La “théologie de la libération” chez Varlam Chalamov­­­

Les “obnovlentsys”, rénovateurs de l’Eglise orthodoxe, dans la vie et l’œuvre de l’écrivain

Marc Goloviznine

L’article ci-après de Marc Goloviznine présente sous un jour sans doute inattendu pour le lecteur français une facette du personnage de Varlam Chalamov, surtout connu comme le grand romancier du Goulag avec ses Récits de Kolyma.

Rappelons aux lecteurs des Cahiers du mouvement ouvrier que notre revue a publié dans son numéro 17 une lettre de Varlam Chalamov au Guépéou en 1929 lors de sa première déportation. Dans le numéro 10, nous avons publié un article du spécialiste de Chalamov, Valéri Essipov, « Chalamov et l’esprit de résistance », puis, dans le numéro 15, un article du même sur « Varlam Chalamov et Alexandre Soljénitsyne ».

(On peut, sans exagérer, dire que ces deux hommes, l’un et l’autre victimes du Goulag stalinien, sont, sur plusieurs points dans leur vision de la Russie soviétique, aux antipodes l’un de l’autre).

Enfin, dans le numéro 21, un article de Marc Goloviznine évoque les premières années de l’activité proprement politique de notre auteur sous le titre « Varlam Chalamov et l’opposition au sein du Parti bolchevique dans les années 1920″. Joints à l’article publié dans ce numéro 61, cet ensemble donne une vision assez complète des divers aspects de la personnalité de l’auteur des Récits de Kolyma.

Les “obnovlentsys”, rénovateurs de l’Eglise orthodoxe, dans la vie et l’œuvre de l’écrivain

« Notre propos n’est pas d’ordre spirituel

Sur l’âge des livres.

Notre propos n’est pas d’ordre religieux

Sur l’utilité de la flagellation.

Notre propos porte sur la liberté,

Sur le droit de respirer,

Sur la volonté du Seigneur

De nouer et de trancher »

Varlam Chalamov

« Je suis personnellement dépourvu de tout sentiment religieux », écrit Varlam Chalamov dans ses autobiographies, et pourtant, dans son récit La Quatrième Vologda et dans d’autres biographies, la question de la foi en Dieu, du point de vue philosophique et historique, occupe une place centrale, ce qui n’a rien d’étonnant. Son apprentissage de la vie, il le tient principalement de son père, le prêtre Tikhon Nikolaïevitch Chalamov :

« Mon père me promenait par la main dans la ville et s’efforçait comme il pouvait de m’enseigner le bien. Ainsi, nous restions longtemps devant la synagogue et mon père m’expliquait que les gens avaient différentes façons de croire en Dieu et qu’il n’y avait pas de plus grande honte pour un individu que d’être antisémite (…). Lors de la fête du renversement de l’autocratie, mon père me promenait aussi afin que je m’en souvienne[i]».

Cette anecdote, assez intime, fait écho à d’autres faits de la biographie de Chalamov qui concernent la vie sociale de Vologda durant la première révolution russe de 1905. A l’époque, dans un sermon à la cathédrale, le prêtre Chalamov avait vivement condamné les pogromes contre les juifs et avait dit l’office des morts pour Mikhaïl Gertsenstein, membre de la Douma, assassiné par les Cent-Noirs à l’été 1906. Après quoi, écrit V. Chalamov dans La Quatrième Vologda, « mon père a été écarté des offices dans la cathédrale et envoyé dans une autre église ». Il nous semble que la raison de cette sanction ne réside pas tant dans le fait d’avoir dit l’office des morts pour un mécréant, mais dans le contenu même des paroles de Tikhon Chalamov, qui avait suggéré que l’Eglise se détournait des phénomènes politiques du moment, ce qui ne présageait rien de bon :

« D’une part, elle (l’Eglise – M.G.) était asservie à l’Etat et elle s’était mise, par la voix de certains de ses représentants, à justifier ces tristes manifestations de la vie publique que sont le servage ou la répression des libertés et à rejeter la grande idée d’un gouvernement populaire. D’autre part, les défenseurs de la cause du peuple, qui n’espéraient pas rencontrer la sympathie des représentants de l’Eglise pour leur grande mission au service du bonheur commun, avaient commencé à se méfier du clergé, et même, pour son grand malheur, à s’éloigner de l’Eglise. »

Son regret de la dissolution de la Douma

En exprimant dans un prêche son regret de la dissolution de la Douma dans le feu de la réaction politique, le père Tikhon Chalamov fit remarquer qu’elle « avait juste voulu remplacer, pour le bien du peuple, une propriété par une autre, la propriété privée par une propriété nationale, populaire[ii]». Ce prêche répondait aux événements drama­tiques qui s’étaient déroulés après le « Dimanche rouge », le 9 janvier 1905, à Saint-Pétersbourg. Quelques représentants du clergé de la capitale, dirigés par le métropolite Antonii, constatant que depuis les réformes de Pierre le Grand l’Eglise s’était transformée en « un établissement bureaucratique d’Etat qui poursuivait des buts exclusivement poli­tiques »[iii], avaient alors envoyé une note au Conseil gouvernemental spécial pour lui demander d’accorder à l’Eglise une plus grande liberté dans la gestion de ses affaires. Pour organiser la gestion des affaires religieuses, il était prévu de réunir un concile où seraient invités non seule­ment le haut clergé, mais aussi le clergé séculier. En même temps, on avait constitué un « cercle de 32 prêtres », qui devint l’« Union du renouveau de l’Eglise » et dont l’un des leaders était le prêtre Alexandre Vvedenski, le futur idéologue des « rénovateurs » des années 1920. Le père Tikhon Chalamov partageait les idées de Vvedenski. « C’est ce mouvement qui avait porté la réforme chère à mon père : les offices en langue russe, le remariage des prêtres, le combat du clergé séculier contre le clergé régulier »[iv], comme l’écrivit par la suite Varlam Chalamov.

Un programme radical de gauche

En mars 1917, après le renversement de l’autocratie, l’« Union panrusse du clergé et des laïcs orthodoxes démo­crates » élabora un programme radical de gauche, qui préconisait, outre la réforme de l’Eglise, la revendication d’une répu­blique démocratique, l’égalité et la fraternité sociales par a) la dissolution des corporations ; b) l’égalité des femmes ; c) la liberté absolue de pensée, de parole et de conscience ; d) l’instruction gratuite et obligatoire dans les écoles primaires et la gratuité des écoles secondaires et supérieures ; e) l’enseignement en langue maternelle. La démocratisation économique, selon le programme de l’Union, devait être fondée sur la justice des rapports entre le travail et le capital, et une répartition équilibrée des biens terrestres entre tous. « La chrétienté, dans la pensée des idéologues de l’Union, ne peut être indifférente au mal social, elle exige une totale christianisation de tous les rapports humains et, de ce point de vue, elle éclaire l’aspiration à des réformes sociales des partis socialistes »[v]. On comprend pourquoi le père Tikhon Chalamov, sympathisant de Vvedenski, emmenait le jeune Varlam à la fête du renversement de l’autocratie.  Dans La Quatrième Vologda, Varlam Chalamov parle beaucoup de la personnalité d’Alexandre Vvedenski et du mouvement des rénovateurs religieux russes comme d’un mouvement pour surmonter le « césaropapisme », la dépendance séculaire vis-à-vis de l’Etat :

« J’ai entendu maintes fois le métropolite Alexandre Vvedenski, célèbre orateur de la capitale dans les années vingt, au cours de débats antireligieux qui étaient alors fort nombreux. Vvedenski faisait des conférences dans toute la Russie pour gagner des partisans au mouvement rénovateur et, à Moscou, ses prêches dans la cathédrale du Christ Sauveur ou ses débats au théâtre avec Lounatcharski rassemblaient des foules innombrables. Et il y avait de quoi… (…)

Il fut victime de deux attentats : par deux fois, des vieilles femmes influen­cées par les Cent-Noirs lui jetèrent des pierres à la tête comme antéchrist (…). L’aile radicale de l’Eglise orthodoxe que dirigeait Vvedenski s’appelait l’« Union de l’Eglise des premiers apôtres ». Malgré la lourdeur de cette appellation, qui céda la place à celle, plus simple, d’­­« Eglise vivante », cette expression plus facile à mémoriser lui permit d’entrer dans l’histoire… »[vi].

“Eglise vivante”

Le lecteur pourrait trouver bien pré­tentieux et historiquement faux le titre de cet article, La théologie de la libération chez Varlam Chalamov, car au sens strict la « théologie de la libération » est apparue en Amérique latine dans les années soixante du XXe siècle comme mouvement du clergé catholique, dont certains idéologues admettaient que Jésus Christ n’était pas seulement consolateur, mais également libérateur des opprimés. Ils assignaient à la mission catholique un rôle propre de défense de la justice pour les pauvres. La « théologie de la libération » plonge ses racines dans l’activité des premiers missionnaires catholiques du Nouveau Monde, qui n’ont pas seulement fait connaître la bible aux indigènes en la traduisant dans les langues locales, mais se sont bien souvent trouvés dans l’obligation de défendre la population locale face à la cruauté des autorités coloniales de l’Espagne et du Portugal. Le développement de la théologie de la libération au XXe siècle (et le recours de ses théoriciens aux théories sociales contemporaines, y compris le marxisme) est inséparable du combat révolutionnaire contre les dictatures militaires qui étaient alors à la tête de nombreux pays d’Amérique latine. En même temps, l’analyse faite par Chalamov de l’histoire et de l’idéologie des « rénovateurs » russes après la révolution montre une certaine proximité de ce courant avec la théologie de la libération. Il est remarquable également que ce soit à la fin des années soixante du XXe siècle, au moment où la théologie de la libération prenait corps en Amérique latine, que l’écrivain ait pris conscience du mouve­ment des « rénovateurs ». Chalamov écrit :

“Le Christ comme un révolutionnaire terrestre”­

« Vvedenski comprenait le Christ comme un révolutionnaire terrestre d’une envergure inouïe. Plus d’une fois, il se moqua cruellement de la conception tolstoïenne de la non-résistance au mal. Il rappelait que la formule “Non la paix, mais le glaive” convenait mieux au Christ évangélisateur que “Ne t’oppose pas au mal par la violence”. Et c’est bien de violence que le Christ usa pour chasser les marchands du temple »[vii].

C’est cette même mission du Christ (Matthieu 10, 34 ; Luc 22, 35-38 ; Matthieu 26, 51-52) que mettent en avant les théologiens de la libération, qui cherchent à prouver l’interdépendance du salut de l’âme et du combat implacable pour la justice terrestre comme deux faces d’un même processus. Les sources indiquent que les dirigeants du mouvement des rénovateurs « L’Eglise vivante » proclamaient que « le grand mot d’ordre de la révolution sociale “ Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ” est totalement admissible, totalement utile et totalement viable dans notre révolution religieuse » (Zivajacerkov’,1922, n°6-7). « La révolution d’Octobre a libéré l’Eglise du joug accablant de l’autocratie des seigneurs en la séparant de l’Etat et en lui accordant ainsi la liberté d’épanouissement et de perfectionnements pirituels » (Zivajacerkov’, 1922, n°8-9)[viii].

Le programme de l’« Union des communautés de l’Eglise des premiers apôtres », écrit par A. Vvedenski, affirmait en particulier : « Comme on ne peut pas ne pas reconnaître dans les principes de la révolution d’Octobre les principes des premiers chrétiens, l’Eglise accueille religieusement la vérité morale de la révolution sociale et met activement en œuvre cette vérité, par les méthodes de l’Eglise qui lui sont accessibles » (ZaXrista,1922,n°1-2)[ix].

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“Transformer l’or et les pierres des églises en pain”

En février 1922, au cours de la famine dans la région de la Volga, Alexandre Vvedenski et ses partisans s’adressèrent aux croyants pour les appeler à « transformer l’or et les pierres des églises en pain »[x]. Cet appel fut lancé dès le célèbre décret du pouvoir soviétique sur la confiscation des biens de l’Eglise. Chalamov a d’ailleurs vécu lui-même cet épisode de la transformation de l’or des églises en pain. Dans son récit Krest (« La Croix »), le personnage principal inspiré par le père de l’auteur est un prêtre aveugle qui agit dans le même sens en mettant en pièces le dernier joyau de la famille, un crucifix de poitrine en or, afin de le vendre au comptoir étranger et d’acheter à manger pour sa femme et lui.

Considérant que « le communisme, c’est l’Evangile écrit en caractères athées », les « rénovateurs », à la différence de leurs opposants, les représentants de l’Eglise des patriarches Tikhon et Serge, ne levaient pas le denier du culte pour les offices religieux et étaient, selon Chalamov, voués à la misère. Les prêtres relevant des patriarcats de Tikhon et Serge, eux, se faisaient payer et s’enrichirent rapidement[xi].

Si l’on compare La Quatrième Vologda avec les autres textes autobiographiques de Varlam Chalamov, on peut en conclure que, malgré tous les désaccords entre le père et le fils, Tikhon Chalamov fut longtemps pour son fils une autorité morale et spirituelle incontestable, et un modèle pour la vie. Même l’apparence extérieure que décrit son fils, celle d’un homme du monde, est difficile à concilier avec l’image habituelle d’un prêtre orthodoxe en chasuble. Les opinions politiques, sociales et philosophiques du père ont non seulement laissé une empreinte profonde sur la vision du monde du futur écrivain, mais elles sont à la base de ses premières idées de transformation sociale, de révolution. Vologda, où Tikhon Chalamov est revenu après douze années de mission religieuse en Alaska, était alors la « Troisième Vologda », la Vologda où les exilés avaient apporté la culture de la capitale, la Vologda du futur mouvement de libération. Les deux Vologda « antérieures », selon la vision historique de Varlam Chalamov, ont existé au cours des siècles de façon parallèle. La « Première Vologda » incarne le conservatisme séculaire des bas-fonds urbains et la « Seconde », la Vologda historique des sommités de l’Eglise et de l’Etat, sym­bolise en quelque sorte la structure sociale et politique de toute la Russie pré­révolutionnaire avec son apathie sociale, son inertie et le fossé gigantesque qui séparait les notables et le peuple. La « Troisième Vologda », la Vologda qui s’éveillait à l’activité sociale et que le père a fait en grande partie découvrir à son fils, fut dans l’imagination du futur écrivain comme une passerelle vers la « quatrième », la sienne.

Une conception originale de la transformation sociale

Tikhon Chalamov, qui était pourtant entouré de nombreuses connaissances d’opinions démocratiques dont il aurait pu s’inspirer, s’est forgé une conception originale de la transformation sociale, que Varlam Chalamov décrit en détail :

« Mon père affirmait que l’avenir de la Russie était entre les mains du clergé (…). Le clergé constituait un quart de la population de Russie. Un simple calcul chiffré montrait que la question était importante. Malgré l’importance du groupe social qu’il formait, le clergé n’avait pas encore joué le rôle que le sort lui avait assigné en lui donnant le droit de confesser et d’absoudre les péchés de tous les gens, depuis le Pétersbourgeois jusqu’à la jeune fille zyriane, depuis le miséreux jusqu’au tsar. Aucune autre corporation n’était placée dans des conditions aussi favorables. Cette proximité du peuple, la connaissance de ses intérêts, libéraient purement et simplement les roturiers de l’alternative “peuple/intelligentsia”, car l’intelligentsia religieuse était le peuple même, et aucun secret de la psychologie du peuple ne lui était étranger (…). Ce devait être le clergé séculier, laïc, qui vivait avec le peuple, et non pas les ascètes mus par de faux exploits comme les starets des monastères. Le monastère était une voie erronée, tout comme les contorsions de Raspoutine (…). Le clergé russe ne devait pas prêter attention au perfectionnement personnel, au salut personnel, mais au salut commun, à la conquête par la voie des urnes des responsabilités publiques, et orienter le cours des choses dans la bonne direction (…). Non pas les prêches hystériques de Jean de Cronstadt, non pas le cirque de Raspoutine, de l’évêque Barnabe ou du métropolite Pitirim, mais le clergé marié, avec sa famille, voilà où étaient les véritables guides du peuple russe. Le clergé, c’était une force capable de faire bouger la Russie (…). Les glorieux noms des personnalités issues du clergé, grands chirurgiens, agronomes, savants, professeurs, orateurs, économistes ou écrivains, étaient connus de toute la Russie. Ils ne devaient pas se couper de leur communauté, et celle-ci devait s’enrichir de leurs idées »[xii].

Ce point de vue mérite, à notre avis, la plus grande attention. Malgré l’apologie du clergé, il se différencie de façon frappante de l’opinion officielle d’aujourd’hui sur le rôle et la fonction de l’Eglise orthodoxe de Russie, qui est devenue tout ce qu’on veut mais pas une « commu­nauté culturelle proche du peuple ». En même temps, les idées de Tikhon Chalamov ne coïncident pas non plus avec la vision athée de certaines générations de révolutionnaires russes du XIXe et du XXe siècles, qui placent le clergé comme corporation dans le camp de la réaction. A leur différence, Tikhon Chalamov assignait un rôle créateur à l’orthodoxie russe dans la révolution à condition que se produisent des réformes révolutionnaires au sein même de l’Eglise et, à commencer, par une rupture radicale avec l’Etat exploiteur, le rétablissement de l’activité sociale dans les masses et la défense des couches exploitées. Tikhon Chalamov savait d’expérience que, pour la population, le prêtre pouvait être à la fois serviteur du culte et instituteur, médecin ou avocat. Mais la réforme devait s’ap­puyer sur la plus large démocratie de la vie paroissiale, jusqu’à l’élection des prêtres par les laïcs, renouant par là avec la coutume des premiers chrétiens d’élire les chefs spirituels de la communauté en concertation avec les clercs et les laïcs. Comme nous l’avons montré plus haut, les conditions d’une telle réforme après la chute de l’autocratie étaient réunies, mais elle ne se réalisa pas[xiii].

Relations pas très simples

Malgré le rapprochement affirmé des « rénovateurs » et du pouvoir soviétique, leurs relations n’étaient pas très simples. La lutte des fractions au sein du Parti bolchevique et la victoire de la fraction stalinienne, avec le « pouvoir vertical » de l’appareil, se sont également fait ressentir sur les relations avec l’Eglise. Les débats francs et ouverts sur la religion, sur l’athéisme ou sur l’origine de l’homme et du monde, si bien décrits par Chalamov, firent place à partir de 1925 aux intrigues de l’appareil qui visaient à dresser les « rénovateurs » et les partisans du patriarche Tikhon les uns contre les autres, et à encourager les reniements et les méthodes de répression brutales. A mesure que se renforçaient les tendances thermidoriennes du parti, les « rénovateurs », avec leur militantisme social et leur quête du « communisme chrétien », agaçaient de plus en plus les autorités. Dans les années 1930, Staline entama progressivement un rapprochement avec les adeptes du patriarche Tikhon, à la condition, bien entendu, d’une totale obéissance de leur part. L’accord se réalisa dans les années de guerre et, en 1946, toutes les églises appartenant aux « rénovateurs » furent remises au patriarche de Moscou. Dans Krest, Chalamov nous donne une idée du sort des prêtres réno­vateurs dans les années 1930. Le donquichottisme des « rénovateurs », qui officiaient gratuitement, les avait voués à la misère. Les popes réactionnaires fidèles au patriarche Tikhon les haïssaient de toutes les fibres de leurs corps, et les autorités locales les considéraient comme des inactifs, des ennemis de classe, avec toutes les conséquences qui en découlaient. Bien entendu, un grand nombre de religieux rénovateurs furent pris dans le tourbillon des répressions de la période de la collectivisation et de la « grande terreur ». Aujourd’hui, il nous semble que la description par Chalamov des « rénovateurs » russes doit faire l’objet d’une relecture à la lumière des mutations sociales du XXe et du XXIe siècles. L’expé­rience des révolutions latino-américaines, au cours desquelles une partie du clergé s’est prononcée non seulement contre la dictature militaire « sans Dieu », mais, a soutenu dans les faits, en dépit des interdits du pape, la lutte révolutionnaire des masses populaires[xiv],permet de reconsidérer les idées de Chalamov sur le rapprochement de l’Eglise et du peuple au cours de la révolution, et sur le rôle constructif du clergé réformateur dans ce processus.

Le problème de leur origine

L’analyse des idées sociales du père Tikhon Chalamov soulève le problème de leur origine et des facteurs qui les ont favorisées. Varlam Chalamov n’apporte pas de réponse directe à cette question ni dans La Quatrième Vologda, ni dans ses autres essais biographiques. On considère généralement que le déclic en a été le détachement de Tikhon en Alaska, où il s’est distingué non seulement par ses activités pastorales, mais aussi par son engagement dans l’instruction des habitants, la création d’une « société de tempérance », etc. Mais cela n’explique pas tout. L’île Kodiak, où Tikhon Chalamov était en poste, était nettement à la périphérie de l’« Amérique russe ». Les dures conditions climatiques rendaient difficiles les liaisons avec le continent, et, bien entendu, Chalamov ne pouvait pas suivre au jour le jour toutes les péripéties de la vie de l’Eglise et de la société de Russie. En outre, on sait que l’évêque diocésain de la mission orthodoxe en Alaska était l’évêque Tikhon (Vassili Belavine), le futur patriarche, un conservateur opposé aux « rénovateurs »[xv]. A notre avis, ce n’est pas en Alaska que Tikhon Chalamov s’est forgé les opinions qui ont fortement influencé Varlam, mais dans son pays natal, là où exerçait son père, le prêtre Nikolaï Chalamov, ainsi que le frère de celui-ci, l’oncle de l’écrivain.

Dans La Quatrième Vologda, Varlam Chalamov mentionne brièvement l’ori­gine de ses ancêtres :

« Mon père, né dans un village perdu des forêts d’Oust-Sysolsk, dans une famille de prêtres héréditaires, dont les ancêtres étaient encore récemment des chamanes zyrianes sur plusieurs générations, dans cette lignée de chamanes qui avait troqué insensiblement le tambour pour l’encensoir, lui-même tout asservi au paganisme, lui-même chamane et païen au plus profond de son âme zyriane, était un homme extraordinairement doué. Notre nom de famille même est de consonance chamanique, clanique, entre chamaillerie et espièglerie, chamanisme et prophétisme »[xvi].

Cette déclaration a été souvent mise en doute par les chercheurs. Les documents conservés montrent que les ancêtres de Chalamov, des prêtres russes, provenaient de Veliki-Oustioug. Le grand-père de l’écrivain, Ioann, fut tiré au sort en 1867 pour servir dans la paroisse de Votcha, district d’Oust-Sysolsk, gouvernement de Vologda (aujourd’hui République des Komis). L’explication des critiques selon laquelle V. Chalamov ne connaissait pas bien l’histoire de sa lignée, s’accorde mal, de même que le lieu de naissance de son grand-père[xvii], avec la précision photo­graphique avec laquelle l’écrivain reproduit dans La Quatrième Vologda les moindres détails de ses impressions d’enfant et d’adolescent. En outre, cette explication contredit les traditions religieuses russes, qui dictaient de conserver les témoignages oraux et écrits des activités des générations passées.

Chalamov a mythologisé la généalogie de ses ancêtres

A notre avis, c’est consciemment que Varlam Chalamov a mythologisé la généalogie de ses ancêtres, et cela pourrait éclairer l’origine de la vision du monde de son père, telle que nous l’avons décrite ici. Les recherches actuelles sur les religieux orthodoxes komis aux XVIIe-XIXe siècles permettent d’affirmer que leur vie quotidienne et leurs activités se différenciaient sensiblement de celles des diocèses voisins, même de « pépinières de cadres » aussi proches que l’étaient les diocèses de Vologda et de Veliki-Oustioug.

D’abord, les débuts de la christianisation des Komis aux XIIIe-XIVe siècles avaient requis l’invention d’un alphabet spécial et la traduction des textes liturgiques en zyriane (komi), ce qui fut l’œuvre de Stéphane de Perm, « l’évangéliste des Zyrianes ». Pour ce faire, celui-ci avait utilisé, à côté des lettres cyrilliques, quelques symboles komis. Bien que son alphabet fût rapidement tombé en désuétude, des transcriptions en cyrillique des textes liturgiques en langue komi furent utilisées jusqu’au XIXe, comme on peut le voir en particulier dans une exposition du Musée d’histoire et d’ethnographie du village d’Oust-Vym, en République des Komis. Ensuite, la région des Komis ne connaissait pas le servage ni la propriété des monastères sur la terre. Les premiers monastères fondés aux XVe-XVIe siècles ont relativement vite décliné et ont été fermés pour des raisons politiques et économiques (l’absolutisme, la ruine liée aux périodes troubles, la politique de sécularisation menée par Catherine II, etc.).

Jusqu’aux années soixante du XIXe siècle, où fut construit le seul monastère existant alors chez les Komis, c’est le clergé séculier qui jouait le rôle principal dans la région, et ses activités allaient bien au-delà des obligations pastorales. Le prêtre, chez les Komis, était le supérieur de la paroisse, il tenait les registres paroissiaux de la population orthodoxe, enseignait dans les écoles et contrôlait les activités sociales, culturelles, caritatives et autres. En vertu d’une règle ancienne, la fonction sacerdotale se transmettait de père en fils avec l’assentiment de la paroisse. Au début du XIXe siècle, le clergé cessa d’être élu dans la paroisse, mais fut désigné par l’évêque, qui ne prenait pas toujours en compte la volonté des paroissiaux. Néanmoins, il arrivait souvent qu’un prêtre fût nommé dans la paroisse de son père. Les sources montrent que la pratique de transmission héréditaire des paroisses fut définitivement abolie en 1867, mais même alors il y avait des cas où un prêtre était nommé dans la paroisse de son père. Ainsi, par exemple, dans la paroisse de Votcha, les prêtres Klotchkov furent remplacés par les Chalamov : le père Nikolaï, natif du district d’Oustioug, servit dans cette paroisse de 1867 à 1899, puis il fut remplacé par son fils Procope, qui servit, tout comme son père, plus de trente années, et mourut durant la collectivisation[xviii].

Le clergé exclusivement à la charge des paroissiens

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, chez les Komis, le clergé était exclusivement à la charge des paroissiens, tenus de mettre à sa disposition une part forfaitaire des terres arables et du fourrage[xix]. Comme l’indique Prokop Chalamov, l’oncle de l’écrivain, le clergé de l’église Bogorodski du village de Votcha, où son père et lui-même étaient prêtres, ne recevait pas d’émoluments du Trésor public, mais était entretenu par la paroisse. Les traitements versés par l’Etat furent institués plus tard, mais les ecclésiastiques de Votcha rece­vaient tout de même pour les offices religieux des offrandes volontaires et assez symboliques de la part des paroissiens[xx]. Les prêtres eux-mêmes n’étaient pas seulement tenus d’assurer les offices, mais d’enseigner à l’école primaire, et cela gratuitement. On sait que le père Nikolaj Chalamov ouvrit une école à Votcha sur ses deniers personnels. Même si, la plupart du temps, les faits montrent que les paroisses n’avaient pas les moyens d’entretenir les écoles, le clergé mettait beaucoup de zèle et d’expérience pour assurer l’enseignement.

Cependant, beaucoup de prêtres faisaient preuve d’initiatives sociales même sans injonction de leurs supérieurs. Les prêtres participaient à la collecte du denier du culte et contribuaient eux-mêmes aux œuvres sociales. Une initiative importante dans l’éducation sociale fut la création d’une société de tempérance à la fin du XIXe siècle. Par exemple, en 1890, une société du même genre fut créée dans le district d’Oust-Sysolsk, région de Petchory. Vers le début du XXe, il en existait dans plus d’une dizaine de paroisses[xxi]. Ainsi, Tikhon Chalamov avait pu dès l’enfance être témoin de différentes manifestations de la vie religieuse des Komis, comme le prêche en langue locale, leurs importantes activités sociales, la relation étroite entre le prêtre et sa paroisse, et la gratuité des offices religieux. Ces réalités aboutirent avec le temps au système philosophique que son fils décrit dans La Quatrième Vologda et qui nous font mieux comprendre le voyage missionnaire et les activités du père Tikhon sur l’île Kodiak, où, à l’instar de son père et de son frère chez les Komis, il ne s’intéressa pas seulement à la vie pastorale, mais à la vie sociale et à l’instruction. D’un autre côté, Varlam Chalamov, comme nous l’avons suggéré plus haut, a modifié certains éléments de la biographie de ses ancêtres pour montrer de façon plus convaincante que c’était précisément la tradition populaire du clergé chez les Komis et non pas le milieu des monastères et de l’archevêché qui était à l’origine de la vision du monde de son père, de son oncle et de son grand-père.

Syncrétisme avec les croyances préchrétiennes

Une autre particularité de l’orthodoxie chez les Komis était son syncrétisme avec les croyances préchrétiennes. Il est intéressant de noter que, dans son récit Auprès de saint Florus et saint Laurus, Chalamov parle de cette église de Iakoutie consacrée à ces martyrs chrétiens que vénéraient les Iakoutes comme défenseurs des animaux sauvages et domestiques. L’église elle-même, dans la description qu’en fait Chalamov, était un édifice conique qui évoquait plus une yourte iakoute qu’un temple orthodoxe[xxii]. Nous n’avons pas trouvé jusqu’à présent dans la littérature accessible de données sur la vénération par les Iakoutes de Florus et Laurus, mais on connaît bien ce culte chez les Komis de Perm, qui, d’ailleurs, les vénéraient effectivement comme défenseurs des animaux et faisaient en leur honneur des sacrifices rituels (de bœufs), ce qui ressortissait clairement à des survivances du paganisme[xxiii]. Il faut remarquer qu’on retrouve dans la théologie de la libération, en Amérique latine, les mêmes tendances, à savoir le syncrétisme de la chrétienté avec les croyances traditionnelles des Indiens et des Africains. A ce sujet, il faut revenir ici à l’histoire des « rénovateurs » russes des années 1920. A notre avis, la diffusion de leurs idées, parties à l’origine d’un cercle relativement restreint du clergé libéral de Saint-Pétersbourg en Russie d’Europe et dans l’Oural, s’est faite relativement rapidement, car elle séduisait les autochtones convertis. Les documents indiquent notamment que le mouvement des « réno­vateurs » a commencé à attirer massivement les prêtres tchouvaches avec leurs paroisses, ce qui était étroitement lié avec les idées d’autonomie des Tchouvaches orthodoxes, qui se heurtaient à l’incompréhension du patriarche Tikhon[xxiv]. Des processus analogues eurent lieu en Sibérie. En 1928, à Obdorsk (l’actuelle Salekhard), une assemblée des « rénovateurs » accueillit des représentants des peuples sibériens du Grand Nord, Nénetses, Khantys, Mansis et Komis-Zyrianes. L’assemblée se fixa la tâche de diffuser les idées de la réforme religieuse parmi les peuples du Grand Nord. Un conseil de la paroisse fut élu, qui regroupa des représentants russes et autochtones des prêtres et des laïcs[xxv].

Bien que Tikhon Chalamov ne semble pas avoir laissé de journal ni d’autres témoignages écrits, on trouve un certain nombre de faits dans la Description historique et religieuse de la paroisse de Votcha, district d’Oust-Sysolsk, gouvernement de Vologda établie par son frère Procope, qui a hérité de la paroisse de son père dans le village de Votcha (aujourd’hui région de Sysolsk, République des Komis). Cet aperçu a été édité dans un livre à part en 1911 à Oust-Sysolsk (l’actuelle Syktyvkar). En analysant les documents à sa disposition, Procope Chalamov écrit que Stéphane de Perm, qui s’occupait au XIVe siècle des missions chez les Komis-Zyrianes, leur prêchait l’évangile « en langue naturelle ». Il était du reste « défenseur, protecteur des Zyrianes près les princes et les boyards de Moscou, et généreux dispensateur du pain aux Zyrianes dans les dures années de famine ». Selon le témoignage du père Procope, dans les monastères fondés par Stéphane de Perm, les messes étaient lues en langue zyriane, et cette tradition s’est maintenue jusqu’en 1764, lorsque les derniers monastères de la région furent supprimés par décrets de Catherine II.

A partir du début du XIXe siècle, le centre spirituel de Votcha était le temple en pierre de la Nativité de la Vierge, où exerçaient les prêtres Chalamov, et qui s’est conservé jusqu’à nos jours, malgré quelques dommages. En 2011, l’auteur de ces lignes a eu la possibilité de se rendre dans le village de Votcha et de visiter l’église de la Nativité, qui frappe toujours par son caractère imposant.

Une tradition révolutionnaire moins étudiée

L’histoire, on le sait, n’aime pas le mode subjonctif, mais elle ne dispense pas le chercheur d’analyser les variantes alternatives du développement de la société. Les conditions objectives pour une consolidation du « tiers-état » et, par voie de conséquence, de la réforme religieuse en Russie, notamment dans la région ouralo-sibérienne au XVIIIe siècle, à l’instar de ce qui s’était passé pour le protestantisme en Europe, étaient bien réelles, mais l’autocratie s’est montrée, à cette étape, plus puissante. A ce sujet, l’idée classique des trois périodes – noble, bourgeoise et prolétarienne – de la lutte révolutionnaire russe des XIXe-XXe siècles peut être complétée par une tradition révolutionnaire, moins étudiée, issue du milieu lié aux couches inférieures du clergé, qui, après 1917, s’exprima dans le mouvement réformateur de l’Eglise, dont les idées et le potentiel social ont été réactualisés par Varlam Chalamov dans ses récits autobiographiques.

(Les intertitres sont de la rédaction des Cahiers du mouvement ouvrier)


[i] Chalamov V. T., Sobranie socinenij v 6-ti tomax, Moscou, 2005, tome 4, p.304.

[ii] Salamovskij sbornik, 2, 1997, pp.193 à195.

[iii] B.V.Titlinov, Cerkov’ vo vremja revoljucii, Petrograd,1924, p.12.

[iv] Chalamov V. T., Sobranie socinenij v 6-ti tomax, Moscou, 2005, tome 4, p.100.

[v] Programme de l’« Union panrusse du clergé et des laïcs orthodoxes démocratiques », cité d’après B. V. Titlinov, Cerkov’ vo vremja revoljucii, Petrograd, 1924, p.59.

[vi] Chalamov V.T., Sobranie socinenij v 6-ti tomax, Moscou, 2005, tome4, pp.101-102.

[vii] Chalamov V. T.., Sobranie socinenij v 6-ti tomax, Moscou, 2005, tome 4, p.104.

[viii] Cité dans Kaverin N., Obnovlencenstvo 20-x i 90-x godov. Nerazryvnaja preemstvennost’. Voir : http://www.blagogon.ru/biblio/4/

[ix] Ibidem.

[x] B. V. Titlinov, Cerkov’ vovremja revoljucii, Pe­trograd, 1924, p.189.

[xi] Chalamov V. T. Sobranie socinenij v 6-ti tomax, Moscou, 2005, tome4, p.104.

[xii] Chalamov V. T. Sobranie socinenij v 6-ti tomax, Moscou, 2005, tome4, pp.51-52

[xiii]Ainsi, les « rénovateurs » de Sibérie avaient un programme (« la déclaration de Tomsk ») où « la reconnaissance du Pouvoir soviétique par la volonté de Dieu » était présentée comme la reproduction logique des orientations générales des « rénovateurs » de la Russie d’Europe. Leur philosophie intégrait des éléments plus concrets comme « l’amélioration de la vie quotidienne du clergé, le renforcement de l’autogestion et de l’esprit d’initiative de la communauté paroissiale par de larges droits électoraux ». En ce qui concerne la réforme de l’Eglise, ils prévoyaient la suppression de tous les règlements depuis le IVe siècle, c’est-à-dire depuis la mise de l’Eglise sous tutelle de l’Etat. Cité dans recueil Iz kuzneckoj stariny, Novokouznetsk, éd.Poligrafist, 2010, 1, pp.124à136.

[xiv] Voir notamment le site : http//www.russ.ru/politics/20020128-tzvet.html.

[xv] Laura Kline, « Novoe ob otce Salamova», Salamovskij sbornik, 2, 1977, p.185-192.

[xvi] Le nom de « Chalamov » n’est ni zyriane ni russe, mais plus probablement d’origine turque, à rapprocher de Chalimov, Chalymov (N.A.Baskakov, Russkie familii tjurkskogo proisxotdenija, Moscou, 1979, p.137). Baskakov le fait provenir soit du prénom Shah-Ali (Shahalimov, Shalimov comme attesté dans des armoiries de 1741), soit du mot shalym, « poignée », d’où shalymly, « fort,puissant ».

[xvii] Voir : Varlam Chalamov, Cetvertaja Vologda, Vo­logda, 1994, p.21.

[xviii] Rogatchev M. B. Prixodskoe duxovenstvo Komi kraja v konce XIX – nacale XX v v., Vestnik kul’tury, 2000, 1, pp. 9 à 17. Xajdurov M. V. Duxovnoe soslovie v Komi krae (1801-1869g.). Thèse de doctorat, Ekaterinbourg, 2011.67

[xix] Ibidem.

[xx]Chalamov P. Cerkovno-istoriceskoe opisanie Votcinskogo prixoda Ust ‘- Sysol’skogo uezda, Vologodskoj gubernii. Ust’-Sysol’sk, 1911. Cité sur le site : http://parishes.mrezha.ru/library,php?id=37&pn=0

[xxi] Rogacev M. B. Prixodskoe duxovenstvo Komi kraja v konce XIX – nacale XX v v., Vestnik kul’tury, 2000, 1, pp. 9 à 17.

[xxii] V. T. Chalamov. U Flora i Lavra, Salamovskij sbornik, 4, Moscou, 2011, pp. 27 à 31.

[xxiii] Voir notamment : Malakhov M. 1887, Bykoboj u permjakov v den’ sv. Flora I Lavra, ZUOLE, t. XI, I.

[xxiv] A. Berman, Cuvasskoe obnovlencestvo.Iz istorii dvitenija za nacional’ nuju cerkov’ Cu-vasii. Voir le site : http://krotov.info/history/20/1920/berman2.htm.

[xxv] Mavljutova Z. S. Dvizenie obnovlencestva v Tjumenskom krae v 1920-egg., Arxeologija, antropologija i ètnografija, 8, 2008, pp. 115 à 120. Version électronique : http://www.ipdn.ru/rics/va/private/a8/C-l 15-120-Mavlutova.pdf.

Varlam Chalamov et l’opposition au sein du Parti bolchevique dans les années 1920

Marc Goloviznine

Varlam Chalamov a été arrêté par le Guépéou en février 1929, alors qu’il participait à l’impression (clandestine) du « Testament de Lénine » (ensemble de textes rédigés avant sa mort et destinés au XIIe Congrès d’avril 1923 pour lui proposer un certain nombre de changements politiques, dont l’éloignement de Staline du poste de secrétaire général du comité central).

Il déclare à l’enquêteur du Guépéou qui l’interroge le 1er mars : « Je refuse de répondre à toutes les questions concernant mon activité politique. » Il écope de trois ans de camp, qu’il effectue dans la région de la Vichera.

Il est arrêté à nouveau en 1937, condamné pour « activité contre-révolutionnaire trotskyste » (alors qu’il n’a plus depuis sept ans d’activité politique), envoyé dans la Kolyma (à l’extrême est de la Sibérie). Il est libéré en 1951, mais doit rester dans la région comme aide-médecin. En novembre 1953, huit mois après la mort de Staline, il obtient l’autorisation de quitter Kolyma et commence à écrire des récits, qui parviendront en France clandestinement en 1961.

Le n° 17 des Cahiers du mouvement ouvrier a publié (pp. 48 à 50) une lettre qu’il a adressée au Guépéou en juillet 1929, où il défend et explicite la politique de l’Opposition de gauche, à laquelle il se sent alors lié, avant d’abandonner quelques mois plus tard toute activité politique.

« Une certaine sympathie pour la révolution et les années 1920 »

Dans sa Biographie sommaire et dans ses autres écrits autobiographiques, Varlam Chalamov fait commencer son épopée carcérale avec la lutte interne dans le parti des années 1920. Il écrit que, en 1927, 1928 et 1929, il a participé activement aux événements aux côtés de l’opposition et qu’il a été arrêté le 19 février 1929 lors d’une embuscade tendue dans l’une des typographies clandestines de l’université de Moscou[1] : « J’ai été arrêté le 19 février 1929, précisera-t-il par la suite. Je considère que ce jour marque le début de ma vie sociale« [2].

Mais dans quelle mesure peut-on encore poser la question en ces termes : « Chalamov et l’opposition au sein du Parti bolchevique » ? D’abord, sa participation à l’opposition, même d’après ses dires, a duré trois ans, ce qui n’est pas considérable. Ensuite, il n’était pas connu comme théoricien de l’opposition et n’appartenait ni au parti ni aux Jeunesses communistes. Enfin, quand il parle de son adhésion à l’opposition, il fait une curieuse réserve : « Pas à (celle de) Trotsky, car la plupart des opposants ne manifestaient pas une grande sympathie pour lui« [3]. Cela embrouille encore l’affaire, car tout historien sait que l’Opposition de gauche fut la première à se manifester contre le stalinisme et que Trotsky en était le dirigeant. Les autres oppositions contre le stalinisme au sein du Parti bolchevique ne prirent pas forme, sur le plan théorique et organisationnel, avant la seconde moitié de 1929, c’est-à-dire après l’arrestation de Chalamov.

 Les reproches de Soljenitsyne

Après avoir été totalement occultée, cette question a trouvé un certain regain d’actualité il y a trois ans, lorsque Soljenitsyne a réagi, dans la revue Novy mir, à la parution du Journal de Chalamov, qui contient pas mal de remarques peu flatteuses à son sujet. Parmi les nombreux reproches que fait Soljenitsyne à Chalamov, on trouve celui-ci : « Et ses positions politiques ? En réalité, malgré tout ce qu’il a subi à Kolyma, Varlam conserve dans l’âme une certaine sympathie pour la révolution et les années 1920… Visiblement, il n’a pas oublié, même après 18 ans de camp, la passion politique avec laquelle il a soutenu dans sa jeunesse l’opposition de Trotsky ! « [4]. La polémique que Soljenitsyne lance contre Chalamov longtemps après la mort de celui-ci a suscité pas mal d’échos, et notamment au cours de cette conférence. Si l’on s’abstient de tout jugement moral, on peut donner raison à Soljenitsyne sur le fond. Mais la différence fondamentale et irréductible entre les positions politiques des deux écrivains réside dans le fait que Soljenitsyne, dès la fin des années 1960, a fait découler la terreur stalinienne de la pratique révolutionnaire du bolchevisme et que, pour lui, la lutte contre le système totalitaire de Staline est indissociable de la lutte contre le bolchevisme et l’athéisme.

Pour Chalamov, comme le montrent tous ses écrits, le stalinisme n’est pas le prolongement du léninisme, mais sa négation.

En 1970, il écrit ceci dans son « anti-roman » Vichéra : « Je suis un représentant des gens qui se sont prononcés contre Staline, et personne n’a jamais considéré que Staline et le pouvoir soviétique, c’était une seule et même chose« [5].

En 1972, Chalamov adressa une lettre ouverte à la Literatournaïa gazeta pour protester contre la publication des Récits de Kolyma dans Possev, une revue d’émigrés. « La problématique des Récits de Kolyma a été effacée par la vie« , écrivait-il. Soljenitsyne et son entourage considérèrent cette lettre comme une capitulation de l’écrivain devant le pouvoir, comme un reniement de son courage civique. Ce n’est pas notre avis. Tout en restant un antistalinien irréductible, Chalamov refusait totalement d’endosser le rôle d’antisoviétique que cherchait à lui attribuer l’intelligentsia soviétique libérale[6]. En outre, il comprenait que, après le XXe Congrès du parti et les dénonciations qui y avaient été faites, le retour au passé stalinien dans sa variante « classique » était impossible. On le voit dans la correspondance qu’il mène alors avec ses amis. « L’essentiel, écrit-il à Arkadi Dobrovolski, c’est que les crimes sont désignés ouvertement et publiquement comme tels et que la foi dans les procès des années 1937-1938 tombe d’elle-même« [7].

La dénonciation du « culte de la personnalité de Staline » entendue au XXe Congrès n’était pas une nouveauté pour Chalamov. Il savait depuis longtemps que le « Testament de Lénine » mentionné dans le discours de Khrouchtchev, et qu’il s’était lui-même chargé de diffuser presque trente ans auparavant, était un vrai document du parti et non pas un « faux », comme l’avait prétendu la presse durant toutes ces années. Au contraire, Chalamov attire l’attention sur le caractère inachevé et inconséquent des décisions prises à propos du « culte de la personnalité ». « En reconnaissant l’assassinat de centaines de milliers de personnes, écrit-il, en le détrônant (Staline) comme chef du parti, comme généralissime, (…) la lettre du comité central ne le désigne pas logiquement comme ennemi du peuple, puisqu’elle met tous ses crimes monstrueux au compte du culte de la personnalité. C’est une curieuse interprétation, et nullement politique« [8]. Les faits montrent que Chalamov espérait encore que la déstalinisation se poursuivrait (y compris jusqu’à la réhabilitation de Trotsky)[9]. « Je persiste à penser, écrit-il à Boris Lesniak, que ce qui a été entrepris au XXJJ’ Congrès du parti ne s’arrêtera pas là et lèvera tous les obstacles, qui sont encore considérables« [10].

Chalamov contre Ehrenbourg

En 1965, llya Ehrenbourg publie ses Mémoires, dans lesquels, tout à fait dans l’esprit du temps, il théorise sa longue participation à la cohorte des courtisans prosternés au pied de l’Olympe de la bureaucratie stalinienne.

« Non, je n’aimais pas Staline, écrit-il, mais j’ai longtemps cru en lui et je le craignais. Quand j’en parlais avec mes amis, j’employais comme tout le monde le terme de « patron ». Les anciens Juifs ne prononçaient pas non plus le nom de Dieu. Ils n’aimaient sans doute pas Jéhovah, qui n’était pas seulement omnipotent, mais impitoyable et injuste… La foi, comme la peur et beaucoup d’autres sentiments, est contagieuse. Moi qui avais été élevé dans la liberté de pensée du XXe siècle (…) et qui tournais en dérision tous les dogmes, je n’étais apparemment pas prémuni contre l’épidémie du culte de Staline »[11].

Chalamov rejetait totalement ce genre de théorisation.

« Ehrenbourg portait Staline aux nues (même avec un signe moins, c’est tout de même du stalinisme). Il explique en détail que s’il léchait le cul de Staline, c’est parce que celui-ci n’était pas un homme, mais un dieu. C’est la plus nuisible des conceptions, celle qui constitue tous les staliniens, les Jdanov, les Vychinski, les Vorochilov, les Molotov, les Malenkov, les Chtcherbakov, les Beria et les Iejov. C’est la pire des explications, et la plus nuisible« , écrit Chalamov à Iakov Grodzenski[12].

A l’instar de beaucoup de personnalités de la culture à cette époque, Ehrenbourg explique très sophistiquement qu’il ne s’est pas opposé au stalinisme parce qu’il craignait d’affaiblir l’URSS dans une situation internationale difficile :

« Je comprenais déjà que les ordres de liquider les vieux-bolcheviks et les grands dirigeants de l ‘Armée rouge ne pouvaient venir que de Staline (…). Pourquoi n’ai-je pas écrit Je ne peux pas me taire quand j’étais à Paris ? Les Dernières Nouvelles ou Le Temps auraient volontiers publié cet article, même si j’y parlais de ma foi dans l ‘avenir du communisme. Léon Tolstoï ne croyait pas que la révolution supprimerait le mal, mais il ne me souciait pas non plus de défendre la Russie tsariste ; au contraire, il voulait dévoiler ses crimes devant le monde entier. Ma relation avec l’Union soviétique était autre. Je savais que notre peuple continuait d’avancer, dans le besoin et le malheur, sur la voie difficile de la révolution d’Octobre. Pour moi, le silence n’était pas un culte, c’était une malédiction« [13].

Tout à l’opposé de ce qui vient d’être dit est l’essai que Chalamov écrivit dans les années 1970 sur Fiodor Raskolnikov, le révolutionnaire et diplomate bien connu, dont le principal crime fut d’avoir émigré et d’avoir publié à l’étranger une lettre ouverte à Staline. « Il écrit une lettre à Staline et la publie dans les journaux français. Il y accuse Staline d’avoir fait fusiller les militaires, d’avoir dégarni le front avant la guerre (…). Il critique sévèrement l’Abrégé d’économie politique récemment divulgué et accuse Staline de déformer l’histoire. Nous savons par sa correspondance avec Bontch-Brouiévitch quelle importance accordait Raskolnikov à l’histoire… C’est lui qui avait créé la revue d’histoire La Révolution prolétarienne. Et voilà que tout à coup l’Abrégé déformait les événements de la façon la plus grossière. Raskolnikov accusa Staline de s’être attribué les mérites des morts« [14].

Il me semble que, dans cet essai, Chalamov oppose sciemment la figure de Fiodor Raskolnikov, en tant que représentant de la génération des vieux-bolcheviks qui ne s’est pas courbée devant Staline, à Ehrenbourg et aux autres intellectuels, fidèles serviteurs de la bureaucratie. Il faut ajouter que, pour beaucoup d’entre eux, cette servilité n’était motivée ni par un semblant d’attachement aux « idéaux d’Octobre », ni par la peur, mais par d’importants appointements, par des appartements et des datchas d’Etat, et autres biens matériels procurés par le « patron ».

« La révolution d’Octobre était bien entendu une révolution mondiale »

L’antistalinisme conséquent et sans compromis de Chalamov devient plus évident à la lecture de ses Mémoires consacrées aux années vingt, période où la création politique et artistique de la jeunesse s’entremêlaient de façon très étroite.

 » La révolution d’Octobre, écrit-il, était, bien entendu, une révolution mondiale. La jeunesse s’est tout naturellement retrouvée à la tête de cette grande restructuration. Et c’est précisément la jeunesse qui fut appelée la première à juger l’histoire et à la faire. Les livres tenaient lieu pour nous d’expérience personnelle, car ils représentaient l’expérience mondiale de l’humanité (…). La fin de l’année 1924 bouillonnait littéralement, on respirait une atmosphère de grands pressentiments, et tout le monde comprenait que la NEP ne troublerait personne et n’arrêterait personne. Une nouvelle fois montait cette vague de liberté qui régnait durant l ‘année 1917. Chacun pensait qu’il était de son devoir d’intervenir à nouveau sur l’arène publique pour l’avenir dont on avait rêvé pendant des siècles en exil et dans les bagnes… La révolution mondiale était pour demain, tous en étaient convaincus« [15].

Ces paroles sont significatives, et inhabituelles pour nous aujourd’hui. Chalamov caractérise la révolution d’Octobre non pas comme un coup d’Etat au sommet fomenté par un cercle étroit de comploteurs, mais comme un mouvement de masse, comme une révolution venue d’en bas, qui s’est élargie et approfondie, englobant toujours de nouvelles couches non seulement de la jeunesse étudiante, mais d’ouvriers. Cette vague sera stoppée par la bureaucratie, qui se développe et s’affermit.

Boris Gouzd, le frère de la première femme de Chalamov, a parlé à l’auteur de ces lignes des conversations de son père, le vieux-bolchevik Ignace Gouzd, avec Chalamov. Celui-ci lui décrivait en détail sa participation au travail clandestin de l’opposition dans les années 1928-1929[16] : « Mon père, qui admettait totalement la constitution de fractions et la discussion parmi les militants du parti, n’approuvait pas la participation de Chalamov à l’opposition, arguant que ce fils de pope qui n’était même pas aux Jeunesses communistes et qui n’avait pas été imprégné dès l’enfance des traditions du bolchevisme avait tort de se mêler de nos discussions de parti. C’était un représentant de la « troisième force », qui, tôt ou tard, ébranlerait le parti. »

 A l’assaut du ciel

Beaucoup de vieux-bolcheviks, sujets au corporatisme et au fétichisme de parti, ne comprenaient pas que la révolution avait ébranlé toute la société russe de l’époque, parce qu’elle avait entraîné dans son sillage des dizaines de milliers de jeunes, qui montaient, selon les termes de Chalamov, « à l’assaut du ciel« .

Cela, Trotsky le comprenait, mais aussi Lénine. Après la prise du pouvoir, le Parti bolchevique ouvrit la porte à tous les révolutionnaires. S’y engouffrèrent des groupes entiers d’internationalistes-mencheviks, de socialistes-révolutionnaires du parti Borotba, de Bundistes, etc.

Les partis du Komintern s’étaient formés en grande partie sur la base de la social-démocratie de gauche. La liberté des fractions et des discussions sur les questions les plus brûlantes n’était pas mise en doute, même dans les années de la guerre civile. Les discussions enflammées avaient leur place dans tous les congrès du parti.

Aussi, lorsque Trotsky et ses amis élevèrent la voix contre l’autonomie de l’appareil du secrétariat, qui s’identifiait au vieux-bolchevisme, ils trouvèrent des milliers de partisans dans la jeunesse étudiante et ouvrière, y compris chez les sans-parti.

La sympathie de Chalamov pour l’Opposition de gauche reflétait donc en grande partie l’état d’esprit de la jeunesse soviétique des années 1920. La question est de savoir dans quelle mesure il partageait les principes politiques et pratiques du programme de l’opposition ou si son soutien se bornait à une sympathie fondée sur un sentiment naturel de protestation. Cette question est restée longtemps sans réponse.

En 2000, la revue littéraire russe Znamia a publié les matériaux de l’affaire Chalamov de 1929. On peut y lire une lettre écrite le 6 juillet 1929 par Varlam Chalamov, prisonnier de la 4e division de la direction des camps spéciaux de Vichéra, et adressée à la direction de la police politique, au comité central du parti et au procureur de la police politique[17].

Ce document montre qu’il connaissait très bien les principaux points du programme de l’Opposition de gauche.

Au début de sa lettre, il affirme « que le parti ne représente pas une caste fermée et que les intérêts du parti ne concernent pas seulement les gens qui en ont la carte« , mais tous ceux qui sont intéressés par la résolution des questions vitales qui se posent à la classe ouvrière (et donc au parti).

 Chalamov réfute totalement l’accusation selon laquelle l’opposition mènerait une activité contre le parti et l’Etat, il explique que c’est « la direction qui a poussé l’opposition à se couper du parti« , que « les méthodes les plus criminelles« , y compris le soutien aux grèves et la mise en place de typographies clandestines, étaient conditionnées par le régime dictatorial interne au parti, et que, en outre, elles étaient utiles au parti, puisque les prévisions sur la crise du blé, les faits de corruption et la dégénérescence criminelle de certains représentants de la bureaucratie du parti et des soviets régionaux révélés par les documents de l’opposition avaient été totalement confirmés (il s’agit des affaires de Smolensk, Sotchi, Artemovo et d’Astrakhan).

 Les débats dans l’opposition

Il avait écrit cette lettre à un moment particulièrement dramatique de l’histoire de l’Opposition de gauche, dont une grande partie des militants avaient été exilés dans des régions lointaines de la partie asiatique de l’URSS. Sous la pression des dures conditions d’existence et de la répression policière, s’est constituée au sein de l’opposition une aile conciliatrice, dirigée par Evgueni Preobrajenski et Karl Radek, qui avançaient le mot d’ordre de « Retour au parti à tout prix« , puisque, disaient-ils, « Staline a fait un tournant à gauche et met en œuvre, même partiellement, même en les dévoyant, une partie de nos mots d’ordre« . Trotsky caractérisa ce prétendu « cours gauche » comme une manœuvre de tromperie, purement bureaucratique : « La question n ‘est pas seulement ce qu’on fait, mais qui le fait. Avec une démocratie soviétique, c’est-à-dire l’autogestion des travailleurs, la lutte contre les koulaks n ‘aurait jamais pris ces formes si convulsives, si paniques et si féroces (…). La bureaucratie est effrayée par les conséquences de sa politique depuis six ans. D’où ce brusque tournant contre les koulaks et les nepmen« [18]. La lettre de Chalamov montre que, sur la question de l’évaluation du tournant « gauche » de Staline, il se plaçait du côté de Trotsky. Il explique que le combat contre la tendance droitière était mené à l’aveugle, sans citer les noms que citait courageusement l’opposition : « (…) La direction tente de corriger ses erreurs. Mais de les corriger à l’aide des forces de l’appareil (…). Tout en s’efforçant de corriger ses erreurs d’une main (ce qui est impossible sans la participation la plus étroite des larges masses de la classe ouvrière), la direction du parti, de l’autre main, envoie les opposants au bagne. C’est surtout cela qui fait douter de la volonté d’imposer un cours nouveau…  » Chalamov reprend mot pour mot le programme de Trotsky lorsqu’ il avance l’idée que le seul moyen de redresser le cours de la direction réside dans une profonde réforme interne du parti, dont la première étape est le retour inconditionnel de tous les opposants d’exil ou de prison.

Le point de vue de Chalamov

Cette lettre nous intéresse aussi par le point de vue qu’exprime Chalamov sur la nature prolétarienne du parti et sur la dictature du prolétariat en URSS : « Aucun léniniste ne peut parler d’un second parti prolétarien dans le pays à l’époque de la dictature du prolétariat, c’est-à-dire du combat le plus résolu contre le monde capitaliste déclinant. On ne peut pas admettre non plus les calomnies sur le fait que Parti bolchevique ne serait pas un parti prolétarien« [19]. Cette citation fait écho à une autre polémique qui avait cours dans les rangs de l’Opposition de gauche entre les partisans de Trotsky, qui reconnaissaient alors la nature prolétarienne du parti malgré sa direction thermidorienne droitière, et les membres du groupe du « Centralisme démocratique », dirigé par Timothée Sapronov et Vladimir Smirnov. Les DCistes (comme les appelaient dans le parti leurs amis et leurs opposants) parlaient de dégénérescence petite-bourgeoise définitive du Parti bolchevique et de la nécessité de créer un nouveau parti prolétarien. Polémiquant avec leurs leaders, Trotsky expliquait qu’ils simplifiaient les choses en ignorant le véritable rapport des forces de classe en URSS. Sur ce point également, Chalamov était donc solidaire de Trotsky (en dépit de ses affirmations ultérieures, que nous avons rapportées au début de cet article).

Ainsi, cette lettre montre qu’il était au courant non seulement de la plate-forme élaborée par l’opposition en 1927, alors qu’elle était encore légale, mais de la polémique qui se menait par lettres en 1928-1929 entre les opposants des différentes colonies de déportation. Chalamov (qui n’était même pas au parti) jouissait donc de la confiance de l’opposition et avait accès aux travaux théoriques que Trotsky avait écrits à la fin de 1928, et qui étaient en général diffusés clandestinement.

Malheureusement, on ne trouve pas dans les matériaux publiés de l’instruction d’éléments qui nous renseignent sur l’évolution ultérieure des positions de Chalamov. On sait que, après l’expulsion de Trotsky d’URSS en février 1929, l’aile conciliatrice de l’Opposition de gauche devint plus active. En mai 1929, trois dirigeants connus, E. Preobrajenski, K. Radek et I. Smilga, envoyèrent une déclaration au comité central affirmant qu’ils désapprouvaient Trotsky et quittaient l’opposition. Plus tard, ils furent suivis par M. Bogouslavski, I. Smirnov et beaucoup d’autres.

On peut se faire une idée de l’état d’esprit de Chalamov à cette époque d’après certains passages de son « antiroman » Vichéra. « J’avais grande envie de rencontrer (…) les dirigeants du mouvement, pensait-il dans sa prison de la Boutyrka, (…) et sur plusieurs points j’aurais aimé croiser le fer avec eux, discuter, élucider certaines choses qui n’étaient pas tout à fait claires pour moi dans tout ce mouvement trotskyste.  » Les défections dans l’opposition et les déclarations de capitulation, largement reproduites dans la presse, avaient visiblement démoralisé Chalamov. « Dès l’automne 1929, écrit-il, je savais que tous mes camarades d’université, ceux qui étaient en déportation ou dans les prisons politiques, étaient rentrés à Moscou (…). Je me suis pris à haïr ces hypocrites, comprenant que le droit de commander est donné à ceux qui savent faire eux-mêmes ce qu’ils obligent les autres à faire« [20].

Cette rupture entre les actes et les paroles est peut-être à l’origine de l’hostilité qu’il manifeste dans sa Brève biographie pour les « guides ». Et pourtant il parle des opposants comme de ceux qui ont été « les premiers à tenter, au sacrifice de leur vie, de retenir le déluge de sang qui est entré dans l’histoire sous le nom de culte de Staline… « [21].

A qui pensait Chalamov ? Peut-être au leader des DCistes, Timothée Sapronov, qui ne reniera jamais ses idées, malgré toutes les répressions, et mourra avec le surnom de « protopope Avvakoum de l’Opposition de gauche« , que lui avaient donné ses partisans dès 1928. Quoi qu’il en soit, il est incontestable que Chalamov, s’il a pris ses distances avec l’opposition, n’a jamais fait de compromis idéologique ou moral avec le stalinisme et n’a jamais renié les idéaux révolutionnaires de sa jeunesse.

L’histoire dramatique du combat de l’Opposition de gauche contre la bureaucratie stalinienne ne s’est pas achevée en 1929. La nouvelle vague révolutionnaire en Europe, liée aux événements d’Allemagne et de la péninsule ibérique, suscitera une nouvelle étape de la lutte des bolcheviks contre Staline, la constitution d’un bloc uni d’opposition, dont le sommet sera constitué par le groupe de M. Rioutine. Mais tout cela se passe déjà sans la participation de Chalamov.


[1] Varlam Chalamov, Voskresenie listvennitsy (« Résurrection du mélèze »), YMKA-Press, 1985, Paris, p. 13.

[2] Varlam Chalamov, Pertchatka ili KR-2 (« Le Gant ou KR-2 »), Moscou, l990, p. 3.

[3] Varlam Chalamov, Voskresenie listvennitsy, op. cit., p. 13.

[4] Novy mir, 1999, n• 4, pp. 166-168.

[5] Varlam Chalamov, Pertchatka ili KR-2, op. cit, p. 37.

[6] Pour plus de détails, cf. Valeri Esipov, « Traditsii russkogo soprotivlenija« , Chalamovskij sbornik, ! Vologda, 1994, pp. 183 à 194.

[7] Znamia, p. 123

[8] Ibidem.

[9] Ibidem. Chalamov raconte que la femme de Trotsky a fait parvenir une lettre au XXe Congrès pour demander la réhabilitation de son mari.

[10] Ibidem.

[11] Novy mir, 1965, n° 4, p. 60.

[12] Znamia, p. 141.

[13] Novy mir, 1965, n° 4, pp. 62-63.

[14] Dialog, p. 111.

[15] Chalamovskij sbornik, op. cit., pp. 18, 20, 26.

[16] Les entretiens de Chalamov avec I. K. Gouzd se sont déroulés en 1932 (NDA).

[17] Znamia, 2001, n° 6, pp. 135-136.

[18] L. D. Trotsky, Staline, tome II, Moscou, 1990, pp. 224 et 244

[19] Znamia, 2001, n° 6, pp. 135-136.

[20] Varlam Chalamov, Pertchatka ili KR-2, op. cit., pp. 8-9 et 18.

[21] Varlam Chalamov, Voskresenie listvennitsy, op. cit., p. 13.

Retour sur la défaite soviétique en Pologne il y a 100 ans

Charles Dupuy

Il y a 100 ans se déroulait la dernière phase de la Guerre Civile et des interventions étrangères anticommunistes sur le territoire de l’ancien empire russe : la guerre soviéto-polonaise conclue par une paix de Riga (mars 1921) qui sanctionnait l’amputation des territoires occidentaux de la Biélorussie et de l’Ukraine soviétiques ; et la déroute de Wrangel en décembre. En Août 1920, l’Armée Rouge a subi une très lourde défaite sous les murs de Varsovie. Les circonstances, causes et conséquences de cette défaite ont fait couler beaucoup d’encre : le numéro d’Août 2020 de la revue populaire « Guerres et histoire », dirigée par un bon spécialiste d’histoire militaire Jean Lopez (co-auteur d’un « Joukov » et d’un « Barbarossa » remarqués) y consacre un dossier intitulé « Miracle sur la Vistule-la Pologne ressuscitée humilie l’Armée Rouge ».

Ce dossier est plaisant à lire, mais laisse le lecteur sur sa faim, car la présentation de faits en grande majorité bien établis est influencée par les préjugés politiques et nationaux des différents auteurs, et un peu brouillée par des titres et intertitres racoleurs. Dans son éditorial/synthèse, Jean Lopez énonce de façon correcte les principales causes militaires et surtout politiques du retournement spectaculaire de la situation en Août 2020 : « [Lénine] a sous-estimé le facteur national. (…) Le prolétaire et le paysan pauvre polonais ne cessaient pas d’être polonais et voyaient dans ces soldats rouges à bonnets pointus non pas des libérateurs mais des avatars du Russe oppresseur». Mais aussitôt, les interrogations qu’il formule reflètent un certain conformisme anti-communiste : « Jusqu’où comptait aller l’Armée rouge, quant à elle, une fois la Pologne jetée à terre ? (…) L’idée de Moscou était-elle de donner la main aux soulèvements ouvriers qui se produisaient dans l’Allemagne vaincue et désarmée ? L’objectif était-il d’amarrer la révolution russe aux 25 millions d’ouvriers allemands dont la conscience de classe avait été aiguisée par un demi-siècle de social-démocratie (cette appréciation aurait certainement éberlué les communistes d’alors) ? ou bien s’agissait-il déjà de faire en 1920 ce que fera Staline en Aout et septembre 1939 : partager avec le Reich la Pologne « enfant illégitime du traité de Versailles » ?(…) [il y a] de bonnes probabilités pour ce dernier scénario, si l’on fait fond sur le pragmatisme de Lénine ». Les dernières formulations sont à mon avis erronées. Le point de vue de J. Lopez est celui d’un géopoliticien cynique. Ce n’était sûrement pas celui des bolchéviks.

A cet égard, il convient de mentionner un document fondamental[1] (connu mais négligé par « Guerres et Histoire »), tenu sous le boisseau en URSS pendant 70 ans : le rapport et la conclusion « à chaud » de Lénine lors de la IXe conférence (sorte d’inter-congrès) du Parti Communiste Russe (bolchévik), le 22 septembre 1920, en pleine retraite de l’Armée rouge… Ce texte – comme bien d’autres – ne correspondait pas à l’image que les propagandistes staliniens voulaient donner de Lénine ! Ce qui leur était impossible d’admettre, c’est non seulement l’analyse impitoyable de la situation, mais sans doute l’internationalisme résolu et la conviction éclatante que « le socialisme dans un seul pays est impossible » … Au point de susciter de la part de Lénine une « erreur » qui amène Trotsky à écrire :   « Oui, Lénine était génial, de toute la génialité humaine (…) cependant, quand il commettait des erreurs, elles étaient très grosses : elles étaient à l’échelle du plan colossal de tout son travail »[2]. Avant de passer en revue rapidement ce que l’on peut tirer du dossier de « Guerres et histoire », il convient de se pencher sur ce rapport, où tout n’est pas dit, mais qui lève à mon avis pas mal de faux mystères sur cette grande affaire.

Le rapport de Lénine à la IXème Conférence du Parti Communiste Russe, le 22 septembre 1920.

Il comprend essentiellement trois parties :

  1. Le contexte international et national. Lénine souligne à plusieurs reprises que l’affrontement avec la Pologne fait partie de la lutte contre les Blancs (guerre civile) et les interventions étrangères visant à renverser le pouvoir soviétique. Au moment où Pilsudski déclenche son attaque sur Minsk et Kiev en mars 1920, l’Armée rouge vient de vaincre successivement Koltchak à l’Est, Ioudénitch à l’Ouest (devant Petrograd), et Dénikine au Sud – celui-ci a démissionné en faveur de Wrangel, soutenu à fond par la France. La contre-offensive foudroyante contre l’agression polonaise a débuté la veille même du Deuxième Congrès du Komintern (IIIème Internationale), auquel la direction bolchévique a consacré toute son attention. Congrès qui est le véritable acte fondateur de grands partis communistes (voir l’adoption des 21 conditions d’adhésion), tant en Allemagne avec notamment l’immense portée de la fusion des spartakistes avec le parti des « Indépendants » qu’en Italie, qu’en France ; ce Congrès s’est réuni du 26 juillet au 8 août. Il s’est séparé avant le retournement du 16 Août devant Varsovie. L’atmosphère d’euphorie des premières victoires sur Pilsudski a plané sur ce Congrès, et a visiblement exercé une pression sur le gouvernement soviétique.
  2. Lénine, dans son rapport au Congrès, avait consacré une grande partie à dénoncer le traité de Versailles, félicitant John M. Keynes (le célèbre économiste, représentant du Trésor britannique !) qui indiquait combien il était porteur de la ruine de l’Allemagne et donc de l’Europe entière. Cette fois-ci il expose longuement comment toute l’Allemagne continue de « bouillir » après l’échec du coup d’état d’extrême droite de Kapp et von Luttwitz au mois de mars[3]. Non seulement la population laborieuse est révoltée par l’étranglement économique de l’Allemagne, mais les « kappistes-korniloviens » sont prêts, par désespoir, à suivre les bolchéviks. C’est là bien sûr la clé des mystérieuses tractations avec « des Allemands » dont parle l’article des Dossiers (voir plus loin) ; il s’agit certainement de responsables militaires allemands ! En deuxième lieu, Lénine montre comment la « nouvelle Pologne » constitue une « pierre angulaire »[4] de l’ordre de Versailles, parmi la chaîne d’Etats mis en place par l’Entente pour contrôler l’Allemagne et la Russie bolchévique. Enfin, Lénine se livre à des développements très enthousiastes sur les syndicalistes anglais qui refusent résolument que leur gouvernement aide la Pologne contre les républiques soviétiques : ils ont mis en place un « Comité d’action » et des comités d’ateliers (shop stewarts) que Lénine n’hésite pas à qualifier de « double pouvoir de fait ». C’est ainsi d’ailleurs qu’il explique la position très en retrait dans l’Entente du gouvernement britannique, et en particulier le rôle du ministre des affaires étrangères, lord Curzon, qui est à l’origine d’une fameuse proposition de frontière de la Pologne avec ses voisins orientaux (fédérés avec la République Russe), « très convenable pour nous », répète Lénine à plusieurs reprises.
  3. Et donc la deuxième partie est consacrée à la genèse et à la nature de l’erreur qui a été commise par le Comité Central (dès le mois de mai ?). Nous étions devant un choix crucial, dit en substance Lénine : nous avions gagné la guerre défensive (contre les Blancs et contre la Pologne) en repoussant l’agression de Pilsudski au niveau de la « ligne Curzon ». Devions-nous nous contenter de cette situation, et accepter l’ultimatum de lord Curzon ? ou devions nous « obéir à notre devoir internationaliste, continuer notre offensive sur son élan, et aider les ouvriers et paysans pauvres polonais à prendre le pouvoir ? » Nous avons décidé la deuxième option. Nous avons essayé de « tâter de la pointe de nos baïonnettes[5] » les dispositions du prolétariat polonais. Nous avons, dit Lénine, certainement commis une grosse faute : elle peut être de nature politique, ou de nature « stratégique » [nous dirions simplement « militaire »]. Après s’être référé à l’expérience de la guerre civile, il conclut que la « stratégie » est subordonnée à la politique, que ce sont les « politiques » (ne connaissant éventuellement rien à la « stratégie » [de l’art militaire] !) qui décident-même si la « stratégie » n’est pas identique à la politique, concède-t-il. L’erreur politique, Lénine le dit clairement, c’est que le prolétariat urbain et agricole polonais « ne s’est pas soulevé à notre approche », et que c’est la « petite bourgeoisie » polonaise, suivant les propriétaires et les capitalistes, qui a « sauvé » la Pologne par son « élan patriotique ». Lénine précise plus loin : ce n’est pas l’Entente qui a sauvé la Pologne, c’est cet élan patriotique. S’agissant de (des) erreur(s) « stratégiques », Lénine se refuse catégoriquement – au nom du Comité Central – à nommer une commission d’enquête. Il prétexte que « nous n’avons pas de forces à consacrer à cela, laissons-le aux historiens de l’avenir ». Argument plutôt étrange ; en fait il est clair que Lénine ne veut pas de règlement de comptes, notamment entre Toukhatchevsky et Trotsky d’une part, Staline et Egorov d’autre part (voir plus loin le déroulement des opérations). Cela n’a pas empêché des empoignades dans la discussion (on le sait par ailleurs), on en trouve des échos dans la réponse de Lénine, qui réprimande à ce sujet tant Boukharine que Staline (« ils ont franchi la ligne »).
  4. La dernière partie du rapport est consacrée aux pourparlers en cours à Riga, et aux perspectives de paix. Lénine explique longuement que les énormes concessions territoriales prévues en faveur de la Pologne (tout l’ouest de la Biélorussie et de l’Ukraine) sont nécessaires. Bien que « la Pologne soit aussi épuisée », il développe une argumentation circulairement répétitive, typique de son style, sur le thème « il faut absolument éviter une campagne d’hiver », c’est-à-dire empêcher l’Armée rouge de céder à la tentation de la revanche immédiate ! Son insistance est probablement à la mesure de la frustration des chefs militaires… Mais la raison est simple : le pays est absolument épuisé, il faut « consacrer nos efforts à construire la paix ». Dans son « Lénine »[6], Jean-Jacques Marie développe longuement sur la crise du « communisme de guerre » et l’impasse du système de réquisitions de blé auprès de la paysannerie. L’automne et l’hiver verront d’ailleurs se développer dans le PCR de très âpres débats sur la « militarisation du travail », et des   « syndicats », alors que flambent les révoltes paysannes, comme à Tambov : comme on sait, la révolte de Cronstadt en mars 1921 mettra un terme aux controverses, en imposant la «retraite» (Lénine) de la fameuse Nouvelle Politique Economique NEP.

Le dossier de « Guerres et Histoire »

Le premier article « Que la Pologne meure pour que la révolution vive, et inversement », prétend dessiner le contexte historique et international de la guerre de l’été 1920. L’apparente symétrie de ce titre parait fallacieuse. La « nouvelle » Pologne nationaliste prétend retrouver les frontières de la « République des deux-nations », union des Etats féodaux de Pologne et Lituanie avant les fameux partages de la fin du XVIIIème siècle entre la Prusse, l’Autriche et l’Empire russe. La carte présentée si significative[7], correspond bien aux objectifs de la caste dirigeante du nouvel Etat : la noblesse héréditaire des chevaliers (Szlachta) qui régnaient en maîtres, y compris dans toute la zone orientale, peuplée majoritairement de Biélorusses, Lituaniens, Ukrainiens et… juifs. Pilsudski est le chef d’un Parti Socialiste Polonais à base ouvrière réelle. Sa politique est moins brutalement réactionnaire que celle de cette caste, mais il en est membre !  Donc sa russophobie proclamée se double logiquement d’un anticommunisme tout aussi convaincu. La remarque suivante des auteurs apparait dès lors des plus contestables : « il est d’ailleurs notable que Varsovie soit vue à Moscou avant tout comme une « marionnette de l’Entente », c’est-à-dire un pays stipendié par les Alliés pour écraser ou contenir le bolchévisme, ce qui est largement faux (voir encadré, « les alliés très réservés sur Pilsudski » -souligné par moi. Avec ces quelques mots s’introduit un grave biais affectant l’ensemble du dossier : les auteurs prennent prétexte de frictions et contradictions réelles, mais secondaires, entre Français et Américains, Britanniques, Russes Blancs, pour nier le rôle central de la « nouvelle Pologne » dans la croisade antibolchévique et la consolidation du traité de Versailles. Et pour minimiser surtout l’engagement de la bourgeoisie française, dont les preuves évidentes sont diluées dans les différents articles.

Les buts de guerre soviétiques sont décrits de façon pour le moins réductrice : « si les bolchéviks répudient l’impérialisme grand-russe des tsars, ils lui substituent l’idée de l’extension indéfinie du système soviétique(…) leur objectif est (…) de disposer de planches d’appel [terminologie typiquement militariste, note CD] en vue d’une entreprise beaucoup plus importante, l’exportation de la révolution vers l’ouest… Dès leur prise du pouvoir en novembre 1917, les bolcheviks ont eu en tête de susciter, dès que possible, la révolution dans l’Europe développée, et avant tout en Allemagne ». Plus loin, les auteurs indiquent « pour Lénine et les bolchéviks, une petite Pologne réduite aux frontières qu’elle avait au sein de l’empire tsariste serait un temps tolérable, à condition qu’elle soit débarrassée de ses éléments « réactionnaires et chauvins, grands propriétaires fonciers, industriels et clergé ». L’impression est donnée que cette politique se ramène à une pure suite de conquêtes territoriales. C’est bien mal comprendre Lénine, qui fondait sa politique sur le mouvement des masses, et non sur la possession de territoires !… Très curieusement, les auteurs ne mentionnent pas l’ordre du jour fameux, attribué à Toukhatchevsky mais publié dans l’officielle « Pravda » dès le 9 mai 2020. Ils doivent, probablement, le ranger parmi « les slogans » éphémères et, pour eux, sans importance réelle. Pourtant, on ne peut qu’être frappé par la maladresse de ses formulations vis-à-vis du sentiment national polonais, à peine atténuée par la restriction « Pologne blanche » :  

« Ouvriers et paysans, à l’Ouest ! Contre la bourgeoisie et les propriétaires terriens, pour la révolution internationale, pour la liberté de tous les peuples ! Combattants ouvriers de la révolution ! Tournez vos regards vers l’Ouest ! C’est à l’Ouest que va se décider le sort de la révolution mondiale ! La route de l’incendie mondial passe sur le cadavre de la Pologne blanche ! Au bout de nos baïonnettes nous apporterons le bonheur et la paix à l’humanité laborieuse ! A l’Ouest ! Vers des batailles décisives, vers des victoires éclatantes !»[8].

Sur le deuxième article « Pilsudski joue et perd en Ukraine », il y a peu à dire, sinon que l’article est bien discret sur le rejet par la population ukrainienne des troupes polonaises venues évidemment rétablir les prérogatives des « pans » (seigneurs). Jean-Jacques Marie dans son « Lénine » note : « la haine de l’ancien maître polonais suffit à faire sortir des bois quelques centaines de milliers de déserteurs [au profit de l’Armée rouge] ». De même qu’est passé sous silence l’« exploit » des troupes pilsudskistes faisant sauter à Kiev la cathédrale, la gare et la centrale électrique au moment de la retraite.

Le troisième et le cinquième articles sont solides, concernant des aspects essentiellement techniques. L’article « deux armées de bric et de broc » donne une description presque impartiale des deux armées en présence. Encore que… En ce qui concerne l’Armée rouge, l’insistance mise à souligner le nombre des anciens officiers tsaristes – les spetsy -, ainsi que l’hommage ambigu à Léon Trotsky montrent une nouvelle fois le mépris de « la politique » de la part des auteurs : « … Si l’Armée rouge, en effet, est une force organisée, c’est au seul Trotski qu’elle le doit… Elle sort victorieuse de la guerre civile grâce à son Vojd [leader], qui s’est montré très pragmatique en choisissant de s’appuyer sur le savoir-faire des officiers tsaristes… ». Plus loin, les auteurs notent « … la persuasion par le discours politique ne suffisant pas toujours, Trotski réintroduit la discipline la plus rude. Pour être sûr qu’une offensive prévue se déclenche réellement, il faut bien souvent injecter dans les unités des ouvriers communistes, acheminer du pain, des bottes, quelques trains blindés et … des détachements de la Tchéka ». Tout est mis sur le même plan, l’engagement illimité des Soviets passe inaperçu !

S’agissant de l’armée de la nouvelle Pologne, les auteurs rappellent l’hétérogénéité bien connue de l’encadrement (venu des armées prussienne, russe, autrichienne … et française dans le cas du corps Haller), des difficultés dues également à la diversité des sources d’armement. Ils ne peuvent manquer de souligner l’importance des fournitures de guerre par l’Entente – surtout la France et, pour l’aviation, les USA – et insistent à juste titre sur celles fournies par la Hongrie contre-révolutionnaire. On lit : « L’aide hongroise, à travers la Roumanie, a été cruciale. (…) Il ne faut pas oublier qu’à Budapest, qui a connu (!) la république des conseils en 1919, la guerre russo-polonaise était aussi vue comme une guerre pour l’indépendance de la Hongrie ». Son caractère de croisade anticommuniste apparaît ici limpide ». Enfin les auteurs évoquent très (trop) sobrement la contribution très importante de la France en matière « d’organisation et de matériel ». La mission militaire française du général Henry aurait été forte, dès avril 1919, de 1500 officiers ! – à distinguer de la mission d’« urgence », célèbre mais non décisive (y participait le capitaine Charles De Gaulle), du général Weygand envoyé en Août 1920 à Varsovie.

Le cinquième article porte lui sur le « renseignement radio et aérien ». C’est peut-être le plus intéressant. Il insiste à juste titre sur le déséquilibre complet en la matière entre l’Armée Rouge et l’Armée polonaise. Cette dernière bénéficiait non seulement d’une suprématie aérienne quasi incontestée, mais surtout du « cassage » intégral des [radio]cryptogrammes soviétiques échangés entre unités et avec l’Etat-major, ainsi qu’entre les services diplomatiques du gouvernement soviétique. Sous réserve que l’on puisse faire confiance à l’authenticité de ces décryptages et à l’interprétation qu’en donne l’historien Grzegorz Nowik – mais elle recoupe, on va le voir, le rapport de Lénine -, ils jettent une vive lumière sur la politique et les hésitations stratégiques du pouvoir soviétique :

« Beaucoup de ces cryptogrammes se référaient aux négociations entre Allemands [qui donc ?] et soviétiques, qui visaient à conclure un traité anti-polonais (…)

« (…)L’état-major polonais connaissait par exemple le plan originel du 10 mars, qui prévoyait une invasion simultanée de la Biélorussie et de l’Ukraine (…) les deux Fronts soviétiques devaient attaquer Varsovie ensemble et concentriquement. (…). [Le rejet sur ses frontières au printemps de l’armée polonaise passée à l’offensive] a amené Lénine à changer ses plans (…) Le second plan de guerre envoyait Toukhatchevsky seul vers Varsovie puis vers le corridor de Poméranie, et redirigeait le front d’Egorov vers le sud-ouest et non plus vers Varsovie. L’intention de Lénine était de capturer le corridor et en violation du traité de Versailles, de rendre cette province à l’Allemagne : un joli cadeau pour sceller une alliance ! [je souligne]. Au Sud, en envoyant Egorov à Lwow et vers les cols des Carpates, Lénine espérait exporter la révolution en Hongrie et en Autriche, dans les Balkans et jusqu’en Italie (…) Il a ainsi écartelé les deux fronts et un trou est apparu entre eux, à l’ouest de Brest[Litovsk]. (…) Ces informations ont servi de base au plan [de Pilsudski] : défendre Varsovie et Lwow, concentrer un groupe de frappe dans le trou entre les deux Fronts soviétiques, et attaquer également au Nord les forces de Toukhatchevsky qui partaient vers la Poméranie [Dantzig] ». Nous avons là l’explication de l’offensive extrêmement risquée de Toukhatchevsky (point commun des « deux plans »), longeant la frontière lituanienne et surtout celle de la Prusse Orientale, bastion de l’armée allemande. Il exposait son flanc droit à n’importe quelle attaque de ce côté. G. Nowik dénonce la « violation » du traité de Versailles, accusation vide de sens puisque les soviets ont stigmatisé dès sa signature ce Traité comme une entreprise archi-réactionnaire ! De ce point de vue, la « restitution » du couloir de Dantzig à l’Allemagne était logique; mais cela ne règle pas la question de la nature de l’« accord », avec qui ? Avec quels « Allemands » ? Le rapport de Lénine à la IXe conférence répond clairement à cette question : ce sont les «kappistes», pas le gouvernement social-démocrate « pro-Versailles » ! …

De plus les indications très claires sur les manœuvres de l’été 1920[9] permettent de passer rapidement sur l’article éponyme du dossier, le fameux « Miracle de la Vistule juillet-Aout 1920 ». Il est très détaillé, abondamment illustré, et pourra fournir la base d’un Kriegspiel d’Etat-Major (« tout ce qu’il ne faut pas faire »). Malgré le luxe des informations, il tourne court sur deux points :

•la véritable asphyxie des divisions de l’Armée Rouge en terre polonaise, une fois leurs lignes de retraite et de communication coupées. Cela renvoie bien sûr à leur isolement politique !

•le sort final des divisions internées en Prusse Orientale, et surtout des 70 000 prisonniers en Pologne même, jetés dans des camps de concentration où un grand nombre périrent, ou octroyés comme main d’œuvre quasi-servile aux paysans polonais. La littérature soviétique s’est beaucoup penchée sur leur sort déplorable (voir Wikipedia russe, lien en note 8).

Enfin, la dernière pièce du « Dossier » est savoureuse : ce sont les réponses parallèles, à un même questionnaire de la rédaction, de deux conseillers de l’équipe Lopez : le soi-disant spécialiste occidental, soviétophobe et philopolonais enragé, Norman DAVIES d’une part, l’historien russe Andreï GANIN d’autre part. Leurs réponses arrachent ce titre édifiant aux éditeurs « A peu près d’accord sur rien ! ». En effet, mais la comparaison des réponses montre que c’est le Russe qui, par la précision et la cohérence de ses références, est le plus proche de la vérité historique. Les éditeurs ne s’y trompent pas, mettant en valeur ses propos dans un encadré : « D’un point de vue politique, la Pologne a été l’instrument d’une agression de la Russie soviétique dirigée par la France ».

A l’issue de cette revue, il me semble que certaines conclusions s’imposent.

S’agissant de la politique internationale du Pouvoir soviétique, la volonté de « soviétiser la Pologne » parait établie, comme but de guerre immédiat. Mais « soviétiser » n’avait pas le sens que lui a donné la propagande occidentale au vu des exploits ultérieurs de Staline. Les Conseils (sens du mot russe courant de « soviet ») étaient bien vivants, c’étaient l’âme et les nerfs de l’Armée rouge ; « soviétiser » c’était bien aider à l’établissement du pouvoir de vrais conseils ouvriers – comme les Conventionnels français, en abolissant la féodalité, « républicanisaient » l’Italie, les Pays-Bas, la Suisse. Il est très clair dans les discours de Lénine qu’il n’était pas question d’imposer des Soviets en Allemagne à cette étape : le Parti Communiste était en pleine formation par la fusion des Spartakistes et des Indépendants, alors que de dures défaites avaient marqué l’année 1919 (assassinats de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, écrasement des « gouvernements ouvriers » de Saxe et de Bavière, etc.). Noter aussi que c’est en Mai 1920 que Lénine a publié « le gauchisme, maladie infantile du communisme », dirigé entre autres contre le putchisme et l’aventurisme !

En revanche, la formation d’un « bloc de fait » (Lénine) de l’extrême gauche à l’extrême droite contre le diktat de Versailles devait permettre de neutraliser la Reichswehr allemande – affaiblie par l’échec du putsch de Kapp. Il est donc implicite que le gouvernement soviétique a bien dû faire la promesse de « rendre » le couloir de Dantzig. L’interception des communications cryptées du gouvernement soviétique a donc joué un rôle non seulement « militaire » dans le développement de l’attaque de flanc contre les colonnes de Toukhatchevsky, mais a probablement alimenté une propagande et l’émoi des Polonais (classe ouvrière comprise), confrontés à la perspective d’une nouvelle amputation du territoire national, certes « octroyé » par l’Entente, mais fournissant au nouvel Etat son seul débouché vers la mer.

Pour ma part, je pense qu’en effet la plus grave erreur des bolchéviks – et manifestement de Lénine, qui l’a reconnu – est d’avoir fait « temporairement l’impasse » sur le sentiment national polonais. Ceci est d’autant plus paradoxal que Lénine lui-même a bataillé des années durant contre Rosa Luxembourg – hostile à mettre au premier plan l’indépendance de son pays natal – et a montré, notamment vis-à-vis de l’Ukraine, de la Géorgie et autres, à cette époque et encore lors de son « dernier combat » contre les « argousins grand-russes » (Staline, …) l’extrême importance qu’il attachait au respect des sentiments nationaux des peuples de l’ex-Empire russe.

L’« aventure polonaise »de 1920 a pesé lourd dans les relations polono-soviètiques en général, c’est incontestable. Elle n’a pas empêché ni le développement de puissants partis communistes, ni n’a marqué un coup d’arrêt décisif à la vague révolutionnaire en Europe. Celui-ci n’est intervenu qu’en Octobre 1923 en Allemagne. Et le communisme polonais est resté un courant vivant et actif, jusqu’à ce que la bureaucratie soviétique ne décide de l’étrangler (voir les « Cahiers du Mouvement Ouvrier » n°4, 17…).

Enfin, il y a un dernier aspect » que « Guerres et Histoire » passe pudiquement sous silence (à cause probablement de ses amis polonais…), c’est le martyre infligé dès cette époque au « Yiddishland », toute cette vaste zone (la « zone de résidence » selon les tsars)[10] aux confins de la Pologne et de la Russie, où existaient de denses communautés juives urbaines et même paysannes. Communautés victimes de pogromes à répétition, de la part de « Russes », d’« Ukrainiens », de « Polonais » (et même à l’occasion de la « cavalerie rouge » de Boudienny) . Communautés qui, faut-il s’en étonner, ont constitué des pépinières inépuisables de révolutionnaires internationalistes, bundistes ou communistes.


[1] Publié en russe (rapport et conclusion de Lénine) d’après les sténogrammes par : https://imwerden.de/pdf/istorichesky_arkhiv_1992_1__ocr.pdf

[2] Léon Trotsky « Ma vie » Gallimard 1963, page 466.

[3] « dans un journal allemand anti-bolchévik il est dit que toute l’Allemagne orientale « bout », et que tous les kappistes ( ceux qui ont soutenu Kapp – [l’équivalent de] notre Kornilov -), tous ces kappistes sont pour les bolchéviks. En parlant avec un gars quelconque, ignorant et apolitique celui-ci montre son désarroi, il dit à la fois qu’il faudrait que Guillaume [II] revienne, parce que c’est le chaos, et aussitôt qu’il faudrait suivre les bolchéviks !»

[4] « opora » en russe

[5] Le terme russe plusieurs fois répété est bien « пощупать штыками », « tâter avec les baïonnettes »

[6] « Lénine la révolution permanente », réédition 2018 Taillandier, ch. 20 et 21

[7] La véritable composition ethnique de ce territoire n’est établie que plus loin, à propos de « la paix de Riga ».

[8] На Запад!

(…)

На Западе решаются судьбы мировой революции

Через труп белой Польши лежит путь к мировому пожару.

(…)

Source : https://ru.wikipedia.org/wiki/Советско-польская_война

[9] Voir carte de synthèse.

[10] Voir «L’antisémitisme en Russie de Catherine II à Poutine » de Jean-Jacques Marie. Et l’admirable « Voyage en Pologne » du social-démocrate berlinois d’origine juive Alfred Döblin.

CARTES

Les partages de la Pologne au XVIIIe siècle

L’Europe au XIXe siècle

La paix de Riga

Opérations militaires d’août 1920 (en Pologne)

PARTAGE DE LA POLOGNE AU XVIIIe SIECLE
L’EUROPE AU XIXe SIECLE
PAIX DE RIGA
OPERATIONS MILITAIRES D’AOÛT 1920 (« Guerres et Histoire » aout 2020 p 47).

Lev Zadov bras droit de Makno, puis officier du Guépéou, décoré, récompensé, arrêté et fusillé.

Jean-Jacques Marie

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Lev Zadov / Wikipedia

Lev Zadov, de son vrai nom complet Lev Zinkovski Zedov, fils d’un cocher de Iouzovka, après deux petites années d’école dans un heder (une école juive), commença tôt à travailler comme apprenti dans un moulin, puis comme ouvrier dans une forge. Il rejoint en 1910 l’un des groupes anarchistes, alors nombreux en Ukraine. En 1912 il prend part à trois « expropriations » destinées à alimenter la caisse de son groupe. L’année suivante, il est jugé pour ces  trois actions et écope de huit ans de bagne dont la révolution de février le libère comme des milliers d’autres détenus politiques. En février 1918 il s’enrôle dans l’Armée rouge. Son détachement est commandé par un anarchiste alors connu, Tcherniak. Le détachement part dans le sud combattre les Blancs dirigés par l’ataman Kaledine, puis après le suicide de ce dernier combattre les troupes rassemblées par Krasnov. Peu après Zadov s’éclipse. Il écrira plus tard: « En août 1918 notre détachement a reçu de Tsaritsyne l’annonce que nous étions transformés en unité de l’Armée rouge. Et nous avons reçu de l’argent pour payer nos salaires. En tant que chef de l’état-major je touchais 750 roubles, alors que le soldat rouge de base recevait 50 roubles. En tant qu’anarchiste je manifestai mon désaccord avec cette disposition. Avec l’accord du commandant du détachement Tcherniak je me rendis à l’état-major du front sud (…), et de là je fus envoyé en Ukraine sur les arrières des Allemands »[1].

Il part alors à Giouliai-Polie le centre du mouvement anarchiste de Makhno. En quelques mois il passe de l’organisation de la propagande au poste de chef du contre-espionnage du 2e corps, dit du Donetsk, de l’Armée de Makhno. Il devient vite l’adjoint personnel de Makhno. Lorsque ce dernier fut blessé il nomma Zadov commandant du groupe d’artilleurs et de fantassins envoyés sur le front sud pour combattre Wrangel en alliance avec l’Armée rouge. Après la défaite et la fuite de Wrangel hors de Crimée, Moscou ordonne le désarmement des contingents de Makhno qui refuse de se plier à cet ordre de Moscou. Le romancier russe Alexis Tolstoï, rentré de l’émigration en 1923, règle le compte de Zadov dans le troisième tome de son roman Le chemin des tourments : « Dans le sud on ne connaissait pas moins le nom de Levka Zadov que celui du petit père Makhno. Levka était un bourreau, un homme d’une férocité si incroyable que Makhno faillit plusieurs fois le sabrer mais il lui pardonnait à cause de son dévouement »[2]. Ainsi un jour, (dans le roman) il menace un officier blanc qui a abandonné l’armée de Denikine en lui lançant au visage : « Espèce de salaud, si tu me mens encore une fois, je te ferais ce que Sodome n’a pas fait avec Gomorrhe ». Confisquant à l’officier la photo de sa (jolie) femme il répond à ce dernier qui lui demande de la lui rendre : « On la déposera sur ton cadavre sanglant » [3] et il l’assomme.

En 1921 il fait partie des 77 makhnovistes, Makhno compris, qui se réfugient en Roumanie où il vivote pendant plusieurs années à grand renfort de petits boulots. Il retourne en URSS en 1924 dans des conditions dignes d’un mauvais roman d’aventure. Ayant appris l’amnistie accordée à tous les anciens de l’armée de Makhno, son frère Daniel et lui s’associent à un groupe de nationalistes ukrainiens réactionnaires que les services roumains veulent envoyer en URSS commettre des actes de sabotage. A peine franchie la frontière, Zadov et son frère se rendent aux autorités soviétiques… Après plusieurs mois d’interrogatoires… il est recruté dans le Guépéou (nouveau nom de la Tcheka depuis 1922) sans doute à cause de son expérience dans les services de renseignement de l’armée de Makhno.

Interrogé en 1993 par un journaliste du quotidien Troud [4], son fils expliquera ainsi cette décision au premier regard surprenante : « N’oubliez pas que cela se passait en 1924. On avait amnistié tous les makhnovistes. On était encore loin du déchaînement des répressions staliniennes. Et puis on n’a pas nommé mon père dans les organes punitifs de la Tcheka, mais dans les services de renseignements, domaine dans lequel il avait des idées ».

Zadov sert apparemment sans problème dans le NKVD (nouveau nom du Guépéou à partir de 1934) jusqu’à atteindre un grade équivalent aujourd’hui à celui de colonel. Au cours de cette période il obtient sur son activité un jugement flatteur du vice-président du NKVD d’Ukraine, G. V. Kovtoune qui écrit : «  Pendant son activité dans les services de renseignement n’a manifesté que des côtés positifs. Il a montré son courage dans des opérations de combat et a été plusieurs fois décoré : en 1929, il reçoit des remerciements du Guépéou d’Ukraine et une prime de 200 roubles pour avoir désarmé un dangereux saboteur ; a reçu à titre de récompense un mauser avec l’inscription  « Pour ses mérites de combattant » de la part du comité provincial du Guépéou ; en 1932 le comité exécutif de la province d’Odessa lui attribue une arme de combat ; en 1934 il reçoit une prime mensuelle pour le courage qu’il a manifesté lors de l’arrestation d’un groupe de terroristes »[5]. Puis le tsunami de la répression stalinienne le rattrape. Nicolas Iejov, placé par Staline à la tête du NKVD en septembre 1936 à la place d’Henrykh Iagoda nettoie le NKVD d’une grande partie de ceux qui travaillaient jusqu’alors sous les ordres de Iagoda, destiné à figurer en bonne place sur le banc des accusés du troisième procès de Moscou. Il est arrêté le 4 septembre 1937. Au début de 1938, le NKVD arrête sa femme. Lev Zadov et son équipe sont accusés d’espionnage au profit des services secrets roumains, britanniques et allemands. Il est condamné à mort par la Cour Suprême de Kiev le 25 septembre 1938 et fusillé le jour même. Il sera réhabilité par la justice soviétique le 29 janvier 1990 .

 

[1] Troud,24 juin 1993.

[2] Khojdenie po moukam, Moscou 1957, tome 2 , p 153

[3] Ibid p 154.

[4] Troud 24 juin 1993

[5] Ibid.

DOCUMENTS INEDITS

de Lénine

– LETTRE A L’EMIR D’AFGHANISTAN AMANULLAH KHAN[1]

A Votre Majesté l’émir d’Afghanistan

Ayant reçu de votre ambassadeur extraordinaire, le respecté Muhammed-Vali-Khan, la précieuse lettre de Votre Majesté, je m’empresse de vous remercier pour vos salutations et votre initiative pour instaurer l’amitié entre les grands peuple russe et afghan.

Dès les premiers jours de la lutte glorieuse du peuple afghan pour son indépendance, le gouvernement Ouvrier et Paysan de Russie s’est empressé de reconnaître le nouvel ordre des choses en Afghanistan, a solennellement reconnu sa pleine indépendance et envoyé son ambassade pour établir un lien solide et permanent entre Moscou et Kaboul. A l’heure actuelle, l’Afghanistan florissant est le seul état musulman indépendant au monde et le destin confie au peuple afghan la grande tâche historique d’unir autour de lui les peuples musulmans asservis et de les conduire sur le chemin de la liberté et de l’indépendance.

Le gouvernement Ouvrier et Paysan de Russie mandate son ambassade en Afghanistan pour engager des pourparlers avec le gouvernement du peuple afghan et conclure des accords amicaux, commerciaux et autres, dont le but n’est pas seulement de renforcer des relations de bon voisinage au profit de nos peuples mais de mener une lutte commune contre le gouvernement impérialiste le plus rapace au monde, la Grande Bretagne dont les intrigues, comme vous l’indiquez à juste titre dans votre lettre, ont jusqu’à présent entravé le libre et pacifique développement du peuple afghan et l’ont écarté de ses plus proches voisins.

Votre ambassadeur extraordinaire, le respecté Muhhamed-Vali-Khan, m’a informé que vous étiez prêt à engager des pourparlers sur des accords d’amitié avec Kaboul et aussi du désir du peuple afghan à recevoir une aide militaire du peuple russe contre l’Angleterre. Le gouvernement Ouvrier et Paysan de Russie est disposé à accorder très largement cette aide au peuple afghan et, de surcroît, à rétablir la justice foulée aux pieds par l’ancien gouvernement des tsars russes. Nous avons proposé à votre ambassadeur et ordonné à nos autorités au Turkestan de constituer une commission mixte pour redresser la frontière russo-afghane, dans l’esprit d’un élargissement du territoire afghan fondé sur le droit, la justice et le libre souhait des peuples qui vivent dans la zone frontalière. Nous espérons que cette commission, avec Votre approbation, se mettra immédiatement au travail pour que celui-ci soit achevé en même temps que la conclusion des pourparlers sur l’accord russo-afghan à Kaboul.

Notre gouvernement, à la demande de Votre ambassadeur, à pris contact par radio avec les gouvernements des Etats voisins de la Russie pour assurer la libre circulation de l’ambassade afghane en Europe et en Amérique mais, malheureusement, les intrigues de la même puissance intéressée mentionnée dans votre précieuse lettre, n’ont pas permis de réaliser le plan de Votre Majesté et votre ambassade a dû prendre un autre chemin. En lui donnant congé avec les meilleurs souhaits du peuple russe, je tiens, au nom du gouvernement Ouvrier et Paysan, à Vous exprimer ainsi qu’à tout le peuple afghan, mes plus cordiales salutations.

V. Oulianov (Lénine)

Président du Sovnarkom

27 novembre 1919

Kremlin. Moscou.

Publié partiellement dans la Pravda n° 100, 29 avril 1928. F 2, inv. 1, d. 11873, ff 5-6 – copie en langue russe.

[1]V. I. Lénine a remis sa lettre le 29 novembre 1919 à la mission extraordinaire afghane dirigée par l’ambassadeur Muhammed Vali-khan avant son retour dans sa patrie.

Le CRCEDHC (Centre russe de conservation et d’études des documents en histoire contemporaine ) conserve, en même temps que la copie de la lettre de Lénine , une traduction de la lettre de l’émir avec un note de V. I. Lénine : « Secret pour les archives » (f. 2 inv. 1, d.11873, f. 7).

de Trotsky

LETTRE DE DEMISSION DU COMITE CENTRAL

Au Comité central du Parti communiste russe

                       5 juillet 1919,

Les conditions de mon travail sur les fronts me privent de la possibilité de participer régulièrement au travail du centre militaire et du Bureau politique du C.C. Cela en contrepartie me prive souvent de la possibilité de prendre sur moi la responsabilité devant le parti et les cadres du département militaire de toute une série de décisions du centre que je considère comme des violations risquées et très dangereuses du système militaire que nous avons mis en place et qui a été validé par le congrès du parti.

Jugeant en même temps nécessaire, comme la majorité du Comité central, que je puisse poursuivre mon activité sur le front, je demande :

a) de me libérer de mon titre de membre du Bureau politique du Comité central et de Président du Comité militaire révolutionnaire (Commissaire du peuple à la guerre).

b) de me confirmer mon titre de membre du Comité militaire révolutionnaire.

Membre du Comité central Trotsky

Et projet de résolution du Bureau d’Organisation et du Bureau politique proposé par V. I. Lénine.

Le Bureau d’organisation et le Bureau politique du Comité central, après avoir pris connaissance de la déclaration du camarade Trotsky et l’avoir examinée sous tous ses aspects sont arrivés à la conclusion unanime qu’ils ne sont absolument pas en état d’accepter la démission du camarade Trotsky et de satisfaire sa demande.

Le Bureau d’organisation et le Bureau politique du Comité central feront tout ce qui dépend d’eux pour rendre le plus adéquat pour le camarade Trotsky et le plus profitable à la République son activité sur le front sud qui est le front le plus difficile, le plus dangereux et le plus important et que le camarade Trotsky a lui-même choisi. Ses titres de commissaire à la guerre et de président du comité militaire révolutionnaire n’empêchent pas le camarade Trotsky d’agir comme membre du comité militaire révolutionnaire du front sud avec le commandant du front (Egorov) qu’il a lui-même choisi et que le Comité central a confirmé.

Le Bureau d’organisation et le Bureau politique du Comité central laissent au camarade Trotsky l’entière possibilité d’obtenir par tous les moyens ce qu’il estime être une correction de la ligne générale dans la question militaire et, s’il le désire, de hâter la convocation du congrès du parti.

Pleinement convaincus que la démission du camarade Trotsky au moment actuel est absolument impossible et porterait un tort énorme à la République, le Bureau d‘Organisation et le Bureau politique du Comité central proposent fermement au camarade Trotsky de ne plus soulever cette question et de continuer à remplir ses fonctions, en les réduisant au maximum s’il le désire afin qu’il puisse concentrer son activité sur le front sud.

En conclusion le Bureau d’Organisation et le Bureau politique refusent d’accepter le départ du camarade Trotsky du Bureau politique et son abandon du poste de président du Comité militaire révolutionnaire de la République (Commissaire du peuple à la guerre).
Lénine, Kamenev, Krestinski, M. Kalinine, L. Serebriakov, Staline, Stassova.

– LA CONTRE-REVOLUTION AGONISANTE

Les dirigeants des derniers soulèvements de koulaks dans la région de la Volga ont lancé le slogan : « A bas les communistes, vive le pouvoir soviétique ! »

Qu’est-ce cela signifie ?

Cela signifie que la contre-révolution a définitivement perdu pied et qu’elle n’a plus confiance en elle-même. Les comploteurs contre-révolutionnaires veulent rétablir la monarchie, veulent ramener le tsar sur le trône et les grands propriétaires. Mais ils n’osent pas le dire ouvertement, car ils savent que même les paysans ignorants répondraient à ces appels en les chassant à coups de bâtons et de fourches. Les contre-révolutionnaires ont depuis longtemps camouflé leurs véritables désirs sous des slogans trompeurs et séduisants. Au cours de leurs soulèvements, tous les monarchistes ont juré par l’Assemblée constituante. Mais aujourd’hui ce slogan est définitivement usé. L’expérience de Denikine, de Koltchak les a tous convaincus que l’Assemblée constituante ne servait qu’un temps comme masque pour les partisans du régime nobiliaire monarchique. Le slogan de l’Assemblée constituante ne permet déjà plus du tout aujourd’hui d’attraper même des paysans arriérés. Non seulement le prolétaire, le berger villageois, le paysan pauvre sans terre, mais même le paysan moyen travailleur, convaincu par l’expérience, sait que seul le pouvoir soviétique s’efforce sincèrement et honnêtement de protéger les intérêts des masses populaires laborieuses. C’est pourquoi les paysans, même cette couche d’entre eux, à juste titre, mécontente des actions des autorités locales, soutiennent fermement le pouvoir soviétique. Les comploteurs contre-révolutionnaires sont obligés d’en tenir compte, de s’adapter à cette réalité et d’écrire sur leurs drapeaux : « vive le pouvoir soviétique ! »

Il y a cinquante ans, quand en Russie le mouvement révolutionnaire ne faisait que commencer, quand les révolutionnaires ne représentaient qu’une poignée insignifiante dans cet énorme pays, la paysannerie croyait encore fortement à la monarchie et réagissait avec effroi à la propagande révolutionnaire. Parfois, alors, les révolutionnaires utilisaient les manifestes diffusés au nom du tsar. C’était, bien entendu, une tactique incorrecte, bientôt condamnée par le parti révolutionnaire, mais le fait que des révolutionnaires s’adressaient à la paysannerie, prétendument au nom du tsar, montre à quel point les préjugés monarchistes des masses paysannes étaient alors puissants[1].

La révolution n’a pas laissé la moindre trace de ces préjugés. A la place de la foi dans la monarchie, dans le tsar, la bourgeoisie s’est efforcée de fabriquer la foi dans une Assemblée constituante au-dessus des classes. Les premiers mois après la dissolution de la Constituante les paysans ont mordu à ce slogan. Subissant toutes sortes de difficultés et d’épreuves dans le pays, épuisés par la guerre, par les gouvernements tsaristes et bourgeois, les paysans ont mordu une nouvelle fois à l’hameçon et ont été enclins à croire que l’Assemblée constituante aurait pu soulager leur existence. Mais la vie a balayé ces préjugés. Et maintenant les ennemis jurés de la classe ouvrière et de la paysannerie laborieuse se camouflent en partisans du pouvoir soviétique. Les koulaks et les contre-révolutionnaires abandonnent l’étendard de la Constituante comme un vieux chiffon. Sous leurs appels fleurissent des signatures d’inspiration soviétique : responsable militaire un tel, commissaire militaire un tel. La contre-révolution abandonne ses dernières positions idéologiques et se voit obligée de se placer (de façon, bien entendu, hypocrite), sur le terrain du pouvoir soviétique. Ce faisant, la contre-révolution signe son arrêt de mort, car elle témoigne, en le signant elle-même, qu’en dehors du pouvoir soviétique il n’y a pas d’issue et pas de salut pour le peuple.

En vérité, la contre-révolution garde la possibilité de développer son agitation politique en s’appuyant sur les gaffes, les fautes et même des crimes commis par des agents du pouvoir soviétique. Mais le pouvoir soviétique lui-même mène et veut mener ce combat avec une énergie infatigable. Pour améliorer l’appareil du pouvoir soviétique il faut l’épurer de l’intérieur et cela exige avant tout de séparer strictement la bourgeoisie villageoise, les koulaks, des paysans moyens travailleurs.

Tous les cadres soviétiques dans les villages, les cantons, les districts, les provinces doivent d’abord se rapprocher du paysan moyen dans un travail commun avec lui et empêcher les koulaks de patronner les lois soviétiques et le pouvoir soviétique. Ce doit être le centre de leur activité.

Il ne faut pas admettre les koulaks dans l’Armée rouge. Il ne faut pas les soumettre à l’instruction militaire. Il faut veiller très soigneusement à ce que la mobilisation ne touche, en plus des ouvriers, que les seuls honnêtes paysans travailleurs .

Il faut envoyer les koulaks, avec les fils de la bourgeoisie, dans les milices de l’arrière pour effectuer des tâches pénibles les plus difficiles dans l’intérêt de l’armée et de la défense du pays des soviets.

Il faut chasser impitoyablement les koulaks des soviets.

En cas d’insurrections, de sabotage de voies ferrées et de ponts, il faut fusiller impitoyablement les koulaks du canton le plus proche.

Avec les paysans travailleurs abusés, avec les paysans moyens il faut agir plus par des mots, par la conviction, en leur expliquant que leur salut réside dans une lutte impitoyable contre les koulaks et dans une collaboration étroite avec la classe ouvrière.

Comme le serpent de la fable, les koulaks ont changé de peau ; ils jurent maintenant par le pouvoir soviétique et pensent que les paysans travailleurs ne les reconnaîtront pas. Mais le paysan travailleur a répondu au serpent qui a changé de peau.

« Tu as beau avoir une nouvelle peau, ton cœur n’a pas changé » et il lui a tordu le cou.

C’est ainsi que le paysan travailleur agira, en commun avec la classe ouvrière, vis-à-vis des koulaks contre-révolutionnaires. Ils se repeignent en rouge, ils contrefont le pouvoir soviétique mais nous ne leur ferons pas grâce.

Ouvriers et paysans, il est temps de tordre le cou aux koulaks contre-révolutionnaires !

27 mars 1920.

[1]  Sur la tentative d’organiser une insurrection paysanne en prenant appui sur un manifeste tsariste voir la note 72 du deuxième tome du premier livre.

de Staline 

« LE GUEPEOU N’EST PAS UNE BOITE POSTALE »

Présentation :

Au début de décembre le trotskyste Ianouchevski adresse à la direction de « l’isolateur » (prison politique) de Verkhne-Ouralsk, au nom des trotskystes qui y sont emprisonnés, une protestation contre les mesures répressives prises à l’encontre de « l’aile léniniste du parti ». L’administrateur de l’isolateur transmet le texte de la protestation à son supérieur Iagoda, alors chef du Guépéou, qui la transmet au comité central. Staline réagit aussitôt brutalement par le télégramme ci-dessous adressé à Iagoda et à son adjoint Evovkimov (Istoria Stalinskogo goulaga. Tome 6, p. 44). Rappelons que Iagoda sera l’un des condamnés à mort du troisième procès de Moscou, dit procès du « Bloc des droitiers et des trotskistes » antisoviétique, sans que l’avertissement sévère de Staline figure à sa charge.

 Télégramme de Staline.

 Aux camarades Iagoda et Evdokimov 

 « Je considère comme une grande erreur le fait que l’administration de l’isolateur de Verkhne-Ouralsk ait accepté le document des petits-bourgeois contre-révolutionnaires. Il faut considérer comme une faute encore plus grande la transmission de ce document par le Guépéou au Comité central du parti. Le Guépéou est le bras punitif du pouvoir soviétique et pas une boîte postale, au service des morveux petits-bourgeois de la contre-révolution. Nos affaires sont mal engagées si c’est ainsi que vous éduquez les cadres du Guépéou.

Je vous retourne le document dans l’espoir que vous vous débrouillerez pour sanctionner l’administrateur qui a accepté comme un document légal ce pamphlet ordurier contre le pouvoir soviétique.

Ce ne serait pas mal non plus de châtier monsieur Ianouchevski. 

Avec mon salut communiste. »

Le 8-XII-29.

NOTES DE LECTURE

LA REVOLTE DES FORCATS DE LA MORT.

REMI ADAM : Les révoltés de La Courtine. Histoire du corps expéditionnaire russe en France (1916-1920).

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566 pages. 25 euros. Agone.

Par Jean-Jacques Marie

Les offensives fleur au fusil déclenchées par l’état-major français contre les lignes allemandes dès aout 1914 ont, en moins d’un an de guerre, envoyé à la mort près de 600 000 soldats français. Il faut les remplacer. Or, rappelle Rémi Adam, « la révision des réformés et des exemptés, entreprise partiellement lancée dès septembre 1914, puis, de nouveau en avril et aout 1915 a donné des résultats très inférieurs aux attentes et surtout insuffisants pour reconstituer les unités. Le pouvoir a aussi largement fait appel aux troupes recrutées ou raflées – non sans rencontrer de résistances – dans son empire colonial » [1]. N’est-il pas normal que le colonisé soit prêt à mourir pour son exploiteur et oppresseur ?

Devant l’insuffisance de ces renforts l’état-major et le gouvernement français ont une brillante idée, dont Rémi Adam décrit avec précision les différentes formulations plus ou moins délirantes : faire appel aux moujiks qui, selon l’état-major forment un « immense capital humain »… à rentabiliser au plus vite. L’évaluation de l’apport attendu monte jusqu’à 120 000 hommes par mois, soit en dix mois 1 200 000 hommes. Le ministre des finances Paul Doumer, envoyé à Petrograd, affirme « la Russie peut aisément nous donner quatre cent mille hommes » [2]. Avec une finesse douteuse, il propose en échange de ce capital humain… la fourniture supplémentaire de 150 000 fusils à la Russie. En gros un fusil pour trois hommes…

Première difficulté dans l’organisation de la boucherie à laquelle la chair à canon doit être soumise, l’état-major russe est largement aussi efficace que l’état-major français et l’armée russe a subi de lourdes pertes. L’état-major russe est donc réticent. Le tsar Nicolas II aussi. Néanmoins deux brigades (soit au total un peu moins de 20 000 hommes) sont envoyées en France. La 1e brigade quitte Moscou le 3 février 1916. Après 23 jours de train, elle embarque du Japon – où les soldats russes n’ont pas eu le droit de mettre le pied – pour Marseille où ils arrivent après sept semaines de bateau à fond de cale, sauf pour les officiers qui se pavanent sur le pont… Un détachement part par Arkhangelsk, pour rejoindre les troupes anglaises et françaises, qui dans les Dardanelles combattent l’armée turque. Après de longues tractations, la promesse, signée le 11 mai 1916, est faite d’envoyer 80 000 soldats russes en France. A la mi-août la 3e brigade part d’Arkhangelsk et arrive à Brest et à La Rochelle. Finalement, on les envoie sur le front.

Deux événements vont bouleverser ce que l’on n’ose appeler le train-train de la vie dans les tranchées marquée par des offensives plus ou moins meurtrières et sans autre résultat que des communiqués de l’état-major. Au début de mars (le 8 dans le calendrier grégorien et le 23 février dans le calendrier julien) éclate la première révolution russe qui va bientôt éveiller chez les soldats russes une aspiration croissante à la liberté et le sentiment de leur dignité personnelle piétinée par le corps des officiers qui au moindre prétexte rouent de coups de verges, de baguettes de fusils ou de fouets les soldats. Or malgré la distance et la censure les soldats russes installés en France apprennent bientôt l’existence du prikaz (ordre) n° 1 promulgué par le soviet de Petrograd qui, entre autres mesures, interdit les châtiments corporels. C’est le début d’un bouleversement dans la conscience des opprimés provoqué par la révolution, que Rémi Adam décrit fort bien.

Un mois plus tard, à la mi-avril, le général Nivelle déclenche sur le secteur du chemin des Dames une offensive aveugle qui débouche sur une « hécatombe » :  271 000 morts (la grande majorité), blessés, disparus et prisonniers. Parmi ces pertes, plus de 7 000 Africains et près de 4 500 Russes. Le choc est brutal pour ces derniers ; la conjonction avec les nouvelles qui viennent de leur village de plus en plus ébranlé par une vague révolutionnaire montante suscite dans le corps expéditionnaire un mécontentement et une réflexion de plus en plus profonds, dont Rémi Adam décrit les différentes étapes avec un soin minutieux.

Les soldats russes refusent de retourner sur le front, réclament d’abord leur envoi dans un camp pour se reposer puis leur rapatriement en Russie. Peu après la bourgeoisie, soucieuse de soigner ses héros, récompense le général Nivelle (tout en l’éloignant prudemment du lieu de ses sanglants exploits) en le nommant gouverneur de l’Algérie… où certains soldats russes le retrouveront une année plus tard ! L’administration coloniale et les colons ont en effet, grand besoin d’un homme à poigne pour faire suer le burnous aux indigènes gratis ou presque ».

Soucieux d’éviter une contagion avec les mutineries, qui soulèvent alors plusieurs régiments français, l’état-major décide d’envoyer les deux brigades dans la Creuse dont la première, déjà rebelle, dans un camp situé près de la bourgade de La Courtine dans le Limousin, l’autre, la 3e à quelques kilomètres de là pour éviter sa jonction avec les soldats révoltés de la 1e brigade… Les deux brigades ont conservé leur armement que l’état-major français se juge incapable de leur reprendre sans susciter une réaction incontrôlable. Les soldats de la 1e brigade chassent leurs officiers et multiplient les meetings. Le gouvernement provisoire de Kerenski, qui au même moment, déclenche une offensive désastreuse en Galicie, qui se solde par 70 000 morts… pour rien, envoie, mi-juillet, deux de ses représentants pour tenter de calmer une agitation que leurs discours et leurs menaces ne font qu’aggraver. Les officiers russes sur place, de plus en plus violemment rejetés par la masse des soldats, sont impuissants.

Face à une mutinerie de moins en moins rampante l’état-major décide d’éloigner la 3e brigade, plus modérée, en l’expédiant au camp du Courneau en Gironde. De Pétrograd le gouvernement provisoire de Kerenski exige le châtiment des rebelles que le gouvernement français veut, de son côté, mater. Pour atteindre ce but il utilise néanmoins des détachements restés dociles de la 3e brigade et quelques centaines d’artilleurs russes passant par la France pour rejoindre les troupes françaises et anglaises qui combattent l’empire Ottoman à Salonique.

Le 16 septembre 1917 commence l’attaque du camp au canon et à la mitrailleuse, un armement, supérieur à celui des occupants de La Courtine, qui résistent trois jours avant d’être obligés de se rendre. Rémi Adam met légitimement en doute le bilan officiel des pertes des insurgés fixé à 9 tués (sans doute 3 ou 4 fois plus) et 44 blessés. Plusieurs centaines de soldats sont faits prisonniers, des dizaines de « meneurs », c’est-à -dire les dirigeants que les soldats se sont donnés plus d’autres fortes têtes (au total près de 250) sont emprisonnés loin de toute agitation à l’île d’Aix où ils demeureront jusqu’en 1920.

 Fort de cette victoire grandiose, Georges Clemenceau, décidé à combattre toute manifestation de « bolchevisme » met les mutinés vaincus face à un choix : ou le renvoi au front ou l‘incorporation dans des compagnies de travail, où entrent un peu plus de 10 000 soldats des deux brigades. Les 5 000 et quelques qui refusent, soit un tiers environ des anciens du corps expéditionnaire, sont envoyés en Algérie sous les ordres du gouverneur général Nivelle, qui les emploie pour les besoins de l’Etat ou comme main d’oeuvre quasi gratuite pour les colons français. Selon Rémi Adam « Ce furent deux années de travaux forcés, de privations, d’isolement, de surveillance et de brimades imposées par les autorités françaises. Mais elles furent marquées par le développement prodigieux de leur conscience révolutionnaire »[3]. Certains soldats pour échapper à ce sort, acceptent de retourner sur le front (quelques dizaines), de participer à des détachements de travail en métropole (quelques petites centaines) soit de s’engager dans une légion russe envoyée rejoindre les Blancs du général Denikine (300 hommes environ), mais dont les survivants se rallieront vite à l’Armée rouge.

 Après d’âpres négociation avec les bolcheviks que les armées blanches, soutenues et financées par les gouvernements français, anglais, américain et autres n’ont pas réussi à vaincre – même si tous ensemble sont parvenus à parachever la ruine totale du pays – commence le rapatriement des mutins de La Courtine – y compris in fine les travailleurs gratuits d’Algérie – qui se prolonge jusqu’en 1920. Seuls quelques centaines décident de rester en France où il se fixeront.

On peut lire l’ouvrage de Rémi Adam aux accents parfois épiques de plusieurs points de vue : y voir un tableau du cynisme brutal des autorités françaises ; s’intéresser aux caprices de la destinée qui s’y manifestent : l’un des mutins, ainsi, deviendra ministre : le mitrailleur Rodion Malinovsky accédera plus tard à la dignité de Maréchal et sera ministre de la Défense sous Khrouchtchev, après avoir été envoyé comme prétendu, (puisque désigné comme tous ses compatriotes), « volontaire soviétique »  en Espagne en 1936-1937.

 On peut prendre comme point de vue central, celui-là même qu’a choisi Rémi Adam et sans aucun doute le meilleur : la vision des bouleversements qu’une authentique révolution produit chez ceux qui s’y trouvent mêlés même sur des rives éloignées. L’ambassadeur de France à Pétrograd, Joseph Noulens qui, quoique de loin, suit l’affaire de près, en donne un tableau frappant: «  Des moujiks d’une ignorance complète, venus du fin fond de l’Oural ou des rives de la Volga péroraient à l’infini, tranchaient, décidaient non seulement sur les devoirs des officiers envers les soldats, l’administration des corps de troupes ou les problèmes tactiques, mais encore sur les buts de la guerre mondiale, sur l’impérialisme des gouvernements occidentaux, sur les droits de la France au Maroc et dans ses colonies »[4] au lieu de laisser tous ces problèmes à la seule discrétion des grands – surtout financiers – de ce monde et de leurs dociles domestiques politiques, présidentiels, ministériels et parlementaires.

 Rémi Adam cite en conclusion la leçon tirée par l’un des soldats embarqués dans cette aventure, l’un des membres de la longue cohorte des anonymes qui contribuent à faire l’histoire, souvent plus que les péroreurs, mais qui en sont d’ordinaire les grands oubliés : « Nous avons acquis la science, nous avons acquis la conscience du bien et du mal. Pas une université n’a instruit ses élèves comme la vie nous a instruits pendant notre séjour ici et maintenant nous est apparu tout le mensonge qui s’était caché habilement de nous si longtemps »[5].

[1] Rémi Adam, p.20.

[2] Ibid, p. 24.

[3] Ibid, p. 352.

[4] Ibid, p. 79-80. Joseph Noulens, Mon ambassade en Russie soviétique, T.1, p. 138.

[5] Rémi Adam, p. 495.

CHRISTINE EXCOFFIER : 1000 ans de révoltes paysannes. Une histoire d’émancipation et de défense des communs.

1000 ans de révoltes paysannes

226 pages, 12 euros, L’atinoir (Collection Université Populaire, Marseille, 2019)

Par Odile Dauphin

A partir des travaux des « pionniers » (Marc Bloch, Georges Lefebvre, Georges Duby…), et d’une riche documentation qui, sur des dizaines d’années et dans plusieurs régions, interroge le vécu et les révoltes de ceux que l’on appelle alors péjorativement les « Jacques », jusqu’aux études les plus récentes et « décentrées », Christine Excoffier nous invite à parcourir 1000 ans de révoltes paysannes.

Très fouillé, savant, cet ouvrage n’en est pas moins très clair et abordable grâce notamment à des notes, aussi explicatives que précises, correspondant à l’objectif de la collection : « diffuser sous une forme accessible aux non-spécialistes des connaissances de niveau universitaire ».

Six chapitres parcourent le millénaire, « L’an Mil, domination, dépendances et révolte paysanne », « Servitude et liberté », « Le long XVIIe siècle : le siècle des guerres paysannes », « A l’assaut des communs », « Les paysans en Révolution », « Nouvel ordre des bois et désordres des forêts ».

Chacun d’entre eux commence par une présentation de la condition paysanne tenant compte des dernières découvertes en la matière, et analyse les rapports de domination en milieu rural liés à la propriété du sol et/ou au pouvoir.

C’est ainsi, qu’après une période de relative indépendance liée à la désagrégation de l’empire romain, les paysans perdent, avec la reconstitution d’une aristocratie, la « propriété éminente » sur les terres qu’ils exploitent. Le servage apparaît, et la guerre devenant l’apanage de spécialistes dont il faut financer l’équipement, les paysans « libres » n’ont d’autre choix que de se placer sous leur protection. La féodalité se met en place. Ce nouvel ordre social, justifié par l’Eglise, relègue tous ceux qui ne sont ni oratores, ni bellatores, à la condition pénible mais indispensable de laboratores ou agricolantes. Si les « visages et usages » de la servitude varient quelque peu d’une région à l’autre, et évoluent avec le temps, ils n’en sont pas moins toujours « signe d’infamie » et extrêmement lourds.

La période moderne, avec l’affirmation progressive d’un « Etat militaro-financier », renforce la tutelle financière et fiscale (la gabelle…) de celui-ci sur les communautés paysannes, et la création par Colbert de grands corps de l’Etat leur interdit désormais les usages coutumiers des forêts. « Manger l’herbe d’autrui, quel crime abominable ! » Le roi, reprenant la justification de la « propriété éminente » des seigneurs dès le XVIIe, taxe les communaux.

Au XVIIIe, les physiocrates s’appuient sur le « modèle anglais » des enclosures (pourtant contesté), et prônent la privatisation des communs afin de permettre leur rentabilisation par la culture. Ils recommandent aussi la constitution de grandes propriétés, ce que la vente des biens nationaux par grands lots garantit pendant la Révolution jusqu’à la loi du 3 juin 1793 votée par la Convention montagnarde.

Les XIXe et XXe siècles voient des formes plus sophistiquées de contrôle des espaces communs et du travail des paysans se mettre en place. Au nom de la conservation des forêts, le Code forestier de 1827[1] tout en épargnant les forêts privées, dessaisit les communes de la gestion des leurs. Les Eaux et Forêts développent le reboisement sous le Second Empire et la IIIe République, sans tenir aucun compte des réalités locales.

Parallèlement la IIIe République met en place tout un système, qui au nom d’un soutien de l’Etat, permet à celui-ci de contrôler la profession paysanne. Création du Ministère de l’Agriculture en 1881, de l’Institut de Recherche Agronomique en 1921. La loi Waldeck-Rousseau (1884) favorise les deux fédérations paysannes existantes (l’une des grands propriétaires, l’autre des républicains), qui appuient l’Etat dans la mise en place d’un encadrement de la profession (coopératives, caves viticoles, caisses locales et régionales du Crédit agricole en 1894). Ces structures peuvent devenir très contraignantes et entraîner des dérives, comme le montre l’exemple, certes extrême, étudié en Bretagne[1].

En 1964-66, est créé l’Office National des Forêts afin d’accélérer le reboisement dont un des buts est de mettre en place une sylviculture rentable. Et la création des Parcs nationaux contribue à l’éviction de l’activité agricole de certaines zones.

Le récit des révoltes paysannes face à ces différentes formes de domination est une « histoire par en bas », qui met en évidence les tentatives d’organisation, de résistance à une dégradation des conditions de vie (déjà bien précaires), à des mesures jugées comme abusives, injustes. Qu’il s’agisse d’aggravation de leur situation par l’imposition de nouvelles redevances, de nouvelles taxes, ou par la mise en place d’intermédiaires libres de percevoir ce que bon leur semble, ou des conséquences directes et indirectes de guerres, les causes de ces révoltes relèvent de ce qu’Edward Thompson a appelé « l’économie morale de la foule »[2].

Si la « Grande Peur » et la nuit du 4 août 1789 font partie du bagage historique acquis très tôt, comme un des éléments fondateurs de l’histoire contemporaine française, il est rarement précisé que cette explosion dans les campagnes s’inscrit dans une suite ininterrompue d’insurrections paysannes[3]. Le livre de Christine Excoffier nous offre le récit circonstancié d’un grand nombre d’entre elles.

Révolte en Normandie en 996 contre la remise en cause des droits d’usage collectifs des forêts, prés, étangs, cours d’eau et l’établissement du monopole des « moutures » (moulin banal).

Dans le contexte de la Guerre de Cent ans, et de la Peste noire, révolte les « Jacques » (ainsi nommés par Froissart) au Nord de Paris, contre les nobles jugés responsables des défaites militaires en 1358, des « Tuchins » en 1381-1383 dans le Languedoc, contre les exactions des armées et l’imposition de la gabelle…

En Guyenne en 1548, révolte contre les officiers royaux chargés de percevoir cet impôt sur le sel dont ils étaient exemptés jusque-là. « Vive le roi sans gabelle » sera aussi la cause du soulèvement des Nus-pieds de Normandie en 1639.

La « guerre des farines » en 1775 est déclenchée dans le Bassin parisien par la libéralisation du commerce des grains, considérée comme une rupture du contrat social de subsistance entre le roi et son peuple, remettant de fait en cause le droit « d’exister ». Elle s’étend à plusieurs régions jusqu’à la Provence et se poursuit pendant les premières années de la Révolution, alors que le suffrage censitaire permet aux possédants (élargis à la grande bourgeoisie) de gouverner en fonction de leurs intérêts propres.

Ces révoltes ne sont pas seulement des « émotions » générées par le désespoir, et longtemps présentées comme quasi-suicidaires. Elles s’accompagnent souvent d’une coordination qui manifeste clairement la volonté de gagner. Organisation quasi-militaire en bandes, compagnies, désignant pour les guider un « companhos » (chez les Tuchins), des capitaines et un « coronal » (colonel) en Guyenne, un « capitaine des communes soulevées du Périgord » en 1637, et même une « Armée de Souffrance » en 1639 avec son capitaine Jean Nudz-Pieds[4]. Ces luttes prennent parfois la forme d’une « guérilla » qui suppose elle aussi une bonne coordination et une complicité absolue de l’ensemble de la population, chez les Pitauds au XVIe, les Camisards des Cévennes au début du XVIIIe.

La répression est à la hauteur du risque encouru par les pouvoirs, seigneurial, royal, de voir se propager ces soulèvements. D’où une lutte sans merci menée par de véritables armées (jusqu’à plusieurs milliers de soldats). Torture, logement des gens de guerre avec toutes les souffrances et horreurs que cela entraîne, arrestations, exécutions sommaires, envoi aux galères, villages brûlés…

Toutefois, par la suite, souvent le roi consent à un compromis. Parfois même, c’est le retour à la situation antérieure satisfaisant ainsi les revendications paysannes. C’est le cas pour les Travailleurs anglais à la fin du XIVe siècle, pour les paysans catalans à la fin du XVe, pour les Pitauds, les Nu-Pieds, les Croquants au XVIIe siècle. Et il est réconfortant de constater qu’en effet : « la lutte, quand elle est organisée et déterminée, paye ». Pas toujours bien sûr, et les concessions obtenues avec beaucoup de difficultés sont toujours à défendre, et souvent insuffisantes. Ainsi, pendant la Révolution, les paysans continuent à s’insurger pour obtenir que les droits féodaux soient supprimés sans rachat, et que les Biens Nationaux ne soient plus vendus par grands lots, jusqu’à ce que la Convention montagnarde leur donne satisfaction.

Un des intérêts majeurs de ce livre est en effet de montrer que ces révoltes paysannes se sont parfois structurées de façon très cohérente, les paysans tenant des assemblées pour délibérer et élaborer de véritables manifestes. Quelquefois soutenus et aidés par les pauvres des cités, et même par des curés, ils ont envahi des villes, porteurs des revendications de toutes les « petites gens ». Les Travailleurs anglais révoltés contre la Poll-tax, rentrent dans Londres en 1381 [5]. En 1440, 20 000 familles catalanes se regroupent dans un syndicat pour racheter (à leur seigneur) leur liberté. La rédaction des Cahiers de Doléances se place dans cette perspective tout en la déployant, et concentre toutes les revendications.

Ces révoltes dans la durée et parfois très étendues dans l’espace ont été organisées dans le cadre communautaire. Le cas le plus abouti est sans doute celui de la République des Escartons dans le Briançonnais [6]. Le « grand escarton » refuse de rédiger les cahiers de doléances en 1788 (et d’élire des députés par ordres). Pour justifier cette décision, il fait imprimer le texte de la Transaction de 1343 entre « le dauphin du Viennois, prince du Briançonnais » et « les syndics et procureurs des communautés de la province du Briançonnais en Dauphiné ». Les communautés villageoises organisées dans le cadre des activités agricoles en milieu naturel difficile (exploitation commune des forêts, des pâturages, estives, irrigation des vallées…), ont en effet dès le XIVe siècle fait reconnaître leurs « libertés » individuelles et collectives. Si la suzeraineté delphinale puis royale persiste, les paysans ont acquis un statut intermédiaire entre la roture et la noblesse (qui disparaît pratiquement), et des libertés politiques, le droit de s’assembler, d’élire des députés au « grand escarton » qui fédère 5 escartons (mais qui doivent en référer avant toute décision à leurs assemblées respectives). L’énoncé des droits en matière d’autonomie fiscale, de défense des communautés, de garantie des subsistances, et des libertés en matière économique en fait une exception. Mais cela montre que la condescendance avec laquelle on a, jusqu’à très récemment traité des « émotions » paysannes, relève surtout de l’ignorance et des préjugés.

La solidarité paysanne face aux exigences seigneuriales toujours renouvelées, et qui se construit dans le cadre d’assemblées des deux sexes, ne gomme pas les inégalités entre les paysans. Toutefois, elle s’exprime de façon durable dans la défense des droits d’usage et des communaux, contre les seigneurs d’abord, puis les tenants d’une agriculture plus rentable (mais au profit des plus riches seulement), à partir des XVIIe, surtout XVIIIe, et même au-delà.

C’est ainsi que la « guerre des Demoiselles » de la forêt de la Chaux dans le Jura en 1765 contre l’ordonnance de Colbert de 1669 (restreignant l’usage des forêts, et appliquée avec retard dans cette région), trouve un prolongement en Ariège, entre 1829 et 1872, en opposition au Code forestier de 1827.

Enfin, un autre intérêt, et non des moindres, de cette synthèse est de montrer la continuité entre un passé jugé souvent trop vite révolu et les problématiques du présent… Dans ce début du XXIe siècle, ou crises financière et économique, écologique et maintenant sanitaire au niveau mondial, amènent à reconsidérer bien des idées reçues sur « le progrès », et surtout les applications qui en ont été faites, la remise en cause des « communs » au niveau mondial par le landgrabbing continue de creuser de façon catastrophique les inégalités, et à susciter des résistances.

L’ouvrage s’achève au début du XXe siècle : il évoque rapidement la permanence des révoltes paysannes qui s’apparentent à celles des siècles précédents (révoltes de subsistances, révoltes fiscales, défense de pratiques communautaires) mais s’attarde sur deux épisodes, le soulèvement des campagnes du Midi en 1851 qui introduit une première inflexion dans l’histoire des mobilisations paysannes et la révolte des vignerons du Midi de 1907, qui introduit une véritable rupture dans cette histoire. .

En 1851, en réaction au coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte, les campagnes du Midi se soulèvent, avec des prolongements dans le sud-ouest et le centre de la France. Mobilisation d’un nouveau type, en défense de la République, face à laquelle la répression est d’une violence inouïe : proclamation de l’état de siège, plus de 27 000 arrestations, emprisonnement et même transportation en Algérie et au bagne en Guyane de plusieurs milliers d’insurgés. Fin XIXe, début XXe siècles, la crise du phylloxéra qui touche une grande partie du vignoble français provoque la « révolte des vignerons du Midi de 1907 ». Ceux-ci s’organisent d’abord dans le cadre de manifestations préparées, médiatisées, encadrées. Mais face à l’absence de réponse, le mouvement se radicalise, des élus démissionnent et une grève de l’impôt commence. On connaît la suite, réaction brutale du gouvernement Clemenceau qui envoie la troupe : affrontements (six morts et une dizaine de blessés à Narbonne), suivis de mutineries, barricades, émeutes, dégradations de bâtiments, incendie de la préfecture de Perpignan, blocage des voies ferrées pour empêcher la circulation des convois militaires… tout un répertoire d’actions que l’on retrouve dans les mobilisations paysannes des XXe et XXIe siècles. Puis comme ce fut souvent le cas sous l’Ancien Régime, le gouvernement cède : amnistie et mesures censées protéger la viticulture. Toutefois, la Confédération générale des Vignerons, créée dans le but de contrôler l’application de ces mesures en collaboration avec l’Etat, les prive désormais de leur indépendance… 

« Une autre voie aurait pu être suivie » : avant même la révolte de 1907, les ouvriers agricoles, les premiers et les plus durement touchés par la crise avaient fondé la Fédération des travailleurs agricoles du Midi de tendance anarcho-syndicaliste, et avaient mené des grèves très dures, confirmant l’existence d’une « lutte des classes en France dans les campagnes », contrariant le mythe d’une « paysannerie unie » derrière des organisations officielles. Ils avaient tenté aussi avec de petits propriétaires d’organiser un mouvement coopératif indépendant[7]. La guerre de 14-18 a eu raison de ces expériences. Provisoirement ?


[1]//clio-cr.clionautes.org/algues-vertes-lhistoire-interdite.html Notes de lecture sur Algues vertes. L’histoire interdite, de Inès Léraud et Pierre Van Hove, éditions Delcourt, 2019 :  Le chapitre 6 montre la difficulté que les paysans ont à quitter un système contrôlé par les coopératives agricoles. Ces groupes contrôlent toute la filière agroalimentaire de l’amont à l’aval : vente de pesticides, engrais, animaux mais aussi achats des bêtes. Peu d’agriculteurs réussissent à être indépendants, ceux qui essaient de le devenir, qui sont réfractaires au système se voient vendre des produits de mauvaise qualité, ne sont pas distribués en temps réel, ne peuvent être repris dans d’autres groupes… Elle met l’accent aussi sur l’importance des subventions qui tiennent le système mais qui sont aussi parfois détournées comme dans le cas des subventions du plan algues vertes

[2] Christine Excoffier, p. 17.

[3] Ibid, p. 84-86, p. 151.

[4] Ibid, p. 91-94.

[5] Ibid, p. 77-79.

[6] Ibid, p. 61-66.

[7] Ibid, p. 212.

DOCUMENTS RARES

              

RAPPORT SUR LES RESULTATS DE L’ENQUETE SUR L’INSURRECTION DANS LA VILLE DE CRONSTADT.

Jacob Agranov

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Jacob Agranov / fr.nextews.com

Au lendemain de l’écrasement de l’insurrection de Cronstadt la direction de la Tcheka charge l’un de ses dirigeants, Jacob Agranov, de mener une enquête et de rédiger un rapport sur les causes, le déroulement et le sens de l’insurrection. Si l’orientation générale du rapport se situe bien entendu dans le cadre général des décisions prises par le parti communiste, le rapport contient un certain nombre de remarques, d’éléments, voire de conclusions intéressantes. Vu la longueur du rapport nous le publierons en trois parties.

Après la chute du soulèvement de Cronstadt une grande partie des membres du Comité révolutionnaire insurrectionnel et la majorité des participants actifs du soulèvement ont fui en Finlande. Les principaux dirigeants du mouvement ont ainsi échappé à l’enquête.

Les données de l’enquête et de l’interrogatoire personnel des quelques participants actifs de la révolte permettent de saisir comment l’insurrection armée de Cronstadt a débuté, comment elle s’est développée et d’en percevoir les causes.

Le soulèvement contre-révolutionnaire de la garnison et des ouvriers de Cronstatd (1er mars au 17 mars inclus) est le développement direct et logique des troubles et des grèves de plusieurs usines et fabriques de Pétersbourg qui ont éclaté dans la dernière semaine de février. La concentration dans les entreprises industrielles de Pétersbourg d’une quantité significative d’ouvriers mobilisés dans le cadre du service obligatoire du travail, puis la fermeture soudaine de la majorité des entreprises qui venaient tout juste d’être mises en marche due à la crise du combustible suscitèrent le mécontentement et l’irritation parmi les couches d’ouvriers les plus arriérés de Pétersbourg. Les mobilisés du service obligatoire du travail apportèrent avec eux de la campagne dans le milieu des ouvriers l’état d’esprit démoralisant des petits propriétaires rendus furieux par le système des réquisitions, l’interdiction du commerce libre et les actions des détachements de barrage.

La réduction de la ration alimentaire décrétée au début de février donna l’impulsion directe à l’explosion du mécontentement croissant d’une partie des travailleurs de Piter[1] et provoqua des grèves dans toute une série d’usines : l’usine de la Baltique, l’usine Troubotchny, la fabrique Laferme et d’autres. L’une des causes fondamentales de ce mouvement fut incontestablement la polémique ardente qui éclata dans le Parti communiste avant son congrès, l’affaiblissement du sentiment d’unité du parti chez une grande partie de ses membres. Les ouvriers en grève ne se contentaient pas d’exiger l’augmentation de la ration de pain et la suppression des détachements de barrage. Dans les cercles les plus arriérés on avança même le mot d’ordre de convocation de l’Assemblée constituante. Mais globalement le mouvement  se développa sous le mot d’ordre de la suppression de la dictature du parti communiste et de l’instauration du pouvoir des Soviets librement élus. Si le mouvement ne prit pas un caractère organisé et ne se généralisa pas à Pétersbourg, c’est dû pour une sérieuse part à la liquidation rapide et effectuée à temps des organisations des S-R[2], des menchéviks, des S-R de gauche et des anarchistes de Pétersbourg, ce qui priva le mouvement d’une direction organisée.

Des conditions et un état d’esprit analogues existaient aussi à Cronstadt à la veille de la révolte. La tension nerveuse qui régnait dans la masse ouvrière était renforcée par la dégradation permanente des conditions d’existence. L’interrogatoire de toute une série de participants à l’insurrection a montré que l’atmosphère de mécontentement   ne cessait de s’épaissir dans la masse des matelots et des soldats rouges, pour l’essentiel issus de la paysannerie surtout parce que les nouvelles reçues de leurs familles avec lesquelles cette masse n’avait pas rompu ses liens leur apportaient sans cesse des informations sur la crise de l’agriculture, sur les abus des autorités locales, sur le poids de la réquisition… etc., accroissaient encore leur exaspération.

Cette masse importante concentrée sur le petit territoire de Cronstadt et dans l’ensemble désoeuvrée, placée dans les conditions d’une existence collective de caserne fut très vite contaminée par l’atmosphère régnante d’hostilité sourde contre le régime de la dictature du prolétariat.:.

La décomposition de l’organisation communiste de Cronstadt, due à la domination en son sein de matelots déchaînés et d’un faible niveau politique allait déjà à pas de géant avant l’insurrection et s’accéléra incroyablement à la suite des discussions acharnées dans les rangs du parti sur les questions fondamentales du moment..

L’éclatement de l’organisation en différents groupes et nuances de pensées dans ces conditions devait déboucher inévitablement sur sa dislocation. Les adhérents de base du parti, dont la conscience politique ne s’élevait en rien au-dessus du niveau de conscience de la masse sans parti des matelots et des ouvriers apportèrent dans cette masse tout le désarroi idéologique qui rongeait l’organisation communiste et par là contribuèrent à séparer la masse prolétarienne et demi-prolétarienne du parti communiste, dans lequel elle commençait à voir le prétendu responsable de la ruine généralisée.

Mais l’explosion de troubles à Pétersbourg bouscula vigoureusement l’état d’esprit globalement passif de cette masse et la fit sortir de son état d’équilibre instable. La masse des matelots s’agita. Le désarroi inouï des dirigeants de l’organisation de Cronstadt et de corps des commissaires de la flotte de la Baltique et de la forteresse de Cronstadt a joué un rôle colossal dans la catastrophe qui s’est développée avec une rapidité inattendue. Si une majorité significative des membres du parti communiste russe de Cronstadt se sont vite détournés du parti et ont combattu, les armes à la main dans les rangs des insurgés, les responsables communistes, à cause de leur incompréhension de la signification du mouvement et du sens dans lequel il s’engageait, n’ont pris aucune mesure pour dissiper l’atmosphère enflammée ; ils ont même, quoique inconsciemment aidé à la naissance de l’insurrection en laissant se tenir ou même en convoquant des réunions des équipages pourtant alors surexcités et en aidant à l’envoi d’une délégation de Cronstadt dans les usines en grève.

Si les commissaires des navires insurgés, le Petropavlovsk et le Sébastopol, navires dont les équipages comprenaient un grand  nombre de membres du parti communiste avaient pris des mesures rapides et résolues, n’avaient pas admis la tenue de réunions, avaient pris en main le service des liaisons et avaient essayé d’opposer à une masse en émoi mais inorganisée la force unie des collectifs de communistes, on aurait pu alors circonscrire le mouvement et l’étouffer dès son commencement. Mais à peu près aucune tentative ne fut faite en ce sens.

L’organisation du parti affaiblie s’est disloquée et dissoute dans la masse bouillonnante et enragée.

L’insurrection s’est déroulée globalement comme suit : lorsque les nouvelles sur les grèves qui avaient éclaté à Petrograd sont parvenues à Cronstadt la masse des matelots est entrée en effervescence. Cela s’est traduit par une chute rapide de la discipline et les conversations ouvertes que menaient les matelots mêlaient des critiques brutales contre le régime communiste à des marques de sympathie pour les ouvriers en grève.

Le 25 février se réunit une assemblée générale de l’équipage du navire Sebastopol, dont la tenue avait été autorisée par le commissaire de la brigade des grands cuirassés, le camarade Zossimov,sur proposition du commissaire Tchistiakov, décida d’envoyer une délégation de 5 matelots pour éclaircir les causes de la grève dans les fabriques et les usines de Pétersbourg et les revendications avancées par les ouvriers. Le cuirassé Petropavlovsk élut lui une délégation de 7 matelots. Nous n’avons pas pu établir avec certitude le nom de famille des délégués, à une seule exception, celui de Savtchenko, un matelot sans parti, ignare, originaire de la des paysannerie du district de Koustanaïs. Mais dans ce cas, comme dans les réunions suivantes de matelots, les premiers candidats à se présenter ont été élus. Après leur arrivée à Pétersbourg les délégués se sont divisés en plusieurs groupes pour visiter les usines en grève où ils ont engagé des conversations avec des ouvriers isolés comme avec des groupes entiers d’ouvriers. Ils ont ainsi été informés de façon unilatérale sur la situation à Pétersbourg et ont manifestement été contaminés par l’état d’esprit des grévistes, même si les mots d‘ordre réactionnaires, qui avaient du succès dans certaines usines comme convocation de l’Assemblée constituante, liberté de parole, liberté des syndicats et des réunions pour tous les partis, ce qui allait beaucoup plus loin que les revendications avancées dans le milieu des matelots.

Le 27 février les matelots revinrent sur leurs navires et exposèrent à des assemblées générales des équipages les causes des troubles survenus dans les usines de la Baltique, Troubotchny, sur les cuirassés Gangout et Poltava mouillés sur la Neva ; ils ont dépeint la situation à Pétersbourg avec exagération et ils ont lu la résolution contre-révolutionnaire adoptée par les travailleurs de l’usine de la Baltique. A la suite de ces rapports une assemblée  générale de l’équipage du Petropavlovsk adopte le 28 février la fameuse résolution, en treize points élaborée par un groupe de 7 ou 8 matelots. Appartenaient à ce groupe Petritchenko, le premier secrétaire du Petropavlovsk, Ian Ianovitch Veiss-Guinter du Petropavlovsk, plus tard membre du comité de ce navire. Les noms des autres membres n’ont pas encore été établis. D’abord seul le principe de la résolution fut adopté et sa rédaction définitive fut confiée à cette même commission. Ce même 28 février le texte final de la résolution fut adopté par l’équipage du Petropavlovsk, puis par celui du Sebastopol ; il fut établi plus tard que la majorité des communistes des deux navires ont voté cette résolution. Seule une minorité insignifiante de communistes se sont alors abstenus.

Le 1er mars une assemblée générale des équipages de la 1e brigade des grands navires de ligne a adopté la résolution en présence des représentants de la 2e brigades des navires de ligne. C’est à cette assemblée que les 14e et 15e points ont été ajoutés. Le commissaire de la flotte Kouzmine a participé à cette réunion des brigades. Ce sont des communistes qui ont présidé presque toutes les assemblées. Petritchenko présida  la réunion des brigades. Le 1er mars la résolution fut soumis à l’assemblée générale de la garnison de Cronstadt qui s’est tenue sur la place de l’Ancre en présence du président du Comité exécutif central des Soviets Kalinine et du commissaire de la flotte Kouzmine. C’est le président du soviet de Cronstadt qui présida l’Assemblée au cours de laquelle intervinrent l’anarchiste Choustov, chauffeur du Petropavlovsk, qui, pendant la mutinerie, sera le commandant de la prison des interrogatoires, et Petritchenko. La résolution évoquée ci-dessus proposée par ce dernier fut adoptée à une écrasante majorité de la garnison. Le même jour sur le Petropavlovsk furent élus des comités de navire formés de matelots pour gérer la vie sur les navires. Cette décision liquidait le pouvoir des commissaires. Dans le comité du Sébastopol furent élus 9 matelots, parmi lesquels Korovkine, ancien membre du parti communiste, qui avait quitté le parti lors de la séance de réenregistrement de l’automne 1920 ; Perepelkine et Ossossov, par la suite membres du Comité révolutionnaire des mutins. Korovkine fut élu président du comité du navire Sebastopol. Le service de liaison et les gardes sur les navires passèrent dans les mains des comités de navire.

Le soir du 1er mars se tint sur le Petropavlovsk une réunion du comité de navire à laquelle ont pris part des représentants des équipages du Trouvor et d’Ogon, amarrés sur la Neva à Pétersbourg. Sur proposition des commissaires de ces deux navires, qui présidaient ces réunions, il fut décidé d’envoyer une délégation à la conférence sans parti des équipages des navires à Cronstadt. Parmi les délégués figurait le citoyen Gueorgui Frantsevitch Tan-Fabian, qui, lors de son arrestation, se déclarera sympathisant du parti des socialistes-révolutionnaires de gauche.

Après la réunion du soir citée plus haut sur le Petropavlovsk une partie des délégués de Piter décida de rester à Cronstadt pour revenir ensuite à Pétersbourg avec une délégation de Cronstadt à Pétersbourg où, sur la base d’un rapport de Tan-Fabian les équipages des navires Trouvor et Ogon, adoptèrent  une résolution  contre laquelle ne votèrent que quelques matelots.

Lors de cette réunion le soir du 1er mars sur le Petropavlovsk une motion proposant  de retenir Kalinine en otage fut soumise au vote mais la majorité des présents la rejetèrent, après quoi on laissa Kalinine quitter Cronstadt.


[1] Piter : nom populaire de Pétersbourg ou Petrograd

[2] S-R : abréviation usuelle pour Socialistes-révolutionnaires

L’ALLIANCE INTERNATIONALE DES TRAVAILLEURS (ou PREMIERE INTERNATIONALE) 1922

Errico Malatesta

Présentation d’Errico Malatesta (1853-1932)

«Errico Malatesta»: le rêve d’un autre monde

E. Malatesta : photos signalétiques prises en  mars 1921 lors de l’un de ses très nombreuses arrestations © Lux Éditeur Montréal (Québec)

Errico Malatesta naquit le 4 décembre 1853 dans une petite ville de Campanie, Santa Maria Capua Vetere, aujourd’hui dans la province de Caserta, au nord de Naples, localité qui se trouve sur l’emplacement de l’antique Capoue dont les « délices » eurent tant d’attraits pour les troupes d’Hannibal qu’elles les empêchèrent de mettre à profit la terrible défaite qu’ils avaient infligée à l’armée romaine lors de la fameuse bataille du lac Trasimène (217 av. J.-C.), pour abattre la puissance de leur ennemi juré.

Né dans une famille aisée de propriétaires terriens qui possédait aussi une importante entreprise locale de tannerie, il effectua ses études secondaires dans un collège tenu par des religieux de l’Ordre des Écoles Pies (dit aussi des Scolopi ou des Piaristes), puis partit faire des études de médecine qu’il n’acheva jamais dans la métropole régionale de Naples. Dès l’âge de 14 ans, il avait adhéré intellectuellement au républicanisme patriotique inspiré de la pensée et de l’action politiques de Giuseppe Mazzini (1805-1872), l’une des figures essentielles avec Giuseppe Garibaldi, surnommé le « héros des deux mondes » (1807-1882) du Risorgimento italien. Ce fut la Commune de Paris qui l’incita, avec d’autres jeunes gens de même formation politique que lui, à abandonner le républicanisme pour adopter des idées socialisantes et anarchisantes.

Dès août 1872, il fonde avec Andrea Costa, futur dirigeant du Parti Socialiste italien[1], Carlo Cafiero traducteur du Capital  de Marx en italien, Tito Zanardelli le républicain libertaire, Celso Ceretti combattant de l’armée des Vosges (comme Garibaldi pourtant âgé alors de 63 ans) lors de la guerre franco-prussienne de 1870 et  le sicilien Saverio Friscia[2], la section italienne de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) antiautoritaire qui s’opposait au Conseil général de Londres de l’Internationale dirigée par Marx et avait scissionné lors du Ve Congrès de La Haye de la Première Internationale. Les 15 et 16 septembre 1872, il participa au Congrès historique de Saint-Imier (Jura Suisse) dont il fête le cinquantième anniversaire dans l’article de 1922 que nous reproduisons ci-dessous et qui est considéré comme le moment fondateur de l’anarchisme politique.

Comme Malatesta l’explique dans son texte commémoratif les fondements idéologiques définis lors de ce Congrès procédaient d’un anti – autoritarisme sourcilleux, de l’idée que la société capitaliste, son état et ses institutions ne pouvaient être abattus que par la violence insurrectionnelle et que la société future devait reposer que sur un collectivisme autogestionnaire privilégiant le principe libertaire de la spontanéité des masses et de leur liberté totale d’organisation.

Ces idées connurent un certain succès parmi la classe ouvrière encore liée à l’artisanat local et la paysannerie des régions de l’Émilie-Romagne, des Pouilles et même dans une certaine mesure de la Sicile.

En 1874, le russe Mikhaïl Bakounine, adversaire résolu de Marx et du Conseil Général de Londres, se rendit en Italie et dirigea une tentative insurrectionnelle en Émilie (Bologne) à laquelle participèrent Malatesta,  Cafiero, Costa et sa maîtresse russe Anna Kouliscioff, elle aussi future figure dominante du futur Parti Socialiste Italien, qui échoua et aboutit à l’arrestation  de ses principaux participants dont E. Malatesta qui fut condamné à un an de prison.

Cet épisode rocambolesque ( pour échapper à ses poursuivants, Bakounine fut obligé de fuir déguise en ecclésiastique !), révélateur des ressources mais aussi des faiblesses du mouvement ouvrier révolutionnaire italien, alors à ses premiers balbutiements, a donné  lieu à la publication en 1927 (du vivant donc de Malatesta et en plein régime fasciste) d’un intéressant roman  historique de l’écrivain italien Riccardo Bacchelli (1891-1985) sur lequel nous comptons revenir dans un prochain numéro des CMO[3].

Après sa libération, Malatesta participa du 27 au 29 octobre 1876 au VIIIe Congrès de Berne de l’AIT antiautoritaire qui adopta les principes d’un communisme anarchiste et de la propagande par l’action exemplaire destinée à stimuler la mise en mouvement des masses.

L’année suivante, en avril 1877, il organisa avec Cafiero et d’autres révolutionnaires républicains et anarchistes parmi lesquels se trouvait un activiste russe Sergueï Stepniak-Kravtchinski (1851-1895) futur terroriste du groupe populiste russe « Terre et Liberté », une véritable guérilla dans le massif montagneux du Matese qui se trouve à la frontière de la Campanie et de la région du Molise, dans le but de provoquer un soulèvement de cette région particulièrement déshéritée. Malgré son échec, cette action connut un rayonnement certain, mais ses promoteurs furent presque tous arrêtés et emprisonnés dans la ville de Bénévent.

Après avoir été relaxé en septembre 1878, Malatesta abandonna l’Italie et  passa d’Égypte, en Syrie, puis au Liban, en France et finalement en Suisse, traditionnelle patrie d’adoption des anarchistes  et révolutionnaires italiens (un certain Benito Mussolini y vécut quelque temps presque en clochard dans sa prime jeunesse).

Après un bref passage en Roumanie, il  se déplaça fréquemment entre la Belgique, la France et la Suisse jusqu’au début de l’année 1880. Il fut arrêté en France en juin 1880 et condamné à sept mois de prison, à l’issue desquels il se rendit à Londres où il participa en juillet 1881 avec l’anarchiste napolitain Francesco Saverio Merlino (1856-1930) futur défenseur de Gaetano Bresci l’auteur de l’attentat qui coûta la vie au roi d’Italie Humbert 1er le 29 juillet 1900, le théoricien russe de l’anarchisme  Pierre Kropotkine et entre autres, la communarde Louise Michel (1830-1905)  au Congrès international anarchiste.

En juin 1882, il se rend à nouveau en Égypte pour se joindre au soulèvement antibritannique du nationaliste Ahmed Urabi Pacha. Arrêté par les autorités anglaises, il ne sera libéré qu’en 1883.

Revenu en Italie, il s’opposa à son ex-compagnon A. Costa qui s’était rallié à un socialisme d’inspiration marxiste et gradualiste. À nouveau condamné pour ses publications jugées subversive, il émigre cette fois en Argentine où vit une très importante communauté italienne. Il participé à la création de plusieurs syndicats et se fait même chercheur d’or dans l’extrême sud du pays pour tenter de financer ses activités politiques.

En 1889, il revient en Europe et s’établit à Nice où il fonde une revue  de propagande nommée « L’Associazione ».

Il participe en 1891 au Congrès anarchiste de Capolago, dans le Tessin et est arrêté à Lugano où après deux mois d’incarcération, il se rend une nouvelle fois à Londres, puis en Espagne où il participe à des soulèvements sporadiques. De retour à Londres, il  s’oppose à la dérive terroriste que connaît le mouvement anarchiste.

Après avoir participé à une énième tentative insurrectionnelle en Belgique en 1893, il est de retour en Italie où se déroule en Sicile l’important mouvement insurrectionnel paysans dit des « faisceaux siciliens »[4], ainsi que des agitations d’inspiration anarchistes parmi les extracteurs de marbre des célèbres carrières de Carrare dans le nord de la Toscane[5].

En 1896, il participe au Congrès de Londres de l’Internationale Socialiste où se discute la question de la légitimité de la revendication d’indépendance nationale de la Pologne.

Il s’établit à nouveau en Italie en mars 1897, cette fois dans la cité portuaire d’Ancône dans les Marches où il se livre à une intense activité propagandiste.

Arrêté de nouveau, il est cette dois condamné à deux mois d’emprisonnement malheureusement assortis d’une assignation à résidences dans les lointaines îles d’Ustica, puis de Lampedusa, respectivement au Nord et au Sud de la Sicile.

Il réussit à s’évader de l’île de Lampedusa et à rejoindre l’Angleterre à travers la Tunisie, puis l’île de Malte. Il émigre ensuite vers les États-Unis où il tient de nombreuses conférences de propagande, mais regagne assez vite l’Angleterre où il se trouve au moment de l’assassinat du roi d’Italie que nous avons évoqué précédemment. Selon certains historiens, il n’est pas exclu que Gaetano Bresci, l’assassin qui était précisément venu des États-Unis pour commettre l’attentat de Monza, ait eu des contacts avec Malatesta avant de mettre son projet à exécution.

Après quelques années d’inactivité forcée par les conditions draconiennes de neutralité politique qui lui sont imposées par les autorités britanniques, il participe en août 1907 au Congrès international anarchiste d’Amsterdam où se discute la question du syndicalisme révolutionnaire dont la CGT française qui vient de tenir son Congrès d’Amiens et d’y adopter la fameuse Charte dont on parle souvent encore aujourd’hui est en quelque sorte le fer de lance.

Au cours du Congrès une controverse très importante l’oppose au jeune Pierre Monatte (1881-1960) sur la valeur révolutionnaire du syndicalisme à propos de laquelle Malatesta exprime son scepticisme.

De retour en Italie en 1913, il s’installe de nouveau à Ancône où il fonde un nouvel hebdomadaire intitulé « Volontà ». En juin de l’année suivante prend naissance justement à Ancône un très important mouvement de protestation contre la guerre et le militarisme que l’on a baptisé du nom significatif de « Settimana rossa » (Semaine rouge). Malatesta se lance à corps perdu dans cette bataille qui s’étend bientôt à la Romagne et à la Toscane en invoquant la grève générale nationale. Dans le feu de ces événements, deux jeunes dirigeants appelés à jouer un rôle éminent dans les décennies suivantes sont au centre du mouvement : Pietro Nenni (1891-1980), futur dirigeant historique du Parti Socialiste Italien jusque dans les années 1970 et … Benito Mussolini (1883-1945), alors Directeur du quotidien du PSI « L’Avanti » et qui est appelé à jouer le rôle que l’on sait, après avoir effectué un spectaculaire retournement de veste belliciste en 1915.

Après le nouvel échec de la « Semaine rouge », Malatesta fut contraint de retourner en Angleterre où il passa toutes les années de la première guerre mondiale.

Revenu en Italie en décembre 1919, il jugea que le bouillonnement politique qui y régnait avec une spectaculaire montée en puissance du PSI alors dirigée par la majorité maximaliste favorable, en paroles du moins, à la Révolution russe, l’apparition de courants encore plus radicaux se proposant de s’inspirer de la politique victorieuse des bolcheviks pour l’appliquer en Italie et l’apparition, à vrai dire encore timide, d’un mouvement politique nouveau se prétendant anti-bourgeois mais aussi antimarxiste et pratiquant l’action violente contre le mouvement ouvrier et paysan, créait une situation favorable pour cette Révolution libertaire qu’il avait tenté de déclencher durant toutes les années précédentes dans tous les pays et les régions où la répression l’avait contraint de se réfugier. Au début de 1920, il fonda le quotidien anarchiste « Umanità Nova » (Nouvelle Humanité) qui, signe des temps, tira bientôt à 50.000 exemplaires et qui se propose de fédérer les énergies de toutes les forces décidées à en finir avec le régime : républicains, anarchistes, socialistes et syndicalistes C’est dans cette publication qu’il publie l’article commémoratif que nous présentons ici.

Il est arrêté en mars 1921 et entame une grève de la faim. Il est libéré en 1922, mais retrouve un climat  bien changé car l’échec du Mouvement de l’Occupation des Usines (à l’automne 1920), la scission de l’aile gauche du Parti Socialiste à Livourne  en janvier 1921, puis la nouvelle scission des éléments réformistes du PSI l’année suivante et la recrudescence des violences fasciste et la montée en puissance de ce qui est devenu le Parti National Fasciste désormais aux portes du pouvoir semblent ouvrir de très dramatiques perspectives pour le mouvement ouvrier et dévoiler un horizon où la perspective de la Révolution prolétarienne, si présente de 1919 à 1920, semble à présent s’éloigner[6].

Sans désemparer et en butte comme les socialistes, les communistes, les réformistes et même l’aile libérale de la bourgeoisie aux agressions et aux violences incessantes des bandes fascistes, il crée un  nouveau journal « Pensiero e volontà » (Pensée et volonté) dans lequel au milieu de milles difficultés et de mille dangers il s’efforce de faire vivre les théories qu’il a toujours défendues.

Contrairement à de nombreux militants et dirigeants qui, devant l’installation par la dictature d’une chape de plomb de plus en plus pesante, il décide de ne pas émigrer ni de passer dans la clandestinité.  Mais à partir de 1926, il est dans l’incapacité de continuer à faire connaître publiquement ses idéaux et passe ses dernières années comme un reclus constamment sous la surveillance de la police et des milices du Régime.

Dans la traduction française d’un ouvrage de l’historien de l’anarchisme italien Pier Carlo Masini (1923-1998), parue sous le titre Anarchistes et communistes dans le mouvement des conseils à Turin (Paris, Nautilus, 1983), est reproduit un intéressant jugement de Malatesta sur le mouvement d’Occupation des usines du triangle industriel Turin-Milan-Gênes à l’été 1920 qui est considéré par beaucoup (mais pas par tous) comme un des épisodes révolutionnaires les plus marquants de l’histoire moderne du mouvement ouvrier révolutionnaire, exprimé dans un article publié par le quotidien qu’il dirigeait « Umanità Nova » du 28 juin 1922. En voici quelques extraits en guise d’illustration de la pensée du théoricien anarchiste :

Les ouvriers métallurgistes commencèrent le mouvement pour des questions de salaires. Il s’agissait d’une grève d’u genre nouveau. Au lieu d’abandonner les usines, ils restaient dedans sans travailler, en les gardant nuit et jour pour que les patrons ne puissent lock-outer.

Mais on était en 1920. Toute l’Italie prolétarienne tremblait de fièvre révolutionnaire, et le mouvement changea rapidement de caractère. Les ouvriers pensèrent que c’était le moment de s’emparer définitivement des moyens de production. Ils s’armèrent pour la défense, transformant de nombreuses usines en véritables forteresses, et ils commencèrent à organiser la production pour eux-mêmes. Les patrons avaient été chassés ou déclarés en état d’arrestation. … C’était le droit de propriété aboli en fait, la loi violée dans tout ce qu’elle a de défense de l’exploitation capitaliste. C’était un nouveau régime, une nouvelle forme de vie sociale qui étaient inaugurés. Le gouvernement laissait faire, parce qu’il se sentait incapable de s’y opposer, comme il l’avouera plus tard en s’excusant de l’absence de répression.

Le mouvement s’étendait et tendait à embrasser d’autres catégories. Des paysans occupaient les terres. C’était la révolution qui commençait et se développait à sa manière, je dirai presque idéale.

Les réformistes, naturellement, voyaient les choses d’un mauvais œil et cherchaient à les faire avorter. Même « Avanti ! » ne sachant à quel saint se vouer, tenta de nous faire passer pour des pacifistes, parce que dans « Umanità Nova » nous avions dit que si le mouvement s’étendait à toutes les catégories, si les ouvriers et les paysans avaient suivi l’exemple des métallurgistes en chassant les patrons et en s’emparant des moyens de production, la révolution se serait faite sans verser une goutte de sang. Peine perdue.

La masse était avec nous. On nous demandait de nous rendre dans les usines pour parler, encourager, conseiller, et nous aurions dû nous diviser en mille pour satisfaire toutes les demandes. Là où nous allions c’étaient nos discours que les ouvriers applaudissaient, et les réformistes devaient se retirer ou se camoufler.

La mase était avec nous, parce que nous interprétions mieux ses instincts, ses besoins et ses intérêts.

Et cependant, le travail trompeur des gens de la Confédération Générale du Travail et ses accords avec Giolitti suffirent à faire croire à une espèce de victoire avec l’escroquerie du contrôle ouvrier et à convaincre les ouvriers à laisser les usines, juste au moment où les possibilités de réussite étaient les plus grandes[7].


[1] *Cette brève présentation est en grande partie inspirée par l’article biographique de Giampietro Berti, Professeur d’histoire contemporaine de l’Université de Padoue, paru dans le Dizionario Biografico degli Italiani, Roma, Istituto per l’Enciclopedia Italiana, vol. 68 (2007), ad voc.

Andrea Costa (1851-1910) est évoqué dans notre article sur le Congrès de Livourne qui est publié dans ce même numéro 86 en ligne des CMO et nous reviendrons de façon plus exhaustive sur ce personnage important de l’histoire du mouvement ouvrier en Italie, puisqu’il fut le premier député socialiste élu au Parlement, dans ce prochain article sur le contexte historique évoqué dans le roman de R. Bacchelli que nous annonçons ci-dessous (cf. notes 2 et 3).

[2] Sur tous ces personnages cités qui présentent à peu près le même profil politique puisqu’ils passèrent du patriotisme mazzinien ou garibaldien à un socialisme anarchisant avec, pour certains d’entre eux, nous reviendrons également prochainement dans ce futur article cité à la note précédente.

Carlo Cafiero (1846-1892), très lié à Bakounine, à Kropotkine et à la Russie ( En 1874 il épousa même à Saint-Pétersbourg, une jeune révolutionnaire ruse, Olympia Kutuzova qu’il avait connue en Suisse).

Tito Zanardelli (1848- ?), très curieux personnage qui abandonna la politique et devint un linguiste et philologue renommé et qu’il ne faut pas confondre avec son homonyme Giuseppe Zanardelli (1826-1903) qui fut Président du Conseil du Royaume d’Italie du 15 février 1901 au 3 novembre 1903.

Celso Ceretti (1844-1909) qui, après la défaite de Sedan, combattit aussi aux côtés des patriotes bosniaques et serbes contre la domination turque et dont la mort fut célébrée dans « L’Humanité » du 17 janvier 1909 par une autre haute figure du mouvement révolutionnaire italien, l’ex-communard Amilcare Cipriani (1843-1918).

Saverio Friscia (1813-1886) avait participé aussi activement au succès de l’expédition de Garibaldi en Sicile en mai 1860.

[3] Le roman qui fut d’ailleurs éreinté par le fils adoptif de Bakounine, Carlo (1868-1943) qui était ingénieur en Argentine, a été traduit en français plus récemment sous le titre La Folie Bakounine qui désigne la propriété que C. Cafiero avait achetée pour celui qu’il considérait comme son maître, non loin de Lugano dans le Tessin (cf. R. Bacchelli, La Folie Bakounine, Préface de Paul Renucci, Traduction de Giovanni Ioppolo, Paris, Julliard, 1973).

[4] On désigne sous ce nom de « Fasci Siciliani dei Lavoratori » (Faisceaux Sicilien des Travailleurs), on notera au passage que le fascisme mussolinien n’ a encore une fois rien inventé, un très vaste et sérieux mouvement à connotation libertaire et sociale qui impliqua le petit prolétariat des villes, les mineurs de soufre et les ouvriers agricoles des « latifundia » de 1889-1893 et donna lieu à une très féroce répression de la part des forces policières et militaires de l’état bourgeois italien avec la collaboration de la fameuse « mafia ». Nous nous proposons là aussi d’y revenir de façon plus développée prochainement dans les CMO.

[5] Cette région a été marquée jusqu’à une période récente par une forte présence anarchiste. On cite le fait par exemple qu’à la fin des années 1980 à Carrara, le chef-lieu de la province, un monument avait été érigé à la mémoire de Gaetano Bresci, l’anarchiste qui assassina le roi d’Italie le 29 juillet 1900 (une initiative à la fois parallèle et antithétique de celle des « déboulonneurs » de statues d’aujourd’hui).

[6] Pour un tableau un peu plus complet et précis du climat de ce « biennio rosso » ( les deux années rouges), nous renvoyons dans ce numéro même 86 des CMO à notre article sur le Congrès de fondation du Parti Communiste d’Italie (Livourne 15-22 janvier 1921).

[7] Pier Carlo Masini, Anarchistes et communistes …, Traduction d’Isabella De Caria de Anarchici e comunisti nel movimento dei consigli a Torino (primo dopoguerra rosso 1919-1920), Torino, 1951, op. cit., p. 63-64.

LA PREMIERE INTERNATIONALE[1]

«A la mi-février tombe le cinquantenaire du Congrès de Saint-Imier en Suisse, fameux dans l’histoire de la Première Internationale et du socialisme en général, parce que c’est avec lui que commence, en quelque sorte, l’histoire officielle du mouvement anarchiste.

« Les camarades suisses célébreront cet anniversaire par une fête intime, à laquelle participeront probablement quelques-uns parmi les rares survivants ; et ce sera une fête émouvante pour ceux qui vécurent ces jours de pénibles luttes intellectuelles et de vierge enthousiasme, pour ceux qui conservent encore, après cinquante ans de vicissitudes diverses, de tribulations, toute entière – et plus forte que jamais – la foi de leur première jeunesse. Que de grandes espérances restent liées à ce souvenir !

« L’Association Internationale des Travailleurs, ébauchée en 1862 et née à Londres en 1864, avait tout à coup changé les termes de la lutte pour le progrès et pour l’émancipation humaine.

« Jusqu’alors, les masses travailleuses, quand elles s’intéressaient aux questions économiques et sociales, le faisaient à la suite, et pour le compte, des partis bourgeois ; elles attendaient tout de l’avènement d’hommes et de gouvernements meilleurs. Dans le prolétariat, il manquait la conscience de classe, de l’antagonisme d’intérêts, entre celui qui travaille, et celui qui vit du travail des autres, la conscience de l’injustice fondamentale d’où dérivent les maux sociaux. C’est pourquoi la grande majorité, la presque totalité des ouvriers, même avancée, n’aspirait qu’à des changements superficiels de formes gouvernementales, à de menues réformes qui laissaient intactes aux mains de quelques-uns la possession monopolisée des moyens de production, et par la même la domination réelle sur toute la vie sociale.

« Avec l’Internationale, fondée par l’initiative de quelques hommes qui, dès cette époque, comprenait la vraie nature de la question sociale, et la nécessité de soustraire les travailleurs à la direction des partis bourgeois, commença une ère nouvelle. Les travailleurs, qui avaient toujours été une force brute au service de dirigeants plus ou moins bien intentionnés, s’érigeaient en facteur principal de l’histoire humaine ; et en luttant pour leur émancipation propre, déclaraient lutter pour le bien de tous, pour le progrès humain, pour la fondation d’une civilisation supérieure.

« Nous écrivîmes jadis, et nous ne saurions que le répéter :

« L’Internationale détacha les travailleurs de la suite des partis bourgeois, et leur donna une conscience de classe, un programme propre, une politique propre ; elle mit en discussion et en mouvement tous les problèmes sociaux d’importance vitale ; elle élabora ce socialisme moderne, que par la suite quelques écrivains ont prétendu avoir tiré de leur propre cerveau ; elle fit trembler les puissants, suscita l’ardent espoir des opprimés, inspira des héroïsmes et des sacrifices sans nombre… et au moment où elle paraissait plus prête que jamais à ensevelir la société capitaliste, elle se disloqua et mourut.

« Pour quelle raison ? Pour quelle cause ?

« On a voulu attribuer la dissolution de l’Internationale, soit aux persécutions, soit aux luttes personnelles qui éclataient en son sein, soit à son mode d’organisation, soit à toutes ces causes en même temps.

« Je crois qu’il en fut autrement.

« Les persécutions eussent été par elle-même, impuissantes à anéantir l’Association : souvent elles ne firent qu’accroître sa popularité et son extension.

« Les luttes personnelles ne furent en réalité que des symptômes secondaires, et tant que le mouvement eut assez de vitalité, elles contribuèrent plutôt à intensifier l’action des divers partis et des individus les plus actifs.

« Le mode d’organisation, devenu centraliste et autoritaire sous l’influence du Conseil Général de Londres, et spécialement de Karl Marx qui en était l’âme, conduisit effectivement à la scission de l’Internationale en deux branches et au rapide déclin de la branche autoritaire ; mais la branche fédéraliste et anarchiste, qui comprenait les fédérations d’Espagne, d’Italie, de Suisse Romande, de Belgique, du midi de la France, ainsi que des sections d’autres pays, ne lui survécut que durant quelques années. On dira peut-être que dans la branche anarchiste aussi subsistait le mythe autoritaire et que là aussi quelques individus faisaient et défaisaient à leur gré au nom de la masse, qui, passivement, les suivaient ; et c’est vrai ; mais il faut noter qu’en ce cas, l’autoritarisme n’était pas voulu ; qu’il n’était pas inscrit dans les formes de l’organisation et dans les principes dont elles s’inspiraient ; ils n’étaient sans doute qu’une conséquence naturelle, nécessaire, du fait auquel se rapporta la dissolution de l’Internationale et que je vais exposer.

« Dans l’Association Internationale des Travailleurs, fondée en tant que fédération des « sociétés de résistance » pour donner une plus large base à la lutte économique contre le capitalisme, il est exact que se manifestèrent bien vite, deux tendances, l’une autoritaire, l’autre libertaire, qui divisèrent les internationales en fractions ennemies, lesquelles   eurent pour chefs ou du moins comme représentants extrêmes Marx et Bakounine.

« Il est exact que les uns voulaient faire de l’Association un corps discipliné sous les ordres d’un Comité central, tandis que les autres voulaient qu’elle fût une libre fédération de groupes autonomes ; que les uns voulaient se soumettre la masse pour faire, selon la superstition autoritaire, son bien par la force, tandis que les autres voulaient la soulever, et l’amener à se libérer d’elle-même. Mais un trait commun caractérisait les inspirateurs des deux fractions, en ce qu’ils prêtaient à la masse des adhérents leurs propres idées, pensant l’avoir convertie alors qu’ils n’en n’avaient obtenu qu’un acte de confiance et de docilité superficielle.

« C’est ainsi que nous vîmes l’Internationale devenir rapidement, de mutualiste, collectiviste, puis socialiste-révolutionnaire ou anarchiste, avec une rapidité d’évolution qui s’inscrivaient dans les délibérations des congrès et dans le contenu de la presse périodique, mais qui ne pouvait correspondre à une évolution réelle et contemporaine de l’immense majorité des associés.

« Rappelons qu’il n’y avait pas d’organes distincts, d’une part pour la lutte économique, d’autre part pour l’élaboration des idées, de sorte que chaque internationaliste devait déployer au sein de l’Internationale même toute son activité de pensée et d’action ; il en résultait nécessairement, chez les esprits les plus hardis, ou bien un retard volontaire pour se maintenir au niveau de la masse arriérée et pesante, ou bien, comme il advenait généralement, une tendance à progresser et évoluer seule, dans l’illusion que la masse les comprenait et les suivait.

« Ainsi les éléments les plus avancés, étudièrent, discutèrent, énoncèrent les besoins du peuple, formulèrent en programmes concrets les vagues aspirations de la masse, affirmèrent le socialisme, affirmèrent l’anarchisme, prophétisèrent l’avenir et le préparèrent – mais ce faisant ils tuèrent l’Association.

« En moins de dix ans, la lame avait usé le fourreau.

« Je ne dis pas que cela fut un mal. Si l’Internationale était restée une simple organisation de résistance et n’avait pas été agitée par les tempêtes de la pensée et par les passions partisanes, elle aurait duré, mais comme durent les Trade Unions anglais, inutiles, et peut-être nuisible à l’histoire de l’émancipation humaine. Il vaut mieux qu’elle soit morte en jetant au vent des grains féconds : par elle naquirent en effet le mouvement socialiste et le mouvement anarchiste.

« Mais il faut bien comprendre qu’aujourd’hui on ne peut, ni ne doit, refaire l’Internationale d’autrefois. Aujourd’hui, l’illusion et l’équivoque dont vécut et mourut l’ancienne Internationale n’est plus possible. L’antagonisme entre libertaires et autoritaires, et la distance qui existe entre les hommes d’idées et la masse semi-consciente mue seulement par les intérêts, s’oppose plus que jamais à la naissance, à la croissance et à la durée d’une Internationale qui serait, comme la première, en même temps une association de résistance économique, un laboratoire d’idées, et une association révolutionnaire.

« Une nouvelle Internationale (je parle d’une association de travailleurs réunis en tant que travailleurs et non un mouvement fondé par une communauté d’idées et de buts révolutionnaires), une nouvelle Internationale de Travailleurs, pour être viable et accomplir sa mission, doit s’ouvrir à tous les travailleurs et grouper autant de travailleurs qu’il est possible, sans distinction d’opinions sociales, politiques et religieuses, pour la lutte contre l’exploitation directe : partant elle ne doit être ni individualiste, ni collectiviste, ni communiste, elle ne doit être ni religieuse ni anti-religieuse. L’unique idée commune, l’unique condition d’admission, c’est las volonté de lutte contre les exploiteurs du travail salarié, et contre l’exploitation elle-même.

« Si par la suite, illuminée par la propagande, conduite, par l’expérience acquise dans la lutte, aux racines des malheurs sociaux et aux remèdes qui leur sont applicables, éperonnée par l’exemple des groupes révolutionnaires, forcée par la réaction à recourir à des méthodes radicales, la masse des associés éclate en affirmations socialistes, anarchistes, anticléricales, alors tant mieux, parce que le progrès sera réel et non illusoire.

« Au fond, c’est dans cette évolution que résident le but et l’espoir que nous poursuivons quand nous nous intéressons au mouvement ouvrier.

                                                                       Un vieil internationaliste


[1] Les archives de l’anarchie. Supplément n° 5 de l’Entente Anarchiste.

CE QU’ETAIT LA PLATE-FORME CONSTITUTIVE DE LA GAUCHE REVOLUTIONNAIRE (oct 1935).

M. Pivert

Marceau Pivert / Marxists.org

La montée de la lutte des classes en France, comme dans de nombreux pays d’Europe provoque au début des années la formation dans la SFIO dune aile gauche qui se traduit d’abord par la création d’une tendance  nommée la Bataille socialiste, dirigée par Marceau Pivert et Jean Zyromski ,qui se prononce pour l’unité du PC et de la SFIO (que rejettent les dirigeants du PC et dont ne veulent pas les dirigeants de la SFIO soucieux de défendre l’état bourgeois). La manifestation de masse du 12 février 1934 où  la mobilisation ouvrière impose l’unité en réponse à la manifestation des ligues fascistes du 6 février 1934 accélère cette cristallisation. La direction de la SFIO  y répond… en organisant la chasse  aux trotskystes entrés ouvertement dans la SFIO. Pivert signe en août 1935 un appel à une Conférence nationale contre la guerre et l’union sacrée qui affirme :  « Ce n’est pas d’une guerre impérialiste mais de luttes sociales que nous attendons la chute du régime hitlérien ». En même temps Pivert se déclare partisan de constituer des groupes d’autodéfense musclée (Les TPPS) pour répondre aux bandes fascistes, bref partisan de ne pas confier la protection  des militants et manifestants aux forces de l’ordre bourgeois. La Bataille socialiste, qui a par ailleurs approuvé l’exclusion, condamnée par Pivert de 13 militants trotskystes ou trotskysants des Jeunesses socialistes  rejette ces conceptions. Les désaccords aboutissent à l’explosion de la Bataille socialiste et à la fondation en septembre 1935 de la tendance Gauche révolutionnaire sur la base d’une plateforme reproduite ci-après. En juin 1938 la Gauche révolutionnaire sera exclue de la SFIO – dont le secrétaire général, Paul Faure, deviendra ministre d’Etat de Pétain deux ans plus tard – et fonde le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP) que la guerre  liquidera.      

1° DE LA DEFENSIVE ANTI-FASCISTE A L’OFFENSIVE CONTRE LE CAPITALISME

Les forces productives développées par le capitalisme se heurtent de plus en plus aux obstacles dressés par leur propre exploitation.

Pour parer à ces difficultés croissantes, le capitalisme est forcé de s’imposer des formes planifiées.

Mais comme à l’époque du capitalisme de libre concurrence, puis du capitalisme monopoleur, le capitalisme étatique reste soumis à la loi du profit et son évolution l’entraîne vers la généralisation de la misère.

En même temps se transforme la superstructure politique et la démocratie bourgeoise devient un système périmé de domination capitaliste : ELLE TEND A SE TRANSFORMER EN ETAT AUTORITAIRE.

L’alternative qui se pose est donc : dictature autoritaire du grand capital conter l’ensemble des masses laborieuses ou dictature du prolétariat, représenté par un gouvernement ouvrier et paysan, issu de la révolution, substituant à l’appareil étatique de la bourgeoisie les organismes démocratiques des masses laborieuses et construisant le socialisme.

Si les partis ouvriers se bornent à défendre la démocratie bourgeoise périmée, ils ne montreront pas d’issue réelle aux masses souffrantes, ils permettront aux démagogues fascistes d’identifier les partis ouvriers avec la démocratie capitaliste et de conquérir ainsi de larges couches désespérées pour les buts fascistes. C’est pourquoi le P.S. doit transformer la défensive anti-fasciste en offensive contre le capitalisme et rassembler les masses laborieuses sous son drapeau en prenant comme point de départ aussi bien leurs besoins économiques que la défense des libertés démocratiques, conquises de haute lutte par nos aînés.

2° POUR UN FRONT POPULAIRE DE COMBAT

Le Front Populaire actuel est un rassemblement des masses contre la menace fasciste. Les aspirations de ces masses ne peuvent être réalisées désormais que par des combats avec le grand capital et ne devraient avoir comme issue que la chute de la domination bourgeoise. Mais la politique actuelle de ses dirigeants freine les aspirations révolutionnaires.

Un gouvernement du Front Populaire rencontrera dès qu’il essaiera de satisfaire même aux plus modestes aspirations des masses la plus farouche résistance extraparlementaire des forces capitalistes. Il lui faudra alors, ou bien trahir ces masses et capituler honteusement, ou bien se jeter – sous la pression des masses – dans un combat en direction du socialisme. Seul un gouvernement qui s’appuiera sur la volonté des masses organisées, résolues à la lutte et au moins partiellement équipées pour le combat pourra se transformer en gouvernement ouvrier et paysan et mener à son terme sa tâche révolutionnaire.

La tactique du Parti Socialiste doit découler de ces considérations.

Il doit préparer les masses à l’action directe, à la lutte sous toutes ses formes (depuis les meetings et démonstrations de rue jusqu’à la grève générale en accord avec les syndicats). L’amoindrissement continu de l’importance du parlementarisme impose au parti le passage à l’action extraparlementaire et la dénonciation des illusions électoralistes. Toute l’activité du Parti doit lui être dictée non par la légalité de son ennemi de classe, mais par la volonté des masses travailleuses et les nécessités de la lutte révolutionnaire.

3° POUR UNE MILICE POPULAIRE ET DES COMITES DE SALUT

Des mots d’ordre concrets, adaptés à la situation et perceptibles par les masses en mouvement augmentent leur capacité offensive.

Ainsi, en présence des provocations fascistes qui se multiplient, nous lançons le mot d’ordre de la MILICE OUVRIERE ET PAYSANNE ; ce mot d’ordre implique la création immédiate des organismes de défense active destinés à l’encadrement des masses. Le développement de la milice sera déterminé par le processus révolutionnaire et contribuera à la désagrégation du moral de l’ennemi fasciste.

D’autre part, dans chaque localité, dans chaque quartier, un COMITE de salut public (COMMUNE) doit se constituer à la faveur des luttes : les paysans seront appelés à contrôler eux-mêmes les prix de vente de leurs produits et les COMITES PAYSANS se prépareront à prendre en mains la gestion des minoteries et des grands domaines. Des COMITES POPULAIRES contrôleront les prix dans les villes ; d’autres, en accord avec les syndicats, contrôleront la fabrication et le transport des armements. Partout les travailleurs constitueront, à côté du pouvoir officiel de la bourgeoisie, les éléments du POUVOIR POPULAIRE. Les délégués de tous les Comités populaires locaux se réuniront pour constituer les ETATS GENERAUX DES MASSES TRAVAILLEUSES.

En même temps, une propagande active et une pénétration méthodique s’exerceront parmi les forces coercitives de la bourgeoisie.

Une révolution ne s’improvise pas. Le parti doit donc la préparer et envisager l’action révolutionnaire sous toutes ses formes et dans tous ses moyens.

4° CONTRE LA GUERRE ET L’UNION SACREE

Le prolétariat doit se dresser de toutes ses forces contre la guerre menaçante.

Les techniques modernes de guerre font de la prétendue « défense nationale » en régime capitaliste une expression vide de sens et une duperie sanglante.

En aucun cas le prolétariat ne saurait s’associer à une guerre menée par ses exploiteurs.

Ni au nom de la « démocratie » contre les fascistes extérieurs. On ne porte pas la liberté à un peuple à la pointe des baïonnettes. Et on ne lutte pas contre le fascisme d’autrui après avoir accepté dans son propre pays un régime équivalent (état de siège, censure, suppression de toutes les libertés, destruction physique et morale du peuple, etc.).

Ni au nom de la défense de l’U.R.S.S. car la seule défense efficace de la première Révolution prolétarienne victorieuse, c’est son extension vers la révolution mondiale.

Ni, à plus fortes raisons, au nom de considérations diplomatiques quelconques.

Il ne peut faire confiance, pour l’empêcher, à un organisme international quelconque des Etats impérialistes (comme la S.D.N.). De même il ne peut raisonnable attendre que le capitalisme consente à se désarmer lui-même.

Le prolétariat trahirait sa mission s’il marchait sous un prétexte quelconque à la remorque d’un impérialisme contre un autre.

Toute lutte contre la guerre doit être menée de manière autonome, et avec tous les moyens d’action directe de classes. Le danger de guerre ne peut disparaître que par le renversement du capitalisme.
Notre mot d’ordre essentiel de lutte contre la guerre est :

« SI TU VEUX LA PAIX, PREPARE LA REVOLUTION ».

Nous ne l’abandonnerons sous aucun prétexte.

Si malgré nos efforts la guerre éclate, les socialistes utiliseront les difficultés crées par les hostilités pour renverser leur propre bourgeoisie par les moyens révolutionnaires. Ils tendront à transformer la guerre capitaliste en guerre civile.

Ils doivent être convaincus que la défaite de la bourgeoisie de leur pays sera le levier de leur victoire et la seule aide véritable à la révolution russe.

5° POUR LA LIBERATION DES PEUPLES COLONIAUX

(développé en une p.f. spéciale, voir n° 4 de la « G.R. »).

Les socialistes ont le devoir de soutenir les mouvements des peuples coloniaux en faveur de leur libération. Toutefois, dans ces luttes ils doivent conserver leur propre organisation et leur politique socialiste en face des éléments indigènes féodaux, capitalistes et petits-bourgeois.

6° POUR L’UNITE ORGANIQUE ET REVOLUTIONNAIRE

La politique actuelle de chacune des deux Internationales ne traduit pas la volonté révolutionnaire des masses.

L’unité ne saurait être seule la garantie de la victoire, car le parti unifié groupera les courants les plus contradictoires.

Mais c’est de l’intérieur du mouvement prolétarien unifié que nous voulons chercher les possibilités de redressement révolutionnaire. Car la fusion des deux partis attirera nécessairement des milliers de prolétaires inorganisés aujourd’hui, contribuera à élever la volonté combative de la classe ouvrière et donnera de nouvelles possibilités à l’action révolutionnaire.

D’où, NECESSITE URGENTE DE LA RECONSTITUTION DE L’UNITE ORGANIQUE NATIONALE ET INTERNATIONALE et de la plus large DEMOCRATIE INTERIEURE pour que les différentes tendances puissent gagner les militants à leurs conceptions.

7° NOTRE BUT est de gagner la majorité des militants de la S.F.I.O. à ces points de vue.

LES GIROUETTES POLITIQUES. LES HAUTS DIGNITAIRES DU PCUS PASSES A L’HYSTERIE ANTICOMMUNISTE (1998).

Vadim Rogovine

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Vadim Rogovine / Mehring.com

Question : La transformation de nos principaux idéologues du communisme en anticommunistes acharnés reste jusqu’à présent une énigme pour beaucoup. Comment des gens, qui ont passé de longues années au pouvoir et servi avec dévouement les idéaux socialistes, ont-ils pu en un instant changer radicalement d’opinion ? On peut, certes, comprendre l’évolution d’un jeune homme qui cherche et modifie ses convictions. Mais comment expliquer cette « conversion » en masse, ces palinodies de gens d’âge respectable, d’idéologues communistes de l’envergure de Iakovlev, Eltsine, Chevarnadze et tant d’autres ?

V.Z. Rogovine : Le phénomène, vu de l’extérieur, peut effectivement paraître étonnant. Il ne s’était encore jamais produit dans l’histoire à une telle échelle. On peut évoquer une girouette politique comme Fouché, jacobin devenu ministre de Napoléon, puis du roi (chemin brillamment décrit par Stéphane Zweig). Dans notre histoire récente, on peut y rattacher par exemple les mencheviks de droite, Andreï Vychinski et David Zaslavski qui, après avoir violemment dénoncé le bolchevisme, l’ont défendu avec ardeur quand le stalinisme triomphait. Mais cela peut s’expliquer. Staline, au milieu des années 30, a réalisé dans le pays une contre révolution antibolchevique, ne conservant qu’une phraséologie pseudo-marxiste pour en camoufler la nature. Pour beaucoup c’était évident déjà à l’époque. En témoignent les écrits du français André Gide, du philosophe émigré Fedotov et d’autres.

Aux procès politiques des années 30, les vieux bolcheviks étaient accusés de vouloir restaurer le capitalisme, d’être des contre-révolutionnaires, etc. Mais pour convaincre des millions de gens, dans notre pays et à l’étranger qu’une telle dégénérescence était possible, il a fallu les efforts colossaux de la machine de propagande stalinienne et un système de torture digne de l’inquisition.

Aujourd’hui cette dégénérescence est devenue réalité. Et ce qui était une honte pour les bolcheviks des années 30 est devenu un sujet de fierté pour le haut bureaucrate du parti à la fin des années 80.

En fait il n’est pas très difficile d’expliquer cette dégénérescence, si l’on connaît notre histoire. Pour instaurer son nouveau régime, Staline a presque totalement exterminé deux générations de vrais bolcheviks. Non seulement ils ont été physiquement liquidés, mais Staline a réussi à éradiquer de la conscience populaire l’esprit, la mentalité bolchevique. Une nouvelle génération a succédé à celle qui avait été anéantie, une génération de tout jeunes gens, sans aucun passé politique. Des exécutants consciencieux, capables d’une obéissance absolue et prêts à effectuer docilement toute injonction du chef, sans trop réfléchir à sa validité, son caractère moral ou immoral. Ils étaient totalement redevables à Staline de leur accession au pouvoir et de tous les biens et privilèges qui en découlaient. Le dévouement de cette génération à Staline était cimenté par le sang des milliers de victimes du régime d’inquisition, de la lutte contre l’opposition. C’est pourquoi jamais aucun d’eux n’a eu l’intérêt ou le désir de démasquer totalement Staline, n’a voulu démêler les vraies raisons de la lutte dramatique dans le parti, rétablir la vérité historique.

Les protégés de Staline se sont maintenus presque un demi-siècle au pouvoir. Ils ne voulaient absolument pas céder la place aux plus jeunes. Pendant la période de la stagnation, si quelques-uns ont pu parvenir jusqu’aux sommets du pouvoir, c’est qu’ils s’étaient distingués par la souplesse de leur échine, leur absence de principes, leur hypocrisie. C’étaient les qualités requises par le système pour gravir les échelons du pouvoir. Telles étaient les règles du jeu. Je me souviens comment, en 1976, beaucoup n’en croyaient pas leurs yeux en lisant le discours adressé à Brejnev par Chevarnadze au XXV° congrès du PCUS. Son panégyrique était si obséquieux que même des gens habitués à louer le premier personnage de l’Etat l’ont trouvé tout simplement indécent. Le trait le plus intolérable de notre régime – la toute-puissance du « Premier » – s’est maintenu jusqu’à nos jours.

Deux ans et demi après la perestroïka, au plénum d’Octobre, il a suffi d’une remarque critique à l’adresse du secrétaire général dans l’intervention confuse d’un délégué, pour que celui-ci soit violemment dénoncé par les 26 membres du comité central et quasiment traité d’ennemi du parti. Le plus grand crime d’Eltsine fut d’avoir dit que certains louaient exagérément le nouveau secrétaire général. Telle était la mesure de l’audace de Eltsine et la mesure des principes de ceux qui le soutiennent aujourd’hui. A peine un culte s’était-il éteint, celui de Gorbatchev, qu’un autre prenait son essor, celui de Eltsine que les mêmes s’employèrent à louer avec ardeur.

La mentalité bolchevique, comme je l’ai déjà signalé, avait été extirpée dans notre pays par le feu de l’inquisition. Bien entendu, il y avait, il y a encore aujourd’hui beaucoup de gens sincèrement attachés aux principes du socialisme. Mais on peut dire sans exagération que plus on monte dans la hiérarchie du parti, moins ils sont nombreux. Les formules rituelles obligées sur le communisme, le mode de vie soviétique, Lénine, la révolution d’Octobre, etc. étaient indispensables à la nomenclature du parti pour dissimuler son pouvoir, ses privilèges, pour tromper le peuple. Les années 70-80 ont été des années de putréfaction de la couche dirigeante, tous les étages de l’appareil ont été gangrenés par la corruption. La partocratie, soucieuse avant tout de conserver les privilèges acquis et qui avait fusionné avec les structures mafieuses, constituait, pour l’essentiel, la nouvelle couche précapitaliste.

Naturellement, tout comme les acteurs de l’économie de l’ombre, elle aspirait à s’émanciper des entraves de la légalité soviétique et à assurer ses privilèges non seulement pour sa vie entière, mais pour ses descendants, à posséder légalement les moyens de production qu’elle administrait. Elle aspirait de plus en plus à investir les richesses acquises (par le moyen des privilèges officiels, de la corruption, des pots de vin), c’est-à-dire à devenir capitaliste. Pour satisfaire les convoitises, les prétentions, les appétits voraces des partocrates il fallait un changement du régime social. Ils étaient déjà prêts à le mettre en oeuvre.

NAISSANCE DES SECTIONS FRANCAISE ET ITALIENNE DE LA TROISIEME INTERNATIONALE

LE CONGRES DE TOURS

Pierre Saccoman

LE CONGRES DE TOURS

Le congrès du Parti socialiste – Parti socialiste unifié, Section française de l’Internationale ouvrière, SFIO – s’est tenu,  salle du Manège, à Tours du 25 au 30 décembre 1920.

Ce congrès vota, par 3247 mandats contre 1308, l’adhésion à la IIIe Internationale, Comintern, et prit le nom de Section Française de l’Internationale Communiste, SFIC. Puis, en 1922 Parti Communiste de France, transformé plus tard en Parti Communiste Français, nationalisme oblige.

Le Parti socialiste français, unifié en 1905, éclate à nouveau, la minorité représentée par Léon Blum et Paul Faure décide alors de maintenir la SFIO.

On aurait pu espérer que la France se dotait d’un parti révolutionnaire, s’inspirant du parti bolchevique censé pouvoir réaliser la révolution attendue par la classe ouvrière depuis l’échec de la Commune de Paris en 1871.

Les racines :

1) D’abord et avant tout, la crise dans la IIe Internationale et par ricochet, dans la section française, quand la guerre de 14-18 commence. Le 31 Juillet 1914, l’assassinat de Jean Jaurès privait le Parti d’une voix résolument opposée à la participation à la guerre. Le jour de son enterrement, le 4 août, on assiste au ralliement de la SFIO à l’effort de guerre (vote des crédits au parlement) et au tournant de la CGT et de son dirigeant, Léon Jouhaux, qui se prononce pour un soutien à l’Union nationale.

En fait quand on parle de ralliement, il s’agissait surtout des députés, des sénateurs et des cadres du parti…

Au point de vue international, les partis socialistes membres de la « IIe Internationale » décidaient de se rallier à leur propre bourgeoisie : vote des crédits de guerre en Allemagne, en Autriche, en Grande Bretagne, en France. Seuls, le Parti bolchevique russe, le Parti socialiste tenjik bulgare et le Parti socialiste italien refusaient cette politique d’Union nationale.

Petit à petit, on assiste à la naissance d’oppositions : les députés socialistes allemands Karl Liebknecht, Otto Rhule,  les députés socialistes français Raffin Dugens, Brizon et Blanc, refusent de voter les crédits de guerre. Les « mencheviks  internationalistes » avec Martov, Trotsky et son groupe « inter rayon » s’opposent eux aussi à la politique d’Union nationale.

En France, les socialistes participent aux gouvernements successifs : en août 1914, entrée de Marcel Sembat (travaux publics), de Jules Guesde (ministre d’Etat sans portefeuille) au Gouvernement Viviani. En octobre 1915, dans le premier gouvernement Briand, entre Albert Thomas, (Armement et fabrication de guerre), dans le second gouvernement Briand, seul reste Albert Thomas. En octobre 1917, les socialistes refusent de participer au second gouvernement Ribot. Il n’y aura plus de ministres socialistes, même si le Parti soutient les gouvernements Painlevé et Clemenceau, ce dernier nommera trois « commissaires » socialistes.

Les oppositions à la guerre s’étoffent :

1) Dès décembre 1916, les minoritaires opposés à la guerre sont au nombre de 11 au Comité national contre 13 majoritaires. Les 28 et 29 juillet 1918, la motion Longuet, pacifiste, pour l’arrêt de la guerre, obtient 1544 mandats contre 1172 à la motion Renaudel, pour la poursuite du conflit. Trois tendances se disputent la direction de la SFIO : la tendance majoritaire (Hervé, Guesde, Thomas), la tendance pacifiste modérée (Longuet, Faure) et la tendance gauche (Raffin Dugens, Loriot, Souvarine).

Les choses vont même très loin : Charles Dumas, chef de cabinet du ministre Jules Guesde en Avril 1915, envoie en mission le député Marcel Cachin en Italie pour négocier une aide financière, on parle d’un million de francs, à Mussolini, dirigeant socialiste italien partisan de l’entrée en guerre de l’Italie aux cotés de la France et de l’Angleterre, afin de lancer un journal de propagande pour la guerre.

2) Quelques syndicalistes, Monate, Rosmer, Marcel Martinet, Louis Bouët, Fernand Loriot, Amédée Dunois, Merrheim se regroupent autour du journal « La Vie Ouvrière » pour lutter contre la guerre. Ce groupe travaille avec des exilés russes qui éditent le journal quotidien « Golos » (La Voix) devenu ensuite « Nache Slovo » (Notre parole), dirigés par Martov et Trotsky. Ils se réunissent régulièrement, quai de Jemmappes.

Le groupe russe est composé d’une tendance « droite » avec Martov, d’un centre avec Lapinsky et Riazanov, d’une gauche avec Manouilsky, Lozovsky, Lounarchasky et Trotsky.

Ce dernier rompt alors définitivement les ponts avec les mencheviks et son ancien complice Parvus, se rapproche peu à peu des bolcheviks. En octobre 1916, Trotsky est expulsé de France.

3) Lénine, alors en Suisse, avec ses compagnons et le dirigeant suisse, Grimm, organisent les conférences internationales de Zimmerwald (5-9 septembre 1915) et de Kienthal (24-30 avril 1916). Là encore, l’écart se creuse entre les pacifistes « purs » et ceux qui, comme Lénine, veulent transformer la guerre impérialiste en révolution. Trotsky tente une synthèse.

La « gauche de Zimmerwald » se constitue autour de Lénine. En France, le Comité pour la Reprise des Relations Internationales (CRRI) est créé qui deviendra le 1er mai 1919 le Comité de la IIIe  Internationale, forte à son début de 850 adhérents.

4) Une minorité pacifiste se dessine dès 1914 dans la CGT à partir de la Fédération des métaux et de la Fédération nationale des Syndicats d’institutrices et d’instituteurs.

L’aggravation de la situation sociale

En France on assiste aux premières grèves en janvier 1916. Dès janvier 1917, ce mouvement s’amplifie et gagne la main d’œuvre féminine. En effet, à cause de la mobilisation, il a fallu recourir dans l’industrie, particulièrement celle de l’armement, à un recrutement de plus en plus féminin : on comptait dans l’industrie en 1913, 5% de femmes et en 1917, 26%.

En février 1917, la révolution éclate en Russie qui chasse le Tsar et met en place un gouvernement d’Union nationale avec les mencheviks, mais sans les bolcheviks et une petite minorité de « mencheviks internationalistes » regroupés autour de Martov.

A partir de mars 1917, une vague de grèves importante se déroule en France, particulièrement dans  la métallurgie entre le 10 et le 28 mars.

L’aggravation de la situation militaire

En même temps, la guerre de tranchée s’éternise, très meurtrière pour les troupes françaises, l’offensive décidée par le général Nivelle, tourne au massacre. Un mouvement de refus et de désertions est durement réprimé « les fusillés pour l’exemple » de Pétain. La mort et les conditions atroces pour les troupes, la faim et la misère pour les populations civiles.

L’évolution de la situation internationale

En Russie, la Révolution d’octobre permet aux bolcheviks d’accéder au pouvoir. Un immense espoir parcourt le monde du travail. Des mouvements révolutionnaires surgissent, surtout en Allemagne (révolution de 1918-19), en Autriche, en Hongrie, en Italie.

La conférence des Partis communistes qui se tient à Moscou du 2 au 6 mars 1919 se transforme en premier congrès de l’Internationale communiste (la Comintern).

Le second congrès de la IIIe Internationale se tient le 19 juillet 1920, de plus en plus de partis socialistes ou de fractions de ces partis adhèrent à la Comintern :

– avril 1918, adhésion du DNA norvégien,

– mars 1919, adhésion du parti Tesnjak bulgare,

– juin 1919, adhésion du parti socialiste suédois,

– août 1919, création de deux PC aux États Unis,

– octobre 1919, le congrès de Bologne du PSI se prononce pour l’adhésion à l’IC,

– août 1920, fondation du PC de Grande Bretagne,

– 4-7 décembre à Halle en Allemagne fusion de l’USPD et du KPD,

-15 janvier  1921, scission du PS Italien et fondation du PCI à Livourne.

En France, où sévit la dure grève des cheminots du 1e au 29 mai 1919, le congrès de Strasbourg de la SFIO en février 1920 décide que le Parti doit quitter la IIe Internationale.

Le 31 octobre 1919 , les Jeunesses Socialistes décident en congrès de devenir Jeunesse Communiste (Jacques Doriot, Gabriel Peri, Henri Lozerg, Rose Michel, Maurice Honel).

La question de l’adhésion du Parti socialiste à la Comintern est porté par trois groupes :

–    la minorité de la SFIO, de plus en plus majoritaire, dirigée par Loriot, Souvarine, Vaillant-Couturier, est rejointe par d’anciens partisans de l’Union nationale comme Marcel Cachin et Ludovic Oscar Frossart,

–    le groupe « Vie Ouvrière » composé de nombreux anarchistes et d’anarcho-syndicalistes,

–    ce que l’on peut appeler le groupe des « Français de Moscou » : Rosmer qui a rejoint Moscou pour le second congrès de l’IC et qui a été désigné au « petit bureau de l’IC » avec Zinoviev, Radek, Boukharine et Bela Kun, certains participants de la mission militaire française à Moscou et qui ont déserté pour se mettre au service de la Révolution, Pierre Pascal, Jacques Sadoul, Marcel Body et d’autres comme Jeanne Labourbe, institutrice française en Russie ainsi qu’un groupe de jeunes, Marcel Verget, Lepetit, Raymond Lefevre venus dans des conditions rocambolesques et qui allaient malheureusement périr en mer lors du retour en France.

On peut expliquer la « vague » de la base du Parti socialiste vers l’adhésion à la Comintern par la situation sociale : inflation galopante, chômage accentué par le retour des mobilisés et la fin des commandes de guerre. Les conflits sont nombreux, 2000 grèves et un million de grévistes en 1920 !

Le milieu rural est fortement marqué par les morts de la guerre, les départements ruraux seront à la pointe des votes pour l’adhésion .

Il y a parmi les militants une haine profonde pour ceux qui ont participé à l’effort de guerre. C’est avant tout la base du Parti qui pousse à l’adhésion à la Comintern, c’est l’effet « révolution d’Octobre ». C’est la base qui fait pression sur le Parti et renforce les opposants à la guerre jusque là infime minorité.

Devant la vague d’adhésions et parce que de nombreux opportunistes et d’anciens partisans de l’Union nationale cherchaient à se faire « une place » dans la nouvelle Internationale, le second congrès de l’IC décide de mettre un certain nombre de conditions pour exclure des nouveaux PC les anciens opportunistes et les carriéristes, ce seront les 21 conditions.

Plusieurs anciens dirigeants socialistes veulent l’adhésion à l’IC mais pas les conditions 7 et 21. C’est le cas de Serrati en Italie et de Longuet, petit fils de Karl Marx, en France.

Or, en raison de la répression due aux mouvements de grève, Loriot, Dunois et Souvarine sont en prison, Monate aussi – mais il n’avait pas adhéré à la SFIO, il n’adhère au PC qu’en 1922 -,  Rosmer est retenu à Moscou au bureau de l’IC, Verget, Lefevre et Lepetit ont disparu en mer, les membres du groupe de Moscou, considérés comme déserteurs ne peuvent rentrer en France. La décision d’adhérer à l’IC repose sur les épaules de Cachin (directeur de l’Humanité) et Frossart (secrétaire de la SFIO) dont on peut sérieusement douter de la loyauté. L’avenir, d’ailleurs, verra Cachin hésiter en 1940 et même prendre publiquement position contre la Résistance avant de se rétracter ; quant à Frossart, il finira par se rallier à Pétain !

Des négociations tendent à faire accepter par l’IC l’adhésion de Longuet et de Faure. Clara Zetkin qui devait représenter l’IC au congrès de Tours aurait reçu des consignes en ce sens. L’arrivée du fameux télégramme de Zinoviev remettait tout en question.

 Le vote du congrès sera clair : la SFIO devenait SFIC sans Longuet ni Faure.

Le Comité Directeur élu comprend 24 membres : Alexandre Blanc, Joseph Boyer, René Bureau, Cartier, Marcel Cachin, Antonio Coen, Amédée Dunois, Eugène Dondicol, Albert Fournier, Ludovic Oscar Frossart, Henri Gourdeaux, Antoine Ker, Georges Lévy, Fernand Loriot, Lucie Leiciague, Paul-Louis, Victor Méric, Charles Rappoport, Daniel Renoult, Louis Sellie, Georges Servantier, Boris Souvarine, Albert Treint, Paul Vaillant-Couturier.

Parmi les 24, 13 quitteront ou seront exclus du Parti.

Frossart devient secrétaire général.

A noter les réactions de la droite à ce congrès, Xavier Vallat, député de l’Ardèche :  « Les soldats de France ont fait taire les Bertha, il appartient au gouvernement de la République de faire taire les Clara ».

Léon Daudet lui, dénonce la « bochesse révolutionnaire ».

La suite ? On peut raisonnablement se poser la question, comment ce Parti si prometteur allait-il disparaître progressivement : près de 30% des voix à la Libération, 2% actuellement ?

Plusieurs pistes de réflexion :

Malgré les votes majoritaires, malgré un courant fortement révolutionnaire, si l’on regarde les choses en détail (dans l’Isère en particulier), le Parti communiste reste un « Parti socialiste » de gauche avec ses élus locaux, ses compromis avec les radicaux « pour gagner les élections », promouvoir l’école publique, etc.

La décision de Zinoviev, secrétaire de l’Internationale, de « bolcheviser » les Partis, principalement les Partis français et italiens, aboutit davantage à une caporalisation qu’à une véritable transformation.

En France, le rôle de Treint et Suzane Girault dans ce processus, les brutalités, le placage de la rivalité entre Zinoviev, Kamenev, Staline ligués contre Trotsky vident le Parti d’une grande partie de ses cadres fondateurs : les anarchistes ralliés, Rosmer, Monate, les jeunes, Loriot, Souvarine sont exclus ou s’en vont.

Par la suite, la rupture entre Staline et Zinoviev-Kamenev entraîne d’autres purges et d’autres départs. La fonte des effectifs, les défaites électorales se combinent avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne : le plus puissant Parti communiste en dehors d’URSS, le KPD, disparaît sans combat, la rivalité socialistes-communistes prenant part à ce déclin. Les émeutes de février 34 en France amènent une réaction forte de la classe ouvrière pour l’unité. C’est là que se situe le « tour de passe passe » qui amène le parti communiste et Thorez à transformer l’unité PC-PS en pacte avec les radicaux sous la forme du Front Populaire : c’est à dire l’union avec les radicaux sur le programme des radicaux. On a parlé des lois sociales de 1936, mais elles n’étaient pas dans le programme du Front Populaire : c’est la grève qui les a imposées.

Stalinisation des cadres, Front populaire, procès de Moscou, soutien à la bourgeoisie de gauche en Espagne, alors que les masses se tournent de plus en plus vers un PC qui représente pour elles le combat et la révolution d’Octobre, parce qu’elles sont à la recherche de solutions politiques, le PC, lui, continue une politique contre révolutionnaire dont le sommet sera le Pacte germano soviétique.

La Résistance maintiendra ce paradoxe : les jeunes en particulier affluent dans la résistance communiste car ils croient en la révolution et au changement, pendant que la la direction choisit la collaboration, de classe, avec de Gaulle. Là, se situe le « pacte » entre de Gaulle et Thorez : les lois sociales, un certain nombre d’acquis contre la paix sociale.

Le Parti semble renforcé par cette politique mais la classe ouvrière est désarmée. Thorez au gouvernement laisse passer le bombardement d’Haïphon, de Sétif et de Guelma, la non épuration. Quand la bourgeoisie n’a plus besoin du PC pour reconstruire l’économie, « retrousser ses manches » disait Thorez, les valets socialistes de l’impérialisme (Blum et Moch) les chassent du gouvernement. Le PC déclenche la grève de 1947, c’est un échec.

Le « rideau de fer », la caricature de socialisme qui s’abat sur l’Europe centrale, puis les événements  de Berlin (1953), de Budapest (1956) de Prague (1968), la « trahison » du PC en mai 68, le soutien à Mitterrand en 1981, achèvent le travail de recul et de destruction du « grand parti des travailleurs ».

Il faut revenir sur deux notions fondamentales, qui ont été la reflexion et l’action même de Marx, d’Engels, de Lénine et de Trotsky : la rupture avec la bourgeoisie, particulièrement avec la « gauche » petite bourgeoise. Il faut se rappeler Marx et Engels en 1848, la Commune de Paris, le ralliement à l’Union nationale en 1914, la lutte contre les mencheviks en 1917 alliés à Kerensky, la question des Fronts Populaire, etc.

Le second élément, la politique des dirigeants aussi bien socialistes que communistes répétant à qui mieux mieux : ce n’est pas le moment, la classe n’est pas prête, les conditions ne sont pas mûres,  etc. Or toute la politique de Lénine en particulier est d’expliquer qu’il « faut y aller » quand même, car c’est dans la lutte que la classe apprend à se battre et prend conscience de sa force.

LE CONGRÈS DE TOURS ( décembre 1920). TEXTES D’ILLUSTRATION

DOC 1. Intervention de Marcel Sembat [1] (dimanche 26 décembre 1920)*

Photo de Henri Manuel datant de 1910 environ. ©Wikipedia

Ce n’est pas la première fois qu’on prépare dans le Parti la révolution ! Quand je suis entré à la Chambre, j’ai porté mon adhésion au groupement qui s’appelait alors le Comité révolutionnaire central, et qu’inspirait Vaillant[2]. Je vous assure qu’on y parlait beaucoup de révolution et que même souvent on y examinait les moyens pratiques de la préparer. D’autres, au P.O.F., la préparaient aussi. Par quelle étrange erreur s’est-on figuré que le Parti Ouvrier Français était purement et simplement un parti de votards ?
Voulez-vous me permettre – Lebas[3] ne me démentira pas – de vous raconter une anecdote ? Un jour que je me trouvais avec Guesde à Roubaix, où nous allions faire une conférence au moment du plein développement de nos forces dans ces admirables régions du Nord et du Pas-de-Calais et en même temps dans ce que Guesde appelait superbement les pays rouges du Midi. Guesde me dit avec l’accent profond et sincère que vous lui connaissez : « Le jour où le Midi sera organisé aussi complètement que le Nord et le Pas-de-Calais, non, je n’attendrai pas ! Nous n’attendrons pas d’avoir la majorité des suffrages dans toute la France ! » Alors je lui dis : « Ah ! Guesde, voilà une parole que vous me permettrez de répéter au Comité révolutionnaire central. – Comment, me répliqua-t-il, si je vous le permettrais ? Mais je vous en prie ! Le jour où je sentirai, aussi bien dans le Midi qu’ici, la population ouvrière en bon état d’organisation, certes, non, je n’attendrai pas ! » […]
Ceux qui, comme Vaillant-Couturier[4] et comme ce pauvre Raymond Lefebvre[5], qui me l’avait dit, s’efforcent d’enseigner au peuple que nous ne sommes pas en période révolutionnaire, mais en période pré-révolutionnaire, c’est à eux que je veux dédier le commencement des explications que je voudrais vous donner sur les résultats pratiques que va avoir le vote du Congrès de Tours et sur les dangers auxquels vous exposez le Parti.
A mon avis – je l’ai déjà indiqué à plusieurs de mes amis qui sont du côté de la IIIe Internationale, vous allez sans vous en douter, ou du moins sans le voir complètement (et je ferai tout à l’heure les réserves qu’il faut : car je parle avec une bonne foi entière et en énonçant aussi bien les arguments qui sont les miens que ceux qu’on pourrait m’opposer), vous allez, dis-je, livrer, beaucoup plus complètement que vous ne le croyez, le Parti à la discrétion de tout gouvernement qui aura besoin, comme aux approches du mois de mai dernier, de montrer de la poigne et de tenter un coup de force. (Applaudissements sur un certain nombre de bancs.)
Voici ce que je veux dire par là. Vous comprendrez et vous jugerez tous. Permettez-moi de rappeler encore le même exemple que tout à l’heure ! Au Comité révolutionnaire central, autrefois, nous avions également comme programme la révolution. Et, ma foi ! les traditions dont s’inspiraient nos anciens dans ce Comité étaient bien aussi des traditions de conspirateurs. Mais fichtre ! nous n’étions pas cela, comme vous l’étalez dans les conditions de Moscou. Le lendemain de votre vote, quand un Parquet, quand un Gouvernement voudra mettre la main sur tous ceux du Parti qu’il lui plaira et qu’il croira devoir mettre en prison, – je vous parlerai tout à l’heure de ce qu’on fait en ce moment, il le fera avec des armes dont vous aurez armé le Parquet. C’est vous-mêmes qui aurez dit au Parquet, que votre organisation …
Rappoport.[6] – Vous donnez des armes en ce moment.
Marcel Sembat. – Alors j’aime mieux quitter la tribune. Pour ma part, je trouve inadmissible qu’on me dise que je donne des armes, alors que je ne fais que montrer le péril qui résulte des conditions qui sont imprimées. Ce n’est pas moi qui ai fait imprimer que le Parti, désormais serait conduit par des organisations clandestines ! C’est vous !
Vaillant-Couturier. – C’est une redoutable bienveillance.
Marcel Sembat. – Vous voulez que j’abandonne ce développement ? Je l’abandonne.
Vaillant-Couturier. – Parce qu’il est trop tard. Je vous prie de continuer.
Marcel Sembat. – Je ne comprends pas, Vaillant-Couturier, comment des camarades dont j’ai tout à l’heure admiré l’ardeur et la bonne foi …
Vaillant-Couturier. – Je ne doute pas de votre bonne foi …
Marcel Sembat. – … peuvent ne pas comprendre que ce n’est pas moi qui crée le péril. Mais j’ai le devoir de vous montrer le péril que vous créez pour le Parti.
Un délégué. – Nous le connaissons.
Marcel Sembat. – Vous pourriez me dire : « Est-ce qu’en ce moment le gouvernement s’est gêné pour organiser le Complot [7]? » […] Mais ne voyez-vous pas la différence profonde qu’il y a entre l’abus intolérable, inqualifiable, la monstruosité que constitue l’organisation policière de ce complot prétendu, et la possibilité que vous mettez demain à la disposition de n’importe quel gouvernement à poigne ? Puisque certains de nos camarades trouvent qu’en soulignant le danger je l’accroîtrais, je passe.

Je comprends très bien, je le répète, l’élan, l’enthousiasme qui – vous me méconnaîtriez singulièrement si vous croyiez trouver dans mes paroles une trace d’ironie – vous entraînent vers Moscou. Comment en serait-il autrement ? Je me rappelle le temps où je disais à Édouard Vaillant : « Citoyen Vaillant, vous êtes bien heureux, car vous, au moins, vous avez vu la Commune ! » Voici aujourd’hui que dans un grand pays, nous voyons tout à coup se dresser en maître le socialisme révolutionnaire. Comment s’étonner qu’un tel événement déchaîne l’enthousiasme ? Vraiment, quel socialiste pourrait rester indifférent devant un tel fait ? Je comprends donc très bien que ce pôle – Moscou – vous attire ! Mais en face de Moscou il y en a un autre, qui est certainement moins brillant, moins attirant, mais qui, tout de même nous attire, mes amis et moi : c’est l’Angleterre, c’est Londres ! Je veux parler du mouvement ouvrier tel que vous l’avez vu organisé et agissant tout récemment en Angleterre. Nous ne sommes pas les seuls à le trouver admirable.
Zinoviev, dans une lettre que j’ai gardée précieusement car elle est bien révélatrice, a salué le mouvement anglais. En effet, il méritait d’être salué, ce mouvement ! Il groupait derrière lui des masses de travailleurs organisés, conscients, qui ont réfléchi. Ceux des membres de notre Congrès qui sont plus particulièrement familiers avec la vie anglaise comprendront ce que je vais dire. Ces ouvriers ont exercé non seulement une action efficace sur leurs gouvernants, mais ils ont accompli ce miracle de peser efficacement sur l’opinion anglaise, si chatouilleuse, si ombrageuse !
Zinoviev s’exprimait, en félicitant ce mouvement, dans des termes que je vous prie de méditer : « C’est un mouvement bolchéviste mené par des mencheviks. » Quelle belle phrase, camarades ! (Rires.) Et comment, en même temps, elle nous montre bien l’erreur et la méprise de Zinoviev ! Quiconque connaît le mouvement ouvrier anglais sait qu’une de ses caractéristiques est que vous ne trouvez chez lui aucune différence de formation intellectuelle entre les meneurs et les menés. Ceux qui sont à la tête – Longuet[8] entre autres pourrait confirmer ce que je viens de dire -, ceux qui sont à la tête des grandes organisations, des grandes corporations ouvrières, sont sortis du sein même de l’organisation. Il n’y a guère de différence entre eux et le plus modeste, le plus inconnu des travailleurs qu’ils ont derrière eux. Zinoviev se trompait. Peut-être vais-je scandaliser beaucoup d’entre vous. Mais j’ai le droit de dire – parce que cela exprime ma pensée – qu’il me semble qu’en Angleterre, ils ont presque réalisé le mouvement que la C.G.T. s’appliquait à créer en France.
Vous voyez maintenant à quelles questions et à quelles solutions je voulais arriver. En France, étant donné notre état économique et notre état moral, nous sommes plus proches du mouvement anglais et plus capables de l’imiter que nous sommes capables d’imiter le mouvement russe. (Très bien.) La ressemblance est plus grande, au point de vue économique, comme au point de vue de l’éducation socialiste, entre les masses françaises et les masses anglaises qu’entre les masses françaises et les masses russes […]
En France comme en Angleterre, il existe une force, dont on sent si bien l’importance qu’on essaie tant qu’on peut de la fausser : c’est l’opinion. Quand j’ai rapproché l’Angleterre de la France, j’ai fait beaucoup d’honneur à la France.
Plusieurs voix. – Oui, oui !
Sembat. – En Angleterre, il existe une presse et des organes importants – je ne dis pas tous – mais il existe de nombreux organes qui s’appliquent à renseigner impartialement leurs lecteurs. Chez nous, au contraire on cuisine l’opinion par des procédés sur lesquels je n’ai même pas à insister. Je prêcherais des convertis ! (…)
Je viens de vous indiquer le deuxième et immense péril qui me paraît la conséquence directe du vote que va émettre le Congrès de Tours (…) Ce qui était possible, selon nous, c’était de concilier vos élans d’enthousiasme et votre admiration pour Moscou avec ce qui a toujours été la tradition et la vraie ligne du Parti socialiste telle que je vais tâcher de vous l’indiquer et telle que j’aurais souhaité que, ensemble, nous la reprenions demain. Quelle était donc cette tradition ? Elle est, hélas ! trop oubliée ! Je vais citer le nom d’un homme qui à vous a été très cher : Raymond Lefebvre ! Je l’ai entendu me dire : « Oui, l’unification avant la guerre, c’était – ce jeu de mots l’amusait – l’urnification. » Il croyait donc de très bonne foi que le but principal du Parti, c’était d’être un parti uniquement de votards et que toute l’espérance de tout le Parti résidait uniquement dans la conquête d’une majorité parlementaire. Laissez-moi assurer tous ceux qui veulent bien m’écouter ici que la vérité a toujours été extrêmement différente. (…)

*Ces extraits de l’intervention de M. Sembat sont tirés de l’édition critique partielle qu’en donne Annie Kriegel (cf. Le Congrès de Tours [1920]. Naissance du Parti communiste français, présenté par Annie Kriegel, Paris, René Julliard [Collection Archives dirigée par Pierre Nora : 7], 1964, p. 24-44 : 26-29, 34-35 et 38-40). NB Les coupures entre crochets sont le fait de la curatrice ; celles entre parenthèses sont de mon fait. Les notes sont de moi (FLB).

[1] Marcel Sembat (1862-1922), avocat et journaliste, d’abord blanquiste, puis membre du Parti Socialiste Révolutionnaire qui devint la SFIO en 1905. Élu député de Paris en 1893, il sera réélu jusqu’à sa mort. Nommé ministre des Travaux publics le 27 août 1914 dans le gouvernement d’Union Sacrée de René Viviani (malgré les sentiments pacifistes qu’il avait exprimés auparavant, participant même au Congrès de Bâle de l’Internationale de novembre 1912 sur la paix), il eut comme chef de cabinet Léon Blum et resta ministre jusqu’au 12 décembre 1916 dans le gouvernement d’Aristide Briand. Il avait adhéré à la Grande Loge de France en 1891, puis au Grand Orient de France dont il fut le vice-Président du conseil de l’ordre. Délégué au Congrès de Tours, il se prononça bien évidemment contre l’adhésion à la IIIe Internationale et la création du Parti Communiste (SFIC).
Pour en savoir plus : https://maitron.fr/spip.php?article73506, notice SEMBAT Marcel, Étienne par Justinien Raymond, version mise en ligne le 24 août 2009, dernière modification le 18 avril 2020.

[2] Édouard Vaillant (1840-1915), une des principales figures du mouvement ouvrier et socialiste. Membre actif de la Commune de Paris, condamné à mort par contumace en juillet 1872, il se réfugie en Angleterre. D’abord blanquiste, il quitte l’Internationale qu’il trouve trop modérée. À son retour en France après le vote des lois d’amnistie en juillet 1880, il collabore avec Blanqui et après la mort de celui-ci (1881) crée le Comité Révolutionnaire Central (CRC) que Sembat évoque au début de son intervention. Il est élu pour la première fois conseiller municipal simultanément dans son Cher natal et à Paris et opte finalement pour exercer son mandat dans le quartier populaire de Belleville. En 1893, il est élu député dans le quartier du Père Lachaise et le restera jusqu’à sa mort. Il adopte une position conciliatrice visant à unifier les nombreux courants socialiste. En 1898, le CRC devient le Parti Socialiste Révolutionnaire (PSR) et fusionne trois ans plus tard avec le Parti Ouvrier Français (POF, également cité par Sembat) de Jules Guesde et l’Alliance Communiste Révolutionnaire, scission du Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire (POSR) de Jean Allemane pour créer l’Unité Socialiste Révolutionnaire (USR) qui prend le nom en 1902 de Parti Socialiste de France (PSDF) , puis devient en 1905 (23-25 avril, Congrès du Globe à Paris), par la fusion du PSDF avec le Parti Socialiste Français (PSF) de Jaurès, la SFIO. En 1913, E.Vaillant est le candidat de la SFIO à la Présidence de la République et arrive en troisième position derrière Raymond Poincarré qui est élu et le candidat radical. Favorable à l’Union sacrée en 1914, Vaillant s’éteint l’année suivante. Notons à titre anecdotique qu’il est en fait l’arrière-grand-père de la philosophe bien connue Elisabeth Badinter.
Pour en savoir plus : https://maitron.fr/spip.php?article24386, notice VAILLANT Édouard [VAILLANT Marie, Édouard] par La biographie d’Édouard Vaillant a été élaborée en grande partie par Justinien Raymond., version mise en ligne le 30 janvier 2009, dernière modification le 9 avril 2020.

[3] Jean Lebas (1878-1944), qu’A. Kriegel prénomme abusivement Jean-Baptiste (cf. Le Congrès de Tours, op. cit.
p. 27 note 5), alors que Baptiste (cf. la référence du « Maitron » citée ci-dessous) n’est que son second prénom, naît dans une famille ouvrière et militante de Roubaix. On dit qu’un discours de Guesde auquel il a assisté à l’âge de 14 ans a déterminé sa vocation et sa dévotion envers ce dirigeant à laquelle il ne dérogea jamais. Ouvrier tisserand, il fut très vite licencié en raison de son activité militante et trouva un emploi de 1901 à 1906 dans la coopérative socialiste de sa ville. Il avait adhéré au POF dès 1896, et dix ans plus tard il devint secrétaire-adjoint, puis premier secrétaire de l’importante fédération du Nord. Élu conseiller municipal en 1908, il devint en 1912 maire de Roubaix. Il fut élu député du Nord et devint un important dirigeant national du Parti, considéré comme un guesdiste orthodoxe et remplaça Marcel Déat à la tête du « Populaire », quotidien de la SFIO quand celui en fut exclu. Ses compétences en droit du travail, lui valurent le poste du ministre du Travail du gouvernement de Léon Blum à l’époque du Front Populaire. En cette qualité, il fut étroitement associé à toutes les mesures sociales symboliques (semaine des 40 heures, congés payés etc.) de ce court épisode historique. Sous l’Occupation, il participa à la résistance contre les nazis et fut arrêté par la Gestapo en mai 1941, en même temps que son fils Raymond et que sa nièce. Déporté en Allemagne, il fut condamné aux Travaux forcés et déporté au camp de Sonnenberg, où il mourut en 1944, victime des conditions de travail et de détention qui régnaient dans ce camp.
Pour en savoir plus : https://maitron.fr/spip.php?article107731, notice LEBAS Jean, Baptiste par Jean Piat, Justinien Raymond, version mise en ligne le 12 novembre 2010, dernière modification le 16 avril 2020.

[4] Paul Vaillant Couturier (1892-1937), né dans une famille aisée de la bourgeoisie protestante. Au Lycée Janson de Sailly, il se lie d’amitié avec Raymond Lefebvre auquel il restera lié jusqu’à la disparition prématurée de ce dernier (voir note 5 ci-dessous). En 1912, il est inscrit au barreau de Paris. Mobilisé en 1914, il est blessé sur le front en décembre 1916 et est décoré de la Croix de guerre et reçoit le grade de sous-lieutenant en juillet 1918. Il avait adhéré à la SFIO en 1916. Il se lie à Romain Rolland et à un groupe d’intellectuels pacifistes dont Henri Barbusse et participe à la création de l’Association Républicaine des Anciens Combattants (ARAC), association progressiste qui joua un rôle important dans les années d’après-guerre. Il publie des recueils de poèmes et des romans et collabore à des publications de la mouvance socialiste. Un temps sensible à la propagande wilsonienne, il adhère à un pacifisme de plus en plus radical qui lui vaut même un court emprisonnement au fort d’Épinal à la fin de l’année 1918. En novembre 1919, il est élu député avec Sembat et Marcel Cachin dans le deuxième secteur de Paris. À la chambre, il ferraille contre l’Action Française. Il participe au Congrès de Tours, où il se prononce pour l’adhésion à l’Internationale et l’acceptation des 21 conditions comme on le voit ci-dessus par ses interventions dans le discours de Sembat. À la direction du PC, il est chargé des questions agraires et coloniales et est délégué au IIIe Congrès de l’IC de juin 1921 au cours duquel il rencontre Lénine. Il appartient avec Boris Souvarine et Alfred Rosmer à la tendance de « gauche » et est élu au Comité directeur du Parti. Mis quelque peu à l’écart comme intellectuel durant la période dite de «bolchévisation»., il est remplacé par Doriot à la direction des questions coloniales. Il se livre au journalisme et devient rédacteur-en-chef de « L’Humanité » de 1926 à 1929. Remis en selle après l’élimination du groupe Barbé-Célor, au début des années 1930, il fait plusieurs voyages en URSS et acquiert de plus en plus de popularité jusqu’à redevenir rédacteur en chef de « L’Humanité ». Il déploie tout au cours des années 1930 une activité intense, notamment pour accroître le rayonnement du PC dans les milieux intellectuels et littéraires et pour faire de « L’Humanité » un journal de large audience, se heurtant à la Direction autoritaire d’André Marty. Au début de l’année 1937, il assiste avec Cachin aux procès de Moscou dont il approuve les méthodes scandaleuses. Il meurt soudainement en octobre 1937 vraisemblablement d’un infarctus et devenant ainsi une figure emblématique du PCF. Après avoir divorcé de sa première épouse, il s’était remarié en cette même année 1937 avec une photographe, Marie-Claude Vogel (1912-1996) qui déportée à Auschwitz et Ravensbrück, et témoin de l’accusation au procès de Nuremberg et plus tard (1987) à celui du tortionnaire nazi Klaus Barbie, puis de longues années députée du PCF est devenue elle aussi une figure marquante du de l’histoire du PCF sous son nom marital de Marie-Claude Vaillant Couturier.
Pour en savoir plus : https://maitron.fr/spip.php?article24394, notice VAILLANT-COUTURIER Paul [COUTURIER Paul, Charles, dit] par Annie Burger, version mise en ligne le 1er février 2009, dernière modification le 19 juin 2020.

[5] Raymond Lefebvre (1891-1920), ami d’enfance et de jeunesse de P. Vaillant Couturier, comme il a été dit à la note précédente, ancien combattant comme lui de la Première guerre mondiale, puis militant antimilitariste, il opta lui aussi pour l’adhésion à la IIIe Internationale, fit partie de la délégation française au IIe Congrès de l’IC de juillet 1920 et disparut en mer au large de Mourmansk sur le chemin du retour dans des circonstances qui ne furent jamais élucidées.
Pour en savoir plus : https://maitron.fr/spip.php?article117117, notice LEFEBVRE Raymond par Nicole Racine, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 16 septembre 2020.

[6] Charles Rappoport (1865-1941), né en Lituanie russe dans une famille aisée d’origine juive, C.Rappoport lié aux milieux révolutionnaires, fuit la Russie pour se réfugier en France, en 1887, lors de l’attentat contre le tsar Alexandre qui fut la cause, on le sait, de l’exécution du frère aîné de Lénine et une des causes de l’engagement de ce dernier dans la lutte politique. C. Rappoport adhéra ensuite à la SFIO et fit partie des militants contre l’Union sacrée. Présent, comme on le voit ici, au Congrès de Tours, il fait partie de la majorité qui se rallie à l’IC et devient une figure importante du Comité Directeur du PC (SFIC). Lui aussi écarté des sphères dirigeantes par la bolchévisation et de plus en plus critique vis-à-vis de l’involution stalinienne, il finit par le quitter en 1938 et meurt dans l’isolement trois années plus tard.
Pour en savoir plus : https://maitron.fr/spip.php?article128117, notice RAPPOPORT Charles, Léon (pseudonyme ARNOLD Félix) par Justinien Raymond et Marc Lagana, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 22 septembre 2020.

[7] Le « Complot » dont il est question ici est une allusion aux mesures répressives prises par le deuxième gouvernement d’Alexandre Millerand suite à la grève générale des cheminots lancée au printemps 1920 et qui culmina par un mouvement qui pouvait faire penser à la grève générale insurrectionnelle, prônée et fiévreusement attendu par certains, le 1er mai, journée marquée par de très sérieux affrontements avec la police. Réagissant avec vigueur le gouvernement, la police et la justice aux ordres lance une opération d’envergures comprenant arrestations, inculpations de militants ouvriers et syndicalistes dont deux figures de l’aile gauche de la SFIO, Fernand Loriot, membre du Conseil Confédéral de la CGT et secrétaire du Comité pour la Reprise des Relations Internationales (CIRRI) et Boris Souvarine, deux dirigeants du futur PC né à Tours. Devant ces attaques, un mouvement de reflux se produit qui isole la grève de cheminots et conduit à une défaite importante du mouvement ouvrier.

[8] Jean Longuet (1875-1938). Petit-fils de Karl Marx (fils de sa fille Jenny et de Charles Longuet). Élu député de la SFIO en 1914, opposé à l’Union sacrée mais votant tout de même les crédits de guerre. Au Congrès de Tours, il faisait partie d’une tendance « centriste » dite aussi des «reconstructeurs» qui acceptait l’adhésion à la IIIe Internationale et même la transformation du Parti socialiste en « Parti communiste », mais qui refusait les 21 conditions. Suite au fameux télégramme de Zinoviev du 24 décembre mettant en cause la motion « centriste » qu’il avait présenté au Congrès avec Paul Faure, il opta finalement pour rester dans la SFIO. Devenu un des principaux dirigeants de ce Parti, il fut maire de Châtenay-Malabry en 1925 et le resta jusqu’à sa mort. Sa grande connaissance du mouvement ouvrier anglais sur laquelle insiste ici Sembat était due au fait que, étant né à Londres, il était parfaitement bilingue.
Pour en savoir plus : https://maitron.fr/spip.php?article24516, notice LONGUET Jean [LONGUET Frédéric, Jean, Laurent] par Gilles Candar, version mise en ligne le 12 février 2009, dernière modification le 20 avril 2020.

DOC 2. Article de Marcel Cachin[1] pour le 25e anniversaire du Congrès de Tours (Décembre 1945)*

Marcel Cachin (1869-1958),  disciple de Jules Guesde, partisan de l’Union sacrée, puis membre du PC (SFIC) après Tours.  © Ph. Coll. Archives Larousse (date non renseignée)

*Cet article intitulé « Il y a 25 ans naissait à Tours le Parti Communiste Français » fut publié dans le numéro de décembre 1945 des « Cahiers du communisme », revue mensuelle théorique du Comité Central du PCF. Il a été reproduit, 5 ans après la mort de M. Cachin dans un recueil anthologique d’un choix de ses écrits effectué par sa fille (M. Cachin, Écrits et portraits, recueillis par Marcelle Hertzog-Cachin, Préface de Jacques Duclos, Paris, Les Éditeurs Français Réunis, 1964, p.  99-110 : 99-100, 102-104, 109-110). (Les coupures signalées par des points de suspension entre crochets sont de notre fait).

Il y a 25 ans naissait à Tours le Parti Communiste Français

C’est à Tours, à la Noël de 1920, que naquit le grand parti dont nous sommes aujourd’hui si légitimement fiers. Après 25 années il n’est pas inutile de rappeler les débuts de notre organisation forte aujourd’hui d’un million d’hommes et de femmes qui jouent dans la politique de notre pays, et dans la politique internationale un rôle de plus en plus important[2].

Mais avant d’analyser les débats du congrès de Tours qui fut le berceau du Parti, il faut évoquer brièvement les événements qui précédèrent cet acte historique.

Les peuples d’Europe sortaient de la première guerre impérialiste de 1914-1918 qui leur avait coûté si cher. Ce conflit avait jeté à terre trois grands empires : l’empire du Tsar, l’empire du Kaiser, l’empire d’Autriche. Il avait aussi sonné le glas de la IIe Internationale socialiste ouvrière qui groupait alors dans de nombreux pays du monde, des millions de travailleurs. Cette Internationale avait avant la guerre de quatre années (1914-1918) fourni la preuve de son impuissance et de sa faillite définitive. En déclarant qu’elle « n’était bonne que pour le temps de paix » ses chefs l’avaient eux-mêmes condamnée. A ce moment-là les réels dirigeants de l’Internationale ouvrière étaient les chefs socialistes d’Allemagne. Et ils se rangeaient presque tous aux côtés de leurs impérialistes qui avaient déclenché le conflit[3]. Même quand la guerre fut achevée et lorsqu’éclatèrent à Berlin des conflits sociaux très graves, les chefs socialistes allemands écrasèrent dans le sang les mouvements ouvriers dirigés par Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg. Après cela, il était clair que toutes les tentatives de faire revivre cette Internationale devaient rester vaines. Elle était morte et bien morte !

  […]

LE CONGRÈS REJETTE LA CASUISTIQUE DE BLUM, PAUL FAURE ET RENAUDEL[4]

Les 96 fédérations du Parti étaient représentées au Congrès. Une campagne quotidienne de quatre mois dans l’HUMANITÉ ouverte à toutes les opinions, puis de très larges débats locaux et régionaux avaient permis à chacun des délégués de faire son choix entre les diverses tendances qui s’affrontaient. Chacun avait en main un mandat formel. Durant cinq jours la discussion fut très passionnée devant les représentants des fédérations. On sait qu’elle aboutit à une scission et il ne faut pas se lasser de répéter que la droite du congrès en prit seule la responsabilité.

Ceux qui s’opposaient de propos délibéré à l’acceptation de l’adhésion à la IIIe Internationale appartenaient les uns à la droite extrême du Parti, les autres au centre. A la droite, on trouvait Renaudel, Alexandre Varenne, Marquet ancien maire de Bordeaux ; Grumbach, Weil député de l’Alsace ; Evrard, Paul Boncour, Frot, Mayéras, Sembat, etc. Le centre était représenté surtout par Paul Faure, Blum, Longuet, Le Troquer, Paoli, Mistral, Pressemane[5]. Ils devaient, les uns et les autres, quitter la salle du Congrès au soir du 4e jour lorsque l’Assemblée eut écarté leurs motions à une majorité des deux tiers. Avant leur départ, plusieurs d’entre eux prononcèrent de grands discours dont nous rappellerons le contenu essentiel. Mais il faut dire qu’avant leur arrivée à Tours leur résolution était prise de faire la scission. C’est ce que montra clairement une intervention de mon vieux camarade Daniel Renoult[6], à laquelle personne n’opposa de démenti.

Daniel Renoult déclara : « Aussitôt après la réception du télégramme envoyé de Moscou par Cachin et Frossard au Conseil National de Boulogne, certains déclarèrent qu’ils ne suivraient pas le Parti s’il acceptait les propositions des deux délégués du Parti. Ces hommes envoyèrent une lettre à la direction pour le confirmer ». Et le maire de Montreuil désigne Blum comme celui qui « avait pris la tête de l’entreprise de scission ».

Au cours de leurs interventions, Paul Faure et Blum qui furent les adversaires les plus déterminés de l’adhésion, mirent en avant des arguments identiques dont on jugera par la suite l’extrême faiblesse et le peu de succès. Ils s’en prirent exclusivement dans leurs critiques aux conditions imposées par la nouvelle Internationale aux partis désireux de rentrer dans ses rangs. Ces conditions étaient au nombre de 21. Je les avais pour ma part acceptées après de très longues explications avec nos camarades de Moscou. C’est contre elles que s’élevèrent très âprement les adversaires des communistes.

[…]

Paul Faure, Blum nous répondirent :

« Nous refusons absolument de nous soumettre à la subordination que vous exigez de nous, à vos théories de commandement. Nous voulons conserver notre liberté de pensée. Surtout nous avons horreur des organismes clandestins que vous recommandez et qui commanderaient sans contrôle. Nous repoussons ce carbonarisme, ces sociétés secrètes, occultes, dont on ne connaît pas les chefs qui sont inconnus, qui sont des masques. » (Je rappelle leurs expressions textuelles).

« D’après votre conception, le Parti doit devenir celui des coups de main à la mode blanquiste. Il vous faut des groupes peu nombreux, sans rapport avec les masses, pour prendre le pouvoir tout de suite. Vous voulez être suivis par des troupes inorganiques, inconscientes, entraînées à leur insu par des avant-gardes. Vos méthodes sont terroristes ! Ce sont celles de l’anarchie ! Vous faites fi du recrutement. Le nombre vous importe peu. Vous coupez en tronçons les syndicats. Vous divisez les ouvriers.

« Et puis, votre tactique clandestine ne peut aboutir qu’à renforcer la répression gouvernementale ; elle aidera les intrigues de la réaction qui recherche les occasions de violence. Vous allez entraîner la classe ouvrière dans des guet-apens de police. Vous donnerez occasion au pouvoir de poursuivre les travailleurs égarés par vous avec des mitrailleuses et des gaz asphyxiants. Vous allez à la débâcle [7], au massacre. Vous allez décourager les prolétaires, provoquer en eux le dégoût. En fait, vous tournerez le dos à la révolution. Nous nous opposons à votre agitation stérile. Ne vous interdit-on pas de déposer des propositions ou d’exercer une action en vue de l’amélioration de la classe ouvrière ?

« Nous nous élevons aussi contre vos exclusions. Nous entendons conserver une unité où se rejoignent toutes les contradictions. Notre dignité est en jeu. Elle nous empêche de voter l’adhésion ». Ainsi s’exprimèrent Blum et Paul Faure dans leurs diatribes. L’histoire de notre Parti s’inscrit en faux contre toute cette pauvreté et cette mauvaise foi. Et Blum conclut son attaque en nous disant :

« J’ai, devant vos propositions un mouvement d’effroi, de recul. Pendant que vous irez courir l’aventure nous resterons garder la grande maison ».

On peut juger aujourd’hui, après 25 ans d’expérience la valeur de cette casuistique, de ces fausses prophéties, de ces affirmations hautaines et tranchantes, toutes contredites par la vie, par l’expérience. Les faits ont démontré que la ligne politique par nous adoptée malgré Renaudel, Blum, Paul Faure et leurs amis, n’était nullement catastrophique, comme le prétendaient les augures de l’opportunisme et du réformisme confortable. C’est l’application de la tactique de Tours qui a fait de notre parti le plus grand de tout le pays.

Au reste, nous avons vu ce que sont devenus plusieurs de nos adversaires passionnés de 1920 : les Paul Faure, les Marquet de Bordeaux, les Compère-Morel [8] et autres violents ennemis du communisme. L’état d’esprit de la droite du congrès de Tours c’était déjà l’anticommunisme et l’anti-soviétique [9] les plus brutaux et les plus aveugles. On sait désormais quel mal ces prophètes de malheur ont fait à notre peuple de France. Dans le congrès, nous ne manquâmes pas de défendre, contre tous les sophismes, la motion déposée par nous en faveur de l’adhésion.

[…]

CONCLUSION

Le peuple français comprit bien notre langage. A la fin du congrès de Tours les chefs et les élus quittèrent la salle des délibérations. Ils avaient été battus par les deux tiers des délégués. Notre motion, votée le 30 décembre, recueillit en effet 3 028 voix contre 1 022 à celle de Blum et les 397 abstentions des partisans de Renaudel.

Les scissionnistes entraînèrent avec eux les chefs, les élus, les cadres dans une forte proportion. Sur 70 députés socialistes environ [10] que comptait la Chambre d’alors, 10 seulement restèrent dans nos rangs. C’étaient : Aussoleil, Georges Lévy, Ernest Lafont, Vaillant-Couturier, Alexandre Blanc, Philbois, Morucci, Renaud Jean, Dormoy et Marcel Cachin [11].

Avec ces élus les masses ouvrières restaient à nos côtés. Nous avions leur confiance et nous avions pu malgré des intrigues malhonnêtes, conserver L’HUMANITÉ. C’était à mes yeux l’essentiel !

Tel fut le Congrès de Tours !

Dès le lendemain, nous fûmes soumis à une répression gouvernementale qui ne désarma jamais durant 20 ans. Chaque étape de la répression était suivie d’abandons et de médiocres trahisons dans nos rangs. Nous vîmes les Frossard, les Louis Sellier, les Doriot, les Barbé, les Gitton, passer cyniquement dans le camp du capital et du fascisme. Nous les vîmes se mêler à toutes les persécutions contre leurs anciens compagnons de lutte. Mais notre Parti se renforçait toujours après ces épurations successives. Il a montré depuis quelle était la qualité, quelle était la valeur morale de ses militants et de ses dirigeants.

Notre Parti a été dissous en 1939. Six années après il s’affirme le premier des partis de France. Il est à la veille des grands succès qu’il a mérités par sa constance, par son courage, sa clairvoyance et l’intelligence politique de sa direction.

C’est tout cet avenir de progrès qu’ont préparé à Tours les modestes prolétaires que la plupart de leurs chefs abandonnèrent sans gloire. Ce sont les ouvriers et les paysans français, délégués là-bas, il y a 25 ans qui, contre leurs conducteurs aveugles, ont créé le grand Parti communiste, espoir de la France, espoir de la démocratie, garant de l’avenir de notre patrie[12].

[1] Marcel Cachin (1869-1958), pour une biographie plus complète de cette personnalité qui constitue, malgré sa prise de position peu conforme à la tradition communiste durant la guerre, une sorte de grand ancêtre débonnaire et protecteur, on se référera à notre article « L’Affaire Tillon… » paru dans le n°85 des CMO déjà cité, en particulier p.115-116 note 22 où est cité le long article très bien documenté que lui consacrent Guillaume Bourgeois et Jean Maitron (révisé et mis à jour par Gilles Candar et Claude Pennetier) dans le « Maitron en ligne », ainsi que ce que nous disons ci-dessous en particulier dans nos notes 10 et 12.

[2] Il est bon de rappeler sommairement quelle était la situation de la France et du PCF en décembre 1945 (date de parution de cet article) pour donner tout son sens à l’interprétation, évidemment quelque peu biaisée, qu’en donne M. Cachin, auréolé alors de sa qualité de témoin direct du congrès mais aussi de sa qualité de Directeur de « L’Humanité » et représentant de plus, en raison de son grand âge (il a 76 ans au moment où il écrit ces lignes, alors que les principaux dirigeants du Parti sont, à la même date, beaucoup plus jeunes : Maurice Thorez a 45 ans, Jacques Duclos 49, André Marty 59), un grand ancien, un sage,  une sorte de figure tutélaire et apaisante à l’image de la force tranquille que veut incarner le PCF de l’époque. La guerre venait de s’achever avec la capitulation du Reich le 8 mai, mais durant la célébration de cet événement en Algérie (alors partie intégrante du territoire national, puisque le premier Gouvernement Provisoire de la République Française, le GPRF avait d’abord eu son siège à Alger  le 2 juin 1944, avant de s’installer à Paris le 31 août 1944, quelques jours après la Libération de la capitale intervenue le 25 août), de graves affrontements à Sétif et Guelma entre nationalistes algériens, colons français soutenus par la police et l’armée, provoquent une répression qui fait des milliers de victimes , alors même que le premier gouvernement du général De Gaulle entré en fonction le 10 septembre 1944 compte deux ministres PCF (Charles Tillon, ministre de l’Air et François Billoux, ministre de la santé publique [cf. les biographies de ces deux personnages dans notre article « Charles Tillon : présentation et commentaire d’un extrait du livre de Pierre Daix, Les hérétiques du PCF» (Paris, 1980]), CMO n° 85, numéro spécial de juin 2020, p. 107-116 : respectivement 110-111 note 5 et 112-113, note 11) et que « L’Humanité » n’hésite pas à imputer ce très grave démenti aux grandes proclamations « démocratiques » qui accompagne la victoire des Alliés sur le nazisme, à d’imaginaires agitateurs hitlériens. Bien entendu, Cachin se tait soigneusement sur ces faits qui ne datent pourtant que de quelques mois au moment où il célèbre la naissance du Parti Communiste de Tours, dont la raison même de la création était aux antipodes de l’attitude objectivement pro-colonialiste du PCF de 1945. En revanche, il n’a pas tout à fait tort de présenter sous un jour des plus favorables la position politique du PCF au moment où il écrit. Le Parti des « 75.000 fusillés », comme il se plaît à s’autoproclamer en gonflant exagérément le chiffre de ses militants effectivement tombés sous les balles des nazis et de leurs collaborateurs, a en effet le vent en poupe en cette fin d’année 1945.  Le 1er GPRF préside par De Gaulle s’est en effet achevé le 2 novembre et un second gouvernement De Gaulle voit le jour le 21 novembre avec une présence du PCF considérablement renforcée. Cinq ministres PCF siège en effet dans ce nouveau gouvernement, dont le dirigeant incontesté du Parti, Maurice Thorez qui est nommé Ministre d’État, c’est-à-dire au plus haut rang de la hiérarchie gouvernementale. Charles Tillon conserve ses fonctions de ministre de l’Air, visiblement non ébranlé par le rôle joué par l’armée française dans la récente répression en Algérie ; deux ministres « sociaux » dont le rôle est exalté encore aujourd’hui, le premier  pour les nationalisation de la Banque de France et d’EDF-GDF et le second pour réformes importantes du Code du travail et de l’instauration de la Sécurité Sociale qu’ils ont contribué à mettre en œuvre : l’ex déporté de Buchenwald Marcel Paul, ministre de la Production industrielle et Ambroise Croizat, ministre du Travail et de la Sécurité Sociale ; enfin François Billoux est ministre de l’Économie nationale.

En outre, Cachin est dans le vrai quand il parle de la puissance du PCF de l’époque , en effet, aux récentes élections du mois d’Octobre précédent, ce Parti était devenu le premier Parti de France avec le score de 26,23% des suffrages aux élections à l’Assemblée constituante (premières élections législatives où les femmes furent admises à voter) et comptaient à présent 159 députés.

[3] Dans un tout autre contexte, l’argumentation de Cachin pourrait paraître savoureuse par sa mauvaise foi véritablement gargantuesque. Il omet  en effet scrupuleusement de dire qu’ après l’attentat contre Jaurès et le début des hostilités, il fut « parmi les plus déterminés partisans de la Défense nationale » (Article biographique du « Maitron en ligne » de Marcel Guillaume Bourgeois et Jean Maitron, mis en ligne le 15 octobre 2008, dernière modification le 23 décembre 2020), qu’il avait  même été jusqu’à déclarer de façon péremptoire dans « L’Humanité » du 23 mars 1915 : « C’est uniquement sur le champ de bataille que se règlera le conflit. Il faut un nouvel effort héroïque, chasser l’envahisseur, il faut vaincre, ou notre pays meurt », qu’en avril de cette même année 1915, il effectua en tant que membre influent de la Commission des Affaires extérieures  de la Chambre  un voyage en Italie, pour soutenir les partisans de l’entrée en guerre de ce pays au cours de laquelle il rencontra notamment pour un certain Benito Mussolini qui, dans un spectaculaire retournement de veste, venait d’être exclu du PSI pour être passé d’une opposition farouche à l’entrée en guerre de l’Italie aux côtés de l’Entente à la position exactement inverse et qu’à la suite de cette rencontre, il avait loué, toujours dans « L’Humanité » du 27 avril chez le futur Duce son « énergique attitude » et vu en lui un homme « qui savait juger les choses de haut » ! (cf. Article biographique du « Maitron en ligne », cit.). On remarquera aussi qu’en 1945, l’ « anti-bochisme » chauvin qu’à Tours, les artisans de l’adhésion à la IIIe Internationale avaient fort justement rejeté, étant revenu de mode au PCF (on se souvient de cette honteuse exhortation lancée aux résistants lors de la bataille pour la libération de Paris par les dirigeants du PCF « Chacun son boche ! »), il se donne libre cours ici dans l’imputation bien unilatérale des responsabilités de la guerre aux seuls dirigeants « allemands » de la IIe Internationale ce qui, étant donné la position prise par Cachin au cours de ces années- là et que nous venons de relever en le citant, est non seulement  mensongère, mais ridicule !

[4] Léon Blum (1872-1950), collaborateur de Jaurès lors de la création de « L’Humanité » en 1904, il adhère à la SFIO  en 1905. Il est favorable à l’Union sacrée et est de 1914 à 1916 chef de Cabinet du ministre SFIO des Travaux Publics, Marcel Sembat (voir texte d’illustration n°1, note 1 ci-dessus). En 1919, il devient l’un des dirigeants de la SFIO et est élu député. A Tours, il est l’un, comme on le voit dans les présents extraits de la commémoration de Cachin, des principaux orateurs qui combattent l’adhésion à la IIIe Internationale. Personnalité principale du socialisme réformiste, il devient président du Conseil au moment du Front Populaire et reste la référence de ce courant politique jusqu’à sa mort.

Paul Faure (1878-1960), d’abord guesdiste, il se rapproche par la suite du courant centriste de Jean Longuet (voir texte d’illustration n° 1, note 8, ci-dessus). Opposé à l’adhésion à la IIIe Internationale à Tours, il devient secrétaire de la SFIO et le demeure jusqu’en 1940. Il sera ministre d’État de 1936 à 1938, au moment du Front Populaire.

Pierre Renaudel (1871-1935), d’abord blanquiste, il se rapproche par la suite de Jaurès. Il est Directeur de « L’Humanité » pendant la guerre et partisan de l’Union sacrée. Il quittera la SFIO en 1933, lors de la scission de droite dite « néo-socialiste dirigée par Marcel Déat.

[5] Alexandre Varenne (1870-1947), avocat, proche de Jaurès qui l’associe à la création de « L’Humanité », partisan de l’Union sacrée, il deviendra même gouverneur de l’Indochine française en 1928, exclu puis réintégré dans la SFIO, il quitta lui aussi ce Parti avec Déat.

Adrien Marquet (1884-1955), anarchiste dans sa jeunesse, il adhéra au Parti socialiste français en 1902, puis à la SFIO dont il fut secrétaire fédéral de la Gironde de 1909 à 1914. Partisan de l’Union sacrée, il accéda à la mairie de Bordeaux grâce à une alliance avec les radicaux en 1925 et resta à ce poste jusqu’en août 1944. Exclu de la SFIO, il rejoignit les néo-socialistes de Déat et fut ministre du Travail dans le second gouvernement du radical Gaston Doumergue (du 8 février au 8 novembre 1934). Il collabora avec les gouvernements du Maréchal Pétain et de Pierre Laval sous lesquels il fut ministre de l’intérieur, puis ministre d’État. A la Libération, il fut condamné à dix ans d’indignité nationale, mais réussit à revenir en politique juste avant son décès.

Salomon Grumbach (1884-1952), né à Hatstatt en Alsace qui fait alors partie du Reich allemand, il est d’abord régionaliste. En 1907 il collabore à « L’Humanité » et fréquente les milieux de la SFIO et du SPD allemand. Il critique de plus en plus la germanisation de l’Alsace et, réfugié en Suisse pendant la guerre, il défend de plus en plus le côté de l’Entente. Naturalisé français en 1918, il adhère à l’aile droite de la SFIO opposée à l’adhésion à la IIIe  Internationale. Il œuvre ensuite au développement des relations franco-allemandes jusqu’à l’arrivée de Hitler au pouvoir. Il alerte alors sur les dangers du nazisme et en  juillet 1940 il fait partie de la fuite de personnalités politiques françaises vers le Maroc sur le Massilia. Brièvement emprisonné, il rejoint alors la Résistance. Après la guerre, il reprend son activité en faveur du développement des relations franco-allemandes.

Georges Weill (1882-1970), originaire de Strasbourg, il fréquente les milieux socialistes allemands et français. Il est élu député de Metz au Reichstag en 1912 et collabore au quotidien social-démocrate « Vorwärts ». Le 31 juillet 1914, assis en face de Jaurès, il assiste à l’attentat qui coûte la vie à ce dernier. Il s’engage dans l’armée française et est condamné à mort par contumace en Allemagne. Promus capitaine, il est envoyé en mission auprès de Kerenski au moment du gouvernement provisoire issu de la révolution de février. Après la guerre, il est membre de la SFIO et proche de Blum, puis de Renaudel. Dans les années 1930, il est tenté un moment par la scission néo-socialiste de Déat mais reste à la SFIO. Pendant la seconde guerre mondiale, il est officier de renseignements et réussit à rejoindre Alger.

Evard (sic ! dans le texte), Cachin veut sans doute parler de Raoul Evrard (1879-1944), figure typique de militant ouvrier socialiste du Nord de la France. Issu d’une famille de militants  ouvriers (son père Florent  [1851-1917] et son frère cadet Raoul [1898-1972] furent également des syndicalistes et des militants actifs de la SFIO), il devint secrétaire de la Fédération socialiste du Pas-de-Calais en 1919 et fut élu député la même année (il fut réélu régulièrement jusqu’en 1936). Résolument réformiste, il était opposé à l’adhésion à la IIIe Internationale et par la suite fut un adversaire résolu du Parti communiste.

Paul Boncour (sic ! dans le texte), en fait « Paul » n’était pas le prénom mais une partie du patronyme de Joseph Paul-Boncour (1873-1972), avocat qui fut le secrétaire particulier de Pierre Waldeck-Rousseau, républicain modéré et Président du conseil de 1899 à 1902, puis directeur du cabinet de René Viviani co-fondateur de « L’Humanité » avec Jaurès. Il fut ministre du Travail dans l’éphémère cabinet (2 mars 1911-27 janvier 1912) du républicain Ernest Monis. Après s’être engagé durant toute la durée de la guerre, il adhéra à la SFIO en 1916 fut réélu député sous cette étiquette en 1919. Il fut avocat de la partie civile dans le procès intenté à Raoul Villain, l’assassin de Jaurès. Délégué à Tours, il fit évidemment partie des adversaires de l’adhésion à la IIIe Internationale. Situé à l’extrême droite du Parti socialiste, il quitta la SFIO en 1931 et adhéra au Parti Socialiste Républicain, se distinguant cependant des néo-socialistes de Déat. Il occupa plusieurs postes ministériels, mais fut clairvoyant face au danger représenté par le nazisme. Le 10 juillet 1940, il fit partie des 80 députés qui refusèrent de voter les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain et se distingua pendant la guerre par quelques actions d’aide à la Résistance. A la libération il fit encore partie de l’Assemblé consultative et fut nommé conseiller de la République.

Eugène Frot (1893-1983) qu’il ne faut pas confondre avec son homonyme Léon Frot (1900-1942), militant communiste fusillé  comme otage à Clairvaux par les nazis, fut avocat et adhéra après la guerre à la SFIO où il fut proche du courant dit des « reconstructeurs » de Jean Longuet (voir note 12 ci-dessus). Délégué à Tours, il décida comme Longuet de rester à la SFIO. Il fut comme J. Paul-Boncour déjà cité plus haut partisan de la participation des socialistes au gouvernement. Il quitta la SFIO en 1932 et était ministre de l’Intérieur du cabinet Daladier lors des incidents du 6 février 1934. Sous le Front Populaire, il se rapprocha des communistes, mais vote les peins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940 et siégea au Conseil national de l’État français. En 1970, il gagna le procès qu’il avait intenté à Jacques Duclos lequel l’avait accusé dans ses Mémoires d’avoir donné l’ordre de tirer dans la foule lors des journées de février 1934.

Barthémy Mayéras (1879-1942), Brillant élève et distingué au Concours général 1897 en philosophie et en histoire, il adhéra au POF en 1895, puis au Parti Socialiste de France et à la SFIO dont il fut membre  de la direction en 1910. Il fut aussi rédacteur à « L’Humanité » et élu député le 10 mai 1914. Adversaire des zimmerwaldiens et des bolcheviks, les 24 et 25 mars 1919, il ne s’en éleva pas moins à la Chambre avec M. Cachin précisément contre l’intervention en Russie. A Tours il s’opposa évidemment à l’adhésion à la IIIe International et pourtant proche de Longuet, il s’abstint même de voter la motion « centriste » de ce dernier. Il collabora jusqu’en 1935 au « Populaire », puis se retira de la vie politique en invoquant des raisons de santé.

André Le Troquer (1884-1963), avocat, il avait adhéré au mouvement socialiste dès 1902, puis fut membre de la SFIO et collaborateur de « L’Humanité ». Mobilisé e août 1914, il perdit le bras droit à la guerre qu’il termina décoré de la Croix de guerre et e la Légion d’honneur. Élu conseiller municipal de Paris  en novembre 1919, il était à l’origine favorable à l’adhésion à la IIIe Internationale, mais chargé de lire le télégramme dit « de Zinoviev », à la Tribune du Congrès, comme il le rappellera beaucoup plus tard lorsqu’il fut chargé, en tant que Président de l’Assemblée Nationale de prononcer l’éloge funèbre de Marcel Cachin, il avait accueilli ce dernier et Ludovic-Oscar Frossard (cf. note ci-dessous) à leur retour de Russie et s’était inquiété de l’enthousiasme un peu excessif manifesté par Cachin, il décida finalement de ne pas s’associer à la motion majoritaire. Il resta donc une des figures importantes e la SFIO et fut élu député en 1932, puis en 1936 à la faveur du Front Populaire. Le 18 juin 1940,  devant l’Assemblée réunie à Bordeaux à cause de la débâcle, il demanda la destitution  du Marechal Pétain et du général Weygand. Il s’embarqua lui aussi sur le Massilia (cf. ci-dessus la biographie de S. Grumbach)  en juillet 1940 et revenu sur le territoire national, il défendu courageusement Léon Blum devant la Haute cour réunie à Riom en juin 1942. Traqué par la Gestapo, il passa dans la clandestinité et représenta la SFIO au Conseil National de la Résistance, il fut ensuite nommé Commissaire à la guerre du gouvernement provisoire d’Alger par le général De Gaulle et entra dans Paris le 25 août 1944 avec la 2e DB du général Leclerc. En janvier 1946, il fut nommé Ministre de l’intérieur dans le Gouvernement de Félix Gouin et fut élu Président de l’Assemblée Nationale de la IVe République désormais constituée le 12 janvier 1954. La fin de sa carrière politique fut assombrie par son implication dans le scandale dit des « Ballets roses » qui lui valut en 1960 une condamnation  d’un an d’emprisonnement avec sursis et de 3000 francs d’amende.

Dominique Paoli (1882-1922), d’origine corse, il adhéra en 1907 à la SFO et fut délégué au célèbre Congrès de Bâle (1912) de l’Internationale. Militant socialiste actif, il fut aussi administrateur adjoint de « L’Humanité ». Adversaire de l’adhésion à la IIIe Internationale, c’est lui qui rédigea avec Blum, Bracke Desrousseaux et Mayéras la motion de la minorité qui fut d’ailleurs appelée la motion Blum-Paoli. Le 29 décembre c’est lui qui prononça à la tribune la déclaration rendant officielle la scission. Il mourut peu après le Congrès de Tours.

Paul Mistral (1872-1932), travailleur d’origine modeste originaire de l’Isère, il adhère avec son groupe de jeunes sympathisants socialistes au POF en 1897, puis à la SFIO en 1905. En 1919, il est élu député et maire de Grenoble. Il se déclare partisan de la Défense nationale mais dans l’esprit du patriotisme révolutionnaire de 1792 et n’hésite donc pas à se joindre à certaines manifestations contre le militarisme. Admirateur de la révolution russe, il participe à Paris à une réunion avec les maximalistes  italiens du PSI. A Tours,  considéré comme un des principaux représentants du « centre » entre les droitiers de Blum-Renaudel et la « gauche de Cachin-Frossard, il présente une motion dans laquelle il dit refuser les exclusions demandées par le fameux télégramme attribué au seul Zinoviev. Battu, il demeure à la SFIO et gère jusqu’à sa mort la ville de Bordeaux en promouvant des réformes sociales et en veillant à faire observer un laïcisme rigoureux.

Adrien Pressemane (1879-1929), travailleur de la céramique, il adhère à l’âge de 16 ans au syndicat des ouvriers porcelainiers. En 1897, il est membre d’un groupe socialisant qui rejoint le POF en 1902. Il adhère ensuite à la SFIO. Militant apprécié, il est élu député en 1914. Mobilisé, il participe seulement brièvement aux opérations et exprime un dégoût profond de la guerre. A Tours, il présente une motion dans laquelle il dit approuver la révolution russe mais ne pouvoir accepter le principe dicté par la IIIe Internationale du rejet de la Défense nationale. Il reste donc à la SFIO où il continue à œuvrer pour la défense des intérêts des travailleurs  jusqu’à son décès prématuré.

[6] Daniel Renoult (1880-1958), d’abord anarchiste et interpellé plusieurs fois par la police pour avoir hurlé des slogans subversifs, il se rapproche de la SFIO à laquelle il adhère en 1906 en manifestant son accord avec le courant allemaniste. Il entre comme rédacteur à « L’Humanité » en 1908. Témoin de l’assassinat de Jaurès le 31 juillet 1914, quand la guerre éclate il se rallie à la Défense nationale sans pour autant prôner l’Union sacrée. Mobilisé, il combat en France et en Macédoine. Favorable à la révolution russe, il écrit dans « Le Populaire » qui s’oppose à la ligne social-chauvine de « L’Humanité ». Il prend ses distances avec M. Cachin du Comité pour la Renaissance de la IIe Internationale et à Tours, il intervient avec vigueur pour l’adhésion à la IIIe Internationale, tentant en vain d’obtenir le ralliement de Longuet et de ses partisans. Membre, avec Cachin, de la tendance  du « centre » du jeune Parti communiste, il s’oppose notamment à la tactique du Front Unique décidée au IVe Congrès de l’IC qu’il interprète comme une unité avec les sommets des organisations réformiste. Spécialiste des Balkans et membre du Comité Central du Secours Rouge, il lutta tout particulièrement contre la répression dans cette partie de l’Europe et intervint en faveur de la solidarité avec l’URSS. Maire-adjoint de Montreuil, il fut suspendu de ses mandats électifs en octobre 1939 par le mouvement Daladier, puis arrêté au début de l’année 1940, il connut plusieurs prisons et fut détenu dans la citadelle de Sisteron d’où il ne fut libéré qu’en juillet 1944 par les FTP. Élu membre du Comité central du PCF au Congrès de Paris de 1945, il devint également maire de Montreuil, puis membre de la Commission de Contrôle Financier du Parti. Sa dernière apparition publique fut de participer le 1er juin 1958 à la manifestation organisée à Montreuil contre l’arrivée au pouvoir de De Gaulle. Il mourut un peu plus d’un mois après la même année que son « vieux camarade » Marcel Cachin.

[7] Sic ! dans le texte.

[8] Constant Morel dit Compère Morel (1872-1941), , horticulteur et socialiste dès 1890. De tendance guesdiste, il adhère en 1893 au POF, puis au PSdF et enfin  à la SFIO en 1905. Il devient maire de sa commune d’origine, Breteuil dans l’Oise, où il se distingue par son excellente connaissance des questions agraires et liées à la condition paysanne et aussi par son opposition à l’anticléricalisme selon lui outrancier de certains de ses camarades de parti. En 1909, il est présenté à la députation par les socialistes du Gard et est élu. Il se prononce contre la grève générale comme moyen d’accéder au pouvoir. Pendant la guerre il se prononce pour la Défense nationale mais contre la participation des socialistes au gouvernement. Au Congrès de Tours, il présente une motion du Gard qui se prononce pour l’unité du Parti. Après la scission, il combat les communistes et redonne vie au journal « Le Populaire » qui devient l’ adversaire de « L’Humanité », inversant les positions qui avaient celles de ces deux organes pendant la guerre où « Le Populaire » était l’organe des milieux opposés à la guerre, alors que le journal fondé par Jaurès était celui des partisans de l’Union sacrée. Il devient alors le grand spécialiste des questions agraires au Parlement. Alors qu’il s’était toujours montré réticent sur l’opportunité de la participation des socialistes au gouvernement, il change diamétralement de position en 1933 et se rapproche de Renaudel et de Déat. Après 1940, il se rallie à Pétain et meurt l’année suivante.

[9] Sic !  dans le texte, lapsus probable pour « antisoviétisme ».

[10] Dans l’édition sur laquelle nous nous fondons, cette approximation de Cachin est suivie d’une note non signée (mais vraisemblablement de la curatrice qui n’est autre que la fille de ce dirigeant) que nous reproduisons ici  et qui corrige un peu le propos :

« Le parti socialiste comptait 78 députés en 1920. Treize d’entre eux restèrent au Parti communiste (aux noms cités il faut ajouter : A. Berthon, Maurel, Ch. Baron). Huit restèrent au Parti Communiste leur vie entière : Aussoleil, A. Blanc, M. Cachin, G. Lévy, Morucci, Philbois, Renaud Jean, Vaillant-Couturier ».

[11] François Aussoleil (1861-1928), professeur de rhétorique, il adhère à la SFIO en 1903 et devient secrétaire de la Fédération socialiste de la Corrèze. En 1919, il est élu député et opte à Tours pour le Parti Communiste. Il est membre de la Commission Administrative du journal « L’Humanité). Condamné à deux mois de prison en 1925 pour délit d’opinion, il adresse à Pierre Laval, alors ministre de la Justice, une lettre sarcastique dans laquelle il le tutoie au nom de leur passé commun de défenseurs des travailleurs.

Georges Lévy (1874-1961), docteur en médecine, d’abord dreyfusard, puis proche de Jaurès. Il adhère  à la SFIO en 1910 et assiste au dernier discours de Jaurès  en faveur de la paix à Vaise le 25 juillet 1914. Mobilisé dans l’armée d’Orient, il est rapatrié pour raisons de santé et fait alors campagne contre la guerre. En 1919, il est élu député et participe à la création et à la direction de l’Association Républicaine des Anciens Combattants (ARAC) qui joue un grand rôle dans la fondation du futur Parti Communiste. Après Tours, il appartient lui aussi à la tendance « centriste » du jeune PC, s’installe à Lyon où il devient une figure marquante du communisme local. Il se rend aussi en URSS et effectue des missions pour le CE de l’IC. En 1936, il est à nouveau élu député. Il est arrêté en octobre 1939 et condamné à cinq ans d’emprisonnement  et 5 000 francs d’amende. Fin 1941 il est détenu en Afrique du nord et fait partie des députés communistes qui adressent une lettre controversée à Pétain lors du procès de Riom contre Léon Blum. Libéré par le débarquement américain en Algérie en février 1943, il est rapatrié en métropole où le Comité de Libération le nomme maire de Villeurbanne. Il est considéré jusqu’à sa mort comme le patriarche du communisme lyonnais.

Ernest Lafont (1879-1946), avocat spécialiste du droit du travail, il faisait partie durant ses études d’un groupe d’étudiants socialisants. Il participa courageusement dans le département de  la Loire à plusieurs mouvements contre la réaction locale. Il fut élu maire de Firminy en 1912 et demeura en 1919. Durant la guerre il se prononça pour une participation conditionnelle des socialistes à la Défense nationale. Après Tours, il devint secrétaire fédéral du PC de la Loire, mais en désaccord avec l’exclusion des francs-maçons décidée par le IVe Congrès de l’IC, il fut exclu du PC en janvier 1923 et rejoignit les oppositionnels de l’Union Socialiste  Communiste, puis, se déclarant partisan du Bloc des gauches, il rejoignit la SFIO dont il fut exclu en 1933 pour son soutien à Daladier  et pour sa participation comme ministre de la Santé du gouvernement de P. Laval. Après avoir été battu aux élections de 1936 par le candidat du Front Populaire, il quitta la vie politique.

Pour la biographie de Paul Vaillant Couturier (1892-1937, voir ci-dessus, document n°1, note 4.

Alexandre Blanc (1874-1924), qu’il ne fait pas confondre avec son exact homonyme Alexandre Blanc (1887-1953), également membre du Parti Communiste, chauffeur de taxi dans la Région parisienne de son état et interné à Clairvaux en 1941 mais qui ne fut jamais député. Alexandre Blanc, originaire du Var, fut, lui, instituteur, membre de la Libre Pensée et adhérent de la Fédération socialiste du Vaucluse.

[12] Comme on le voit le Parti créé à Tours dans l’optique de diriger une révolution prolétarienne sur le modèle de la Russie ce qui passait par une critique sans concession du chauvinisme et l’exclusion des éléments qui y avaient succombé par renoncement au renversement du pouvoir de la bourgeoisie et de son état était célébré vingt-cinq ans plus tard pour des motifs exactement inverses de ceux qui avaient motivé sa création et son évolution dans les années qui suivirent immédiatement le congrès de Tours : une fois de plus, Marcel Cachin, en balayant systématiquement le moindre grain de poussière sur le tapis, faisait preuve de la souplesse d’échine qui le caractérisa tout au long de sa longue existence.

DOC 3. Extraits des Mémoires de Jules Humbert-Droz

Photo de Jules Humbert-Droz / bataillesocialiste.wordpress.com

Humbert-Droz

Jules Humbert-Droz est né en  Suisse en 1891. Dans sa jeunesse, influencé par le tolstoïsme, il envisage de devenir pasteur, puis abandonne la conception religieuse du monde et adhère au parti socialiste suisse. Hostile au social-patriotisme pendant la guerre de 1914-1918, il se prononce en faveur de l’Internationale communiste (I.C.) dès sa fondation en mars 1919 et part alors pour Moscou. Bientôt promu membre du comité exécutif  de l’Internationale, il est désigné comme l’un de ses trois secrétaires aux côtés du finlandais Otto Kuusinen et du hongrois Mathias Rakosi. A ce titre il participe à la rédaction du texte des 21 conditions d’admission dans l’Internationale. Il est chargé en particulier de la campagne pour la fondation du parti communiste en France et en Italie et au cours des années suivantes sera chargé de suivre l’activité du PC de France. En 1928 il préside le VIe congrès de l’Internationale, puis en 1929 part en Amérique latine participer à la conférence des partis communistes de la région. Il soutient la position en URSS de Boukharine, le leader de l’opposition de droite, hostile à la collectivisation massive et forcée. Staline le contraint à faire son autocritique de « déviationniste de droite » puis le démet de ses fonctions dans l’I.C. Il participe néanmoins en 1935 au VIIe et dernier congrès de l’Internationale communiste  qui valide la politique de front populaire. De retour en Suisse peu après ce VIIe congrès, il est exclu du PC suisse sur ordre de Moscou à la fin de 1942 juste avant la dissolution de l’Internationale par Staline en mai 1943. Il rejoint alors le Parti socialiste suisse dont il sera le secrétaire central de 1946 à 1959 et meurt en 1971. Il a publié quatre tomes très riches de Mémoires. Le passage ci-après est extrait des dernières pages du 1er tome.

Les Congrès de Tours et de Livourne.

Au congrès de Tours, l’Internationale communiste se montra très large dans l’application des vingt et une conditions. Elle fit même des avances au groupe des reconstructeurs, Jean Longuet et Paul Faure et passa facilement l’éponge sur le passé nationaliste de Cachin, de Frossard et de nombreux autres social-patriotes, devenus partisans de l’Internationale communiste par opportunisme.

Le Parti communiste français né au congrès de Tours était une organisation de masse qui conservait l’Humanité de Jaurès. Mais il ne s’était séparé que de l’extrême droite et n’avait de communiste que le nom. (…)

J’écrivais alors dans Le Phare :

« (…) La décision de Tours, ­­­si réjouissante qu’elle soit ne saurait nous illusionner. Le Parti socialiste français adhère à l’Internationale communiste, il affirme clairement sa sympathie pour les principes qui guident la révolution russe, mais il n’est pas devenu, par la décision de Tours un parti communiste. Tours est non un point d’arrivée mais un début qui marque la voie dans laquelle le parti devra évoluer, se purifier grandir et devenir un parti pratiquant réellement une politique communiste. La scission faite par les social-patriotes de Renaudel et les centristes de Longuet, en débarrassant le parti de ses éléments corrompus d’opportunisme facilitera cette évolution. Les vingt-et une conditions sont votées, il faut maintenant les appliquer. (…)

 Disons franchement que les débats du congrès de Tours et la campagne qui les a précédés dans les sections et les débats régionaux du parti ne nous ont nullement satisfaits. Il a manqué un effort de clarté. Devant la masse ouvrière et paysanne, on n’a pas suffisamment montré le crime de la politique passée de la droite et du centre, on n’a pas fait clairement comprendre la nécessité d’une rupture avec cette politique et avec ceux qui l’ont menée ». (…)

Ce souci de l’unité, cette hantise de conserver Longuet et son groupe n’ont pas permis l’effort de clarté nécessaire. Au lieu de montrer nettement tout ce qui séparait les communistes de l’ensemble des politiciens du centre, au lieu de faire comprendre pourquoi il était nécessaire de rompre avec leur politique, pourquoi la scission était impérieuse, vitale pour un parti qui se veut révolutionnaire, Frossard a cherché à montrer ce qui unissait la majorité communiste aux centristes, et sur bien des questions il est resté dans l’obscurité et l’équivoque.

C’est le cas particulier de la défense nationale. Frossard fit, d’après l’Humanité, les déclarations suivantes que l’Internationale communiste ne saurait admettre :

« J’ai été la défense nationale pendant la guerre. Je ne renie pas mon passé. Le parti, avant la guerre, a toujours été pour la défense nationale. Je reste l’adversaire de l’anti-patriotisme grossier que l’on avait opposé à cette doctrine. Notre défense nationale, c’est la paix ; Le problème n’est pas simple. La défense nationale est moins une question de doctrine qu’une question de circonstance ».

Nous attendions, et nous attendons encore de Frossard qu’il sorte de l’équivoque, qu’il renie son passé de défense nationale. Nous attendons du parti français, purgé de Renaudel, de Longuet et Compagnie, qu’il déclare avoir abandonné sa doctrine d’avant 1914. Que Frossard ne joue pas sur les mots en désignant du terme de « défense nationale » la défense de la révolution prolétarienne. La défense nationale admise par le parti socialiste français, celle que Frossard a pratiquée avec Longuet pendant la guerre et qu’il ne renie pas, celle que Jaurès préparait par son « armée nouvelle », ce n’était pas la défense de la révolution prolétarienne, mais la défense de la patrie bourgeoise, dans la guerre impérialiste. L’Internationale communiste doit exiger une déclaration de principe contre la défense nationale ». [1]

Dans le même numéro je critiquais la décision de l’exécutif de l’Internationale communiste concernant l’adhésion du parti communiste ouvrier (KAPD) allemand à l’Internationale, en tant que parti sympathisant :

« Nous avons dit déjà que nous n’étions pas d’accord avec l’Exécutif dans sa tactique qui consiste à accepter plusieurs organisations d’un même pays. Ce que nous disions de l’admission des groupes syndicalistes, nous le pensons encore au sujet de l’admission du KAPD. Au moment où se crée un parti communiste unifié, où l’Exécutif fait appel aux membres du KAPD pour qu’ils s’y rallient, c’est je crois une erreur qui nuit à l’unification que de reconnaître le KAPD comme membre sympathisant ». [2]

1. Le Phare, n° 16, p. 227, 228, 229.

2. Idem, p. 231.


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LE CONGRÈS DE LIVOURNE ET LA CRÉATION

DU PARTI COMMUNISTE D’ITALIE

( 5- 22 janvier 1921)

Frank La Brasca

Nous nous sentons les héritiers de cet enseignement qui nous vint d’hommes aux côtés desquels nous avons fait nos premiers pas et qui aujourd’hui ne sont plus avec nous. Si nous devons partir, nous emporterons avec nous l’honneur de votre passé, camarades !

Extrait du discours prononcé  le 19 janvier 1921 par Amadeo Bordiga, leader de la fraction communiste au XVIIe Congrès du Parti Socialiste Italien de Livourne et principal artisan de la fondation du PC d’I.

Dans un récent livre à succès, à mi-chemin entre l’histoire et le roman, l’écrivain italien Antonio Scurati décrit ainsi un épisode de la séance d’ouverture du XVIIe Congrès du PSI dans le beau théâtre Goldoni de la ville portuaire de Livourne :

Le  XVIIe congrès du Parti socialiste italien fut inauguré à Livourne – ville touristique célèbre pour ses établissement balnéaires et thermaux renommés – le cinq janvier mil neuf cent vingt-et-un à 14 heures par le président provisoire Giovanni Bacci [1] qui prononça un discours ému sur l’insurrection spartakiste de mil neuf cent dix-neuf. Aussitôt après lui, le secrétaire du Congrès Francesco Frola [2] lut la traduction italienne de l’adresse aux délégués du Comité exécutif de l’Internationale : une attaque très dure de Moscou contre les camarades réformistes et ceux qui s’obstinent encore à ne pas les exclure du parti. C’est à ce moment précis, tout de suite après déjeuner, que s’ouvrit la tragédie du prolétariat italien.[3]

Que le prolétariat italien (et pas seulement lui, hélas !) ait été appelé à connaître dans les trois décennies qui suivirent une véritable et effroyable « tragédie », la suite des événements que nous connaissons tous ne peut laisser aucun doute à ce sujet, mais  que cette « tragédie » fût inscrite dans le déroulement du Congrès de Livourne tel que nous allons essayer de le restituer, cela est loin d’être évident.

C’est pourtant un jugement que reprend à son compte le romancier-historien que nous venons de citer, mais qui est aussi devenu un lieu commun chez tous ceux qui à demi-mot ou plus franchement répudient au fond la rupture fondatrice que constitue la Révolution d’Octobre 1917, soit parce qu’ils l’ont dès son origine condamnée, soit parce que, se fondant sur une appréciation erronée de la dégénérescence stalinienne et de son aboutissement récent qui dans les années 1990 a vu la disparition de l’URSS et la dissolution ou du moins le quasi-total effacement des Partis et courants qui en étaient historiquement issus dans le monde entier, ils la croient désormais irrémédiablement inactuelle et condamnée par le déroulement même de son histoire.

Revenir aux origines, explorer, comme  nous le faisons ici, dans ce numéro  86 des « Cahiers du Mouvement Ouvrier », le Congrès de Tours ou celui de Livourne, ne relève pas seulement de la commémoration obligée et pour ainsi dire conventionnelle, mais est aussi, au-delà même des considérations de nature purement historique, une façon de poser concrètement des problématiques qui sont celles du mouvement ouvrier contemporain : que signifie vraiment l’unité d’action des forces qui disent œuvrer en faveur des intérêts des travailleurs et de leur rôle dirigeant dans le société ? Qu’est-ce qu’une situation révolutionnaire ? Comment penser l’articulation entre la nécessaire dimension internationale de l’action de l’avant-garde révolutionnaire et la non moins nécessaire prise en compte des particularités et spécificités nationales ?

On conviendra aisément que de telles interrogations (qui sont d’ailleurs loin d’être les seules qu’on pourrait exprimer à propos de cette séquence de l’histoire humaine que constitue le « court » vingtième siècle) n’ont rien perdu de leur actualité et de leur urgence.

Mais revenons un instant à notre roman-histoire. Dans les lignes qui suivent, A. Scurati évoque un épisode  ultérieur de ce Congrès de Livourne qui pourrait, si les circonstances n’étaient pas si graves, avoir un aspect burlesque à la limite des pantalonnades de la célèbre Commedia dell’arte italienne.

Pourtant, il ne s’agit pas seulement d’une invention plaisante de romancier, mais d’un événement dont la véracité factuelle est confirmée dans la monumentale histoire  du Parti Communiste Italien en cinq gros volumes qui font encore aujourd’hui autorité de l’historien Paolo Spriano.[4]

Scurati poursuit donc ainsi son évocation de Livourne en décrivant les séances des 16 et 17 janvier :

Le 16  au matin, c’est Khristo Kabatchiev [5], délégué de l’Internationale, qui prend la parole. Après avoir ajusté son nœud papillon et ses petites lunettes de myope, le communiste bulgare a tonné son ultimatum : il n’y a plus de temps à perdre, la situation est révolutionnaire, par conséquent quiconque y fait obstacle en se rangeant aux côtés des réformistes timorés, n’est qu’un traître. Le Comintern de Moscou exclura donc ceux qui voteront la motion unitaire des maximalistes. Bombacci [6] et les communistes l’ont applaudi tandis que dans  tous les autres secteurs du théâtre éclataient des hurlements sarcastiques : « C’est l’ Excommunication  solennelle ! Vive le Pape ! Vive le Papachiev ! On n’est pas des larbins, les légats pontificaux, on n’en veut pas ! » Bref, on aurait dit un cirque équestre à trois pistes.

Durant toute la journée du 17, la polémique entre réformistes et révolutionnaires, unitaires et scissionnistes, intransigeants de droite et de gauche, politiques et syndicalistes se poursuit dans un climat tumultueux, quand, vers le soir, c’est Vincenzo Vacirca [7], un syndicaliste sicilien qui, à l’âge de seize ans a organisé la ligue paysanne de Raguse et a déjà échappé à de nombreux attentats tant en Italie qu’aux États-Unis, qui prend la parole … puis, … se met à attaquer les directives de Moscou. Pour l’ennemi que constituent les grands propriétaires terriens, communisme et socialisme sont une seule et même chose. Les responsables de la réaction qui est en train de frapper le mouvement ouvrier et paysan sont, donc, les révolutionnaires de la parole qui prêchent vainement la violence en invoquant ainsi la répression de la bourgeoisie, oui, les responsables sont ces « révolutionnaires brandissant des canifs ».

Un souffle de réalisme s’est introduit à l’improviste dans la prison formée par les formules idéologiques. Le théâtre Goldoni est soudain plongé dans le silence. L’expression de Vacirca est restée dans le vague, mais l’allusion est claire, directe, le sarcasme vise quelqu’un de précis : en effet, au cours d’une interview qu’il avait donnée au mois d’octobre précédent, Nicola Bombacci, le « Christ des ouvriers », à propos du rôle de la violence, en homme doux et sincère, avait déclaré « être incapable de manier même un canif ».

Pour que sa raillerie envers Bombacci soit encore plus blessante, Vacirca, après avoir tiré de de sa veste un petit couteau de poche, se met à présent à sortir lentement la lame de son étui, avec une expression de défi et d’ironie. Pendant un instant toute division disparaît dans la salle et tous se tournent en direction des balcons de gauche où est assis, derrière sa barbe abondante couleur châtain, le « Lénine de la Romagne ».

Nicola Bombacci, comme poussé par le puissant courant de honte qui sourd de la salle, s’est levé. Il tremble de colère mais ne sait quoi faire.

« Prends donc ça, montre-lui de quoi tu es capable ». Derrière Bombacci, la voix de Umberto Terracini [8] – dirigeant communiste favorable aux thèses de Moscou – souffle à son oreille. Plus bas, cachées, ses mains lui tendent un revolver.

Nicola Bombacci n’a jamais pris une arme en main de toute sa vie. Il la saisit, se penche au balcon et la pointe sur Vacirca, qui se tient comme paralysé au pupitre de l’orateur, le bras encore tendu dans un geste moqueur et accusateur.

« Ça ce n’est pas un canif, tu vas voir ! »

Sa voix s’étrangle, hystérisée par l’humiliation ressentie. Tout autour de l’estrade, les délégués se jettent sous les sièges. Mais la main qui empoigne l’arme, potelée, rose, délicate, vacille sous le poids du revolver à barillet.

L’engin qui vient d’être brandi, est à présent baissé. Bombacci s’effondre dans la pénombre du balcon. La tragédie a viré à la farce.[9]

Malgré le parti-pris évident qui transparaît dans l’écriture de cette scène (par ailleurs parfaitement documentée, répétons-le) en faveur de la crédibilité du réformiste solide et près du terrain (Vacirca) contre le doux rêveur prônant une violence qu’il est incapable d’assumer (Bombacci) et qui relève d’un schéma bien connu revenant souvent dans les inévitables et éternelles polémiques politiques entre les tendances opposées de ceux qui « mouillent la chemise » et ceux qui sont censés être des doctrinaires « en chambre », il nous semble qu’elle nous permet de nous faire d’emblée une idée d’ensemble de ce qui s’est joué en cette mi-janvier 1921 de capital pour le mouvement ouvrier italien.

Nous nous proposons à présent  de « zoomer » en quelque sorte sur l’événement pour essayer d’en mettre en évidence les antécédents, les détails et les conséquences.

Les prémisses de Livourne (1919-1920) : succès et déboires du mouvement des masses.

La position de « L’Ordine nuovo » consistait essentiellement en ceci : 1) avoir su traduire dans un langage historique italien les principaux postulats de la doctrine et de la tactique de l’Internationale Communiste ; dans les années 1919-20 cela a signifié le mot d’ordre des Conseils d’usine et du contrôle de la production, c’est-à-dire l’organisation de masse de tous les producteurs pour l’expropriation des expropriateurs, pour substituer le prolétariat à la bourgeoisie dans la direction de l’industrie et donc, nécessairement, de l’État ; 2) avoir soutenu, au sein du Parti socialiste, qui représentait à l’époque la majorité du prolétariat, le programme intégral de l’Internationale communiste et pas seulement telle ou telle de ses parties.

Antonio Gramsci, Il nostro programma, « L’Ordine nuovo », 1-13 avril 1924[10]

Les années se suivent et ne se ressemblent pas et paraissent même jouer à se distinguer du tout au tout l’une de l’autre, même quand elles se succèdent immédiatement. L’année 1919, qui est celle de la proclamation de l’Internationale Communiste (2-6 mars), est sans conteste une année faste pour le mouvement ouvrier italien et pour le Parti qui en incarne la représentativité, le PSI. Les horreurs de la guerre impérialiste et le marasme économique qui succèdent à une « victoire » si chèrement acquise et que, de plus, les éléments nationalistes s’empressent de déclarer « mutilée » provoquent une vague intense de mécontentement dans les masses ouvrières et paysannes dont les dirigeants maximalistes du Parti socialiste se voient parfois contraints de modérer l’ardeur d’en découdre. Cette même direction produit toute une série de textes, de motions, de résolutions dans lesquels elle dit s’inscrire pleinement dans le processus de révolution internationale que semble laisser présager la victoire des bolcheviks en Russie et leur lutte héroïque contre l’agression des puissances capitalistes. Elle se dit prête à s’appuyer sur la détermination revendicative de masses pour instaurer une république socialiste en Italie fondée sur un gouvernement de dictature du prolétariat. Ces mâles paroles, même si elles sont peu suivies de mesures concrètes permettant de les inscrire de manière effective dans un processus réel ayant quelque chance de leur conférer une réalité, puisque dans le même temps toute latitude est laissée à la tendance droitière ouvertement réformiste et gradualiste qui tient bien en main, le groupe parlementaire, les syndicats et les organismes d’assistance et d’entraide ouvrière pour tenter de négocier avec les divers représentants des partis bourgeois qui se succèdent au pouvoir des compromis et des aménagements pouvant apporter des améliorations des conditions de vie et de travail limitées dans les secteurs très circonscrits de la classe ouvrière. Mais, comme cela est bien naturel, dans leur enthousiasme, les masses en mouvement ne perçoivent pas les contradictions et les dangers que représentent le hiatus entre la propagande radicale de la direction socialiste et sa confusion et son inefficience quand il s’agit de passer aux actes et à leur  programmation et à leur organisation.

Le Parti connaît donc un afflux d’adhésions considérable passant de moins de 50 000 adhérents avant l’entrée en guerre en mai 1915 à 87 000 au début de cette année 1919.

Aux élections législatives du mois de novembre de la même année, alors que le fondateur des faisceaux de combat, embryons du Parti fasciste (créés en mars) le transfuge socialiste Benito Mussolini subit l’humiliation de ne même pas être élu à Milan, la ville où il a installé le siège national de son organisation, le PSI avec 32,3% des suffrages et 156 élus au Parlement connaît, lui, un véritable triomphe.

Partout se multiplient les grèves, les mouvements revendicatifs pour l’amélioration immédiate des conditions de vie et de travail, les occupations de terres par des paysans qui, après les souffrances endurées dans les tranchées n’acceptent plus d’être bercés de belles paroles.

Ce climat favorise évidemment la radicalisation au sein du Parti : le 1er mai, un groupe de jeunes intellectuels qui se sont connus à l’Université de Turin, Antonio Gramsci, Umberto Terracini, Angelo Tasca  et Palmiro Togliatti[11] fondent un hebdomadaire « L’Ordine nuovo » qui va jouer un rôle culturel et politique capital, notamment dans le mouvement de l’« Occupation des usines » qui se déroulera l’année suivante.

Malgré cette conjonction d’éléments favorables, la faiblesse théorique de la tendance majoritaire et les divisions très profondes qui existent entre les réformistes déclarés, Filippo Turati[12], qui fait figure de grand théoricien et de figure tutélaire du Parti, Roberto Mondolfo[13], philosophe et idéologue de la conception gradualiste de la lutte pour le socialisme et les éléments les plus radicaux qui ont commencé à se regrouper autour de la Fraction abstentionniste dirigée par Amadeo Bordiga montrent à l’évidence que ce Parti est structurellement incapable de mettre en pratique ses retentissantes proclamations révolutionnaires, ce que les dirigeants de l’IC devront reconnaître à Livourne en critiquant vivement, non seulement par la bouche du bulgare Kabatchiev comme nous venons  de le voir, mais aussi du représentant du Parti communiste allemand  unifié (VKPD), créé un mois avant au Congrès de Halle (4-7 décembre 1920) par la fusion de la gauche social-démocrate  de l’ USPD avec le KPD issu du spartakisme, Paul Levi[14], qui, malgré ses velléités conciliatrices est contraint de se rallier à la position intransigeante de l’Internationale.

L’année 1920 sera celle où toutes les faiblesses et les malentendus dissimulés par les apparentes victoires de 1919 vont apparaître au grand jour.

Certes les grèves se multiplient et prennent même des aspects spectaculaires comme la grève dite des « aiguilles »  au mois d’avril contre la tentative de la direction des usines FIAT  d’imposer aux travailleurs l’heure et surtout l’occupation des usines impulsée par le groupe de « L’Ordine nuovo » en août septembre qui se soldèrent toutes deux par un échec, à la fois du fait du manque de soutien évident des dirigeants réformistes de la CGL et de l’inconséquence de la direction maximaliste du PSI.[15]

Parallèlement, le mouvement d’occupation des terres par les paysans se poursuivant avec une intensité et une violence inédites, les bandes armées fascistes qui avaient semblé avoir subi un coup d’arrêt par l’impasse dans laquelle  les avait apparemment plongées l’année précédente la montée en puissance des socialistes, trouvèrent au service des grands propriétaires fonciers de plus en plus inquiets, une occasion de se refaire une santé en intervenant de façon toujours plus brutale contre les paysans et en commençant à user de la menace et de la voie de fait contre le mouvement ouvrier organisé qu’elles avaient plus ou moins ménagé dans un premier temps.

La situation internationale avec le développement de la guerre civile en Russie et, notamment l’échec de l’armée rouge à Varsovie et en Ukraine (août-septembre), les bolcheviks eux-mêmes sont divisés sur les possibilités d’effectuer la jonction entre la Russie révolutionnaire sortie exsangue de la guerre civile et d’éventuelles, mais problématiques révolutions victorieuses dans d’autres pays d’Europe occidentale (France, Allemagne, Italie).

Pour une part, ce sont ces incertitudes et ces alternances de prévisions exagérément optimistes et d’inquiétudes qui expliquent la tactique que va suivre l’IC dans la scission du Parti Socialiste Italien.[16]

Le premier Congrès de Livourne (15-21 janvier 1921) : Une scission pour quoi ?

C’est tout notre vieux mouvement qui se voit brisé par un déchaînement de violence qui n’a d’égal dans aucun autre pays ; nous vivons des journées d’angoisse. Et il n’y a rien à faire contre tant d’arrogance impunie car, malheureusement, pendant que tout le monde parlait de révolution, personne ne la préparait. A présent nous sommes les victimes de cette exaltation révolutionnaire purement verbale qui a trompé un peu tout le monde au cours des mois qui viennent de s’écouler.

Giacinto Menotti Serrati[17], leader de la tendance maximaliste majoritaire  du PSI, lettre à Jacques Mesnil du 28 janvier 1921.[18]

Mais revenons à ce début d’année 1921 dont nous avons anticipé en introduction un épisode significatif. Le gouvernement italien est dirigé par le vieil homme providentiel de la bourgeoisie libérale italienne Giovanni Giolitti déjà âgé de 78 ans[19] lorsqu’il est appelé pour la cinquième fois à la Présidence du Conseil par le roi Victor Emmanuel III le 15 juin 1920. Il a déjà par sa politique relativement conciliatrice qui se fonde sur la conviction que les dirigeants syndicaux et les réformistes à la tête du PSI n’ont aucune intention révolutionnaire, sauvé la mise au patronat en faisant d’habiles concessions mineures aux revendications des travailleurs et en s’efforçant d’intégrer toujours davantage les dirigeants socialistes à l’état bourgeois.

Le gouvernement qu’il préside et qui restera en fonction jusqu’au 15 juin 1921, c’est-à-dire au moment de Livourne et dans les premiers mois d’activité du PC d’Italie, est d’ailleurs le reflet de cette habile politique de convergence puisqu’il compte dans ses rangs comme ministre de la Guerre une ancienne figure du mouvement socialiste, Ivanoe Bonomi[20], qui avait été exclu du PSI, notamment sur l’initiative de Mussolini lors du Congrès de Reggio d’Émilie en juillet 1912 pour avoir soutenu la guerre coloniale de Lybie, tandis qu’une autre figure au passé de l’extrême gauche du PSI, l’ex-syndicaliste révolutionnaire Arturo Labriola[21], lui aussi partisan de l’aventure coloniale libyenne, était Ministre du Travail et de la Prévoyance sociale dans ce même gouvernement.

Il mettra cette politique en œuvre durant l’épisode de l’Occupation des usines des mois d’août septembre, en refusant les manières fortes préconisées par certains dirigeants patronaux, comprenant parfaitement, et même bien mieux que les ordinovistes à l’origine de cette action, que les divisions dans le PSI, en dépit des slogans tonitruants brandis par les maximalistes, étaient un gage d’échec pour ce mouvement revendicatif si particulier.

Néanmoins, les violences des squadristi, groupes d’hommes de main qui incendient, violentent et parfois tuent ouvriers, paysans, opposants s’intensifient et, pour ne nous limiter qu’aux deux semaines qui précèdent le début des travaux du Congrès socialiste, il ne se passe presque pas de jours sans qu’il n’y ait dans la péninsule des faits de violence très graves et qui peuvent s’assimiler à une guerre civile larvée : le 1er janvier 1921, a Casale Monferrato dans le Piémont c’est un officier  de l’armée qui tue d’un coup de pistolet l’ouvrier socialiste Secondo Reale à la suite d’une altercation, le surlendemain 3 janvier les bandes fascistes  de Ferrare se livrent à des représailles dans toute la ville suite aux coups de feu qu’elles ont essuyés de la part de membres de la municipalité socialiste de la ville le 21 décembre précédent, le 7, à Vercelli dans le Piémont ce sont une dizaine d’anciens combattants qui tentent de déboulonner une plaque apposée par les socialistes pour commémorer les « morts qui, sans le savoir, ont sacrifié leur jeunesse à la cause du capitalisme », des échauffourées s’ensuivent au cours desquels un des assaillants nationalistes, membre de l’équipe locale de football est mortellement blessé par une décharge de plombs, à la suite de quoi le maire adjoint socialiste de la ville est arrêté, le 8, à Rovigo (Vénétie), le fasciste Gigi Lanzoni exaspéré par la dispute qui l’oppose à un groupe de socialistes se met à tirer dans le tas, blessant gravement trois de ses interlocuteurs et même son camarade, Umberto Klinger, un légionnaire qui vient d’être évacué de la ville de Fiume suite à son occupation illégale de plus d’un an sous la direction du Commandante Gabriele D’Annunzio auquel le gouvernement Giolitti a mis fin, le même jour dans la petite commune toscane de San Valentino di Sorano (dans la province de Grosseto) des carabiniers ouvrent le feu sur un groupe d’ouvriers agricoles qui occupent des terres et font un mort… on enregistre des faits analogues, voire plus graves encore les 10, 11, 12, 13 janvier tandis que la 15, le jour où commencent les débats enflammés de Livourne, des squadristi tuent un travailleur lors d’un assaut sur le port de Gênes. Le 18 janvier le député de la minorité socialiste réformiste Giacomo Matteotti[22] qui assiste au Congrès pour y défendre le refus d’accepter les conditions d’appartenance à l’IC est obligé de quitter précipitamment Livourne car il apprend qu’à Ferrare, encore une fois, ville dont il est l’une des personnalités politiques les plus importantes, les autorités viennent d’arrêter le maire socialiste ainsi que le dirigeant des ligues paysannes rouges, à la suite des affrontements du début du mois. Il est attendu par un comité d’accueil de militants fascistes qui l’insultent, le couvrent de crachats, le bousculent et même le giflent sans que les forces de l’ordre ne s’interposent.[23]

C’est donc dans un tel climat de tension que s’ouvrent les travaux du Congrès.

En fait, les jeux sont en grande partie déjà faits et la scission presque certaine.

Les trois groupes en présence,  communistes « purs » de Bordiga, maximalistes de Serrati et réformistes de la « Concentration socialiste » de Turati campent sur leurs positions.

Ils connaissent par ailleurs des divisions internes qui rendent la situation encore plus confuse et qui apparaîtront bientôt de façon criante, notamment dans les premières années d’existence du jeune Parti Communiste et aboutiront à la stratification d’une tendance qui existe toujours de nos jours, même si elle est extrêmement minoritaire et qu’on baptise du nom de « gauche italienne » ou « gauche communiste », Bordiga et ses partisans théorisant le principe de l’élaboration nécessairement collective d’une ligne véritablement marxiste révolutionnaire et refusant donc toute personnalisation.

Le moindre des paradoxes est qu’au moment où s’ouvre le Congrès, les trois tendances sont de fait membres de l’Internationale Communiste puisque, même les réformistes les plus droitiers n’ont pas refusé de s’y rallier lors de sa proclamation en mars 1919, avant la publication des fameuses 21 conditions au deuxième Congrès de l’IC en septembre 1920. En octobre 1919, sur le conseil d’un émissaire russe de l’IC, le bolchevik Nicolaï Liubarsky[24], les maximalistes créent un bimensuel intitulé « Comunismo » et qui se proclame « Revue de la Troisième Internationale » sous la direction de Serrati.[25]

Mais les futurs partisans du ralliement au Parti international de la révolution se sont déjà en fait positionnés et comptés dès février 1917[26] lors d’une réunion organisée à Rome en remplacement du Congrès national qui avait été interdit par les autorités où la gauche, qui rejetait tout autant la position de la majorité centriste maximaliste (qui préconisait « ni d’adhérer ni de saboter » la participation de l’Italie à la guerre impérialiste), que celle de la droite réformiste (qui donnait des signes de plus en plus clairs qu’elle était sur le point de céder à l’union sacrée), présenta une motion qui obtint le chiffre remarquable et significatif de 14 000 mandats contre les 17 000 qui se portèrent sur celle présentée par le centre maximaliste et à laquelle se rallia la droite.[27] Cette orientation de la gauche fut confirmée dans une réunion qui se tint à Florence au mois d’août de la même année[28] où fut créée la « Fraction Intransigeante Révolutionnaire », alors même que se produisaient les insurrections populaires spontanées contre la guerre et les conditions de vie de Turin.[29]

C’est dans ce climat où se construisait peu à peu une tendance communiste que furent créés aussi deux journaux Il Soviet à Naples par Bordiga  en décembre 1918 et l’Ordine nuovo  à Turin en mai 1919 dont le rôle politique dans le tour que prirent les événements à Livourne ne sauraient être surestimés.  Sans compter qu’un autre groupe radical agissait par ailleurs à Milan sous la direction de Luigi Repossi et d’Abigaille Zanetta[30] et qu’ un autre était également actif à Florence avec Egidio Gennari et le cheminot Spartaco Lavagnini.[31]

Cette orientation fut formalisée  dans un rassemblement de tous ces courants de gauche dans leur diversité qui se tint à Imola les 28 et 29 novembre 1920. 130 délégués représentant 430 sections ou groupes militants sans oublier des représentants des majorités des partis socialistes de France et du Luxembourg. La discussion fut riche et contradictoire et certains participants manifestèrent leur opposition à tel ou tel point de la motion qui fut néanmoins adoptée à l’unanimité. Elle comprenait cinq points principaux qui confirmaient l’adhésion à l’IC, le changement du nom du Parti de « socialiste » en « communiste », l’exclusion de fait de tous les éléments en désaccord avec les principes et les conditions fixées par l’Internationale dont les résolutions du 2e Congrès devaient être approuvées sans réserves  et considérées comme fondement de la nouvelle organisation. Venaient ensuite énumérés cinq tâches essentielles que devait se fixer le nouveau Parti : la préparation « sur le plan spirituel et matériel » des moyens indispensables propres à assurer le succès de l’action révolutionnaire du prolétariat, la constitution de groupes communistes de propagande au sein de toutes les organisations prolétariennes, l’annulation immédiate du pacte d’alliance liant le Parti à la Confédération syndicale CGdL, la participation aux élections législatives et municipales mais de façon tout à fait opposée à la pratique mise en œuvre jusqu’ici dans ce domaine (on peut considérer que cette tâche était une concession faite par l’ex-fraction « abstentionniste » de Bordiga, partie intégrante du rassemblement d’Imola  aux autres tendances qui y étaient représentées), centralisation de toutes les diverses instances d’organisation et d’expression du Parti (en particulier sa presse) selon une discipline stricte. Ce fut cette motion qui sera soumise à Livourne par la fraction communiste « pure » et qui servira de base à la scission et à la création du PC d’I.[32]

On le voit, malgré les imputations de « gauchisme » qui furent par la suite prononcées, notamment par la nouvelle direction « gramsciste » du PC d’I lors  contre les militants qui contribuèrent  à forger cette orientation qui devait déboucher sur la scission de 1921[33], il est difficile de soutenir qu’elle était déconnectée de la réalité de la situation mondiale et notamment des bouleversements qui s’annonçaient en Russie avec leur écho en Italie et  qu’elle allait à contre-courant de la constitution latente d’une tendance mondiale de la Révolution qui, malgré les vicissitudes qu’elle devait connaître par la suite, constitue tout de même une des réalités majeures de l’histoire universelle du XXe siècle.

Le Congrès s’ouvrit donc le 15 janvier, en présence des délégués invités : nous avons déjà évoqué Kabatchiev pour l’Exécutif de l’IC et Paul Levi pour le VKPD, étaient également présents Jules Humbert-Droz et Rosa Bloch[34] pour le Parti communiste suisse et Matyas Rákosi qui représentait le PC hongrois et l’exécutif International.

Le premier orateur fut Antonio Graziadei[35] qui tente une ultime démarche pour essayer de rallier les maximalistes à l’acceptation des 21 conditions et de la séparation d’avec les réformistes, dans le cas où cette proposition serait rejetée, il se déclare prêt avec ceux qui le suivent à voter pour la motion  présentée par la fraction communiste. Après la première intervention de Kabatchiev qui met les maximalistes au pied du mur en leur indiquant qu’il n’est plus temps de tergiverser et qu’il faut choisir entre le camp de la révolution qui s’annonce en Italie comme ailleurs et celui de l’attentisme qui ouvre la voie à la réaction, c’est le représentants des maximalistes Adelchi Baratono[36] qui s’appuie en partie sur ce que vient de dire le délégué bulgare pour prêcher l’unité du Parti et donc le refus de la scission d’avec les réformistes qui, en Italie ne seraient pas de véritables réformistes mais des socialistes à « la mentalité réformistoïde » [37]. Les orateurs maximalistes qui suivent C. Lazzari et V. Vacirca  dont nous avons déjà parlé insistent sur la puissance et les acquis du Parti en faveur de la classe ouvrière et de la paysannerie, sans ajouter vraiment aucun argument au débat essentiel qui tourne autour de la rupture souhaitée par l’IC.

Le véritable événement fut en fait constitué par le discours que prononça  le patriarche du Parti, Filippo Turati, chef de file moral incontesté des réformistes de la « concentration » socialiste qui, elle, avait au moins le mérite d’annoncer clairement son opposition à la perspective révolutionnaire créée par la constitution de l’état ouvrier russe.

Commençant avec une grande habileté à se présenter comme un combattant qui au cours de sa longue vie militante a eu à affronter, dit-il, de nombreux tribunaux. Au moins se réjouit-il de pouvoir aujourd’hui prendre la parole devant un tribunal qui se veut révolutionnaire et qui donc est beaucoup plus clément, au fond, que ceux de la justice bourgeoise officielle.

Autre habileté, il n’hésite pas à se revendiquer « communiste », précisément en tant que « socialiste » et dénie le droit à ceux qui s’acharnent à vouloir l’exclure de l’exclure « de lui-même » et pour conforter ce refus, il n’hésite pas, bien entendu, à souligner sa proximité, ne serait-ce que chronologique avec les fondateurs du socialisme scientifique[38] :

 Camarades je n’évoquerai que deux points dans ce – je le répète – bref discours que je vais prononcer : un point de doctrine et un point pratique. Dans la doctrine, sur le terrain doctrinal, je revendique, nous revendiquons solennellement notre droit de citoyenneté dans le socialisme, qui est le communisme et qui n’est pas pour nous le socialisme communiste et le communisme socialiste, parce que dans ces distinctions artificielles, hybrides, il est évident que l’adjectif a pour but de discréditer le substantif et ce dernier de contredire l’adjectif. Le communisme  a pris deux sens – vous le savez tous parfaitement – dans l’histoire moderne du mouvement prolétarien.

Ou bien il a été le communisme critique d’Engels et de Marx, le communisme classique, opposé pour des raisons toutes allemandes et passagères aux faux socialismes qui prévalaient il y a un quart de siècle, des socialismes philanthropiques illusoires, à tous les socialismes antirévolutionnaires de l’époque – tout ce fatras est aujourd’hui dépassé en Allemagne, comme en Italie, comme partout -, ou bien le communisme entendu au sens idéologique du terme, comme prévision de la forme que prendrait la future société socialiste, allant au-delà du collectivisme, un communisme qui au principe du système collectiviste (« à chacun selon son travail, excepté les invalides, les enfants etc. »), substituait le principe beaucoup plus extensif du « à chacun selon ses besoins », ce qui revient à puiser dans le fond commun, comme on disait de manière synthétique et qui, plus que deux principes opposés constituaient deux phases successives de l’évolution. La première s’appliquant à une société de la période classique du capitalisme, la seconde à une société d’abondance, de prospérité, où les conditions sociales permettraient une consommation de masse, une distribution généralisée et égalitaire de tous les biens.

Camarades, ce communisme,  qu’on le prenne dans l’un ou l’autre de ces sens, ce communisme qui est le socialisme, peut bien m’exclure des rangs du Parti, mais il ne pourra pas m’exclure de moi-même (…).

Ce communisme, ce socialisme et ce communisme nous l’avons non seulement appris dans nos années de jeunesse sur nos textes sacrés – irais-je jusqu’à dire – de notre doctrine, mais en Italie nous l’avons, par le simple mérite de l’ancienneté, je le répète, enseigné aux masses, à notre Parti, aux Partis qui ont précédé le nôtre dans le développement du socialisme, quand les uns l’ignoraient, les autres le craignaient, d’autres s’en méfiaient, d’autres encore s’y opposaient.

Et c’est ainsi que moi, avec un très petit nombre d’autres, en un temps dont les jeunes ne peuvent avoir le souvenir, nous avons introduit pour la première fois en Italie – certes en l’empruntant de l’étranger qui était plus avancé que nous dans cette voie – dans la lutte du prolétariat  la perspective de ce qui est la finalité suprême du socialisme, à savoir la conquête du pouvoir par le prolétariat constitué en Parti politique en toute indépendance de classe, oui cette conquête du pouvoir que le camarade Terracini présentait hier – si je me souviens bien – comme un trait discriminant entre son groupe et le nôtre, entre l’ancien programme et le tout nouveau (…).

Non ce n’est pas cela qui nous distingue aujourd’hui. Ce qui nous distingue ce n’est pas l’idéologie socialiste de fond, la question des buts à atteindre et pas non plus celle des moyens pour y parvenir, mais une pure et simple évaluation de la maturité du processus social et du prolétariat à prendre des positions précises à tel moment donné : c’est uniquement l’évaluation de l’adéquation des méthodes épisodiques précises de la lutte. La violence, qui pour nous n’est pas un programme, qui ne peut ni ne doit être un programme.[39]

Le vieux maître a parlé avec éloquence, il a su user avec une rhétorique consommée de sa stature de fondateur qui a conféré à son discours une solennité et une orthodoxie apparemment impeccable qui a laissé interdits y compris ses adversaires les plus résolus à l’exclure. Spriano rapporte que le discours fut suivi d’une  véritable ovation provenant même des rangs des maximalistes, sans doute reconnaissants au chef de file de leurs adversaires supposés d’avoir formulé des raisons qu’eux-mêmes, dans leur radicalisme  purement verbal, n’étaient pas en mesure d’exprimer. Le même historien nous apprend aussi que dans une lettre, la fidèle compagne et admiratrice du vieux chef, A. Kuliscioff lui renvoya de leur lointaine Milan cet écho de la résonnance considérable qu’avait eue son allocution : « Ainsi, d’accusé et de quasiment condamné, te voilà devenu le triomphateur du congrès ».[40] Bien des années plus tard, les descendants de la fraction communiste « pure » de Livourne, peuvent encore écrire, saluant non sans une certaine élégance militante le leader incontesté de leurs plus ardents ennemis :

Le seul discours qui, de l’autre côté de notre barricade,  se soit élevé au-dessus des contingences, pour essayer de resituer les problèmes du moment historique dans une vision d’ensemble, en les reliant au fil d’une tradition de lutte qui leur conférât continuité et cohérence, fut celui de Turati. Ce n’était pas la première fois au cours des trois décennies écoulées, que le « grand solitaire » polarisait dans sa brève intervention tous les états d’âme socialistes présents dans le Congrès : c’est par là que l’on peut comprendre l’insistance de Serrati pour qu’on ne jette pas au vent ce qui, malgré tout, est en Italie la véritable aiguille de la balance  du socialisme propre à la deuxième Internationale. Son arsenal théorique est modeste : comme à Bologne, l’as qu’il tire de sa manche est ce texte tronqué et mal digéré de la préface de 1892 d’Engels à La lutte de classe en France, interprété comme une… antidote à l’essence révolutionnaire du marxisme.[41]

Alors que le groupe ordinoviste est très discret et que Gramsci, présent au Congrès, restera muet, les orateurs de la gauche communiste « pure » se succèdent et parmi eux, bien entendu, le leader de l’ex-fraction abstentionniste, Amadeo Bordiga qui, tout en prenant soin de relier la position présente à la tradition révolutionnaire antérieure du Parti tout comme l’avait fait Turati, s’applique cependant à mettre clairement les points sur les i et en ciblant surtout le « révolutionnarisme » des maximalistes :

(…) Pour l’instant, nous disons que précisément parce qu’il a écrit avant la guerre des pages véritablement marxistes, notre Parti devait nécessairement et en dépit de toutes les difficultés parvenir dans un de ses courants de gauche aux mêmes conclusions révolutionnaires que d’autres partis, et se montrer capable de les élaborer en Italie tout comme elles l’ont été ou sont en train de l’être ailleurs. Ce ne sont pas un avertissement, et encore moins des ordres venant de l’extérieur qui nous tracent notre voie, ce sont nos propres précédents, notre propre expérience qui nous soutiennent et nous conduisent à nos conclusions. Il faut comprendre que si à la veille de la guerre il était marxiste et révolutionnaire de prôner l’intransigeance et de refuser tout bloc électoral, tant aux élections politiques qu’aux élections administratives, de refuser toute collaboration, toute franc-maçonnerie, aujourd’hui intransigeance signifie quelque chose de plus. Si hier collaboration de classes voulait dire des ministres socialistes dans un ministère monarchiste, aujourd’hui collaboration de classes veut dire au contraire un ministère socialiste se superposant à la structure étatique de l’oppression bourgeoise.

Si hier être intransigeant signifiait expulser ceux qui voudraient participer au Gouvernement et revêtir la livrée des serviteurs de la monarchie, aujourd’hui être intransigeant signifie se débarrasser de quiconque ne comprend pas que la lutte doit être dirigée contre les institutions politiques bourgeoises, que la lutte doit viser à la conquête révolutionnaire de tout le pouvoir pour le prolétariat, tout comme dans les prévision de Marx.

C’est dans ce sens, camarades, que le Parti doit aller. Vous me direz : c’est ce qu’il a fait à Bologne en acceptant le programme maximaliste, en adhérant à la IIIe Internationale, en inscrivant ses thèses sur les cartes de ses membres. Oui, mais par la suite, nous avons connu une période aujourd’hui exploitée par ceux qui, à Bologne, se sont déclarés pour le programme maximaliste par discipline et qui, triomphant après coup de la majorité d’alors (qui n’est plus celle d’aujourd’hui), proclament que son programme maximaliste a fait faillite. Vous voyez la discipline qu’on peut attendre d’eux, c’est la discipline de gens qui contresignent un programme et qui se taisent en attendant qu’il échoue.[42]

Au matin du 20 janvier, Kabatchiev, au nom de l’IC constatant le refus des maximalistes serratiens de rompre avec le réformisme, déclara que toutes les fractions qui refusaient d’accepter les thèses de l’Internationale en étaient de fait exclues et présenta avec Rakosi et une motion écrite qui se référant au récent échec de la république hongroise des conseils, stipula  que l’IC repoussait toute résolution différant de celle présentée par la fraction communiste « pure ».

Le jour suivant, on passa au vote qui donna les résultats suivants :

Sur 172 487 mandats, on enregistrait 981 abstentions ; 98 028 mandats pour la motion de Florence (maximalistes unitaires) ;  59 783 mandats pour la motion d’Imola (communistes « purs ») ; 14 695 pour la motion de Reggio Emilia (réformistes).

Dès que ces résultats furent proclamés, Bordiga prit la parole et fit la déclaration suivante :

La Fraction communiste déclare que, même s’il est indiscutable que sa motion est minoritaire, le vote, en raison de la manière dont on a procédé et du fait que la Commission de validation des mandats n’a pas pu fonctionner, ne donne aucune garantie de régularité.

La Fraction Communiste déclare que la majorité du Congrès, par son vote, s’est placée en-dehors de la Troisième Internationale communiste. Les délégués qui ont voté en faveur de la motion de la Fraction communiste sont invités à quitter la salle et sont convoqués à 11 heures au Théâtre San Marco pour discuter de la constitution du Parti communiste, section italienne de la IIIe Internationale.[43]

Cette fois-ci Acta est fabula !, comme dit l’expression consacrée : trois ans plus tard, la gauche ayant été écartée de la direction du jeune Parti avec la collaboration active de l’IC, le silencieux Gramsci de  Livourne, désormais principal dirigeant de la nouvelle majorité, pourra retrouver la parole pour déclarer sans ciller que « la scission de Livourne a été sans aucun doute le plus grand triomphe de la réaction dans la mesure où elle a détaché la majorité du prolétariat italien de l’Internationale communiste »[44]. Pour le meilleur et pour le pire (surtout pour le pire, hélas, comme le montrera les neuf décennies qui suivront) ce Parti était entré dans l’histoire.

Le second Congrès de Livourne (21-22 janvier 1921) : les « purs » quittent le « camp d’Agramant ».[45] 

Point n°2 :  (…) Les rapports de production actuels sont protégés par le pouvoir de l’État bourgeois lequel, fondé sur le système de représentation démocratique, constitue l’organe de la défense des intérêts  de la classe capitaliste ( …)

Point n°3 : (…) Le prolétariat ne peut briser ni modifier le système des rapports de capitalistes (…) sans abattre par la violence le pourvoir de la bourgeoisie (…)

Point n°4 : (…) L’organe indispensable de la lutte révolutionnaire est le parti politique de classe (…)

Point n° 7 : (…) La forme de représentation politique de l’État prolétarien est le système des Conseils de travailleurs (ouvriers et paysans) tels qu’ils se sont manifestés durant la révolution russe, point de départ de la révolution prolétarienne mondiale et première réalisation stable de la dictature du prolétariat (…)

Extraits de quelques-uns des dix points du Programme du PC d’I publié le 31 janvier 1921 dans l’organe central du Parti le bi-hebdomadaire « Il Comunista ».[46]

En cette fin de matinée du 21 janvier, ceux qui viennent de voter pour la motion d’Imola quittent donc la salle du Théâtre Goldoni et se dirigent comme convenu vers l’autre théâtre de Livourne, le San Marco[47] en chantant l’Internationale. Le Congrès communiste se déroule en deux sessions, au cours de la première sont entendus les délégués étrangers (Kabatchiev, Rosa Bloch, Humbert-Droz, des représentant anglais, allemand et norvégien), puis les représentants de la jeunesse, des femmes et de quatre syndicalistes ouvriers. Dans l’après-midi on décide d’installer le siège central du Parti à Milan et on élit un Comité central de 15 membres parfaitement représentatif des différents courants (abstentionniste, ordinoviste, maximaliste).[48]

Une nouvelle qui semble de bon augure arrive moins d’une semaine plus tard, lors de son congrès qui s’est tenu à Florence le 27 janvier la Fédération de la jeunesse socialiste (FGSI) décide à une majorité écrasante (35 000 mandats sur 43 000) la constitution de la Fédération de la Jeunesse Communiste d’Italie (FGC d’I) qui adhère au tout nouveau PC d’I. Ne dit-on pas en effet que « la jeunesse est la flamme de la révolution prolétarienne » ? Le Comité central de cette organisation de jeunesse comprend des noms qui sont appelés à jouer un rôle de premier plan dans l’histoire du mouvement communiste international puisqu’on y compte entre autres Giuseppe Berti (qui après avoir été proche de la gauche communiste de Bordiga, puis de la droite du Parti représentée par Tasca, se rallia à la direction togliatienne et surtout stalinienne de l’Internationale jusqu’à devenir dans les années 1936-37 le principal dirigeant de ce que était encore du moins formellement le PC d’I[49], Luigi Longo (futur secrétaire général succédant à Togliatti à la tête du PCI en 1964, puis président du Parti à l’avènement d’Enrico Berlinguer au secrétariat général en 1972), mais aussi un certain Secondo Tranquilli mieux connu dans l’histoire de la littérature contemporaine sous le nom d’Ignazio Silone qui, lui deviendra au contraire un opposant résolu au  fascisme et au stalinisme et qui intervint avec toute la fougue de la jeunesse au Congrès de Livourne soulevant dans les rangs des communistes la vague d’enthousiasme qu’on imagine.[50]

La direction du Parti était elle-même composée d’hommes relativement jeunes : Terracini n’avait que 26 ans, Fortichiari, Tasca et Togliatti entre 27 et 28, Gramsci 30, Bordiga 32, Repossi 38.[51]

Par ailleurs malgré son infériorité numérique par rapport au PSI, le PC d’I. conserve une influence non négligeable dans la classe ouvrière dont témoigne la très faible proportion parmi ses adhérents des membres des professions libérales traditionnellement très surreprésentés dans les partis de gauche et même dans le PSI de l’époque. Il conservait la direction des Camere del Lavoro (Bourses du Travail)  de Livourne, Salerne, Tarente. L’historien Giorgio Galli en se fondant sur un recueil de documents sur la naissance du PC d’I.[52], dément la légende d’un parti de purs doctrinaires, se désintéressant des réalités concrètes de la lutte des classes à la base. A côté de sa panoplie de publications politiques, le Parti disposait aussi d’un hebdomadaire syndical (Il sindacato rosso) et d’autres publications destinées à la jeunesse (Avanguardia), aux femmes (Compagna)  ainsi qu’une quinzaine de périodiques provinciaux.

Son manifeste en dix points adopté à la fin de janvier 1921 précisait même clairement :

Les communistes se lanceront à la conquête de tous les organismes prolétariens qui ont été constitués dans des visées économiques et contingentes comme les ligues, les coopératives, les Bourses du travail, afin de les transformer en instruments de l’action révolutionnaire directe du Parti … Le Parti communiste entreprendra … la conquête de la Confédération générale du travail.[53]

On ne discerne pas ici une quelconque sous-estimation du rôle des organes de défense de ses conditions de vie et de travail  de la classe ouvrière par des activistes indifférents aux problèmes revendicatifs quotidiens.

Un autre punctum dolens de la ligne suivie par le jeune Parti Communiste d’Italie est sa supposée passivité face aux nécessités impérieuses d’assurer la sécurité des militants et plus généralement des travailleurs face à la violence de plus en plus déchaînée des bandes fascistes qui vont permettre à Mussolini d’accéder « légalement » au pouvoir un peu plus d’ un an et demi après Livourne.

Beaucoup, pas seulement les « bolchévisateurs » de 1924 ou encore les staliniens et leurs héritiers honteux, mais même des critiques de gauche de l’involution de l’IC, reprochent amèrement à la direction des deux premières années de vie du Parti de ne pas avoir emboîté le pas par exemple aux formations des « Arditi del Popolo », ces milices formées souvent d’anciens combattants d’élite de la récente guerre qui organisèrent militairement, en remportant quelques succès, la résistance aux milices fascistes.

Là encore, c’est faire bon marché des faits, car les documents abondent au contraire qui montrent que dès Livourne, l’appareil clandestin du Parti, un appareil qui, par définition, ne pouvait donner à ses méthodes d’organisation une publicité qui laisse trop de traces dans les archives, avait veillé à organiser une véritable structure militaire dans le but de ne pas laisser se perpétrer les agressions, les incendies, les bastonnades, les meurtres dont furent malheureusement victimes de nombreux travailleurs et militants.

Dès le 19 juillet 1921 « L’Ordine Nuovo » publiait une série de dispositions qui concrétisaient l’encadrement militaire du Parti : tous les membres du Parti et de la jeunesse communiste avaient l’obligation de participer à l’activité des groupes militaires (« squadre ») du Parti. Les sympathisants étaient admis, mais ne pouvaient avoir des fonctions de commandement. Chaque groupe (« squadra ») devait être composée de dix membres et une compagnie était composée de cinq à dix de ces « squadre ». Une formation au combat comprenant des entraînements périodiques était prévue et une stricte hiérarchie de commandement devait fonctionner sur une discipline très sévère. Toute manœuvre nationale ou locale de pacification avec l’ennemi était exclue. C’est Bruno Fortichiari qui était chargé du bureau qui supervisait ce secteur d’activité.

Une circulaire du 14 juin avait déjà ordonné de procéder à un recensement des jeunes communistes sous les drapeaux en vue de la constitution d’une organisation communiste au sein de l’armée.[54]

Tout au long des années 1921 et 1922 eurent lieu à l’initiative des groupes d’action communistes des affrontements très violents avec les fascistes suite à des actions de grève organisée par l’Alliance du Travail une coalition syndicale lancée par le syndicat des cheminots indépendant de la CGdL.

Dans un document  anonyme saisi par la police en 1923 qui a aujourd’hui disparu des Archives Centrales d’État, voici comment était décrite de l’intérieur l’action militaire de résistance à la violence fasciste  menée par le PC d’I. à l’été 1921 :

Les membres du très jeune Parti communiste (qui aux élections a obtenu 300 000 voix), payant de leurs personnes, organisent la résistance ouvrière. Le 21 juillet ils lancent le mot d’ordre de créer des formations militaires, de s’armer, de riposter. Mais le fascisme occupe déjà trop de terrain, il a pris trop de force ; tandis que le prolétariat est  découragé par les réformistes qui conseillent  de faire profil bas (cf. l’appel de Turati au mois de mai) et pire encore qui concluent des Pactes de pacification (au mois d’août), tandis que l’ennemi multiplie ses forces et ses activités. Il organise de grands rassemblements de force de 10, 15, 20 mille squadristes qui passent à l’action de façon coordonnée. Les villes qui résistent le mieux et où se déroulent de beaux épisodes de bravoure sont les suivantes : Parme qui, assiégée depuis des mois, fait front. L’assaut contre Parme est lancé dans la nuit. Les ouvriers défendent la ville. Les blindés entrent en lice, il y a des morts et des blessés. A Tortona, prise dans la nasse qui se referme sur elle de jour en jour, de courageux jeunes gens passent à la contre-attaque contre les villages voisin, ils frappent des fascistes. Le prolétariat de la ville les soutient, il menace et se livre à des actions de rue pour les soutenir… [55]

Mais force est de constater que le vent semble désormais avoir tourné, le découragement des masses  se traduit, comme c’est toujours le cas en de telles circonstances, par une baisse très nette des grèves. Les élections du 15 mai 1921 traduisent une stagnation des scores électoraux du PSI après le triomphe de 1919, tandis que les fascistes entrent au Parlement. La liste quotidienne des exactions et des crimes fascistes se poursuit sans relâche malgré le Pacte de pacification passé en août entre le  PSI et les fascistes qui est souvent refusé par les « squadre » fascistes locales et finalement désavoué en septembre par Mussolini lui-même. La situation internationale  devient de moins en moins favorable va provoquer un virage de la ligne de l’Internationale qui impose la réintégration d’une partie des maximalistes dans le PC d’I. Une nouvelle direction formée de Gramsci et de Togliatti  se substitue de plus en plus à celle de Livourne, affaiblissant encore les révolutionnaires tandis que le PSI subit pour sa part une scission sur sa droite par la création d’un Parti Socialiste Unitaire, le Parti de Turati et de Matteotti.

En conclusion de cette évocation d’un événement marquant, lourd de conséquence et riche d’enseignements  non seulement pour l’histoire de l’Italie contemporaine, mais pour celle du mouvement ouvrier du monde entier, nous voudrions revenir un instant sur les problématiques que nous évoquions dans l’introduction de cet article et dont nous disions qu’elles semblaient n’avoir  rien perdu de leur actualité pour nos réflexions et nos luttes d’aujourd’hui. Les conditions tourmentées de la naissance de ce Parti ont en effet donné lieu à bien des spéculations de la part de ceux qui ont voulu y voir la justification plus ou moins ouvertement assumée de certains renoncements actuels, il nous a semblé au contraire qu’une étude un peu attentive et scrupuleuse des dites conditions ne semblent pas forcément plaider en faveur de déductions de cette sorte et que la brève expérience « radicale » à laquelle on s’efforça de barrer le chemin de toute part avait et a peut-être conservé pour les temps qui sont les nôtres une potentielle efficacité à tenter comme l’ont fait ceux dont nous sommes unanimes à célébrer l’audace créatrice « l’assaut du ciel ».

[1] G. Bacci (1857-1928), journaliste socialiste, député au moment de l’ouverture du Congrès de Livourne, remplaça  brièvement au secrétariat du PSI maintenu après la scission communiste (du 21 janvier au 15 octobre), Egidio Gennari (1876-1942) passé au PC d’I qui sera, quant à lui un personnage important de l’IC où il représenta le PC d’I en 1927-26 après avoir participé au IVe Congrès de l’Internationale de 1922.

Cette figure de militant fut importante puisqu’il émigra de nouveau au Brésil, puis au Mexique, où il organisa avec l’agent stalinien Vittorio Vidali les milieux antifascistes influencés par le stalinisme. Nous nous proposons de revenir ultérieurement sur le personnage qui, revenu en Italie après la guerre, appartint à la tendance du PSI socialiste favorable à une unité, voire une fusion, avec le PCI de Togliatti en un « Front Populaire » qui subit une cuisante défaite électorale en 1948 face à la Démocratie Chrétienne d’Alcide De Gasperi, inaugurant ainsi pratiquement un demi-siècle d’hégémonie démocrate chrétienne sur la politique italienne.

[2] Francesco Frola (1886- date et lieu de mort inconnus mais décès postérieur à 1953, date de son dernier écrit). Fils de Secondo Frola, ancien ministre de la « gauche » parlementaire maire de Turin de 1905-1909, il émigra dans sa jeunesse en Argentine et revint en Italie en 1911 où il s’inscrivit au PSI, participant en 1915 avec  Angelica Balabanov et Angelo Tasca (autre personnalité importante et dont nous allons reparler, appartenant au groupe de Gramsci « L’Ordine nuovo » et qui figurera aussi parmi les premiers dirigeants du PC d’I). A Livourne, il appuya la position de la tendance « maximaliste », dite aussi « communiste unitaire » favorable à l’adhésion à l’IC mais se refusant à changer le nom du Parti en celui de « Parti communiste » et, surtout, à en exclure la droite réformiste.

[3]Antonio Scurati, M. Il figlio del secolo, Milano, Bompiani (Narratori italiani), 1919, p. 307. Sur le genre littéraire incertain de cet ouvrage, cf. la recension que donne Nicolas Weill (« Antonio Scurati. Mussolini, la tyrannie du vide », Le Monde des livres, 4 septembre 2020, p. 1-2) de sa traduction française  (M. L’enfant du siècle, Traduit de l’italien par Nathalie Bauer, Paris, Les Arènes, 2020). Les citations que nous faisons ci-dessus sont traduites par nous à partir de l’édition originale italienne. Les lecteurs qui voudraient avoir recours à la  toute récente traduction éditée de N. Bauer,  les retrouveront aisément car, le prolifique ouvrage (868 pages dans la traduction française !) étant organisé en  courtes saynètes chronologiquement disposées, on peut facilement s’y repérer. La saynète dont sont extraits les passages que nous citons s’intitule :  « Nicola Bombacci Livourne, 16-17 Janvier 1921 ; Giacomo Matteotti, 18-22 janvier 1921).

[4] Paolo Spriano (1922-1988),  professeur et historien. Après avoir participé activement à la Résistance contre le nazi-fascisme dans les rangs du groupe démocrate et républicain de gauche « Giustizia e Libertà », il adhéra au PCI en 1948, devint membre du CC de ce parti en 1972 malgré les divergences qu’il avait exprimées publiquement après l’invasion de la Hongrie par les troupes du Pacte de Varsovie en 1956. Il fut aussi de 1979 à 1981, Directeur de l’Institut Gramsci qui se transforma sous son impulsion en Fondation. Il est l’auteur, entre autres ouvrages historiques, de cette exhaustive histoire du PCI (Storia del Partito comunista italiano, Torino, Giulio Einaudi editore [Biblioteca di cultura storica 95/1],  5 vols.1967-1975) qui fait encore autorité aujourd’hui. Signalons que les CMO ont publié dans leur n° 78 (Deuxième trimestre 2018), p. 34-46, sous le titre « Document », une traduction par Emmanuel Brandely du premier chapitre (« Bordiga, Gramsci et Serrati de la guerre à l’après-guerre ») du premier volume de cette histoire (P. Spriano, Storia del Partito comunista italiano. I. Da Bordiga a Gramsci, op. cit., p. 3-19). NB Ce document est consultable sur ce site : rubrique « Les Cahiers » ; onglet « Téléchargements ».

[5] Khristo Kabatchiev dit Christo Stefanov (1878-1940), né en Roumanie, gagné au socialisme en Bulgarie et à Genève. Représentant de l’IC aux congrès de Halle et de Livourne, puis secrétaire du PC bulgare (cf. Pierre Broué, Histoire de l’Internationale communiste (1919-1943), Paris, Librairie Arthème Fayard, 1997, p. 1022).

[6] Nicola Bombacci (1879-1945), instituteur et romagnol comme Mussolini dont il fut le collègue, Bombacci connut une ascension rapide en raison de son charisme personnel dans le Parti socialiste dont il devint pratiquement le principal dirigeant de la majorité maximaliste. Il s’inscrivit au PSI en 1903 et abandonna l’enseignement en 1909 pour se consacrer à la politique. En 1911, il devint également membre du Conseil National du syndicat ouvrier CGdL et acquiert une influence politique considérable parmi les ouvriers agricoles (braccianti) de la région de Modène en Émilie. Après la guerre, l’arrestation successive des deux personnalités principales du maximalisme pour activités antipatriotiques (Costantino Lazzari avait été arrêté en janvier 1918 et Serrati en mai de la même année), fait de lui un dirigeant de premier plan. En octobre 1919, il rédige avec Serrati, Egidio Gennari et Luigi Salvadori la plate-forme de la fraction maximaliste qui va triompher au XVIe Congrès national du PSI (5-8 octobre 1919) de Bologne et il est élu député le 16 novembre de la même année. En janvier 1920, il présenta un projet pour la création de soviets en Italie et participa à Moscou au IIe Congrès de l’IC (juillet 1920). Il fonda avec Bordiga, Gramsci, E. Gennari et Antonio Gaziadei la fraction communiste et dirigea la publication « Il comunista ». Comme on l’a vu, il fut un des plus fervent partisans de la scission à Livourne et fut élu lors du Congrès de fondation du PC d’I membre du CC et du CE du Parti. Aux élections du printemps 1921, il fut réélu député pour la circonscription de Trieste. Mais très vite, s’opposant avec Francesco Misiano à la direction sous l’influence du groupe de Bordiga notamment pour sa position en faveur d’un rapprochement avec les maximalistes du PSI, il est marginalisé et considéré comme un droitier et est même exclu du Parti en octobre 1923, sans toutefois l’accord de l’IC. On lui reprochait (fait significatif parce qu’il anticipe les positions que prendra par la suite le groupe dirigeant stalinisé en 1936, cf. sur ce site à la rubrique « Points d’histoire » à la date du 21 décembre 2020) d’avoir dans un discours à la Chambre suggéré une convergence entre les deux « révolutions », la bolchévique et … la fasciste ! Il fut toutefois présent à Moscou en janvier 1924 pour les funérailles de Lénine et réintégré dans le PC d’I sur intervention de Zinoviev. Rentré en Italie, il travaille à l’Ambassade soviétique de Rome et s’occupe des relations commerciales entre les deux pays. S’éloignant de plus en plus de la perspective encore « révolutionnaire » de la direction clandestine du PC, il en est exclu, cette fois définitivement en septembre 1927. Dans les années suivantes, il se rapproche de plus en plus du Régime, sans toutefois adhérer au Pati National Fasciste dont il ne prendra d’ailleurs jamais la carte. Au début de 1936, les autorités fascistes l’autorisent à publier une revue qui prendra le nom, dans une intention provocatrice claire, de « La Verità » (allusion transparente à la « Pravda »). A la chute du Régime en juillet 1943, Bombacci rejoint la république fantoche de Salò où il devient un des conseillers de Mussolini, libéré de sa prison par une opération commando organisée par la SS, en plaidant notamment pour une soi-disant « socialisation » des entreprises, censée être en continuité avec son rôle passé dans les organisations socialistes et communistes. Arrêté comme Mussolini en avril 1945, il est fusillé à Dongo en lançant, dit-on, au moment de succomber sous les balles, une dernière déclaration d’allégeance au « socialisme ». Quelques jours plus tard, son cadavre fut pendu par les pieds et livré à la vindicte publique avec ceux de Mussolini et de sa jeune maîtresse Claretta Petacci sur la place Loreto à Milan.

[7] Vincenzo Vacirca (1886-1956), militant syndicaliste et politique sicilien dont la vie témoigne du sérieux et du courage de l’engagement. Il  débuta son activité en organisant un cercle socialiste à Vittoria (province de Raguse) dès l’âge de 13 ans. Trois ans plus tard il organise la Ligue des paysans de Raguse. On le retrouve en 1904 à la tête de la Camera del Lavoro (Bourse du Travail) de Bari. En 1906, il devient secrétaire de la section socialiste de Ravenne. En butte à la répression policière et aux attaques d’hommes de main au service de ses adversaires politiques, il se réfugie d’abord à Venise puis est contraint d’émigrer d’abord au Brésil d’où il est expulsé vers l’Argentine, deux pays dans lesquels il poursuit inlassablement ses activités d’organisateur socialiste auprès des communautés italiennes émigrées. Rentré clandestinement en Italie en 1911, il est de nouveau contraint d’émigrer à Trieste, alors principal port de l’Empire austro-Hongrois. Il est à nouveau expulsé d’Autriche et émigre cette fois aux États-Unis où il organise syndicalement et politiquement les travailleurs à New York, Chicago et Boston. A la Nouvelle-Orléans, lors d’une manifestation contre l’entrée de l’Italie dans la première guerre mondiale, il est gravement blessé par des nationalistes italiens. De retour en Italie en 1919, il est élu député et envoyé par la Direction du Parti Socialiste en Sicile où se déroulent d’importants mouvements d’agitation autour de la petite ville de Modica (toujours dans la province de Raguse). En 1920, il est à Moscou où il interviewe plusieurs dirigeants bolcheviks pour le journal du PSI l’« Avanti ! ». Au cours de la même année il subit plusieurs agressions de la part d’hommes de main fascistes, dont l’une, particulièrement grave, se déroule à Raguse et provoque la mort de trois ouvriers et une soixantaine de blessés. Comme on l’a vu, c’est donc un militant et dirigeant particulièrement aguerri et éprouvé au feu de la lutte des classes qui s’oppose à Bombacci lors de l’épisode du Congrès de Livourne rapporté ici. Vigoureusement opposé à la scission communiste, il reste donc au PSI après Livourne, mais dès l’année suivante, alors que la droite du Parti provoque une nouvelle scission, il rejoint le petit Parti Socialiste Unifié de Turati et Matteotti qui regroupe les réformistes. De nouveau victime de la dictature fasciste qui s’installe dans ces années-là, il émigre une nouvelle fois d’abord à Londres, puis aux États-Unis  où en 1927, il subit encore une agression de la part d’émigrés italiens partisans du fascisme. En 1934, il écrit un violent pamphlet contre Mussolini (Storia di un cadavere [Histoire d’un cadavre] !) qui ne  sera publié qu’en 1942, à New York. En 1943,  il rentre en Italie et se met au service de l’organisation de renseignements américaine OSS dans sa lutte contre le nazi-fascisme. A la libération, il adhère au Parti Socialiste de la Liberté d’Italie (PSLI), qui scissionne sur le droite du PSI de P. Nenni et qui devient le Parti Social-Démocrate Italien, dirigé par Giuseppe Saragat, futur Président de la République italienne.

[8] Umberto Terracini (1895-1983), issu d’une famille juive d’origine piémontaise, il fit la rencontre au lycée d’Angelo Tasca sous l’influence duquel il adhéra à la jeunesse socialiste en 1911. Il participa à la campagne contre la guerre de Libye et dès 1912 il devient secrétaire de la section locale du PSI, puis secrétaire de la province de Turin à la veille du déclenchement de la première guerre mondiale. En septembre 1916, il est arrêté et condamné à un mois d’emprisonnement pour avoir organisé un rassemblement d’opposition à la guerre. Enrôlé dès sa sortie de prison, il est envoyé sur le front en 1917. A la fin de la guerre, il obtient son diplôme d’avocat, profession qu’il exerce à partir de septembre 1919. Il participe avec Tasca, Gramsci et Togliatti à la création de « L’Ordine nuovo » et dirige lui-même d’autres publications socialistes Le 28 septembre 1920, à la direction du PSI, il prend parti pour la Fraction communiste « pure » de Bordiga, participe ensuite activement au Congrès de Livourne comme on l’a vu ci-dessus et fait partie avec Bordiga, Bombacci, Ruggero Grieco, Bruno Fortichiari, Luigi Repossi au premier Comité Exécutif du PC d’I et est élu deputé de ce Parti en 1921 et 1924. Il est arrêté en septembre 1926 et jugé en même temps que Gramsci par un Tribunal spécial qui le condamne à 22 ans et six mois de prison. En 1939, il condamne le Pacte germano-soviétique et est exclu du Parti dans lequel il ne sera réintégré qu’en 1943, après avoir trouvé refuge en Suisse. Après la chute du fascisme, il est élu en 1946 député de l’Assemblée Constituante dont il devient le président en 1947. En 1948, il se déclare en faveur du Front Démocratique Populaire formé par le PSI de Pietro Nenni et le PCI de Togliatti qui perd les élections lors de la campagne violemment anti-communiste menée par la Démocratie Chrétienne d’Alcide de Gasperi. Cette même année, il est néanmoins élu au Sénat, siège qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1983. En 1956, il conteste vivement le fait que la direction du PCI, à la suite du XXe Congrès du PCUS se contente de parler  d’ « erreurs » de Staline ce qu’il considère pour sa part comme des « crimes ». Malgré cela, il approuve la même année l’intervention soviétique qui écrase la révolution hongroise.  Personnalité hors norme mais intouchable du PCI, il est son candidat lors de l’élection à la Présidence de la République en 1962 où, malgré un score plus qu’honorable, il s’incline devant le social-démocrate G. Saragat. Dans les années 1970, il intervient à plusieurs reprises en faveur d’un traitement juridiquement équitable des jeunes gens de la mouvance terroriste et, par ailleurs, déploie une activité d’assistance à la popularisation des témoignages des communistes et antifascistes italiens réfugiés en URSS qui furent victimes de la répression stalinienne. Il se singularisa aussi dans la même période pour ses positions en faveur du droit à l’existence de l’état d’Israël contre le soutien de certains milieux de gauche et d’extrême gauche à l’aile la plus radicale de la résistance palestinienne.

[9] A. Scurati, M. Il figlio del secolo, op. cit., p. 308-310.

[10] Cité par P. Spriano, Storia del Partito Comunista Italiano. I Da Bordiga a Gramsci, op. cit., p. 49.

[11] Antonio Gramsci (1893-1937) est encore aujourd’hui une des figures les plus connues et les plus étudiées du mouvement communiste non seulement italien mais mondial. On peut aller jusqu’à dire qu’il a été érigé, pour le meilleur et pour le pire, au rang de véritable mythe.

Pour Umberto Terracini, (cf. note 8 ci-dessus)

Angelo Tasca (1892-1960), brillant élève du prestigieux lycée classique Gioberti de Turin où il se lia d’amitié avec U. Terracini (cf. note 8 ci-dessus), il fut d’abord l’un des dirigeants de la Jeunesse socialiste italienne (FGSI), puis de la fédération de Turin du PSI. Après la guerre, il dirigea la Camera del Lavoro (Bourse du Travail) de Turin  fonda avec Gramsci et Togliatti le journal « L’Ordine Nuovo » dont le lancement fut financé à 50%  par son propre beau-père. Partisan de la scission de Livourne, il fut élu parmi les quinze membres du premier CC de ce Parti, puis fit parti du secrétariat qui succéda  à celle de la gauche en 1924. Dès l’année suivante, il rompit avec Gramsci et Togliatti et se positionna clairement à la droite du PCd’I. Arrêté  à deux reprises en 1923 et 1926 par les autorités fascistes, il se réfugia en France et fit partie en 1928-29 du Présidium de l’IC où il adopta des positions proches de celle de Boukharine. En 1929, il fut exclu du PCd’I pour ses critiques sur le tournant ultragauchiste de la direction stalinienne. En France il devint le rédacteur-en-chef de l’hebdomadaire « Monde » fondé et dirigé par Henri Barbusse de 1930 à 1933. Il adhéra au PSI en 1935 où il milita contre l’unité d’action avec le PC d’I. Durant la guerre d’Espagne, il soutint le POUM et se vit confier par Léon Blum  la rubrique de politique étrangère du quotidien socialiste « Le Populaire ». Il devint avec G. Saragat et Oddino Morgari l’un des trois dirigeants du PSI, lors de la démission de P. Nenni (favorable à l’Union avec le PCd’I) en 1939. Pendant l’Occupation il collabora avec Vichy et dirigea même le Centre d’Études du Ministère de l’Information de Paul Marion. A la Libération, il fut arrêté en 1944 pour collaborationnisme, mais  fut relâché au bout d’un mois après avoir pu établir sa participation pendant l’Occupation à un réseau résistant situé en Belgique. Dans la période suivante, il collabora à de nombreuses publications française et italiennes, notamment au quotidien « Le Figaro » et, considéré comme un « expert » du communisme, il publia sous le pseudonyme d’A. Rossi plusieurs ouvrages de critique de l’histoire du stalinisme comme Physiologie du Parti Communiste Français  (Paris, Éditions Self, 1948) ou encore Le Pacte germano-soviétique (Paris, éditions de la Liberté et de la Culture, 1954), mais son ouvrage à juste titre le plus important est sans doute son analyse de la prise du pouvoir par le fascisme, qu’il avait vécue de près et en tant que protagoniste politique de premier plan : Naissance du fascisme. L’Italie de 1918 à 1922 (Paris,  Gallimard, 1938 encore republié en 2004 dans la Collection « Tel » de la même maison d’édition). Pendant la guerre froide il travailla aussi comme « Consultant » sur les affaires « communistes » du Bureau d’Études européen de l’OTAN. Ajoutons pour la petite histoire que la fille de Tasca, Catherine (née à Lyon en 1941) a été députée  PS des Yvelines de 1997 à 2000,  sénatrice PS de 2004 à 2017, ministre et secrétaire d’État de divers gouvernements sous les Présidences de François Mitterand et Jacques Chirac  entre 1988 (Gouvernement Rocard I) et 2002 (Gouvernement Jospin).

Palmiro Togliatti (1893-1964), membre, comme nous l’avons vu, du noyau fondateur du courant « ordinoviste », P. Togliatti devint dès 1927 le principal dirigeant du PCd’I et un des principaux dirigeants de l’Internationale Communiste stalinisée. Après la guerre, il fut ministre à plusieurs reprises dans les gouvernements d’union nationale de la République italienne en formation et fut même vice-Président du Conseil des ministres du 12 décembre 1944 au 2 juin 1945 sous les Présidences du conseil successives d’I. Bonomi et de Ferruccio Parri. Comme nous l’avons dit à propos de Gramsci (cf. note 11 ci-dessus), il a été lui aussi en quelque sorte mythifié  par une grande partie de l’intelligentsia de gauche qui, chose assez incroyable, l’ont transformé, contre toute évidence historique, en opposant au stalinisme et en précurseur, par sa mise en avant dans les années soixante de prétendues « voies nationales » et « pacifiques » au socialisme, de cet eurocommunisme « berlinguerien » des années 1970-80 qui, par sa prise de distance avec la direction bureaucratique fossilisée des dernières années de l’URSS, loin de frayer la voie à un quelconque socialisme, a au contraire préparé le ralliement des trois principaux Partis communistes ouest-européens (PCF, PCE, PCI) à la défense ouverte de leur Etat bourgeois respectif, jusqu’à entraîner en Italie l’autodissolution du PCI dans le Parti démocrate d’aujourd’hui. Nous avons  à plusieurs reprises évoqué  le personnage dans les CMO (cf. sur ce site la rubrique « Les Cahiers » ; Thème : « Stalinisme hors d’URSS », CMO n° 32, 4e trimestre 2006 Les répercussions de la révolution hongroise sur le PC italien et La réunion du BP du PC italien sur la révolution hongroise (30 octobre 1956) et CMO n°72, 4e trimestre 2016 Les Kominformistes dans la Yougoslavie de Tito  et « D’accord pendez Nagy, mais seulement après les élections en Italie »). Vu l’importance considérable de Togliatti dans l’histoire du mouvement communiste et donc du mouvement ouvrier, nous nous proposons de revenir sur son rôle et son action politiques dans des numéros ultérieurs des CMO.

[12] Filippo Turati (1857-1932), sur sa figure de théoricien marxiste et de figure emblématique du socialisme propre à la Deuxième Internationale fidèle au modèle unanimement accepté avant 1914 du SPD allemand, on se réfèrera  au dossier Italie 1919-1920 : situation révolutionnaire, in « Les Cahiers du Cermtri » n° 114 (septembre 2004). (Disponible au Cermtri, 3 rue Meissonier 93500 Pantin cermtri@wanadoo.fr)

[13] Rodolfo Mondolfo (1877-1976), Universitaire, penseur et théoricien  du socialisme né dans une famille aisée d’origine israélite de la province d’Ancône dans les Marches, il fut un lycéen doué puis un étudiant remarqué à Florence où son frère aîné le mit en contact avec les milieux littéraires et politiques de la ville. Il adhéra au PSI et devint collaborateur de la grande revue socialiste « Critica Sociale » fondée par Turati. En 1914, il fut nommé à la chaire d’histoire de la philosophie de l’Université de Bologne. Il publia alors un grand nombre d’articles et d’ouvrages dans lequel il réexamina la tradition hégélienne et marxiste (Ludwig Feurbach, Friedrich Engels, Karl Marx, Ferdinand Lassalle) dans un sens  humaniste, critiquant le dogmatisme, le  déterminisme économique qui lui semblaient trahir le sens profond de la doctrine marxiste. Ses recherches le rapprochèrent des conceptions de Jaurès. Il devint donc en quelque sorte l’idéologue de la tendance réformiste du PSI ce qui lui valut d’être taxé par Gramsci (lui aussi de formation philosophique)  de « marxiste de la chaire ». Malgré son opposition jamais dissimulée au régime fasciste, il participa au cours des années Trente à la rédaction de la monumentale « Encyclopédie Italiennes », bénéficiant de la protection de son collègue philosophe Giovanni Gentile, ministre de Mussolini et idéologue officiel du Régime. Toutefois, en raison des lois raciales promulguées en 1938, il fut démis de ses fonctions de professeur d’Université et trouva alors refuge en Argentine où il fut successivement (de 1940 à 1948) professeur de grec ancien à l’Université de Cordoba, puis professeur de philosophie antique à l’Université de Tucumàn. Malgré le fait qu’il avait été réintégré dans sa chaire de philosophie de l’Université de Bologne à la Libération, il continua à exercer en alternance en Italie et en Argentine et mourut presque centenaire à Buenos Aires en 1976.

[14] Paul Levi (1883-1930), avocat et dirigeant socialiste compagnon de Rosa Luxembourg connu pour sa lutte contre les « gauchistes » de l’intérieur et de l’extérieur de l’IC, nous renvoyons à notre recension de l’opuscule récent que lui ont consacré  Jean-François Claudon et Vincent Présumey  (Paul Levi. L’occasion manquée, Rochefort-en-Terre Morbihan, Éditions de Matignon [Hier et Aujourd’hui], 2017, in  CMO n° 80, 4e trimestre 2018, p. 29-32).

[15] Pour une étude plus détaillée de ces mouvements, cf. le dossier du Cermtri n°114 Italie 1919-1920 : situation révolutionnaire, cité à la note 12 ci-dessus.

[16] P. Broué parle  à ce propos de divergences entre Trotsky qui émet des doutes  sur la possibilité que les premières victoires de l’Armée rouge en Pologne débouchent sur une série de révolutions permettant de briser l’isolement  de la Russie comme on l’avait déjà cru lors de la révolution allemande de novembre 1918 noyée dans le sang par les dirigeants du SPD et Lénine qui avec Zinoviev incline plutôt vers le contraire (cf. P. Broué, Histoire de l’Internationale communiste, op. cit., p. 159 et  851).

[17] Sur Giacinto Menotti Serrati (1872-1926), voir le dossier Italie 1919-1920 : situation révolutionnaire, cit., cf. notes 15 et  12 ci-dessus.

[18] Jacques Dwelshauvers dit Jacques Mesnil (1872-1940) : journaliste, anarchiste et critique d’art belge. Après des études de médecine et de lettres classiques, il se rendit en Italie pour y compléter sa formation médicale, où il entra en contact avec Errico Malatesta et les milieux anarchistes. En 1897 il entra aussi en rapport avec le savant anarchiste et ancien communard Elisée Reclus. Il se rend ensuite à Florence où il se passionne pour l’étude de l’art de la Renaissance sur lequel il publia de nombreux ouvrages et articles, devenant ainsi un spécialiste reconnu dans ce domaine. Passé en France en 1906, il se lia d’amitié avec Romain Rolland. Ébranlé par le ralliement à l’Union sacrée de plusieurs libertaires en 1914, il se rapprocha des socialistes pacifistes et collabora au journal « L’Humanité », finissant même par adhérer à la SFIO en 1918. En 1920-21, il continue à collaborer à l’ « Humanité » et au « Bulletin Communiste ». La répression par les bolcheviks de l’insurrection de Kronstadt en mars 1921, l’éloigne du PCF il participe cependant en compagnie de Vaillant-Couturier et Souvarine au IIIe Congrès de l’IC de juin 1921 où il encontre Boris Souvarine, Victor Serge et Pierre Pascal. Sa collaboration avec « L’Humanité » est interrompue en août 1924 et il collabore alors à « La révolution prolétarienne » de Pierre Monatte et, à partir de 1928 avec la revue « Monde » d’H. Barbusse.  Parmi ses articles politiques on peut signaler un compte-rendu sur le célèbre ouvrage de Lénine La maladie infantile du communisme dans le « Bulletin Communiste » n°10 du 10 mars 1921. Cette lettre que lui adresse Serrati est citée par Mimmo Franzinelli dans son récent ouvrage sur la naissance du fascisme,  Fascismo anno zero. 1919 : la nascita dei Fasci italiani di combattimento, Milano, Mondadori (Collezione Le Scie), 1919, p. 162.

[19] Giovanni Giolitti (1842-1926), cf. le dossier Italie 1919-1920 : situation révolutionnaire, cité aux notes 17, 15 et 12 ci-dessus.

[20] Ivanoe Bonomi (1873-1951). Sur ce dirigeant ultra-réformiste, exclu du PSI dès 1912 qui fut par la suite président du Conseil voir le dossier 1913-1915 : De la neutralité à la guerre  publié dans « Les Cahiers du Cermtri », n° 154, (2014).

[21] Arturo Labriola (1873-1959) qu’on se gardera de confondre avec son homonyme Antonio Labriola (1843-1904), philosophe et important théoricien introducteur du marxisme en Italie, lié à Friedrich Engels et aux principaux dirigeants de la social-démocratie allemande d’avant la première guerre mondiale.

[22] Giacomo Matteotti (1885-1924), avocat et journaliste originaire de la province de Rovigo dans le sud de la Vénétie, adhérent au PSI, il exprime pendant la guerre des opinions pacifistes qui lui valent d’être envoyé en relégation en Sicile. Brillant activiste et excellent orateur, il est élu député du PSI en 1919  et sera régulièrement réélu dans cette fonction aux élections de 1921 et 1924. L’année suivante il devient aussi secrétaire de la Camera del Lavoro (Bourse du travail) de Ferrare, important centre agricole de la basse vallée du Pô. D’un grand courage physique il publie en 1921 une enquête sur les agissements des bandes fascistes en Italie. Exclu du PSI pour réformisme en  novembre 1922 (quelques jours après la Marche sur Rome), il rejoint le Parti Socialiste Unitaire dont il devient le secrétaire. Au début de 1924 son livre Un anno di dominazione fascista [Une année de domination fasciste] est traduit en anglais. Le 30 mai 1924, il prononce à la Chambre un discours mémorable où il dénonce impitoyablement les irrégularités et les violences fascistes qui ont marqué les élections du 6 avril précédent dont il demande l’invalidation (Proposition qui sera bien sûr refusée par la chambre dominée par les fascistes par 285 voix contre 57 et 42 abstentions). A la fin de son intervention, il dit à ses  camarades du PSU venus le féliciter : « Moi, mon discours je l’ai prononcé,  maintenant vous pouvez préparer mon oraison funèbre ». Le 10 juin 1924, alors qu’il se rend à pied à la Chambre vers 16h15, une voiture l’attend avec à son bord quatre hommes de main dirigés par le voyou criminel au service de ce qu’on appelle par dérision dans les milieux du pouvoir la « Čeka » du Parti National Fasciste (donc, avec des complicités au plus haut niveau des dignitaires du Régime), Arrigo Dùmini né aux Etats-Unis, ancien membre de commandos d’élite dans l’armée italienne pendant la guerre et qui se présente volontiers en public en faisant suivre son identité de la mention « 9 homicides ». Les voyous poussent de force Matteotti dans la voiture (sans doute dans le dessein de le séquestrer), mais le député se débat vigoureusement si bien que l’un de ses assaillants le poignarde sauvagement à plusieurs reprises et le tue. Affolés les assassins se débarrassent alors du corps qu’ils enterrent à la va-vite dans un terrain vague de la banlieue romaine. La disparition de Matteotti crée un énorme émoi dans l’opinion publique et la classe politique. Plusieurs responsables du PNF démissionneront de leurs fonctions, certains se constituant même prisonniers, sûrs qu’ils sont de la clémence d’une justice désormais aux ordres. Le 26 juin la plupart des députés de l’opposition décident, en reprenant un ancien mode de protestation des plébéiens contre les injustices commises par les consuls au temps de la république romaine antique, de faire sécession (c’est ce qu’on a appelé par référence à l’Antiquité la sécession de l’Aventin en référence à la colline  romaine qui était le lieu de résidence où s’étaient retirés les plébéiens). Le cadavre de Matteotti ne fut retrouvé que le 16 août à l’indignation presque générale et au grand désarroi de la plupart des fascistes eux-mêmes craignant d’être définitivement discrédités et de perdre le pouvoir. Ce n’est que le 3 janvier 1925, lors d’un discours mémorable à la Chambre, que Mussolini, niant et revendiquant à la fois sans craindre de se contredire la responsabilité  morale de l’assassinat, décida de passer en force et de transformer par des lois à juste titre qualifiées de « fascitissimes » le Régime dans une dictature ouverte qui ne fit que s’aggraver jusqu’à sa chute finale.

[23] Ces renseignements sont extraits du site en ligne cinquantamila.it animé par Giorgio Dell’Arti.

[24] Nikolaï Markovitch Liubarsky, militant bolchevik qui avait émigré aux États-Unis avant la révolution pour échapper à la prison, fut en 1917 secrétaire de la Douma de la ville de Vladivostok. Il fut envoyé en mission en Italie par l’Internationale en 1919 et prend le pseudonyme de Carlo Niccolini. Rentré en Russie en 1921, il fut envoyé comme ambassadeur d’URSS en Mongolie et travailla aussi à l’Institut pour l’agriculture. Exclu du PC (b) et déporté en Sibérie, il fut probablement victime de la répression stalinienne nous sommes redevable de ses informations biographiques à P. Spriano, cf.  Storia del Partito Comunista Italiano. I Da Bordiga a Gramsci, op. cit., p. 37 et note 2, qui déclare les tenir De Vassili Antonov, longtemps correspondant en Italie de l’Agence soviétique Rosta (l’ex-Tass) et qui assista en cette qualité au procès intenté à Gramsci par le Tribunal spécial fasciste. Signalons, toujours à ce sujet, que dans son Histoire de l’Internationale Communiste, ouvrage que nous avons citée aux notes 16 et 5 ci-dessus, P. Broué commet une confusion sur ce personnage qu’il confond avec un autre envoyé de l’Internationale en Italie, le polonais Chaïm Heller (1881-1943) qui avait pris en Italie le nom de Gaetano Chiarini et qui fut membre de la direction du Parti italien jusqu’en 1943 (cf. dans l’« Index biographique » de l’ouvrage de Broué le renvoi à « Heller, Caïn [sic ! NB on trouve le même étrange prénom chez Spriano] »  au lemme « NICCOLINI, Carlo », in P. Broué, Histoire de l’Internationale communiste, cit., , p. 1057, alors que dans le corps du texte, aux pages 90, 94 et 114, les deux personnages sont bien distingués , avec cette différence que Chiarini se voit attribué le prénom d’ « Antonio » (p. 94).

[25] Cf. illustration ci-dessous p. 14.

[26] Cette réunion se déroule au moment même où la Révolution de février vient d’éclater en Russie le 23 février.

[27] Cf. « Il convegno di Roma, febbraio 1917, e altre manifestazioni della Sinistra, ch. 19 de Storia della sinistra comunista, vol. I, Milano, edizioni « il programma comunista » del  partito comunista internazionalista , 1964, p. 104-11. Ce résultat traduit en effet la radicalisation que la guerre et son cortège d’horreurs et d’injustices provoquait à l’intérieur du PSI, laquelle n’était à son tour que le reflet de celle qui touchait des larges masses de la population et que l’évolution similaire de la situation en Russie  jusqu’à la Révolution d’Octobre allait bien entendu intensifier.

[28] Donc en concomitance avec le putsch contre le gouvernement provisoire du général Kornilov qui échoua grâce au soutien  militaire et non politique que les bolcheviks accordèrent alors à Kerenski.

[29] Nous les avons évoquées dans l’article « L’année 1917 en Italie », CMO n°65 (Premier trimestre 2015), p. 147-160 : 151-156 (à consulter sur ce site)

[30] Sur Luigi Repossi (1882-1957) qui sera élu au Comité Exécutif du PCd’I à Livourne et Abigaille Zanetta (1875-1945), figure féminine de la gauche du PSI qui elle ne rejoignit jamais  le PC, voir la traduction que nous avons donné d’un article de Bruno Fortichiari (1892-1981) dans notre article « L’année 1917 en Italie », CMO  n° 65 (Premier trimestre 2015), p. 147-160 : 157-160 (à consulter sur ce site)

[31] Egidio Gennari (1876-1942), jeune étudiant il prit part à la grève qui fut organisée à l’Université de Rome en 1896 à la suite de l’annulation du cours universitaire donné par le philosophe marxiste Antonio Labriola (sur ce personnage, cf. note 21 ci-dessus). Il adhère au PSI l’année suivante et exerce la profession d’enseignant dans diverses villes (Pesaro, Crémone, Ascoli). En  1911, il s’installe à Florence et adhère à la fraction intransigeante du PSI. Il est alors rédacteur de l’hebdomadaire socialiste « La Difesa » [La Défense] et membre du Comité Exécutif de la province de Florence. Il participe à la propagande contre la guerre impérialiste. A la tête de la section de Florence, notamment avec Spartaco Lavagnini qui adhérera comme lui au PC d’I et sera la victime de la violence fasciste le 27 février 1921, il la fait prospérer puisqu’elle double dans cette période le nombre de ses adhérents et devient avec Milan, Turin et Naples l’un des grands pôles révolutionnaires du pays. En 1917, il change de positions sur la question de la rupture avec les réformistes à laquelle il s’était opposé jusqu’alors. Après la réunion de Florence du mois d’août 1917 dont nous avons parlé (cf. note 28 ci-dessus), il contribua à la rédaction de la plateforme de la « fraction révolutionnaire intransigeante » du 23 août qui constitua une étape importante dans la formation du groupe qui allait former le PC d’I, il participa à la réunion clandestine du mois de  novembre de la même année où se rencontrèrent pour la première fois Bordiga et Gramsci (cf. notre article « L’année 1917 en Italie », CMO n° 65, cité à la note 29 ci-dessus, p. 159).  En janvier 1918, suite à l’arrestation du secrétaire du PSI Costantino Lazzari que nous avons évoquée ci-dessus à la note 6, E. Gennari fut appelé à la direction nationale du Parti. Opposé à l’abstentionnisme de Bordiga, il abandonna la Commission  qu’il formait avec ce dernier et Serrati et qui avait été chargée de rédiger un nouveau programme pour le Parti. Au XVIe Congrès national de Bologne (octobre 1919), le programme adopté fut attribué à son influence. Le 25 février 1920, il devient secrétaire du PSI et polémique avec les ordinovistes. Lors d’une convention nationale qui se tient à Florence  les 8 et 9 mai 1920, il se déclare contre la scission, mais après le demi-échec du mouvement de l’Occupation des usines, il change de position et adhère à l’ordre du jour présenté à la direction du Parti par Terracini (1er octobre 1920) qui se prononce pour l’acceptation des 21 conditions fixées par l’IC. Il demeurait néanmoins opposé à Bordiga et au Congrès de la Fraction communiste  à Imola dont il est question ci-dessus dans le texte (p. 13) une violente altercation les opposa. A Livourne il intervint cependant contre Serrati et fut élu  lors de la seconde session où fut créé le PC d’I au Comité Central du parti. Par la suite, il se distingua de la Direction en prenant position pour la collaboration des communistes avec les formations de lutte antifasciste constituées par les « Arditi del popolo » dont il est question ci-dessous (p. 19). Élu député en mai 1921, il cède la place à Gramsci. Il est le représentant italien au IIIe Congrès de l’IC dont il fait partir du Comité Exécutif International. Il s’aligna sur la nouvelle direction (Gramsci, Togliatti) qui, avec l’accord de l’IC devait intégrer une partie des maximalistes dans le PC. Condamné par contumace en Italie, il se réfugia en URSS où il effectua plusieurs missions, notamment en Amérique latine au service de l’IC stalinisée. Dans un article de juillet 1935 de la revue « Lo Stato operaio », il préconisa d’accorder une attention aux dissensions qui se manifestaient dans certains milieux fascistes qui critiquaient  l’ « embourgeoisement » des hiérarques du Régime et participa jusqu’en 1937 à cette tentative d’union nationale avec le « fascisme  des origines » à juste titre stigmatisé dans le « Point d’histoire » du 21 décembre  2020 qu’on peut consulter sur ce site et que nous avons déjà cité à la note 6 ci-dessus. Par la suite, il rejoignit à nouveau l’URSS et fut frappé de paralysie en 1940 et décéda dans la ville de Gorky deux ans plus tard.

[32] Le texte intégral de cette motion est donné dans Storia della sinistra comunista, tome III, Da II al III Congresso dell’Internazionale Comunista settembre 1920-giugno 1921, Milano,  edizioni il partito comunista, p. 190-191.

[33] Cette critique s’applique, à notre sens, à plus forte raison, à tous les historiens contemporains actuels proches de l’ancien PCI ou pas qui, on comprend aisément pourquoi, s’entêtent à abonder parfois de façon totalement décontextualisée et donc partisane dans le même sens.

[34] Pour Jules Humbert-Droz (1891-1971), cf. Pierre Broué, Histoire de l’Internationale communiste, op. cit., p. 1018.

[35] Antonio Graziadei  (1873-1953), issu d’une famille conservatrice il adhéra dès 1893 au PSI et connut Andrea Costa, ancien anarchiste devenu une figure mythique du socialisme italien et premier élu socialiste de l’histoire de l’Italie moderne. En 1910, il le remplaça même en tant que député. D’abord proche de la droite réformiste du Parti et notamment d’un de ses leaders Leonida Bissolati exclu par Mussolini en 1912 pour sa position favorable au jeune impérialisme italien, il réussit à passer à travers les mailles du filet et passa peu à peu au maximalisme. Malgré ses positions révisionnistes, notamment  dans le domaine économique où, en tant qu’universitaire, il avait consacré plusieurs écrits à la critique de Marx, il adhéra au PC d’I et se rangea dans la tendance de droite de ce Parti aux côtés de Tasca (voir note 11 ci-desssus), au titre de cette tendance distincte des ordinovistes comme de la gauche communiste, il siégea au Comité central en 1923-1924. En 1928, il fut finalement exclu pour révisionnisme. Durant le régime fasciste, il perdit son poste à l’Université de Parme mais le récupéra en 1945 où il fut même réintégré dans le PC devenu PCI et membre de l’Assemblé législative provisoire qui devait déboucher sur la création de la République italienne.

[36] Adelchi Baratono (1875-1947), Étudiant puis enseignant de philosophie, de formation positiviste il adhère au PSI dans les premières années de l’existence de ce Parti. Il est conseiller municipal de la ville de Savona en Ligurie. Il appartient à la Fraction inransigeante et accède à la direction nationale du PSI en janvier 1920  et est avec Serrati, l’un des dirigeants de la fraction dite « communiste unitaire » qui se déclare d’accord avec l’IC sauf pour l’exclusion des réformiste. A Livourne, il est le rédacteur de la motion d’Imola qui est majoritaire et décide de continuer le PSI (cf. p. 17 ci-dessous), mais en 1922 lors du Congrès de Rome du PSI, il opte pour les réformistes qui créent alors le PSU de Turati, Matteotti. Pendant le fascisme il collabore à la revue « Quarto Stato »  dirigée par Carlo Rosselli  et Pietro Nenni, un des deux frères qui seront assassinés par des tueurs  de la Cagoule agissant pour le compte des services secrets fascistes à Bagnoles-de-l’Orne le 9 juin 1937. En 1931 l’universitaire antifasciste Piero Martinetti (un des très rares universitaires qui refusèrent de prêter serment de fidélité au Régime comme ils en avaient l’obligation sous peine de destitution), lui céda sa chaire de philosophie morale à l’Université de Milan. Après la guerre, Baratono collabora au quotidien du PSI « Avanti ! » dont le directeur était son ancien élève Sandro Pertini, futur président de la République italienne (1978-1985).

[37] Cité dans  le tome III (Dal II al III Congresso dell’Internazionale Comunista : settembre 1920-giugno 1921 ) de  Storia della sinistra comunista, Milan, edizioni il programma comunista  del partito comunista internazionale, 1986, p. 255.

[38] A la mort de Marx en 1883, Turati a déjà 26 ans et est avocat et fréquente les milieux littéraires et progressistes de Milan. Il a déjà fait la connaissance de celle qui sera sa compagne et qui l’orientera vers le socialisme, la révolutionnaire russe, Anna Kuliscioff (1853-1925), qui vient de se séparer d’Andrea Costa, ancien disciple italien de Michel Bakounine converti au socialisme marxiste (déjà évoqué à la note 35 ci-dessus). Lors de la fondation du PSI à Gênes en 1892 dont il est l’un des principaux artisans, Engels a encore trois ans à vivre.

[39] Traduction du texte intégral de ce discours publié sur le site www.socialismoitaliano1892.it

[40] P. Spriano, Storia del Partito comunista. I. Da Bordiga a Gramsci, op., cit., p. 113 et note 2.

[41] Dal II al III Congresso dell’Internazionale Comunista : settembre 1920-giugno 1921, tome III de Storia della sinistra comunista, op. cit., p. 259. Cette préface d’Engels à l’ouvrage de Marx La lutte des classes en France rédigée le 6 mars 1895 a souvent été invoquée par les sociaux-démocrates révisionnistes pour justifier leur refus absolu d’envisager désormais une prise de pouvoir par le prolétariat qui ne passerait pas par la voie des urnes.

[42] Traduction  française de l’intervention de Bordiga à Livourne  le 19 janvier 1921 publiée dans « En mémoire d’Amadeo Bordiga. La gauche communiste sur le chemin de la révolution », in « Programme communiste », Revue théorique du parti communiste international n° 50, 15e année (octobre 1970-mars 1971), p. 23-72 : 65-66.

[43] Traduit de l’italien, Dal II al III Congresso dell’Internazionale Comunista : settembre 1920-giugno 1921, tome III de Storia della sinistra comunista, op. cit., p. 277.

[44] Il s’agit d’une note non  formellement datée mais qu’on considère comme de 1923 (P. Spriano, Storia del Partito comunista italiano. I. Da Bordiga a Gramsci, op. cit., p. 120 et note 1) qui est également évoquée dans l’article Le Parti communiste d’Italie face à l’offensive fasciste (1921-1924), 5e partie, in « Programme communiste », Revue théorique du parti communiste international, n° 50, cit., p. 7-22 : 9 et dans l’ouvrage d’Onorato Damen (1893-1979) membre avec Bordiga de la gauche communiste qui rompra avec lui à partir de 1952, Gramsci tra marxismo e idealismo, Milano, Edizioni Prometeo, 1988, p. 84. Par ailleurs Gramsci renouvellera la même étonnante critique de la scission de Livourne au processus et aux conséquences immédiates de laquelle il avait pourtant participé de bout en bout dans un article de « L’Ordine Nuovo » du 15 mars 1924 intitulé « Contro il pessimismo » [ Contre le pessimisme] cité par P. Spriano, Storia del Partito comunista. I. Da Bordiga a Gramsci, op. cit., p. 120-121.

[45] Nous empruntons cette curieuse et amusante allusion littéraire au titre du 5e paragraphe du Ve chapitre de  l’ouvrage plusieurs fois cités dans les notes précédentes (36, 40 et 42) Dal II al III Congresso dell’Internazionale Comunista : settembre 1920-giugno 1921, tome III de Storia della sinistra comunista, op. cit., p. 279-305 qui s’intitule en effet « 5. Ancora per poco nel campo di Agramante » [Pour s’attarder encore un peu dans le camp d’Agramant], ce « camp d’Agramant » voulant signifier ici de manière plaisante « le camp de l’ennemi ». En effet, Agramant est l’un des personnages de deux grands poèmes épiques de la Renaissance italienne Le Roland amoureux  de Matteo Maria Boiardo (1441-1494) et Le Roland furieux  de l’Arioste (1474-1533). Il est le général-en-chef des troupes sarrasines acharnées à combattre l’armée chrétienne des paladins de Charlemagne. Dans la tradition épique il figure donc l’Ennemi par antonomase.

[46] Extrait de l’ouvrage Bruno Fortichiari. In memoria di uno dei fondatori del PC d’I, Milano, edizioni Lotta Comunista, 2006, p. 117-118.

[47] Ce théâtre dont la construction datait du début du XIXe siècle était encore plus élégant que le théâtre Goldoni. Il fut détruit pendant les bombardements de la deuxième guerre mondiale et il n’en reste aujourd’hui qu’une partie de la façade. Détail pittoresque, déjà à l’époque où se déroule le congrès de fondation du PC d’I la toiture est en mauvais état ce qui oblige les congressistes, il est vrai sûrement assez réchauffés par leur enthousiasme, à s’abriter de la pluie qui pénètre dans la salle sous des parapluies.

[48] Cf. P. Spriano, Storia del Partito comunista italiano. I. Da Bordiga a Gramsci, op. cit.

[49] Il joua à ce titre un rôle de premier plan dans l’ignominieuse tentative de constituer un bloc avec les fascistes « des origines », cf. sur ce site le « Point d’histoire » du 21 décembre 2020, déjà mentionné aux notes 6 et 31 ci-dessus.

[50] Secondo Tranquilli connu sous le nom d’Ignazio Silone (1900-1978) est un des écrivains importants du XXe siècle italien. Beaucoup de ses romans ont été traduits en français, le plus connu étant sans doute Fontamara,  une critique cinglante de la réalité du fascisme dans un petit village des Abruzzes qui connut un succès  mondial et fut traduit en 27 langues. Il parut en langue originale à Zurich (où Silone s’était réfugié pour fuir le Régime) en 1933 et pour la première fois en France dès l’année suivante aux éditions Rieder dans la Collection  « Prosateurs étrangers modernes », traducteur Jean-Paul Samson. Rééditée à plusieurs reprises cette traduction fut republiée selon le texte italien définitif par Michèle Causse, Paris Grasset, 1981 et plus récemment chez le même éditeur (Collection « Cahiers rouges » n° 210), 1995. Notons également que le livre a fait l’objet d’une belle adaptation cinématographique en 1980 par le réalisateur Carlo Lizzadri avec l’acteur italien Michele Placido dans le rôle principal. I. Silone a aussi été un militant politique, membre du PC d’I dès sa fondation, exclu en 1930 pour avoir pris la défense de Trotsky et de Zinoviev, il passa à la social-démocratie puis à une sorte de christianisme social, se définissant dans un de ses essais comme un  « chrétien sans église ».  En 1934, il  publia  à Zurich où il était exilé politique un riche ouvrage en langue allemande sur le fascisme, qui ne fut traduit et publié en Italie sous le titre Nascita e sviluppo del fascismo [Naisssance et développement du fascisme], qu’en 1992 (Milano, Sugarco), puis en 2003 et tout récemment en 2020 (Milano, Mondadori). Dans la période récente certains historiens en s’appuyant de manière discutable sur des documents d’archives (sur ce problème particulier nous renvoyons sur ce site au document publié par Jean-Jacques Marie « Du bon usage des archives », rubrique « A propos des cahiers »), ont cru pouvoir démontré que Silone avait été un agent de l’OVRA, la police politique fasciste. Ces tout derniers jours, le quotidien italien « Il Messaggero » a publié sous la plume d’Antonio Gasbarrini, le 15 janvier 2021, un compte-rendu du livre d’un jeune chercheur, Alessandro La Monica  consacré à un examen critique approfondi des vicissitudes éditoriales (A. La Monica, La scrittura violata. « Fontamara » tra propaganda e censura, Sesto San Giovanni, Mimesis, 2020) et dans un encart a reproduit le texte de la brève allocution de Silone à Livourne que nous traduisons ici en guise de document peu connu qui illustre la richesse non seulement politique mais culturelle de l’événement : Camarades, je vous apporte ici le salut bref et enthousiaste de la Fédération de la jeunesse socialiste. Les destinées de la jeunesse ouvrière et paysanne sont étroitement liées à celles du prolétariat tout entier ; ce Congrès est aussi notre Congrès, c’est pourquoi la jeunesse communiste italienne a participé aux débats préparatoires avec une grande ferveur, en se déclarant dans sa large majorité favorable aujourd’hui à la Troisième Internationale, demain au Parti communiste qui naîtra de ce Congrès (applaudissements du côté des communistes, vifs commentaires dans toute la salle). Camarades, aujourd’hui la jeunesse ouvrière et paysanne du monde entier se souvient de notre grand camarade Karl Liebknecht, l’an dernier à Moscou, devant le Kremlin, la jeunesse russe en souvenir de Karl Liebknecht a brûlé un mannequin  représentant Scheidemann, cette année la jeunesse socialiste italienne demande aux représentants communistes  de brûler le mannequin de l’Unité du Parti (applaudissements du côté des communistes, hurlements).

[51] Cf. la fiche introductive au deuxième chapitre de Bruno Fortichiari. In memoria di uno dei fondatori del PC d’I, op. cit., p. 120.

[52] Ce document cité par Giorgio Galli (Storia del partito comunista italiano, [Schwarz, 1958], réédition anastatique Milan, Pantarei edizioni, 2011, p. 40 note 1) s’intitule Come si costituì il Partito Comunista d’Italia [Comment fut constitué le Parti Communiste d’Italie]

[53] G. Galli, op. cit., p. 52.

[54] Cf. Bruno Fortichiari. In memoria di uno dei fondatori del PCd’I, op. cit., p. 124-125

[55] Publié pour la première fois par l’historien Renzo De Felice sous le titre « La guerra civile 1919-1921, in documento del Partito Comunista d’Italia » dans la « Rivista Storica del Socialismo », n° 27, janvier-avril 1966, p. 119-125, ce document a été repris sous le titre « L’attività dei comunisti alle soglie del fascismo » [L’activité des communistes au seuil du fascisme], dans Bruno Fortichiari. In memoria di uno dei fondatori del PC d’I, op. cit., p. 137-143 : 137-138.

Filippo Turati (1857-1932), leader et théoricien incontesté de la tendance réformiste du  PSI, opposée à l’adhésion à l’IC

Giacinto Menotti Serrati (1873-1926)  en conversation avec Trotsky au IIe Congrès de l’IC (juillet 1920)

Premier numéro de la « Revue hebdomadaire de culture socialiste » L’Ordine  nuovo  de Gramsci, Tasca, Togliatti, Terracini, 1er mai 1919. Dans le bandeau de gauche, juste sous le titre on peut lire ces trois exhortations  qui se veulent programmatiques : « Instruisez-vous, car nous aurons besoin de toute notre intelligence. Mettez-vous en mouvement car nous aurons besoin de tout notre enthousiasme. Organisez-vous car nous aurons besoin de toute notre force »

Revue de la IIIinternationale créée en Octobre 1919 par la direction maximaliste du PSI. Parmi les collaborateurs français (en haut de la page à gauche), on relève les noms de A. Loriot et Charles Rappoport. Notons aussi quelques « célébrités » du mouvement ouvrier révolutionnaire : Herman Görter et Anton Pannekoek (Hollande), Sylvia Pankhurst (Angleterre), Piatakov (Ukraine), Humbert-Droz (Suisse), Rakovsky (Roumanie). Cette reproduction est extraite de l’ouvrage publié par les éditions « Lotta Comunista » et cité à plusieurs reprises dans les pages ci-dessus : Bruno Fortichiari. In memoria di uno dei fondatori del PC d’I.

Portrait d’ Amadeo Bordiga  (1889-1970) principal artisan de la scission de Livourne et de la fondation du PC d’I  (la photo date de 1924)

Nicola Bombacci  (1879-1945). Un des plus ardents partisans du ralliement à l’IC. Passé par la suite au fascisme, il mourut avec Mussolini en 1945 lors de l’écroulement de la République fantoche italienne créée par les nazis dans le Nord de l’Italie de 1943 à 1945.

Carte d’adhérent au Parti Communiste d’Italie

Une de l’ « Avanti » du lendemain de la scission (22 janvier 1921). Le gros titre dit : « Le vieux et glorieux Parti poursuit sa route ». On peut lire au centre de la une (Article intitulé « Les travaux du Congrès se poursuivent »)  diverses interventions des  principaux protagonistes cités dans notre article : Serrati, Modigliani, Baratono.

« Il Soviet », organe de la « Fraction communiste abstentionniste » 22 Février 1920 (Remarquer, au centre de la « une » l’article polémiquant avec les Ordinovistes de Gramsci, Tasca, Terracini, Togliatti : « Prendre l’Usine ou prendre le Pouvoir ? »

ANNEXE : LES 21 CONDITIONS D’ADHESION A LA TROISIEME INTERNATIONALE[1]

 II° Congrès de l’I.C., Juillet 1920

Conditions d’admission des Partis dans l’Internationale Communiste

Le premier Congrès constituant de l’Internationale Communiste n’a pas élaboré les conditions précises de l’admission des Partis dans la III° Internationale. Au moment où eut lieu son premier Congrès, il n’y avait dans la plupart des pays que des tendances et des groupes communistes.

Le deuxième Congrès de l’Internationale Communiste se réunit dans de tout autres conditions. Dans la plupart des pays il y a désormais, au lieu des tendances et des groupes, des Partis et des organisations communistes.

De plus en plus souvent, des Partis et des groupes qui, récemment encore, appartenaient à la II° Internationale et qui voudraient maintenant adhérer à l’Internationale Communiste s’adressent à elle, sans pour cela être devenus véritablement communistes. La II° Internationale est irrémédiablement défaite. Les Partis intermédiaires et les groupes du « centre » voyant leur situation désespérée, s’efforcent de s’appuyer sur l’Internationale Communiste, tous les jours plus forte, en espérant conserver cependant une « autonomie » qui leur permettrait de poursuivre leur ancienne politique opportuniste ou « centriste ». L’Internationale Communiste est, d’une certaine façon, à la mode.

Le désir de certains groupes dirigeants du « centre » d’adhérer à la III° Internationale nous confirme indirectement que l’Internationale Communiste a conquis les sympathies de la grande majorité des travailleurs conscients du monde entier et constitue une puissance qui croît de jour en jour.

L’Internationale Communiste est menacée de l’envahissement de groupes indécis et hésitants qui n’ont pas encore pu rompre avec l’idéologie de la II° Internationale.

En outre, certains Partis importants (italien, suédois), dont la majorité se place au point de vue communiste, conservent encore en leur sein de nombreux éléments réformistes et social-pacifistes qui n’attendent que l’occasion pour relever la tête, saboter activement la révolution prolétarienne, en venant ainsi en aide à la bourgeoisie et à la II° Internationale.

Aucun communiste ne doit oublier les leçons de la République des soviets hongroise. L’union des communistes hongrois avec les réformistes a coûté cher au prolétariat hongrois.

C’est pourquoi le 2° Congrès international croit devoir fixer de façon tout à fait précise les conditions d’admission des nouveaux Partis et indiquer par la même occasion aux Partis déjà affiliés les obligations qui leur incombent.

Le 2° Congrès de l’Internationale Communiste décide que les conditions d’admission dans l’Internationale sont les suivantes :

1. La propagande et l’agitation quotidiennes doivent avoir un caractère effectivement communiste et se conformer au programme et aux décisions de la III° Internationale. Tous les organes de la presse du Parti doivent être rédigés par des communistes sûrs, ayant prouvé leur dévouement à la cause du prolétariat. Il ne convient pas de parler de dictature prolétarienne comme d’une formule apprise et courante ; la propagande doit être faite de manière à ce que la nécessité en ressorte pour tout travailleur, pour toute ouvrière, pour tout soldat, pour tout paysan, des faits mêmes de la vie quotidienne, systématiquement notés par notre presse. La presse périodique ou autre et tous les services d’éditions doivent être entièrement soumis au Comité Central du Parti, que ce dernier soit légal ou illégal. Il est inadmissible que les organes de publicité mésusent de l’autonomie pour mener une politique non conforme à celle du Parti. Dans les colonnes de la presse, dans les réunions publiques, dans les syndicats, dans les coopératives, partout où les partisans de la III° Internationale auront accès, ils auront à flétrir systématiquement et impitoyablement non seulement la bourgeoisie, mais aussi ses complices, réformistes de toutes nuances.

2. Toute organisation désireuse d’adhérer à l’Internationale Communiste doit régulièrement et systématiquement écarter des postes impliquant tant soit peu de responsabilité dans le mouvement ouvrier (organisations de Parti, rédactions, syndicats, fractions parlementaires, coopératives, municipalités) les réformistes et les «  centristes » et les remplacer par des communistes éprouvés, – sans craindre d’avoir à remplacer, surtout au début, des militants expérimentés, par des travailleurs sortis du rang.

3. Dans presque tous les pays de l’Europe et de l’Amérique la lutte de classes entre dans la période de guerre civile. Les communistes ne peuvent, dans ces conditions, se fier à la légalité bourgeoise. Il est de leur devoir de créer partout, parallèlement à l’organisation légale, un organisme clandestin, capable de remplir au moment décisif, son devoir envers la révolution. Dans tous les pays où, par suite de l’état de siège ou de lois d’exception, les communistes n’ont pas la possibilité de développer légalement toute leur action, la concomitance de l’action légale et de l’action illégale est indubitablement nécessaire.

4. Le devoir de propager les idées communistes implique la nécessité absolue de mener une propagande et une agitation systématique et persévérante parmi les troupes. Là, où la propagande ouverte est difficile par suite de lois d’exception, elle doit être menée illégalement ; s’y refuser serait une trahison à l’égard du devoir révolutionnaire et par conséquent incompatible avec l’affiliation à la III° internationale.

5. Une agitation rationnelle et systématique dans les campagnes est nécessaire. La classe ouvrière ne peut vaincre si elle n’est pas soutenue tout au moins par une partie des travailleurs des campagnes (journaliers agricoles et paysans les plus pauvres) et si elle n’a pas neutralisé par sa politique tout au moins une partie de la campagne arriérée. L’action communiste dans les campagnes acquiert en ce moment une importance capitale. Elle doit être principalement le fait des ouvriers communistes en contact avec la campagne. Se refuser à l’accomplir ou la confier à des demi-réformistes douteux c’est renoncer à la révolution prolétarienne.

6. Tout Parti désireux d’appartenir à la III° Internationale, a pour devoir de dénoncer autant que le social-patriotisme avoué le social-pacifisme hypocrite et faux ; il s’agit de démontrer systématiquement aux travailleurs que, sans le renversement révolutionnaire du capitalisme, nul tribunal arbitral international, nul débat sur la réduction des armements, nulle réorganisation « démocratique » de la Ligue des Nations ne peuvent préserver l’humanité des guerres impérialistes.

7. Les Partis désireux d’appartenir à l’Internationale Communiste ont pour devoir de reconnaître la nécessité d’une rupture complète et définitive avec le réformisme et la politique du centre et de préconiser cette rupture parmi les membres des organisations. L’action communiste conséquente n’est possible qu’à ce prix.

L’Internationale Communiste exige impérativement et sans discussion cette rupture qui doit être consommée dans le plus bref délai. L’Internationale Communiste ne peut admettre que des réformistes avérés, tels que Turati, Kautsky, Hilferding, Longuet, Mac Donald, Modigliani et et autres, aient le droit de se considérer comme des membres de la III° Internationale, et qu’ils y soient représentés. Un pareil état de choses ferait ressembler par trop la III° Internationale à la II°.

8. Dans la question des colonies et des nationalités opprimées, les Partis des pays dont la bourgeoisie possède des colonies ou opprime des nations, doivent avoir une ligne de conduite particulièrement claire et nette. Tout Parti appartenant à la III° Internationale a pour devoir de dévoiler impitoyablement les prouesses de « ses » impérialistes aux colonies, de soutenir, non en paroles mais en fait, tout mouvement d’émancipation dans les colonies, d’exiger l’expulsion des colonies des impérialistes de la métropole, de nourrir au cœur des travailleurs du pays des sentiments véritablement fraternels vis-à-vis de la population laborieuse des colonies et des nationalités opprimés et d’entretenir parmi les troupes de la métropole une agitation continue contre toute oppression des peuples coloniaux.

9. Tout Parti désireux d’appartenir à l’Internationale Communiste doit poursuivre une propagande persévérante et systématique au sein des syndicats, coopératives et autres organisations des masses ouvrières. Des noyaux communistes doivent être formés, dont le travail opiniâtre et constant conquerra les syndicats au communisme. Leur devoir sera de révéler à tout instant la trahison des social-patriotes et les hésitations du « centre ». Ces noyaux communistes doivent être complètement subordonnés à l’ensemble du Parti.

10. Tout Parti appartenant à l’Internationale Communiste a pour devoir de combattre avec énergie et ténacité l’« Internationale » des syndicats jaunes fondée à Amsterdam. Il doit répandre avec ténacité au sein des syndicats ouvriers l’idée de la nécessité de la rupture avec l’Internationale Jaune d’Amsterdam. Il doit par contre concourir de tout son pouvoir à l’union internationale des syndicats rouges adhérant à l’Internationale Communiste.

11. Les Partis désireux d’appartenir à l’Internationale Communiste ont pour devoir de réviser la composition de leurs fractions parlementaires, d’en écarter les éléments douteux, de les soumettre, non en paroles mais en fait, au Comité Central du Parti, d’exiger de tout député communiste la subordination de toute son activité aux intérêts véritables de la propagande révolutionnaire et de l’agitation.

12. Les Partis appartenant à l’Internationale Communiste doivent être édifiés sur le principe de la centralisation démocratique. A l’époque actuelle de guerre civile acharnée, le Parti Communiste ne pourra remplir son rôle que s’il est organisé de la façon la plus centralisée, si une discipline de fer confinant à la discipline militaire y est admise et si son organisme central est muni de larges pouvoirs, exerce une autorité incontestée, bénéficie de la confiance unanime des militants.

13. Les Partis Communistes des pays où les communistes militent légalement doivent procéder à des épurations périodiques de leurs organisations, afin d’en écarter les éléments intéressés et petit-bourgeois.

14. Les Partis désireux d’appartenir à l’Internationale Communiste doivent soutenir sans réserves toutes les républiques soviétiques dans leurs luttes avec la contre-révolution. Ils doivent préconiser inlassablement le refus des travailleurs de transporter les munitions et les équipements destinés aux ennemis des républiques soviétiques, et poursuivre, soit légalement soit illégalement, la propagande parmi les troupes envoyées contre les républiques soviétiques.

15. Les Partis qui conservent jusqu’à ce jour les anciens programmes social-démocrates ont pour devoir de les réviser sans retard et d’élaborer un nouveau programme communiste adapté aux conditions spéciales de leur pays et conçu dans l’esprit de l’Internationale Communiste. Il est de règle que les programmes des Partis affiliés à l’Internationale Communiste soient confirmés par le Congrès International ou par le Comité Exécutif. Au cas où ce dernier refuserait sa sanction à un Parti, celui-ci aurait le droit d’en appeler au Congrès de l’Internationale Communiste.

16. Toute les décisions des Congrès de l’Internationale Communiste, de même que celles du Comité Exécutif, sont obligatoires pour tous les Partis affiliés à l’Internationale Communiste. Agissant en période de guerre civile acharnée, l’Internationale Communiste et son Comité Exécutif doivent tenir compte des conditions de lutte si variées dans les différents pays et n’adopter de résolutions générales et obligatoires que dans les questions où elles sont possibles.

17. Conformément à tout ce qui précède, tous les Partis adhérant à l’Internationale Communiste doivent modifier leur appellation. Tout Parti désireux d’adhérer à l’Internationale Communiste doit s’intituler Parti Communiste de… (section de la III° Internationale Communiste). Cette question d’appellation n’est pas une simple formalité ; elle a aussi une importance politique considérable. L’Internationale Communiste a déclaré une guerre sans merci au vieux monde bourgeois tout entier et à tous les vieux Partis social-démocrates jaunes. Il importe que la différence entre les Partis Communistes et les vieux Partis « social-démocrates » ou « socialistes » officiels qui ont vendu le drapeau de la classe ouvrière soit plus nette aux yeux de tout travailleur.

18. Tous les organes dirigeants de la presse des Partis de tous les pays sont obligés d’imprimer tous les documents officiels importants du Comité Exécutif de l’Internationale Communiste.

19. Tous les Partis appartenant à l’Internationale Communiste ou sollicitant leur adhésion sont obligés de convoquer (aussi vite que possible), dans un délai de 4 mois après le 2° Congrès de l’Internationale Communiste, au plus tard, un Congrès extraordinaire afin de se prononcer sur ces conditions. Les Comités Centraux doivent veiller à ce que les décisions du 2° Congrès de l’Internationale Communiste soient connues de toutes les organisations locales.

20. Les Partis qui voudraient maintenant adhérer à la III° Internationale, mais qui n’ont pas encore modifié radicalement leur ancienne tactique, doivent préalablement veiller à ce que les 2/3 des membres de leur Comité Central et des Institutions centrales les plus importantes soient composés de camarades, qui déjà avant le 2° Congrès s’étaient ouvertement prononcés pour l’adhésion du Parti à la III° Internationale. Des exceptions peuvent être faites avec l’approbation du Comité Exécutif de l’Internationale Communiste. Le Comité Exécutif se réserve le droit de faire des exceptions pour les représentants de la tendance centriste mentionnés dans le paragraphe 7.

21. Les adhérents au Parti qui rejettent les conditions et les thèses établies par l’Internationale Communiste doivent être exclus du Parti. Il en est de même des délégués au Congrès extraordinaire.

[1] https://www.marxists.org

  

Jean-Christophe Cambadélis et la révolution russe

Une perte irréparable … mais évitée nous apprenant que « le futur patron du PS s’est nourri des récits de la révolution russe ».

L’Obs interroge Jean-Christophe Cambadélis et Daniel Cohn-Bendit.

Jean-Christophe Cambadélis déclare : « Je voulais écrire un livre sur 1917 mais je n’aurai pas le temps » (site du PS, 22 décembre 2016). Qui n’a alors versé quelques larmes à l’idée que la révolution russe perde un pareil historien ?

Il semble que, depuis, ces larmes aient pu sécher… Merci au 18e arrondissement de Paris…

Victor Loupan, un dépoussiérage … douteux

Jean-Jacques Marie

1er tr 2017

Un certain Victor Loupan vient de publier aux éditions du Rocher une « Histoire secrète de la révolution russe ». Le titre, déjà, suscite le doute. Le pedigree de l’auteur ne peut que renforcer ce sentiment : ancien reporter au Figaro Magazine, membre du conseil pour la culture du patriarche de Moscou, président du comité éditorial et rédacteur en chef de La Pensée russe, journal ultra-réactionnaire des gardes-blancs, monarchistes et autres bénisseurs orthodoxes.

Dans une interview à Breizh Info, il affirme : « Il y a bien des aspects essentiels de la révolution russe qui sont totalement inconnus ». Lesquels ? Mystère.

Il poursuit : « Compte tenu de mes origines et de ma connaissance du russe, j’ai eu un accès privilégié aux tout derniers travaux des jeunes historiens moscovites et pétersbourgeois qui ont totalement dépoussiéré cette histoire. Mon livre qui sort résolument des sentiers battus en est une première illustration en français ».

Comme première illustration, c’est réussi. Qu’a découvert Victor Loupan le conseiller du très réactionnaire (et très opulent) patriarcat orthodoxe ? Un scoop : « Je parle d’ailleurs peu de Lénine, car il n’y a pas grand-chose à en dire. C’était un intellectuel laborieux et un idéologue […]. Le rôle de Lénine a été de peu d’importance. Il était un symbole plus qu’un acteur ».

La preuve ? « Peu de temps après la fin de la guerre civile, il a eu son premier AVC, puis deux autres. Et en 1924, il était déjà mort ». Pour une découverte c’est une découverte …

Rappelons seulement que c’est Lénine qui, en octobre 1917, contre les réticences voire les résistances de la majorité des membres du comité central, sceptiques voire craintifs et même hostiles, a imposé le prise du pouvoir du 25 octobre. Un détail …

A part cela il reprend l’antienne de « l’utopie » : « La grande originalité de la révolution russe réside dans le fait qu’elle a réussi à installer l’utopie au pouvoir […]. L’URSS devient la patrie des travailleurs du monde entier. Tout cela n’est pas explicable par la logique pure ni par la froide raison. L’irrationnel et le mystique y jouent un grand rôle. ».

A la fin, Victor Loupan, interrogé sur des ouvrages à conseiller au lecteur, ré-pond (honnêtement, il faut le dire) : « je pourrais leur conseiller un livre qui m’a beaucoup éclairé à une époque, l’Utopie au pouvoir, de Michel Heller et Alexandre Nekritch », publié en 1982. Voilà un dépoussiérage réussi.