NOTES DE LECTURE

LA REVOLTE DES FORCATS DE LA MORT.

REMI ADAM : Les révoltés de La Courtine. Histoire du corps expéditionnaire russe en France (1916-1920).

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566 pages. 25 euros. Agone.

Par Jean-Jacques Marie

Les offensives fleur au fusil déclenchées par l’état-major français contre les lignes allemandes dès aout 1914 ont, en moins d’un an de guerre, envoyé à la mort près de 600 000 soldats français. Il faut les remplacer. Or, rappelle Rémi Adam, « la révision des réformés et des exemptés, entreprise partiellement lancée dès septembre 1914, puis, de nouveau en avril et aout 1915 a donné des résultats très inférieurs aux attentes et surtout insuffisants pour reconstituer les unités. Le pouvoir a aussi largement fait appel aux troupes recrutées ou raflées – non sans rencontrer de résistances – dans son empire colonial » [1]. N’est-il pas normal que le colonisé soit prêt à mourir pour son exploiteur et oppresseur ?

Devant l’insuffisance de ces renforts l’état-major et le gouvernement français ont une brillante idée, dont Rémi Adam décrit avec précision les différentes formulations plus ou moins délirantes : faire appel aux moujiks qui, selon l’état-major forment un « immense capital humain »… à rentabiliser au plus vite. L’évaluation de l’apport attendu monte jusqu’à 120 000 hommes par mois, soit en dix mois 1 200 000 hommes. Le ministre des finances Paul Doumer, envoyé à Petrograd, affirme « la Russie peut aisément nous donner quatre cent mille hommes » [2]. Avec une finesse douteuse, il propose en échange de ce capital humain… la fourniture supplémentaire de 150 000 fusils à la Russie. En gros un fusil pour trois hommes…

Première difficulté dans l’organisation de la boucherie à laquelle la chair à canon doit être soumise, l’état-major russe est largement aussi efficace que l’état-major français et l’armée russe a subi de lourdes pertes. L’état-major russe est donc réticent. Le tsar Nicolas II aussi. Néanmoins deux brigades (soit au total un peu moins de 20 000 hommes) sont envoyées en France. La 1e brigade quitte Moscou le 3 février 1916. Après 23 jours de train, elle embarque du Japon – où les soldats russes n’ont pas eu le droit de mettre le pied – pour Marseille où ils arrivent après sept semaines de bateau à fond de cale, sauf pour les officiers qui se pavanent sur le pont… Un détachement part par Arkhangelsk, pour rejoindre les troupes anglaises et françaises, qui dans les Dardanelles combattent l’armée turque. Après de longues tractations, la promesse, signée le 11 mai 1916, est faite d’envoyer 80 000 soldats russes en France. A la mi-août la 3e brigade part d’Arkhangelsk et arrive à Brest et à La Rochelle. Finalement, on les envoie sur le front.

Deux événements vont bouleverser ce que l’on n’ose appeler le train-train de la vie dans les tranchées marquée par des offensives plus ou moins meurtrières et sans autre résultat que des communiqués de l’état-major. Au début de mars (le 8 dans le calendrier grégorien et le 23 février dans le calendrier julien) éclate la première révolution russe qui va bientôt éveiller chez les soldats russes une aspiration croissante à la liberté et le sentiment de leur dignité personnelle piétinée par le corps des officiers qui au moindre prétexte rouent de coups de verges, de baguettes de fusils ou de fouets les soldats. Or malgré la distance et la censure les soldats russes installés en France apprennent bientôt l’existence du prikaz (ordre) n° 1 promulgué par le soviet de Petrograd qui, entre autres mesures, interdit les châtiments corporels. C’est le début d’un bouleversement dans la conscience des opprimés provoqué par la révolution, que Rémi Adam décrit fort bien.

Un mois plus tard, à la mi-avril, le général Nivelle déclenche sur le secteur du chemin des Dames une offensive aveugle qui débouche sur une « hécatombe » :  271 000 morts (la grande majorité), blessés, disparus et prisonniers. Parmi ces pertes, plus de 7 000 Africains et près de 4 500 Russes. Le choc est brutal pour ces derniers ; la conjonction avec les nouvelles qui viennent de leur village de plus en plus ébranlé par une vague révolutionnaire montante suscite dans le corps expéditionnaire un mécontentement et une réflexion de plus en plus profonds, dont Rémi Adam décrit les différentes étapes avec un soin minutieux.

Les soldats russes refusent de retourner sur le front, réclament d’abord leur envoi dans un camp pour se reposer puis leur rapatriement en Russie. Peu après la bourgeoisie, soucieuse de soigner ses héros, récompense le général Nivelle (tout en l’éloignant prudemment du lieu de ses sanglants exploits) en le nommant gouverneur de l’Algérie… où certains soldats russes le retrouveront une année plus tard ! L’administration coloniale et les colons ont en effet, grand besoin d’un homme à poigne pour faire suer le burnous aux indigènes gratis ou presque ».

Soucieux d’éviter une contagion avec les mutineries, qui soulèvent alors plusieurs régiments français, l’état-major décide d’envoyer les deux brigades dans la Creuse dont la première, déjà rebelle, dans un camp situé près de la bourgade de La Courtine dans le Limousin, l’autre, la 3e à quelques kilomètres de là pour éviter sa jonction avec les soldats révoltés de la 1e brigade… Les deux brigades ont conservé leur armement que l’état-major français se juge incapable de leur reprendre sans susciter une réaction incontrôlable. Les soldats de la 1e brigade chassent leurs officiers et multiplient les meetings. Le gouvernement provisoire de Kerenski, qui au même moment, déclenche une offensive désastreuse en Galicie, qui se solde par 70 000 morts… pour rien, envoie, mi-juillet, deux de ses représentants pour tenter de calmer une agitation que leurs discours et leurs menaces ne font qu’aggraver. Les officiers russes sur place, de plus en plus violemment rejetés par la masse des soldats, sont impuissants.

Face à une mutinerie de moins en moins rampante l’état-major décide d’éloigner la 3e brigade, plus modérée, en l’expédiant au camp du Courneau en Gironde. De Pétrograd le gouvernement provisoire de Kerenski exige le châtiment des rebelles que le gouvernement français veut, de son côté, mater. Pour atteindre ce but il utilise néanmoins des détachements restés dociles de la 3e brigade et quelques centaines d’artilleurs russes passant par la France pour rejoindre les troupes françaises et anglaises qui combattent l’empire Ottoman à Salonique.

Le 16 septembre 1917 commence l’attaque du camp au canon et à la mitrailleuse, un armement, supérieur à celui des occupants de La Courtine, qui résistent trois jours avant d’être obligés de se rendre. Rémi Adam met légitimement en doute le bilan officiel des pertes des insurgés fixé à 9 tués (sans doute 3 ou 4 fois plus) et 44 blessés. Plusieurs centaines de soldats sont faits prisonniers, des dizaines de « meneurs », c’est-à -dire les dirigeants que les soldats se sont donnés plus d’autres fortes têtes (au total près de 250) sont emprisonnés loin de toute agitation à l’île d’Aix où ils demeureront jusqu’en 1920.

 Fort de cette victoire grandiose, Georges Clemenceau, décidé à combattre toute manifestation de « bolchevisme » met les mutinés vaincus face à un choix : ou le renvoi au front ou l‘incorporation dans des compagnies de travail, où entrent un peu plus de 10 000 soldats des deux brigades. Les 5 000 et quelques qui refusent, soit un tiers environ des anciens du corps expéditionnaire, sont envoyés en Algérie sous les ordres du gouverneur général Nivelle, qui les emploie pour les besoins de l’Etat ou comme main d’oeuvre quasi gratuite pour les colons français. Selon Rémi Adam « Ce furent deux années de travaux forcés, de privations, d’isolement, de surveillance et de brimades imposées par les autorités françaises. Mais elles furent marquées par le développement prodigieux de leur conscience révolutionnaire »[3]. Certains soldats pour échapper à ce sort, acceptent de retourner sur le front (quelques dizaines), de participer à des détachements de travail en métropole (quelques petites centaines) soit de s’engager dans une légion russe envoyée rejoindre les Blancs du général Denikine (300 hommes environ), mais dont les survivants se rallieront vite à l’Armée rouge.

 Après d’âpres négociation avec les bolcheviks que les armées blanches, soutenues et financées par les gouvernements français, anglais, américain et autres n’ont pas réussi à vaincre – même si tous ensemble sont parvenus à parachever la ruine totale du pays – commence le rapatriement des mutins de La Courtine – y compris in fine les travailleurs gratuits d’Algérie – qui se prolonge jusqu’en 1920. Seuls quelques centaines décident de rester en France où il se fixeront.

On peut lire l’ouvrage de Rémi Adam aux accents parfois épiques de plusieurs points de vue : y voir un tableau du cynisme brutal des autorités françaises ; s’intéresser aux caprices de la destinée qui s’y manifestent : l’un des mutins, ainsi, deviendra ministre : le mitrailleur Rodion Malinovsky accédera plus tard à la dignité de Maréchal et sera ministre de la Défense sous Khrouchtchev, après avoir été envoyé comme prétendu, (puisque désigné comme tous ses compatriotes), « volontaire soviétique »  en Espagne en 1936-1937.

 On peut prendre comme point de vue central, celui-là même qu’a choisi Rémi Adam et sans aucun doute le meilleur : la vision des bouleversements qu’une authentique révolution produit chez ceux qui s’y trouvent mêlés même sur des rives éloignées. L’ambassadeur de France à Pétrograd, Joseph Noulens qui, quoique de loin, suit l’affaire de près, en donne un tableau frappant: «  Des moujiks d’une ignorance complète, venus du fin fond de l’Oural ou des rives de la Volga péroraient à l’infini, tranchaient, décidaient non seulement sur les devoirs des officiers envers les soldats, l’administration des corps de troupes ou les problèmes tactiques, mais encore sur les buts de la guerre mondiale, sur l’impérialisme des gouvernements occidentaux, sur les droits de la France au Maroc et dans ses colonies »[4] au lieu de laisser tous ces problèmes à la seule discrétion des grands – surtout financiers – de ce monde et de leurs dociles domestiques politiques, présidentiels, ministériels et parlementaires.

 Rémi Adam cite en conclusion la leçon tirée par l’un des soldats embarqués dans cette aventure, l’un des membres de la longue cohorte des anonymes qui contribuent à faire l’histoire, souvent plus que les péroreurs, mais qui en sont d’ordinaire les grands oubliés : « Nous avons acquis la science, nous avons acquis la conscience du bien et du mal. Pas une université n’a instruit ses élèves comme la vie nous a instruits pendant notre séjour ici et maintenant nous est apparu tout le mensonge qui s’était caché habilement de nous si longtemps »[5].

[1] Rémi Adam, p.20.

[2] Ibid, p. 24.

[3] Ibid, p. 352.

[4] Ibid, p. 79-80. Joseph Noulens, Mon ambassade en Russie soviétique, T.1, p. 138.

[5] Rémi Adam, p. 495.

CHRISTINE EXCOFFIER : 1000 ans de révoltes paysannes. Une histoire d’émancipation et de défense des communs.

1000 ans de révoltes paysannes

226 pages, 12 euros, L’atinoir (Collection Université Populaire, Marseille, 2019)

Par Odile Dauphin

A partir des travaux des « pionniers » (Marc Bloch, Georges Lefebvre, Georges Duby…), et d’une riche documentation qui, sur des dizaines d’années et dans plusieurs régions, interroge le vécu et les révoltes de ceux que l’on appelle alors péjorativement les « Jacques », jusqu’aux études les plus récentes et « décentrées », Christine Excoffier nous invite à parcourir 1000 ans de révoltes paysannes.

Très fouillé, savant, cet ouvrage n’en est pas moins très clair et abordable grâce notamment à des notes, aussi explicatives que précises, correspondant à l’objectif de la collection : « diffuser sous une forme accessible aux non-spécialistes des connaissances de niveau universitaire ».

Six chapitres parcourent le millénaire, « L’an Mil, domination, dépendances et révolte paysanne », « Servitude et liberté », « Le long XVIIe siècle : le siècle des guerres paysannes », « A l’assaut des communs », « Les paysans en Révolution », « Nouvel ordre des bois et désordres des forêts ».

Chacun d’entre eux commence par une présentation de la condition paysanne tenant compte des dernières découvertes en la matière, et analyse les rapports de domination en milieu rural liés à la propriété du sol et/ou au pouvoir.

C’est ainsi, qu’après une période de relative indépendance liée à la désagrégation de l’empire romain, les paysans perdent, avec la reconstitution d’une aristocratie, la « propriété éminente » sur les terres qu’ils exploitent. Le servage apparaît, et la guerre devenant l’apanage de spécialistes dont il faut financer l’équipement, les paysans « libres » n’ont d’autre choix que de se placer sous leur protection. La féodalité se met en place. Ce nouvel ordre social, justifié par l’Eglise, relègue tous ceux qui ne sont ni oratores, ni bellatores, à la condition pénible mais indispensable de laboratores ou agricolantes. Si les « visages et usages » de la servitude varient quelque peu d’une région à l’autre, et évoluent avec le temps, ils n’en sont pas moins toujours « signe d’infamie » et extrêmement lourds.

La période moderne, avec l’affirmation progressive d’un « Etat militaro-financier », renforce la tutelle financière et fiscale (la gabelle…) de celui-ci sur les communautés paysannes, et la création par Colbert de grands corps de l’Etat leur interdit désormais les usages coutumiers des forêts. « Manger l’herbe d’autrui, quel crime abominable ! » Le roi, reprenant la justification de la « propriété éminente » des seigneurs dès le XVIIe, taxe les communaux.

Au XVIIIe, les physiocrates s’appuient sur le « modèle anglais » des enclosures (pourtant contesté), et prônent la privatisation des communs afin de permettre leur rentabilisation par la culture. Ils recommandent aussi la constitution de grandes propriétés, ce que la vente des biens nationaux par grands lots garantit pendant la Révolution jusqu’à la loi du 3 juin 1793 votée par la Convention montagnarde.

Les XIXe et XXe siècles voient des formes plus sophistiquées de contrôle des espaces communs et du travail des paysans se mettre en place. Au nom de la conservation des forêts, le Code forestier de 1827[1] tout en épargnant les forêts privées, dessaisit les communes de la gestion des leurs. Les Eaux et Forêts développent le reboisement sous le Second Empire et la IIIe République, sans tenir aucun compte des réalités locales.

Parallèlement la IIIe République met en place tout un système, qui au nom d’un soutien de l’Etat, permet à celui-ci de contrôler la profession paysanne. Création du Ministère de l’Agriculture en 1881, de l’Institut de Recherche Agronomique en 1921. La loi Waldeck-Rousseau (1884) favorise les deux fédérations paysannes existantes (l’une des grands propriétaires, l’autre des républicains), qui appuient l’Etat dans la mise en place d’un encadrement de la profession (coopératives, caves viticoles, caisses locales et régionales du Crédit agricole en 1894). Ces structures peuvent devenir très contraignantes et entraîner des dérives, comme le montre l’exemple, certes extrême, étudié en Bretagne[1].

En 1964-66, est créé l’Office National des Forêts afin d’accélérer le reboisement dont un des buts est de mettre en place une sylviculture rentable. Et la création des Parcs nationaux contribue à l’éviction de l’activité agricole de certaines zones.

Le récit des révoltes paysannes face à ces différentes formes de domination est une « histoire par en bas », qui met en évidence les tentatives d’organisation, de résistance à une dégradation des conditions de vie (déjà bien précaires), à des mesures jugées comme abusives, injustes. Qu’il s’agisse d’aggravation de leur situation par l’imposition de nouvelles redevances, de nouvelles taxes, ou par la mise en place d’intermédiaires libres de percevoir ce que bon leur semble, ou des conséquences directes et indirectes de guerres, les causes de ces révoltes relèvent de ce qu’Edward Thompson a appelé « l’économie morale de la foule »[2].

Si la « Grande Peur » et la nuit du 4 août 1789 font partie du bagage historique acquis très tôt, comme un des éléments fondateurs de l’histoire contemporaine française, il est rarement précisé que cette explosion dans les campagnes s’inscrit dans une suite ininterrompue d’insurrections paysannes[3]. Le livre de Christine Excoffier nous offre le récit circonstancié d’un grand nombre d’entre elles.

Révolte en Normandie en 996 contre la remise en cause des droits d’usage collectifs des forêts, prés, étangs, cours d’eau et l’établissement du monopole des « moutures » (moulin banal).

Dans le contexte de la Guerre de Cent ans, et de la Peste noire, révolte les « Jacques » (ainsi nommés par Froissart) au Nord de Paris, contre les nobles jugés responsables des défaites militaires en 1358, des « Tuchins » en 1381-1383 dans le Languedoc, contre les exactions des armées et l’imposition de la gabelle…

En Guyenne en 1548, révolte contre les officiers royaux chargés de percevoir cet impôt sur le sel dont ils étaient exemptés jusque-là. « Vive le roi sans gabelle » sera aussi la cause du soulèvement des Nus-pieds de Normandie en 1639.

La « guerre des farines » en 1775 est déclenchée dans le Bassin parisien par la libéralisation du commerce des grains, considérée comme une rupture du contrat social de subsistance entre le roi et son peuple, remettant de fait en cause le droit « d’exister ». Elle s’étend à plusieurs régions jusqu’à la Provence et se poursuit pendant les premières années de la Révolution, alors que le suffrage censitaire permet aux possédants (élargis à la grande bourgeoisie) de gouverner en fonction de leurs intérêts propres.

Ces révoltes ne sont pas seulement des « émotions » générées par le désespoir, et longtemps présentées comme quasi-suicidaires. Elles s’accompagnent souvent d’une coordination qui manifeste clairement la volonté de gagner. Organisation quasi-militaire en bandes, compagnies, désignant pour les guider un « companhos » (chez les Tuchins), des capitaines et un « coronal » (colonel) en Guyenne, un « capitaine des communes soulevées du Périgord » en 1637, et même une « Armée de Souffrance » en 1639 avec son capitaine Jean Nudz-Pieds[4]. Ces luttes prennent parfois la forme d’une « guérilla » qui suppose elle aussi une bonne coordination et une complicité absolue de l’ensemble de la population, chez les Pitauds au XVIe, les Camisards des Cévennes au début du XVIIIe.

La répression est à la hauteur du risque encouru par les pouvoirs, seigneurial, royal, de voir se propager ces soulèvements. D’où une lutte sans merci menée par de véritables armées (jusqu’à plusieurs milliers de soldats). Torture, logement des gens de guerre avec toutes les souffrances et horreurs que cela entraîne, arrestations, exécutions sommaires, envoi aux galères, villages brûlés…

Toutefois, par la suite, souvent le roi consent à un compromis. Parfois même, c’est le retour à la situation antérieure satisfaisant ainsi les revendications paysannes. C’est le cas pour les Travailleurs anglais à la fin du XIVe siècle, pour les paysans catalans à la fin du XVe, pour les Pitauds, les Nu-Pieds, les Croquants au XVIIe siècle. Et il est réconfortant de constater qu’en effet : « la lutte, quand elle est organisée et déterminée, paye ». Pas toujours bien sûr, et les concessions obtenues avec beaucoup de difficultés sont toujours à défendre, et souvent insuffisantes. Ainsi, pendant la Révolution, les paysans continuent à s’insurger pour obtenir que les droits féodaux soient supprimés sans rachat, et que les Biens Nationaux ne soient plus vendus par grands lots, jusqu’à ce que la Convention montagnarde leur donne satisfaction.

Un des intérêts majeurs de ce livre est en effet de montrer que ces révoltes paysannes se sont parfois structurées de façon très cohérente, les paysans tenant des assemblées pour délibérer et élaborer de véritables manifestes. Quelquefois soutenus et aidés par les pauvres des cités, et même par des curés, ils ont envahi des villes, porteurs des revendications de toutes les « petites gens ». Les Travailleurs anglais révoltés contre la Poll-tax, rentrent dans Londres en 1381 [5]. En 1440, 20 000 familles catalanes se regroupent dans un syndicat pour racheter (à leur seigneur) leur liberté. La rédaction des Cahiers de Doléances se place dans cette perspective tout en la déployant, et concentre toutes les revendications.

Ces révoltes dans la durée et parfois très étendues dans l’espace ont été organisées dans le cadre communautaire. Le cas le plus abouti est sans doute celui de la République des Escartons dans le Briançonnais [6]. Le « grand escarton » refuse de rédiger les cahiers de doléances en 1788 (et d’élire des députés par ordres). Pour justifier cette décision, il fait imprimer le texte de la Transaction de 1343 entre « le dauphin du Viennois, prince du Briançonnais » et « les syndics et procureurs des communautés de la province du Briançonnais en Dauphiné ». Les communautés villageoises organisées dans le cadre des activités agricoles en milieu naturel difficile (exploitation commune des forêts, des pâturages, estives, irrigation des vallées…), ont en effet dès le XIVe siècle fait reconnaître leurs « libertés » individuelles et collectives. Si la suzeraineté delphinale puis royale persiste, les paysans ont acquis un statut intermédiaire entre la roture et la noblesse (qui disparaît pratiquement), et des libertés politiques, le droit de s’assembler, d’élire des députés au « grand escarton » qui fédère 5 escartons (mais qui doivent en référer avant toute décision à leurs assemblées respectives). L’énoncé des droits en matière d’autonomie fiscale, de défense des communautés, de garantie des subsistances, et des libertés en matière économique en fait une exception. Mais cela montre que la condescendance avec laquelle on a, jusqu’à très récemment traité des « émotions » paysannes, relève surtout de l’ignorance et des préjugés.

La solidarité paysanne face aux exigences seigneuriales toujours renouvelées, et qui se construit dans le cadre d’assemblées des deux sexes, ne gomme pas les inégalités entre les paysans. Toutefois, elle s’exprime de façon durable dans la défense des droits d’usage et des communaux, contre les seigneurs d’abord, puis les tenants d’une agriculture plus rentable (mais au profit des plus riches seulement), à partir des XVIIe, surtout XVIIIe, et même au-delà.

C’est ainsi que la « guerre des Demoiselles » de la forêt de la Chaux dans le Jura en 1765 contre l’ordonnance de Colbert de 1669 (restreignant l’usage des forêts, et appliquée avec retard dans cette région), trouve un prolongement en Ariège, entre 1829 et 1872, en opposition au Code forestier de 1827.

Enfin, un autre intérêt, et non des moindres, de cette synthèse est de montrer la continuité entre un passé jugé souvent trop vite révolu et les problématiques du présent… Dans ce début du XXIe siècle, ou crises financière et économique, écologique et maintenant sanitaire au niveau mondial, amènent à reconsidérer bien des idées reçues sur « le progrès », et surtout les applications qui en ont été faites, la remise en cause des « communs » au niveau mondial par le landgrabbing continue de creuser de façon catastrophique les inégalités, et à susciter des résistances.

L’ouvrage s’achève au début du XXe siècle : il évoque rapidement la permanence des révoltes paysannes qui s’apparentent à celles des siècles précédents (révoltes de subsistances, révoltes fiscales, défense de pratiques communautaires) mais s’attarde sur deux épisodes, le soulèvement des campagnes du Midi en 1851 qui introduit une première inflexion dans l’histoire des mobilisations paysannes et la révolte des vignerons du Midi de 1907, qui introduit une véritable rupture dans cette histoire. .

En 1851, en réaction au coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte, les campagnes du Midi se soulèvent, avec des prolongements dans le sud-ouest et le centre de la France. Mobilisation d’un nouveau type, en défense de la République, face à laquelle la répression est d’une violence inouïe : proclamation de l’état de siège, plus de 27 000 arrestations, emprisonnement et même transportation en Algérie et au bagne en Guyane de plusieurs milliers d’insurgés. Fin XIXe, début XXe siècles, la crise du phylloxéra qui touche une grande partie du vignoble français provoque la « révolte des vignerons du Midi de 1907 ». Ceux-ci s’organisent d’abord dans le cadre de manifestations préparées, médiatisées, encadrées. Mais face à l’absence de réponse, le mouvement se radicalise, des élus démissionnent et une grève de l’impôt commence. On connaît la suite, réaction brutale du gouvernement Clemenceau qui envoie la troupe : affrontements (six morts et une dizaine de blessés à Narbonne), suivis de mutineries, barricades, émeutes, dégradations de bâtiments, incendie de la préfecture de Perpignan, blocage des voies ferrées pour empêcher la circulation des convois militaires… tout un répertoire d’actions que l’on retrouve dans les mobilisations paysannes des XXe et XXIe siècles. Puis comme ce fut souvent le cas sous l’Ancien Régime, le gouvernement cède : amnistie et mesures censées protéger la viticulture. Toutefois, la Confédération générale des Vignerons, créée dans le but de contrôler l’application de ces mesures en collaboration avec l’Etat, les prive désormais de leur indépendance… 

« Une autre voie aurait pu être suivie » : avant même la révolte de 1907, les ouvriers agricoles, les premiers et les plus durement touchés par la crise avaient fondé la Fédération des travailleurs agricoles du Midi de tendance anarcho-syndicaliste, et avaient mené des grèves très dures, confirmant l’existence d’une « lutte des classes en France dans les campagnes », contrariant le mythe d’une « paysannerie unie » derrière des organisations officielles. Ils avaient tenté aussi avec de petits propriétaires d’organiser un mouvement coopératif indépendant[7]. La guerre de 14-18 a eu raison de ces expériences. Provisoirement ?


[1]//clio-cr.clionautes.org/algues-vertes-lhistoire-interdite.html Notes de lecture sur Algues vertes. L’histoire interdite, de Inès Léraud et Pierre Van Hove, éditions Delcourt, 2019 :  Le chapitre 6 montre la difficulté que les paysans ont à quitter un système contrôlé par les coopératives agricoles. Ces groupes contrôlent toute la filière agroalimentaire de l’amont à l’aval : vente de pesticides, engrais, animaux mais aussi achats des bêtes. Peu d’agriculteurs réussissent à être indépendants, ceux qui essaient de le devenir, qui sont réfractaires au système se voient vendre des produits de mauvaise qualité, ne sont pas distribués en temps réel, ne peuvent être repris dans d’autres groupes… Elle met l’accent aussi sur l’importance des subventions qui tiennent le système mais qui sont aussi parfois détournées comme dans le cas des subventions du plan algues vertes

[2] Christine Excoffier, p. 17.

[3] Ibid, p. 84-86, p. 151.

[4] Ibid, p. 91-94.

[5] Ibid, p. 77-79.

[6] Ibid, p. 61-66.

[7] Ibid, p. 212.

Jean-Christophe Cambadélis et la révolution russe

Une perte irréparable … mais évitée nous apprenant que « le futur patron du PS s’est nourri des récits de la révolution russe ».

L’Obs interroge Jean-Christophe Cambadélis et Daniel Cohn-Bendit.

Jean-Christophe Cambadélis déclare : « Je voulais écrire un livre sur 1917 mais je n’aurai pas le temps » (site du PS, 22 décembre 2016). Qui n’a alors versé quelques larmes à l’idée que la révolution russe perde un pareil historien ?

Il semble que, depuis, ces larmes aient pu sécher… Merci au 18e arrondissement de Paris…

Victor Loupan, un dépoussiérage … douteux

Jean-Jacques Marie

1er tr 2017

Un certain Victor Loupan vient de publier aux éditions du Rocher une « Histoire secrète de la révolution russe ». Le titre, déjà, suscite le doute. Le pedigree de l’auteur ne peut que renforcer ce sentiment : ancien reporter au Figaro Magazine, membre du conseil pour la culture du patriarche de Moscou, président du comité éditorial et rédacteur en chef de La Pensée russe, journal ultra-réactionnaire des gardes-blancs, monarchistes et autres bénisseurs orthodoxes.

Dans une interview à Breizh Info, il affirme : « Il y a bien des aspects essentiels de la révolution russe qui sont totalement inconnus ». Lesquels ? Mystère.

Il poursuit : « Compte tenu de mes origines et de ma connaissance du russe, j’ai eu un accès privilégié aux tout derniers travaux des jeunes historiens moscovites et pétersbourgeois qui ont totalement dépoussiéré cette histoire. Mon livre qui sort résolument des sentiers battus en est une première illustration en français ».

Comme première illustration, c’est réussi. Qu’a découvert Victor Loupan le conseiller du très réactionnaire (et très opulent) patriarcat orthodoxe ? Un scoop : « Je parle d’ailleurs peu de Lénine, car il n’y a pas grand-chose à en dire. C’était un intellectuel laborieux et un idéologue […]. Le rôle de Lénine a été de peu d’importance. Il était un symbole plus qu’un acteur ».

La preuve ? « Peu de temps après la fin de la guerre civile, il a eu son premier AVC, puis deux autres. Et en 1924, il était déjà mort ». Pour une découverte c’est une découverte …

Rappelons seulement que c’est Lénine qui, en octobre 1917, contre les réticences voire les résistances de la majorité des membres du comité central, sceptiques voire craintifs et même hostiles, a imposé le prise du pouvoir du 25 octobre. Un détail …

A part cela il reprend l’antienne de « l’utopie » : « La grande originalité de la révolution russe réside dans le fait qu’elle a réussi à installer l’utopie au pouvoir […]. L’URSS devient la patrie des travailleurs du monde entier. Tout cela n’est pas explicable par la logique pure ni par la froide raison. L’irrationnel et le mystique y jouent un grand rôle. ».

A la fin, Victor Loupan, interrogé sur des ouvrages à conseiller au lecteur, ré-pond (honnêtement, il faut le dire) : « je pourrais leur conseiller un livre qui m’a beaucoup éclairé à une époque, l’Utopie au pouvoir, de Michel Heller et Alexandre Nekritch », publié en 1982. Voilà un dépoussiérage réussi.

Qui prend donc part aux révolutions ?

Jean-Jacques Marie

Les éditions Vendémiaire pu­blient un ouvrage de Haim Burstin, professeur d’histoire moderne à l’université de Mi­lan et spécialiste de la Révolution française, Révolutionnaires, sous-titré : « Pour une anthropologie politique de la Révolution française ».

La présentation du livre jointe à ce der­nier affirme : « En s’appuyant sur les témoignages des contemporains, l’auteur s’attache à comprendre ce qui dans cet en­gagement relève de l’entraînement, de la théâtralisation, de l’amour de soi-même, éventuellement de la passion politique ».

« Eventuellement de la passion politique » ! Donc, en dernier recours ou en dernier lieu, après la théâtralisation (du genre Sarkozy ou Manuel Valls sans doute) ou l’amour de soi-même… A quoi tiennent vraiment les révolu­tions !

« Un coup de hache dans le corps social »

François Olivier

En 1989, François Mitterrand avait confié la direction de la commémoration officielle de la Révolution française à l’histo­rien Jean-Noël Jeanneney. Le même Jeanneney présidait le comité scienti­fique des Rendez-vous de l’histoire de Blois.

Dans une interview au Monde (11oc­tobre), il affirme : « La Révolution fran­çaise, en 1789, constitue un coup de hache dans la nation, dans le corps social ; d’où une rupture qui va durer tout au long du XIXe siècle et une bonne par­tie du XXe siècle-mais progressivement, à mesure que la droite se rallie par vagues successives aux idéaux de 1789 (souligné par nous), on voit une certaine unité du regard s’organiser ».

Ainsi la droite se serait ralliée par vagues successives aux idéaux de 1789, donc à un événement qui a effectivement marqué « un coup de hache dans le corps social ». 1789 serait donc devenu un élément d’une union nationale. Les tonnes d’écrits qui dénigrent la Révolution française et la plupart de ses grands hommes attestent du contraire !

La veille, Jeanneney avait donné une interview au quotidien Ouest-France sur la commémoration de la guerre de 14-18. Il y déclare : « Cette Grande Guerre est un cataclysme affreux, en soi et par toutes les conséquences qu’elle a entraînées : fascisme, bolchevisme (souligné par nous), Secon­de Guerre mondiale… »

Le bolchevisme et donc la révolution d’Octobre sont des « cataclysme affreux ». C’est pourtant l’échec des révolutions allemande et autrichienne, sabotées par la social-démocratie, qui y sème les graines du fascisme en Allemagne et du brutal corpo­ratisme social-chrétien puis le fascisme en Autriche.

Alors que depuis les deux guerres balkaniques, n’importe quel incident mettra le feu aux poudres dont les barils regorgent, rappelant une formule de Voltaire (comme si l’histoire n’avait pas quelque peu progressé depuis l’auteur de L’Ingénu), il ose attribuer en grande partie la guerre à « Sa Majesté le hasard ». Et rappelant les détails de l’assassinat de François Ferdinand, il ajoute : « Je crois qu’une guerre repous­sée, retardée n’aura peut-être jamais lieu ». Donc les appétits des deux blocs d’alliance antagoniques, la volonté de maintenir ou de remodeler le partage du monde ne seraient que des éléments secondaires et contingents. La Grande Guerre ne naîtrait donc pas du choc d’impérialismes rivaux… mais d’on ne sait quoi et d’un in­cident, d’un accident, d’un coup de revolver ou de fusil, bref, du hasard. Certes une étincelle peut faire exploser un tonneau de poudre, mais il faut pour cela que le tonneau soit là et bien rempli. Or, en 1914, les tonneaux de poudre pullulent.

Voilà un historien vraiment bien complaisant qui nous jure : « Il faut commencer par honorer la vaillance des soldats »… victimes envoyées au massacre.

De Gaulle, libérateur des peuples?

Jean-Jacques Marie

Depuis qu’il a rompu avec les vagues aspirations révolutionnaires de sa jeunesse, monsieur Benjamin Stora a pris du poids. Il appartient au « comité scientifique » de la Maison de l’histoire de France mise en place par Frédéric Mitterrand (pas regardant dans ses fréquentations notre historien) contre l’hostilité de nombreux historiens que nul ne saurait taxer d’un quelconque extrémisme. Il y cohabite avec Jean-Christian Petit-Fils, apologéte convaincu de Louis XVI, ou Dominique Borne, grand prêtre de l’enseignement des religions dans les établissements scolaires.

Il est devenu en France l’historien officiel de 1 ‘Algérie et surtout de la guerre d’Algérie. On le voit et on l’entend (c’est la double peine) se répandre partout. Sa dernière interview dans Télérama (14 mars 2012, page 18) est un chef-d’œuvre du genre. D’abord une photo du personnage dans le style gaullien (en modèle réduit certes), puis le texte.

Telle Bernadette jadis à Lourdes, Benjamin Stora a eu une révélation. De Gaulle lui est apparu en grand émancipateur des peuples colonisés. A l’en croire, en effet, l’indépendance de l’Algérie a abouti à « placer la France en leader du tiers-monde et du non-alignement. Cette même France, qui avait été si isolée pendant la guerre d’Algérie, contestée notamment à l’ONU par tous les Etats qui venaient d’accéder à leur indépendance, va plaider pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et dénoncer l’hégémonie soviétique et américaine. Du discours de Mexico (1964) à Montréal (1967) en passant par Phnom-Penh (1966) où il critique les Etats-Unis en plein conflit du Vietnam, de Gaulle surfe sur son aura de champion des indépendances, sur la résolution des conflits en Algérie et en Indochine. Il façonne une nouvelle stature pour le pays».

Apparemment Stora n’a jamais entendu parler de la Françafrique, de Foccart, des diverses manœuvres -le plus souvent couronnées de succès -pour maintenir la présence économique et politique de l’impérialisme français dans les pays devenus indépendants. On peut constater, en tout cas, qu’il a toute sa place dans le « comité scientifique » de la Maison de l’histoire de France.

A la question de Télérama : «Pourquoi les cicatrices de la guerre d’Algérie semblent-elles si mal refermées ? », il répond d’abord :

«L’orgueil français peine à admettre que pour exister les Algériens ont été obligés de se séparer de la métropole ». Comment donc, « l’orgueil français » ? Tous Français confondus, tous intérêts de classe ou de groupes effacés ? Un trait national en quelque sorte … qui transgresse toutes les frontières sociales et politiques ? Et comme il faut être à la mode réactionnaire dans tous les domaines : « Pour la France (…), compliqué de mettre en cause son modèle assimilationniste, de s’interroger sur l’Etat-nation jacobin » (souligné par moi).

Ce serait donc la conception de l’Etat-nation, produit de la Révolution française, et donc le jacobinisme, qui serait responsable des méfaits du colonialisme ? Faudrait-il en conclure que si la régionalisation rampante avait été mise en œuvre il y a soixante ou soixante-dix ans, nous n’aurions pas eu de guerre d’Algérie et peut-être une région algérienne décentralisée, dans le genre du statut spécial pour la Corse proposé par feu (politiquement parlant) Sarkozy ? Si ces propos sont moins clairs que les délires antijacobins réactionnaires de la sénatrice Verte Esther Benbassa (1), Benjamin Stora court dans le même sens, dans le sens du vent. Court, disons plutôt clopine … 

1 Voir l’article de Nicole Perron à ce sujet dans les Cahiers du mouvement ouvrier, n° 53.

Staline … ou Jeleznine ?

Jean-Jacques Marie

Pendant des années, les lycéens – admiratifs, indifférents ou caustiques – ont appris que le pseudonyme de Staline venait du mot russe « stal » qui veut dire «acier» et donc que Staline était l’homme d’acier. Deux redoutables spécialistes de l’URSS et de la Russie, Hélène Blanc et Renata Lesnik, journalistes qui se situent dans la lignée de Stéphane Courtois, considérées par leurs pairs comme des « spécialistes » (?), ont corrigé cette version traditionnelle. Dans un ouvrage (aussi nul que leurs ouvrages précédents) intitulé Les prédateurs du Kremlin, (1917-2009), elles annoncent « quelques révélations saisissantes » (page 16). On y apprend que « Beria s’était farouchement opposé à l’ordre de liquider les officiers polonais à Katyn » (page 63 ), ordre dont il a été, les documents le prouvent, le principal organisateur ; elles ne font là que reprendre la légende grotesque répandue par son fils Sergo qui ment et trafique ses propres textes à tour de bras. La nomination d’Andropov à la tête du KGB est commentée sous le sous-titre : « Un poète au KGB » (page 105). Les dissidents ont pu apprécier son sens de la poésie … Mais la plus saisissante de leurs révélations porte sur Staline: «Observons d’abord, écrivent-elles page 49, que l’homme de fer (de stal « fer ») n ‘assumait pas ses décisions ». Le « fer » se dit en russe « Jelezo ». L’« homme de fer » se dirait donc Jelez-nine …

Nos deux « spécialistes» ignorent donc ce que des millions de lycéens, sans connaître le russe, ont su et que certains savent peut-être encore. Mais nos « spécialistes » ne sont pas à une approximation près. Elles écrivent ainsi : « Le ciel s ‘assombrit en 1951 quand éclate « l’affaire de Leningrad » (1948-1953) », c’est-à-dire la liquidation des dirigeants des cadres du Parti communiste russe de Leningrad (Kouznetsov, Popkov, etc.). Elle éclate donc en 1951 … tout en commençant en 1948. Ajoutons qu’elle n’éclate pas, car aucun élément n’en apparaît publiquement, au point que la fille de Kouznetsov (ancien secrétaire du comité central), mariée à un fils de Mikoian, n’a même pas su à l’époque ce qu’il était advenu de son père fusillé !

Plus remarquable encore dans leur ignorance, elles écrivent : « Durant les années 1934-1936 le théâtre de l’absurde socialiste met en scène les grands procès où les fidèles compagnons de Lénine et Staline, les théoriciens du marxisme et la fine fleur des militaires tiennent les rôles principaux. Exeunt Serguei Kamenev, Grigori Zinoviev et Nikolaï Boukharine » (page 48).

Or :

a) Les procès de Moscou se sont déroulés non de 1934 à 1936 mais de 1936 à 1938 (octobre 1936, janvier 1937, juin 1937 pour le procès des militaires, et mars 1938).

b) Nos deux redoutables spécialistes se trompent de Kamenev : le dirigeant bolchevique assassiné par Staline s’appelait Lev ou Léon ; Serguei Kamenev était un chef militaire mort dans son lit en 1936, et qui sera certes déclaré traître plus tard … mais que Staline ne pourra rattraper dans l’au-delà et donc juger.

Une lettre de Gérard Gome

Mon cher Jean-Jacques,

Dans le cadre des publications sur la Révolution française, je voudrais attirer ton attention sur un compte rendu de lecture du livre du général Herlaut (Autour d’Hébert, deux témoins de la Terreur … , Paris, 1958) rédigé par un dénommé Van Kalken et publié par la revue belge de philologie et d’histoire de 1959 (n° 4 volume 37). C’est surtout la note insérée à la suite du compte rendu qui mérite attention sans qu’il soit vraiment utile de développer sa haute et « hygiénique » pensée :

«Je me suis mainte fois demandé pourquoi le comportement des terroristes n’a pour ainsi dire jamais été étudié sous l’angle des influences purement bio-physiologiques. Se représente-t-on dans ce Paris, cloaque malodorant et obscur des débuts de la Révolution, ce que dut être l’existence de ces gens des faubourgs, logés dans la promiscuité de taudis à plusieurs étages, mal nourris, mal chauffés et buvant trop d’alcool ou de gris vin lourds ? Ils vivaient constamment dans la nervosité, la fièvre, étaient abreuvés de discours surexcités ou par la lecture du Père Duchesne, se ruaient aux spectacles des guillotinades, craignaient la trahison et, en même temps, suaient de peur à l’idée d’être dénoncés par un voisin venimeux comme trop tièdes. L’été de 1794 fut exceptionnellement chaud et sec. Au bref, la Révolution à Paris se déroula dans des conditions totalement antihygiéniques. Ce n’est pas sans raison qu’un important groupe des Cordeliers porte le nom d’Enragés. Toutes leurs hyperesthésies ne peuvent s’expliquer par la seule crainte de Pitt, de Cobourg et des « conspirateurs scélérats ».

(Il faut quand même rappeler que « Le Père Duchesne» n’a commencé à paraître qu’en septembre 1790, soit plus d’un an après les débuts de la Révolution, et que jusqu’en 1791 il est resté dans une ligne pour le moins conformiste et constitutionnelle puisqu’il soutenait le roi et La Fayette et s’opposait à Marat. Il est donc très loin, à cette époque, de sa future réputation de journal des « Exagérés»).