionnaires de quartier (et certains comités locaux) n’ont pas fait ou manqué de faire la révolution : ils ont été la révolution sociale.

Alors que les comités supérieurs faisaient de la CNT une organisation antifasciste comme les autres, vouée au rétablissement et au renforcement de l’appareil d’État républicain, les comités révolutionnaires se chargeaient de détruire l’État et de le remplacer dans toutes ses fonctions.

Le rôle de la CNT, en tant que syndicat, aurait peut-être dû être réduit temporairement à la gestion de l’économie, mais en se subordonnant et en se dissolvant dans la nouvelle organisation issue des comités de quartier, locaux, d’usine, de ravitaillement, de défense et autres. L’incorporation massive des travailleurs, dont beaucoup étaient jusqu’alors absents du monde prolétarien organisé, a introduit une nouvelle réalité. Et la réalité que la révolution a créée est différente de celle qui existait avant le 19 juillet. Les anciennes organisations et les anciens partis politiques étaient, dans la pratique, en dehors de la nouvelle réalité sociale qui avait été établie. L’organisme révolutionnaire des comités révolutionnaires, généralisé à tous les niveaux, aurait dû représenter l’ensemble du prolétariat révolutionnaire, sans les divisions absurdes des acronymes, qui avaient un sens avant l’insurrection de juillet, mais pas après.

La CNT-FAI aurait dû être le ferment du nouvel organisme révolutionnaire, coordinateur des comités, disparaissant dans le processus même de la fermentation révolutionnaire (en même temps que les autres organisations et partis étaient dissous).

Après l’insurrection victorieuse des travailleurs et la défaite de l’armée, et avec le cantonnement des forces de l’ordre, la destruction de l’État a cessé d’être une utopie futuriste abstraite.

La destruction de l’État par les comités révolutionnaires était une tâche très concrète et réelle, dans laquelle ces comités reprenaient toutes les tâches et fonctions que l’État exerçait avant juillet 1936.

Les Amis de Durruti en conclurent qu’il manquait une avant-garde (et non un substitut) prête à défendre cette autonomie prolétarienne, capable de coordonner, d’étendre et de renforcer ces comités révolutionnaires : Les Amis de Durruti l’appelèrent Junte révolutionnaire, mais ils ne savaient pas comment et ne pouvaient pas la mettre en pratique, bien que dans l’affiche qu’ils distribuèrent fin avril 1937 à Barcelone, ils proposaient résolument le remplacement de la Generalitat par cette Junte révolutionnaire .

Ces onze thèses se basent sur les livres suivants d’Agustín Guillamón : 

Los Comités de Defensa de la CNT en Barcelona. Descontrol, 5e édition, mars 2018, traduit en anglais, italien et français (Coquelicot, 2014).

– Los amigos de Durruti : historia y antología de textos. Descontrol, Barcelona, 2e édition, 2021

Durruti sin mitos ni laberinto y otras estampas. Fundación Aurora Intermitente y Sueños de Sabotaje, Madrid, 2022.

– CNT Vs AIT 1936-1939. Los comités superiores cenetistas contra la oposición revolucionaria interna e internacional. Descontrol, Barcelona, 2022.

Barcelone mai 1937. Syllepse, Paris, 2023.

 

Onze thèses classistes sur la révolution et la contre-révolution en Catalogne (1936-1938). Pour une théorie anarchiste des révolutions, à partir d’une analyse matérialiste des faits historiques.

Conférence d’Agustín Guillamón, 17 mai 2024, à l’Ateneo La Idea de Madrid.
Introduction

La lutte des travailleurs pour connaître leur propre histoire n’est pas purement théorique, ni abstraite ou banale, car elle fait partie de leur propre conscience de classe et se définit comme une théorisation des expériences historiques du prolétariat international, et en Espagne, elle doit inexcusablement comprendre, assimiler et s’approprier les expériences du mouvement anarcho-syndicaliste des années 1930.

Si des doctrines, des mythes, des préjugés idéologiques ou des textes sacrés se heurtent à la réalité sociale et historique, ce sont ces fausses illusions et ces illusions qu’il faut modifier, et non l’interprétation de la réalité.

Ces onze thèses théorisent les expériences du prolétariat dans la révolution de 1936 et 1937.

Thèse numéro 1

Du 17 au 19 juillet 1936 a eu lieu un soulèvement militaire contre le gouvernement de la République, promu par l’Église catholique, la majorité de l’armée, les fascistes, la bourgeoisie, les propriétaires terriens et les droitiers. La préparation de ce coup d’État avait été tolérée par le gouvernement républicain, qui avait remporté les élections de février 1936 grâce à la coalition du Front populaire.

Les partis parlementaires démocratiques RÉPUBLICAINS ou monarchistes, de gauche comme de droite, ont poursuivi la politique qui convenait le mieux à la bourgeoisie espagnole, à savoir la préparation d’un coup d’État sanglant.

Le soulèvement militaire échoue dans les principales villes et provoque, en réaction (dans la zone républicaine), un mouvement révolutionnaire, victorieux dans son insurrection armée contre l’armée. Dans cette victoire insurrectionnelle, les Cadres et les Comités de défense de la CNT-FAI, préparés depuis 1931, ont joué un rôle prépondérant en Catalogne. IL NE S’AGIT PAS D’UNE INSURRECTION SPONTANÉE…

Les comités révolutionnaires, que Munis théorise comme des comités de gouvernement, exercent en de nombreux endroits tout le pouvoir au niveau local, mais il n’y a pas de coordination ou de centralisation de ces comités locaux : il y a UN VIDE DE POUVOIR CENTRAL OU D’ÉTAT. Ni l’État républicain ni les gouvernements régionaux autonomes (comme la Generalitat) n’exerçaient le pouvoir central, mais ces comités locaux ne l’exerçaient pas non plus.

On peut parler d’ATOMISATION DU POUVOIR.

Thèse numéro 2

Les comités révolutionnaires : de défense, d’usine, de quartier, de contrôle ouvrier, local, de défense, de ravitaillement, etc. sont l’embryon des organes de pouvoir de la classe ouvrière. Ils ont initié une expropriation méthodique des biens de la bourgeoisie, mis en route la collectivisation industrielle et paysanne, organisé les milices populaires qui ont défini les fronts militaires des débuts, organisé les patrouilles de contrôle qui ont imposé le nouvel «ordre révolutionnaire» par la répression violente de l’Église, des patrons, des fascistes et des anciens syndicalistes et fusiliers de la Libre. Mais ils sont incapables de se coordonner et de créer un pouvoir ouvrier centralisé. Les comités révolutionnaires submergent par leurs initiatives et leurs actions les dirigeants des différentes organisations traditionnelles du mouvement ouvrier, dont la CNT et la FAI. Il y avait une révolution dans les rues et dans les usines, et il y avait des organes de pouvoir potentiels du prolétariat révolutionnaire : LES COMITÉS, qu’aucune organisation ou avant-garde ne savait ou ne voulait COORDONNER, RENFORCER et TRANSFORMER EN ORGANES AUTHENTIQUES DE POUVOIR OUVRIER.

Les comités supérieurs optent pour la collaboration avec l’État bourgeois afin de gagner la guerre contre le fascisme. Le mot d’ordre de García Oliver, le 21 juillet, de «tout faire» n’était rien d’autre qu’une proposition léniniste pour la prise du pouvoir par la bureaucratie cénétiste ; ce que, d’ailleurs, García Oliver lui-même savait rendre inapplicable et absurde, lorsqu’au plénum cénétiste il proposa une fausse alternative entre «dictature anarchiste» ou collaboration antifasciste. Cette fausse option «extrémiste» de García Oliver, l’avertissement craintif d’Abad de Santillán et de Federica Montseny sur le danger de l’isolement et de l’intervention étrangère, et l’option de Durruti d’attendre la prise de Saragosse, décidèrent le plénum à opter pour une collaboration antifasciste «provisoire». L’alternative révolutionnaire de la destruction de l’État républicain et de la transformation des comités en organes du pouvoir ouvrier et des milices en armée du prolétariat n’a jamais été évoquée.

On ne peut parler d’une situation de double pouvoir entre le Comité central des milices antifascistes (CCMA) et le gouvernement de la Generalitat, à aucun moment, car à aucun moment il n’y a eu de pôle de centralisation du pouvoir ouvrier ; mais on peut parler d’une possibilité, qui a échoué dans les premières semaines après le 19 juillet, d’établir une situation de double pouvoir entre ces comités révolutionnaires et le CCMA. Certains comités syndicaux, locaux et de quartier ont exprimé dès le début leur méfiance et leurs craintes à l’égard du CCMA, car ils pressentaient le rôle contre-révolutionnaire qu’il pouvait jouer.

De nombreux protagonistes, ainsi que des historiens, parlent d’une situation de double pouvoir entre la CCMA et le gouvernement de la Generalitat. Cependant, c’est une profonde erreur de croire que la CCMA était autre chose qu’un pacte antifasciste des organisations ouvrières avec les organisations bourgeoises et les institutions de l’État, c’est-à-dire un organisme de collaboration de classe,

Les dirigeants de la CNT se méfiaient des comités révolutionnaires parce qu’ils n’entraient pas dans leurs schémas organisationnels et doctrinaux, et en même temps, en tant que bureaucratie, ils se sentaient dépassés et menacés par leurs réalisations.

Thèse numéro 3

Pendant tout un mois, du 21 juillet au 21 août 1936, les «notables» anarchistes et anarcho-syndicalistes discutèrent du dilemme suivant : supprimer le CCMA, sans entrer dans le gouvernement de la Generalitat, ou le conserver. Il y avait deux modalités de base : la première consistait à créer des commissions techniques dans les différents départements (ou ministères de la Generalitat) comme formule de contrôle, sans participer au gouvernement : c’était l’exemple de la Commission des industries de guerre ou du Conseil de l’économie ; la seconde consistait à le faire à partir des «organes révolutionnaires», en soutenant formellement les pouvoirs légaux, mais en soutenant un pouvoir «révolutionnaire» qui donnerait une véritable position de force aux cénétistes :c’est l’exemple des patrouilles de contrôle et de la commission d’enquête de la CCMA, coordonnée par Manuel Escorza du Service d’information et d’enquête de la CNT-FAI, qui dépendait exclusivement du Comité régional de la CNT et du Comité péninsulaire de la FAI.

La participation de la CNT-FAI à l’appareil d’État repose sur trois institutions fondamentales : la CCMA, le Conseil de l’économie et le Comité des approvisionnements. Le CCMA était un gouvernement de collaboration de classe, constitué par toutes les organisations antifascistes catalanes, qui aida à la reconstruction de l’appareil d’État de la Generalitat et prépara l’entrée des anarchistes dans un gouvernement d’unité antifasciste.

Après neuf semaines et demie, il fut dissous le 1er octobre 1936, suite à l’entrée de trois conseillers anarchistes dans le gouvernement de la Generalitat formé le 26 septembre, sous la présidence de Tarradellas en tant que premier conseiller.

La transformation des comités de défense en comités révolutionnaires de quartier et locaux, qui tendaient à remplacer l’État, en gérant et en assumant toutes ses fonctions, ainsi que le vaste et profond processus d’expropriation spontanée des usines par les syndicats industriels, développèrent l’une des révolutions sociales et économiques les plus profondes de l’histoire.

Mais les Comités supérieurs, organisés en un Comité des Comités élitiste, exécutif et autoritaire qui, par leur collaboration politique dans un gouvernement d’unité antifasciste, soutenait et renforçait le pouvoir de l’État capitaliste, n’ont pas dirigé et coordonné cette révolution du militantisme de la base dans les rues et dans les usines, mais est devenu un parti antifasciste de plus, allié au reste des partis antifascistes, des staliniens, nationalistes et poumistes aux républicains et au gouvernement de la Generalitat, sans autre objectif que la victoire dans la guerre contre le fascisme, même si cela signifiait renoncer à toute «conquête révolutionnaire» et aux principes mêmes de l’antifascisme.

Il y a donc une véritable divergence et séparation entre le Comité des Comités et la révolution sociale et économique menée dans la rue par les comités révolutionnaires et les syndicats.

Cet antagonisme de classe entre le CCMA et les comités révolutionnaires de juillet 1936 conduit à une opposition au sein de l’Organisation CNT-FAI qui, en décembre 1936, oppose le Comité des Comités aux comités de quartier de Barcelone, lorsque ces derniers refusèrent de remettre leurs armes pour les envoyer au front, arguant que ces armes étaient la seule garantie de la révolution en marche, et que si l’on avait besoin d’armes pour le front, là, dans l’arrière-garde barcelonaise, les gardes d’assaut et la garde civile étaient cantonnées et armées. Que les comités révolutionnaires de quartier ne remettraient jamais à l’armée les armes qu’ils avaient gagnées dans les batailles de rue.

Thèse numéro 4

Sans la destruction de l’État, on ne peut parler de révolution prolétarienne. On peut parler de situation révolutionnaire, de mouvement révolutionnaire, d’insurrection triomphante, de perte «partielle» ou «provisoire» des fonctions de l’État bourgeois, de chaos politique, de perte d’autorité réelle par l’administration républicaine, de VIDE DU POUVOIR CENTRALISÉ et d’atomisation du pouvoir, mais pas de révolution prolétarienne.

La SITUATION révolutionnaire de juillet 1936 n’a jamais posé la question de l’instauration d’un pouvoir ouvrier antagoniste à l’État républicain : il n’y a donc pas eu de révolution prolétarienne, si l’on parle stricto sensu. Et, en l’absence de révolution prolétarienne, la situation révolutionnaire a rapidement évolué vers la consolidation de l’État républicain, l’affaiblissement des forces révolutionnaires et le triomphe définitif de la contre-révolution après les journées de mai 1937, avec la mise hors la loi et la persécution politique du POUM en juin 1937, ainsi que la clandestinité des Amis de Durruti, de divers groupes prolétariens et de comités de défense, comme celui qui éditait le journal Alerta, entre octobre et décembre 1937.

La participation de la CNT (mais aussi du POUM et de la FAI) aux institutions bourgeoises, avec l’offre correspondante de postes publics, ainsi qu’un processus massif d’affiliation syndicale, parallèlement à la marche au front des meilleurs militants, des plus expérimentés dans la lutte sociale et de ceux ayant la formation théorique la plus avancée, ont favorisé un processus rapide de bureaucratisation de la CNT.

Au printemps 1937, les militants révolutionnaires se retrouvent isolés dans les assemblées et dans une situation de minorité absolument insurmontable. Les principes fondamentaux de l’anarcho-syndicalisme s’effondrent et cèdent la place à un opportunisme masqué par l’idéologie de l’unité antifasciste («renoncer à la révolution pour gagner la guerre») et le pragmatisme d’une collaboration fidèle et loyale avec les partis et le gouvernement de la bourgeoisie républicaine, dans le but exclusif de défendre la démocratie capitaliste et la République bourgeoise. LA BUREAUCRATIE SYNDICALE CÉNÉTISTE A DÉMONTRÉ EN MAI 1937 SON CARACTÈRE CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE. La lutte contre le fascisme a été le prétexte donné pour renoncer à la destruction de l’État républicain bourgeois, défendu par les forces contre-révolutionnaires du PSUC et de l’ERC (Gauche républicaine de Catalogne). La confrontation du prolétariat révolutionnaire avec la bureaucratie cénétiste, qui était déjà dans le camp contre-révolutionnaire, était inévitable.

Thèse numéro 5

[C’est la thèse la plus courte, mais elle est absolument fondamentale].

Face à l’alternative entre le capitalisme ou la révolution anticapitaliste, l’idéologie bourgeoise, dans l’Espagne des années 1930, a toujours proposé de fausses options bourgeoises, qui déniaient au prolétariat la possibilité et l’existence d’une alternative révolutionnaire : En 1931, elle proposait le choix entre la monarchie et la république. En 1931, il a proposé le choix entre la monarchie et la république. En 1934, il a proposé le choix entre la droite et la gauche. En 1936, il a imposé le choix entre le fascisme et l’antifascisme.

L’acceptation par le prolétariat de l’idéologie antifasciste signifiait la défense de la démocratie capitaliste, le renoncement à s’affirmer comme classe révolutionnaire.

Le choix bourgeois entre fascisme et antifascisme n’était pas seulement faux, il signifiait aussi la défaite de l’alternative révolutionnaire et anticapitaliste.

Seules quelques minorités, à peine influentes, ont osé dénoncer l’antifascisme comme une idéologie bourgeoise et contre-révolutionnaire.

Thèse numéro 6

Les collectivisations ne pouvaient avoir de développement futur que si l’État capitaliste était détruit. En fait, les collectivisations ont fini par servir les besoins impérieux d’une économie de guerre. Les situations ont évolué de façon très variée, rapide et instable, depuis l’expropriation révolutionnaire des usines de la bourgeoisie en juillet 1936 jusqu’à la militarisation de l’industrie et du travail, prédominante en 1938.Il était et il est toujours impossible de séparer la révolution politique de la révolution sociale et économique. Les révolutions, comme l’ont conclu les Amis de Durruti, sont toujours TOTALITAIRES, au double sens du terme : totales et autoritaires. Il n’y a rien de plus autoritaire qu’une révolution : exproprier une usine de ses propriétaires, ou un grand domaine de son propriétaire, ou occuper une caserne, une église ou une grande demeure sera toujours une imposition autoritaire. Et cela ne pourra se faire que lorsque les organes répressifs de la bourgeoisie, armée et police, auront été vaincus par une armée révolutionnaire qui imposera AUTORITAIREMENT la nouvelle légalité révolutionnaire. L’anarcho-syndicalisme et le POUM, par incapacité théorique pour le premier et faiblesse numérique, verbalisme, suivisme et manque d’audace pour le second, n’ont jamais posé la question du pouvoir, qu’ils ont abandonné aux mains des politiciens professionnels de la bourgeoisie républicaine et des socialistes : Azaña, Giral, Prieto, Largo Caballero, Companys, Tarradellas, Negrín…, ou qu’ils ont partagé avec eux, lorsque leur participation était nécessaire pour fermer la voie à une alternative révolutionnaire.

Dans le domaine économique, le mythe historiographique englobé dans le concept générique de «COLLECTIVISATION» a connu (en Catalogne) quatre étapes :

  1. – La saisie ouvrière (juillet-septembre 1936).
  2. – L’adaptation des saisies au Décret de Collectivisations (octobre à décembre 1936).
  3. – La lutte de la Generalitat pour diriger l’économie et contrôler les collectivisations, face à la tentative de socialisation de l’économie, promue par le secteur radical du militantisme cénétiste (janvier à mai 1937).

L’interventionnisme progressif et la centralisation étatique (du gouvernement central) imposent une économie de guerre et la MILITARISATION du travail (de juin 1937 à janvier 1939).

Les comités révolutionnaires deviennent rapidement des comités antifascistes, des comités syndicaux de gestion dans les entreprises, ou entrent en hibernation prolongée (comme les comités confédéraux de défense) ou sont transformés en organismes d’État.

L’ambiguïté et l’ambivalence des patrouilles de contrôle, des collectivisations, des milices, des comités de défense, bref de la «Révolution du 19 juillet», est la conséquence directe de l’ambiguïté et de l’ambivalence même des organisations d’extrême gauche du Front populaire (CNT et POUM). Ambiguïté car le CCMA est le fruit de la victoire insurrectionnelle PROLÉTARIENNE du 19 juillet, mais aussi de l’échec politique du 21 juillet, LORSQUE LA COLLABORATION DE CLASSE EST ACCEPTÉE.

Thèse numéro 7

Mai 37 fut la défaite armée du prolétariat révolutionnaire le plus avancé dont la contre-révolution avait besoin pour passer à la contre-offensive. Les causes du mois de mai résident dans l’augmentation du coût de la vie, la pénurie de subsistance, la résistance à la dissolution des patrouilles de contrôle et à la militarisation des milices, et la lutte constante des travailleurs des entreprises collectivisées pour conserver le contrôle de la production face à l’interventionnisme croissant de la Generalitat, encouragé par l’application des décrets de s’Agaró. Ce n’est pas pour rien que les journées de mai ont commencé dans une entreprise collectivisée, la Telefónica, en raison de l’opposition armée des travailleurs cénétistes de base à son occupation par les forces répressives de la Generalitat.

L’extension rapide de la lutte à toute la ville de Barcelone est l’œuvre des comités de défense et des comités de quartier, reliés par téléphone, qui agissent en marge des comités supérieurs de la CNT, en les débordant.

D’un côté de la barricade se trouvent les forces de l’ordre, les staliniens du PSUC, de l’ERC, de l’Estat Català (« État catalan ») et les milices catalanistes pyrénéennes, tous théoriquement au service du gouvernement de la Generalitat. De l’autre côté de la barricade se trouvent les ouvriers cénétistes et le POUM. Seuls les anarchistes de l’« Agrupación de Los Amigos de Durruti » et les trotskistes de la Section bolchevik-léniniste tentent de donner des objectifs révolutionnaires à la lutte sur les barricades.

Mais le militantisme de la CNT n’a pas pu et n’a pas su agir contre les slogans collabos lancés par les dirigeants et les comités supérieurs de la CNT. Les postes de radio qui transmettaient les discours conciliants de García Oliver et de Federica Montseny ont même été la cible de tirs, mais leurs slogans ont fini par être suivis. Les Amis de Durruti qualifient l’activité de ces dirigeants et des comités supérieurs d’« énorme trahison».

Après mai 1937, les tentatives d’expulsion des Amis de Durruti par les comités supérieurs de la CNT bureaucratisée échouent, car elle n’est ratifiée par aucune assemblée syndicale. Cependant, il n’y avait pas de scission capable de clarifier les positions conflictuelles et irréconciliables au sein de la CNT.

Thèse numéro 8

L’institutionnalisation de la CNT a eu des conséquences importantes et inévitables sur la nature même de l’organisation et de l’idéologie de la CNT.

L’entrée des militants les plus éminents dans les différents niveaux de l’administration de l’État, des conseils municipaux aux ministères du gouvernement de la République, en passant par les départements de la Generalitat ou de nouvelles institutions «révolutionnaires», plus ou moins autonomes, comme le CCMA, le CC de Abastos et le Conseil de l’Économie, a créé de nouvelles fonctions et de nouveaux besoins, qui devaient être couverts par un nombre limité de militants capables d’assumer de telles fonctions de responsabilité.

La nomination de ces militants à des postes de responsabilité, ainsi que leurs conseils et leur contrôle, étaient assurés par des comités supérieurs, qui généraient à leur tour d’autres postes de responsabilité internes à l’Organisation.

Les comités supérieurs étaient composés du CR, de la Fédération locale des syndicats, du PC, du CR de la FAI, de la Fédération locale du GGAA de Barcelone, du FIJL, de la Jeunesse libertaire de Catalogne, des conseillers et conseillères, ainsi que du CN et des ministres quand ils le pouvaient, et occasionnellement des délégués des colonnes confédérales, et de certaines personnalités prestigieuses.

Les fonctions de direction et de pouvoir exercées par ces comités supérieurs, composés d’une minorité très restreinte d’éléments capables de les exercer, ont créé une série d’intérêts, de méthodes et d’objectifs différents de ceux de la base militante confédérale. D’où, d’une part, une démobilisation et un désenchantement généralisés des adhérents et des militants de base, confrontés à la faim et à la répression, absolument impuissants de la part des comités supérieurs. D’où l’émergence d’une opposition révolutionnaire, incarnée notamment par les Amis de Durruti, la Jeunesse libertaire de Catalogne, quelques groupes anarchistes de la Fédération locale du GGAA de Barcelone, et surtout par les comités de quartier et de défense des quartiers de Barcelone.

Le caractère exceptionnel de la situation historique, ainsi que l’urgence des décisions à prendre, ont empêché un fonctionnement horizontal et en assemblée de la CNT catalane. Le Comité des Comités dirige l’Organisation du 23 juillet 1936 à juin 1937.La Commission politique consultative (CAP) de juin 1937 à mars 1938. Entre-temps, en juillet 1937, la FAI a été transformée en un parti antifasciste comme les autres, capable de fournir et de former les bureaucrates nécessaires pour assumer des postes de responsabilité et de commandement. Enfin, dans un contexte de dissolution et d’effondrement des fronts, l’élite et le Comité exécutif auto-élu du Mouvement libertaire de Catalogne dirigent de manière dictatoriale et hiérarchique l’Organisation d’avril à octobre 1938, sans autre horizon que la militarisation du travail et de la société, ainsi que de l’Organisation elle-même.

L’institutionnalisation de la CNT et l’adoption de l’idéologie de l’unité antifasciste ont transformé les comités supérieurs en pires ennemis de l’opposition révolutionnaire (minoritaire) de la CNT, qui a failli provoquer une scission, laquelle n’a finalement pas eu lieu en raison de l’élimination physique, de l’emprisonnement ou de la clandestinité auxquels cette opposition a été soumise par la répression étatique et stalinienne. Répression qui avait un caractère SÉLECTIF, puisqu’elle était dirigée contre la minorité révolutionnaire, tout en essayant d’assurer l’intégration des comités supérieurs dans l’appareil d’État républicain.

Il ne faut pas parler d’une TRAHISON DES COMITÉS SUPÉRIEURS, ce qui n’explique rien, mais d’un affrontement de CLASSE entre des comités supérieurs qui étaient l’ÉTAT, et une minorité révolutionnaire réprimée et persécutée. Ce n’était pas une trahison, c’était une lutte de classe entre dirigeants et dirigés, entre gouvernants ou prétendants gouvernants et gouvernés, entre bureaucrates et travailleurs.

Thèse numéro 9

La militarisation des milices antifascistes, ainsi que le décret de collectivisation et la dissolution des comités locaux ont marqué le début et le déroulement de la contre-révolution bourgeoise et de sa reconquête de l’appareil d’État, qui n’avait pas été détruit.

La militarisation des milices, au front, ne signifiait pas seulement la perte de la direction ouvrière de la guerre et la perte de tout objectif révolutionnaire, mais entraînait aussi la militarisation de l’arrière, c’est-à-dire de l’ordre public.

Et cette militarisation de l’arrière a transformé tous les rapports de force sociaux et politiques, car la violence et le pouvoir ne font qu’un. La militarisation de l’ordre public implique également un processus de démobilisation sociale, politique et révolutionnaire croissante des travailleurs.

Dans l’opposition à la militarisation des milices populaires (décrétée en octobre 1936), se distingue le quatrième groupe Gelsa de la Colonne Durruti qui, après avoir surmonté une tentative d’affrontement armé avec d’autres forces de la Colonne, partisanes de la militarisation, décide d’abandonner le front (en février 1937) et de retourner à Barcelone, en emportant ses armes. Ces 800 miliciens, avec d’autres militants cénétistes radicaux, engagés dans la lutte existante pour la socialisation dans les entreprises, fondèrent en mars 1937 l’Agrupación de Los Amigos de Durruti, qui atteignit quatre à cinq mille adhérents et constitua, en Catalogne, une alternative révolutionnaire aux comités supérieurs (collaborationnistes) de la CNT-FAI.

De la violence révolutionnaire des comités, contre la bourgeoisie, les prêtres et les fascistes, on est passé à la violence répressive des forces bourgeoises de l’ordre capitaliste contre les minorités révolutionnaires. Cette répression de l’opposition révolutionnaire (et des autres minorités révolutionnaires) était parallèle et homologue à l’intégration des comités supérieurs dans l’appareil d’État (qu’ils soient au gouvernement ou non).Il ne s’agissait pas d’une trahison de la base par les dirigeants, mais des deux volets nécessaires d’un même processus contre-révolutionnaire SÉLECTIF : persécution des révolutionnaires et institutionnalisation des comités supérieurs.

L’ordre public antifasciste était fondé sur l’unité antifasciste de toutes les organisations dans le seul but de gagner la guerre. Cette victoire militaire a impliqué et approfondi la militarisation des milices, des forces de l’ordre, du travail, des relations sociales et de la politique. La guerre a dévoré la révolution.

Thèse numéro 10

La résistance au désarmement des comités de quartier en décembre 1936 a conduit à leur hibernation par la Fédération locale des syndicats ; mais lorsque, le 4 mars 1937, un décret unifie les troupes d’assaut et les gardes civils sous le commandement du gouvernement de la Generalitat, les syndicats répondent à cette menace en revenant financer, armer et réactiver les comités de défense de quartier. L’offensive des staliniens, des républicains, des nationalistes catalans et de la Generalitat s’était solidifiée et semblait ne pouvoir être stoppée. La faim populaire avait exprimé son mécontentement lors des manifestations de femmes du 14 avril sur différents marchés de Barcelone. Du 12 au 24 avril 1937, la Fédération locale des groupes anarchistes, la JJLL (Fédération ibérique des jeunesses libertaires) et les comités de défense de quartier se préparent à une insurrection capable d’affronter l’avancée progressive et répressive de la contre-révolution. À la mi-avril, Herrera et Escorza négocient avec Companys un nouveau gouvernement et une sortie de la crise gouvernementale. Les premières inculpations pour «cimetières clandestins» sont ouvertes, accusant et emprisonnant les membres des comités des journées révolutionnaires de juillet.

Le 27 avril 1937, les autorités de Bellver, soutenues par le gouvernement de la Generalitat et enhardies par l’invasion croissante des carabiniers en Cerdagne, organisent une embuscade pour assassiner Antonio Martín, déclenchant une offensive répressive contre les anarchistes de cette région. Les comités supérieurs estiment qu’il suffit de «montrer les dents» au PSUC, à l’ERC et à la Generalitat pour qu’ils arrêtent leur offensive répressive. Les comités de défense des quartiers de Barcelone débordent les comités supérieurs et déclenchent, le 3 mai, une insurrection révolutionnaire qui échappe à leur contrôle.

À partir de juin 1937, date de la dissolution des patrouilles de contrôle, les différentes localités et quartiers sont reconquis par les forces d’assaut et la Garde civile, qui exercent une répression brutale contre les cénétistes et surtout contre les ex-patrouilleurs et les militants les plus en vue. Dans de nombreux endroits, l’organisation cénétiste disparaît, comme en Cerdagne et dans les Terres de l’Èbre.

Cette répression de l’anarcho-syndicalisme s’est accompagnée d’une attitude passive des comités supérieurs, qui ont opté pour une défense individuelle et juridique des prisonniers, au lieu d’une défense collective et politique. Les milliers de prisonniers anarcho-syndicalistes exigent un engagement et une solidarité accrus de la part des comités supérieurs, qui ne parviennent qu’à obtenir de la CR de la CNT et de la CR de la FAI qu’elles acceptent d’éditer une presse clandestine qui fait campagne en faveur des prisonniers.

Le 9 juin 1937, Campos et Xena entament une discussion filandreuse sur le maintien ou non du «Comité des Comités», créé le 23 juillet 1936 comme instrument directif et centralisateur de la CNT-FAI, capable de prendre des décisions urgentes et importantes sans consulter la base militante.

Quelques jours plus tard, le 14 juin, la Commission politique consultative (CAP) est formellement constituée, ce qui n’est rien d’autre qu’une résurrection et une mise à jour du Comité des Comités qui avait vu le jour en juillet 1936. Les motivations sont identiques, la nécessité d’un organe exécutif pour prendre rapidement les décisions les plus importantes et les plus urgentes. Mais une nouvelle raison s’y ajoute : les comités de défense ne doivent PAS prendre le dessus sur les comités supérieurs, comme cela s’était produit en mai. Afin d’approvisionner, de contrôler et d’empêcher un nouveau débordement des comités de défense, le Comité de liaison, subordonné à la CAP, est mis en place.

Thèse numéro 11 

(thèse ultime)

En juillet 1936, la question essentielle n’est pas celle de la prise du pouvoir (par une minorité de dirigeants anarchistes), mais celle de la coordination, de l’avancée et de l’approfondissement de la destruction de l’État par les comités. Les comités révolutionnaires de quartier (et certains comités locaux) n’ont pas fait ou manqué de faire la révolution : ils ont été la révolution sociale.

Alors que les comités supérieurs faisaient de la CNT une organisation antifasciste comme les autres, vouée au rétablissement et au renforcement de l’appareil d’État républicain, les comités révolutionnaires se chargeaient de détruire l’État et de le remplacer dans toutes ses fonctions.

Le rôle de la CNT, en tant que syndicat, aurait peut-être dû être réduit temporairement à la gestion de l’économie, mais en se subordonnant et en se dissolvant dans la nouvelle organisation issue des comités de quartier, locaux, d’usine, de ravitaillement, de défense et autres. L’incorporation massive des travailleurs, dont beaucoup étaient jusqu’alors absents du monde prolétarien organisé, a introduit une nouvelle réalité. Et la réalité que la révolution a créée est différente de celle qui existait avant le 19 juillet. Les anciennes organisations et les anciens partis politiques étaient, dans la pratique, en dehors de la nouvelle réalité sociale qui avait été établie. L’organisme révolutionnaire des comités révolutionnaires, généralisé à tous les niveaux, aurait dû représenter l’ensemble du prolétariat révolutionnaire, sans les divisions absurdes des acronymes, qui avaient un sens avant l’insurrection de juillet, mais pas après.

La CNT-FAI aurait dû être le ferment du nouvel organisme révolutionnaire, coordinateur des comités, disparaissant dans le processus même de la fermentation révolutionnaire (en même temps que les autres organisations et partis étaient dissous).

Après l’insurrection victorieuse des travailleurs et la défaite de l’armée, et avec le cantonnement des forces de l’ordre, la destruction de l’État a cessé d’être une utopie futuriste abstraite.

La destruction de l’État par les comités révolutionnaires était une tâche très concrète et réelle, dans laquelle ces comités reprenaient toutes les tâches et fonctions que l’État exerçait avant juillet 1936.

Les Amis de Durruti en conclurent qu’il manquait une avant-garde (et non un substitut) prête à défendre cette autonomie prolétarienne, capable de coordonner, d’étendre et de renforcer ces comités révolutionnaires. Les Amis de Durruti l’appelèrent Junte révolutionnaire, mais ils ne savaient pas comment et ne pouvaient pas la mettre en pratique, bien que dans l’affiche qu’ils distribuèrent fin avril 1937 à Barcelone, ils proposaient résolument le remplacement de la Generalitat par cette Junte révolutionnaire.

 

 

Ces onze thèses se basent sur les livres suivants d’Agustín Guillamón : 

Los Comités de Defensa de la CNT en Barcelona. Descontrol, 5e édition, mars 2018, traduit en anglais, italien et français (Coquelicot, 2014).

– Los amigos de Durruti: historia y antología de textos. Descontrol, Barcelona, 2e édition, 2021

Durruti sin mitos ni laberinto y otras estampas. Fundación Aurora Intermitente y Sueños de Sabotaje, Madrid, 2022.

– CNT Vs AIT 1936-1939. Los comités superiores cenetistas contra la oposición revolucionaria interna e internacional. Descontrol, Barcelona, 2022.

Barcelone mai 1937. Syllepse, Paris, 2023.

 

Lettre à un ouvrier poumiste

La Voz Leninista n° 3. Barcelone, 5 février 1938.
Source : Augustin Guillamón, Espagne 37 Josep Rebull, la voie révolutionnaire.
Spartacus édit.

Lettre à un ouvrier poumiste
Le drapeau de la IVéme Internationale
est l’unique drapeau
de la révolution prolétarienne
G. Munis
5 février 1938

 

Il y a cinq mois, lors de la répression, comme il y en a dix, alors que le POUM était expulsé de la Généralité, tu as répété le même argument qu’aujourd’hui. D’après toi, le POUM se verrait obligé, par la pression des évènements, de se mettre à la tête de la révolution prolétarienne. Révolutionnaire sincère et croyant dans la force révolutionnaire potentielle du Parti, tu n’as pas cessé de voir ses erreurs avec une certaine clarté, mais tu hésitais quant aux remèdes, te plaçant dans cette double perspective fausse : d’une part, entraîner sur le terrain révolutionnaire le Parti dans son entier – y compris les opportunistes récalcitrants – et d’autre part démarquer ce terrain et la IVe Internationale. Reconnaître les erreurs les plus criantes du POUM (collaboration, complicité avec le Front populaire, lutte contre les organes de pouvoir ouvrier, Gouvernement ouvrier et paysan, etc.) mène nécessairement à fouiller ses sources idéologiques, ses affinités avec d’autres courants dans l’histoire du mouvement ouvrier international et leur influence sur les cadres et les hommes du Parti. Sous-estimer leur signification et leurs conséquences, ne pas désigner du doigt les responsables, c’est une carence qui se traduit en hésitations, en passivité complice et en impuissance à trouver le chemin du salut. Il me paraît absolument indispensable d’attirer l’attention sur ce dernier point, parce qu’au sein du POUM, la section de Madrid a toujours été désignée comme l’aile gauche, et au printemps dernier a surgi à Barcelone un autre « courant de gauche ».  Aujourd’hui, les deux végètent comme le reste du Parti. La raison en est autre que leur fragilité politique, manifestée à de très nombreuses reprises dans leur incapacité à se donner un programme, dans la peur de l’affrontement avec la direction et de mener à la base de l’organisation la lutte contre elle. La section de Madrid, comme l’aile gauche de Barcelone, étaient les représentantes de cette «force révolutionnaire potentielle» dans laquelle tu places ta confiance. La transformer en énergie active n’était pas possible sans une rupture radicale avec la politique catastrophique de Nin-Andrade-Gorkin. C’est précisément sur ce point que l’un et l’autre groupe de gauche demeurèrent paralysés, n’osant pas aborder de front le problème. En toute occasion, ils s’efforcèrent de minimiser les erreurs du Parti – qu’ils aidèrent bien des fois à commettre – et jamais ils ne pointèrent du doigt les leaders responsables. Même l’aile droite de Portela [1], ouvertement stalinisante, a pu vivre jusqu’à présent sans que l’aile gauche exige son expulsion. Dès la naissance du POUM, celui-ci apparaît parfaitement uni dans tous les moments importants. Même durant et après les Journées de mai, quand les éléments de gauche arrivèrent à acquérir le plus de poids et de détermination, les résolutions du CC, dans lequel il y a des représentants de Madrid et de la cellule 72 de Barcelone [2], sont votées à l’unanimité. Et il n’est pas utile de parler de la passivité honteuse observée alors que la répression se déchaînait. De cette unité du POUM, les crétins et les opportunistes peuvent s’enorgueillir, ils en bénéficient. En réalité c’est ce qui a permis à la direction centriste d’étouffer la « force révolutionnaire potentielle » des travailleurs poumistes et cela nous donne une preuve désolante de l’incapacité des éléments de gauche. Pour certains d’entre eux, le gauchisme n’a pas cessé d’être une misérable justification personnelle. Non, ce n’est pas un problème de personnalités qui a empêché les éléments de gauche de se réunir et de se développer. C’est un problème de programme. Seule la lutte systématique pour un programme révolutionnaire peut former de bons leaders. Il ne s’agit pas tant de son contenu que de la tendance historique sur laquelle il prend appui. Ni la cellule 72 de Barcelone, ni la section de Madrid ne se décidèrent jamais à adopter cette perspective. Leurs critiques envers la direction furent vagues, limitées et superficielles parce qu’elles ne considéraient pas le POUM comme un courant centriste, comme ses ramifications internationales, mais comme un courant révolutionnaire faisant des erreurs occasionnelles. Cette appréciation ne se basait sur aucune analyse objective si ce n’est sur la peur d’être confondus avec les trotskistes. Fuyant les points de vue de la IVéme Internationale, elles se rapprochaient du centrisme. Les préventions anti-trotskistes empêchèrent la création et le développement d’une véritable aile gauche qui sauverait de la décomposition la majorité des militants révolutionnaires du POUM. La section de Madrid et la cellule 72 de Barcelone, se situant sur un terrain positif par rapport à la direction centriste, étaient menées par nécessité, pour leur propre formation comme avant-garde révolutionnaire, à adopter le programme de la IVéme Internationale. Mais au lieu de se laisser guider objectivement par la dialectique des évènements, leur seule boussole fut d’éviter le trotskisme. De là leur incapacité à tracer énergiquement une ligne de séparation entre les centristes et les révolutionnaires, et à guider ceux-ci vers la création d’un parti bolchevik et vers la conquête des masses. Je ne peux m’étonner de l’asphyxie de la fameuse gauche qui éveilla tant d’illusions. La section de Madrid a laissé filer le temps en projetant de grandes choses, tandis que ses actes réels, quotidiens, l’ont mise à la remorque du CE, et certains de ses hommes se convertirent en dénonciateurs des trotskistes au service du centrisme. Avant les Journées de mai, la cellule 72 adopta des positions propres, une tentative de mouvement fractionnel aux prolongements politiques et organisationnels incertains mais avec un grand avenir. Depuis lors elle a eu l’occasion d’accélérer sa formation et de conquérir des positions en prenant en charge la lutte contre la réaction stalinienne, que la direction observait avec une passivité criminelle. Cependant les faits ne laissent pas de place aux illusions. Après avoir refusé avec un silence dédaigneux les propositions bolcheviques-léninistes [3] tendant à conclure un accord de lutte contre la réaction et le stalinisme, nous avons constaté que même la gauche de Barcelone a disparu et qu’il ne reste qu’un homme pour la représenter [4]. Cette réduction, proportionnelle à celle de tout le Parti, n’a pas la répression [5] pour unique cause. Malgré la violence vile et sadique des méthodes mises en œuvre, la répression, surtout durant ses premiers mois, pouvait seulement annihiler des organismes manquant de l’énergie et du contact effectif avec les masses qui sont indissociables des principes d’un parti révolutionnaire. L’état d’esprit et l’organisation des masses, la coordination générale des forces, la mobilisation extrême de celles-ci, l’importance des positions occupées par le prolétariat et l’abondance de ressources pour la propagande illégale lui auraient permis, armé d’un programme et de mots d’ordre immédiats combatifs, de ramener l’illégalité à une courte période et de se renforcer à travers elle. En réalité, l’élément qui a le plus contribué à réduire à l’insignifiance « un parti de 40.000 membres », plus que les emprisonnements, la suppression de sa presse légale et les assassinats, c’est que ces 40.000 membres étaient déjà à moitié réduits à l’impuissance par la politique de leur propre direction. Le représentant – appelons-le ainsi pour éviter les noms – de la cellule 72 le confesse un peu désespérément dans un document adressé au CC qui s’est tenu récemment à Barcelone [6]. Comme dans le projet que le même camarade élabora pour le Congrès [7] qui n’eut pas lieu, on trouve dans celui-ci des critiques très justes de la direction sur lesquelles, évidemment, on peut et doit s’appuyer, comme tu le penses. Mais il est beaucoup plus important de prendre en compte les erreurs que ses pages renferment. Les bolcheviques-léninistes peuvent souscrire à sa partie critique quasiment dans sa totalité. Pour la première fois, quelqu’un, depuis l’intérieur du POUM, qualifie de centrisme la politique de la direction et essaie de donner à cette notion son véritable caractère. Je dis « essaie » parce que l’auteur du document, après avoir désigné comme centriste sa propre direction, affirme que « le POUM était un parti révolutionnaire avant le 19 juillet ». Ceci est si éloigné de la vérité que cela ne nécessite quasiment pas de réfutation. Quand et comment s’effectua la conversion à droite ? Le centrisme peut caractériser des éléments révolutionnaires de passage vers le réformisme ou vice versa, dans tous les cas cette évolution demande du temps, au fil des évènements. Personne ne se couche révolutionnaire et se lève centriste. Cependant, pour que le POUM se réveille un matin dans le malheureux « Gouvernement ouvrier », aucune solution de continuité ne fut nécessaire. Sans le moindre heurt, à l’unanimité, le même Comité central qui la refusait avant le 19 juillet approuva la collaboration et s’enfonça allègrement dans le « programme socialiste » qui consista à livrer la révolution socialiste aux Comorera, Prieto [8], etc. Cette politique sortit sans obstacles du cœur du POUM parce qu’elle était dans la moelle de sa constitution et existait déjà, développée dans l’ancien Bloc ouvrier et paysan [9], et, dans son principe, mais retenue par la discipline internationale, dans ce qui fut la Gauche communiste. Si l’auteur du document mentionné prenait la peine de confronter la politique qu’il qualifie de centriste avec celle pratiquée par le POUM avant le 19 juillet, il va sans dire qu’il ne pourrait nous montrer aucune différence fondamentale, il éviterait de trébucher en commençant à marcher et il ne se verrait pas obligé, pour remplir les lacunes de son analyse et voiler ses erreurs, d’idéaliser le passé et les morts [10]. Le Front ouvrier révolutionnaire est présenté dans le document comme la panacée suprême et la source de toute régénération à l’intérieur du POUM et du mouvement ouvrier. Après avoir fait une critique sévère et juste de la direction, il retombe dans la conception officieuse, sinon officielle, de celle-ci. Les illusions que cette formule éveille exigent de mettre au clair qu’il ne s’agit pas de la notion bolchevique du front uni de classe : « Marcher séparément, frapper ensemble ! », sans confusion de programmes, avec une complète liberté critique, mais en établissant des compromis de lutte pratique et immédiate contre l’ennemi de classe. Dans le numéro de La Batalla du 5 août passé, il est dit qu’il est nécessaire « d’aller vers le Front ouvrier révolutionnaire, qui groupe tous les secteurs qui sont d’accord pour donner à la guerre un caractère révolutionnaire qu’elle n’aurait jamais dû perdre et pour conquérir le pouvoir pour la classe travailleuse »… Conquérir le pouvoir pour la classe travailleuse ! Belle perspective sur laquelle les dirigeants du POUM espèrent se mettre d’accord avec la CNT et la FAI (Largo Caballero y était aussi candidat jusqu’à il y a quelques jours), tandis que les leaders de ces dernières espèrent également arriver au pouvoir en livrant le prolétariat confédéral à la merci du Gouvernement. La thèse du Front unique est transformée en un leurre ronflant qui cache l’idée fixe de revenir à un ministère semblable à celui de septembre 1936. La conquête du pouvoir par le prolétariat ne peut être l’objet d’alliances, si ce n’est à travers ses organes de pouvoir (comités, juntes, soviets). Même sous cet aspect, théoriquement admis¬sible, se présenterait dans la pratique des difficultés innombrables. Le front unique, indispensable pour la défense des libertés et des intérêts ouvriers les plus immédiats, c’est la voie qui conduit à la construction des organes de classe, et par conséquent l’unique manière de placer le prolétariat en situation de lutter pour le pouvoir. S’allier avec toutes les organisations disposées à défendre ces libertés et ces intérêts, fustigeant énergiquement ceux qui préfèrent l’alliance avec les matons et les bourreaux du prolétariat, c’est la véritable tactique révolutionnaire du front unique que la Section bolchevique-léniniste poursuit depuis sa fondation. Mais rechercher une alliance de « tous les secteurs qui sont disposés à conquérir le pouvoir pour la classe travailleuse », n’est rien de plus que de la démagogie opportuniste de la part de gens qui n’ont pas renoncé à des blocs politiques de triste mémoire, mais qui pour donner le change utilisent la revendication du front unique d’une manière mensongère, pour calmer le mécontentement de leurs propres militants. Le FOR [Front ouvrier révolutionnaire] n’a servi, en effet, qu’à concilier entre elles les différentes tendances. Gorkin, Andrade, ce qui reste de la cellule 72 et de la section de Madrid résolvent toutes leurs divergences au sein du FOR À l’instar de son confrère centriste, le SAP [11], avant l’arrivée du fascisme, le POUM tue les tendances centrifuges, qui, si elles se développaient, joueraient un rôle très positif dans la formation du parti révolutionnaire, en les immobilisant sur le bouchon flottant du FOR. La différence repose sur le fait que le SAP remplissait cette fonction en n’ayant que le front unique pour tout programme, tandis que le POUM se réduit au FOR, qui ne va pas au-delà de la rupture avec le stalinisme. Et la question est restée indécise au Comité central ! Il n’est pas exclu, cependant, surtout devant la déviation évidente des anarchistes vers le stalinisme, que le POUM passe par un état identique au SAP, faisant du front unique une devise générale. Ce sera un progrès dans la mesure où il contribuera à entraîner d’autres fractions du mouvement ouvrier, mais le problème du programme, c’est à dire du parti de l’avant-garde ouvrière, restera posé avec d’autant plus d’acuité et d’urgence. En ce qui concerne le programme, tu ne te fais toi-même pas d’illusions sur ce que la direction officielle peut donner. D’ailleurs, que peut-on espérer des éléments appelés « de gauche » ? Le plus grand respect envers leur évolution idéologique réelle ou supposée ne peut les exonérer de la responsabilité de tout ce qui ne s’est pas fait en plus d’un an d’hésitations et de vaines menaces de passage à l’action. Le document du représentant de la cellule 72 auquel je me suis référé [12] est complètement nul sur cet aspect, malgré son appel à la dictature du prolétariat. On ne trouve pas la moindre référence aux questions fondamentales du mouvement ouvrier : nouveau parti ? Nouvelle Internationale ? Cependant, qui admet que le POUM est centriste est encore plus obligé d’y répondre, à moins d’espérer convertir par son éloquence les centristes en bolcheviks. La triste réalité est que l’absence de ces questions, ainsi que de toutes critiques envers les honteux alliés internationaux du POUM, a pour origine le jeu de balance interne dont l’aiguille est le FOR. C’est seulement en évitant de se prononcer sur ces questions que l’équilibre se maintient et que nos bons gauchistes ne se voient pas contraints à l’action. La force révolutionnaire potentielle des ouvriers du POUM, je le répète, se trouve ainsi stérilisée. Mais, malgré le temps perdu, il ne peut y avoir d’autre chemin que celui de la lutte irréductible et organisée contre la direction centriste. Argumenter sur la légitimité ou l’illégitimité des fractions est du philistinisme méprisable. Le premier devoir d’un révolutionnaire entouré de centristes est de constituer une fraction. Se croiser les bras ou se limiter à crier, c’est succomber à la contagion de la peur. Les travailleurs révolutionnaires poumistes ont besoin d’un programme, d’une arme idéologique pour conquérir la confiance des masses. Ce programme ne peut qu’être celui de la IVe Internationale, déjà en marche dans l’ensemble du monde. Les éléments les plus conscients ont le devoir politique de hisser ce drapeau. Ce n’est qu’ainsi qu’ils contribueront à la création du parti révolutionnaire et à la résolution au final des grands problèmes de la conquête du pouvoir.

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Notes

[1] Luis Portela (1902-1983), ancien dirigeant des Jeunesses socialistes, fut l’un des fondateurs du PCE, puis du BOC. Secrétaire de la fédération du Levant du POUM et directeur d’El Comunista, il critiqua la participation du POUM aux Journées de mai de Barcelone. (NdE)


[2] Josep Rebull assista à la réunion du CC de décembre 1937 comme secrétaire du Comité local de Barcelone.


[3] Munis fait référence à une lettre, datée du 26 juin 1937, dans laquelle la Section bolchevique-léniniste d’Espagne lançait un appel à la gauche du POUM et aux Amis de Durruti pour établir une plate-forme d’action commune face à la répression.


[4] Munis fait allusion à l’isolement de Josep Rebull, qui n’obtint même pas l’aide du reste des membres de la cellule 72.


[5] Munis se réfère à la persécution politique des militants du POUM par le stalinisme, commencée le 16 juin avec la mise en détention du CE du POUM et la disparition de Nin.


[6] Il s’agit de la Résolution presentada al Comité Central del POUM datée du 27 octobre 1937.


[7] Il s’agit des contre-thèses politiques de Josep Rebull publiées les 23 avril et 29 mai 1937.


[8] Joan Comorera : le secrétaire général du PSUC ; Indalecio Prieto (1883-1962), dirigeant du PSOE, plusieurs fois ministre, dans les gouvernements républicains puis dans ceux de Largo Caballero et de Juan Negrin ; ministre de la Défense, il est exclu du gouvernement en avril 1938 sous la pression des staliniens. (NdE)


[9] Josep Rebull n’acceptait pas ces critiques envers le BOC. Josep Rebull lui-même s’était de plus présenté en février 1936 sur les listes électorales du POUM pour la province de Tarragone en février 1936.

[10] Munis fait certainement allusion à la politique du BOC et à son leader Maurin, que l’on croyait décédé en juillet 1936.

[11] Le Sozialistische Arbeiter Partei, fut fondé en 1931 par l’union de différents groupes de socialistes de gauche et de communistes oppositionnels allemands. Il fit campagne sans succès pour un front uni des organisations de gauche contre le nazisme. Le SAP, comme le POUM, était adhérent du Bureau de Londres. (NdE)


[12] Josep Rebull.
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Un mythe stalinien parmi tant d’autres : les prétendus volontaires soviétiques !

Les volontaires soviétiques en Espagne : du « volontaire » involontaire à                             « l’emprunt volontaire obligatoire » et au « séjour volontaire obligatoire » inventés par Joseph Staline.

par Jean-Jacques Marie

De nombreux auteurs évoquent la présence de « volontaires soviétiques » pendant la guerre civile et y voient l’un des signes de la solidarité de l’Union soviétique de Staline avec « le camp républicain ». Ainsi David Diamant, dans son ouvrage sur les volontaires juifs des Brigades Internationales, cite un nombre impressionnant de « volontaires » soviétiques :  « 772 aviateurs, 351 tankistes, 100 artilleurs, 22 conseillers, 77 marins, 339 spécialistes de toutes sortes, 204 interprètes. » « Total 2 065 spécialistes ». (1) Cette liste ainsi formulée suggère plus des militaires de métier, donc désignés par leurs supérieurs hiérarchiques sur ordre d’en haut, que des « volontaires ».
La source qu’indique Diamant est le texte d’un général soviétique, Vetrov, auteur du livre Problemy ispanskoï istorii, (Problèmes de l’histoire d’Espagne), publié à Moscou en 1972. Pierre Broué dans Staline et la Révolution reprend ces chiffres, mais parle à juste titre de « militaires soviétiques » et n’utilise pas l’expression « volontaires soviétiques. » (2)
Artur London, qui participa aux Brigades Internationales et au Servicio de Investigacion militar (le SIM), donc bien placé pour connaître les chiffres, reprend dans son livre Espagne l’expression de                 « volontaires soviétiques »… mais donne, des chiffres quatre fois inférieurs à ceux de David Diamant.    « A l’aide morale et matérielle s’ajoute encore l’aide des volontaires soviétiques. L’aide militaire comprend 557 volontaires dont 23 conseillers, 49 instructeurs, 29 artilleurs (y compris pour la DCA), 141 aviateurs, 107 tankistes, 29 marins, 106 radio-télégraphistes, soldats du génie et médecins, 73 interprètes et autres spécialistes. » (3)
Mais voir en eux des « volontaires », partis de leur plein gré combattre en Espagne c’est ou ignorer ou vouloir camoufler la situation qui règne alors en URSS. Il est impossible d’imaginer un instant que Staline puisse, en plein déchaînement de la terreur en URSS, laisser partir des étudiants, des ouvriers, des paysans ou des intellectuels soviétiques dans un pays où existent plusieurs partis qui discutent, débattent, polémiquent les uns contre les autres, et parfois même dans leurs propres rangs. De simples citoyens soviétiques assister à un tel spectacle politique alors qu’ils n’assistent chez eux qu’à de rituels votes unanimes obligatoires ! Impensable car dangereux d’autant plus que l’un des partis qui s’affrontent, le POUM, est qualifié par Moscou de « trotskyste » ; les agents du NKVD arrêteront, tortureront et assassineront son secrétaire général, Andrès Nin tout en collant dans Barcelone des affiches proclamant : « Où est Nin ? A Berlin » … chez Hitler, dont il est ainsi présenté comme un agent ! La calomnie et la terreur sont deux fondements du stalinisme.
Tout étudiant, ouvrier, ou paysan soviétique sait que son sort est scellé si lors d’une réunion convoquée dans sa faculté, son usine ou son kolkhoze ou sovkhoze, pour faire voter n’importe quelle résolution présentée par les instances du parti, à commencer par l’approbation de la condamnation à mort des seize accusés du premier procès de Moscou d’aout 1936 il ne lève pas la main pour, ce qui permet à la pauvre Hannah Arendt, célébrée par tant d’intellectuels douteux, de prétendre : « les procès de Moscou n’auraient pas été possibles si les masses n’avaient pas soutenu Staline. » (4)

Pendant l’ère du tueur Iejov…
Staline se décide à « aider » le camp républicain en Espagne à partir de la fin septembre 1936 au moment même où il remplace à la tête du NKVD Iagoda par Nicolas Iejov, chargé d’aggraver encore la terreur organisée depuis janvier 1935 et de déchaîner sur le pays une répression sanglante qui va entraîner, pendant les deux ans où il dirige le NKVD, en gros 1.500.000 arrestations, 750 .000 exécutions capitales, deux procès de Moscou publics, la décapitation de l’armée rouge, le massacre de membres de minorités nationales (polonais, finnois, lettons, allemands soviétiques, etc.) pour leur seule appartenance ethnique ou nationale, la déportation en Ouzbekistan des 180.000 coréens soviétiques tous considérés comme de potentiels espions japonais alors qu’ils avaient tous, eux ou leurs parents, fui la sauvage occupation de la Corée par l’impérialisme japonais. Deux ans plus tard Staline fera arrêter Iejov et lui fera avouer qu’il était un espion allemand… mais ne pourra le lui faire confirmer lors d’un procès public – comme il l’avait fait avouer à son prédécesseur, Iagoda lors du dernier procès de Moscou – il préparait alors, en effet, un accord avec Hitler qui allait déboucher sur sa lettre du 22 août 1939 au chef nazi où il proposait à ce dernier « la collaboration des deux peuples » qu’Hitler allait bien entendu accepter et utiliser pendant 22 mois.

Espions en stock.
A cette époque il suffisait d’avoir un parent à l’étranger, d’avoir été envoyé quelques années plus tôt en mission à l’étranger par le gouvernement soviétique lui-même, pour être accusé d’être un espion. Imaginer dans cette situation qu’un étudiant, un ouvrier ou un paysan soviétique puisse se présenter à l’ambassade d’Espagne ou dans une institution de son propre pays, dire « je veux partir me battre en Espagne »… et y être envoyé relève de la chimère ou du royaume de Perlimpinpin.
Le cas ne s’est jamais produit… même si, sous Khrouchtchev, a été créée une éphémère Amicale des volontaires soviétiques en Espagne… qui ne comprenait que des militaires professionnels.
En 1962, sous la direction de l’ancien ambassadeur soviétique en Angleterre Ivan Maïski, a été publié un volume intitulé Le peuple espagnol contre le fascisme (Ispanski narod protiv faschisma). Dans le collège rédactionnel on trouve un certain Ivan Nesterenko envoyé en Espagne pour implanter le système des commissaires politiques dans les Brigades Internationales et plus largement dans l’armée régulière. Le dit Nesterenko publie dans le recueil un article consacré à cette implantation …

Un « volontaire » chargé de transporter l’or de la République espagnole à Moscou ?
Trois autres individus cités dans ce volume se présentent comme des volontaires soviétiques : le                « marin » Nicolaiev, et les généraux Batov et Rodimtsev.
Un premier trait commun aux souvenirs de ces trois « volontaires soviétiques » : on ne sait jamais ni comment s’est manifesté leur « volontariat » ni quand et d’où ils partent d’URSS. Le plus maladroit dans sa tentative de se faire passer pour un volontaire est sans doute « le marin » (puisque c’est ainsi qu’il se présente sans aucun grade !) Nicolaiev, qui commence ses souvenirs par une information peu compatible avec sa présentation comme volontaire : « Ma participation à la guerre d’Espagne en qualité de marin volontaire a commencé en août 1936 alors que j’étais à Paris. Il me fallait aller à Madrid. » (5) Et il embarque à Orly. Il était donc à Paris en plein premier procès de Moscou ! ne peut être qu’un membre de l’ambassade, du NKVD ou d’une autre institution soviétique, évidemment pas un simple citoyen soviétique en promenade ou en vacances à l’étranger. Malgré cela Nicolaiev évoque un moment l’activité de « chaque marin soviétique volontaire » (6), sans citer un seul nom. La tâche est trop difficile.

On apprend d’ailleurs soudain au détour de ses souvenirs que ce brave marin a été chargé d’organiser le transport en URSS de l’or espagnol. Promotion fulgurante pour un simple homme d’équipage. Il précise : « C’est à peu près dans la seconde moitié d’octobre 1936 qu’il m’est arrivé d’organiser une opération de transport (…) d’Espagne en URSS. Le gouvernement républicain, qui procédait à de grands achats d’armes et de munitions dans notre pays, décida de transférer à Moscou une grande quantité de sa réserve d’or. Je n’étais pas au courant de toutes les négociations entre Madrid et Moscou sur ce point ». Ce pauvre marin n’était donc au courant que d’une partie des négociations entre Madrid et Moscou sur ce transfert délicat à tous les points de vue et d’abord au point de vue politique.
Malgré cette restriction, le « volontaire » soviétique Nicolaiev prend lui-même des décisions ; à l’en croire il décide alors de confier les premières opérations de transport à deux navires soviétiques « Neva » et « Kouban ». Negrin, alors ministre des finances du gouvernement Caballero, arrive à Carthagène ; le « volontaire » Nicolaiev nous apprend qu’il le connaît déjà : « Je le connaissais un peu l’ayant rencontré plusieurs fois à Madrid. Il m’invita à venir le voir et me présenta ses collaborateurs chargés d’accompagner l’or espagnol en URSS. Parmi eux se trouvait ma vieille connaissance, José Lopez,   avec qui j’avais fait le trajet en avion de Paris. » (7) Un volontaire invité régulièrement par le ministre des Finances (et futur premier ministre) de la République d’Espagne… Quoi de plus banal ?
Les deux autres volontaires, Batov et Rodimtsev, ne disent pas du tout, eux non plus comment ils s’engagent… parce qu’ils ne s’engagent pas. Batov, qui répète toutes les calomnies staliniennes contre le POUM, commence ses souvenirs par son arrivée à Toulouse et Rodimtsev par son arrivée à Albacete.
Ce dernier ose écrire : « A la fin de 1936, moi, commandant de l’Armée soviétique, je suis arrivé d’Albacete à Madrid avec quelques volontaires pour aider les unités de l’armée populaire à maîtriser le maniement de l’armement moderne ». (8) Il arrive donc, mais parti comment il n’en dit mot ! Qu’un « commandant de l’armée soviétique » puisse se présenter à son supérieur hiérarchique avec quelques soldats et dire : nous voulons partir nous battre en Espagne… et y être envoyé avec ses hommes de troupe c’est du mauvais roman feuilleton ! Rodimtsev a bien entendu été désigné et envoyé avec un groupe de militaires désignés comme lui. Le système mis en place par Staline ne fonctionne pas autrement.

Le NKVD décide.
De plus à cette époque où se prépare la purge de l’armée rouge que le deuxième procès de Moscou (janvier 1937) annonce déjà publiquement, la hiérarchie militaire n’a aucun pouvoir réel pour envoyer qui que ce soit en Espagne. C’est le NKVD qui décide et contrôle tous les envois. Chaque militaire soviétique envoyé en Espagne l’est après accord et sur décision du NKVD, ce qui ne veut pas dire bien entendu qu’ils sont pour autant des agents du NKVD, mais qu’ils sont jugés sûrs. A tort ou à raison, car ils peuvent par ailleurs être jugés sûrs et, à l’épreuve des faits, ne pas l’être autant qu’il le devrait. Ainsi le consul soviétique à Barcelone, Antonov-Ovseenko, a été envoyé exercer cette mission parce qu’il était jugé sûr. Il s’avérera ne pas l’être vraiment, puisqu’il soutiendra la demande du  « Comité d’action » marocain de promettre l’indépendance au Maroc espagnol en cas de victoire de l’armée républicaine en échange d’un soulèvement sur les arrières des troupes maures de Franco. Il sera bientôt rapatrié à Moscou et fusillé.

Des « volontaires » … futurs maréchaux !
La revue soviétique Voprossy Istorii avait publié dans son numéro de juillet 1956 un article signé José Garcia, consacré en particulier aux prétendus « volontaires soviétiques ». Ce José Garcia écrivait :             « Leur nombre n’était pas grand, mais, affirme-t-il, l’aide qu’ils apportèrent dans les questions militaires fut immense » et il cite les noms du « général soviétique Stern (connu en Espagne sous le nom de Grigorovitch ») (…) de « Jacob Smouchkevitch (connu sous le nom de Douglas) » qui sera promu général, élu membre suppléant du comité central (pour un volontaire ce n’est pas mal !) en 1939 puis fusillé en 1941. Et il évoque ensuite « les chefs militaires soviétiques Malinovski, Meretskov et Rodimtsev ». (9)
Le premier, Rodion Malinovski, sera nommé Maréchal en 1944 et sera membre du comité central du PCUS de 1956 à 1967 ; le second, Kirill Meretskov, sera élu membre suppléant du comité central en 1939, arrêté l’année suivante, torturé, puis sauvé par la guerre, qui lui évitera d’être fusillé, il sera nommé Maréchal en 1944. Rodimtsev se contentera lui, du grade de général. Des « volontaires » partis en 1937… puis promus Maréchaux sept ans plus tard, ou au pire général, c’est du roman feuilleton. Ces officiers de carrière sont envoyés en mission par le gouvernement. Les divers instructeurs, conseillers, interprètes et autres spécialistes, sont, eux, des agents du NKVD, chargés en particulier d’organiser la chasse aux trotskystes réels et plus encore supposés.
De l’emprunt volontaire-obligatoire et du séjour volontaire-obligatoire… au volontaire désigné.
Le 25 juin 1938 Iejov, saisi par on ne sait quel prurit humanitaire inhabituel, propose au présidium du soviet suprême de libérer avant la fin de leur séjour au goulag les détenus qui ont bien travaillé et méritent donc d’être récompensés. Staline le même jour s’y oppose : il propose qu’on les décore mais qu’on les maintienne au camp… comme travailleurs libres, autorisés à faire venir leur famille (quelle perspective exaltante que la vie de famille au goulag !) et conclut cyniquement : « On disait déjà ; chez nous il y a l’emprunt volontaire –obligatoire, là il y aurait le séjour volontaire obligatoire. » (10)
Dans le droit fil de cet emprunt et de ce séjour volontaires-obligatoires, Staline a donc inventé le               «volontaire obligatoire ». Ce sont les seuls « volontaires » qu’il peut accepter.

1) David Diamant, Volontaires juifs en Espagne, Paris, 1977, p.330
2) Pierre Broué, Staline et la révolution Le cas espagnol, Paris, Fayard, 1993, pp.97-98
3) Artur London, Espagne, Bruxelles, Tribord 2003, p.166
4) Hannah Arendt, Le système totalitaire, Seuil,1972, p.28
5) Ispanski Narod protiv Fascisma, Moscou, Academia Naouk,1962, p.7
6) Ibid, p.71.
7) Ibid, p.45
8) Ibid, p.26
9) Cité par Artur London, op.cit, p.166
10 ) Goulag 1918-1960, Moscou, Materik, 2000, p.113

Un an après le 19 juillet 1936 : la note infâme de la CNT-FAI et le sectarisme du POUM

Sergi Rosés Cordovilla, 19 juillet 2023

En ces jours d’anniversaire de la Révolution espagnole et de commémoration du 19 juillet 1936, mais aussi de célébration du triomphe anarchiste à Barcelone, il est bon de rappeler où en étaient la CNT et la FAI (et le POUM) juste un an plus tard, après leur choix de la collaboration gouvernementale avec l’état bourgeois et l’antifascisme du front populaire, et à peine un mois après l’interdiction et la persécution du POUM par la contre-révolution stalino-républicaine, et de comparer leur politique à celle du Mouvement pour la IV° Internationale et sa section espagnole, la Section Bolchevique Léniniste d’Espagne (SBLE).
Jusqu’au moment de l’illégalisation du POUM, la SBLE avait centré toute sa tactique sur le redressement de ce parti afin de le conduire à être l’instrument capable de sauver la révolution espagnole – menacée aussi bien par le fascisme que par le front populaire – en y entrant comme fraction, mais la direction du POUM ne le permit pas. La SBLE cependant continua à orienter essentiellement son programme politique en direction des militants du POUM, mais aussi – certes dans une moindre mesure – en direction des militants anarchistes.
Cependant, la SBLE, comprit à juste titre que la question du POUM avait changé radicalement à partir de son illégalisation le 16 juin 1937, en observant qu’aussi bien son illégalisation que son absence de réponse faisait que ce parti n’était plus l’objectif de travail prioritaire pour les bolcheviks-léninistes. C’est pourquoi le délégué politique en Espagne du Secrétariat (S.I) du Mouvement pour la IV° Internationale, Erwin Wolf, décida d’analyser en profondeur la question du POUM, dans un article du début juillet qu’il termina mais qui demeura inédit « Das Ende der POUM »(« la fin du POUM »), ce qui impliquait un tournant important de la politique du S.I à propos de l’Espagne. Dans cet article Wolf considère que le POUM est mort principalement à cause de son « impuissance politique » depuis le mois de juillet 1936 jusqu’aux journées de mai 1937, qui s’était aggravée spécialement après ces journées de mai : son attitude temporisatrice et son « crétinisme juridique » en ne luttant pas contre la suspension de La Batalla  fin mai, et d’avoir dénoncé en justice les « calomnies » du PSUC, au lieu de mobiliser la force du parti afin de contester les attaques, ce qui avaient aiguillonné et non pas apaisé l’offensive contre-révolutionnaire. Wolf qualifia également le parti de « centriste », et il expose également les contradictions de ses relations internationales, en particulier par la présence du SAP (signataire du Front Populaire Allemand) au bureau de Londres (auquel appartenait le POUM). Wolf en profite pour citer dans sa critique l’article de Josep Rebull (leader de la gauche du POUM) contre la politique de la direction du POUM pendant les Journées de mai, mais il regrette également le refusde la gauche du parti d’avoir des contacts avec les Bolcheviks – Léninistes. Finalement dans une conclusion qui avait autant un caractère externe qu’interne, Wolf déclarait que le « vieux POUM » était mort, que les tentatives pour le ressusciter étaient stériles, et que si quelqu’un voulait construire un véritable parti révolutionnaire il devait compter inévitablement avec les trotskistes.
« Le vieux POUM est mort. Toute tentative de lui redonner vie est vouée à l’échec. Là où se heurtent des antagonismes de classes, il n’y a pas de place pour des formations centristes hybrides. […] Heureusement il existe encore suffisamment de camarades révolutionnaires du POUM courageux qui trouveront la voie ensemble après les premières semaines de confusion (…) Certains camarades de la gauche du POUM espèrent pouvoir construire un parti réellement révolutionnaire sans se lier à la haine du trotskisme (…) Quiconque veut construire aujourd’hui un parti réellement révolutionnaire ne peut le faire qu’avec les Trotskistes et doit assumer inévitablement la haine sauvage de la réaction mondiale (note 1).»
Le tournant, important, était évident et il impliquait l’abandon de la perspective entriste, précisément par l’analyse, jusque-là, d’un de ses principaux défenseurs. La perspective d’abandonner l’entrisme surgit à nouveau dans le rapport que Wolf écrit deux jours après cet article, même si, à nouveau, il n’essaie pas de dire s’il faut continuer ou ne pas continuer cette politique (étrangement comme s’il ne voulait pas ouvrir un débat au sein du SI).
Mais Wolf répéta à nouveau que le POUM était mort et que, par conséquent, « à l’heure présente un tournant tactique s’impose. Dans le passé on s’occupa presque exclusivement du POUM. Les ouvriers révolutionnaires anarchistes furent trop négligés à l’exception des Amigos de Durruti.», et que par conséquent la, SBLE devait intensifier son travail dans les milieux anarchistes et syndicaux, étant donné l’activité moindre, illégale, du POUM et, au contraire la survie des syndicats et de leurs milliers d’adhérents, où l’on pouvait avoir une activité plus ouverte (note 2) . Bien que le tournant ait une autre motivation, il était évidemment le bienvenu pour G.Munis et Moulin, les dirigeants à Barcelone de la SBLE qui conservaient une attitude résolument anti- entriste à l’égard du POUM. Quelques jours après, à l’occasion du premier anniversaire du 19 juillet, ce nouveau tournant fut plus explicite.
La SBLE pouvait envisager certainement un travail parmi les milieux anarchistes car elle comptait sur des sympathies parmi les secteurs les plus révolutionnaires de ces milieux : à partir de la protection des jeunesses libertaires vis-à-vis des militants bolcheviks-léninistes qui distribuaient la presse et des tracts au sujet des attaques de la JCI (la jeunesse du POUM) allant jusqu’à l’impression de sa presse et de tracts – y compris après l’interdiction du POUM- en passant par les contacts avec les Amis de Durruti, la SBLE était connue et même protégée par des secteurs de militants anarchistes ; Wolf signala qu’y compris de jeunes anarchistes étaient disposés à diffuser, tâche dangereuse, les tracts de la SBLE et à les coller sur les murs (note 3).
Cependant les perspectives à moyen terme n’étaient guère optimistes, car la direction de la CNT décida d’agir très tôt contre le trotskisme et d’arrêter ainsi, le courant de sympathie et de solidarité envers celui-ci.
Défenseurs à outrance de l’unité antifasciste et de la priorité de gagner la guerre ; indifférents aux « querelles intestines entre marxistes » et dociles face à la reconstitution de l’état bourgeois ; le Comité national de la CNT et le Comité péninsulaire de la FAI allèrent jusqu’à élaborer conjointement une note qui fut publiée par la presse principale républicaine (anarchiste, stalinienne et bourgeoise) non seulement en se démarquant d’un tract bolchevik- léniniste (note 4), mais en le « contestant » ; tout laisse à penser que le secrétaire général de la CNT, Marià R. Vázquez, «très fâché» par le tract Bolchevik – Léniniste fut à l’origine de cette réponse (note 5). La note disait que « Nous ne savons pas s’il s’agit d’une manœuvre à caractère politique ou si elle répond à de sales manigances de ceux qui signent le tract » et que en tout cas, il n’existait aucun pacte entre la CNT et le POUM, aucune volonté « d’unité d’action » appelant à la grève, et que personne ne devait suivre d’autres consignes que celles émanant des « comités responsables », et la fin de la note mettait en garde à nouveau les militants contre les sales manigances, « les traîtres » et les « ennemis embusqués » et les assurant qu’on leur donnerait « ce qu’ils méritaient » :
« Comité national de la CNT
Comité péninsulaire de la FAI
Attention aux sales manigances ! Que personne ne tienne compte des mots d’ordre ni des orientations hors de ceux émanant des Comités responsables.
Ce soir est arrivé entre nos mains un tract signé par la Section Bolchevique – Léniniste d’Espagne (pour la IV° Internationale) où l’on parle de grèves, de formation de Comités révolutionnaires etc. et qui dit « VIVE L’UNITÉ D’ACTION CNT-FAI – POUM ».
Nous ne savons pas s’il s’agit d’une manœuvre à caractère politique, ou si ce sont de sales manigances venant de ceux qui signent le tract. Nous ignorons, totalement, qui peut être l’auteur de cette note. Mais qui que ce soit nous devons déclarer publiquement ce qui suit :
1° Il n’existe aucun pacte entre nous et le POUM. Elever notre voix en demandant justice, rien que justice, n’est pas égale à l’existence de pacte ni d’aucune « unité d’action ». Notre mouvement libertaire a suffisamment de personnalité pour agir avec une indépendance absolue.
2° Nous n’avons appelé à aucune grève, et
3° Personne ne doit tenir compte des mots d’ordre ni des orientations si ce n’est de ceux qui proviennent des Comités responsables.
Les moments délicats que nous vivons nous obligent à agir en toute responsabilité.
De ceux qui lancent des mots d’ordre ou qui diffusent des documents où sont citées nos organisations, il faut exiger d’eux responsabilités et leur donner ce qu’ils méritent.
Alerte, camarades contre les sales manigances ! Notre mouvement a trop d’adversaires. Il y a encore trop d’ennemis embusqués, pour nous montrer confiants.
Contre tous les SPÉCULATEURS, ou les traîtres, le mouvement libertaire doit rester sain et indemne, uni, compact et en suivant la trajectoire tracée.
Nous n’avons pas besoin de mentors, et nous ne serons pas les jouets de manœuvre. SACHEZ LE TOUS, à tout hasard, on ne sait jamais.
Le Comité National de la CNT
Le Comité péninsulaire de la FAI
Valence 6 juillet 1937 » (note 6)
Le lendemain, Josep Rabasa, au nom du CR du POUM de Valence, s’empressa de déclarer qu’ils n’avaient rien à voir ni avec la tract ni avec la SBLE (note 7), et presque deux semaines après, en suivant l’exemple du CN de la CNT et du CP de la FAI, la direction clandestine du POUM considéra également qu’il devait continuer à se démarquer du trotskisme et critiqua aussi les tracts de la SBLE dans « La Batalla » clandestine, mais dans une attitude ouvertement sectaire : comme la CNT, il présente son interdiction sans aucune argumentation mais à la différence de celle-ci, elle ne présente même pas les mots d’ordre de la SBLE, sans laisser ainsi le choix à ses militants de prendre connaissance de la justesse ou pas de l’interdiction : la note ne présenta pas un seul argument politique, seulement des discrédits qui allaient de « peu d’éléments » jusqu’à des insinuations de mensonges en passant par l’affirmation selon laquelle les trotskistes demandaient « des choses si absurdes » que c’était une « véritable aberration politique » et un « modèle de confusion », ce qui démontrait « que les pauvres trotskistes espagnols se trouvaient politiquement, dans la stratosphère (note 8) ». (Wolf, souligne très justement que le « Comité Exécutif se garde bien d’informer ses militants au sujet de ces « choses absurdes » préconisées par les « pauvres trotskistes (note 9) »).
Cette attitude ne s’est pas modifiée au cours des mois suivants, sans que la répression contre le POUM mais également contre les militants de la IV° Internationale durant l’été 1937 conduise le premier à abandonner son sectarisme afin de permettre une évidente solidarité élémentaire de base. Bien au contraire, début septembre, lorsque des militants de la SBLE avaient déjà été arrêtés ou assassinés, et que le POUM poursuivi, continuait ses attaques, en utilisant les mêmes « arguments » et en y ajoutant de nouveaux qui, de plus, étaient soit des équivocations soit des falsifications : dans un article au titre long et délirant (« le Parti communiste et ses instruments dans la police et dans la censure préalable protègent les trotskistes et empêchent le POUM de critiquer et de combattre les partisans de Trotski parce qu’ils en ont besoin pour faire endosser au POUM  leurs activités» (note 10) ) conduisit à l’affirmation absurde que la censure stalinienne des textes du POUM protégeait les trotskistes. Dans cet article la direction clandestine du POUM, en plein aveuglement sectaire, prétendait démontrer une collusion d’intérêts entre staliniens et trotskistes et affirmait littéralement que « l’on poursuivait le POUM, en l’accusant de trotskisme, alors qu’on protège et dissimule les véritables trotskistes »(sic) ; l’article reprenait les attaques contre les trotskistes en raison du tract de la SBLE qui avait été attaqué par la CNT – FAI, et de plus, attribuait aux bolcheviks –léninistes un texte édité au Mexique dont ils n’étaient pas à l’origine. (note 11)
Bien que Wolf considéra que la publication de la note de la CNT – FAI eût un effet positif car elle « impressionnerait » les militants du POUM et les militants anarchistes, elle parviendrait à vaincre les réticences relatives au nombre de militants, et elle pourrait provoquer des discussions, spécialement avec les anarchistes, Wolf considérait également les évidents effets négatifs, puisque probablement les cadres moyens de la CNT essaieraient d’éviter les discussions et l’accès à leurs locaux. (note 12)
Ce fut probablement ce qui arriva finalement puisque Munis répondit à la note de la CNT – FAI, au nom de la SBLE dans une lettre qu’il envoya au CN de la CNT avec copie à « toute la presse révolutionnaire d’Espagne », mais aucune publication anarchiste (ou du POUM ou socialiste de gauche) ne l’a reproduite ni y a répondu. Le texte signé par Munis défendait la politique de front unique, revendiquait l’action révolutionnaire de la SBLE, prenait à partie la CNT – FAI pour qu’elle démontre ses accusations et rende publiques les arguments donnés par l’organisation bolchevik – léniniste et, par conséquent, de rectifier publiquement leur note :
« Section Bolchevique – Léniniste d’Espagne / pour la IV° Internationale
Au Comité National de la CNT, Valence.
Chers camarades,
dans « Solidaridad Obrera » du 7 de ce mois, le CN en réponse à un de nos tracts « dans lequel sont évoquées les grèves, la formation de Comités révolutionnaires, etc. il est mentionné « vive l’unité d’action CNT – FAI – POUM » et il est ajouté également : « nous ne savons pas s’il s’agit d’une manœuvre de caractère politique ou si cela répond à de sales manigances de la part de ceux qui signent le tract ».
Nous voulons préciser les points suivants :
1) la Section Bolchevique – Léniniste d’Espagne a appuyé et appuie le point de vue de l’unité d’action CNT-FAI-POUM car elle considère que la lutte de ces trois organisations pourrait arrêter l’emprisonnement des révolutionnaires, la fermeture de locaux, les procès monstrueux et l’offensive contre les collectivisations. Nous avons parfaitement le droit de lutter pour ce point de vue et toute autre organisation également.
2) Conseillant l’action du prolétariat dans ce sens, nous avons publié différents manifestes tous signés par notre Comité, qui ne peuvent donner lieu à aucune sorte de confusion.
3) Seulement dans un tract distribué aux barricades ouvrières pendant les journées de mai, était évoqué, non les grèves, mais la grève générale « sauf dans les industries travaillant pour la guerre » comme moyen de combattre la provocation de l’ennemi de classe et de conserver les conquêtes du prolétariat.
Nous sommes donc en droit de vous demander où se trouvent et en quoi consistent les « sales manigances ».
Vous nous avez accusés devant le prolétariat et vous ne pourrez éviter loyalement une explication publique.
Autre chose serait d’aider la calomnie utilisée aujourd’hui par le stalinisme à travers ses campagnes et procédés criminels contre le « trotskysme ».
Nous enverrons une copie de cette lettre à toute la presse révolutionnaire d’Espagne
Dans l’attente d’une rectification publique loyale de vos écrits, nous vous saluons.
Pour la Section Bolchevik – Léniniste d’Espagne. G.M.»
Barcelone16/7/37  13
La direction anarchiste pleinement engagée dans la collaboration gouvernementale et freinant toute initiative révolutionnaire a ignoré le réquisitoire de la SBLE et n’y a pas répondu, pour ne pas avoir à s’engager face à ses propres militants. Comme une défense de l’orientation tactique de la SBLE envers les militants anarchistes, deux jours après l’infâme note de la CNT-FAI le journal NOSOTROS publia un article de la FIJL où celle-ci, à propos d’une polémique vis-à-vis de la JSU, a défendu à sa manière le POUM et même le trotskysme 14 ; mais de juillet 1936 à juillet 1937, la direction anarchiste espagnole est passée de la lutte abstraite pour la révolution à la collaboration avec la contre-révolution, avec un POUM pourchassé, incapable de trouver une réponse révolutionnaire et dans l’obsession de s’éloigner au maximum du trotskysme.

NOTES

 

1) Wolf Erwin « Das Ende der POUM » (4 – VII -37) p.8 (17370) Leon Trotsky exile papers – Houghton Library ; traduit de l’original en allemand.

2) Wolf Erwin «Rapport Intérieur » (6 – VII – 37) (17371) Leon Trotsky exile papers, Houghton Library , Havard College Library, (traduit dans : documentación histórica del trosquismo español, 1936 – 1948 ; De la guerra civil a la ruptura con la IV° Internacional 1 a ed Madrid : De la Torre 1996 p 141)

3) Idem

4) La note disait que le tract « parle de grèves, formation de Comités révolutionnaires, etc », et dit : « vive l’unité d’action CNT-FAI-POUM !». Je n’ai trouvé aucun tract avec ce texte, rappelant ce que le SBLE avait distribué le 4 mai (ce qui n’aurait pas grand sens de le dénoncer 2 mois après). Il s’agissait donc probablement d’un tract édité effectivement par la SBLE fin juin début juillet appelant au front unique de lutte CNT – FAI – POUM, le principal mot d’ordre politique des bolchevicks-léninistes en Espagne à ce moment-là.

5) Cf : Brockway Fenner Spanish Diary 23 rd june to 12 th july 1937 – personal report of a visit to Spain – London : Independant Labour Party, (1937) p 7-8.

6) C.N de la C.N.T ; C.P de la F.A.I « Attention aux sales manigances ! Que personne ne fasse cas d’autres mots d’ordre ni orientations que de ceux qui proviennent des comités responsables ». Nosotros, porte-parole de la Fédération Anarchiste Ibérique

(7-VII-37) ; la note a été éditée de façon abrégée (sans les quatre derniers paragraphes) dans le « Comité National de la C.N.T répond à un tract de la Section Bolchevique Léniniste d’Espagne ». Solidaridad Obrera (7-VII-37) version qui fut reproduite également dans la plupart de la presse anarchiste, outre celles de la bourgeoisie et stalinienne le même jour.

7) RABASA, Josep « Les choses mises au point » : « entre la C.N.T et la F.A.I il n’existe pas d’unité d’action avec le POUM ». (Nosotros : porte-parole de la Fédération Anarchiste Ibérique (8-VII-37) et « le POUM s’adresse au Comité National de la C.N.T » Solidaridad Obrera (8-VII-37).

8) « A propos de quelques tracts des bolcheviks -léninistes pour la IV° Internationale ». La Batalla (19-VII-37).

9) Wolf Erwin « Rapport sur l’Espagne, 21 juillet 1937 ». Trotski,L. La révolution espagnole – Barcelone : Fontanella, 1977, v2 p 204.

10) « Le Parti Communiste, ses instruments dans la police et dans la censure préalable, protègent les trotskistes : ils empêchent le POUM de critiquer et de combattre les partisans de Trotsky car ils en ont besoin pour faire endosser au POUM leurs activités ». Bulletin de presse : Parti Ouvrier d’Unification Marxiste n° 6 (4-IX-37) p5-7.

 

11) L’article du POUM n’en donnait pas le titre mais il s’agissait du tract « Le massacre de Barcelone : une leçon pour les travailleurs du Mexique ! : Au Mexique le désastre qui a touché les travailleurs d’Espagne ne doit pas se répéter », qui en réalité n’avait pas été écrit par les bolcheviks – léninistes mais par le groupe des Travailleurs marxistes, groupe en rapport avec la Revolutionary Workers League (R.W.L) et dirigé par Paul Eiffel : ce fut peut être une confusion, mais on ne peut pas écarter que ce fut une falsification intéressée de la part du POUM, car ce texte fut distribué probablement par Russell Blackwell. La direction du POUM savait parfaitement, qu’il n’était pas « trotskiste officiel » mais le représentant de la R.W.L en Espagne.

12) Wolf Erwin. « Rapport Intérieur » (6-VII-37), p 2-3 (17371) Léon Trotski exile papers, Houghton Library, Harvard College Library (traduit dans « Documentación histórica del trosquismo español – 1936 -1948 De la Guerra Civil à la rupture avec la IV° Internationale » – 19° édicion Madrid. De la Torre 1996 p 141).

13) Cette lettre est reproduite – en castillan – dans lettre d’Erwin Wolf au S.I. (21-VII-37), p.2, (5232) Leon Trotsky Soviet papers, Houghton Library, Harvard College Library ; l’emphase est dans l’original et j’ai corrigé les quelques erreurs grammaticales qu’il contient. (La partie finale de la lettre de Wolf – que ne contient pas la lettre de Munis – est traduite dans : WOLF, Erwin. « Rapport sur l’Espagne, 21 juillet 1937 ». Dans « TROTSKY, L. La révolution Espagnole.» Barcelone : Fontanella, 1977, v.2, p. 402- 404).

14) C.N de la F.I.J.L « La Alianza Juvenil, la JSU et le trotskisme »; Nosotros  : porte-parole de la Fédération Anarchiste Ibérique (9 – VII – 37).

BARCELONE, MAI 1937, d’Agustín Guillamón

Editions Syllepse, septembre 2023

Ce livre donne une nouvelle vision, inédite, des événements de mai 1937, très originale et totalement différente de celle que propose, jusqu’à ce jour, l’historiographie académique. Il se base, c’est ce qui le caractérise avant tout, sur un travail rigoureux de recherche dans des archives, et sur les entretiens avec plusieurs de ses protagonistes. Ce n’est pas un livre de livres, ces habituels bouquins imbuvables faits d’extraits et de données repris dans d’autres livres et que nous proposent les maisons d’édition commerciales. Il s’agit ici du récit complet, parfois inespéré, des faits qui se sont produits au cours des sanguinaires journées du 3 au 7 mai, faits racontés du point de vue des insurgés qui en furent les protagonistes et à travers une documentation rigoureuse et indiscutable.

Nombreuses sont les nouveautés, totalement inconnues avant l’édition de ce livre, et qui à partir de maintenant seront reproduites et irrémédiablement mal comprises dans le petit monde plagiaire du copier/coller universitaire.

Nous allons faire, ci-dessous, un bref résumé du livre, mais inévitablement, nous n’y retrouverons pas toute la fraîcheur, toute la complexité et toute la richesse qu’il y a dans l’ouvrage dans son ensemble.

Les décrets de la Generalitat [gouvernement autonome de Catalogne] du 4 mars 1937 créèrent un Corps Unique de Sécurité (formé par la garde d’Assaut et la Garde Civile) et ils annoncèrent la dissolution (dans un futur immédiat) des Patrouilles de Surveillance. Ces décrets entraînèrent la réorganisation des comités de défense qui hibernaient jusqu’alors, la démission des conseillers cénétistes [ministres de la Generalitat de la CNT] et une grave crise de gouvernement.

L’assemblée de la Fédération Locale (de Barcelone) des Groupes Anarchistes du 12 avril 1937, radicalisée par la présence des Jeunesses Libertaires et des délégués des comités de défense qui y furent invités, exigea le retrait de tous les cénétistes des postes municipaux ou gouvernementaux, et créa un comité insurrectionnel. Dans cette radicalisation jouèrent un rôle important Julián Merino, Pablo Ruiz et Juan Santana Calero.

Le 15 avril, après une longue et laborieuse négociation, Companys et Manuel Escorza del Val se mirent personnellement d’accord sur une résolution de la crise et la formation d’un nouveau gouvernement (avec l’entrée comme conseller du cenetiste Aurelio Fernández).

L’assassinat d’Antonio Martin à Bellver de Cerdanya, le 27 avril 1937, entraîna la rupture de l’accord si laborieusement obtenu. Manuel Escorza mit les comités de défense en alerte, en révélant l’information sur un prochain coup de force du bloc contre-révolutionnaire. Escorza provoqua l’étincelle, mais il s’opposa à un soulèvement qu’il considérait comme prématuré et sans préparation suffisante, sans objectifs ni coordinationes adéquats.

La provocation du 3 mai, lorsque le stalinien Eusebio Rodriguez Sala prit d’assaut le central téléphonique, mobilisa les comités de défense qui, en deux heures, déclarèrent la grève révolutionnaire, prirent en mains tous les quartiers ouvriers et dressèrent des barricades dans le centre de la ville et à des endroits stratégiques. Les comités supérieurs cénétistes (représentés alors par Dionis Eroles et Josep Asens) essayèrent de contrôler les comités de défense, mais, sans y parvenir, ils furent débordés.

Le 4 mai, dans la matinée, Julian Merino, secrétaire de la Fédération Locale (barcelonaise) de la FAI, convoqua une réunion du comité régional de Catalogne, en parvenant à former un Comité Révolutionnaire secret de la CNT (formé par Julian Merino, Lucio Ruano et le sergent Manzana) et deux commissions pour coordonner et étendre la lutte dans les rues, une Place Espagne et une autre au Centre-Parallèle. À cette réunion, fut également nommée une délégation cénétiste dirigée par Santillan, pour négocier une issue au Palais de la Generalitat. Ruano dirigea les canons de Montjuic sur la Place San Jaime.

La CNT jouait un double jeu: l’insurrectionnel et le négociateur. Companys (président de la Generalitat) et Comorera (secrétaire du PSUC) ne jouait que le jeu de la provocation dans le but très clair d’arriver à annihiler les insurgés, affaiblir la CNT afin de l’annuler et de former un gouvernement fort.

Le 4 mai, dans l’après-midi, les travailleurs barcelonais armés sur les barricades et prêts au combat, ne furent pas vaincus par le PSUC, par ERC ou/et par les forces de l’ordre du gouvernement de la Generalitat. Ces travailleurs finirent par se plier aux messages pacificateurs de la radio. La tentative révolutionnaire de coordonner et de donner un objectif précis à l’insurrection échoua. Alors que l’ensemble de Barcelone était plein de barricades, les ouvriers armés furent vaincus et humiliés par les prédications radiophoniques des comités supérieurs de la CNT, et plus particulièrement par le discours des « embrassades » de Joan García Oliver (celui-ci appelait les ouvriers des barricades à embrasser les gardes d’assaut comme des frères).

Le 5 mai, vers midi, Sesé, secrétaire de l’UGT, se fit tirer dessus depuis le Syndicat des Spectacles de la CNT lorsque la voiture dans laquelle il se trouvait refusa de s’arrêter à un contrôle de barricade. Celui-ci allait prendre son poste de conseiller (ministre Generalitat). En représailles, Companys ordonna à plusieurs reprises à l’aviation de bombarder les casernes et édifices aux mains de la CNT. Les Amis de Durruti lancèrent un tract qui essayait de donner des objectifs concrets à l’insurrection: substitution de la Generalitat par une Junte révolutionnaire, exécution des coupables de la provocation (Rodriguez Sala et Artemi Aguadé), socialisation de l’économie, fraternisation avec les militants du POUM, etc. Les comités supérieurs désavouèrent immédiatement ce tract, qui avait eu la vertu de relancer la lutte sur les barricades.

Les 5 et 6 mai furent l’apogée de la lutte dans la rue. Le bloc contre-révolutionnaire profita des tentatives de trêve ou d’abandon des barricades suite aux consignes radiophoniques et dans la presse pour consolider ses positions ; les révolutionnaires reprenaient alors les combats et retournaient aux barricades.

Le 7 mai, il était évident que le soulèvement avait échoué. Les travailleurs commencèrent à défaire les barricades. Les troupes envoyées de Valence défilèrent avenue Diagonal et occupèrent la ville. Les jours suivants, les comités supérieurs de la CNT essayèrent de cacher ce qui s’était passé, de retoucher les procès-verbaux en cours de rédaction et en définitive d’éviter au mieux la répression prévisible des staliniens et du gouvernement contre leur Organisation et contre les protagonistes les plus en vue. Le POUM était le bouc émissaire nécessaire qui allait tout prendre sur le dos

S’il fallait résumer mai 37 en une phrase, il faudrait y expliquer que les travailleurs armés sur les barricades et totalement décidés furent vaincus par les appels au cessez le feu émis par la radio. La révolte à Barcelone fut vaincue par la radio.

Conclusion

Pour la première fois dans l’histoire, une insurrection a commencé et a perduré contre la volonté des leaders de l’organisation à laquelle appartenait l’immense majorité des insurgés. Mais même si une mutinerie peut être improvisée, une victoire en aucun cas (Escorza) ; et d’autant moins lorsque toutes les organisations ouvrières antifascistes se montrent hostiles au prolétariat révolutionnaire, de l’UGT jusqu’aux comités supérieurs de la CNT.

Les comités supérieurs jouèrent un double jeu, en même temps qu’ils permettaient la formation d’un Comité Révolutionnaire de la CNT, ils formaient une délégation pour aller négocier au palais de la Generalitat. Ils laissèrent très vite tomber la carte de l’insurrection pour miser sur le cessez le feu qui assurait leur avenir comme bureaucrates.

UGT et comités supérieurs de la CNT, ERC et gouvernement de la Generalitat, staliniens et nationalistes transformèrent la magnifique victoire militaire des révolutionnaires, à portée de main (selon Julián Merino de la FAI et Rebull du POUM) en une désastreuse défaite politique qui ouvrit la voix à une répression féroce. Ils le firent tous ensemble, mais de façon différente, pour jouer efficacement leur rôle. Staliniens et républicains directement sur les barricades de la contre-révolution. Anarchosyndicalistes et Poumistes dans l’ambigüité « d’avoir l’air sans avoir l’air du tout », de « se dire révolutionnaire sans l’être» ; les premiers en recommandant la fin de la lutte et l’abandon des barricades ; les deuxièmes en pratiquant « l‘audacieux » suivisme envers les premiers.

Deux petites organisations seulement, les Amis de Durruti et la SBLE (Section Bolchevique Léniniste d’Espagne), essayèrent d’éviter la défaite et de pourvoir le soulèvement d’objectifs clairs et précis. Le prolétariat barcelonais, essentiellement anarchiste, lutta pour la révolution, même contre ses propres organisations et contre ses dirigeants, dans un combat qu’il perdit en juillet 36, à partir du moment où il laissa l’appareil d’État sur pied et qu’il remplaça la lutte de classes par le collaborationnisme et l’unité antifasciste.

Mais il y a des batailles perdues qu’il faut livrer en faveur des générations futures, sans autre objectif que de montrer qui est qui, de quel côté de la barricade se trouvent les uns et les autres, de déterminer les frontières de classe, le chemin à suivre et les erreurs à éviter.

Agustín Guillamón

 Web Syllepse: https://www.syllepse.net/barcelone-mai-1937-_r_76_i_1047.html

 

 

La guerre civile espagnole

Un an après le 19 juillet 1936 : la note infâme de la CNT-FAI et le sectarisme du POUM, Sergi Rosés Cordovilla

BARCELONE, MAI 1937, Agustín Guillamón

Les Incontrôlés, Agustín Guillamón

Le vrai destin de Kurt Landau. Les révélations d’un agent stalinien Paolo Casciola

Leon Narwicz et Julian Grimau, Agustín Guillamón

Un mythe stalinien parmi tant d’autres : les prétendus volontaires soviétiques !, Jean-Jacques Marie

Lettre à un ouvrier poumiste

Onze thèses classistes sur la révolution et la contre-révolution en Catalogne (1936-1938). Pour une théorie anarchiste des révolutions, à partir d’une analyse matérialiste des faits historiques, Agustín Guillamón

Vous trouverez de nombreux articles déjà parus sur ce thème dans les Cahiers du Mouvement Ouvrier. Pour les lire en ligne ou les télécharger, allez à la page « LES CAHIERS »

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Leon Narwicz et Julian Grimau

Agustín Guillamón

Le 20 avril 1963, Julian Grimau, membre du comité central du Parti communiste espagnol, était fusillé à Madrid à l’issue d’un procès expéditif, après son arrestation quelques mois auparavant par la Brigade politico-sociale franquiste et après avoir été torturé dans les locaux de la Direction générale de sécurité. Tous les partis communistes du monde et compagnons de route avaient lancé une intense campagne de protestation pour tenter de sauver celui qui allait devenir leur martyr.
On connaît beaucoup moins, en revanche, ce que fut le rôle de Julian Grimau durant la guerre civile d’Espagne. C’est ce que rappelait ce texte d’Agustín Guillamón de mai 2019 que le site de langue espagnole « Ser histórico » vient de republier.

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L’assassinat
Le 10 février 1938, à Barcelone, vers dix heures du soir, un jeune homme d’une vingtaine d’années, vêtu de l’uniforme d’un capitaine de l’armée, venait d’allumer une cigarette. Il avait un rendez-vous. C’était une froide journée d’hiver. L’endroit était solitaire et morne, les maisons les plus proches se trouvaient à quelque cinq cents mètres de là. Il attendait dans la rue Legalidad, dans une zone non habitée et non urbanisée, près de la maison connue sous le nom de Can Compte. C’était une rue bordée de deux fossés qui la distinguaient à peine des vergers environnants. Les deux hommes avec lesquels il avait rendez-vous s’approchèrent. En réponse à son salut, le plus proche, sur sa gauche, lui tira dessus, à une distance d’un demi-mètre. La balle traversa le menton à gauche de la bouche, en suivant une trajectoire de bas en haut et de gauche à droite, brisant deux dents, une partie du palais et s’enfonçant dans le crâne, sans orifice de sortie. Le deuxième homme s’assura de sa mort en tirant deux fois dans la tête du capitaine, allongé sur le sol. Un peu de cervelle jaillit du crâne fracassé par les trois balles. Une grande flaque de sang entoura le cadavre, dessinant la silhouette du corps. Au sol, tout près, on trouvait une cigarette, une casquette militaire et deux douilles de balles de calibre 9 millimètres, courtes.

Leon Narwicz, avant et après son assassinat.

Vers 23 heures, Jaime Planella, veilleur de nuit dans le quartier, découvrit le corps d’un homme en uniforme, allongé perpendiculairement au sens de la rue. Il téléphona au commissariat. Lorsque la police et le juge de garde arrivèrent sur les lieux de l’assassinat, le corps fut fouillé et, d’après les documents trouvés, la victime fut identifiée comme étant Leon Narwick, ou peut-être Narwicz ou Narwich, la dernière lettre du nom de famille étant douteuse et totalement étrangère à la graphie espagnole. Il était capitaine dans les Brigades internationales, 1ère compagnie, 4e bataillon, 13e brigade, 45e division de l’armée de l’Est. Le 14 février, le corps de Leon Narwicz fut enterré dans la fosse commune du cimetière du Sud-Ouest de Barcelone.
Le 26 mars 1938, le délégué des Brigades internationales, le capitaine Jesús Prados Arrarte, se présenta au tribunal, à la demande du juge, pour répondre à ses questions. Il déclara orgueilleusement que le capitaine Leon Narwicz était de nationalité polonaise, qu’il avait été volontaire dans les Brigades internationales et qu’il travaillait alors au Service d’investigation militaire (SIM) des Brigades internationales. Le prénom Leon en polonais n’a pas d’accent. Il identifia Narwicz à partir des photos qui lui furent montrées. Le capitaine Prados exigea que Kurt Laube, chef du SIM et de la délégation des Brigades internationales à Barcelone, soit autorisé à emporter les papiers et les effets personnels du défunt, qui lui furent finalement remis le 12 avril. Le reçu signé par le chef du SIM de Barcelone détaillait les objets appartenant au défunt : plusieurs photographies, un peu plus de deux cents pesetas, un stylo-plume noir, une montre-bracelet blanche, un briquet, un peigne, un porte-cartes avec des tickets de métro, un mouchoir sans initiales et, bien que cela ne soit pas détaillé dans le reçu, cinq feuilles d’inscription numérotées du Secours rouge du POUM (1), ainsi que ses papiers personnels et un répertoire avec des adresses.
Dans le carnet d’adresses de Narwicz figurait celle de Munis, dirigeant de la Section bolchevique-léniniste d’Espagne (SBLE). Le commissaire général ordonna l’installation d’un service de surveillance du quatrième étage de la maison au numéro 308, rue Valencia, dans le but d’arrêter Munis et ses éventuels complices ou collaborateurs. Le commissaire général suivait les instructions de Julián Grimau García. Grimau était au courant de l’opération du SIM, préparée par deux de ses agents, le capitaine Narwicz assassiné et un autre, connu sous le nom de Marx ou Joan. Tous deux travaillaient sur la tentative de la police politique soviétique d’infiltrer les rangs des bolcheviks-léninistes.
Le 13 février 1938, à 13 heures, les policiers Antonio Martínez, José del Olmo, Francisco Llobet et Manuel Dayán, à la tête d’un important dispositif policier, se présentèrent au domicile de Munis pour l’arrêter. Avant d’entrer dans la maison, ils avaient déjà arrêté Jaime Fernández Rodríguez et Luis Zanon qui s’apprêtaient à rendre visite à Munis. Lors de la tentative d’arrestation de Munis, celui-ci se jeta sur l’officier Francisco Llobet, lui arrachant son pistolet. Une situation confuse et dangereuse s’ensuivit, qui fut résolue lorsque Munis, entendant l’avertissement que lui lança son ami Jaime comme quoi la maison était cernée par un énorme déploiement policier, abandonna toute résistance et rendit le pistolet.
Munis, Jaime Fernández et Zanon ainsi que d’autres militants du SBLE emprisonnés par la suite – l’Italien « Adolfo Carlini » (Domenico Sedran), le Danois Aage Kielso (qui parvint à s’évader), le Tchèque Víctor Ondik et Teodoro Sanz – furent détenus pendant un mois dans la prison clandestine du SIM au sous-sol de la place Berenguer, siège de la Brigade criminelle, soumis à toutes sortes de tortures par une équipe d’agents du SIM, dirigée par Julián Grimau : coups, simulacres d’exécution, cheveux arrachés à la racine avec des tenailles, plusieurs jours sans nourriture ni eau, au point d’être contraints de boire leur propre urine, etc.


Page du rapport d’enquête sur l’assassinat de Leon Narwicz.

Les détenus dormaient à la préfecture de police, rue Layetana, et étaient transférés quotidiennement dans une fourgonnette jusqu’à la place Berenguer, lieu des interrogatoires. Les deux endroits étaient distants d’une centaine de mètres.
Zanon qui avait été séparé du reste du groupe, fut le seul à dormir dans les locaux de la Brigade criminelle. Il s’effondra psychologiquement, absolument terrifié. Grimau fit signer à Zanon une « confession » accusant ses camarades de l’assassinat de Narwicz. Il se rétracta ensuite, dès qu’il intégra la prison Modelo de Barcelone.
Leon Narwicz, avant les journées de mai (2), s’était présenté comme un sympathisant de l’opposition russe, gagnant la confiance de Nin, Gorkin, Landau et Andrade (3). Avec son appareil photo, il avait fait le tour des différents locaux du POUM. Le groupe d’action du POUM qui avait tué le capitaine Narwicz était composé d’Albert Masó March et de Lluís Puig. Aucun d’eux ne fut arrêté. Avec la mort de cet agent polonais du SIM, le POUM voulait venger l’assassinat de Nin et le déchaînement répressif exercé contre ce parti depuis le 16 juin 1937. Les photos de Narwicz avaient joué un rôle irremplaçable dans l’identification et l’arrestation par la police des dirigeants et militants du POUM. Puig mourut de la tuberculose à la prison de la Santé à Paris en 1939. Masó fut un militant éminent de Socialisme ou Barbarie et, pendant la Transition (4), il participa à la tentative avortée de reconstruction du POUM. Munis, auteur d’ouvrages remarquables sur la théorie marxiste, fonda en 1958 avec le poète surréaliste Benjamin Péret un groupe révolutionnaire (Fomento Obrero Revolucionario) dans lequel milita également Jaime Fernández. Le tortionnaire Julián Grimau, militant du PCE, a été arrêté, interrogé, torturé, jugé, condamné et fusillé à Madrid en 1963. Le régime fasciste en a fait un martyr antifranquiste.
Tous ont un point de référence commun : l’assassinat de Leon Narwicz, agent de la police politique soviétique et du SIM, rue Legalidad, le 10 février 1938, il y a maintenant quatre-vingt-un ans.

Penser le « cas Narwicz »
Pourquoi le cas Narwicz est-il important ? Qu’apporte-t-il à l’historiographie et comment comprendre un assassinat commis il y a quatre-vingt-un ans ?
Le cas Narwicz est important car nous savons qu’il était un agent du NKVD avant mai 1937 et qu’à ce titre il a su gagner la confiance des dirigeants du POUM et obtenir des photographies de ses dirigeants, qui ont ensuite servi à leur identification et à leur détention. Nous savons que Leon Narwicz et Lothar Marx tentèrent d’infiltrer le SBLE. On sait que Léon Narwicz obtint un rendez-vous avec les militants du POUM, qui vivaient déjà dans la clandestinité, dans le but d’obtenir des preuves dans le procès en cours contre leurs dirigeants, et de démanteler l’organisation clandestine de ce parti. Ce rendez-vous lui fut fatal, car le POUM connaissait alors le rôle joué par Narwicz avant mai 1937. C’est pourquoi il fut exécuté par le commando avec qui il avait rendez-vous. Lorsque le chef du SIM de Barcelone identifia son cadavre, il certifia son appartenance au SIM et emporta des documents compromettants pouvant impliquer l’autre agent infiltré : Lothar Marx.
Par conséquent, le capitaine polonais des Brigades internationales Leon Narwicz est la preuve évidente qu’un agent du NKVD avant mai 1937 était en février 1938 un agent du SIM. Ce fait irréfutable, certifié par de la documentation, a certaines conséquences :
Premièrement : le SIM était la version espagnole du NKVD.
Deuxièmement : le NKVD et le SIM partageaient des agents et des informations.
Troisièmement : les deux certitudes précédentes nous permettent d’émettre l’hypothèse que le SIM était totalement subordonné au NKVD.

L’assassinat du capitaine Narwicz par un groupe d’action du POUM rompt avec l’image victimaire du POUM que ce parti a toujours voulu présenter, pas toujours sans raison. Et l’image émerge d’un POUM qui, parfois, a su répondre justement au harcèlement répressif des staliniens, car après tout le POUM était un parti marxiste et non une association pacifiste. Lluís Puig et Albert Masó formèrent le commando du POUM qui assassina le capitaine Leon Narwicz, pour se venger de la disparition de Nin, de la dissolution du POUM, de la persécution, de l’assassinat et/ou de l’arrestation de ses militants, et du procès de Moscou contre ses dirigeants.
Par ailleurs, le fait que ce soit Julián Grimau qui ait été chargé de l’interrogatoire et de la torture des personnes accusées du meurtre du capitaine Narwicz n’est pas un pur hasard, mais démontre l’intérêt des Soviétiques à venger l’assassinat de leur agent. Cet assassinat fut faussement attribué aux militants de la Section bolchevique-léniniste d’Espagne, car ainsi ils éliminaient ce groupe politique trotskiste. Grimau était à l’époque « l’œil de Moscou » à Barcelone. Un Grimau tortionnaire, comme le montrent clairement les procès-verbaux des interrogatoires signés par lui. Un Grimau tortionnaire, comme en témoignent les trotskistes qu’il a martyrisés, comme le raconte Domenico Sedran (« Adolfo Carlini ») dans ses Mémoires, comme le décrit Zanon, alors libéré de la peur des tortures, depuis la prison Modelo. Grimau, le tortionnaire torturé par la police franquiste, en 1963. Grimau, le tortionnaire fusillé par le régime fasciste de Franco, qui en a fait par là même un martyr antifranquiste. Grimau eut-il à choisir entre l’exclusion du parti et le martyre ? Curieusement, une personnalité politique de premier plan et un bureaucrate rusé du PCE, Santiago Carrillo, gagnait quelle que soit l’option. Paradoxes de l’histoire : l’arroseur arrosé.

(1) POUM : Parti ouvrier d’unification marxiste, né d’une scission du Parti communiste espagnol, anti-stalinien et par là même cible permanente des staliniens.

(2) Les journées de mai 1937 désignent, pour aller vite, les journées d’affrontements, en Catalogne, entre les staliniens du Parti communiste espagnol, d’un côté, et les anarchistes de la CNT-FAI et militants du POUM de l’autre.

(3) Tous dirigeants du POUM.

(4) On appelle Transition, ou Transition démocratique, la période située entre la fin du franquisme et l’établissement de la démocratie parlementaire en Espagne.

Le vrai destin de Kurt Landau. Les révélations d’un agent stalinien

Paolo Casciola

Traduit de l’italien par Agustin Guillamón

puis de l’espagnol par Bernard Trinquet

Kurt Landau. Source : Ser Histórico

De nouveaux détails de première main sur l’enlèvement et la liquidation de Kurt Landau par des agents du NKVD ont émergé de l’autobiographie du Londonien David Crook (1900 – 2000) de Hampstead Heath à Tan An Men. L’autobiographie de David Crook . Probablement achevée eu début des années 90, elle fut publiée en ligne par sa famille sur le site qui lui est dédié (http://www.davidcrook.net/simple/main.html)

En 1928, Crook s’installe aux Etats-Unis avec sa famille, étudie à l’Université de Columbia et, en 1931, rejoint la National Student League à New York, une organisation de jeunesse dirigée par le Parti « communiste » stalinisé. Après avoir obtenu son diplôme il rentre chez lui à l’été 1936 et rejoint le Parti « communiste » de Grande-Bretagne. Il s’engage alors dans les Brigades internationales et arrive en Espagne le 2 janvier 1937. Après six semaines d’entraînement militaire, il est envoyé au front avec le bataillon britannique durant la bataille de Jarama (6-27 février 1937). Mais il est blessé lors de sa première journée de combat. Pendant sa convalescence il rencontre à Madrid le correspondant de l’Humanité Georges Soria, apologiste invétéré du stalinisme qui le met en contact avec deux agents soviétiques.

Après une nouvelle et brève période sur le front il assiste dans le village de Pozo Rubio, dans les environs d’Albacete, à un cours de formation militaire réservé aux officiers des Brigades Internationales, à l’issue duquel il est transféré à Barcelone via Valence où il arrive le 27 avril 1937. Le NKVD lui avait donné pour instructions d’espionner les anarchistes et, surtout, les « trotskistes » du POUM et les organisations étrangères qui étaient en relation avec celui-ci – en raison de leur appartenance commune au dénommé « Bureau de Londres » – et, en particulier, au ILP (Parti Travailliste Indépendant) britannique. Par l’intermédiaire de son « contact » – un agent stalinien qui se présenta sous le nom de Sean O’Brien – le NKVD lui  fournit des documents qui démontraient que Crook travaillait comme journaliste pour un hebdomadaire britannique et lui procura une chambre à l’Hôtel Continental, situé sur les Ramblas, où résidaient plusieurs membres de l’ILP, parmi lesquels son représentant officiel, John McNair, l’écrivain Eric Blair connu sous le nom de George Orwell (qui s’était enrôlé dans les milices du POUM) et son épouse Eilen Maud O’Shaughnessy, et le belge d’origine russe Georges Kopp, qui était le commandant militaire du POUM.

En manifestant ouvertement des positions antistaliniennes, Crook s’inséra dans ce milieu et commença à transmettre des informations au NKVD. Peu après il put accéder au bureau de l’ILP situé à l’intérieur de l’Hôtel Falcón, qui avait été réquisitionné par le POUM et converti en son siège principal à Barcelone. Durant les heures de l’almuerzo et de la sieste de l’après-midi, Crook put dérober plusieurs fois dans ce bureau de nombreux documents qui, après avoir été photographiés rapidement dans une « maison sûre » du NKVD, étaient remis en place. 

Le POUM à Barcelone en 1936

Source : https://www.marxists.org/history/spain/poum/images/index.htm

Après les Journées de Mai, Crook fut détenu pendant une dizaine de jours dans la prison où se trouvaient Kopp et d’autres membres du POUM, avec l’unique intention de recueillir des informations pour le NKVD. Libéré, il continua son travail d’espionnage. Parmi les nouvelles tâches qui lui furent assignées figurait celle de se renseigner sur l’endroit où se cachait Kurt Landau. Voici le récit qu’il a laissé à ce sujet : 

Tous mes « objectifs » n’étaient pas poumistes comme Kopp. Certains étaient des anarchistes étrangers. Ma détention renforça leur confiance en moi. L’un de mes objectifs était un américain nommé [Abraham] Bluestien, et plus tard un autrichien nommé Kurt Landau.

Landau était passé à la clandestinité après les batailles de rue [les journées de Mai] et mes chefs avaient l’intention de le rencontrer. Sous un prétexte banal j’obtins le numéro de téléphone de Bluestein et je le communiquai comme il me l’avait demandé à Sean [O’Brien]. A la fin des affrontements, les anarchistes avaient perdu le contrôle de Telefónica, et pour mes chefs il devenait alors possible, en connaissant le numéro de téléphone de Landau de remonter jusqu’à son adresse. Elle se situait dans un quartier tranquille, pas loin du consulat soviétique, où ils me conduisirent les yeux bandés (…) pour recevoir mes instructions.

Landau qui ne se doutait de rien avait l’habitude de lire dans le jardin, devant la maison où il se cachait. (…) Ma tâche était de l’identifier sans aucun doute possible. Je ne pouvais le faire qu’en m’approchant suffisamment. Ainsi, pour l’observer, ils m’organisèrent une promenade avec Dolores, une grande blonde séduisante, devant le jardin de la maison, pour voir de près l’homme qui lisait, sans me faire remarquer. Nous nous promenions d’un côté, de l’autre comme un couple d’amoureux, Dolorès me cachant à sa vue. Que lui arriva -t-il à ce pauvre diable ?  Plus tard, Sean me dit qu’il avait été emprisonné, placé dans une cage de bois et chargé sur un des bateaux soviétiques qui transportait des aliments ou des armes pour la République [espagnole].

La villa dans laquelle Landau avait trouvé refuge était le domicile du dirigeant du POUM Francisco de Cabo Vives et de sa compagne, la militante du POUM Carlota Durany. Le 19 octobre 1937, presque un mois après l’arrestation de Landau, le logement fut soumis à une perquisition, par ailleurs infructueuse. Une telle action d’intimidation de l’autorité incita Carlota Durany à déposer plainte au tribunal – dont une copie carbone est conservée au Centre Documentaire de la Mémoire Historique de Salamanque – dans laquelle elle dénonçait : 

Que la plaignante avait à son domicile, rue Montserrat de Casanovas n° 24, en qualité d’hôtesse, Kurt Landau, de nationalité autrichienne et militant marxiste.

Le 23 de septembre dernier, à 19 heures, approximativement, deux agents du corps de Recherche et de Surveillance vêtus l’un de couleur grise et l’autre de couleur foncée, accompagnés d’un Garde d’Assaut en uniforme (détails fournis par un voisin), procédèrent à l’arrestation, au domicile cité, du camarade Landau. Les agents n’ont effectué aucun contrôle dans l’immeuble, s’emparant du détenu précipitamment. Une fois faites les vérifications pertinentes, il apparut que Kurt Landau n’était détenu ni au Commissariat Général de l’Ordre Public ni dans aucune de ses dépendances ou prison officielle. (…)

Tout ce qui est exposé permet d’affirmer que le camarade Kurt Landau a été détenu en marge des autorités compétentes, sans que le Délégué Général à l’Ordre Public n’en ait eu connaissance. Est-ce que les agents qui l’ont arrêté ont agi pour leur propre compte ? Ont-ils obéi aux ordres d’un quelconque supérieur, le chef de la police, monsieur Burillo ? Par exemple ? Où a été conduit Kurt Landau par les policiers qui l’ont arrêté ? Qu’ont-ils fait de lui ?

La plaignante pense que les faits exposés et les interrogations que ceux-ci entraînent, constituent des cas de délits : détention illégale, séquestration, suspicion d’assassinat c’est pourquoi je les porte à la connaissance de l’autorité judiciaire.

Je demande au TRIBUNAL qu’il enregistre cet écrit et qu’en considération de ce qu’il expose, il serve à ouvrir l’instruction opportune avec pour objectif de découvrir ce qui est arrivé à Kurt Landau et d’appliquer les sanctions pénales correspondantes.

[Cité in Francesc da Cabo, “Carlota Durany : una militante” (2004)         

Des trois hypothèses sur le destin final de Landau envisagées dans la biographie publiée en espagnol dans le livre collectif Biografias des 36 (Editeur Descontrol, Barcelone 2016) ainsi  que sur le site Ser Histórico (https://serhistorico.net/2018/11/22/landau-kurt-paolo-casciola/), c’est pourquoi celle formulée par sa camarade Katja correspondrait à ce qui s’est réellement produit.

Nous ne savons rien du traitement auquel Landau fut soumis par ses bourreaux. Il fut probablement torturé comme Andreu Nin, le principal dirigeant du POUM qui avait été détenu sous de fausses accusations à Barcelone le 16 juin 1937 et ensuite « séquestré » quelques jours par une poignée de staliniens au service du NKVD, qui en Espagne était dirigé par Alexandre Orlov (Lev Lazarevitch Fel’dbin). Transféré en « une maison sûre », Nin fut soumis à la torture pendant plusieurs jours pour obtenir de (fausses) confessions qui auraient permis à Staline d’orchestrer un « procès de Moscou » à Barcelone. Et il mourut enfin « sous la torture », assassiné de sang froid ou par excès de zèle de ses bourreaux, sans trahir ni lui ni son parti.

Le projet stalinien d’un grand procès – spectacle dans la capitale catalane devait probablement inclure la séquestration et l’assassinat des dirigeants trotskistes Erwin Wolf (détenu à Barcelone fin juillet, plus tard « libéré » et disparu) et Hans David Freund (lui aussi disparu à la mi-août). Leurs cadavres, de même que ceux de Nin et de Landau n’ont jamais été retrouvés.

La responsabilité directe du NKVD dans l’assassinat de Nin fut démontrée, au-delà de tout doute raisonnable, par deux brefs documents, l’un d’entre eux – une lettre d’information de Orlov transmise à Moscou le 24 juillet 1937 – rendait compte de la mort de Nin et énumérait les noms de ceux qui avaient participé au crime comme spectateurs et / ou exécuteurs directs.

Ces nouvelles révélations sur le destin de Nin furent le résultat d’une enquête à Moscou par deux journalistes de la télévision catalane Dolors Genovès et Llibert Ferri, qui réussirent à localiser dans le dossier de Orlov conservé à Moscou dans les archives du KGB la chemise au nom de Nin dans laquelle se trouvaient ces deux documents. On sait que, pour obtenir une photocopie, il fallut payer plusieurs milliers de dollars : c’était le « prix du marché » établi par les épigones du GPU – avec une abominable mercantilisation vénale des sources archivées – étant donné leur importance historico – politique.

Sur la base de la documentation si chèrement acquise, les deux journalistes réalisèrent le documentaire « Opération Nikolaï » diffusé par TV3 en Catalogne le 5novembre 1992 (https://www.youtube.com/watch?v=zLAfmtlCgTU)   

Dans ce documentaire ils expliquent que le dossier de Orlov contient quatre autres dossiers sur d’autres cas tout aussi importants d’assassinat politique perpétrés en Espagne par les hommes du NKVD. Les noms des titulaires de ces archives ne furent même pas révélés, dans l’attente évidente que se présentent de riches nouveaux acheteurs. Ceci explique pourquoi aucun document relatif à d’autres victimes connues de la mafia stalinienne en Espagne a émergé jusqu’à maintenant des archives de l’ancienne Union Soviétique. Et il n’est pas absolument impossible que le titulaire de l’un de ces quatre dossiers soit Kurt Landau. L’historien français Pierre Broué l’a affirmé avec une absolue certitude : « Parmi les papiers de Orlov dans les archives du KGB il y a une archive « Landau » (Staline et la révolution. Le cas espagnol [1936-1939], Fayard, Paris 1993, p.184). Si c’était le cas, ce dossier contiendrait la vérité définitive sur les circonstances et la méthode de son assassinat.

D. Crook en Espagne en 1937. Source : David Crook (autobiografía en red)

David Crook, l’agent du NKVD qui, en l’identifiant, avait permis sa séquestration, fut envoyé par ses patrons durant deux ans à Shangaï, où il arriva à l’été 1938, pour mener à bien des activités d’espionnage contre les trotskistes chinois. Son principal objectif fut le journaliste sud-africain Frank Glass, qui à l’hiver 1935 avait été élu membre du Comité Central Provisoire de la section chinoise du Mouvement pour la Quatrième Internationale. C’est probablement Glass qui lui inculqua les premiers et encore faibles doutes sur la politique de Staline. Mais une analyse des activités de Crook en Chine nous entraînerait trop loin du thème principal de ces lignes. Cependant, il faut mentionner que Crook revint en Chine en 1947 et après la prise du pouvoir par le parti « communiste » dirigé par Mao Zedong, se recycla en professeur d’anglais à Beijing. Qui tue par le fer meurt par le fer, et pour cela même, en 1967, durant la dénommée « Révolution Culturelle » maoïste, fut arrêté, accusé d’espionnage et passa plus de cinq ans en prison, la majeure partie d’entre elles dans une cellule d’isolement.

Après avoir récupéré sa liberté en 1973 Crook repris son activité professorale en Chine maoïste, mais examina cette réalité d’un point de vue chaque fois plus critique et en vint à sympathiser, en avril – juin 1989, avec le mouvement antibureaucratique des étudiants réprimé dans le sang sur la Place Tiananmen, par le régime post-maoïste de Deng Xiaoping. Il est assez curieux que ses mémoires ne furent jamais utilisées par les historiens, si on excepte la biographie de Glass écrite par l’historien sudafricain de tendance trotskiste Baruch Hirson (Frank Glass. The Restless Revolutionary, Porcupine Press, London 2003) qui cependant se limite à une référence fugace à la période chinoise – basée sur les écrits dactylographiques des mémoires de Crook, à l’époque encore inédites – sans faire aucune mention à sa participation dans le « cas Landau ». Enfin, comme pure curiosité, nous signalons que Crook est le protagoniste d’une bande dessinée récemment publiée en France (Julian Voloj {texto] – Herk Rehr [dessins] David Crook. Souvenirs d’une révolution, China Urbana, Paris 2018).

Les Incontrôlés

Brochure d’Agustín Guillamón


L’été et l’automne 1936

Après les journées révolutionnaires des 19 et 20 juillet 1936 les instances supérieures de la CNT et de la FAI ont tenté de rétablir l’ordre public, c’est-à-dire la loi et l’ordre républicains dans les rues de Barcelone, en réprimant la délinquance et en poursuivant les fascistes embusqués, mais aussi en contenant la violence révolutionnaire des comités de quartiers et des syndicats.
Le voile qui dissimulait l’affrontement entre les instances supérieures et les révolutionnaires expropriateurs avait pour propos affiché d’en finir avec les sympathisants fascistes, le clergé et une criminalité arbitraire et opportuniste, qui existait réellement, et qui de toute évidence, était un grave problème. La constante présence de franc-tireurs de la droite : requetès, phalangistes, milices bourgeoises, hommes de main du Lliure (NDT : syndicat «indépendant» patronal), dura plus d’une semaine, provocant de nombreuses morts parmi les passants.
Toutes les organisations antifascistes, y compris le gouvernement de la Généralité et les instances supérieures de la CNT confondaient et mélangeaient astucieusement la délinquance et la violence révolutionnaire des comités de quartier et des syndicats. Ceux-ci confisquaient, collectivisaient ou contrôlaient les usines, les ateliers et les terres de culture, exécutaient les fascistes, les hommes de main, de droite, les militaires et les curés ; ils confisquaient les villas, les voitures, les appartements de luxe, les casernes, les églises, les couvents, les hôpitaux, les hospices, les industries, les entreprises, les propriétés abandonnées par les fugitifs factieux, etc.
Le processus révolutionnaire, pour beaucoup, était allé trop loin. Le premier pas pour le contrôler consistait à le contenir pour qu’il n’aille pas plus loin. Après arriverait l’heure de reconquérir le terrain perdu. C’est pour cela qu’était apparu le nouveau concept « d’ordre révolutionnaire », qui ne signifiait rien d’autre que d’empêcher d’approfondir la révolution et de considérer « les conquêtes révolutionnaire » de juillet 1936 comme un nouvel ordre, maintenant achevé, qu’il était nécessaire de défendre face aux incontrôlés/révolutionnaires et au désordre et à la délinquance arbitraire, contre la bourgeoisie expropriée et face au fascisme. Les meilleurs militants anarchosyndicalistes avaient quitté Barcelone, enrôlés dans des milices antifascistes, qui formaient le front d’Aragon contre le fascisme et aux militaires insurgés contre leur propre peuple. Pendant ce temps, les gardes d’assaut et les gardes civiles étaient hors de danger installés commodément dans leurs casernes. Ces corps répressifs et anti-ouvriers n’avaient pas été dissous, attendant de se constituer en bras armé de la contre-révolution.
Le succès du terme « incontrôlé » provenait justement de cette ambiguïté, qui donnait et mélangeait deux significations différentes : criminelle et révolutionnaire, de manière assez discrète et masquée pour être ainsi acceptée par les comités de quartier, locaux ou syndicaux eux-mêmes, contre qui il était dirigé ; et de façon assez claire et précise comme pour être saisi par les instances supérieures, les partis bourgeois, le stalinisme et le Govern (NDT : exécutif catalan) contre les révolutionnaires, devenus par le qualificatif infamant «d’incontrôlés» tête de turc,objectif de toutes les flèches et objectif prioritaire à abattre.
La nécessaire et inévitable répression de la criminalité chaotique et opportuniste se convertissait en une excellente excuse pour freiner et contrôler au passage les révolutionnaires expropriateurs.
De cette façon se décantait et se démasquait aussi l’authentique nature du Comité Central des Milices Antifascistes (CCMA) comme organisme de collaboration de classes qui assumait le programme antifasciste, renonçait à la révolution sociale et préparait la participation des anarchosyndicalistes à un gouvernement de front populaire. Le CCMA n’était pas un gouvernement révolutionnaire, mais le premier maillon de la formation d’un nouveau gouvernement de la Généralité, auquel participeraient toutes les organisations syndicales et politiques, ouvrières et bourgeoises, en plus des représentants du gouvernement, avec l’objectif final, conscient ou non, de restaurer tous les pouvoirs et toutes les structures de l’Etat bourgeois.
Chaque moment historique établissait l’organe adéquat pour contrôler et canaliser la «révolution de juillet» et préparer, dans le futur la reconstruction de l’Etat. La même chose se produisait avec les Patrouilles de Contrôle. Les «vraies» forces de l’Ordre Public, la Garde Civile et la Garde d’Assaut une fois encasernées une police «révolutionnaire » était nécessaire pour protéger ce nouvel ordre «révolutionnaire», capable de réprimer la délinquance, mais aussi de « contenir» les comités de quartier et les comités syndicaux , avec toutes les contradictions possibles, résultats de cette situation instable des instances supérieures, de dirigeants d’une organisation d’idéologie antiétatique qui participaient aux tâches gouvernementales et de reconstruction de l’Etat capitaliste.
Les mouvements révolutionnaires, au cours de l’histoire, n’ont jamais été purs et parfaits, mais hétérogènes et contradictoires, ingénus et éclairés, agaçants et aveugles, surprenants et prévisibles, tout ceci en même temps. Neuf semaines après sa création, le CCMA était dissous le 1° octobre 1936, encore que la CNT avait donné son accord, bien avant, dans une réunion plénière le 17 août 1936.
Fin octobre le bilan du CCMA était terrible : On mettait fin aux expropriations ouvrières spontanées et méthodiques d’usines et de propriétés de la bourgeoisie qui furent contrôlées et déformées par un décret de collectivisation et de contrôle ouvrier, dont les dispositions et développement furent mis en œuvre par Taradellas, moyennant 58 décrets financiers et fiscaux…

Le discours de Durruti.

4 novembre 1936

Le 4 novembre 1936 Durruti fit à la radio de la CNT-FAI un discours qui fit grande impression.
Ce même jour la presse confirmait la prise de possession de la charge de ministres de quatre anarchistes dans le gouvernement de Madrid : Federica Montseny, Juan Garcia Oliver, Joan López et Joan Peiró.
La colonne Durruti n’avait pas réussi à prendre Saragosse. Les difficultés d’approvisionnement en armes étaient les principales difficultés du front. Le 24 octobre la Généralité avait approuvé le Décret de militarisation des Milices, qui mettait en vigueur l’ancien code de justice militaire, à partir du 1° novembre.
La colonne Durruti refusait la nécessité d’une discipline de caserne à laquelle s’opposait la supériorité de la discipline révolutionnaire : « Miliciens oui ; soldats jamais ». Durruti en tant que délégué de la Colonne voulait se faire l’écho de l’indignation et de la protestation des miliciens du front d’Aragon face au cours clairement contrerévolutionnaire qui ouvrait le chemin à l’arrière-garde.
Durruti disait : « Si cette militarisation décrétée par la Généralité est destinée à nous faire peur et à nous imposer une discipline de fer ils se sont trompés. Vous vous trompez Conseillers, avec le décret de militarisation des milices. Puisque que vous parlez de discipline de fer, je vous dis de venir avec moi en première ligne. C’est là que nous sommes nous qui n’acceptons aucune discipline, parce que nous sommes conscients d’accomplir notre devoir. Et vous verrez notre ordre et notre organisation. Ensuite nous viendrons à Barcelone et nous vous interrogerons interrogerons à propos de votre discipline, de votre ordre, de votre contrôle, dont vous êtes dépourvus.
Plusieurs heures après avoir écouté Durruti on continuait à commenter ce qu’il avait dit avec son habituelle énergie et sa franchise. Ses paroles résonnèrent avec force et émotion dans la nuit barcelonaise, incarnant l’authentique pensée de la classe travailleuse. Cela avait été un cri d’alarme qui rappelait aux travailleurs leur condition de militants révolutionnaires. Durruti ne reconnaissait aucun dieu parmi ses semblables, ni que la classe ouvrière ne se reconnaissait en lui-même. Il présumait que les miliciens qui s’affrontaient au fascisme sur les champs de bataille n’étaient pas disposés à ce que quiconque les dépouille de leur contenu révolutionnaire et émancipateur : ils ne luttaient pas pour la République ou la démocratie bourgeoise,mais pour le triomphe de la révolution sociale et l’émancipation du prolétariat.
Dans tout le discours il n’y avait aucune phrase démagogique ou rhétorique. C’étaient des coups de clairon pour ceux d’en haut et pour ceux d’en bas. Pour les ouvriers et pour les chefs de la CNT installés dans des centaines de postes de responsabilité, pour les citoyens dans la rue, et pour les conseillers de la Généralité ou les tout nouveaux ministres anarchistes. Une critique contre les dérives bureaucratiques de la situation révolutionnaire créée le 19 juillet, et une condamnation de la politique du governement, avec ou sans confédéral à la tête de cette confusion.

A l’arrière-garde on confondait lamentablement le devoir et la charité, l’administration et le commandement, la fonction et la bureaucratie, la responsabilité et la discipline, l’accord et le décret et l’exemple avec j’ordonne et je commande. Les menaces de « descendre à Barcelone » ravivèrent la terreur des représentants politiques de la bourgeoisie, encore qu’il fut déjà trop tard pour corriger l’inexcusable et ingénue erreur de juillet, quand fut ajournée la révolution au nom de « après la prise de Saragosse », en raison d’insuffisance théoriques et de défaut de perspectives du mouvement libertaire.
Mais on ne menace pas le pouvoir en vain : ces paroles, destinées à ses frères de classe, avaient tout d’un testament révolutionnaire. Testament, et non proclamation, parce que celui – ci était une mort annoncée, que la sacralisation posthume convertit en une énigme.
La conséquence immédiate du discours radiophonique fut la convocation par Companys le lendemain, le 5 novembre à onze heures du soir, d’une réunion extraordinaire au Palais de la Généralité de tous ses conseillers et des représentants de toutes les organisations politiques et syndicales, pour traiter de la résistance croissante à l’exécution du décret de militarisation des milices, ainsi qu’à la dissolution des comités révolutionnaires et leur substitution par des mairies front – populistes. Durruti était la cause et le réveil du débat, bien que tous évitèrent de prononcer son nom.
Campanys exposa la nécessité d’en finir avec « les incontrôlés » qui en marge de toute organisation politique et syndicale « se débarrassent de tout et nous mettent tous dans l’embarras ». Comorera (PSUC) affirma que l’UGT allait expulser de ses rangs ceux qui ne respecteraient pas les décrets, et invita les autres organisations à en faire de même. Marianet , secrétaire de la CNT, après s’être glorifié du sacrifice des anarchistes à leur renoncement à leur propre principes idéologiques, s’inquiéta du manque de tact dans l’application immédiate du Code de Justice Militaire, et assura que suite au décret de dissolution des comités, et grâce à l’effort de la CNT il y avait de moins en moins d’incontrôlés et qu’il s’agissait non pas tant de groupes à expulser que de résistances à vaincre, sans provoquer de rébellion et d’individus à convaincre.
Nin (POUM), Herrera (FAI) et Fàbregas (CNT) louèrent les efforts réalisés par toutes les organisations pour normaliser la situation postérieure au 19 juillet et renforcer le pouvoir de l’actuel Conseil de la Généralité. Nin intervint dans le conflit entre Santino, conseiller à la Défense et Marianet sur les causes de la résistance au Décret de militarisation, en disant que « dans le fond ils étaient tous d’accord » et qu’il existait une certaine peur parmi les masses « de perdre ce qu’elles avaient gagné « mais que la classe ouvrière était d’accord pour former une véritable armée ».
Nin voyait la solution du conflit actuel dans la création d’un commissariat à la guerre où serait représenté toutes les organisations politiques et syndicales. Comorera, beaucoup plus intransigeant que Companys et Tarradellas, affirma que le problème fondamental se situait dans le manque d’autorité de la Généralité : « » non seulement sur la question de la militarisation et de la direction de la guerre ou du commandement unique, mais aussi à propos de la dissolution des comités et de la formation de municipalités ou en ce qui concerne la collecte d’armes pour l’arrière – garde, ou la mobilisation pour laquelle il prévoyait un échec. Manque d’autorité que Comorera étendait d’abord et avant tout aux collectivisations « qui continuent de se faire en toute fantaisie sans se soumettre au Décret qui les régissent ». Companys accepta la possibilité de modifier le Code Militaire et la création d’un commissariat à a guerre. Comorera et Andreu (ERC) insistèrent pour faire adopter et faire appliquer les décrets.
La réunion se conclut par un appel unitaire au peuple catalan au respect discipliné de tous les décrets de la Généralité, et par l’engagement de toutes les organisations à exprimer leur soutien dans la presse à toutes les décisions gouvernementales. Personne ne s’opposa à la militarisation : le seul problème pour les politiques et les bureaucrates était de se faire obéir.
Le 6 novembre le Conseil des Ministres de la République décidait, à une unanimité qui incluait le vote des quatre ministres anarchistes, la fuite du gouvernement de Madrid assiégé par les troupes fascistes. Le mépris de la Fédération Locale de la CNT à Madrid se refléta dans un splendide manifeste public qui déclarait : « Madrid, libre de ministres, sera la tombe du fascisme. En avant miliciens ! Vive Madrid sans gouvernement ! Vive la révolution sociale ! »
Le 15 une partie de la colonne Durruti combattait déjà à Madrid, sous le commandement d’un Durruti qui avait résisté au départ de l’Aragon, convaincu finalement par Marianet et Federica.
Le 19 novembre une balle perdue, ou non, le blessa sur le front de Madrid où il mourut le lendemain.
Le dimanche 22 novembre, à Barcelone un innombrable, interminable, chaotique et désorganisé cortège funèbre avançait lentement, tandis que deux fanfares qui ne parvenaient pas à jouer à l’unisson contribuaient à augmenter la confusion. La cavalerie et les troupes motorisées qui devaient ouvrir le défilé étaient bloquées par la multitude. Les voitures qui portaient les couronnes faisaient marche arrière. Chacun des membres de l’escorte de cavalerie essayait d’avancer pour son propre compte.
Les musiciens qui s’étaient dispersés essayaient de se regrouper au sein d’une masse confuse qui portait des pancartes antifascistes où ondoyaient des drapeaux rouges, rouge et noir et de drapeaux rayés des quatre barres. Le cortège funèbre était présidé par de nombreux politiques et bureaucrates, pari lesquels se distinguaient Companys, président de la Généralité, Antonov-Ovseenko, consul soviétique et Juan García Oliver, ministre anarchiste de la République, qui prirent la parole devant le monument à Colomb pour faire étalage de leurs dons oratoires devant la multitude.
Joan García Oliver anticipa les mêmes arguments de sincère amitié et de confraternité entre antifascistes qu’il utilisera en mai 1937 pour aider à démanteler les barricades de l’insurrection ouvrière contre le stalinisme.
Le consul soviétique s’engagea dans la manipulation idéologique de Durruti en faisant le champion de la discipline militaire et du commandement unique.
Companys joua à l’insulte la plus vile en disant que Durruti « était mort d’un tir dans le dos comme meurt les lâches… ou comme meurent ceux qui sont assassinés par les lâches ». Les trois se retrouvèrent dans l’exaltation par-dessus tout de l’unité antifasciste. L’estrade funèbre de Durruti était déjà la tribune de la contrerévolution. Trois orateurs, éminents représentants du gouvernement bourgeois, du stalinisme et de la bureaucratie de la CNT, se disputaient la popularité du dangereux incontrôlé d’hier et du héros embaumé du jour. Quand le cercueil, huit heures après le début du spectacle, maintenant sans le cortège officiel, mais accompagné par une multitude de badauds arriva au cimetière de Montjuic, il ne put pas être enterré avant le lendemain parce que des centaines de couronnes obstruaient le passage, la fosse était trop petite et une pluie torrentielle empêchait de l’élargir.
Peut-être ne saurons-nous jamais comment Durruti est mort, puisqu’il y a sept ou huit versions différentes et contradictoires, mais il est plus intéressant de se demander pourquoi il est mort quinze jours après avoir parlé à la radio. L’allocution radiophonique de Durruti fut perçue comme une périlleuse menace, qui trouva une réponse immédiate lors de la réunion extraordinaire du Conseil de la Généralité et surtout dans la brutalité de l’intervention de Comorera, à peine modérée par les dirigeants de la CNT et du POUM, qui au bout du compte prêtèrent serment en commun de respecter et de faire appliquer les décrets. L’union sacrée antifasciste entre bureaucrates ouvriers, staliniens et politiciens bourgeois ne pouvait tolérer des incontrôlés de l’envergure de Durruti : d’où l’urgence et la nécessité de sa mort. En s’opposant à la militarisation des milices, Durruti personnifiait l’opposition et la résistance révolutionnaire à la dissolution des comités, à la direction de la guerre par la bourgeoisie et au contrôle de l’Etat des entreprises expropriées en juillet. Durruti est mort parce qu’il s’était converti en un dangereux obstacle à la contrerévolution en marche : il était un incontrôlé.

Le défaitisme révolutionnaire des Amis de Durruti

(février 1937)

Le rejet de la militarisation des Milices Populaires créa un grand malaise dans plusieurs unités de miliciens libertaires, qui se concrétisa dans l’assemblée plénière des colonnes confédérales et anarchistes réunie à Valence du 5 au 8 février 1937.
Pablo Ruiz y assista comme délégué des miliciens de la colonne Durruti du secteur de Gelsa, réticents quant à la militarisation, et les frères Pellicer comme représentants des miliciens de la Colonne de Ferro. Dans le quatrième groupement de la colonne Durruti, le secteur de Gelsa, ils arrivèrent à une position de désobéissance défiant les ordres reçus des comités régionaux de la CNT et de la FAI pour qu’ils acceptent la militarisation. L’hostilité entre les miliciens de la colonne Durruti qui acceptaient la militarisation et ceux qui la rejetaient, créa de sérieux problèmes, qui furent sur le point de provoquer un affrontement armé, canalisé moyennant la création d’une commission de la colonne présidée par Manzana qui soumit le problème au Comité Régional. Le résultat de ces discussions fut de donner à choisir à tous les miliciens, au terme de 15 jours, entre deux alternatives : l’acceptation de la militarisation imposée par le gouvernement républicain, ou l’abandon du front.
Pablo Ruz, délégué du quatrième groupement de la colonne Durruti de Gelsa prit la tête de 800 miliciens qui décidèrent, malgré toutes les pressions, d’abandonner le front, en conservant leurs armes, pour descendre à Barcelone et fonder une organisation révolutionnaire qui s’oppose au constant abandon des principes anarchistes et à la contrerévolution en marche. Ces miliciens furent à l’origine de la fondation de l’Association des Amis de Durruti. En mai 1937 ils avaient diffuser cinq mille cartes d’adhèsion et comptaient quatre cents d’entre eux, armés, luttant sur les barricades.
L’Association des Amis de Durruti avait été fondée formellement le 17 mars 1937 encore que ses origines remontaient à octobre 1936. L’association était constituée de la confluence de deux courants principaux : l’opposition des miliciens anarchistes de la colonne Durruti à la militarisation des Milices Populaires, et l’opposition de ceux opposés au gouvernementalisme, qui trouvait sa meilleure expression dans les articles de Jaume Balius (mais pas seulement de Balius) dans Solidaridad Obrera, de juillet jusqu’en novembre 1936, dans Ideas , de décembre 1936 jusqu’à avril 1937, et dans La Nuit, de mars à mai 1937. Les deux courants, le « milicien » de rejet de la militarisation des Milices Populaires, représenté par Pablo Ruiz, et la « journalistique » de critique du collaborationnisme gouvernemental de la CNT-FAI, conduite par Jaume Balius, s’opposaient à l’idéologie circonstancielle et collaborationniste confédérale (qui servait d’alibi à l’abandon des principes caractérisant fondamentalement l’anarchisme) incarné avec diverses nuances, par Federica Montseny, Joan Garcia Oliver, « Diego Abad de Santillán » ou Joan Peiró, entre autres.
Les Amis de Durruti posèrent en pratique un des plus remarquables épisodes de défaitisme révolutionnaire de l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire : 800 miliciens abandonnèrent le front d’Aragon les armes à la main, pour descendre à Barcelone avec l’objectif de combattre pour la révolution, fondant les Amis de Durruti, qui en mai 1937 vont essayer d’impulser une orientation révolutionnaire à l’insurrection ouvrière contre le stalinisme et le gouvernement bourgeois de la Généralité.


Les sanglantes journées du 3 au 7 mai 1937

Lors de l’assemblée de la Fédération locale des groupes anarchistes du 12 avril 1937, radicalisée par l’invitation des Joventuts Llibertàries (Jeunesses Libertaires) et des délégués des comités de défense , fut exigé le retrait de tous les militants de la CNT de toute charge municipale ou gouvernementale et fut créé un comité insurrectionnel.
Dans cette radicalisation jouèrent un rôle important Julián Merino, Pablo Ruiz et Juan Santana Calero. A la mi-avril 1937 Manuel Escorza del Val négocia directement avec Companys une issue à la crise du gouvernement de la Généralité, débutée aux premiers jours de mars 1937, avec les décrets de création du Corps Unique de Sécurité et de dissolution des patrouilles de Contrôle.
Taradellas fut écarté par Companys de ces négociations, parce qu’il considérait que celui-ci était trop condescendant à l’égard de la CNT. Companys cherchait un rapprochement du PSUC et du gouvernement de la Généralité, et un éloignement, ou jusqu’à une définitive exclusion de la CNT. De cette façon il pensait parvenir à un gouvernement fort de la Généralité. Après de dures négociations, non exemptes de violents affrontements et de menaces, on arriva à un accord a minima de gouvernement qui prévoyait l’entrée d’Aurelio Fernández comme conseiller.
L’assassinat d’Antonio Martin à Bellver de Cerdanya, le 27 avril 1937, rompit le fragile équilibre provisoire conclut lors des discussions des 9-11 avril et dans l’accord personnel Companys/Escorza du 15 avril. Manuel Escorza informa les comités de défense de l’information qu’il possédait sur un prévisible et prochain coup ou action violente des forces d’ordre public de la Généralité qui serait soutenu par le PSUC et l’ERC.
Les évènements de Bellver du 27 avril et l’assassinat d’Antonio Martin avaient été le premier acte de ce coup de force qui se préparait à Barcelone.
Escorza alluma la mèche qui déclencha l’insurrection, en mettant les comités de défense en état d’alarme. Les constants affrontements, les désarmements réciproques et les escarmouches habituelles entre les Patrouilles de contrôle et les gardes d’assaut ne faisaient qu’annoncer le choc définitif.
Les instances supérieures des Comités (Dionís Eroles et Josep Asens) intervinrent dès les premiers instants de l’occupation de Telefonica avec l’objectif d’éviter l’éclatement de l’insurrection, et une fois celle-ci déclenchée, avec l’intention de la contrôler et d’y mettre fin ; mais ils furent débordés par les comités de défense et très vite se virent totalement dépassés.
La réunion du CR du 4 mai 1937 fut convoquée à la demande de Julián Merino qui s’exprima comme promoteur (militaire) de l’insurrection en cours, demandant au CR qu’il la dirige, par un comité révolutionnaire (secret) de la CNT catalane et de deux commissions : celle du Centre et celle de Paral.lel –Plaça d’Espanya.
Lucio Ruano eut un rôle très actif dans la libération de l’édifice de la Maison de la CNT-FAI au moyen de bombes à main contre les forces qui entouraient l’édifice, ainsi que dans le contrôle des canons de Montjuïc qui dès lors furent pointés sur le Palais de la Généralité. La Commission du Paral.lel – Plaça d’Espanya dirigea la lutte sur cette avenue et sur la place d’Espagne, prenant d’assaut la caserne Casarramona de la garde civile et celle des gardes d’assaut sur la place d’Espagne, faisant prisonniers un total de quelques 600 gardes (d’assaut et garde civile) qui seront détenus dans les dépendances de l’Hôtel numéro 1 et de l’Espagne Industrielle.

La Commission du Centre opéra aux côtés des Amis de Durruti (Pablo Ruiz et Jaume Balius) occupant toute la rue de l’ Hôpital depuis les Ramblas, où se trouvait le siège des Amis de Durruti jusqu’à l’immeuble des Ecoles religieuses (Escolapis), où le Comité de Défense (et de Poble Sec) avait son siège ainsi que de nombreux groupes anarchistes. De l’autre côté de la Rambla ils occupaient le début de la rue Fiveller (aujourd’hui Ferran) et la place Macià (aujourd’hui place Royale) et au-delà des Escolapis établissaient le contact avec Màxim Franco à la Brexta de Sant Pau, lequel avec une quarantaine de miliciens (déserteurs révolutionnaires de la Rouge et Noire) avaient dressé des barricades dans cette zone du Paral.lel
Le CR nomma une délégation pour parlementer au Palais de la Généralité, à laquelle participait Santillán, qui avait donné l’ordre aux artilleurs de Montjuïc (Lucio Ruano) de tirer sur l’édifice s’ils ne recevaient pas chaque demi-heure son message téléphonique.
Les principaux orateurs anarcho-syndicalistes, les ministres Joan García Oliver et Federica Montseny vinrent de Valence pour lancer à la radio leurs discours conciliateurs. Ils furent les « pompiers » qui éteignirent le feu.
Xena, Jover et Manzana organisèrent la défense militaire de l’immeuble de la maison de la CNT-FAI. L’occupation de la Maison du Médecin située face à la Maison de la CNT-FAI , de l’autre côté de l’Avenue Durruti, par des miliciens étrangers de diverses nationalités (surtout italienne et française), obéissait à cette stratégie défensive et à la nécessité de rompre l’encerclement. L’abandon des barricades le 7 mai confirma l’échec politique : la menace de la répression obligea à effacer les empreintes, à cacher les responsabilités et à dissimuler certains rôles. Et ceci affecta la rédaction des comptes-rendus des réunions confédérales.

L’été 1937

Le mercredi 16 juin 1937, des policiers arrivés à Barcelone depuis Madrid arrêtèrent le Comité Central du POUM, parti déclaré illégal le jour même sous la fantastique accusation de faire partie d’un réseau d’espionnage fasciste. La chasse aux incontrôlés commençait, c’est-à-dire, la chasse à ceux non contrôlés ni par le gouvernement ni par les staliniens. Une brutale répression commençait contre le POUM et les secteurs révolutionnaires de la CNT, qui de plus diabolisait et diffamait le caractère et la nature des incontrôlés/révolutionnaires. C’était la première fois dans l’histoire que s’organisait une campagne de tromperies, infamies et calomnies comme substitut à la réalité sociale et historique. Répression et acharnement, sans limites, à l’encontre des vaincus de mai. Les militants du POUM étaient accusés d’être trotskistes/fascistes, les hauts responsables de la CNT de l’ordre public, ou de l’ancien Bureau Juridique, étaient outragés déconsidérés et caricaturés jusqu’à l’absurde, les convertissant en monstrueux assassins et avides voleurs, les isolant du contexte historique, social et révolutionnaire dans lequel ils avaient surgis.
Ceux qui maintenant étaient réprimés n’étaient plus les membres de la cinquième colonne et les ennemis embusqués à l’arrière garde, dans une situation de guerre civile, provoquée par le soulèvement de militaires, de curés et de fascistes contre un gouvernement démocratique et légitime. Ils se convertissaient en angelots saints et innocents injustement agressés. On faisait abstraction du coup d’état et de la guerre en cours d’un peuple contre l’armée professionnelle, l’Eglise et la bourgeoisie. C’était une extravagante, grotesque et curieuse manœuvre, mais très effective, qui masquait le rôle des staliniens et des républicains dans les mêmes tâches répressives que les anarchistes. De manière absurde et arbitrairement ils concentraient et personnalisaient toutes les « atrocités », actions répressives et décisions « de gouvernement et d’ordre public » prises durant la période révolutionnaire à Barcelone dans quelques noms stigmatisés et diabolisés : Manuel Escorza, Dionisi Eroles, Aurelio Fernández, Josep Asens, Eduardo Barriobero, Justo Bueno, Antonio Ordaz.
Dans le même temps, dans chaque localité émergeait le nom de l’incontrôlé/révolutionnaire de référence : Antonio Martín, « le boiteux de Màlaga », à Puigcerdà, Lino et « ses marmots » à Sabadell, Pedro Alcocer et « ses jeunes » à Terrassa, Aubi « le gros » à Badalone, Marin à Molins, Pascual Fresquet et son autobus de la mort à Falset, et un long etcètera dans toute la Catalogne.
L’opération de persécution, de déshonneur, d’élimination, de distorsion de criminalisation de certains des responsables de la CNT, complète et gratuitement dégradante, basse, abstraite, idéologique et irrationnelle masqua la situation révolutionnaire, déclenchée en juillet 1936 par le triomphe sur le coup miltaro-fasciste et le vide du pouvoir qui en résulta, comme une épidémie de monstrueux assassins en série , vampires avides de sang et voleurs impénitents, tous exclusivement anarchistes, provoquée par un étrange virus : la légalité républicaine et la sélective répression gouvernementale et stalinienne. Ce qui est curieux et grave c’est que cette campagne publicitaire et cette chaîne d’infamies pénétra si profondément qu’elle en vint à se substituer à la réalité même, et elle imprègne encore aujourd’hui le récits historiques académiques comme un dogme indiscutable. Ce n’est pas pour rien qu’Orwell tira les caractéristiques essentielles du Grand Frère de ses souvenirs barcelonais.