L’UKRAINE HIER ET AUJOURD’HUI Jean-Jacques Marie

Un mélange inextricable de mythe et de réalité

L’histoire de la nation ukrainienne mélange de façon parfois inextricable mythe et réalité. Les historiens ukrainiens font souvent remonter l’histoire de l’Ukraine à la fin du Xe siècle après Jésus-Christ. Lorsque la Rada dont les deux tiers des députés appartiennent au PC ukrainien votent le 24 août 1991 pour l’indépendance de l’Ukraine par 346 voix, contre 1 et 3 abstentions, la résolution fait allusion à une tradition étatique millénaire. Ainsi le billet de un hryvna porte le portrait de Volodimir (Vladimir) le Grand, le prince de Kiev, qui à la fin du Xe siècle après JC unifia sous son sceptre toute une série de tribus slaves païennes et leur imposa le christianisme orthodoxe et dont l’empire portait le nom de Rous.

Le billet de deux hryvnas comporte le portrait de son fils Iaroslav le sage qui régna à la fin de la première moitié du XIe siècle. Le billet de 5 hryvnas comporte le portrait de Bogdan Khmelnitski, le chef cosaque qui, au milieu du XVIIe siècle organisa l’insurrection des cosaques contre la domination polonaise et signa avec le tsar russe un accord plaçant les territoires qu’il contrôlait sous la protection de la Russie. La statue de Bogdan Khmelnitsky a beau se dresser en plein centre de Kiev  l’idée d’une nation ukrainienne était étrangère à ce chef cosaque comme à l’ataman cosaque Mazeppa qui, au début du XVIIIe siècle, se dressa contre Pierre le Grand pour secouer sa tutelle et fut battu avec Charles XII de Suède à Poltava.

Pourtant l’idée d’une nation ukrainienne n’est apparue qu’au début du XIXe siècle, et l’ensemble des territoires sur lesquels vivent des Ukrainiens n’ont été rassemblés pour la première fois au sein d’un ensemble géographique unique qu’en 1945 dans la République socialiste soviétique d’Ukraine qui n’avait que des attributs formels d’un état indépendant. Et l’Ukraine n’existera comme état  formellement indépendant qu’à partir de décembre 1991 lors de la dissolution de l’Union soviétique signée par Boris  Eltsine et les représentants de l’Ukraine et de la Biélorussie.

Le terme d’Ukraine (Ukraina) apparaît, lui, à la fin du XVIe siècle, à la fin de l’occupation mongole quand les royaumes de Lituanie et de Pologne fusionnent en un royaume de Lituanie et de Pologne, dominé par l’aristocratie polonaise, au sein duquel sont intégrés l’essentiel des territoires jadis soumis aux princes de Kiev. Ukraina signifie : « le territoire frontalier ». Ses habitants sont désignés sous le vocable de roussinskie  traduit en français par ruthène. Le terme d’Ukraine désigne alors une entité territoriale et non une identité nationale même embryonnaire. Ce territoire frontalier, confronté aux incursions des Tatares installés en Crimée depuis le XIVe siècle, va donner naissance à une formation sociale particulière : celle des cosaques, paysans libres et armés (le mot cosaque vient d’un mot turc qui veut dire homme libre) qui assurent la défense de ses territoires contre les incursions tatares. Au lendemain de la révolte cosaque de Khmelnitsky, qui, d’abord dressée contre les nobles polonais s’était muée en mouvement social de paysans libres contre les grands propriétaires fonciers polonais et en guerre de religion d’orthodoxes contre les catholiques et les juifs, Khmelnitsky crée un éphémère état autonome ukrainien cosaque. Mais « ukrainien » dans cet intitulé a un sens essentiellement géographique même s’il regroupe des populations slaves parlant des dialectes très voisins issus du vieux slave ou slavon. Le contenu est  celui de « cosaque ». Par le traité de Pereeslav, signé en 1654, cet état autonome cosaque se place sous la protection de la Russie et perd toute autonomie après la défaite de Mazeppa. Les autorités russes qualifient cet état de petite-Russie et ses habitants de petits-russes. Au moment, en 1659, où se forme le royaume unifié de Lituanie et de Pologne dominé par l’Eglise catholique alors que la vieille Rous a adopté l’orthodoxie byzantine, se constitue sous la pression du clergé polonais une Eglise gréco-catholique dite Uniate qui observe les rites orthodoxes mais reconnaît l’autorité du Vatican, Eglise qui s’implantera surtout en Ukraine occidentale, en Galicie et jouera un rôle important tout au long de l’histoire de l’Ukraine.

Cette indifférenciation du contenu national est une réalité générale jusqu’à la fin du XVIIIe siècle lorsque la Révolution française puis le développement du capitalisme et la formation de bourgeoisies nationales donneront une vive impulsion à l’idée de nation.

Une idée nationale tardive

L’Ukraine restera longtemps en dehors de ce processus pour deux raisons. D’une part, c’est une terre divisée entre plusieurs royaumes Pologne, Russie et Roumanie puis, après les trois partages de la Pologne en 1775, 1793 et 1795, Russie, Autriche-Hongrie et Roumanie. D’autre part, en 1783, l’année où elle arrache la Crimée à l’Empire ottoman, Catherine II interdit aux paysans qui constituent l’écrasante majorité des Ukrainiens de quitter les terres seigneuriales ; cette population paysanne, réduite à l’état de servage jusqu’au début des années 1860 dans la partie très majoritaire de l’Ukraine intégrée à l’Empire russe, reste en dehors du développement de l’industrialisation. Les paysans serfs de par leur condition sociale ne peuvent développer de conscience  nationale puisque le serf est un objet vendable à merci qualifié d’« âme ». Après l’abolition du servage ces paysans rejettent les lourdes indemnités qu’ils doivent payer à leurs anciens maîtres et ont une soif inextinguible  de terre que l’abolition du servage n’a fait qu’accroître tant les lopins qui leur étaient attribués étaient misérables (de 1 à 3 hectares pour des familles nombreuses).

L’idée nationale ukrainienne qui se forme au début du XIXe siècle concerne donc surtout de maigres couches urbanisées, une petite intelligentsia symbolisée par l’écrivain et peintre Taras Chevtchenko, fondateur d’une langue ukrainienne littéraire, dont la modeste naissance inquiète fort le tsar Nicolas Ier qui exile Chevtchenko et lui interdit d’écrire en ukrainien et même de peindre. Cette intelligentsia publie des revues littéraires et historiques en ukrainien à diffusion modeste pour promouvoir une langue ukrainienne alors éclatée en dialectes voisins parlés par des paysans, alors que l’intelligentsia parle russe. Ainsi l’ukrainien Gogol écrit toute son œuvre en russe. Même en Galicie autrichienne où la monarchie de cet empire multinational se montre plus libérale, le nationalisme ukrainien est encore balbutiant et beaucoup plus marqué par l’influence du clergé uniate. Cette réalité poussera Rosa Luxemburg à affirmer que la question ukrainienne était l’invention d’une poignée d’intellectuels et n’avait aucune réalité historique.

Les conséquences de la Révolution russe

Au lendemain de février 1917  se développe en Ukraine une aspiration à l’autonomie au sein d’une république confédérée. Les partis démocratiques ukrainiens créent une Rada centrale qui ignore  l’aspiration des paysans à se partager les terres des grands propriétaires terriens. Au lendemain d’Octobre la Rada centrale proclame la République populaire ukrainienne que les Allemands et les Autrichiens reconnaissent à Brest Litovsk pour signer avec elle une paix séparée. Mais ils ont besoin de mettre la main sur les ressources agricoles du pays pour nourrir les populations affamées de leurs deux empires. Ils renversent donc le gouvernement et installent un ataman, Skoropadsky. La guerre civile qui ravage l’Ukraine pendant plus de trois ans et dresse les uns contre les autres les blancs commandés par Anton Denikine, qui veulent restaurer la Russie une et indivisible, et, là où ils s’installent reprennent les terres aux paysans et interdisent l’emploi de l’ukrainien, les nationalistes ukrainiens commandés par Petlioura, l’Armée rouge bolchevique et les bandes de paysans insurgées dits les verts dont la plus connue est l’armée de l’anarchiste paysan Makhno. L’Armée rouge contrôle l’Ukraine à la fin de 1920… Les blancs de  Denikine et les nationalistes de Petlioura déchaînent les plus vastes pogromes antijuifs de la période prénazie, auxquels se livrent parfois les groupes anarchistes paysans de Makhno et la Cavalerie Rouge de Boudionny qui comprend des cosaques.

Au lendemain de la première guerre mondiale et de la paix de Riga signée entre l’URSS et la Pologne en 1921, les Ukrainiens sont divisés entre cinq états : l’URSS (qui en rassemble près des 4/5 e), la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Roumanie et la Hongrie. La victoire des bolcheviks débouche sur la création d’une République socialiste soviétique d’Ukraine où les bolcheviks mènent dès 1923 une politique dite d’ukrainisation  poursuivie jusqu’au  début des années 30. Lénine développe des positions « fédéralistes » (opposées aux positions centralistes staliniennes) favorables à l’autodétermination. Aujourd’hui les maïdanistes détruisent les statues… sans savoir que c’est sous son impulsion que la langue ukrainienne a été enseignée comme jamais auparavant ni ailleurs dans les territoires ukrainiens sous occupations polonaise ou roumaine.

L’ukrainisation

Tous les employés de l’Etat doivent sous peine de licenciement apprendre l’ukrainien dans un délai d’un an. L’enseignement et les publications en ukrainien sont systématiquement développés. En 1926, le nouveau secrétaire du PC ukrainien Kaganovitch, exige que tout l’appareil de l’Etat soit ukrainisé. Toutes ces mesures aboutissent à ce qu’en 1927, 70 % des actes officiels sont rédigés en ukrainien contre 20% en 1925 ; en réponse à un sondage 39,8 % des employés de l’Etat affirment connaître bien l’ukrainien, 31,7 % de façon satisfaisante (ce qui est sans doute exagéré). Plus certain : en 1929, 83 % des écoles primaires et 66 % des écoles dites moyennes ou collèges délivraient leur enseignement en ukrainien. En 1932, 88 % des publications périodiques et 77 % des livres publiés en Ukraine l’étaient en ukrainien. La même politique était appliquée vis-à-vis des juifs, nombreux en Ukraine, avec le développement d’écoles et de publications en yiddish au même rythme. L’historien canadien d’origine ukrainienne Serguei Ekeltchik conclut de ces faits : « le pouvoir soviétique a contribué à l’achèvement du processus de formation d’une nation ukrainienne ».

La bureaucratie soviétique s’en inquiète, Staline, en 1932, met fin à la politique d’ukrainisation (comme au développement du yiddish). Coïncidence, l’hiver 1932-1933 est marqué en Ukraine par une famine terrible, la conjonction des deux événements débouche en 1933 sur le suicide de Nicolas Skrypnik dirigeant du PC ukrainien favorable à l’ukrainisation et de l’écrivain Khvylevoï, grand défenseur et promoteur de la culture et de la littérature ukrainienne. Une politique de russification se met lentement en place.

En mars 1939, après avoir dépecé la Tchécoslovaquie et mis la main sur sa province de Ruthénie autonome, Hitler, lance un projet de Grande Ukraine dirigé contre l’URSS qu’il abandonne dès qu’il décide de se rapprocher de Staline. En avril 1939 Trotsky écrit : « La question ukrainienne est destinée à jouer dans un avenir proche un rôle énorme dans la vie de l’Europe » et se prononce pour l’indépendance de l’Ukraine et pour la création d’une République socialiste d’Ukraine contre la dictature de la bureaucratie stalinienne.

En septembre 1939, l’URSS envahit la Pologne et conquiert la Galicie, puis en 1940, conquiert deux territoires roumains habités par des ukrainiens, la Bessarabie du sud et le Bukovine du nord.

L’été 1941, la paysannerie ukrainienne accueille d’abord  avec sympathie les soldats de la Wehrmacht qui comporte deux bataillons ukrainiens (galiciens) formés sous l’égide de l’OUN-Bandera, l’autre branche de l’OUN, de Melnik, s’engageant dans une collaboration plus systématique avec l’occupant, avec le concours du Comité Central Ukrainien installé à Cracovie. Les nationalistes de l’OUN, dirigés par Stepan Bandera, proclament même à Lvov (Lviv), une éphémère république ukrainienne « indépendante » en se plaçant sous sa protection. Stetsko devient chef de ce gouvernement indépendantiste proclamé le 30 juin à Lwow (en polonais). En même temps que la proclamation de cet « Etat » ukrainien explicitement dévoué à Adolf Hitler, les premiers pogromes se déchaînent « spontanément » à Lwow et ailleurs, à l’instigation des nazis et avant que les « Einsatzgruppen » n’interviennent pour l’extermination systématique des juifs, tsiganes pour ce qu’ils sont, et des communistes pour ce qu’ils représentent.

L’OUN-Melnik, soutenue par l’Eglise uniate, participe à la création, le 28 avril 1943, de la Division Waffen SS «Galitchina» (Galiciens) qui convergera plus tard (début 1945) avec d’autres formations nazies, dans une éphémère « Armée Nationale Ukrainienne » (UNA) dont la plupart des combattants, anciens SS, se rendront aux Alliés anglo-américains qui les aideront à émigrer au Canada.

Mais les nazis, désireux de réduire les Ukrainiens en esclavage liquident aussitôt cet Etat fantoche et jettent en prison son chef autoproclamé Stetsko et Bandera qu’ils libéreront à la fin de 1944. L’OUN crée alors une armée insurrectionnelle l’UPA dont les maquis se battent d’abord modérément contre la Wehrmacht puis se battront farouchement contre l’Armée rouge dès que celle-ci entamera sa marche en avant au printemps 1943.

Les combattants de l’UPA ont poursuivi la lutte contre la soviétisation jusqu’en 1950 (et de petits groupes jusqu’en 1954) tandis que les SS et autres collaborateurs nazis de l’OUN ont reflué avec les troupes allemandes en 1944 ou se sont rendus aux Anglo-Américains, de façon à pouvoir rejoindre la Diaspora des Amériques et d’Australie. L’OUN n’est pas le mouvement national ukrainien mais seulement son aile radicale, d’idéologie fasciste. Fondée en 1929, en Galicie (sous régime polonais) sur la base d’un programme dit du « nationalisme intégral », elle est longtemps restée un phénomène « galicien », mais de nos jours la plupart des nationalistes ukrainiens se réclament de son héritage tout en soulignant la conversion ultérieure de l’OUN aux « idéaux démocratiques ».

Compagnon d’armes de Bandera et consacré comme lui «héros national» au lendemain de la révolution orange de 2004, Roman Choukevitch commande successivement un bataillon ukrainien de la Wehrmacht en 1941, un bataillon de police «Schutzmannshaft 201» affecté à la répression des partisans en Biélorussie en 1941-42, puis l’Armée des Insurgés (OUN-UPA) fondée par lui et «au nom de Bandera» en octobre 1943. L’OUN dans son ensemble, l’OUN-Bandera et l’UPA en particulier, participent au génocide nazi. L’UPA exterminent les civils polonais en Volhynie en 1943. Si elle combat prioritairement l’Armée Rouge, les partisans et les armées polonaises, l’UPA se heurte également aux occupants nazis, non par divergence sur les buts du IIIème Reich d’anéantir le judéo-bolchévisme, mais en raison du refus d’Hitler d’accéder aux demandes d’état indépendant (sous protectorat nazi). Ces demandes, encouragées avant-guerre par certains cercles nazis – notamment Alfred Rosenberg et l’Abwehr – étaient évidemment incompatibles avec le « General Ostplan » de Berlin qui était de coloniser l’URSS et d’éliminer physiquement ou  de réduire en esclavage les « Untermenschen », Ukrainiens compris.

Le nationalisme russe stalinien

Au lendemain de la victoire sur les nazis Staline développe  un nationalisme russe qui va marquer de plus en plus la nomenklatura et dont le nationalisme affiché de Poutine est un héritage. Ce nationalisme russe débouche sur un antisémitisme de plus en plus brutal à partir de 1949 et sur une politique accélérée de russification en Ukraine. Khrouchtchev évoquant la déportation de cinq des quelque douze peuples déportés par Staline entre 1937 et 1944 déclarera dans son rapport secret de février 1956 au XX ème congrès du PCUS : «Les Ukrainiens n’ont évité ce sort que parce qu’ils étaient trop nombreux et qu’il n’y avait pas d’endroit où les déporter. Sinon ils auraient été déportés eux aussi». Cette plaisanterie qui fait rire le congrès reflète de façon caricaturale l’aversion de Staline pour toute affirmation nationale des Ukrainiens.

En 1945, la défaite de l’Axe et des gouvernements liés à Berlin permet à l’URSS de consolider ces conquêtes territoriales : pour la première fois dans l’Histoire l’ensemble des territoires majoritairement peuplés d’Ukrainiens sont rassemblés dans une République ukrainienne dotée d’attributs de souveraineté purement formels, (l’Ukraine a un représentant à l’ONU et un ministre des affaires étrangères). Mais  les maquis nationalistes de l’UPA tiennent de nombreux villages jusqu’au début des années 50 comme en Lituanie.

La guerre a ravagé l’Ukraine, détruit ses grandes villes et la majorité de ses villages, de ses fermes, de ses usines. Un jour de l’été 1945, Khrouchtchev descend dans son village natal où il découvre un spectacle désolant qu’il décrira devant le Comité central en 1957.  » Ils n’avaient pas de chevaux, pas de charrettes, pas de pain. (…) Ils ne veulent pas travailler dans le kolkhoze. Pour leur travail ils ne reçoivent que des nèfles. « 

De 1945 à la chute de l’URSS, l’Ukraine est soumise à une politique de russification aggravée par le  combat impitoyable contre les maquis de Bandera qui mobilisent des milliers d’hommes et bénéficient dans l’Ukraine occidentale de la complicité d’une bonne partie de la population paysanne. Un bref moment sous l’impulsion de Beria, conscient de l’ampleur de la crise économique, sociale et politique qui ravage l’URSS à la mort de Staline, le Kremlin tentera de desserrer un peu l’étreinte.  Le 26 mai 1953, Beria fait adopter par le présidium une décision qui souligne les échecs de la répression dans les provinces occidentales de l’Ukraine. De 1944 à 1952, souligne-t-il, plus d’un demi million d’habitants en ont été victimes ; 203 000 d’entre eux ont été déportés et 153 000 abattus. La russification a été brutale : sur 311 cadres dirigeants, seuls 18 sont originaires de la région où l’enseignement supérieur est donné presque exclusivement en russe.  La résolution affirme « l’usage stupide des répressions ne fait que susciter le mécontentement de la population et nuit à la lutte contre les nationalistes bourgeois ». Le présidium remplace au poste de premier secrétaire du PC ukrainien, le russe Melnikov par son adjoint ukrainien, Kiritchenko, et nomme l’écrivain officiel, nul mais ukrainien, Alexandre Korneitchouk, premier vice-président du conseil des ministres d’Ukraine. Il ordonne qu’il soit « radicalement mis fin aux actes arbitraires et illégaux accomplis par certains cadres à l’encontre de la population ».

Cette brève embellie est  suspendue après l’arrestation de Beria en juin 1953 puis son exécution en décembre. De Khrouchtchev à Brejnev, la russification de l’Ukraine se poursuit et les tentatives d’intellectuels ukrainiens de défendre la culture ukrainienne, même les plus modestes, sont brutalement réprimées.

L’indépendance et le pillage de l’Ukraine

La chute de l’URSS débouche sur son explosion. Le 24 août 1991 l’ancien secrétaire à l’idéologie du PC ukrainien Kravtchouk fait voter l’indépendance de l’Ukraine par 346 pour, 1 contre et 3 abstentions. Le 30 août la Rada interdit le PC ukrainien.

Les anciens dirigeants de l’Ukraine soviétique (les dirigeants du PCUS et les directeurs d’entreprise) restent aux manettes du pouvoir ; comme les oligarques russes ils  organisent un pillage grandiose du pays et revendent aux pays occidentaux au prix du marché mondial le gaz vendu par la Russie à bas prix. Ils provoquent un désastre social, en 1992 l’inflation est de 2500 %, en 1993 elle est de 100 % par mois. En 1995, les 3/4 de la population vivent officiellement en dessous du seuil de pauvreté.

Dès lors l’Ukraine est l’un des champions du monde du pillage et de la corruption ; elle obtient en 2009 de Transparency International la médaille du pays le plus corrompu du monde. La politique et le business sont mélangés ; des hommes d’affaires se présentent aux élections pour défendre leur propre business ou fabriquent des partis fantômes à cette fin. Exemple en 2002, l’oligarque Victor Pintchouk  épouse la fille de Koutchma, Hélène. En 2009 sa fortune se monte à 2,2 milliards de dollars.

Un autre exemple est éclairant dans la mesure même où il n’est que le plus complet de toute une galerie… Pavel Lazarenko, premier ministre de mai 1996 à juillet 1997, conjugue ses activités de premier ministre avec le business dans l’énergie (gaz) en étroite collaboration avec la future étoile filante Ioulia Timochenko et les communications. Il transfère les centaines de millions de dollars qu’il vole sur des banques américaines, suisses et des Caraïbes. Koutchma, lui-même très corrompu, s’en débarrasse en juillet 1997. Lazarenko s’enfuit en Suisse avec un passeport panaméen. Arrêté un bref moment, en 1999, il s’enfuit aux Etats-Unis où il est condamné et emprisonné pour blanchiment d’argent. Les Lazarenko se comptent par dizaines…

En 2004 à la veille de la fin de son mandat Koutchma vend en hâte toute une série d’entreprises à des proches à des prix très concurrentiels. Ainsi il vend la plus grande usine métallurgique du pays, Krivorojstal, à son gendre Pintchouk et à Rinat Akhmetov, pour 800 millions de dollars soit le sixième de sa valeur réelle. En octobre 2005, Mittal Steel rachètera l’entreprise aux deux compères pour 4,8 milliards de dollars.

La corruption du personnel politique ukrainien est abyssale. Ianoukovitch le président renversé en 2014 a dans sa jeunesse été condamné deux fois, une fois pour vol, une seconde fois pour houliganisme. Il prétendra plus tard avoir obtenu des diplômes en fait achetés selon une coutume très répandue en Union soviétique où les tarifs étaient connus de tous. Il est célèbre pour son inculture autant que pour son avidité. Les rares fois où il doit remplir un document par écrit il multiplie les fautes d’orthographes. Ainsi il se prétend professeur mais écrit le mot avec deux f et un seul s. Propriétaire d’une luxueuse villa bâtie sur un terrain de 130 hectares dans la banlieue de Kiev, il est à la tête d’un clan mafieux dont son fils, Olexeï est l’un des maillons. Le clan Ianoukovitch a ponctionné l’Ukraine de 7 à 10 milliards par an. La fortune de son fils est estimée à 550 millions  de dollars. Président de la corporation Management Assets  Compagny (MAKO) sise à Donetsk, il possède plusieurs holdings en Ukraine, en Suisse et aux Pays Bas, vend le charbon par l’intermédiaire d’une société à Genève. Ses entreprises depuis 2010 gagnent systématiquement les appels d’offre par les pouvoirs ukrainiens. Il a pris sous sa coupe les services de l’administration fiscale, des douanes et des services de sécurité.

Son premier ministre  Mykola Azarov, propriétaire d’un jet privé, partira se réfugier à Vienne, où réside son fils Olexandre,  actif dans la construction d’hôtels de luxe,  à la tête de LADA Holding Anstalt, basée en Autriche, maillon d’un réseau complexe de sociétés dirigées par d’autres caciques du régime et présidée par un prête-nom américain, Vitali Zakhartchenko ministre de  l’Intérieur en 2011, à la tête des services fiscaux en 2012, détenteur avec sa femme Liudmila de plusieurs sociétés commerciales notamment aux Pays-Bas, propriétaire d’une société d’assurances Start Polis. Scandale en 2013 : les services de police chargés des passeports exigeaient des demandeurs une assurance auprès de Start Polis.

La haine, suscitée dans le pays contre les bénéficiaires de ce véritable racket et un Parlement toujours aussi – et presqu’uniquement – peuplé d’escrocs, dresse en 2004 la population habilement détournée vers la prétendue révolution orange ; cette haine est telle que Ioulia Timochenko nommée premier ministre par le nouveau président Victor Iouchtchenko annonce pour se rendre populaire une révision des privatisations antérieures. Elle sème la panique chez les oligarques et les banquiers étrangers qui gèrent les dépôts soigneusement délocalisés des oligarques pillards. Timochenko recule et ne révisera qu’à la marge quelques menues privatisations. Son gouvernement est bientôt touché par des scandales du même type que les privatisations à la Koutchma. Ainsi son ministre de la justice Roman Zvaritch qui, malgré son nom, est un ancien citoyen américain, vote contre une loi concoctée entre Timochenko et Poutine, interdisant la revente en Europe par l’Ukraine au tarif mondial du gaz russe qu’elle achète à un tarif préférentiel. Cette revente illégale est l’une des principales sources de trafic des oligarques ukrainiens et l’épouse de Zvaritch en est une organisatrice.

Une autre pratique mafieuse juteuse consiste avec des certificats truqués obtenus auprès de fonctionnaires grassement rétribués à déclarer vendues à l’étranger des marchandises écoulées en Ukraine pour obtenir le remboursement de la TVA qui échappe ainsi presque totalement aux caisses de l’Etat.

Des partis-bandits

La vie politique ukrainienne est rythmée par la valse de partis tous liés à un clan du business où tout s’achète. Des députés monnayent leur changement de groupe parlementaire : le tarif varie de 5 millions à 7 millions de dollars… dans un pays où la majorité des retraités perçoivent moins de 200 euros par mois. C’est en tout cas le tarif que paie Ianoukovitch en 2006 quand il est premier ministre de Iouchtchenko… contre lequel il s’était présenté aux présidentielles qu’il avait perdues après avoir affirmé qu’il les avait gagnées grâce à un trafic des votes éhonté qui avait dressé contre lui des dizaines de milliers d’Ukrainiens.

Rien n’a changé après Maïdan dans ce kaléidoscope de partis virtuels mais gangrenés par la corruption où tout se vend et s’achète. Ainsi par exemple, aux élections municipales du 25 mai 2014 à Odessa, les deux concurrents qui s’affrontent sont aussi gangrenés l’un que l’autre : Edouard Gourvits (parti Oudar 32 % des voix) depuis les années 1990, plusieurs fois accusé de connivence avec les rebelles tchétchènes, les ultra nationalistes ukrainiens, de liens avec des bandes mafieuses, de corruption. La réputation de Guennadi Troukhanov (vainqueur du scrutin, avec 43,5% des voix, ancien député du parti des régions) n’est pas meilleure. On l’accuse d’avoir appartenu au monde criminel dans les années 1990 et d’être resté proche de certains pontes de la mafia. 

Porochenko, propriétaire de la chaîne 5 è canal, a commencé dans les affaires en important des fèves de cacao puis a racheté des usines de chocolat pour former Roshen. Elu député en 1998, il pourrait être l’image parfaite de la girouette si les partis politiques ukrainiens étaient de vrais partis. Il rejoint d’abord le Parti social-démocrate (qui n’a de social-démocrate que le nom) du président mafieux Koutchma, puis en 2000, il crée Solidarité qui intègre le Parti des régions de Ianoukovitch la même année. Dès 2001 il entre dans Notre Ukraine, le bloc de Iouchtchenko, qui sera le parrain de ses filles. Président du conseil de la banque nationale, il devient ministre des affaires étrangères en octobre 2009 jusqu’au printemps 2010. Il entre au gouvernement du Parti des régions, devenant quelques mois le ministre du développement économique de Ianoukovitch.

L’intervention des Etats-Unis

Dès la moitié des années 90 les dirigeants des Etats-Unis ont saisi l’importance géopolitique de l’Ukraine, même s’ils appuient sur le président russe d’alors, Boris Eltsine, qui, flanqué de conseillers américains privatise à tout va. Dans Foreign affairs, en 1994, Zbigniew Brzezinski, l’ancien conseiller de Jimmy Carter, écrit : « Sans l’Ukraine la Russie cesse d’être un empire. » A la fin des années 90, l’Ukraine est le troisième pays du monde à bénéficier de l’aide financière américaine derrière Israël et l’Egypte. Cette lune de miel s’interrompt un moment au début de 2003 lorsque Bush apprend que Koutchma a vendu à l’Irak pour cent millions de dollars d’armes et a promis de lui vendre le système de radar Koltchouga (cotte de mailles) permettant de repérer les bombardiers américains dits indétectables.

Zbigniew Brzezinski, pour qui l’Ukraine est un enjeu stratégique, définit en 1997 un programme de démantèlement de la Russie en trois états-croupion la Russie d’Europe, la République de Sibérie et la République d’Extrême-Orient. Ce démantèlement prolongerait la dislocation de l’Union et devrait s’accompagner d’un rattachement de l’Ukraine à l’OTAN et d’une subordination totale des anciennes républiques soviétiques périphériques aux Etats-Unis et à leurs multinationales. Brzezinski affirmait ainsi « la Russie devra se résigner à l’inévitable, c’est-à-dire la poursuite de l’élargissement de l’OTAN (…) jusque dans l’espace ex-soviétique. » Il prône « un système politique décentralisé et une économie libre de marché » permettant de « libérer le potentiel créatif du peuple russe et les énormes réserves de ressources naturelles de la Russie » ainsi ouvertes aux multinationales américaines (Foreign Affairs,9/10/1997).

Les Etats-Unis s’engagent donc dans le soutien à la révolution orange en 2004 qui surfe sur la protestation de  la masse de la population contre la corruption du système de Koutchma et sa tentative de truquer les élections présidentielles pour faire élire son candidat, Victor Ianoukovitch. Leur candidat au pouvoir, Victor Iouchtchenko, avait épousé en 1998 une citoyenne américaine d’origine ukrainienne, Catherine Tchoumatchenko, ex-fonctionnaire du Département d’Etat. Entouré de conseillers américains, Iouchtchenko engage comme conseiller spécial Boris Nemtsov, l’homme qui avait déclaré en 1997 : « Nous devons mettre en oeuvre une série de mesures impopulaires douloureuses (…) et en finir avec les innombrables avantages sociaux ».

 Lors des élections législatives en Ukraine en 2005 Le Monde publie un article intitulé : « Les conseillers américains au cœur de la campagne ». Le républicain affiché Paul Manafort,  chef du cabinet de lobbying Black, Manafort, Stone and Kelly,  a été invité à Kiev au début de 2005 par l’oligarque Rinat Akhmetov pour s’occuper de la campagne du Parti des régions de Ianoukovitch pour 150 000 à 200 000 dollars par mois. L’ancien responsable de la communication auprès de Bill Clinton Joe Lockhart travaille auprès du bloc Ioulia Timochenko (BLouT) et Stan Anderson, lobbyiste de Washington, dirige un groupe de travail pour Notre Ukraine, le parti de Iouchtchenko. Tous, selon Le Monde « refusent de s’exprimer ».

Le Monde des 27-28 février 2005 décrit la noria d’institutions américaines présentes au Kirghizistan lors de la « révolution des citrons » qui renversa le président Askat Akaiev : « A la veille du scrutin on trouvait déployé à Bichkek tout l’arsenal des fondations américaines qui ont soutenu les oppositions en Serbie, en Géorgie et en Ukraine, notamment le National Democratic Institute (…) tout ce que le Kirghizistan compte comme société civile est financé par des fondations ou par des aides directes occidentales, en premier lieu le programme étatique américain USaid. » C’est une politique générale dans les Etats issus de la chute de l’URSS, ainsi les Etats-Unis placeront à la tête de la politique estonienne un de leurs anciens sujets … de pointe : Toomas Hendrik Ilves, né en 1953 à Stockholm où ses parents avaient émigré en 1944, avant de partir en 1956 pour les Etats-Unis ; en 1984 il est embauché à Radio free Europe, la radio antisoviétique installée à Munich, il devient directeur du service estonien de Free Europe jusqu’en 1993, date à laquelle il rentre en Estonie ; nommé ambassadeur d’Estonie aux Etats-Unis, il renonce à sa nationalité américaine. Nommé  en 1996 ministre des Affaires étrangères , il organise  la mise en place de la diplomatie estonienne, tout entière focalisée sur l’adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN. Elu ensuite député européen, il devient président de l’Estonie en 2006.

Les Etats-Unis placeront aussi à la présidence de la Lituanie par deux fois (de février 1998 à février 2003, puis de juillet 2004 à juillet 2009) leur ancien fonctionnaire Valdas Adamkus. Né en Lituanie, Adamkus avait servi dans la Wehrmacht en 1944, l’avait suivie dans sa retraite en Allemagne, avait émigré aux Etats-Unis en 1949, y avait servi dans les services de renseignements de l’armée américaine, avait adhéré au Parti républicain et avait été nommé par Reagan en 1981 à un poste de l’administration fédérale qu’il  conservera jusqu’à sa retraite en 1997. Il part aussitôt dans son ancien pays dont, bien que jusqu’alors inconnu, il devient président avec une rapidité fulgurante… ce qui en dit long sur les vertus persuasives des conseillers américains. Un peu plus tard Washington placera à Pristina, à la tête du Kossovo prétendument indépendant, sa personne de confiance, Atifete Jahjaga, une policière trentenaire éduquée aux Etats-Unis. 

Or l’Ukraine est devenue un enjeu entre la Russie et les Etats-Unis via l’Union européenne (UE). Ianoukovitch s’était engagé à signer un accord d’association avec l’UE qui lui promettait un prêt de 610 millions de dollars en contrepartie de mesures économiques et sociales drastiques que reprendra le FMI (doublement du prix du gaz, réduction puis suppression des dotations gouvernementales aux mines du Donbass, etc.). Ianoukovitch craint une explosion sociale et lorsque Poutine lui propose un prêt de 15 milliards de dollars sans ces contreparties, il saute sur l’occasion. Ses adversaires, utilisant son discrédit dans la population, et, ouvertement soutenus par l’UE et de l’Occident sautent sur l’occasion : ils organisent l’occupation de la place de l’Indépendance où des hommes politiques américains et européens viennent haranguer la foule, encadrée en particulier par les néo-nazis de Svoboda et de Pravy Sektor qui forment la force de frappe de la prétendue « révolution », et assomment des militants  syndicalistes ; le gouvernement Ianoukovitch sans aucun appui dans la population s’effondre en quelques jours. Les néo-nazis entrent dans le premier gouvernement «révolutionnaire». Trop voyants, surtout après le massacre  de pro-russes à Odessa, dans la maison des syndicats incendiée par leurs soins, ils seront écartés du gouvernement formé par Porochenko après l’élection présidentielle du 25 mai 2014.

Nombre d’hommes politiques américains, dont John Mac Cain, se sont manifestés sur le Maidan en décembre janvier 2013 / février 2014 ; selon la secrétaire d’Etat adjointe des Etats-Unis, Victoria Nuland les Américains ont dépensé 5 milliards de dollars pour « démocratiser » l’Ukraine c’est-à-dire acheter les hommes de main nécessaires pour l’arrimer à l’Union européenne. Foreign Affairs affirme : « Les Etats-Unis et leurs alliés européens portent l’essentiel de la responsabilité de la crise. La clé du problème c’est l’élargissement de l’OTAN, élément majeur d’une stratégie plus vaste qui vise à retirer l’Ukraine de l’orbite russe », (9/10/2014).

Avant-dernier acte de cette intervention, Porochenko  constitue au début de mars un nouveau gouvernement incluant une Américaine, un Géorgien et un Lituanien à des postes clés. Natalie Jaresko, une Américaine d’origine ukrainienne ayant travaillé pour le département d’Etat américain et pour un fonds d’investissement ukrainien financé par le Congrès des Etats-Unis, se retrouve ministre des Finances. Le Lituanien Aivaras Abromavicius, co-dirigeant d’un fonds d’investissement suédois, devient ministre de l’Economie, et le Géorgien Alexander Kvitachvili, ex-ministre de la Santé en Géorgie, ministre de la Santé. Porochenko a indiqué leur avoir octroyé la citoyenneté ukrainienne le matin même de leur nomination. Il avait proposé à Saakachvili l’ancien président de Géorgie installé par les Etats-Unis à ce poste en 2003, le poste de vice premier ministre, mais ce dernier devait prendre la nationalité ukrainienne. Il a refusé, se réservant pour des misions plus bénéfiques.

Ce gouvernement à poigne est chargé d’une mission par le FMI : triplement du prix du gaz, réduction de 15 % de certaines retraites, etc., « mesures très mal accueillies » selon le premier ministre Arseni Iatseniouk. Début mars le gouvernement Porochenko, annonce que la moitié des entreprises demeurées aux mains de l’Etat pourraient être vendues courant 2015-2016, soit de 1 200 à 1 500. La ministre des Finances, l’ancienne fonctionnaire du Département d’Etat américain, Natalia Iaresko a déclaré : « Nous privatiserons tout ce qui peut l’être. Nous pensons commencer dès cette année. » L’institut d’économie et de prospective ukrainien souligne pourtant dans son rapport annuel « une dégradation des indicateurs financiers dans les entreprises privatisées.  Sous couvert de privatisation, ces entreprises ont simplement été pillées et les capitaux se sont envolés », explique-t-il, redoutant que « certains oligarques n’entrent en guerre  pour les entreprises restantes. » (Courrier-International 26/03-01/04/2015).

Le député CDU Karl-Georg Wellmann, cofondateur avec Bernard Henri-Lévy et le député conservateur britannique Lord Risby of Havervill de l’agence de modernisation de l’Ukraine (AMU), a déclaré : « L’Ukraine a besoin d’un plan Marshall s’élevant peut-être à quelques centaines de milliards d’euros. (…) En l’état actuel, personne n’est prêt à investir. »

Annonçant le 14 novembre l’arrêt – effectif dès le 21- de tout versement de quelque nature que ce soit aux habitants des régions de l’est de l’Ukraine, Porochenko déclare : « Chez nous il y aura du travail, chez eux non. Chez nous il y aura des retraites, chez eux non. Chez nous on s’occupera des enfants, chez eux non. Chez nous les enfants iront à l’école et dans les jardins d’enfants, chez eux ils se terreront dans les caves (…). C’est comme ça que nous gagnerons la guerre. » En même temps, le gouvernement envisage la privatisation totale des mines non encore privatisées d’ici à la fin 2016 et la liquidation de l’entreprise d’Etat Ougol Ukraïny (Charbon d’Ukraine). Le représentant de la Banque mondiale pour l’Ukraine, la Biélorussie et la Moldavie, Qimaiao Fan, affirme : « La priorité pour l’Ukraine (…) est la liquidation de la vieille législation soviétique. »

En un an, de février 2014 à février 2015, la hrivna a perdu 66% face au dollar, dont 40% en janvier 2015. Janvier a connu une inflation de 28% en rythme annuel. Les réserves de dollars de la banque ukrainienne sont à sec : il lui restait 6 milliards de dollars en janvier, soit la couverture d’un mois d’importations, au lieu des trois mois nécessaires. Le 13 février 2015, Fitch dégrade la note de l’Ukraine à « CC » en jugeant  » probable  » un défaut de paiement.

Le refus de la guerre

Fin novembre 2014, la Rada a annoncé son intention de modifier d’urgence la législation nationale pour annuler le statut de non-aligné de l’Ukraine et relance la politique en vue de l’adhésion à l’OTAN. Cette forme militaire du rapprochement organique avec l’Union européenne et ses institutions antidémocratiques, courroies de transmission des intérêts des grandes multinationales, est l’une des causes de la guerre qui ravage l’Ukraine.

Le gouvernement Porochenko est un gouvernement de crise permanente. Le 25 mars, Porochenko a limogé l’oligarque Kolomoïsky (la troisième fortune du pays) de son poste de gouverneur de Dnipropetrovsk, après que ce dernier avait envoyé une bande de mercenaires prendre possession de l’une des plus grosses entreprises de Kiev, dont il était le second actionnaire après l’Etat… Ce même jour, des policiers ont arrêté le responsable des services des urgences et son adjoint en plein Conseil des ministres, devant la télévision, afin de montrer que le gouvernement lutte contre la corruption.

C’est la forme politique la plus aiguë d’une crise sociale galopante, qui se manifeste, entre autres, dans le refus profond de la guerre.

Le rédacteur en chef du Veski Reporter donne la mesure de la crise qui ravage l’Ukraine en écrivant le 6 mars : « Cette semaine, peut-être pour la première fois depuis de nombreux mois, le thème de la guerre dans l’esprit des Ukrainiens a cédé la place au thème de la détresse économique. La panique de la population (…) : la spéculation sur la monnaie et l’explosion des tarifs de tout (des transports publics jusqu’au gaz et au chauffage) ont joué en ce sens. Les prix et les taux de change sont apparus comme des maux bien plus grands que Poutine. Le patriotisme n’a pas résisté aux jurons et plaisanteries contre les principaux personnages de l’Etat. »

Rien d’étonnant dans ces conditions à ce que la masse de la population refuse la guerre qui lui est imposée par le gouvernement Porochenko contre les prétendus séparatistes de l’Est ukrainien (le Donbass).

Nezavissimaia Gazeta (2 février 2015) affirme : « Le porte-parole de l’état-major ukrainien, Vladimir Talalaï, a confirmé la faible mobilisation, et le vent de pacifisme qui parcourt les rangs de l’armée, et il a reconnu que la quatrième vague de mobilisation rencontrait des difficultés. » Or ceux qui seraient susceptibles d’être mobilisés « fuient massivement à l’étranger ». Pour l’instant, seuls les volontaires issus des organisations nationalistes partent au combat de bon coeur » (Courrier International, 5-11 février 2015). Dzerkalo Tyjnia, (30 janvier 2015) souligne :  » L’équipe présidentielle et l’état-major (…) (qui voulaient mobiliser 50 000 hommes de plus) ont reproché entre autres à leurs concitoyens (…) de tout faire pour échapper à la mobilisation. » C’est sans doute le signe le plus éloquent de la crise qui ravage l’Ukraine : la population hostile aux oligarques qui veulent lui imposer la purge dictée par le FMI et Mme Lagarde rejette massivement la guerre. Ce rejet illustre l’extrême fragilité du gouvernement Porochenko et donc l’imminence probable d’une nouvelle explosion après celles de 2004 et de 2014. Je doute que la prochaine attende 2024.

La classe ouvrière ukrainienne est soumise à une surexploitation féroce par la couche bourgeoise dominante issue de la bureaucratie. En 2021, le salaire minimum en Ukraine est à peine au-dessus de 200 euros et dans certaines régions se situe en dessous, d’où une vague migratoire massive qui pousse les ouvriers et les ouvrières ukrainiennes à émigrer massivement, dans toute l’Europe, de la Pologne à l’Espagne. Ainsi en 2020 un quart des trois millions de permis de séjour attribués par l’Union européenne l’ont été à des Ukrainiens. Il faut ajouter à cela l’émigration clandestine organisée par des agences spécialisés dans la fourniture de main d’oeuvre à bas prix. Ainsi les Ukrainiennes sont-elles très appréciées (et très mal payées) en Allemagne comme bonnes à tout faire.

En 2019, le rejet massif de la couche mafieuse des pillards au pouvoir et de son représentant Porochenko a abouti à l’élection de l’acteur Zelensky comme président de la République avec 73,2 % des voix. Mais il n’existe en Ukraine aucune force politique indépendante susceptible d’organiser la défense des exploités et cette élection n’a pas changé grand-chose.

LA QUESTION UKRAINIENNE Trotsky

(22 avril 1939)

La question ukrainienne, que bien des gouvernements, bien des « socialistes » et même bien des « communistes », se sont efforcés d’oublier et de reléguer au fin fond de l’histoire, vient d’être remise à l’ordre du jour, cette fois avec une force redoublée. La toute récente aggravation du problème ukrainien se trouve liée très intimement à la dégénérescence de l’Union soviétique et de l’Internationale communiste, aux succès du fascisme et à l’approche de la prochaine guerre impérialiste. Crucifiée par quatre Etats(1), l’Ukraine occupe à présent dans les destinées de l’Europe la même position que la Pologne autrefois, à cette différence près que les relations internationales sont infiniment plus tendues maintenant et que les rythmes des événements s’accélèrent. La question ukrainienne est destinée à jouer dans un avenir proche un rôle énorme dans la vie de l’Europe. Ce n’est pas pour rien que Hitler a d’abord soulevé bruyamment la question de la constitution d’une « Grande Ukraine », pour ensuite s’empresser de l’enterrer furtivement(2).

La IIe Internationale, qui exprime les intérêts de la bureaucratie et de l’aristocratie ouvrières des Etats impérialistes, a complètement méconnu la question ukrainienne. Même son aile gauche ne lui a jamais accordé l’attention nécessaire. Il suffit de rappeler que Rosa Luxemburg, malgré sa brillante intelligence et son esprit vraiment révolutionnaire, a pu affirmer que la question ukrainienne était l’invention d’une poignée d’intellectuels. Cette prise de position a même laissé une profonde empreinte sur le parti communiste polonais. La question ukrainienne a été considérée par les chefs officiels de la section polonaise de l’Internationale communiste plutôt comme un obstacle que comme un problème révolutionnaire. D’où les efforts opportunistes déployés en permanence pour échapper à cette question, pour l’écarter, pour la passer sous silence ou la renvoyer à un avenir indéterminé.
Le Parti bolchevique était parvenu non sans difficultés et petit à petit, sous la pression incessante de Lénine, à se faire une idée juste de la question ukrainienne. Le droit à l’auto-détermination, c’est-à-dire à la séparation, a été étendu par Lénine aussi bien aux Polonais qu’aux Ukrainiens : il ne reconnaissait pas de nations aristocratiques. Il considérait comme une manifestation de chauvinisme grand-russe toute tendance à éliminer ou à différer le problème d’une nationalité opprimée.
Après la prise du pouvoir, il y eut au sein du parti bolchevique une lutte sérieuse au sujet de la solution des nombreux problèmes nationaux hérités de la vieille Russie tsariste. En sa qualité de commissaire du peuple aux nationalités, Staline représentait invariablement la tendance la plus centraliste et bureaucratique. Ce fut particulièrement net à propos de la question géorgienne et de la question ukrainienne. La correspondance sur ces questions n’a pas encore été publiée. Nous comptons publier la toute petite partie qui se trouve à notre disposition(3).

Chaque ligne des lettres et propositions de Lénine vibre de l’insistance qu’il met à ce qu’on fasse droit, dans la mesure du possible, à ces nationalités opprimées. Dans les propositions et déclarations de Staline, au contraire, la tendance au centralisme bureaucratique, est invariablement marquée. A seule fin d’assurer des « besoins administratifs », lisez les intérêts de la bureaucratie, les revendications les plus légitimes des nationalités opprimées ont été caractérisées comme manifestations du nationalisme petit-bourgeois. On a pu observer tous ces symptômes dès 1922-1923. Mais, depuis cette époque, ils se sont développés de façon monstrueuse et ont conduit à l’étranglement complet de tout développement national indépendant des peuples de l’U.R.S.S.

Selon la conception du vieux Parti bolchevique, l’Ukraine soviétique était destinée à devenir un axe puissant autour duquel s’uniraient les autres fractions du peuple ukrainien. Il est incontestable que, durant la première période de son existence, l’Ukraine soviétique exerça une puissante attraction également du point de vue national et qu’elle éveilla à la lutte les ouvriers, les paysans et l’intelligentsia révolutionnaire de l’Ukraine occidentale, asservie à la Pologne. Mais, au cours des années de réaction thermidorienne, la position de l’Ukraine soviétique et, en même temps, la manière de poser la question ukrainienne dans son ensemble, furent profondément modifiées. Plus grands avaient été les espoirs suscités, plus profonde fut la désillusion. En Grande-Russie aussi, la bureaucratie a étranglé et pillé le peuple. Mais, en Ukraine, les choses ont été compliquées encore par le massacre des espérances nationales. Nulle part, les restrictions, les épurations, la répression et, de façon générale, toutes les formes de banditisme bureaucratique n’assumèrent un caractère de violence aussi meurtrier qu’en Ukraine, dans la lutte contre les puissantes aspirations, profondément enracinées, des masses ukrainiennes à plus de liberté et d’indépendance. Pour la bureaucratie totalitaire, l’Ukraine soviétique devint une subdivision administrative d’une entité économique et une base militaire de l’U.R.S.S. Sans doute la bureaucratie élève-t-elle des statues à Chevtchenko(4), mais seulement dans le but d’écraser plus complètement le peuple ukrainien de leur poids et de l’obliger à chanter dans la langue de Kobzar(5) des éloges de la clique de violeurs du Kremlin.
A l’égard des parties de l’Ukraine qui sont actuellement hors des frontières de l’U.R.S.S., l’attitude du Kremlin est aujourd’hui la même qu’à l’égard de toutes les nationalités opprimées, de toutes les colonies et semi-colonies, c’est-à-dire (qu’elle les considère comme) une petite monnaie d’échange dans ses combinaisons impérialistes. Au dernier congrès du Parti « communiste », Manouilsky(6), l’un des renégats les plus répugnants du communisme ukrainien, a déclaré tout à fait ouvertement que, non seulement l’U.R.S.S., mais également le Comintern, refusent de revendiquer l’émancipation nationale des peuples opprimés lorsque leurs oppresseurs ne sont pas parmi les ennemis de la clique dirigeante de Moscou. Aujourd’hui, Staline, Dimitrov(7) et Manouilsky défendent l’Inde contre le Japon, mais pas contre l’Angleterre. On est disposé à céder pour toujours l’Ukraine occidentale à la Pologne en échange d’un accord diplomatique qui semble aujourd’hui profitable aux bureaucrates du Kremlin. Le temps est loin où ils n’allaient pas, dans leur politique au-delà de combinaisons épisodiques.
Il ne subsiste rien de la confiance et de la sympathie d’antan des masses d’Ukraine occidentale pour le Kremlin. Depuis la toute récente « épuration » sanglante en Ukraine, personne, à l’Ouest, ne désire plus devenir partie intégrante de la satrapie du Kremlin qui continue à porter le nom d’Ukraine soviétique. Les masses ouvrières et paysannes d’Ukraine occidentale, de Bukovine, d’Ukraine subcarpathique, sont en pleine confusion. Où se tourner ? Que revendiquer ? Et tout naturellement, du fait de cette situation, la direction glisse aux mains des plus réactionnaires des cliques ukrainiennes qui expriment leur « nationalisme » en cherchant à vendre le peuple ukrainien à l’un ou l’autre des impérialismes en échange d’une promesse d’indépendance fictive. C’est sur cette tragique confusion que Hitler fonde sa politique dans la question ukrainienne. Nous l’avons dit autrefois : sans Staline (c’est-à-dire sans la fatale politique du Comintern en Allemagne), il n’y aurait pas eu Hitler. Nous pouvons maintenant ajouter : sans le viol de l’Ukraine soviétique par la bureaucratie stalinienne, il n’y aurait pas de politique hitlérienne pour l’Ukraine.
Nous n’allons pas nous attarder ici à analyser les motifs qui ont poussé Hitler à rejeter, au moins pour le moment, le mot d’ordre d’une Grande-Ukraine. Il faut en chercher les raisons, d’une part dans la politique de brigandage de l’impérialisme allemand, d’autre part dans la crainte d’évoquer des démons qui pourraient se révéler difficiles à exorciser. Hitler a fait cadeau aux bouchers hongrois de l’Ukraine subcarpathique(8). Et cela s’est fait, sinon avec l’approbation ouverte de Moscou, du moins avec la conviction qu’elle allait suivre. C’est comme si Hitler avait dit à Staline : « Si je me préparais à attaquer demain l’Ukraine soviétique, j’aurais gardé entre mes mains l’Ukraine subcarpathique. » En guise de réponse, Staline, au XVIIIe congrès(9), a pris ouvertement la défense de Hitler contre les calomnies des «démocraties » occidentales. Hitler se propose d’attaquer l’Ukraine ? Que non ! Se battre contre Hitler ? Il n’y a aucune raison. Manifestement, Staline interprète la remise de l’Ukraine subcarpathique à la Hongrie comme un geste de paix(10). Cela veut dire que les différentes fractions du peuple ukrainien ne sont devenues ni plus ni moins qu’une monnaie d’échange pour les machinations internationales du Kremlin. La IVe Internationale doit clairement comprendre l’énorme importance de la question ukrainienne pour les destinées non seulement de l’Europe sud-orientale et orientale, mais encore de l’Europe tout entière. Nous avons affaire à un peuple qui a donné des preuves de sa vitalité, qui a une population égale à celle de la France, qui occupe un territoire exceptionnellement riche et qui, de surcroît, est de la plus grande importance stratégique. La question du sort de l’Ukraine est posée dans toute son ampleur. Il faut un mot d’ordre clair et précis, qui corresponde à la situation nouvelle. A mon avis, il n’existe à l’heure actuelle qu’un seul mot d’ordre de ce type : pour une Ukraine soviétique, ouvrière et paysanne unie, libre et indépendante !
Ce programme est tout d’abord en opposition inconciliable avec les intérêts des trois puissances impérialistes, Pologne, Roumanie et Hongrie. Il n’y a que les indécrottables imbéciles pacifistes pour croire que l’émancipation et l’unification de l’Ukraine puissent être réalisées par des moyens
diplomatiques pacifiques, des référendums, des décisions de la Société des Nations, etc. Ils ne valent naturellement pas mieux les uns que les autres, tous ces « nationalistes » qui proposent de résoudre la question ukrainienne en utilisant un impérialisme contre l’autre. Hitler a donné une leçon hors de prix à ces aventuriers en livrant (pour combien de temps ?) l’Ukraine subcarpathique aux Hongrois, qui se sont empressés de massacrer un grand nombre de ces Ukrainiens pleins de confiance. Pour autant que l’issue dépende de la force militaire des états impérialistes, la victoire de l’un ou l’autre bloc ne peut signifier qu’un nouveau démembrement et un asservissement plus brutal encore du peuple ukrainien. Le programme de l’indépendance ukrainienne à l’époque de l’impérialisme est directement et indissolublement lié au programme de la révolution prolétarienne. Il serait criminel d’entretenir en la matière quelque illusion que ce soit.
Mais l’indépendance d’une Ukraine unifiée signifierait la séparation de l’Ukraine de l’U.R.S.S., vont s’écrier en chœur les « amis » du Kremlin. Qu’y a-t-il de si terrible ? répondons-nous. L’adoration béate des frontières des Etats nous est totalement étrangère. Nous ne soutenons pas la thèse d’un tout « un et indivisible ». Après tout, la Constitution de l’U.R.S.S. elle-même reconnaît le droit à l’auto-détermination aux peuples fédérés qui la composent, c’est-à-dire le droit à la séparation. Ainsi même l’oligarchie toute-puissante du Kremlin n’ose pas nier ce principe. Il ne subsiste sans doute que sur le papier : la moindre tentative de soulever ouvertement la question d’une Ukraine indépendante, entraînerait l’exécution immédiate pour trahison. Mais c’est précisément cette suppression sans vergogne de toute pensée nationale libre qui a conduit les masses travailleuses de l’Ukraine, plus encore que les masses de la Grande Russie, à considérer le gouvernement du Kremlin comme une oppression monstrueuse. Devant une telle situation intérieure, il est naturellement impossible de parler d’une Ukraine occidentale se rattachant volontairement à l’U.R.S.S. telle qu’elle est actuellement. En conséquence, l’unification de l’Ukraine présuppose l’affranchissement de l’Ukraine dite «soviétique » de la botte stalinienne. En ce domaine aussi, la clique bonapartiste ne récoltera que ce qu’elle aura semé.
« Mais cela ne signifierait-il pas un affaiblissement militaire de l’U.R.S.S. ? » vont hurler, épouvantés, les « amis » du Kremlin. Nous répondons que l’U.R.S.S. est affaiblie par les tendances centrifuges sans cesse grandissantes qu’engendre la dictature bonapartiste. En cas de guerre, la haine des masses pour la clique dirigeante peut conduire à l’écroulement de toutes les conquêtes sociales d’Octobre.

L’origine de ces dispositions défaitistes se trouve au Kremlin. D’autre part, une Ukraine soviétique indépendante deviendrait, ne fût-ce qu’en vertu de ses intérêts propres, un puissant rempart au sud-ouest de l’U.R.S.S. Plus vite la caste bonapartiste d’aujourd’hui sera minée, renversée, écrasée et balayée, plus solide deviendra la défense de la république soviétique et plus certain son avenir socialiste.
Il est évident qu’une Ukraine ouvrière et paysanne indépendante pourrait ultérieurement rejoindre la fédération soviétique, mais de sa propre volonté, à des conditions qu’elle jugerait elle-même acceptables, ce qui présuppose à son tour une régénérescence révolutionnaire de l’U.R.S.S. L’émancipation véritable du peuple ukrainien est inconcevable sans une révolution ou une série de révolutions à l’Ouest, qui devraient, à la fin, conduire à la création des Etats-Unis soviétiques d’Europe. Une Ukraine indépendante pourrait rejoindre et certainement rejoindrait cette fédération en tant que partenaire égal. La révolution prolétarienne en Europe, à son tour, ne laisserait pas une pierre de la révoltante structure du bonapartisme stalinien. En ce cas, l’union la plus étroite entre les Etats-Unis soviétiques d’Europe et l’U.R.S.S. régénérée serait inévitable et présenterait des avantages infinis pour les continents européen et asiatique, comprenant également l’Ukraine. Mais nous glissons ici vers des questions de second ou de troisième ordre. La question principale est la garantie révolutionnaire de l’unité et de l’indépendance d’une Ukraine ouvrière et paysanne dans la lutte contre l’impérialisme, d’une part, et contre le bonapartisme de Moscou, de l’autre.
L’Ukraine est particulièrement riche et expérimentée dans les voies erronées de la lutte pour son émancipation nationale. Là, on a tout essayé : la Rada petite-bourgeoise et Skoropadsky, et Petlioura et l’«alliance » avec les Hohenzollern et les combinaisons avec l’Entente(11). Après toutes ces expériences, il n’y a plus que des cadavres politiques pour continuer à placer leurs espoirs dans l’une des fractions de la bourgeoisie ukrainienne en tant que dirigeant de la lutte nationale pour l’émancipation. Seul le prolétariat ukrainien est à même, non seulement de résoudre cette tache – qui est révolutionnaire par son essence même – mais aussi de prendre une initiative pour la résoudre. Le prolétariat et le prolétariat seul peut rallier autour de lui les masses paysannes et l’intelligentsia nationale authentiquement révolutionnaire.

Au début de la dernière guerre impérialiste, les Ukrainiens Melenevsky («Basok») et Skoropis-Ieltoukhovsky(12) essayèrent de placer le mouvement de libération ukrainien sous l’aile du général des Hohenzollern, Ludendorff(13). Ce faisant, ils se couvraient de phrases « de gauche». Les marxistes révolutionnaires ont chassé ces gens-là d’une seule bourrade. C’est ainsi que les révolutionnaires doivent continuer à se comporter à l’avenir. La guerre qui vient va créer une atmosphère favorable à toutes sortes d’aventuriers, faiseurs de miracles et chercheurs de toison d’or. Ces messieurs, qui aiment particulièrement se chauffer les mains aux questions nationales, ne doivent pas être admis à portée de canon dans le mouvement ouvrier. Pas le moindre compromis avec l’impérialisme, qu’il soit fasciste ou démocratique !
Pas la moindre concession aux nationalistes ukrainiens, qu’ils soient réactionnaires-cléricaux ou pacifistes libéraux ! Pas de « Fronts populaires » ! Indépendance totale du parti prolétarien en tant qu’avant-garde des travailleurs !
C’est ce qui me semble une politique juste dans la question ukrainienne. Je parle ici personnellement et en mon nom propre. La question doit être ouverte à la discussion internationale. La toute première place dans cette discussion doit revenir aux marxistes révolutionnaires ukrainiens(14). Nous écouterons leurs voix avec la plus grande attention. Mais ils feraient bien de se hâter. Il ne reste que peu de temps pour se préparer !

(1) L’Ukraine – les terres ukrainiennes – était alors partagée de fait entre l’U.R.S.S., la Pologne, la Roumanie et la Hongrie.
(2)Trotsky fait allusion ici à la politique de Hitler vis-à-vis de la question ukrainienne qui commence après Munich et se termine avec le dépècement de la Tchécoslovaquie en mars 1939. La partie ukrainienne de la Tchécoslovaquie, la Ruthénie, avait été dotée de l’autonomie et son gouvernement, présidé par Mgr Volosin avec J. Revay, appuyé sur la milice nationale Sitch, était devenu le centre d’agitation et d’organisation du nationalisme ukrainien sous l’aile allemande : tel quel, l’Etat ruthène était incapable d’exister de façon indépendante, mais il était une tête de pont vers l’Ukraine soviétique, prenant même en janvier 1939 le nom d’Ukraine carpathique : le gouvernement de Chust (le village devenu capitale) avait pris des contacts avec tous les milieux blancs émigrés. C’est probablement au début de 1939 que, dans le cadre du plan visant au rapprochement avec l’U.R.S.S., le gouvernement allemand abandonna les projets de « Grande Ukraine » – qui avaient été le thème et l’orchestration du gouvernement de Chust – en faveur du dépècement de la Tchécoslovaquie. L’armée allemande occupa la Bohême et la Moravie le 15 mars; le 16, avec l’autorisation de Berlin, l’armée hongroise occupa la Ruthénie qu’elle allait annexer. Il n’était plus question de « Grande Ukraine ».
(3) Ces lettres, déposées à l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam ont été publiées dans les deux volumes des Trotsky’s Papers à La Haye. Quelques années plus tôt, Trotsky n’aurait pas laissé passer ici l’occasion de rappeler le soutien que Lénine avait apporté à Rakovsky.
(4) Tarass H. Chevtchenko (1814-1861), poète ukrainien, professeur à Kiev, organisateur de la Fraternité de Cyrille et Méthode, partisan d’une Ukraine nationale profondément réformée, est le père du nationalisme ukrainien moderne.
(5) Kobzar est le titre d’un célèbre recueil de poèmes de Chevtchenko publié juste avant son exil de 1840.
(6) Dimitri Z. Manouilsky (1883-1952) qui avait été compagnon d’exil de Trotsky à Paris et son collaborateur à Naché Slovo, était devenu sous Staline l’un des secrétaires de l’I.C., exécutant sans personnalité. C’était le 11 mars 1939 qu’il avait prononcé son rapport sur l’I.C. au congrès du parti russe.
(7) Georgi V. Dimitrov (1882-1949), ancien dirigeant du parti social-démocrate des tesnjaki -proche du bolchevisme- et des syndicats bulgares, ancien responsable du bureau de Berlin de l’I.C., avait été le héros du procès de Leipzig en 1933; il était depuis la figure de proue en même temps que le secrétaire général de 1’I.C.
(8) Lors de l’occupation de la Ruthénie par l’armée hongroise, cette dernière se livra à plusieurs massacres dans des villages peuplés d’Ukrainiens.
(9) Le rapport de Staline au XVIIIe congrès fut présenté le 10 mars 1939.

(10) J. Staline avait notamment insisté dans son discours sur la publicité donnée par la presse occidentale à l’Ukraine carpathique et à ses projets de « Grande Ukraine », publicité destinée selon lui à pousser l’Allemagne à attaquer l’U.R.S.S. -ce qu’elle n’avait pas fait puisqu’elle avait laissé la Hongrie annexer la Ruthénie.
(11) La Rada (ou conseil), formée de nationalistes modérés et de conciliateurs, avait pris le pouvoir en Ukraine en février 1937. Pavel P. Skoropadsky (1873-1945), général en 1914 dans l’armée du tsar, se souleva après octobre 1917, et prit le titre d’atarnan (hetman en allemand) d’Ukraine, où il gouverna au compte de l’occupant allemand. Il s’enfuit en novembre 1918. Sermon V. Petlioura (1879 -1926), ancien social-démocrate devenu nationaliste, membre de la Rada, fut le chef de son armée, puis l’inspirateur du Directoire qui gouverna l’Ukraine pendant un temps. Battu par l’Armée rouge, il se réfugia en Pologne et bénéficia de l’appui de Pilsudski et de l’Entente, lors de l’offensive polonaise contre la Russie soviétique en 1920, où il commandait des unités ukrainiennes et se présentait en « libérateur ».
(12) M. I. Melenevsky, dit Basok (1879-1938) et Oleksander Skoropis-Ieltoukhovski, d’abord membres du parti révolutionnaire ukrainien, avaient fondé en 1904 l’union social-démocrate ukrainienne. En 1914, sous la protection de l’armée allemande, ils avaient fondé à Lemberg (Lviv ou Lvov) une Union pour la Libération de l’Ukraine et, au cours de la guerre, avaient été placés à des fonctions administratives dans les territoires ukrainiens occupés par l’armée allemande.
(13) Erich von Ludendorff (1865-1937), général prussien, était quartier-maître général au grand état-major du Reich allemand à l’époque du dernier empereur Hohenzollern, Guillaume II. Profondément réactionnaire, il était l’un des chefs militaires les plus politiques.
(14) Toute une génération de marxistes ukrainiens avait été exterminée par Staline en U.R.S.S. Trotsky ne pouvait l’ignorer et son appel s’adressait aux « marxistes révolutionnaires » des autres pays. L’un d’entre eux au moins et non le moindre, partageait l’analyse de Trotsky sur la question de l’indépendance de l’Ukraine. Roman Rosdolskv (1897-1967), entré en 1915 dans le mouvement révolutionnaire, puis dirigeant du P.C. d’Ukraine occidentale, était en liaison avec la section polonaise de la IVe Internationale. Il enseignait à l’université de Lvov (Lviv ou Lemberg)

LA COLLABORATION STALINE-HITLER

Jean-Jacques Marie

Quelques nostalgiques des grandes réalisations de Staline (le Goulag, la peine de mort pour les petits larcins et pour les enfants de plus de douze ans, l’interdiction de l’avortement, les procès truqués, les purges à répétition, les déportations de peuples entiers, la traque des « cosmopolites », etc.), s’acharnent à rédiger, reproduire, imprimer et diffuser des pamphlets immondes visant à salir des acteurs de la révolution, en particulier Trotsky, qu’ils tentent de déguiser en complices ou agents d’Hitler et des nazis.

Ces déjections, dont les producteurs, privés de leur seul argument réel, les tueurs du NKVD, paraissent de grotesques perroquets, visent aussi à escamoter et à camoufler une réalité historique trop souvent gommée ou travestie : l’étroite collaboration politique, commerciale et même, à un moment, militaire entre Staline et Hitler pendant les 22 mois qui s’étendent du 23 août 1939 au 22 juin 1941.

En voici les moments les plus importants et les plus significatifs

23 août 1939 : le pacte de non-agression.

Le 23 août 1939, le ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne nazie, Joachim von Ribbentrop, atterrit à Moscou et, le même jour, signe avec Molotov, alors président du conseil des commissaires du peuple, gouvernement de l’URSS, un pacte de non-agression, connu généralement sous le nom de pacte Hitler-Staline.

La bourgeoisie britannique et Munich.

Le 30 octobre 1938, à Munich, les dirigeants britannique et français, Neville Chamberlain et Edouard Daladier, avaient signé avec Adolf Hitler et Benito Mussolini, en l’absence d’un représentant de l’URSS, non invité, un accord organisant la première étape du démantèlement de la Tchécoslovaquie. Cet accord incarnait l’orientation politique de la bourgeoisie britannique, dont le premier souci était la défense de son gigantesque empire colonial ébranlé par l’aspiration des peuples coloniaux à l’indépendance suscitée par la victoire de la révolution en Russie. A ses yeux, l’URSS, en qui elle voit une incarnation du bolchevisme ennemi du colonialisme, est pour son propre empire un danger beaucoup plus menaçant que le Troisième Reich, bien loin de ses frontières coloniales. Aussi aspire-t-elle à prolonger plus loin vers l’Est les aspirations expansionnistes du régime nazi engagé en ce sens par le début de son démantèlement de la Tchécoslovaquie. Les rituelles invectives hystériques d’Hitler contre le « judéo-bolchevisme » semblent garantir le succès de cette orientation.

Les gouvernements anglais et français (ce dernier à la traîne du premier) font donc, après Munich, traîner au maximum les pourparlers d’accord éventuel avec le gouvernement soviétique évoqués depuis des années. Staline, bien placé pour savoir que la situation économique, sociale et militaire de l’URSS est loin du tableau triomphal dessiné par la propagande et donc désireux de repousser le plus tard possible la guerre que toute l’Europe sent venir, fait au XVIIIe congrès du PC de l’URSS, un appel du pied à Hitler. L’invasion prévue de la Pologne, avec qui Hitler avait signé en 1934 un pacte de non-agression, va entraîner dans la guerre les gouvernements anglais et français liés à elle par des traités d’alliance défensive. Pour Hitler et son état-major, mieux vaut éviter autant que possible une guerre sur deux fronts. Hitler se décide à répondre à l’appel du pied de Staline, qui facilite la mise en oeuvre de sa décision. Le 20 août 1939, un accord commercial germano-soviétique est signé à Berlin. Dans la nuit du 20 au 21 l’ambassadeur allemand à Moscou, Schulenburg, reçoit un appel de Berlin l’invitant à transmettre d’urgence à Molotov un message d’Hitler à Staline, où Hitler insiste pour que Staline reçoive Ribbentrop à Moscou le 22 août ou au plus tard le 23. Il s’appuie sur la signature du traité de commerce pour réclamer la signature d’un « pacte de non-agression », dont il « accepte, écrit-il, le projet transmis par votre ministre des Affaires étrangères Molotov ». Il ne ruse pas ; il souligne qu’il est pressé, car, écrit-il, « la tension entre l’Allemagne et la Pologne est devenue insupportable (…). La crise peut éclater à n’importe quel moment » (1) . Il le dit donc clairement, c’est pour pouvoir attaquer la Pologne au plus vite qu’il veut signer un pacte avec Staline. Ce dernier qui répond oui par retour sait donc parfaitement ce qu’il fait – c’est-à-dire ouvrir la voie à la guerre contre la Pologne – quand il répond aussitôt positivement. Il fait un pas de plus qu’Hitler. Il se félicite dans une formule qui souligne que c’est bien lui qui est à l’initiative de la démarche : « L’accord du gouvernement allemand pour conclure un pacte de non-agression permettra de liquider la tension politique et d’établir la paix et la collaboration (souligné par moi) entre nos deux pays » (2). C’est donc Staline qui ajoute ainsi la « collaboration » entre l’Allemagne nazie et l’URSS. Elle va se matérialiser bientôt.

De la non-agression à la (première) collaboration : Hitler et Staline, main dans la main pour partager la Pologne.

Le 23 août 1939, Staline et Hitler signent donc un pacte de non-agression de dix ans, pacte comme l’histoire de la diplomatie en connaît un nombre incalculable, souvent violés par l’un des signataires bien avant leur échéance. On pourrait donc y voir la simple répétition d’une manoeuvre diplomatique courante. Mais celui-ci a un premier aspect particulier : il est complété par un protocole secret définissant une étroite collaboration enter la Wehrmacht et l’Armée rouge, dont le gouvernement soviétique ne reconnaîtra l’authenticité qu’à la veille de la disparition de l’URSS.

Le premier protocole secret germano-soviétique.

Selon ce « protocole strictement secret », comme le qualifie le quatrième point de l’accord, les deux puissances signataires « ont discuté dans des conversations strictement confidentielles la question de la définition de leurs sphères d’influence dans l’Europe de l’Est », bref elles ont discuté des modalités d’un partage de l’Europe de l’Est. Le protocole secret contient donc un partage à venir de la Pologne, une fois le pays envahi par la Wehrmacht et un partage des républiques baltes et de la Finlande en zones d’influence… qui ont abouti au partage suivant :

  1. En ce qui concerne les états riverains de la Baltique (Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie), « la frontière nord de la Lituanie servira de ligne de partage entre la sphère d’influence de l’Allemagne et celle de l’URSS. En liaison avec cela les deux parties reconnaissent la prédominance de la Lituanie dans la région de Vilnius ».
  2. En ce concerne les régions appartenant à l’Etat polonais, « la ligne des rivières Narev, Vistule et San délimitera les sphères d’influence de l’Allemagne et de l’URSS ».
  3. « En ce qui concerne l’Europe du sud-est l’URSS se déclare intéressée par la Bessarabie à laquelle l’Allemagne ne s’intéresse pas. Enfin les deux puissances réservent leur position sur le maintien ou non d’un Etat polonais « indépendant » (sic!) (3).

Ce protocole définit bien le résultat d’une coopération pour se partager un gâteau territorial. Lors du gala qui réunit le soir du 23 août les nouveaux alliés, Staline porte un toast à la santé du Führer : « Je sais l’amour que la nation allemande porte à son Führer, j’aimerais donc boire à sa santé » (4).

A la fin de la soirée, Staline prend Ribbentrop par le bras et lui déclare : « Le gouvernement soviétique prend le nouveau pacte très au sérieux. Je peux donner ma parole d’honneur que l’Union soviétique ne trompera pas son partenaire » (5). Ce pourrait n’être là que des phrases creuses, purement diplomatique, sans contenu réel mais il tiendra parole.

Hitler annonçant la signature du pacte à une réunion d’officiers leur déclare : « L’annonce aujourd’hui du pacte de non-agression avec la Russie a fait l’effet d’une bombe (…). Les conséquences sont incalculables. Nous n’avons pas à redouter un blocus : l’Est nous approvisionnera en blé, bétail, charbon, plomb et zinc » (6). C’est bien là encore le signe concret d’une collaboration.

L’invasion de la Pologne.

Après l’entrée en Pologne, le 1er septembre 1939, de la Wehrmacht qui balaie l’armée polonaise en trois semaines, l’armée soviétique y pénètre à son tour en franchissant sa frontière orientale dans la nuit du 16 au 17 septembre. Elle prend le contrôle de territoires où vivent en majorité des populations biélorusses et ukrainiennes, maltraitées par la camarilla ultranationaliste et ultraréactionnaire qui dirige la Pologne et accueillent souvent d’abord l’armée rouge avec une sympathie marquée, que les rafles, les arrestations et les déportations effectuées par le NKVD effaceront vite. Dans son avancée foudroyante, la Wehrmacht a dépassé la ligne de partage soviéto-allemande dessinée dans le protocole secret. Staline le 18, demande à Hitler de la faire revenir en arrière sur la ligne de partage fixée. Hitler en donne l’ordre contre l’avis de son état-major, mécontent d’avoir à rendre à l’Armée rouge des territoires occupés par ses troupes.

Un communiqué germano-soviétique dans la Pravda.

Le 19 septembre 1939, la Pravda publie le texte d’un communiqué germano-soviétique adopté la veille par les deux parties qui affirme : « la tâche des armées soviétiques et allemandes vise à rétablir en Pologne l’ordre et le calme, brisés par l’effondrement de l’Etat polonais et à aider la population de la Pologne à reconstruire les conditions de son existence comme Etat ».

Quand la Pravda confirme.

Le lendemain 20 septembre la Pravda publie un communiqué encore plus attendrissant de l’agence soviétique Tass affirmant : « La population allemande salue unanimement la décision du gouvernement soviétique de prendre sous sa protection la population biélorusse et ukrainienne de la Pologne que la fuite du gouvernement polonais abandonne aux caprices du destin ». Le communiqué omet de rappeler la cause de cette « fuite » dudit gouvernement, qui s’est réfugié en Roumanie.

Dans son rapport devant le Soviet suprême de l’URSS, Molotov donnera une vision un peu moins idyllique de l’entrée de l’Armée rouge en Pologne. Il y déclarera : « Les cercles dirigeants de Pologne se targuaient beaucoup de la « solidité » de leur Etat et de la « puissance » de leur armée. Cependant il a suffit d’un coup assez bref porté contre la Pologne d’abord par l’armée allemande puis par l’Armée rouge (souligné par moi) pour qu’il ne reste rien de cet enfant monstrueux du traité de Versailles ». Molotov évoque donc bien une coopération qui a débouché sur la liquidation de l’Etat polonais.

La satisfaction de Goebbels.

Le 22 septembre 1939, le ministre de la propagande nazie, Joseph Goebbels, note dans ses carnets : « Les Russes occupent, hélas, hélas, la zone pétrolière polonaise. Mais on ne peut rien y faire pour l’instant. Pour le reste, nous n’avons avec eux aucun point de friction » (7). Quelques jours plus tard, le 1er octobre, il note le jugement positif que porte Hitler sur la collaboration avec le Kremlin « Conférence en tête à tête avec le Führer (…) Il est persuadé de la loyauté de la Russie » (8), qui fait effectivement tout pour mériter un tel satisfecit.

Le 10 octobre 1939, Goebbels se déclare ravi par « un article très positif et hostile à l’Entente dans les Izvestia, qui rend tout à fait justice à notre point de vue (…). Il arrive à point nommé pour nous et il en est pris note avec gratitude. Jusqu’ici les Russes ont tenu toutes leurs promesses » (9).

Le second protocole secret.

Entre temps, le 28 septembre 1939, Ribbentrop est revenu une seconde fois à Moscou. Staline (par l’intermédiaire de Molotov) et Hitler (par l’intermédiaire de Ribbentrop) ont signé un protocole secret complémentaire qui modifie le partage territorial effectué à la suite du premier.

Ce second accord enregistre le fait que, depuis la signature du premier, « le territoire de l’Etat lituanien est passé dans la sphère d’influence de l’URSS alors que, de l’autre côté, le district de Lublin et une partie du district de Varsovie sont passés dans la sphère d’influence de l’Allemagne ». L’accord prévoit enfin une modification du partage prévu de la Lituanie entre les deux puissances visant à transférer à l’Allemagne une partie supplémentaire de la Lituanie. Staline lui accorde un morceau de 398 km2 occupé par 184 000 habitants. Ribbentrop donne son accord à ce résultat d’une amicale coopération dans le partage d’un gâteau territorial et soumet à la signature de Staline une carte illustrant concrètement les modifications du partage de la Pologne entre les deux puissances. Ribbentrop la signe au crayon rouge et Staline au crayon bleu (10).

Le soir du 28 et du 29 septembre une réception cordiale est organisée au Kremlin. Les membres du Bureau politique du parti communiste y sont bien sûr invités… sauf un, Lazare Kaganovitch, qui n’évoque pas ce petit fait dans ses mornes mémoires. Staline ne veut pas heurter la sensibilité des nazis en leur imposant la présence d’un juif. Exit donc le pauvre Lazare. On ne saurait être plus délicat dans le souci d’une collaboration efficace.

La Pravda du 30 septembre 1939 publie une déclaration triomphale de Ribbentrop sur ce nouvel accord. Ribbentrop se félicite : « 1. L’amitié germano-soviétique est maintenant définitivement établie. 2. Les deux parties n’admettront jamais l’ingérence de troisièmes puissances dans les questions de l’Europe de l’Est ».

Le même numéro du journal évoque la manière dont la presse allemande a évoqué l’accueil fait à Ribbentrop au Kremlin. « Le correspondant, écrit la Pravda, souligne que le déjeuner au Kremlin s’est déroulé dans une atmosphère extraordinairement cordiale ».

Quand l’agence Tass confirme la « collaboration » Staline-Hitler.

Le 7 octobre 1939 l’agence Tass diffuse un communiqué intitulé « extrait du discours d’Hitler au Reichstag » publié dans la Pravda du même jour. Après avoir souligné que l’Etat polonais s’était édifié « sur les ossements et le sang des Allemands et des Russes », Hitler déclare sans que la Pravda fasse le moindre commentaire : « La Russie ne voit aucune raison qui interdirait l’établissement d’une étroite collaboration entre nos deux Etats. La différence de régime ne peut empêcher la lutte commune active pour la paix. Le pacte avec l’URSS est un moment tournant dans le développement de la politique extérieure de l’Allemagne, la base d’une collaboration durable et positive entre l’Allemagne et la Russie pour liquider les foyers de guerre et garantir la sécurité des peuples. (…) A l’Est de l’Europe les efforts de l’Allemagne et de la Russie instaurent la tranquillité et la paix. Les intérêts de l’Allemagne et de la Russie coïncident ici complètement«  (souligné par moi). L’agence Tass n’ajoute, soulignons-le, aucun commentaire à ce résumé des déclarations d’Hitler établi par ses soins, qui, une fois encore, définit une collaboration manifeste et cela par la plume de l’agence soviétique.

Le même numéro du quotidien soviétique contient des extraits d’une conversation entre Ribbentrop et un correspondant japonais, où le ministre des Affaires étrangères allemand exprime les mêmes idées avec un enthousiasme plus fort.

Un traité commercial.

Le 24 octobre 1939, l’URSS et l’Allemagne nazie signent un traité commercial qui prévoit la fourniture par l’URSS à Berlin d’une longue série de matières premières indispensables à l’effort de guerre allemand, et dont le blocus maritime imposé par la marine de guerre britannique empêche l’Allemagne de les obtenir de ses nombreux fournisseurs traditionnels.

A la coopération commerciale, Staline ajoute la coopération politique.

Une guerre pour détruire l’hitlérisme ? « insensé » et « criminel » ! (Molotov)

Le 31 octobre 1939, prenant la parole devant le Soviet suprême, Molotov salue, on l’a vu, la disparition de la Pologne puis célèbre la volonté de paix prêtée à l’Allemagne nazie : « L’Allemagne se trouve dans la situation d’un Etat qui aspire à la fin la plus rapide possible de la guerre et à la paix, alors que l’Angleterre et la France, qui, hier encore, se prononçaient contre l’agression, sont pour prolonger la guerre et contre la conclusion de la paix. Les rôles, vous le voyez, changent ». Il dénonce l’Angleterre et la France comme fauteurs de guerre pour défendre « leurs intérêts strictement matériels de fortes puissances coloniales. Ce sont les craintes de perdre leur domination mondiale qui dictent aux cercles dirigeants d’Angleterre et de France leur politique d’excitation à la guerre contre l’Allemagne ».

Ainsi, pour Molotov, l’Allemagne nazie, non contente de mener une politique de paix, menacerait l’ordre colonial mondial, qui est un des fondements de la domination bourgeoise.

Molotov promeut enfin l’hitlérisme au rang d’une idéologie et ajoute : « On peut aimer ou ne pas aimer l’hitlérisme. Mais toute personne saine d’esprit comprendra qu’une idéologie ne peut pas être détruite par la force. Il est donc non seulement insensé mais encore criminel de continuer une guerre pour la destruction de l’hitlérisme sous la fausse bannière d’une lutte pour la démocratie ».

La fin de son discours est un hymne enthousiaste en faveur de l’amitié germano-soviétique : « Les relations entre l’Union soviétique et l’Allemagne, déclare-t-il, se sont construites sur une base amicale (…). Maintenant nos rapports avec l’Etat allemand reposent sur la base de rapports amicaux, sur la volonté de soutenir les aspirations de l’Allemagne à la paix«  (souligné par moi). Formulation qui souligne, une nouvelle fois, l’aspiration à une collaboration entre les deux régimes, et il précise cette dernière affirmation en ajoutant : « Nous avons toujours pensé qu’une Allemagne forte est une condition indispensable d’une paix solide en Europe ». (11)

Staline livre des communistes allemands à Hitler.

Cette amitié nouvelle revêt une forme politique inattendue, même apparemment pour les dirigeants allemands, à en juger par le soutien croissant de Staline à la répression organisée contre les communistes allemands par les nazis. En décembre 1939, Bogdan Koboulov, résident du NKVD à Berlin, informe alors Molotov que la femme de l’ancien secrétaire général du parti communiste allemand Ernst Thaelmann, en prison depuis avril 1933, s’est présentée à l’ambassade soviétique dont l’interprète, Pavlov, qui traduit l’entretien, racontera l’épisode plus tard : sans ressource, affamée, elle lui a demandé de l’aide. Koboulov lui a répondu que les ambassades soviétiques ne disposent pas de fonds pour aider les victimes de la répression. Elle lui demande alors que l’URSS intervienne pour faire sortir son mari du camp où il est interné. Koboulov l’éconduit. Rosa Thaelmann s’étonne : « Il aurait donc fait pour rien tout son travail en faveur du communisme ? ». Peut-elle alors s’adresser à Goering, demande-t-elle à Koboulov, qui lui répond sèchement : « C’est votre affaire » (12).

Ce n’est là qu’un début, encore modeste, de l’aide que Staline apporte à Hitler contre les communistes allemands. En février 1940, il livre à la Gestapo un premier détachement de trente communistes allemands émigrés en URSS pour échapper au nazisme, dont Margarete Buber-Neumann, femme de l’ancien dirigeant du PC allemand, et rédacteur en chef de son quotidien Die Rote Fahne, Heinz Neumann, que Staline avait fait fusiller en 1937 – ce que Margarete ne sait pas encore – et ne put donc livrer à Hitler en février 1940. Au total, selon elle, c’est cent cinquante communistes allemands ou sympathisants proches que le NKVD livre alors à la Gestapo.

L’agent de cette dernière qui l’interroge ne voit dans cette livraison qu’une manoeuvre et lui déclare : « Heinz Neumann est à Paris et il travaille pour le Komintern. Et vous, qu’êtes-vous ? Un agent du Komintern et de la Guépéou. Vous ne croyez tout de même pas que les Russes vous auraient, vous, la femme de Heinz Neumann, livrée à l’Allemagne ? » (13). Cette attitude de la Gestapo envers les victimes qui lui sont livrées souligne que Staline n’a pas répondu à une demande d’Hitler de lui envoyer les communistes allemands réfugiés chez lui, et que c’est lui qui a décidé de s’en débarrasser en les livrant à leurs bourreaux. La Gestapo et les SS, aveugles sur les réalités du stalinisme, ne comprennent pas que Staline a liquidé l’écrasante majorité des survivants de la révolution, suspects d’en avoir gardé l’étincelle, même s’ils étaient devenus de dociles staliniens… Aussi s’acharnent-ils à convaincre Margerete Buber-Neumann de cette accusation : « On me traduisit devant je ne sais combien de policiers. Tous s’efforcèrent de me prouver que j’étais un agent du Guépéou ou que j’avais été envoyée en mission en Allemagne par le Komintern », puis ils l’envoient dans le camp de concentration de Ravensbrück où elle croupira jusqu’à la fin de la guerre (14).

Une gaffe de Staline qui rend service à Hitler.

Staline lance alors l’URSS dans une aventure calamiteuse. Désireux de repousser d’une trentaine de kilomètres la frontière au nord de Léningrad, avec la petite Finlande qui rechigne, il fabrique de toutes pièces un incident de frontière par une ligne de défense artisanale. L’Armée rouge a une supériorité numérique et matérielle écrasante : 900 tanks contre 15 et 1500 avions contre 158…

Pourtant l’Armée rouge, lancée dans une offensive frontale où Staline voit l’essence de la stratégie militaire, se fait décimer et piétine. Elle réussit néanmoins à prendre la ville de Terioki, où Staline installe aussitôt un pseudo « Gouvernement populaire de la République démocratique de Finlande », formé pour l’essentiel de Russes de Carélie au nom finlandisé en hâte, et que la majorité des communistes elle-même finlandais rejette. Il met à sa tête le finlandais Otto Kuusinen, membre du Comité exécutif du Comintern et dont Staline a fait arrêter le fils pour mieux le tenir. Cette ruse grossière permet à Molotov de déclarer que l’URSS ne fait pas la guerre à la Finlande mais soutient, à sa demande, un gouvernement démocratique et populaire victime des assauts de la réaction. Nul n’y croit.

Les voeux d’Hitler et de Ribbentrop à Staline.

Le 23 décembre 1939, la Pravda publie les voeux d’anniversaire d’Hitler et de Ribbentrop à Staline. Hitler écrit : « A l’occasion de votre soixantième anniversaire je vous demande d’accepter mes félicitations les plus sincères. J’y joins mes meilleurs voeux, je vous souhaite personnellement une bonne santé, ainsi qu’un avenir heureux aux peuples de l’amicale Union soviétique ». Ribbentrop paraphrase les voeux de son Führer.

Au Nord-Est, l’armée finlandaise résiste plus de trois mois, mais finit par plier sous le nombre. Staline qui comptait sur une victoire rapide en deux semaines et l’avait annoncé, est furieux. Le bilan est lourd : l’Armée rouge dont Staline a largement étalé les faiblesses devant Hitler a perdu 126 875 hommes tués, disparus ou prisonniers, contre à peine plus de 20 000 hommes pour l’armée finlandaise. L’aviation soviétique s’est montrée nulle face à un adversaire pourtant quasiment dépourvu d’aviation. Hitler mettra à profit le moment venu ce service que Staline lui rend, bien involontairement celui-là.

Du pacte anti-Comintern à la mise du Comintern sous l’éteignoir par Staline.

Le 25 décembre 1936, l’Allemagne nazie et le Japon ont signé un pacte anti-Comintern auquel l’Italie de Mussolini s’associera l’année suivante puis l’Espagne franquiste en 1939. L’une des premières conclusions pratiques que Staline tire de la signature du pacte de non-agression est la nécessité pour lui de soumettre l’Internationale communiste (ou plus exactement le fantôme qui porte encore et pour peu de temps ce nom) aux besoins de la collaboration avec Hitler. Ainsi au début de septembre, Wilhelm Pieck, dirigeant du PC allemand et membre du Bureau politique du PC allemand soumet à Manouilski, membre du secrétariat du Comintern un projet de tract à diffuser en Allemagne, en Tchécoslovaquie et en Autriche. Si le tract vitupère les impérialistes anglo-français, il dénonce aussi « le grand capital financier allemand » et pire encore, invite les travailleurs allemands à « débarrasser l’Allemagne du fascisme hitlérien et de la domination du capital financier par la révolution socialiste », et salue enfin « l’unité fraternelle des peuples dans la lutte contre le fascisme et l’impérialisme »(15). Sur les instructions de Djanov, porte-parole de Staline, le secrétariat du Comintern tente d’abord de corriger toutes ces maladresses susceptibles d’irriter Hitler. Il efface les gros mots de « fascisme » et d' »hitlérisme » mais laisse subsister la dénonciation du « grand capital allemand ». C’est encore trop pour Staline, qui sermonne le secrétariat du Comintern. Ce dernier, mis au pas, interdit la diffusion du tract maudit dans les trois pays concernés et l’envoie aux archives. Ce n’est là qu’un début, encore modeste.

Un nouvel accord commercial ou « le désir du gouvernement soviétique d’aider l’Allemagne est devenu de plus en plus évident » (Schnurre).

Le 11 février 1940, Staline signe un nouvel accord commercial avec l’Allemagne. Il promet de livrer à Hitler tous les métaux dont celui-ci a besoin pour sa machine de guerre (cuivre, étain, nickel, cobalt, molybdène, wolfram, fer) en échange de prototypes de machines, brevets et plans, cher payés, et d’armements et matériels modernes, dont des tourelles de navires qu’Hitler livrera avec une lenteur inversement proportionnelle à la rapidité avec laquelle l’URSS honorera ses livraisons jusqu’au dernier jour.

La Pravda du 13 février 1940 publie un communiqué saluant cet accord qui, selon elle « répond aux désirs des gouvernements des deux pays sur l’élaboration d’un programme économique d’échange de marchandises entre l’Allemagne et l’URSS. (…) Cet accord économique prévoit l’exportation de matières premières de l’URSS en Allemagne, compensée par la livraison d’articles industriels par l’Allemagne en URSS. (…) L’intention est d’augmenter encore plus à l’avenir les fournitures réciproques de marchandises ».

Le négociateur allemand du ministère des Affaires étrangères, Schnurre détaille, dans un mémorandum adressé à Berlin le 26 février, la liste des marchandises que l’URSS de Staline, en application de l’accord signé, s’est engagée à livrer à l’Allemagne nazie au cours des douze prochains mois :

« 900 000 tonnes de pétrole, 100 000 tonnes de coton, 500 000 tonnes de phosphates, 100 000 tonnes de minerai de chrome, 500 000 tonnes de minerai de fer, 300 000 tonnes de ferraille et de fonte, 2 400 kilos de platine ». A quoi il ajoute, sans préciser les volumes : du manganèse, des métaux, du bois et autres matières premières. Il ajoute enfin à cette liste une énumération de matières premières que l’URSS s’est engagée à fournir à l’Allemagne nazie au cours des 18 mois à venir pour l’aider à produire les matériels qu’elle doit lui livrer : « 3000 tonnes de cuivre, 950 tonnes d’étain, 500 tonnes de molybdène, 500 tonnes de tungstène, 40 tonnes de cobalt ». Schnurre ajoute : « l’Union soviétique nous propose (ce n’est donc pas une réponse à une demande des nazis mais une avance du Kremlin lui-même) le droit de transit vers et en provenance de Roumanie, d’Iran, d’Afghanistan et des pays d’Extrême-Orient », en utilisant le transsibérien, utilisation pour laquelle le Kremlin propose de réduire les tarifs de transport de 50 %. Ouvrir ainsi à l’Allemagne nazie un accès direct aux fournisseurs du Proche Orient et de l’Asie pour lui permettre d’échapper ainsi au blocus maritime organisé par l’Angleterre est un service appréciable rendu à Hitler. On ne saurait être plus courtois, plus aimable, et surtout plus coopératif.

Schnurre est d’ailleurs impressionné par l’extrême bonne volonté des négociateurs soviétiques : « Au cours des longues négociations, le désir du gouvernement soviétique d’aider l’Allemagne est devenu de plus en plus évident (souligné par moi) ainsi que le désir de renforcer fermement la compréhension politique mutuelle lors du règlement des questions économiques » (16).

Goebbels de plus en plus satisfait.

Le 15 mars 1940 Goebbels note avec satisfaction : « Nous sommes désormais alliés à la Russie. Nous n’en avons jusqu’ici tiré que des avantages » (p. 104). On ne saurait être plus clair.

Le Comintern réduit au silence.

Le 1er octobre 1940, Goebbels note toujours avec autant de satisfaction : « Staline publie dans la Pravda une déclaration sur le pacte tripartite. Très positive (…). On coupe ainsi l’herbe sous les pieds de ces ploutocrates qui avaient spéculé sur l’aide des bolcheviks. (…) Le Führer accueille avec satisfaction la déclaration de Staline. Elle nous aide à faire un petit pas de plus » (p. 198-199).

Le 5 octobre 1940 la Pravda publie un communiqué « sur la signature d’un accord sur les communications ferroviaires entre l’URSS et l’Allemagne. L’accord prévoit une communication directe à la fois pour les passagers et les marchandises entre l’URSS et l’Allemagne. Les négociations se sont déroulées dans une atmosphère bienveillante ».

Barbarossa.

Le 18 décembre 1940, Hitler a ordonné à son état-major d’achever les préparatifs de l’invasion de l’URSS pour le 15 mai 1941. C’est le plan Barbarossa. L’attaché militaire soviétique à Berlin, le général Toupikov, informe Staline de la décision et annonce l’invasion de l’URSS pour mars 1941. Malgré cette information, Staline autorise l’attaché de l’air allemand, le général Ashenbrenner, à visiter les usines d’aviation soviétiques les plus modernes.

Un nouvel accord commercial.

Le 10 janvier 1941, l’URSS et l’Allemagne signent un nouvel accord commercial, dont les Allemands proposent qu’il couvre les dix-huit mois à venir jusqu’en août 1942. Un communiqué publié dans la Pravda du 11 janvier 1941 exprime la vive satisfaction du Kremlin. On y lit : « le nouvel accord (…) constitue une nouvelle étape dans la réalisation du programme économique élaboré par les deux gouvernements en 1939. L’accord régule l’échange de marchandises entre l’URSS et l’Allemagne jusqu’au 1er août 1942 », date proposée par les représentants allemands pour camoufler le calendrier du plan Barbarossa. La somme des livraisons fournies par les deux parties dépasse nettement les cadres définis dans le premier accord. L’URSS fournit à l’Allemagne des matières premières industrielles, des produits pétroliers et des produits alimentaires, en particulier du blé. L’Allemagne fournit à l’URSS des produits industriels.

« Les pourparlers, continue la Pravda, se sont déroulés dans un esprit de compréhension et de confiance mutuelles conformes aux relations amicales qui existent entre l’URSS et l’Allemagne ». Même les problèmes liés à l’inclusion au sein de l’URSS des pays baltes, où pourtant la présence et les intérêts allemands sont grands, ont officiellement été réglés harmonieusement. Le texte poursuit en effet : « Toutes les questions économiques, y compris les questions apparues à la suite de l’union de nouveaux territoires à l’URSS ont été réglées conformément aux intérêts des deux pays ».

Défendre l’Allemagne nazie contre des rumeurs malveillantes ?

Le 13 janvier 1941 la Pravda publie un communiqué de l’agence Tass qui semble annoncer le début d’un refroidissement entre les deux signataires du pacte du 23 août. Le communiqué réfute des bruits sur l’entrée de troupes de la Wehrmacht en Bulgarie. « Dans la presse étrangère, affirme le communiqué, circule l’information, venue de certains cercles de la Bulgarie, affirmant qu’ont déjà été envoyés en Bulgarie des détachements des troupes allemandes, que leur envoi en Bulgarie se poursuit au su et avec l’accord du gouvernement soviétique et qu’en réponse à l’interpellation du gouvernement de la Bulgarie sur la pénétration des troupes allemandes en Bulgarie le gouvernement de l’URSS a confirmé son accord ». Selon le communiqué, jamais le gouvernement allemand n’a soulevé devant lui la question de l’envoi de troupes en Bulgarie et jamais le gouvernement bulgare n’a soulevé cette question auprès du gouvernement soviétique. Le lendemain, la Pravda publie un commentaire du bureau allemand d’information parlant d’un « prétendu » envoi de troupes en Bulgarie et affirmant qu’il n’y a dès lors rien d’étonnant à ce que l’agence Tass « ait jugé de son devoir de réfuter ces informations ».

Molotov demande à voir l’ambassadeur allemand à Moscou, Schulenberg, et lui déclare que l’URSS considère la Bulgarie et les Détroits comme « une zone de sécurité de l’URSS » et dénonce « l’apparition de n’importe quelles troupes étrangères » dans ces zones comme « une violation des intérêts de l’URSS » (17).

Mais lorsque la Wehrmacht entre en Bulgarie le 1er mars le communiqué de l’agence Tass publié par la Pravda du 3 mars 1941 se contente d’une information laconique : « Le bureau allemand d’information fait savoir de Sofia que les troupes allemandes sont entrées sur le territoire de la Bulgarie avec l’accord du gouvernement bulgare ». On ne saurait être plus discret…

Malgré ce refroidissement, l’URSS continue à livrer à l’Allemagne nazie les matières premières dont elle a besoin.

L’affaire yougoslave.

Le 25 mars 1941 le gouvernement yougoslave pro-allemand de Tsvetkovitch s’associe au pacte anti-Comintern. Deux jours plus tard, il est dénoncé par le général antinazi Simovitch, proche des Anglais. La nuit du 5 au 6 avril, Staline signe un pacte de non-agression avec ce nouveau gouvernement yougoslave. Dans la nuit du 6, un banquet doit réunir les signataires pour célébrer l’accord. Avant l’ouverture prévue du banquet la Luftwaffe bombarde Belgrade et en détruit une partie au moment même où les troupes allemandes envahissent le territoire. Aussitôt informé, Staline fait annuler immédiatement le banquet dont la tenue aurait, dit-il, « un caractère de défi provocateur » (18). Certes la tenue du banquet n’aurait rien changé à la situation en Yougoslavie, mais son annulation, qui symbolise l’annulation factuelle du pacte soviéto-yougoslave, mort-né, est un geste en direction d’Hitler, qui ne peut qu’y voir un signe de mansuétude de Staline.

Trois jours plus tôt, le 3 avril, il a signé un pacte de non-agression avec le Japon, l’un des trois pays signataires du pacte anti-Comintern. Accompagnant à la gare le ministre des Affaires étrangères japonais, Matsuoka, il lui déclare dans l’intention – suivie d’effet – que ce dernier le répètera à ses alliés allemands : « Je suis un partisan convaincu des puissances de l’Axe et un ennemi de l’Angleterre et de l’Amérique ». Le Japonais se hâte de répéter ces mots à l’ambassadeur allemand Schulenburg, à qui, en plus, Staline déclare sur le quai de la gare : « Nous devons rester amis », et il empoigne au passage le colonel Krebs de l’ambassade allemande et lui déclare : « Nous avons été amis avec vous et nous resterons toujours amis avec vous » (19).

Peut-on considérer ces déclarations comme relevant du simple bavardage diplomatique platonique ? Non. On va le voir en évoquant ci-après le mémorandum du 15 mai la manière dont Staline remplit ses obligations commerciales envers l’Allemagne nazie – qui, elle, ne lui rend guère la monnaie de sa pièce. Le document montre que Staline continue à apporter une aide effective à l’effort de guerre germanique croissant, aide qui va bientôt se tourner brutalement contre l’Union soviétique.

Du pacte anti-Comintern à la dissolution du Comintern ?

Le 9 mars 1941 Jdanov, porte-parole de Staline, discute avec Dimitrov, le secrétaire du Comintern, de la préparation (si l’on peut dire !) de la journée internationale du 1er mai : « Nous considérons tous deux, note Dimitrov, qu’il n’est pas utile d’intervenir dans la situation actuelle avec un appel pour le 1er mai ». Pas d’appel de l’Internationale communiste pour la journée internationale des travailleurs du monde entier, seulement des directives internes envoyées aux secrétariats des différents partis communistes.

Onze jours plus tard, le 20 avril au soir, Staline discute avec les membres du bureau politique et Dimitrov. Il leur explique la nécessité, à ses yeux, de dissoudre le Comintern : « Ne vous attachez pas, leur dit-il, à ce qu’il y avait hier. Prenez strictement en compte la situation qui est en train de se créer. (…) Du point de vue de l’intérêt pour les institutions du Comintern, raille-t-il, ce n’est peut-être pas agréable, mais ce ne sont pas les intérêts qui décident », et il conclut « La question de l’existence du Comintern, à court terme, des nouvelles formes de liens internationaux et de l’activité internationale dans les conditions d’une guerre mondiale sont posées de manière forte et claire » (20, 21). Une réunion du secrétariat avec Jdanov le 12 mai est entièrement consacrée à la préparation de cette dissolution, dont les présents soulignent qu’elle ne doit pas « faire naître une impression d’enterrement et de désorientation » (22). L’attaque de l’URSS par Hitler le 22 juin va sauver – provisoirement – le Comintern.

Goebbels toujours content de Staline.

Le 13 mai 1941, alors même que le plan Barbarossa est en cours d’achèvement, Goebbels le répète une fois de plus : « Staline continue d’agir à notre satisfaction »(23).

Le 15 mai, le ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne rédige un mémorandum sur les relations économiques entre l’URSS et l’Allemagne. Le ministre souligne à la fois les « difficultés » de l’Allemagne à remplir ses engagements vis-à-vis de l’URSS alors que cette dernière lui livre bien tout ce à quoi elle s’est engagée : « Comme dans le passé, écrit l’auteur du rapport, Schnurre, des difficultés sont apparues dans l’exécution des engagements allemands sur les fournitures à l’URSS, en particulier dans le domaine des armements. Comme auparavant, nous ne pourrons pas tenir les délais ». Schnurre, avec cynisme, explique en quoi le problème n’est pas bien grave : « La non-exécution, par l’Allemagne de ses engagements ne commencera à se faire sentir qu’après août 1941, car jusqu’à cette date la Russie est obligée de considérer ses fournitures comme une avance ». Après août évidemment, vu le plan Barbarossa, pas de problème : l’avance ne sera jamais remboursée.

Schnurre précise : « Les complications sont apparues en particulier dans la non-exécution (par l’Allemagne) des contrats sur les livraisons dans le domaine des forces aériennes ». En revanche, la construction d’un croiseur allemand à Léningrad, avec la participation de 70 ingénieurs allemands, va bon train et pour le croiseur les matériels promis arrivent à l’heure !

De son côté l’URSS remplit soigneusement ses engagements. Schnurre le note : « La situation concernant la livraison de matières premières par la Russie se poursuit de façon satisfaisante » et il cite une liste des résultats depuis le début de l’année ! 632 000 tonnes de blé, 232 000 tonnes de pétrole, 23 500 tonnes de coton, 50 000 tonnes de manganèse, 67 000 tonnes de phosphate, 900 kilos de platine. Et le mouvement s’accélère même puisque, pour le seul moi d’avril, Schnurre comptabilise : 208 000 tonnes de blé, 90 000 tonnes de pétrole, 8 300 tonnes de coton, 6 300 tonnes de cuivre, d’étain et de nickel.

Schnurre souligne un problème politique :  » De graves difficultés sont créées par les bruits qui ne cessent de courir sur le caractère inévitable du choc entre l’Allemagne et la Russie », et qui nourrissent, écrit-il « une inquiétude sérieuse dans l’industrie allemande qui s’efforce de refuser d’honorer les transactions passées avec la Russie et dans certains cas refusent même d’envoyer à Moscou les personnels indispensables pour la réalisation de ces contrats ».

L’attitude des soviétiques lui paraît en revanche favorable. Il souligne d’abord leur ponctualité dans leurs livraisons : « Bien sûr cela exige pour eux de grands efforts. Les Russes livrent ponctuellement le volume de matières premières qui est fixé par l’accord ». Cette ponctualité, tout à fait inhabituelle dans la vie économique de l’URSS où les retards de livraison -sans parler des manques – sont fréquents, est le produit d’une décision politique au plus haut niveau. Elle pousse Schnurre à affirmer : « J’ai le sentiment que nous pourrions présenter à Moscou des exigences économiques, dépassant même le cadre des accords du 10 janvier 1941 et qui pourraient remplir les besoins économiques dans des dimensions plus grandes que ce que l’accord a défini » (24).

Une contribution de Staline à l’attaque de l’URSS par l’Allemagne nazie.

Le 26 mai Staline informe les généraux Joukov et Timochenko que l’ambassadeur allemand Schulenburg a demandé au gouvernement soviétique d’autoriser plusieurs groupes d’enquêteurs allemands à rechercher dans les secteurs frontaliers les tombes des soldats allemands inhumés pendant la première guerre mondiale. Ce souci d’honorer les morts ne trouble guère Staline, qui donne son accord, en exigeant simplement que ces recherches soient limitées aux lieux mêmes de sépulture, ce que les passionnés de la mémoire acceptent sans rechigner. Les deux gradés soviétiques, stupéfaits, n’osent pas protester (25).

Les relevés topographiques précis que ces amateurs de tombes récoltent ainsi complètent ceux obtenus par les avions allemands lors des 324 violations de l’espace aérien soviétique qu’ils ont effectuées entre le 1er janvier et le 22 juin et contre lesquelles Staline n’a pas réagi.

Mais il a tort de montrer à Hitler qu’il a peur. Un communiqué de l’agence de presse officielle Tass du 14 juin, affirmant que les relations entre Moscou et Berlin sont excellentes, produit le résultat inverse. Goebbels note : « Du point de vue du Führer le démenti de Tass n’est qu’un fruit de la peur. Staline tremble devant ce qui s’annonce » (26).

Ce 21 juin au soir, à 20 h 30 (heure de Moscou), le caporal Alfred Liskov, ancien ouvrier communiste, déserte pour alerter l’Armée rouge sur l’attaque allemande imminente. Selon les historiens Jean Lopez et Lasha Okthmezuri « Quatre soldats (allemands) ont déjà déserté en juin : deux le 4, un le 18, un autre le 21. Tous ont révélé leurs opinions communistes et annoncé l’imminence de l’assaut. Tous ont été fusillé comme « provocateurs ». C’est le dernier service rendu à Hitler par Staline pour prolonger une collaboration agonisante. « Alfred Listow, ajoutent-ils, s’en tire – provisoirement – parce qu’il est encore en cours d’interrogatoire quand les canons allemands commencent à se déchaîner » (27). Mais on perd vite la trace d’un homme qui en savait trop.

(1) Dmitri Volkogonov, Stalin polititchatski portret, t.2, p.29.

(2) Ibid, p.30. Et Guerman Rozanov, Staline-Hitler 1939-1941, Mejdounarodnie otnochenia, Moscou, 1991, p.91-92. Référence archivistique : AVP SSSR, fonds 0745, inventaire 14, dossier 32, carton 3, feuillet 65.

(3) SSSR-Germania, 1939-1941, Vilnius, p.62-63.

(4) V.Bereikov, Kak ia stal perevodtchikom stalina (Comment je suis devenu l’interprète de Staline), p.48.

(5) Ibid, p.47.

(6) Allan Bullock, Hitler-Staline, p.63.

(7) Joseph Goebbels, Journal 1939-1942, p.25.

(8) Ibid, p.37.

(9) Ibid, p.45.

(10) Ibid, 109-110.

(11) Pravda, 1er novembre 1939.

(12) Novaia i noveichaia istoria, n°4, 2 000, p.100.

(13) Margarete Buber-Neumann, Déportée en Sibérie, p.222.

(14) Ibid. p.213, 222 et 241.

(15) Comintern i vtoraia mirovaia voïna, t.1, p.127-131.

(16) SSSR-Germania, 1939-1941, t.2, p.36-39.

(17) Ibid, t.2, p.143-144.

(18) G.Gorodetsky, Le grand jeu de dupes, p.226.

(19) Dokoumenty vneichneï politiki, t.23, l.2, p.560-565.

(20) G. Dimitrov. P.454.

(21) Ibid, p.459.

(22) Ibid, p.471.

(23) Joseph Goebbels, ibid, p. 290.

(24) SSSR-Germania, 1939-1941, t.2, p.36-39.

(25) Ivzestia TsK KPSS, 1995, n°2, p.4-22, et G. Youkov, Vospominania i razmychlenia, t.1, p 346-347. La défense de Staline exige trucages et falsifications de tous ordres, repris par les dévoués ministres de son culte ; lors de la publication des mémoires de Joukov sous Brejnev, les deux pages où Joukov évoque cet épisode ont été supprimées sans que le lecteur en soit bien entendu averti.

(26) Joseph Goebbels, ibid, p.290.

(27) Jean Lopez Lasha Otmezuri, Barbarossa, p.346.

Lire sur le site cahiersdumouvementouvrier.org les articles suivants parus dans les Cahiers du mouvement ouvrier (CMO).

CMO n° 2 : Un bloc pour renverser Staline.

CMO n° 3 : Un crime du stalinisme : l’évacuation du Goulag en 1941-1942.

CMO n° 2 et 3 : Vadim Rogovine : La Grande Terreur.

CMO n° 4 : Le tract du PC italien du 1er août 1936 en direction des fascistes italiens.

CMO n° 7 : Le tract du PC allemand interdit par Staline.

CMO n° 8 : L’affaire de la plate-forme Rioutine.

CMO n° 11 : Les préparatifs des purges de l’Armée rouge et la provocation Hitler-Staline.

CMO n° 14 : Quand les fascistes russes applaudissaient Staline.

1000 ans de révoltes paysannes. Une histoire d’émancipation et de défense des communs.

CHRISTINE EXCOFFIER

1000 ans de révoltes paysannes

226 pages, 12 euros, L’atinoir (Collection Université Populaire, Marseille, 2019)

Par Odile Dauphin

A partir des travaux des « pionniers » (Marc Bloch, Georges Lefebvre, Georges Duby…), et d’une riche documentation qui, sur des dizaines d’années et dans plusieurs régions, interroge le vécu et les révoltes de ceux que l’on appelle alors péjorativement les « Jacques », jusqu’aux études les plus récentes et « décentrées », Christine Excoffier nous invite à parcourir 1000 ans de révoltes paysannes.

Très fouillé, savant, cet ouvrage n’en est pas moins très clair et abordable grâce notamment à des notes, aussi explicatives que précises, correspondant à l’objectif de la collection : « diffuser sous une forme accessible aux non-spécialistes des connaissances de niveau universitaire ».

Six chapitres parcourent le millénaire, « L’an Mil, domination, dépendances et révolte paysanne », « Servitude et liberté », « Le long XVIIe siècle : le siècle des guerres paysannes », « A l’assaut des communs », « Les paysans en Révolution », « Nouvel ordre des bois et désordres des forêts ».

Chacun d’entre eux commence par une présentation de la condition paysanne tenant compte des dernières découvertes en la matière, et analyse les rapports de domination en milieu rural liés à la propriété du sol et/ou au pouvoir.

C’est ainsi, qu’après une période de relative indépendance liée à la désagrégation de l’empire romain, les paysans perdent, avec la reconstitution d’une aristocratie, la « propriété éminente » sur les terres qu’ils exploitent. Le servage apparaît, et la guerre devenant l’apanage de spécialistes dont il faut financer l’équipement, les paysans « libres » n’ont d’autre choix que de se placer sous leur protection. La féodalité se met en place. Ce nouvel ordre social, justifié par l’Eglise, relègue tous ceux qui ne sont ni oratores, ni bellatores, à la condition pénible mais indispensable de laboratores ou agricolantes. Si les « visages et usages » de la servitude varient quelque peu d’une région à l’autre, et évoluent avec le temps, ils n’en sont pas moins toujours « signe d’infamie » et extrêmement lourds.

La période moderne, avec l’affirmation progressive d’un « Etat militaro-financier », renforce la tutelle financière et fiscale (la gabelle…) de celui-ci sur les communautés paysannes, et la création par Colbert de grands corps de l’Etat leur interdit désormais les usages coutumiers des forêts. « Manger l’herbe d’autrui, quel crime abominable ! » Le roi, reprenant la justification de la « propriété éminente » des seigneurs dès le XVIIe, taxe les communaux.

Au XVIIIe, les physiocrates s’appuient sur le « modèle anglais » des enclosures (pourtant contesté), et prônent la privatisation des communs afin de permettre leur rentabilisation par la culture. Ils recommandent aussi la constitution de grandes propriétés, ce que la vente des biens nationaux par grands lots garantit pendant la Révolution jusqu’à la loi du 3 juin 1793 votée par la Convention montagnarde.

Les XIXe et XXe siècles voient des formes plus sophistiquées de contrôle des espaces communs et du travail des paysans se mettre en place. Au nom de la conservation des forêts, le Code forestier de 1827[1] tout en épargnant les forêts privées, dessaisitles communes de la gestion des leurs. Les Eaux et Forêts développent le reboisement sous le Second Empire et la IIIe République, sans tenir aucun compte des réalités locales.

Parallèlement la IIIe République met en place tout un système, qui au nom d’un soutien de l’Etat, permet à celui-ci de contrôler la profession paysanne. Création du Ministère de l’Agriculture en 1881, de l’Institut de Recherche Agronomique en 1921. La loi Waldeck-Rousseau (1884) favorise les deux fédérations paysannes existantes (l’une des grands propriétaires, l’autre des républicains), qui appuient l’Etat dans la mise en place d’un encadrement de la profession (coopératives, caves viticoles, caisses locales et régionales du Crédit agricole en 1894). Ces structures peuvent devenir très contraignantes et entraîner des dérives, comme le montre l’exemple, certes extrême, étudié en Bretagne[1].

En 1964-66, est créé l’Office National des Forêts afin d’accélérer le reboisement dont un des buts est de mettre en place une sylviculture rentable. Et la création des Parcs nationaux contribue à l’éviction de l’activité agricole de certaines zones.

Le récit des révoltes paysannes face à ces différentes formes de domination est une « histoire par en bas », qui met en évidence les tentatives d’organisation, de résistance à une dégradation des conditions de vie (déjà bien précaires), à des mesures jugées comme abusives, injustes. Qu’il s’agisse d’aggravation de leur situation par l’imposition de nouvelles redevances, de nouvelles taxes, ou par la mise en place d’intermédiaires libres de percevoir ce que bon leur semble, ou des conséquences directes et indirectes de guerres, les causes de ces révoltes relèvent de ce qu’Edward Thompson a appelé « l’économie morale de la foule »[2].

Si la « Grande Peur » et la nuit du 4 août 1789 font partie du bagage historique acquis très tôt, comme un des éléments fondateurs de l’histoire contemporaine française, il est rarement précisé que cette explosion dans les campagnes s’inscrit dans une suite ininterrompue d’insurrections paysannes[3]. Le livre de Christine Excoffier nous offre le récit circonstancié d’un grand nombre d’entre elles.

Révolte en Normandie en 996 contre la remise en cause des droits d’usage collectifs des forêts, prés, étangs, cours d’eau et l’établissement du monopole des « moutures » (moulin banal).

Dans le contexte de la Guerre de Cent ans, et de la Peste noire, révolte les « Jacques » (ainsi nommés par Froissart) au Nord de Paris, contre les nobles jugés responsables des défaites militaires en 1358, des « Tuchins » en 1381-1383 dans le Languedoc, contre les exactions des armées et l’imposition de la gabelle…

En Guyenne en 1548, révolte contre les officiers royaux chargés de percevoir cet impôt sur le sel dont ils étaient exemptés jusque-là. « Vive le roi sans gabelle » sera aussi la cause du soulèvement des Nus-pieds de Normandie en 1639.

La « guerre des farines » en 1775 est déclenchée dans le Bassin parisien par la libéralisation du commerce des grains, considérée comme une rupture du contrat social de subsistance entre le roi et son peuple, remettant de fait en cause le droit « d’exister ». Elle s’étend à plusieurs régions jusqu’à la Provence et se poursuit pendant les premières années de la Révolution, alors que le suffrage censitaire permet aux possédants (élargis à la grande bourgeoisie) de gouverner en fonction de leurs intérêts propres.

Ces révoltes ne sont pas seulement des « émotions » générées par le désespoir, et longtemps présentées comme quasi-suicidaires. Elles s’accompagnent souvent d’une coordination qui manifeste clairement la volonté de gagner. Organisation quasi-militaire en bandes, compagnies, désignant pour les guider un « companhos » (chez les Tuchins), des capitaines et un « coronal » (colonel) en Guyenne, un « capitaine des communes soulevées du Périgord » en 1637, et même une « Armée de Souffrance » en 1639 avec son capitaine Jean Nudz-Pieds[4]. Ces luttes prennent parfois la forme d’une « guérilla » qui suppose elle aussi une bonne coordination et une complicité absolue de l’ensemble de la population, chez les Pitauds au XVIe, les Camisards des Cévennes au début du XVIIIe.

La répression est à la hauteur du risque encouru par les pouvoirs, seigneurial, royal, de voir se propager ces soulèvements. D’où une lutte sans merci menée par de véritables armées (jusqu’à plusieurs milliers de soldats). Torture, logement des gens de guerre avec toutes les souffrances et horreurs que cela entraîne, arrestations, exécutions sommaires, envoi aux galères, villages brûlés…

Toutefois, par la suite, souvent le roi consent à un compromis. Parfois même, c’est le retour à la situation antérieure satisfaisant ainsi les revendications paysannes. C’est le cas pour les Travailleurs anglais à la fin du XIVe siècle, pour les paysans catalans à la fin du XVe, pour les Pitauds, les Nu-Pieds, les Croquants au XVIIe siècle. Et il est réconfortant de constater qu’en effet : « la lutte, quand elle est organisée et déterminée, paye ». Pas toujours bien sûr, et les concessions obtenues avec beaucoup de difficultés sont toujours à défendre, et souvent insuffisantes. Ainsi, pendant la Révolution, les paysans continuent à s’insurger pour obtenir que les droits féodaux soient supprimés sans rachat, et que les Biens Nationaux ne soient plus vendus par grands lots, jusqu’à ce que la Convention montagnarde leur donne satisfaction.

Un des intérêts majeurs de ce livre est en effet de montrer que ces révoltes paysannes se sont parfois structurées de façon très cohérente, les paysans tenant des assemblées pour délibérer et élaborer de véritables manifestes. Quelquefois soutenus et aidés par les pauvres des cités, et même par des curés, ils ont envahi des villes, porteurs des revendications de toutes les « petites gens ». Les Travailleurs anglais révoltés contre la Poll-tax, rentrent dans Londres en 1381 [5]. En 1440, 20 000 familles catalanes se regroupent dans un syndicat pour racheter (à leur seigneur) leur liberté. La rédaction des Cahiers de Doléances se place dans cette perspective tout en la déployant, et concentre toutes les revendications.

Ces révoltes dans la durée et parfois très étendues dans l’espace ont été organisées dans le cadre communautaire. Le cas le plus abouti est sans doute celui de la République des Escartons dans le Briançonnais [6]. Le « grand escarton » refuse de rédiger les cahiers de doléances en 1788 (et d’élire des députés par ordres). Pour justifier cette décision, il fait imprimer le texte de la Transaction de 1343 entre « le dauphin du Viennois, prince du Briançonnais » et « les syndics et procureurs des communautés de la province du Briançonnais en Dauphiné ». Les communautés villageoises organisées dans le cadre des activités agricoles en milieu naturel difficile (exploitation commune des forêts, des pâturages, estives, irrigation des vallées…), ont en effet dès le XIVe siècle fait reconnaître leurs « libertés » individuelles et collectives. Si la suzeraineté delphinale puis royale persiste, les paysans ont acquis un statut intermédiaire entre la roture et la noblesse (qui disparaît pratiquement), et des libertés politiques, le droit de s’assembler, d’élire des députés au « grand escarton » qui fédère 5 escartons (mais qui doivent en référer avant toute décision à leurs assemblées respectives). L’énoncé des droits en matière d’autonomie fiscale, de défense des communautés, de garantie des subsistances, et des libertés en matière économique en faitune exception. Mais cela montre que la condescendance avec laquelle on a, jusqu’à très récemment traité des « émotions » paysannes, relève surtout de l’ignorance et des préjugés.

La solidarité paysanne face aux exigences seigneuriales toujours renouvelées, et qui se construit dans le cadre d’assemblées des deux sexes, ne gomme pas les inégalités entre les paysans. Toutefois, elle s’exprime de façon durable dans la défense des droits d’usage et des communaux, contre les seigneurs d’abord, puis les tenants d’une agriculture plus rentable (mais au profit des plus riches seulement), à partir des XVIIe, surtout XVIIIe, et même au-delà.

C’est ainsi que la « guerre des Demoiselles » de la forêt de la Chaux dans le Jura en 1765 contre l’ordonnance de Colbert de 1669 (restreignant l’usage des forêts, et appliquée avec retard dans cette région), trouve un prolongement en Ariège, entre 1829 et 1872, en opposition au Code forestier de 1827.

Enfin, un autre intérêt, et non des moindres, de cette synthèse est de montrer la continuité entre un passé jugé souvent trop vite révolu et les problématiques du présent… Dans ce début du XXIe siècle, ou crises financière et économique, écologique et maintenant sanitaire au niveau mondial, amènent à reconsidérer bien des idées reçues sur « le progrès », et surtout les applications qui en ont été faites, la remise en cause des « communs » au niveau mondial par le landgrabbing continue de creuser de façon catastrophique les inégalités, et à susciter des résistances.

L’ouvrage s’achève au début du XXe siècle : il évoque rapidement la permanence des révoltes paysannes qui s’apparentent à celles des siècles précédents (révoltes de subsistances, révoltes fiscales, défense de pratiques communautaires) mais s’attarde sur deux épisodes, le soulèvement des campagnes du Midi en 1851 qui introduit une première inflexion dans l’histoire des mobilisations paysannes et la révolte des vignerons du Midi de 1907, qui introduit une véritable rupture dans cette histoire. .

En 1851, en réaction au coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte, les campagnes du Midi se soulèvent, avec des prolongements dans le sud-ouest et le centre de la France. Mobilisation d’un nouveau type, en défense de la République, face à laquelle la répression est d’une violence inouïe : proclamation de l’état de siège, plus de 27 000 arrestations, emprisonnement et même transportation en Algérie et au bagne en Guyane de plusieurs milliers d’insurgés. Fin XIXe, début XXe siècles, la crise du phylloxéra qui touche une grande partie du vignoble français provoque la « révolte des vignerons du Midi de 1907 ». Ceux-ci s’organisent d’abord dans le cadre de manifestations préparées, médiatisées, encadrées. Mais face à l’absence de réponse, le mouvement se radicalise, des élus démissionnent et une grève de l’impôt commence. On connaît la suite, réaction brutale du gouvernement Clemenceau qui envoie la troupe : affrontements (six morts et une dizaine de blessés à Narbonne), suivis de mutineries, barricades, émeutes, dégradations de bâtiments, incendie de la préfecture de Perpignan, blocage des voies ferrées pour empêcher la circulation des convois militaires… tout un répertoire d’actions que l’on retrouve dans les mobilisations paysannes des XXe et XXIe siècles. Puis comme ce fut souvent le cas sous l’Ancien Régime, le gouvernement cède : amnistie et mesures censées protéger la viticulture. Toutefois, la Confédération générale des Vignerons, créée dans le but de contrôler l’application de ces mesures en collaboration avec l’Etat, les prive désormais de leur indépendance… 

« Une autre voie aurait pu être suivie » : avant même la révolte de 1907, les ouvriers agricoles, les premiers et les plus durement touchés par la crise avaient fondé la Fédération des travailleurs agricoles du Midi de tendance anarcho-syndicaliste, et avaient mené des grèves très dures, confirmant l’existence d’une « lutte des classes en France dans les campagnes », contrariant le mythe d’une « paysannerie unie » derrière des organisations officielles. Ils avaient tenté aussi avec de petits propriétaires d’organiser un mouvement coopératif indépendant[7]. La guerre de 14-18 a eu raison de ces expériences. Provisoirement ?


[1]//clio-cr.clionautes.org/algues-vertes-lhistoire-interdite.html Notes de lecture sur Algues vertes. L’histoire interdite, de Inès Léraud et Pierre Van Hove, éditions Delcourt, 2019 :  Le chapitre 6 montre la difficulté que les paysans ont à quitter un système contrôlé par les coopératives agricoles. Ces groupes contrôlent toute la filière agroalimentaire de l’amont à l’aval : vente de pesticides, engrais, animaux mais aussi achats des bêtes. Peu d’agriculteurs réussissent à être indépendants, ceux qui essaient de le devenir, qui sont réfractaires au système se voient vendre des produits de mauvaise qualité, ne sont pas distribués en temps réel, ne peuvent être repris dans d’autres groupes… Elle met l’accent aussi sur l’importance des subventions qui tiennent le système mais qui sont aussi parfois détournées comme dans le cas des subventions du plan algues vertes.

[2] Christine Excoffier, p. 17.

[3] Ibid, p. 84-86, p. 151.

[4] Ibid, p. 91-94.

[5] Ibid, p. 77-79.

[6] Ibid,p. 61-66.

[7] Ibid, p. 212. Auteur cmo, Publié le .

La “théologie de la libération” chez Varlam Chalamov­­­

Les “obnovlentsys”, rénovateurs de l’Eglise orthodoxe, dans la vie et l’œuvre de l’écrivain

Marc Goloviznine

L’article ci-après de Marc Goloviznine présente sous un jour sans doute inattendu pour le lecteur français une facette du personnage de Varlam Chalamov, surtout connu comme le grand romancier du Goulag avec ses Récits de Kolyma.

Rappelons aux lecteurs des Cahiers du mouvement ouvrier que notre revue a publié dans son numéro 17 une lettre de Varlam Chalamov au Guépéou en 1929 lors de sa première déportation. Dans le numéro 10, nous avons publié un article du spécialiste de Chalamov, Valéri Essipov, « Chalamov et l’esprit de résistance », puis, dans le numéro 15, un article du même sur « Varlam Chalamov et Alexandre Soljénitsyne ».

(On peut, sans exagérer, dire que ces deux hommes, l’un et l’autre victimes du Goulag stalinien, sont, sur plusieurs points dans leur vision de la Russie soviétique, aux antipodes l’un de l’autre).

Enfin, dans le numéro 21, un article de Marc Goloviznine évoque les premières années de l’activité proprement politique de notre auteur sous le titre « Varlam Chalamov et l’opposition au sein du Parti bolchevique dans les années 1920″. Joints à l’article publié dans ce numéro 61, cet ensemble donne une vision assez complète des divers aspects de la personnalité de l’auteur des Récits de Kolyma.

Les “obnovlentsys”, rénovateurs de l’Eglise orthodoxe, dans la vie et l’œuvre de l’écrivain

« Notre propos n’est pas d’ordre spirituel

Sur l’âge des livres.

Notre propos n’est pas d’ordre religieux

Sur l’utilité de la flagellation.

Notre propos porte sur la liberté,

Sur le droit de respirer,

Sur la volonté du Seigneur

De nouer et de trancher »

Varlam Chalamov

« Je suis personnellement dépourvu de tout sentiment religieux », écrit Varlam Chalamov dans ses autobiographies, et pourtant, dans son récit La Quatrième Vologda et dans d’autres biographies, la question de la foi en Dieu, du point de vue philosophique et historique, occupe une place centrale, ce qui n’a rien d’étonnant. Son apprentissage de la vie, il le tient principalement de son père, le prêtre Tikhon Nikolaïevitch Chalamov :

« Mon père me promenait par la main dans la ville et s’efforçait comme il pouvait de m’enseigner le bien. Ainsi, nous restions longtemps devant la synagogue et mon père m’expliquait que les gens avaient différentes façons de croire en Dieu et qu’il n’y avait pas de plus grande honte pour un individu que d’être antisémite (…). Lors de la fête du renversement de l’autocratie, mon père me promenait aussi afin que je m’en souvienne[i]».

Cette anecdote, assez intime, fait écho à d’autres faits de la biographie de Chalamov qui concernent la vie sociale de Vologda durant la première révolution russe de 1905. A l’époque, dans un sermon à la cathédrale, le prêtre Chalamov avait vivement condamné les pogromes contre les juifs et avait dit l’office des morts pour Mikhaïl Gertsenstein, membre de la Douma, assassiné par les Cent-Noirs à l’été 1906. Après quoi, écrit V. Chalamov dans La Quatrième Vologda, « mon père a été écarté des offices dans la cathédrale et envoyé dans une autre église ». Il nous semble que la raison de cette sanction ne réside pas tant dans le fait d’avoir dit l’office des morts pour un mécréant, mais dans le contenu même des paroles de Tikhon Chalamov, qui avait suggéré que l’Eglise se détournait des phénomènes politiques du moment, ce qui ne présageait rien de bon :

« D’une part, elle (l’Eglise – M.G.) était asservie à l’Etat et elle s’était mise, par la voix de certains de ses représentants, à justifier ces tristes manifestations de la vie publique que sont le servage ou la répression des libertés et à rejeter la grande idée d’un gouvernement populaire. D’autre part, les défenseurs de la cause du peuple, qui n’espéraient pas rencontrer la sympathie des représentants de l’Eglise pour leur grande mission au service du bonheur commun, avaient commencé à se méfier du clergé, et même, pour son grand malheur, à s’éloigner de l’Eglise. »

Son regret de la dissolution de la Douma

En exprimant dans un prêche son regret de la dissolution de la Douma dans le feu de la réaction politique, le père Tikhon Chalamov fit remarquer qu’elle « avait juste voulu remplacer, pour le bien du peuple, une propriété par une autre, la propriété privée par une propriété nationale, populaire[ii]». Ce prêche répondait aux événements drama­tiques qui s’étaient déroulés après le « Dimanche rouge », le 9 janvier 1905, à Saint-Pétersbourg. Quelques représentants du clergé de la capitale, dirigés par le métropolite Antonii, constatant que depuis les réformes de Pierre le Grand l’Eglise s’était transformée en « un établissement bureaucratique d’Etat qui poursuivait des buts exclusivement poli­tiques »[iii], avaient alors envoyé une note au Conseil gouvernemental spécial pour lui demander d’accorder à l’Eglise une plus grande liberté dans la gestion de ses affaires. Pour organiser la gestion des affaires religieuses, il était prévu de réunir un concile où seraient invités non seule­ment le haut clergé, mais aussi le clergé séculier. En même temps, on avait constitué un « cercle de 32 prêtres », qui devint l’« Union du renouveau de l’Eglise » et dont l’un des leaders était le prêtre Alexandre Vvedenski, le futur idéologue des « rénovateurs » des années 1920. Le père Tikhon Chalamov partageait les idées de Vvedenski. « C’est ce mouvement qui avait porté la réforme chère à mon père : les offices en langue russe, le remariage des prêtres, le combat du clergé séculier contre le clergé régulier »[iv], comme l’écrivit par la suite Varlam Chalamov.

Un programme radical de gauche

En mars 1917, après le renversement de l’autocratie, l’« Union panrusse du clergé et des laïcs orthodoxes démo­crates » élabora un programme radical de gauche, qui préconisait, outre la réforme de l’Eglise, la revendication d’une répu­blique démocratique, l’égalité et la fraternité sociales par a) la dissolution des corporations ; b) l’égalité des femmes ; c) la liberté absolue de pensée, de parole et de conscience ; d) l’instruction gratuite et obligatoire dans les écoles primaires et la gratuité des écoles secondaires et supérieures ; e) l’enseignement en langue maternelle. La démocratisation économique, selon le programme de l’Union, devait être fondée sur la justice des rapports entre le travail et le capital, et une répartition équilibrée des biens terrestres entre tous. « La chrétienté, dans la pensée des idéologues de l’Union, ne peut être indifférente au mal social, elle exige une totale christianisation de tous les rapports humains et, de ce point de vue, elle éclaire l’aspiration à des réformes sociales des partis socialistes »[v]. On comprend pourquoi le père Tikhon Chalamov, sympathisant de Vvedenski, emmenait le jeune Varlam à la fête du renversement de l’autocratie.  Dans La Quatrième Vologda, Varlam Chalamov parle beaucoup de la personnalité d’Alexandre Vvedenski et du mouvement des rénovateurs religieux russes comme d’un mouvement pour surmonter le « césaropapisme », la dépendance séculaire vis-à-vis de l’Etat :

« J’ai entendu maintes fois le métropolite Alexandre Vvedenski, célèbre orateur de la capitale dans les années vingt, au cours de débats antireligieux qui étaient alors fort nombreux. Vvedenski faisait des conférences dans toute la Russie pour gagner des partisans au mouvement rénovateur et, à Moscou, ses prêches dans la cathédrale du Christ Sauveur ou ses débats au théâtre avec Lounatcharski rassemblaient des foules innombrables. Et il y avait de quoi… (…)

Il fut victime de deux attentats : par deux fois, des vieilles femmes influen­cées par les Cent-Noirs lui jetèrent des pierres à la tête comme antéchrist (…). L’aile radicale de l’Eglise orthodoxe que dirigeait Vvedenski s’appelait l’« Union de l’Eglise des premiers apôtres ». Malgré la lourdeur de cette appellation, qui céda la place à celle, plus simple, d’­­« Eglise vivante », cette expression plus facile à mémoriser lui permit d’entrer dans l’histoire… »[vi].

“Eglise vivante”

Le lecteur pourrait trouver bien pré­tentieux et historiquement faux le titre de cet article, La théologie de la libération chez Varlam Chalamov, car au sens strict la « théologie de la libération » est apparue en Amérique latine dans les années soixante du XXe siècle comme mouvement du clergé catholique, dont certains idéologues admettaient que Jésus Christ n’était pas seulement consolateur, mais également libérateur des opprimés. Ils assignaient à la mission catholique un rôle propre de défense de la justice pour les pauvres. La « théologie de la libération » plonge ses racines dans l’activité des premiers missionnaires catholiques du Nouveau Monde, qui n’ont pas seulement fait connaître la bible aux indigènes en la traduisant dans les langues locales, mais se sont bien souvent trouvés dans l’obligation de défendre la population locale face à la cruauté des autorités coloniales de l’Espagne et du Portugal. Le développement de la théologie de la libération au XXe siècle (et le recours de ses théoriciens aux théories sociales contemporaines, y compris le marxisme) est inséparable du combat révolutionnaire contre les dictatures militaires qui étaient alors à la tête de nombreux pays d’Amérique latine. En même temps, l’analyse faite par Chalamov de l’histoire et de l’idéologie des « rénovateurs » russes après la révolution montre une certaine proximité de ce courant avec la théologie de la libération. Il est remarquable également que ce soit à la fin des années soixante du XXe siècle, au moment où la théologie de la libération prenait corps en Amérique latine, que l’écrivain ait pris conscience du mouve­ment des « rénovateurs ». Chalamov écrit :

“Le Christ comme un révolutionnaire terrestre”­

« Vvedenski comprenait le Christ comme un révolutionnaire terrestre d’une envergure inouïe. Plus d’une fois, il se moqua cruellement de la conception tolstoïenne de la non-résistance au mal. Il rappelait que la formule “Non la paix, mais le glaive” convenait mieux au Christ évangélisateur que “Ne t’oppose pas au mal par la violence”. Et c’est bien de violence que le Christ usa pour chasser les marchands du temple »[vii].

C’est cette même mission du Christ (Matthieu 10, 34 ; Luc 22, 35-38 ; Matthieu 26, 51-52) que mettent en avant les théologiens de la libération, qui cherchent à prouver l’interdépendance du salut de l’âme et du combat implacable pour la justice terrestre comme deux faces d’un même processus. Les sources indiquent que les dirigeants du mouvement des rénovateurs « L’Eglise vivante » proclamaient que « le grand mot d’ordre de la révolution sociale “ Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ” est totalement admissible, totalement utile et totalement viable dans notre révolution religieuse » (Zivajacerkov’,1922, n°6-7). « La révolution d’Octobre a libéré l’Eglise du joug accablant de l’autocratie des seigneurs en la séparant de l’Etat et en lui accordant ainsi la liberté d’épanouissement et de perfectionnements pirituels » (Zivajacerkov’, 1922, n°8-9)[viii].

Le programme de l’« Union des communautés de l’Eglise des premiers apôtres », écrit par A. Vvedenski, affirmait en particulier : « Comme on ne peut pas ne pas reconnaître dans les principes de la révolution d’Octobre les principes des premiers chrétiens, l’Eglise accueille religieusement la vérité morale de la révolution sociale et met activement en œuvre cette vérité, par les méthodes de l’Eglise qui lui sont accessibles » (ZaXrista,1922,n°1-2)[ix].

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“Transformer l’or et les pierres des églises en pain”

En février 1922, au cours de la famine dans la région de la Volga, Alexandre Vvedenski et ses partisans s’adressèrent aux croyants pour les appeler à « transformer l’or et les pierres des églises en pain »[x]. Cet appel fut lancé dès le célèbre décret du pouvoir soviétique sur la confiscation des biens de l’Eglise. Chalamov a d’ailleurs vécu lui-même cet épisode de la transformation de l’or des églises en pain. Dans son récit Krest (« La Croix »), le personnage principal inspiré par le père de l’auteur est un prêtre aveugle qui agit dans le même sens en mettant en pièces le dernier joyau de la famille, un crucifix de poitrine en or, afin de le vendre au comptoir étranger et d’acheter à manger pour sa femme et lui.

Considérant que « le communisme, c’est l’Evangile écrit en caractères athées », les « rénovateurs », à la différence de leurs opposants, les représentants de l’Eglise des patriarches Tikhon et Serge, ne levaient pas le denier du culte pour les offices religieux et étaient, selon Chalamov, voués à la misère. Les prêtres relevant des patriarcats de Tikhon et Serge, eux, se faisaient payer et s’enrichirent rapidement[xi].

Si l’on compare La Quatrième Vologda avec les autres textes autobiographiques de Varlam Chalamov, on peut en conclure que, malgré tous les désaccords entre le père et le fils, Tikhon Chalamov fut longtemps pour son fils une autorité morale et spirituelle incontestable, et un modèle pour la vie. Même l’apparence extérieure que décrit son fils, celle d’un homme du monde, est difficile à concilier avec l’image habituelle d’un prêtre orthodoxe en chasuble. Les opinions politiques, sociales et philosophiques du père ont non seulement laissé une empreinte profonde sur la vision du monde du futur écrivain, mais elles sont à la base de ses premières idées de transformation sociale, de révolution. Vologda, où Tikhon Chalamov est revenu après douze années de mission religieuse en Alaska, était alors la « Troisième Vologda », la Vologda où les exilés avaient apporté la culture de la capitale, la Vologda du futur mouvement de libération. Les deux Vologda « antérieures », selon la vision historique de Varlam Chalamov, ont existé au cours des siècles de façon parallèle. La « Première Vologda » incarne le conservatisme séculaire des bas-fonds urbains et la « Seconde », la Vologda historique des sommités de l’Eglise et de l’Etat, sym­bolise en quelque sorte la structure sociale et politique de toute la Russie pré­révolutionnaire avec son apathie sociale, son inertie et le fossé gigantesque qui séparait les notables et le peuple. La « Troisième Vologda », la Vologda qui s’éveillait à l’activité sociale et que le père a fait en grande partie découvrir à son fils, fut dans l’imagination du futur écrivain comme une passerelle vers la « quatrième », la sienne.

Une conception originale de la transformation sociale

Tikhon Chalamov, qui était pourtant entouré de nombreuses connaissances d’opinions démocratiques dont il aurait pu s’inspirer, s’est forgé une conception originale de la transformation sociale, que Varlam Chalamov décrit en détail :

« Mon père affirmait que l’avenir de la Russie était entre les mains du clergé (…). Le clergé constituait un quart de la population de Russie. Un simple calcul chiffré montrait que la question était importante. Malgré l’importance du groupe social qu’il formait, le clergé n’avait pas encore joué le rôle que le sort lui avait assigné en lui donnant le droit de confesser et d’absoudre les péchés de tous les gens, depuis le Pétersbourgeois jusqu’à la jeune fille zyriane, depuis le miséreux jusqu’au tsar. Aucune autre corporation n’était placée dans des conditions aussi favorables. Cette proximité du peuple, la connaissance de ses intérêts, libéraient purement et simplement les roturiers de l’alternative “peuple/intelligentsia”, car l’intelligentsia religieuse était le peuple même, et aucun secret de la psychologie du peuple ne lui était étranger (…). Ce devait être le clergé séculier, laïc, qui vivait avec le peuple, et non pas les ascètes mus par de faux exploits comme les starets des monastères. Le monastère était une voie erronée, tout comme les contorsions de Raspoutine (…). Le clergé russe ne devait pas prêter attention au perfectionnement personnel, au salut personnel, mais au salut commun, à la conquête par la voie des urnes des responsabilités publiques, et orienter le cours des choses dans la bonne direction (…). Non pas les prêches hystériques de Jean de Cronstadt, non pas le cirque de Raspoutine, de l’évêque Barnabe ou du métropolite Pitirim, mais le clergé marié, avec sa famille, voilà où étaient les véritables guides du peuple russe. Le clergé, c’était une force capable de faire bouger la Russie (…). Les glorieux noms des personnalités issues du clergé, grands chirurgiens, agronomes, savants, professeurs, orateurs, économistes ou écrivains, étaient connus de toute la Russie. Ils ne devaient pas se couper de leur communauté, et celle-ci devait s’enrichir de leurs idées »[xii].

Ce point de vue mérite, à notre avis, la plus grande attention. Malgré l’apologie du clergé, il se différencie de façon frappante de l’opinion officielle d’aujourd’hui sur le rôle et la fonction de l’Eglise orthodoxe de Russie, qui est devenue tout ce qu’on veut mais pas une « commu­nauté culturelle proche du peuple ». En même temps, les idées de Tikhon Chalamov ne coïncident pas non plus avec la vision athée de certaines générations de révolutionnaires russes du XIXe et du XXe siècles, qui placent le clergé comme corporation dans le camp de la réaction. A leur différence, Tikhon Chalamov assignait un rôle créateur à l’orthodoxie russe dans la révolution à condition que se produisent des réformes révolutionnaires au sein même de l’Eglise et, à commencer, par une rupture radicale avec l’Etat exploiteur, le rétablissement de l’activité sociale dans les masses et la défense des couches exploitées. Tikhon Chalamov savait d’expérience que, pour la population, le prêtre pouvait être à la fois serviteur du culte et instituteur, médecin ou avocat. Mais la réforme devait s’ap­puyer sur la plus large démocratie de la vie paroissiale, jusqu’à l’élection des prêtres par les laïcs, renouant par là avec la coutume des premiers chrétiens d’élire les chefs spirituels de la communauté en concertation avec les clercs et les laïcs. Comme nous l’avons montré plus haut, les conditions d’une telle réforme après la chute de l’autocratie étaient réunies, mais elle ne se réalisa pas[xiii].

Relations pas très simples

Malgré le rapprochement affirmé des « rénovateurs » et du pouvoir soviétique, leurs relations n’étaient pas très simples. La lutte des fractions au sein du Parti bolchevique et la victoire de la fraction stalinienne, avec le « pouvoir vertical » de l’appareil, se sont également fait ressentir sur les relations avec l’Eglise. Les débats francs et ouverts sur la religion, sur l’athéisme ou sur l’origine de l’homme et du monde, si bien décrits par Chalamov, firent place à partir de 1925 aux intrigues de l’appareil qui visaient à dresser les « rénovateurs » et les partisans du patriarche Tikhon les uns contre les autres, et à encourager les reniements et les méthodes de répression brutales. A mesure que se renforçaient les tendances thermidoriennes du parti, les « rénovateurs », avec leur militantisme social et leur quête du « communisme chrétien », agaçaient de plus en plus les autorités. Dans les années 1930, Staline entama progressivement un rapprochement avec les adeptes du patriarche Tikhon, à la condition, bien entendu, d’une totale obéissance de leur part. L’accord se réalisa dans les années de guerre et, en 1946, toutes les églises appartenant aux « rénovateurs » furent remises au patriarche de Moscou. Dans Krest, Chalamov nous donne une idée du sort des prêtres réno­vateurs dans les années 1930. Le donquichottisme des « rénovateurs », qui officiaient gratuitement, les avait voués à la misère. Les popes réactionnaires fidèles au patriarche Tikhon les haïssaient de toutes les fibres de leurs corps, et les autorités locales les considéraient comme des inactifs, des ennemis de classe, avec toutes les conséquences qui en découlaient. Bien entendu, un grand nombre de religieux rénovateurs furent pris dans le tourbillon des répressions de la période de la collectivisation et de la « grande terreur ». Aujourd’hui, il nous semble que la description par Chalamov des « rénovateurs » russes doit faire l’objet d’une relecture à la lumière des mutations sociales du XXe et du XXIe siècles. L’expé­rience des révolutions latino-américaines, au cours desquelles une partie du clergé s’est prononcée non seulement contre la dictature militaire « sans Dieu », mais, a soutenu dans les faits, en dépit des interdits du pape, la lutte révolutionnaire des masses populaires[xiv],permet de reconsidérer les idées de Chalamov sur le rapprochement de l’Eglise et du peuple au cours de la révolution, et sur le rôle constructif du clergé réformateur dans ce processus.

Le problème de leur origine

L’analyse des idées sociales du père Tikhon Chalamov soulève le problème de leur origine et des facteurs qui les ont favorisées. Varlam Chalamov n’apporte pas de réponse directe à cette question ni dans La Quatrième Vologda, ni dans ses autres essais biographiques. On considère généralement que le déclic en a été le détachement de Tikhon en Alaska, où il s’est distingué non seulement par ses activités pastorales, mais aussi par son engagement dans l’instruction des habitants, la création d’une « société de tempérance », etc. Mais cela n’explique pas tout. L’île Kodiak, où Tikhon Chalamov était en poste, était nettement à la périphérie de l’« Amérique russe ». Les dures conditions climatiques rendaient difficiles les liaisons avec le continent, et, bien entendu, Chalamov ne pouvait pas suivre au jour le jour toutes les péripéties de la vie de l’Eglise et de la société de Russie. En outre, on sait que l’évêque diocésain de la mission orthodoxe en Alaska était l’évêque Tikhon (Vassili Belavine), le futur patriarche, un conservateur opposé aux « rénovateurs »[xv]. A notre avis, ce n’est pas en Alaska que Tikhon Chalamov s’est forgé les opinions qui ont fortement influencé Varlam, mais dans son pays natal, là où exerçait son père, le prêtre Nikolaï Chalamov, ainsi que le frère de celui-ci, l’oncle de l’écrivain.

Dans La Quatrième Vologda, Varlam Chalamov mentionne brièvement l’ori­gine de ses ancêtres :

« Mon père, né dans un village perdu des forêts d’Oust-Sysolsk, dans une famille de prêtres héréditaires, dont les ancêtres étaient encore récemment des chamanes zyrianes sur plusieurs générations, dans cette lignée de chamanes qui avait troqué insensiblement le tambour pour l’encensoir, lui-même tout asservi au paganisme, lui-même chamane et païen au plus profond de son âme zyriane, était un homme extraordinairement doué. Notre nom de famille même est de consonance chamanique, clanique, entre chamaillerie et espièglerie, chamanisme et prophétisme »[xvi].

Cette déclaration a été souvent mise en doute par les chercheurs. Les documents conservés montrent que les ancêtres de Chalamov, des prêtres russes, provenaient de Veliki-Oustioug. Le grand-père de l’écrivain, Ioann, fut tiré au sort en 1867 pour servir dans la paroisse de Votcha, district d’Oust-Sysolsk, gouvernement de Vologda (aujourd’hui République des Komis). L’explication des critiques selon laquelle V. Chalamov ne connaissait pas bien l’histoire de sa lignée, s’accorde mal, de même que le lieu de naissance de son grand-père[xvii], avec la précision photo­graphique avec laquelle l’écrivain reproduit dans La Quatrième Vologda les moindres détails de ses impressions d’enfant et d’adolescent. En outre, cette explication contredit les traditions religieuses russes, qui dictaient de conserver les témoignages oraux et écrits des activités des générations passées.

Chalamov a mythologisé la généalogie de ses ancêtres

A notre avis, c’est consciemment que Varlam Chalamov a mythologisé la généalogie de ses ancêtres, et cela pourrait éclairer l’origine de la vision du monde de son père, telle que nous l’avons décrite ici. Les recherches actuelles sur les religieux orthodoxes komis aux XVIIe-XIXe siècles permettent d’affirmer que leur vie quotidienne et leurs activités se différenciaient sensiblement de celles des diocèses voisins, même de « pépinières de cadres » aussi proches que l’étaient les diocèses de Vologda et de Veliki-Oustioug.

D’abord, les débuts de la christianisation des Komis aux XIIIe-XIVe siècles avaient requis l’invention d’un alphabet spécial et la traduction des textes liturgiques en zyriane (komi), ce qui fut l’œuvre de Stéphane de Perm, « l’évangéliste des Zyrianes ». Pour ce faire, celui-ci avait utilisé, à côté des lettres cyrilliques, quelques symboles komis. Bien que son alphabet fût rapidement tombé en désuétude, des transcriptions en cyrillique des textes liturgiques en langue komi furent utilisées jusqu’au XIXe, comme on peut le voir en particulier dans une exposition du Musée d’histoire et d’ethnographie du village d’Oust-Vym, en République des Komis. Ensuite, la région des Komis ne connaissait pas le servage ni la propriété des monastères sur la terre. Les premiers monastères fondés aux XVe-XVIe siècles ont relativement vite décliné et ont été fermés pour des raisons politiques et économiques (l’absolutisme, la ruine liée aux périodes troubles, la politique de sécularisation menée par Catherine II, etc.).

Jusqu’aux années soixante du XIXe siècle, où fut construit le seul monastère existant alors chez les Komis, c’est le clergé séculier qui jouait le rôle principal dans la région, et ses activités allaient bien au-delà des obligations pastorales. Le prêtre, chez les Komis, était le supérieur de la paroisse, il tenait les registres paroissiaux de la population orthodoxe, enseignait dans les écoles et contrôlait les activités sociales, culturelles, caritatives et autres. En vertu d’une règle ancienne, la fonction sacerdotale se transmettait de père en fils avec l’assentiment de la paroisse. Au début du XIXe siècle, le clergé cessa d’être élu dans la paroisse, mais fut désigné par l’évêque, qui ne prenait pas toujours en compte la volonté des paroissiaux. Néanmoins, il arrivait souvent qu’un prêtre fût nommé dans la paroisse de son père. Les sources montrent que la pratique de transmission héréditaire des paroisses fut définitivement abolie en 1867, mais même alors il y avait des cas où un prêtre était nommé dans la paroisse de son père. Ainsi, par exemple, dans la paroisse de Votcha, les prêtres Klotchkov furent remplacés par les Chalamov : le père Nikolaï, natif du district d’Oustioug, servit dans cette paroisse de 1867 à 1899, puis il fut remplacé par son fils Procope, qui servit, tout comme son père, plus de trente années, et mourut durant la collectivisation[xviii].

Le clergé exclusivement à la charge des paroissiens

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, chez les Komis, le clergé était exclusivement à la charge des paroissiens, tenus de mettre à sa disposition une part forfaitaire des terres arables et du fourrage[xix]. Comme l’indique Prokop Chalamov, l’oncle de l’écrivain, le clergé de l’église Bogorodski du village de Votcha, où son père et lui-même étaient prêtres, ne recevait pas d’émoluments du Trésor public, mais était entretenu par la paroisse. Les traitements versés par l’Etat furent institués plus tard, mais les ecclésiastiques de Votcha rece­vaient tout de même pour les offices religieux des offrandes volontaires et assez symboliques de la part des paroissiens[xx]. Les prêtres eux-mêmes n’étaient pas seulement tenus d’assurer les offices, mais d’enseigner à l’école primaire, et cela gratuitement. On sait que le père Nikolaj Chalamov ouvrit une école à Votcha sur ses deniers personnels. Même si, la plupart du temps, les faits montrent que les paroisses n’avaient pas les moyens d’entretenir les écoles, le clergé mettait beaucoup de zèle et d’expérience pour assurer l’enseignement.

Cependant, beaucoup de prêtres faisaient preuve d’initiatives sociales même sans injonction de leurs supérieurs. Les prêtres participaient à la collecte du denier du culte et contribuaient eux-mêmes aux œuvres sociales. Une initiative importante dans l’éducation sociale fut la création d’une société de tempérance à la fin du XIXe siècle. Par exemple, en 1890, une société du même genre fut créée dans le district d’Oust-Sysolsk, région de Petchory. Vers le début du XXe, il en existait dans plus d’une dizaine de paroisses[xxi]. Ainsi, Tikhon Chalamov avait pu dès l’enfance être témoin de différentes manifestations de la vie religieuse des Komis, comme le prêche en langue locale, leurs importantes activités sociales, la relation étroite entre le prêtre et sa paroisse, et la gratuité des offices religieux. Ces réalités aboutirent avec le temps au système philosophique que son fils décrit dans La Quatrième Vologda et qui nous font mieux comprendre le voyage missionnaire et les activités du père Tikhon sur l’île Kodiak, où, à l’instar de son père et de son frère chez les Komis, il ne s’intéressa pas seulement à la vie pastorale, mais à la vie sociale et à l’instruction. D’un autre côté, Varlam Chalamov, comme nous l’avons suggéré plus haut, a modifié certains éléments de la biographie de ses ancêtres pour montrer de façon plus convaincante que c’était précisément la tradition populaire du clergé chez les Komis et non pas le milieu des monastères et de l’archevêché qui était à l’origine de la vision du monde de son père, de son oncle et de son grand-père.

Syncrétisme avec les croyances préchrétiennes

Une autre particularité de l’orthodoxie chez les Komis était son syncrétisme avec les croyances préchrétiennes. Il est intéressant de noter que, dans son récit Auprès de saint Florus et saint Laurus, Chalamov parle de cette église de Iakoutie consacrée à ces martyrs chrétiens que vénéraient les Iakoutes comme défenseurs des animaux sauvages et domestiques. L’église elle-même, dans la description qu’en fait Chalamov, était un édifice conique qui évoquait plus une yourte iakoute qu’un temple orthodoxe[xxii]. Nous n’avons pas trouvé jusqu’à présent dans la littérature accessible de données sur la vénération par les Iakoutes de Florus et Laurus, mais on connaît bien ce culte chez les Komis de Perm, qui, d’ailleurs, les vénéraient effectivement comme défenseurs des animaux et faisaient en leur honneur des sacrifices rituels (de bœufs), ce qui ressortissait clairement à des survivances du paganisme[xxiii]. Il faut remarquer qu’on retrouve dans la théologie de la libération, en Amérique latine, les mêmes tendances, à savoir le syncrétisme de la chrétienté avec les croyances traditionnelles des Indiens et des Africains. A ce sujet, il faut revenir ici à l’histoire des « rénovateurs » russes des années 1920. A notre avis, la diffusion de leurs idées, parties à l’origine d’un cercle relativement restreint du clergé libéral de Saint-Pétersbourg en Russie d’Europe et dans l’Oural, s’est faite relativement rapidement, car elle séduisait les autochtones convertis. Les documents indiquent notamment que le mouvement des « réno­vateurs » a commencé à attirer massivement les prêtres tchouvaches avec leurs paroisses, ce qui était étroitement lié avec les idées d’autonomie des Tchouvaches orthodoxes, qui se heurtaient à l’incompréhension du patriarche Tikhon[xxiv]. Des processus analogues eurent lieu en Sibérie. En 1928, à Obdorsk (l’actuelle Salekhard), une assemblée des « rénovateurs » accueillit des représentants des peuples sibériens du Grand Nord, Nénetses, Khantys, Mansis et Komis-Zyrianes. L’assemblée se fixa la tâche de diffuser les idées de la réforme religieuse parmi les peuples du Grand Nord. Un conseil de la paroisse fut élu, qui regroupa des représentants russes et autochtones des prêtres et des laïcs[xxv].

Bien que Tikhon Chalamov ne semble pas avoir laissé de journal ni d’autres témoignages écrits, on trouve un certain nombre de faits dans la Description historique et religieuse de la paroisse de Votcha, district d’Oust-Sysolsk, gouvernement de Vologda établie par son frère Procope, qui a hérité de la paroisse de son père dans le village de Votcha (aujourd’hui région de Sysolsk, République des Komis). Cet aperçu a été édité dans un livre à part en 1911 à Oust-Sysolsk (l’actuelle Syktyvkar). En analysant les documents à sa disposition, Procope Chalamov écrit que Stéphane de Perm, qui s’occupait au XIVe siècle des missions chez les Komis-Zyrianes, leur prêchait l’évangile « en langue naturelle ». Il était du reste « défenseur, protecteur des Zyrianes près les princes et les boyards de Moscou, et généreux dispensateur du pain aux Zyrianes dans les dures années de famine ». Selon le témoignage du père Procope, dans les monastères fondés par Stéphane de Perm, les messes étaient lues en langue zyriane, et cette tradition s’est maintenue jusqu’en 1764, lorsque les derniers monastères de la région furent supprimés par décrets de Catherine II.

A partir du début du XIXe siècle, le centre spirituel de Votcha était le temple en pierre de la Nativité de la Vierge, où exerçaient les prêtres Chalamov, et qui s’est conservé jusqu’à nos jours, malgré quelques dommages. En 2011, l’auteur de ces lignes a eu la possibilité de se rendre dans le village de Votcha et de visiter l’église de la Nativité, qui frappe toujours par son caractère imposant.

Une tradition révolutionnaire moins étudiée

L’histoire, on le sait, n’aime pas le mode subjonctif, mais elle ne dispense pas le chercheur d’analyser les variantes alternatives du développement de la société. Les conditions objectives pour une consolidation du « tiers-état » et, par voie de conséquence, de la réforme religieuse en Russie, notamment dans la région ouralo-sibérienne au XVIIIe siècle, à l’instar de ce qui s’était passé pour le protestantisme en Europe, étaient bien réelles, mais l’autocratie s’est montrée, à cette étape, plus puissante. A ce sujet, l’idée classique des trois périodes – noble, bourgeoise et prolétarienne – de la lutte révolutionnaire russe des XIXe-XXe siècles peut être complétée par une tradition révolutionnaire, moins étudiée, issue du milieu lié aux couches inférieures du clergé, qui, après 1917, s’exprima dans le mouvement réformateur de l’Eglise, dont les idées et le potentiel social ont été réactualisés par Varlam Chalamov dans ses récits autobiographiques.

(Les intertitres sont de la rédaction des Cahiers du mouvement ouvrier)


[i] Chalamov V. T., Sobranie socinenij v 6-ti tomax, Moscou, 2005, tome 4, p.304.

[ii] Salamovskij sbornik, 2, 1997, pp.193 à195.

[iii] B.V.Titlinov, Cerkov’ vo vremja revoljucii, Petrograd,1924, p.12.

[iv] Chalamov V. T., Sobranie socinenij v 6-ti tomax, Moscou, 2005, tome 4, p.100.

[v] Programme de l’« Union panrusse du clergé et des laïcs orthodoxes démocratiques », cité d’après B. V. Titlinov, Cerkov’ vo vremja revoljucii, Petrograd, 1924, p.59.

[vi] Chalamov V.T., Sobranie socinenij v 6-ti tomax, Moscou, 2005, tome4, pp.101-102.

[vii] Chalamov V. T.., Sobranie socinenij v 6-ti tomax, Moscou, 2005, tome 4, p.104.

[viii] Cité dans Kaverin N., Obnovlencenstvo 20-x i 90-x godov. Nerazryvnaja preemstvennost’. Voir : http://www.blagogon.ru/biblio/4/

[ix] Ibidem.

[x] B. V. Titlinov, Cerkov’ vovremja revoljucii, Pe­trograd, 1924, p.189.

[xi] Chalamov V. T. Sobranie socinenij v 6-ti tomax, Moscou, 2005, tome4, p.104.

[xii] Chalamov V. T. Sobranie socinenij v 6-ti tomax, Moscou, 2005, tome4, pp.51-52

[xiii]Ainsi, les « rénovateurs » de Sibérie avaient un programme (« la déclaration de Tomsk ») où « la reconnaissance du Pouvoir soviétique par la volonté de Dieu » était présentée comme la reproduction logique des orientations générales des « rénovateurs » de la Russie d’Europe. Leur philosophie intégrait des éléments plus concrets comme « l’amélioration de la vie quotidienne du clergé, le renforcement de l’autogestion et de l’esprit d’initiative de la communauté paroissiale par de larges droits électoraux ». En ce qui concerne la réforme de l’Eglise, ils prévoyaient la suppression de tous les règlements depuis le IVe siècle, c’est-à-dire depuis la mise de l’Eglise sous tutelle de l’Etat. Cité dans recueil Iz kuzneckoj stariny, Novokouznetsk, éd.Poligrafist, 2010, 1, pp.124à136.

[xiv] Voir notamment le site : http//www.russ.ru/politics/20020128-tzvet.html.

[xv] Laura Kline, « Novoe ob otce Salamova», Salamovskij sbornik, 2, 1977, p.185-192.

[xvi] Le nom de « Chalamov » n’est ni zyriane ni russe, mais plus probablement d’origine turque, à rapprocher de Chalimov, Chalymov (N.A.Baskakov, Russkie familii tjurkskogo proisxotdenija, Moscou, 1979, p.137). Baskakov le fait provenir soit du prénom Shah-Ali (Shahalimov, Shalimov comme attesté dans des armoiries de 1741), soit du mot shalym, « poignée », d’où shalymly, « fort,puissant ».

[xvii] Voir : Varlam Chalamov, Cetvertaja Vologda, Vo­logda, 1994, p.21.

[xviii] Rogatchev M. B. Prixodskoe duxovenstvo Komi kraja v konce XIX – nacale XX v v., Vestnik kul’tury, 2000, 1, pp. 9 à 17. Xajdurov M. V. Duxovnoe soslovie v Komi krae (1801-1869g.). Thèse de doctorat, Ekaterinbourg, 2011.67

[xix] Ibidem.

[xx]Chalamov P. Cerkovno-istoriceskoe opisanie Votcinskogo prixoda Ust ‘- Sysol’skogo uezda, Vologodskoj gubernii. Ust’-Sysol’sk, 1911. Cité sur le site : http://parishes.mrezha.ru/library,php?id=37&pn=0

[xxi] Rogacev M. B. Prixodskoe duxovenstvo Komi kraja v konce XIX – nacale XX v v., Vestnik kul’tury, 2000, 1, pp. 9 à 17.

[xxii] V. T. Chalamov. U Flora i Lavra, Salamovskij sbornik, 4, Moscou, 2011, pp. 27 à 31.

[xxiii] Voir notamment : Malakhov M. 1887, Bykoboj u permjakov v den’ sv. Flora I Lavra, ZUOLE, t. XI, I.

[xxiv] A. Berman, Cuvasskoe obnovlencestvo.Iz istorii dvitenija za nacional’ nuju cerkov’ Cu-vasii. Voir le site : http://krotov.info/history/20/1920/berman2.htm.

[xxv] Mavljutova Z. S. Dvizenie obnovlencestva v Tjumenskom krae v 1920-egg., Arxeologija, antropologija i ètnografija, 8, 2008, pp. 115 à 120. Version électronique : http://www.ipdn.ru/rics/va/private/a8/C-l 15-120-Mavlutova.pdf.

Varlam Chalamov et l’opposition au sein du Parti bolchevique dans les années 1920

Marc Goloviznine

Varlam Chalamov a été arrêté par le Guépéou en février 1929, alors qu’il participait à l’impression (clandestine) du « Testament de Lénine » (ensemble de textes rédigés avant sa mort et destinés au XIIe Congrès d’avril 1923 pour lui proposer un certain nombre de changements politiques, dont l’éloignement de Staline du poste de secrétaire général du comité central).

Il déclare à l’enquêteur du Guépéou qui l’interroge le 1er mars : « Je refuse de répondre à toutes les questions concernant mon activité politique. » Il écope de trois ans de camp, qu’il effectue dans la région de la Vichera.

Il est arrêté à nouveau en 1937, condamné pour « activité contre-révolutionnaire trotskyste » (alors qu’il n’a plus depuis sept ans d’activité politique), envoyé dans la Kolyma (à l’extrême est de la Sibérie). Il est libéré en 1951, mais doit rester dans la région comme aide-médecin. En novembre 1953, huit mois après la mort de Staline, il obtient l’autorisation de quitter Kolyma et commence à écrire des récits, qui parviendront en France clandestinement en 1961.

Le n° 17 des Cahiers du mouvement ouvrier a publié (pp. 48 à 50) une lettre qu’il a adressée au Guépéou en juillet 1929, où il défend et explicite la politique de l’Opposition de gauche, à laquelle il se sent alors lié, avant d’abandonner quelques mois plus tard toute activité politique.

« Une certaine sympathie pour la révolution et les années 1920 »

Dans sa Biographie sommaire et dans ses autres écrits autobiographiques, Varlam Chalamov fait commencer son épopée carcérale avec la lutte interne dans le parti des années 1920. Il écrit que, en 1927, 1928 et 1929, il a participé activement aux événements aux côtés de l’opposition et qu’il a été arrêté le 19 février 1929 lors d’une embuscade tendue dans l’une des typographies clandestines de l’université de Moscou[1] : « J’ai été arrêté le 19 février 1929, précisera-t-il par la suite. Je considère que ce jour marque le début de ma vie sociale« [2].

Mais dans quelle mesure peut-on encore poser la question en ces termes : « Chalamov et l’opposition au sein du Parti bolchevique » ? D’abord, sa participation à l’opposition, même d’après ses dires, a duré trois ans, ce qui n’est pas considérable. Ensuite, il n’était pas connu comme théoricien de l’opposition et n’appartenait ni au parti ni aux Jeunesses communistes. Enfin, quand il parle de son adhésion à l’opposition, il fait une curieuse réserve : « Pas à (celle de) Trotsky, car la plupart des opposants ne manifestaient pas une grande sympathie pour lui« [3]. Cela embrouille encore l’affaire, car tout historien sait que l’Opposition de gauche fut la première à se manifester contre le stalinisme et que Trotsky en était le dirigeant. Les autres oppositions contre le stalinisme au sein du Parti bolchevique ne prirent pas forme, sur le plan théorique et organisationnel, avant la seconde moitié de 1929, c’est-à-dire après l’arrestation de Chalamov.

 Les reproches de Soljenitsyne

Après avoir été totalement occultée, cette question a trouvé un certain regain d’actualité il y a trois ans, lorsque Soljenitsyne a réagi, dans la revue Novy mir, à la parution du Journal de Chalamov, qui contient pas mal de remarques peu flatteuses à son sujet. Parmi les nombreux reproches que fait Soljenitsyne à Chalamov, on trouve celui-ci : « Et ses positions politiques ? En réalité, malgré tout ce qu’il a subi à Kolyma, Varlam conserve dans l’âme une certaine sympathie pour la révolution et les années 1920… Visiblement, il n’a pas oublié, même après 18 ans de camp, la passion politique avec laquelle il a soutenu dans sa jeunesse l’opposition de Trotsky ! « [4]. La polémique que Soljenitsyne lance contre Chalamov longtemps après la mort de celui-ci a suscité pas mal d’échos, et notamment au cours de cette conférence. Si l’on s’abstient de tout jugement moral, on peut donner raison à Soljenitsyne sur le fond. Mais la différence fondamentale et irréductible entre les positions politiques des deux écrivains réside dans le fait que Soljenitsyne, dès la fin des années 1960, a fait découler la terreur stalinienne de la pratique révolutionnaire du bolchevisme et que, pour lui, la lutte contre le système totalitaire de Staline est indissociable de la lutte contre le bolchevisme et l’athéisme.

Pour Chalamov, comme le montrent tous ses écrits, le stalinisme n’est pas le prolongement du léninisme, mais sa négation.

En 1970, il écrit ceci dans son « anti-roman » Vichéra : « Je suis un représentant des gens qui se sont prononcés contre Staline, et personne n’a jamais considéré que Staline et le pouvoir soviétique, c’était une seule et même chose« [5].

En 1972, Chalamov adressa une lettre ouverte à la Literatournaïa gazeta pour protester contre la publication des Récits de Kolyma dans Possev, une revue d’émigrés. « La problématique des Récits de Kolyma a été effacée par la vie« , écrivait-il. Soljenitsyne et son entourage considérèrent cette lettre comme une capitulation de l’écrivain devant le pouvoir, comme un reniement de son courage civique. Ce n’est pas notre avis. Tout en restant un antistalinien irréductible, Chalamov refusait totalement d’endosser le rôle d’antisoviétique que cherchait à lui attribuer l’intelligentsia soviétique libérale[6]. En outre, il comprenait que, après le XXe Congrès du parti et les dénonciations qui y avaient été faites, le retour au passé stalinien dans sa variante « classique » était impossible. On le voit dans la correspondance qu’il mène alors avec ses amis. « L’essentiel, écrit-il à Arkadi Dobrovolski, c’est que les crimes sont désignés ouvertement et publiquement comme tels et que la foi dans les procès des années 1937-1938 tombe d’elle-même« [7].

La dénonciation du « culte de la personnalité de Staline » entendue au XXe Congrès n’était pas une nouveauté pour Chalamov. Il savait depuis longtemps que le « Testament de Lénine » mentionné dans le discours de Khrouchtchev, et qu’il s’était lui-même chargé de diffuser presque trente ans auparavant, était un vrai document du parti et non pas un « faux », comme l’avait prétendu la presse durant toutes ces années. Au contraire, Chalamov attire l’attention sur le caractère inachevé et inconséquent des décisions prises à propos du « culte de la personnalité ». « En reconnaissant l’assassinat de centaines de milliers de personnes, écrit-il, en le détrônant (Staline) comme chef du parti, comme généralissime, (…) la lettre du comité central ne le désigne pas logiquement comme ennemi du peuple, puisqu’elle met tous ses crimes monstrueux au compte du culte de la personnalité. C’est une curieuse interprétation, et nullement politique« [8]. Les faits montrent que Chalamov espérait encore que la déstalinisation se poursuivrait (y compris jusqu’à la réhabilitation de Trotsky)[9]. « Je persiste à penser, écrit-il à Boris Lesniak, que ce qui a été entrepris au XXJJ’ Congrès du parti ne s’arrêtera pas là et lèvera tous les obstacles, qui sont encore considérables« [10].

Chalamov contre Ehrenbourg

En 1965, llya Ehrenbourg publie ses Mémoires, dans lesquels, tout à fait dans l’esprit du temps, il théorise sa longue participation à la cohorte des courtisans prosternés au pied de l’Olympe de la bureaucratie stalinienne.

« Non, je n’aimais pas Staline, écrit-il, mais j’ai longtemps cru en lui et je le craignais. Quand j’en parlais avec mes amis, j’employais comme tout le monde le terme de « patron ». Les anciens Juifs ne prononçaient pas non plus le nom de Dieu. Ils n’aimaient sans doute pas Jéhovah, qui n’était pas seulement omnipotent, mais impitoyable et injuste… La foi, comme la peur et beaucoup d’autres sentiments, est contagieuse. Moi qui avais été élevé dans la liberté de pensée du XXe siècle (…) et qui tournais en dérision tous les dogmes, je n’étais apparemment pas prémuni contre l’épidémie du culte de Staline »[11].

Chalamov rejetait totalement ce genre de théorisation.

« Ehrenbourg portait Staline aux nues (même avec un signe moins, c’est tout de même du stalinisme). Il explique en détail que s’il léchait le cul de Staline, c’est parce que celui-ci n’était pas un homme, mais un dieu. C’est la plus nuisible des conceptions, celle qui constitue tous les staliniens, les Jdanov, les Vychinski, les Vorochilov, les Molotov, les Malenkov, les Chtcherbakov, les Beria et les Iejov. C’est la pire des explications, et la plus nuisible« , écrit Chalamov à Iakov Grodzenski[12].

A l’instar de beaucoup de personnalités de la culture à cette époque, Ehrenbourg explique très sophistiquement qu’il ne s’est pas opposé au stalinisme parce qu’il craignait d’affaiblir l’URSS dans une situation internationale difficile :

« Je comprenais déjà que les ordres de liquider les vieux-bolcheviks et les grands dirigeants de l ‘Armée rouge ne pouvaient venir que de Staline (…). Pourquoi n’ai-je pas écrit Je ne peux pas me taire quand j’étais à Paris ? Les Dernières Nouvelles ou Le Temps auraient volontiers publié cet article, même si j’y parlais de ma foi dans l ‘avenir du communisme. Léon Tolstoï ne croyait pas que la révolution supprimerait le mal, mais il ne me souciait pas non plus de défendre la Russie tsariste ; au contraire, il voulait dévoiler ses crimes devant le monde entier. Ma relation avec l’Union soviétique était autre. Je savais que notre peuple continuait d’avancer, dans le besoin et le malheur, sur la voie difficile de la révolution d’Octobre. Pour moi, le silence n’était pas un culte, c’était une malédiction« [13].

Tout à l’opposé de ce qui vient d’être dit est l’essai que Chalamov écrivit dans les années 1970 sur Fiodor Raskolnikov, le révolutionnaire et diplomate bien connu, dont le principal crime fut d’avoir émigré et d’avoir publié à l’étranger une lettre ouverte à Staline. « Il écrit une lettre à Staline et la publie dans les journaux français. Il y accuse Staline d’avoir fait fusiller les militaires, d’avoir dégarni le front avant la guerre (…). Il critique sévèrement l’Abrégé d’économie politique récemment divulgué et accuse Staline de déformer l’histoire. Nous savons par sa correspondance avec Bontch-Brouiévitch quelle importance accordait Raskolnikov à l’histoire… C’est lui qui avait créé la revue d’histoire La Révolution prolétarienne. Et voilà que tout à coup l’Abrégé déformait les événements de la façon la plus grossière. Raskolnikov accusa Staline de s’être attribué les mérites des morts« [14].

Il me semble que, dans cet essai, Chalamov oppose sciemment la figure de Fiodor Raskolnikov, en tant que représentant de la génération des vieux-bolcheviks qui ne s’est pas courbée devant Staline, à Ehrenbourg et aux autres intellectuels, fidèles serviteurs de la bureaucratie. Il faut ajouter que, pour beaucoup d’entre eux, cette servilité n’était motivée ni par un semblant d’attachement aux « idéaux d’Octobre », ni par la peur, mais par d’importants appointements, par des appartements et des datchas d’Etat, et autres biens matériels procurés par le « patron ».

« La révolution d’Octobre était bien entendu une révolution mondiale »

L’antistalinisme conséquent et sans compromis de Chalamov devient plus évident à la lecture de ses Mémoires consacrées aux années vingt, période où la création politique et artistique de la jeunesse s’entremêlaient de façon très étroite.

 » La révolution d’Octobre, écrit-il, était, bien entendu, une révolution mondiale. La jeunesse s’est tout naturellement retrouvée à la tête de cette grande restructuration. Et c’est précisément la jeunesse qui fut appelée la première à juger l’histoire et à la faire. Les livres tenaient lieu pour nous d’expérience personnelle, car ils représentaient l’expérience mondiale de l’humanité (…). La fin de l’année 1924 bouillonnait littéralement, on respirait une atmosphère de grands pressentiments, et tout le monde comprenait que la NEP ne troublerait personne et n’arrêterait personne. Une nouvelle fois montait cette vague de liberté qui régnait durant l ‘année 1917. Chacun pensait qu’il était de son devoir d’intervenir à nouveau sur l’arène publique pour l’avenir dont on avait rêvé pendant des siècles en exil et dans les bagnes… La révolution mondiale était pour demain, tous en étaient convaincus« [15].

Ces paroles sont significatives, et inhabituelles pour nous aujourd’hui. Chalamov caractérise la révolution d’Octobre non pas comme un coup d’Etat au sommet fomenté par un cercle étroit de comploteurs, mais comme un mouvement de masse, comme une révolution venue d’en bas, qui s’est élargie et approfondie, englobant toujours de nouvelles couches non seulement de la jeunesse étudiante, mais d’ouvriers. Cette vague sera stoppée par la bureaucratie, qui se développe et s’affermit.

Boris Gouzd, le frère de la première femme de Chalamov, a parlé à l’auteur de ces lignes des conversations de son père, le vieux-bolchevik Ignace Gouzd, avec Chalamov. Celui-ci lui décrivait en détail sa participation au travail clandestin de l’opposition dans les années 1928-1929[16] : « Mon père, qui admettait totalement la constitution de fractions et la discussion parmi les militants du parti, n’approuvait pas la participation de Chalamov à l’opposition, arguant que ce fils de pope qui n’était même pas aux Jeunesses communistes et qui n’avait pas été imprégné dès l’enfance des traditions du bolchevisme avait tort de se mêler de nos discussions de parti. C’était un représentant de la « troisième force », qui, tôt ou tard, ébranlerait le parti. »

 A l’assaut du ciel

Beaucoup de vieux-bolcheviks, sujets au corporatisme et au fétichisme de parti, ne comprenaient pas que la révolution avait ébranlé toute la société russe de l’époque, parce qu’elle avait entraîné dans son sillage des dizaines de milliers de jeunes, qui montaient, selon les termes de Chalamov, « à l’assaut du ciel« .

Cela, Trotsky le comprenait, mais aussi Lénine. Après la prise du pouvoir, le Parti bolchevique ouvrit la porte à tous les révolutionnaires. S’y engouffrèrent des groupes entiers d’internationalistes-mencheviks, de socialistes-révolutionnaires du parti Borotba, de Bundistes, etc.

Les partis du Komintern s’étaient formés en grande partie sur la base de la social-démocratie de gauche. La liberté des fractions et des discussions sur les questions les plus brûlantes n’était pas mise en doute, même dans les années de la guerre civile. Les discussions enflammées avaient leur place dans tous les congrès du parti.

Aussi, lorsque Trotsky et ses amis élevèrent la voix contre l’autonomie de l’appareil du secrétariat, qui s’identifiait au vieux-bolchevisme, ils trouvèrent des milliers de partisans dans la jeunesse étudiante et ouvrière, y compris chez les sans-parti.

La sympathie de Chalamov pour l’Opposition de gauche reflétait donc en grande partie l’état d’esprit de la jeunesse soviétique des années 1920. La question est de savoir dans quelle mesure il partageait les principes politiques et pratiques du programme de l’opposition ou si son soutien se bornait à une sympathie fondée sur un sentiment naturel de protestation. Cette question est restée longtemps sans réponse.

En 2000, la revue littéraire russe Znamia a publié les matériaux de l’affaire Chalamov de 1929. On peut y lire une lettre écrite le 6 juillet 1929 par Varlam Chalamov, prisonnier de la 4e division de la direction des camps spéciaux de Vichéra, et adressée à la direction de la police politique, au comité central du parti et au procureur de la police politique[17].

Ce document montre qu’il connaissait très bien les principaux points du programme de l’Opposition de gauche.

Au début de sa lettre, il affirme « que le parti ne représente pas une caste fermée et que les intérêts du parti ne concernent pas seulement les gens qui en ont la carte« , mais tous ceux qui sont intéressés par la résolution des questions vitales qui se posent à la classe ouvrière (et donc au parti).

 Chalamov réfute totalement l’accusation selon laquelle l’opposition mènerait une activité contre le parti et l’Etat, il explique que c’est « la direction qui a poussé l’opposition à se couper du parti« , que « les méthodes les plus criminelles« , y compris le soutien aux grèves et la mise en place de typographies clandestines, étaient conditionnées par le régime dictatorial interne au parti, et que, en outre, elles étaient utiles au parti, puisque les prévisions sur la crise du blé, les faits de corruption et la dégénérescence criminelle de certains représentants de la bureaucratie du parti et des soviets régionaux révélés par les documents de l’opposition avaient été totalement confirmés (il s’agit des affaires de Smolensk, Sotchi, Artemovo et d’Astrakhan).

 Les débats dans l’opposition

Il avait écrit cette lettre à un moment particulièrement dramatique de l’histoire de l’Opposition de gauche, dont une grande partie des militants avaient été exilés dans des régions lointaines de la partie asiatique de l’URSS. Sous la pression des dures conditions d’existence et de la répression policière, s’est constituée au sein de l’opposition une aile conciliatrice, dirigée par Evgueni Preobrajenski et Karl Radek, qui avançaient le mot d’ordre de « Retour au parti à tout prix« , puisque, disaient-ils, « Staline a fait un tournant à gauche et met en œuvre, même partiellement, même en les dévoyant, une partie de nos mots d’ordre« . Trotsky caractérisa ce prétendu « cours gauche » comme une manœuvre de tromperie, purement bureaucratique : « La question n ‘est pas seulement ce qu’on fait, mais qui le fait. Avec une démocratie soviétique, c’est-à-dire l’autogestion des travailleurs, la lutte contre les koulaks n ‘aurait jamais pris ces formes si convulsives, si paniques et si féroces (…). La bureaucratie est effrayée par les conséquences de sa politique depuis six ans. D’où ce brusque tournant contre les koulaks et les nepmen« [18]. La lettre de Chalamov montre que, sur la question de l’évaluation du tournant « gauche » de Staline, il se plaçait du côté de Trotsky. Il explique que le combat contre la tendance droitière était mené à l’aveugle, sans citer les noms que citait courageusement l’opposition : « (…) La direction tente de corriger ses erreurs. Mais de les corriger à l’aide des forces de l’appareil (…). Tout en s’efforçant de corriger ses erreurs d’une main (ce qui est impossible sans la participation la plus étroite des larges masses de la classe ouvrière), la direction du parti, de l’autre main, envoie les opposants au bagne. C’est surtout cela qui fait douter de la volonté d’imposer un cours nouveau…  » Chalamov reprend mot pour mot le programme de Trotsky lorsqu’ il avance l’idée que le seul moyen de redresser le cours de la direction réside dans une profonde réforme interne du parti, dont la première étape est le retour inconditionnel de tous les opposants d’exil ou de prison.

Le point de vue de Chalamov

Cette lettre nous intéresse aussi par le point de vue qu’exprime Chalamov sur la nature prolétarienne du parti et sur la dictature du prolétariat en URSS : « Aucun léniniste ne peut parler d’un second parti prolétarien dans le pays à l’époque de la dictature du prolétariat, c’est-à-dire du combat le plus résolu contre le monde capitaliste déclinant. On ne peut pas admettre non plus les calomnies sur le fait que Parti bolchevique ne serait pas un parti prolétarien« [19]. Cette citation fait écho à une autre polémique qui avait cours dans les rangs de l’Opposition de gauche entre les partisans de Trotsky, qui reconnaissaient alors la nature prolétarienne du parti malgré sa direction thermidorienne droitière, et les membres du groupe du « Centralisme démocratique », dirigé par Timothée Sapronov et Vladimir Smirnov. Les DCistes (comme les appelaient dans le parti leurs amis et leurs opposants) parlaient de dégénérescence petite-bourgeoise définitive du Parti bolchevique et de la nécessité de créer un nouveau parti prolétarien. Polémiquant avec leurs leaders, Trotsky expliquait qu’ils simplifiaient les choses en ignorant le véritable rapport des forces de classe en URSS. Sur ce point également, Chalamov était donc solidaire de Trotsky (en dépit de ses affirmations ultérieures, que nous avons rapportées au début de cet article).

Ainsi, cette lettre montre qu’il était au courant non seulement de la plate-forme élaborée par l’opposition en 1927, alors qu’elle était encore légale, mais de la polémique qui se menait par lettres en 1928-1929 entre les opposants des différentes colonies de déportation. Chalamov (qui n’était même pas au parti) jouissait donc de la confiance de l’opposition et avait accès aux travaux théoriques que Trotsky avait écrits à la fin de 1928, et qui étaient en général diffusés clandestinement.

Malheureusement, on ne trouve pas dans les matériaux publiés de l’instruction d’éléments qui nous renseignent sur l’évolution ultérieure des positions de Chalamov. On sait que, après l’expulsion de Trotsky d’URSS en février 1929, l’aile conciliatrice de l’Opposition de gauche devint plus active. En mai 1929, trois dirigeants connus, E. Preobrajenski, K. Radek et I. Smilga, envoyèrent une déclaration au comité central affirmant qu’ils désapprouvaient Trotsky et quittaient l’opposition. Plus tard, ils furent suivis par M. Bogouslavski, I. Smirnov et beaucoup d’autres.

On peut se faire une idée de l’état d’esprit de Chalamov à cette époque d’après certains passages de son « antiroman » Vichéra. « J’avais grande envie de rencontrer (…) les dirigeants du mouvement, pensait-il dans sa prison de la Boutyrka, (…) et sur plusieurs points j’aurais aimé croiser le fer avec eux, discuter, élucider certaines choses qui n’étaient pas tout à fait claires pour moi dans tout ce mouvement trotskyste.  » Les défections dans l’opposition et les déclarations de capitulation, largement reproduites dans la presse, avaient visiblement démoralisé Chalamov. « Dès l’automne 1929, écrit-il, je savais que tous mes camarades d’université, ceux qui étaient en déportation ou dans les prisons politiques, étaient rentrés à Moscou (…). Je me suis pris à haïr ces hypocrites, comprenant que le droit de commander est donné à ceux qui savent faire eux-mêmes ce qu’ils obligent les autres à faire« [20].

Cette rupture entre les actes et les paroles est peut-être à l’origine de l’hostilité qu’il manifeste dans sa Brève biographie pour les « guides ». Et pourtant il parle des opposants comme de ceux qui ont été « les premiers à tenter, au sacrifice de leur vie, de retenir le déluge de sang qui est entré dans l’histoire sous le nom de culte de Staline… « [21].

A qui pensait Chalamov ? Peut-être au leader des DCistes, Timothée Sapronov, qui ne reniera jamais ses idées, malgré toutes les répressions, et mourra avec le surnom de « protopope Avvakoum de l’Opposition de gauche« , que lui avaient donné ses partisans dès 1928. Quoi qu’il en soit, il est incontestable que Chalamov, s’il a pris ses distances avec l’opposition, n’a jamais fait de compromis idéologique ou moral avec le stalinisme et n’a jamais renié les idéaux révolutionnaires de sa jeunesse.

L’histoire dramatique du combat de l’Opposition de gauche contre la bureaucratie stalinienne ne s’est pas achevée en 1929. La nouvelle vague révolutionnaire en Europe, liée aux événements d’Allemagne et de la péninsule ibérique, suscitera une nouvelle étape de la lutte des bolcheviks contre Staline, la constitution d’un bloc uni d’opposition, dont le sommet sera constitué par le groupe de M. Rioutine. Mais tout cela se passe déjà sans la participation de Chalamov.


[1] Varlam Chalamov, Voskresenie listvennitsy (« Résurrection du mélèze »), YMKA-Press, 1985, Paris, p. 13.

[2] Varlam Chalamov, Pertchatka ili KR-2 (« Le Gant ou KR-2 »), Moscou, l990, p. 3.

[3] Varlam Chalamov, Voskresenie listvennitsy, op. cit., p. 13.

[4] Novy mir, 1999, n• 4, pp. 166-168.

[5] Varlam Chalamov, Pertchatka ili KR-2, op. cit, p. 37.

[6] Pour plus de détails, cf. Valeri Esipov, « Traditsii russkogo soprotivlenija« , Chalamovskij sbornik, ! Vologda, 1994, pp. 183 à 194.

[7] Znamia, p. 123

[8] Ibidem.

[9] Ibidem. Chalamov raconte que la femme de Trotsky a fait parvenir une lettre au XXe Congrès pour demander la réhabilitation de son mari.

[10] Ibidem.

[11] Novy mir, 1965, n° 4, p. 60.

[12] Znamia, p. 141.

[13] Novy mir, 1965, n° 4, pp. 62-63.

[14] Dialog, p. 111.

[15] Chalamovskij sbornik, op. cit., pp. 18, 20, 26.

[16] Les entretiens de Chalamov avec I. K. Gouzd se sont déroulés en 1932 (NDA).

[17] Znamia, 2001, n° 6, pp. 135-136.

[18] L. D. Trotsky, Staline, tome II, Moscou, 1990, pp. 224 et 244

[19] Znamia, 2001, n° 6, pp. 135-136.

[20] Varlam Chalamov, Pertchatka ili KR-2, op. cit., pp. 8-9 et 18.

[21] Varlam Chalamov, Voskresenie listvennitsy, op. cit., p. 13.

Retour sur la défaite soviétique en Pologne il y a 100 ans

Charles Dupuy

Il y a 100 ans se déroulait la dernière phase de la Guerre Civile et des interventions étrangères anticommunistes sur le territoire de l’ancien empire russe : la guerre soviéto-polonaise conclue par une paix de Riga (mars 1921) qui sanctionnait l’amputation des territoires occidentaux de la Biélorussie et de l’Ukraine soviétiques ; et la déroute de Wrangel en décembre. En Août 1920, l’Armée Rouge a subi une très lourde défaite sous les murs de Varsovie. Les circonstances, causes et conséquences de cette défaite ont fait couler beaucoup d’encre : le numéro d’Août 2020 de la revue populaire « Guerres et histoire », dirigée par un bon spécialiste d’histoire militaire Jean Lopez (co-auteur d’un « Joukov » et d’un « Barbarossa » remarqués) y consacre un dossier intitulé « Miracle sur la Vistule-la Pologne ressuscitée humilie l’Armée Rouge ».

Ce dossier est plaisant à lire, mais laisse le lecteur sur sa faim, car la présentation de faits en grande majorité bien établis est influencée par les préjugés politiques et nationaux des différents auteurs, et un peu brouillée par des titres et intertitres racoleurs. Dans son éditorial/synthèse, Jean Lopez énonce de façon correcte les principales causes militaires et surtout politiques du retournement spectaculaire de la situation en Août 2020 : « [Lénine] a sous-estimé le facteur national. (…) Le prolétaire et le paysan pauvre polonais ne cessaient pas d’être polonais et voyaient dans ces soldats rouges à bonnets pointus non pas des libérateurs mais des avatars du Russe oppresseur». Mais aussitôt, les interrogations qu’il formule reflètent un certain conformisme anti-communiste : « Jusqu’où comptait aller l’Armée rouge, quant à elle, une fois la Pologne jetée à terre ? (…) L’idée de Moscou était-elle de donner la main aux soulèvements ouvriers qui se produisaient dans l’Allemagne vaincue et désarmée ? L’objectif était-il d’amarrer la révolution russe aux 25 millions d’ouvriers allemands dont la conscience de classe avait été aiguisée par un demi-siècle de social-démocratie (cette appréciation aurait certainement éberlué les communistes d’alors) ? ou bien s’agissait-il déjà de faire en 1920 ce que fera Staline en Aout et septembre 1939 : partager avec le Reich la Pologne « enfant illégitime du traité de Versailles » ?(…) [il y a] de bonnes probabilités pour ce dernier scénario, si l’on fait fond sur le pragmatisme de Lénine ». Les dernières formulations sont à mon avis erronées. Le point de vue de J. Lopez est celui d’un géopoliticien cynique. Ce n’était sûrement pas celui des bolchéviks.

A cet égard, il convient de mentionner un document fondamental[1] (connu mais négligé par « Guerres et Histoire »), tenu sous le boisseau en URSS pendant 70 ans : le rapport et la conclusion « à chaud » de Lénine lors de la IXe conférence (sorte d’inter-congrès) du Parti Communiste Russe (bolchévik), le 22 septembre 1920, en pleine retraite de l’Armée rouge… Ce texte – comme bien d’autres – ne correspondait pas à l’image que les propagandistes staliniens voulaient donner de Lénine ! Ce qui leur était impossible d’admettre, c’est non seulement l’analyse impitoyable de la situation, mais sans doute l’internationalisme résolu et la conviction éclatante que « le socialisme dans un seul pays est impossible » … Au point de susciter de la part de Lénine une « erreur » qui amène Trotsky à écrire :   « Oui, Lénine était génial, de toute la génialité humaine (…) cependant, quand il commettait des erreurs, elles étaient très grosses : elles étaient à l’échelle du plan colossal de tout son travail »[2]. Avant de passer en revue rapidement ce que l’on peut tirer du dossier de « Guerres et histoire », il convient de se pencher sur ce rapport, où tout n’est pas dit, mais qui lève à mon avis pas mal de faux mystères sur cette grande affaire.

Le rapport de Lénine à la IXème Conférence du Parti Communiste Russe, le 22 septembre 1920.

Il comprend essentiellement trois parties :

  1. Le contexte international et national. Lénine souligne à plusieurs reprises que l’affrontement avec la Pologne fait partie de la lutte contre les Blancs (guerre civile) et les interventions étrangères visant à renverser le pouvoir soviétique. Au moment où Pilsudski déclenche son attaque sur Minsk et Kiev en mars 1920, l’Armée rouge vient de vaincre successivement Koltchak à l’Est, Ioudénitch à l’Ouest (devant Petrograd), et Dénikine au Sud – celui-ci a démissionné en faveur de Wrangel, soutenu à fond par la France. La contre-offensive foudroyante contre l’agression polonaise a débuté la veille même du Deuxième Congrès du Komintern (IIIème Internationale), auquel la direction bolchévique a consacré toute son attention. Congrès qui est le véritable acte fondateur de grands partis communistes (voir l’adoption des 21 conditions d’adhésion), tant en Allemagne avec notamment l’immense portée de la fusion des spartakistes avec le parti des « Indépendants » qu’en Italie, qu’en France ; ce Congrès s’est réuni du 26 juillet au 8 août. Il s’est séparé avant le retournement du 16 Août devant Varsovie. L’atmosphère d’euphorie des premières victoires sur Pilsudski a plané sur ce Congrès, et a visiblement exercé une pression sur le gouvernement soviétique.
  2. Lénine, dans son rapport au Congrès, avait consacré une grande partie à dénoncer le traité de Versailles, félicitant John M. Keynes (le célèbre économiste, représentant du Trésor britannique !) qui indiquait combien il était porteur de la ruine de l’Allemagne et donc de l’Europe entière. Cette fois-ci il expose longuement comment toute l’Allemagne continue de « bouillir » après l’échec du coup d’état d’extrême droite de Kapp et von Luttwitz au mois de mars[3]. Non seulement la population laborieuse est révoltée par l’étranglement économique de l’Allemagne, mais les « kappistes-korniloviens » sont prêts, par désespoir, à suivre les bolchéviks. C’est là bien sûr la clé des mystérieuses tractations avec « des Allemands » dont parle l’article des Dossiers (voir plus loin) ; il s’agit certainement de responsables militaires allemands ! En deuxième lieu, Lénine montre comment la « nouvelle Pologne » constitue une « pierre angulaire »[4] de l’ordre de Versailles, parmi la chaîne d’Etats mis en place par l’Entente pour contrôler l’Allemagne et la Russie bolchévique. Enfin, Lénine se livre à des développements très enthousiastes sur les syndicalistes anglais qui refusent résolument que leur gouvernement aide la Pologne contre les républiques soviétiques : ils ont mis en place un « Comité d’action » et des comités d’ateliers (shop stewarts) que Lénine n’hésite pas à qualifier de « double pouvoir de fait ». C’est ainsi d’ailleurs qu’il explique la position très en retrait dans l’Entente du gouvernement britannique, et en particulier le rôle du ministre des affaires étrangères, lord Curzon, qui est à l’origine d’une fameuse proposition de frontière de la Pologne avec ses voisins orientaux (fédérés avec la République Russe), « très convenable pour nous », répète Lénine à plusieurs reprises.
  3. Et donc la deuxième partie est consacrée à la genèse et à la nature de l’erreur qui a été commise par le Comité Central (dès le mois de mai ?). Nous étions devant un choix crucial, dit en substance Lénine : nous avions gagné la guerre défensive (contre les Blancs et contre la Pologne) en repoussant l’agression de Pilsudski au niveau de la « ligne Curzon ». Devions-nous nous contenter de cette situation, et accepter l’ultimatum de lord Curzon ? ou devions nous « obéir à notre devoir internationaliste, continuer notre offensive sur son élan, et aider les ouvriers et paysans pauvres polonais à prendre le pouvoir ? » Nous avons décidé la deuxième option. Nous avons essayé de « tâter de la pointe de nos baïonnettes[5] » les dispositions du prolétariat polonais. Nous avons, dit Lénine, certainement commis une grosse faute : elle peut être de nature politique, ou de nature « stratégique » [nous dirions simplement « militaire »]. Après s’être référé à l’expérience de la guerre civile, il conclut que la « stratégie » est subordonnée à la politique, que ce sont les « politiques » (ne connaissant éventuellement rien à la « stratégie » [de l’art militaire] !) qui décident-même si la « stratégie » n’est pas identique à la politique, concède-t-il. L’erreur politique, Lénine le dit clairement, c’est que le prolétariat urbain et agricole polonais « ne s’est pas soulevé à notre approche », et que c’est la « petite bourgeoisie » polonaise, suivant les propriétaires et les capitalistes, qui a « sauvé » la Pologne par son « élan patriotique ». Lénine précise plus loin : ce n’est pas l’Entente qui a sauvé la Pologne, c’est cet élan patriotique. S’agissant de (des) erreur(s) « stratégiques », Lénine se refuse catégoriquement – au nom du Comité Central – à nommer une commission d’enquête. Il prétexte que « nous n’avons pas de forces à consacrer à cela, laissons-le aux historiens de l’avenir ». Argument plutôt étrange ; en fait il est clair que Lénine ne veut pas de règlement de comptes, notamment entre Toukhatchevsky et Trotsky d’une part, Staline et Egorov d’autre part (voir plus loin le déroulement des opérations). Cela n’a pas empêché des empoignades dans la discussion (on le sait par ailleurs), on en trouve des échos dans la réponse de Lénine, qui réprimande à ce sujet tant Boukharine que Staline (« ils ont franchi la ligne »).
  4. La dernière partie du rapport est consacrée aux pourparlers en cours à Riga, et aux perspectives de paix. Lénine explique longuement que les énormes concessions territoriales prévues en faveur de la Pologne (tout l’ouest de la Biélorussie et de l’Ukraine) sont nécessaires. Bien que « la Pologne soit aussi épuisée », il développe une argumentation circulairement répétitive, typique de son style, sur le thème « il faut absolument éviter une campagne d’hiver », c’est-à-dire empêcher l’Armée rouge de céder à la tentation de la revanche immédiate ! Son insistance est probablement à la mesure de la frustration des chefs militaires… Mais la raison est simple : le pays est absolument épuisé, il faut « consacrer nos efforts à construire la paix ». Dans son « Lénine »[6], Jean-Jacques Marie développe longuement sur la crise du « communisme de guerre » et l’impasse du système de réquisitions de blé auprès de la paysannerie. L’automne et l’hiver verront d’ailleurs se développer dans le PCR de très âpres débats sur la « militarisation du travail », et des   « syndicats », alors que flambent les révoltes paysannes, comme à Tambov : comme on sait, la révolte de Cronstadt en mars 1921 mettra un terme aux controverses, en imposant la «retraite» (Lénine) de la fameuse Nouvelle Politique Economique NEP.

Le dossier de « Guerres et Histoire »

Le premier article « Que la Pologne meure pour que la révolution vive, et inversement », prétend dessiner le contexte historique et international de la guerre de l’été 1920. L’apparente symétrie de ce titre parait fallacieuse. La « nouvelle » Pologne nationaliste prétend retrouver les frontières de la « République des deux-nations », union des Etats féodaux de Pologne et Lituanie avant les fameux partages de la fin du XVIIIème siècle entre la Prusse, l’Autriche et l’Empire russe. La carte présentée si significative[7], correspond bien aux objectifs de la caste dirigeante du nouvel Etat : la noblesse héréditaire des chevaliers (Szlachta) qui régnaient en maîtres, y compris dans toute la zone orientale, peuplée majoritairement de Biélorusses, Lituaniens, Ukrainiens et… juifs. Pilsudski est le chef d’un Parti Socialiste Polonais à base ouvrière réelle. Sa politique est moins brutalement réactionnaire que celle de cette caste, mais il en est membre !  Donc sa russophobie proclamée se double logiquement d’un anticommunisme tout aussi convaincu. La remarque suivante des auteurs apparait dès lors des plus contestables : « il est d’ailleurs notable que Varsovie soit vue à Moscou avant tout comme une « marionnette de l’Entente », c’est-à-dire un pays stipendié par les Alliés pour écraser ou contenir le bolchévisme, ce qui est largement faux (voir encadré, « les alliés très réservés sur Pilsudski » -souligné par moi. Avec ces quelques mots s’introduit un grave biais affectant l’ensemble du dossier : les auteurs prennent prétexte de frictions et contradictions réelles, mais secondaires, entre Français et Américains, Britanniques, Russes Blancs, pour nier le rôle central de la « nouvelle Pologne » dans la croisade antibolchévique et la consolidation du traité de Versailles. Et pour minimiser surtout l’engagement de la bourgeoisie française, dont les preuves évidentes sont diluées dans les différents articles.

Les buts de guerre soviétiques sont décrits de façon pour le moins réductrice : « si les bolchéviks répudient l’impérialisme grand-russe des tsars, ils lui substituent l’idée de l’extension indéfinie du système soviétique(…) leur objectif est (…) de disposer de planches d’appel [terminologie typiquement militariste, note CD] en vue d’une entreprise beaucoup plus importante, l’exportation de la révolution vers l’ouest… Dès leur prise du pouvoir en novembre 1917, les bolcheviks ont eu en tête de susciter, dès que possible, la révolution dans l’Europe développée, et avant tout en Allemagne ». Plus loin, les auteurs indiquent « pour Lénine et les bolchéviks, une petite Pologne réduite aux frontières qu’elle avait au sein de l’empire tsariste serait un temps tolérable, à condition qu’elle soit débarrassée de ses éléments « réactionnaires et chauvins, grands propriétaires fonciers, industriels et clergé ». L’impression est donnée que cette politique se ramène à une pure suite de conquêtes territoriales. C’est bien mal comprendre Lénine, qui fondait sa politique sur le mouvement des masses, et non sur la possession de territoires !… Très curieusement, les auteurs ne mentionnent pas l’ordre du jour fameux, attribué à Toukhatchevsky mais publié dans l’officielle « Pravda » dès le 9 mai 2020. Ils doivent, probablement, le ranger parmi « les slogans » éphémères et, pour eux, sans importance réelle. Pourtant, on ne peut qu’être frappé par la maladresse de ses formulations vis-à-vis du sentiment national polonais, à peine atténuée par la restriction « Pologne blanche » :  

« Ouvriers et paysans, à l’Ouest ! Contre la bourgeoisie et les propriétaires terriens, pour la révolution internationale, pour la liberté de tous les peuples ! Combattants ouvriers de la révolution ! Tournez vos regards vers l’Ouest ! C’est à l’Ouest que va se décider le sort de la révolution mondiale ! La route de l’incendie mondial passe sur le cadavre de la Pologne blanche ! Au bout de nos baïonnettes nous apporterons le bonheur et la paix à l’humanité laborieuse ! A l’Ouest ! Vers des batailles décisives, vers des victoires éclatantes !»[8].

Sur le deuxième article « Pilsudski joue et perd en Ukraine », il y a peu à dire, sinon que l’article est bien discret sur le rejet par la population ukrainienne des troupes polonaises venues évidemment rétablir les prérogatives des « pans » (seigneurs). Jean-Jacques Marie dans son « Lénine » note : « la haine de l’ancien maître polonais suffit à faire sortir des bois quelques centaines de milliers de déserteurs [au profit de l’Armée rouge] ». De même qu’est passé sous silence l’« exploit » des troupes pilsudskistes faisant sauter à Kiev la cathédrale, la gare et la centrale électrique au moment de la retraite.

Le troisième et le cinquième articles sont solides, concernant des aspects essentiellement techniques. L’article « deux armées de bric et de broc » donne une description presque impartiale des deux armées en présence. Encore que… En ce qui concerne l’Armée rouge, l’insistance mise à souligner le nombre des anciens officiers tsaristes – les spetsy -, ainsi que l’hommage ambigu à Léon Trotsky montrent une nouvelle fois le mépris de « la politique » de la part des auteurs : « … Si l’Armée rouge, en effet, est une force organisée, c’est au seul Trotski qu’elle le doit… Elle sort victorieuse de la guerre civile grâce à son Vojd [leader], qui s’est montré très pragmatique en choisissant de s’appuyer sur le savoir-faire des officiers tsaristes… ». Plus loin, les auteurs notent « … la persuasion par le discours politique ne suffisant pas toujours, Trotski réintroduit la discipline la plus rude. Pour être sûr qu’une offensive prévue se déclenche réellement, il faut bien souvent injecter dans les unités des ouvriers communistes, acheminer du pain, des bottes, quelques trains blindés et … des détachements de la Tchéka ». Tout est mis sur le même plan, l’engagement illimité des Soviets passe inaperçu !

S’agissant de l’armée de la nouvelle Pologne, les auteurs rappellent l’hétérogénéité bien connue de l’encadrement (venu des armées prussienne, russe, autrichienne … et française dans le cas du corps Haller), des difficultés dues également à la diversité des sources d’armement. Ils ne peuvent manquer de souligner l’importance des fournitures de guerre par l’Entente – surtout la France et, pour l’aviation, les USA – et insistent à juste titre sur celles fournies par la Hongrie contre-révolutionnaire. On lit : « L’aide hongroise, à travers la Roumanie, a été cruciale. (…) Il ne faut pas oublier qu’à Budapest, qui a connu (!) la république des conseils en 1919, la guerre russo-polonaise était aussi vue comme une guerre pour l’indépendance de la Hongrie ». Son caractère de croisade anticommuniste apparaît ici limpide ». Enfin les auteurs évoquent très (trop) sobrement la contribution très importante de la France en matière « d’organisation et de matériel ». La mission militaire française du général Henry aurait été forte, dès avril 1919, de 1500 officiers ! – à distinguer de la mission d’« urgence », célèbre mais non décisive (y participait le capitaine Charles De Gaulle), du général Weygand envoyé en Août 1920 à Varsovie.

Le cinquième article porte lui sur le « renseignement radio et aérien ». C’est peut-être le plus intéressant. Il insiste à juste titre sur le déséquilibre complet en la matière entre l’Armée Rouge et l’Armée polonaise. Cette dernière bénéficiait non seulement d’une suprématie aérienne quasi incontestée, mais surtout du « cassage » intégral des [radio]cryptogrammes soviétiques échangés entre unités et avec l’Etat-major, ainsi qu’entre les services diplomatiques du gouvernement soviétique. Sous réserve que l’on puisse faire confiance à l’authenticité de ces décryptages et à l’interprétation qu’en donne l’historien Grzegorz Nowik – mais elle recoupe, on va le voir, le rapport de Lénine -, ils jettent une vive lumière sur la politique et les hésitations stratégiques du pouvoir soviétique :

« Beaucoup de ces cryptogrammes se référaient aux négociations entre Allemands [qui donc ?] et soviétiques, qui visaient à conclure un traité anti-polonais (…)

« (…)L’état-major polonais connaissait par exemple le plan originel du 10 mars, qui prévoyait une invasion simultanée de la Biélorussie et de l’Ukraine (…) les deux Fronts soviétiques devaient attaquer Varsovie ensemble et concentriquement. (…). [Le rejet sur ses frontières au printemps de l’armée polonaise passée à l’offensive] a amené Lénine à changer ses plans (…) Le second plan de guerre envoyait Toukhatchevsky seul vers Varsovie puis vers le corridor de Poméranie, et redirigeait le front d’Egorov vers le sud-ouest et non plus vers Varsovie. L’intention de Lénine était de capturer le corridor et en violation du traité de Versailles, de rendre cette province à l’Allemagne : un joli cadeau pour sceller une alliance ! [je souligne]. Au Sud, en envoyant Egorov à Lwow et vers les cols des Carpates, Lénine espérait exporter la révolution en Hongrie et en Autriche, dans les Balkans et jusqu’en Italie (…) Il a ainsi écartelé les deux fronts et un trou est apparu entre eux, à l’ouest de Brest[Litovsk]. (…) Ces informations ont servi de base au plan [de Pilsudski] : défendre Varsovie et Lwow, concentrer un groupe de frappe dans le trou entre les deux Fronts soviétiques, et attaquer également au Nord les forces de Toukhatchevsky qui partaient vers la Poméranie [Dantzig] ». Nous avons là l’explication de l’offensive extrêmement risquée de Toukhatchevsky (point commun des « deux plans »), longeant la frontière lituanienne et surtout celle de la Prusse Orientale, bastion de l’armée allemande. Il exposait son flanc droit à n’importe quelle attaque de ce côté. G. Nowik dénonce la « violation » du traité de Versailles, accusation vide de sens puisque les soviets ont stigmatisé dès sa signature ce Traité comme une entreprise archi-réactionnaire ! De ce point de vue, la « restitution » du couloir de Dantzig à l’Allemagne était logique; mais cela ne règle pas la question de la nature de l’« accord », avec qui ? Avec quels « Allemands » ? Le rapport de Lénine à la IXe conférence répond clairement à cette question : ce sont les «kappistes», pas le gouvernement social-démocrate « pro-Versailles » ! …

De plus les indications très claires sur les manœuvres de l’été 1920[9] permettent de passer rapidement sur l’article éponyme du dossier, le fameux « Miracle de la Vistule juillet-Aout 1920 ». Il est très détaillé, abondamment illustré, et pourra fournir la base d’un Kriegspiel d’Etat-Major (« tout ce qu’il ne faut pas faire »). Malgré le luxe des informations, il tourne court sur deux points :

•la véritable asphyxie des divisions de l’Armée Rouge en terre polonaise, une fois leurs lignes de retraite et de communication coupées. Cela renvoie bien sûr à leur isolement politique !

•le sort final des divisions internées en Prusse Orientale, et surtout des 70 000 prisonniers en Pologne même, jetés dans des camps de concentration où un grand nombre périrent, ou octroyés comme main d’œuvre quasi-servile aux paysans polonais. La littérature soviétique s’est beaucoup penchée sur leur sort déplorable (voir Wikipedia russe, lien en note 8).

Enfin, la dernière pièce du « Dossier » est savoureuse : ce sont les réponses parallèles, à un même questionnaire de la rédaction, de deux conseillers de l’équipe Lopez : le soi-disant spécialiste occidental, soviétophobe et philopolonais enragé, Norman DAVIES d’une part, l’historien russe Andreï GANIN d’autre part. Leurs réponses arrachent ce titre édifiant aux éditeurs « A peu près d’accord sur rien ! ». En effet, mais la comparaison des réponses montre que c’est le Russe qui, par la précision et la cohérence de ses références, est le plus proche de la vérité historique. Les éditeurs ne s’y trompent pas, mettant en valeur ses propos dans un encadré : « D’un point de vue politique, la Pologne a été l’instrument d’une agression de la Russie soviétique dirigée par la France ».

A l’issue de cette revue, il me semble que certaines conclusions s’imposent.

S’agissant de la politique internationale du Pouvoir soviétique, la volonté de « soviétiser la Pologne » parait établie, comme but de guerre immédiat. Mais « soviétiser » n’avait pas le sens que lui a donné la propagande occidentale au vu des exploits ultérieurs de Staline. Les Conseils (sens du mot russe courant de « soviet ») étaient bien vivants, c’étaient l’âme et les nerfs de l’Armée rouge ; « soviétiser » c’était bien aider à l’établissement du pouvoir de vrais conseils ouvriers – comme les Conventionnels français, en abolissant la féodalité, « républicanisaient » l’Italie, les Pays-Bas, la Suisse. Il est très clair dans les discours de Lénine qu’il n’était pas question d’imposer des Soviets en Allemagne à cette étape : le Parti Communiste était en pleine formation par la fusion des Spartakistes et des Indépendants, alors que de dures défaites avaient marqué l’année 1919 (assassinats de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, écrasement des « gouvernements ouvriers » de Saxe et de Bavière, etc.). Noter aussi que c’est en Mai 1920 que Lénine a publié « le gauchisme, maladie infantile du communisme », dirigé entre autres contre le putchisme et l’aventurisme !

En revanche, la formation d’un « bloc de fait » (Lénine) de l’extrême gauche à l’extrême droite contre le diktat de Versailles devait permettre de neutraliser la Reichswehr allemande – affaiblie par l’échec du putsch de Kapp. Il est donc implicite que le gouvernement soviétique a bien dû faire la promesse de « rendre » le couloir de Dantzig. L’interception des communications cryptées du gouvernement soviétique a donc joué un rôle non seulement « militaire » dans le développement de l’attaque de flanc contre les colonnes de Toukhatchevsky, mais a probablement alimenté une propagande et l’émoi des Polonais (classe ouvrière comprise), confrontés à la perspective d’une nouvelle amputation du territoire national, certes « octroyé » par l’Entente, mais fournissant au nouvel Etat son seul débouché vers la mer.

Pour ma part, je pense qu’en effet la plus grave erreur des bolchéviks – et manifestement de Lénine, qui l’a reconnu – est d’avoir fait « temporairement l’impasse » sur le sentiment national polonais. Ceci est d’autant plus paradoxal que Lénine lui-même a bataillé des années durant contre Rosa Luxembourg – hostile à mettre au premier plan l’indépendance de son pays natal – et a montré, notamment vis-à-vis de l’Ukraine, de la Géorgie et autres, à cette époque et encore lors de son « dernier combat » contre les « argousins grand-russes » (Staline, …) l’extrême importance qu’il attachait au respect des sentiments nationaux des peuples de l’ex-Empire russe.

L’« aventure polonaise »de 1920 a pesé lourd dans les relations polono-soviètiques en général, c’est incontestable. Elle n’a pas empêché ni le développement de puissants partis communistes, ni n’a marqué un coup d’arrêt décisif à la vague révolutionnaire en Europe. Celui-ci n’est intervenu qu’en Octobre 1923 en Allemagne. Et le communisme polonais est resté un courant vivant et actif, jusqu’à ce que la bureaucratie soviétique ne décide de l’étrangler (voir les « Cahiers du Mouvement Ouvrier » n°4, 17…).

Enfin, il y a un dernier aspect » que « Guerres et Histoire » passe pudiquement sous silence (à cause probablement de ses amis polonais…), c’est le martyre infligé dès cette époque au « Yiddishland », toute cette vaste zone (la « zone de résidence » selon les tsars)[10] aux confins de la Pologne et de la Russie, où existaient de denses communautés juives urbaines et même paysannes. Communautés victimes de pogromes à répétition, de la part de « Russes », d’« Ukrainiens », de « Polonais » (et même à l’occasion de la « cavalerie rouge » de Boudienny) . Communautés qui, faut-il s’en étonner, ont constitué des pépinières inépuisables de révolutionnaires internationalistes, bundistes ou communistes.


[1] Publié en russe (rapport et conclusion de Lénine) d’après les sténogrammes par : https://imwerden.de/pdf/istorichesky_arkhiv_1992_1__ocr.pdf

[2] Léon Trotsky « Ma vie » Gallimard 1963, page 466.

[3] « dans un journal allemand anti-bolchévik il est dit que toute l’Allemagne orientale « bout », et que tous les kappistes ( ceux qui ont soutenu Kapp – [l’équivalent de] notre Kornilov -), tous ces kappistes sont pour les bolchéviks. En parlant avec un gars quelconque, ignorant et apolitique celui-ci montre son désarroi, il dit à la fois qu’il faudrait que Guillaume [II] revienne, parce que c’est le chaos, et aussitôt qu’il faudrait suivre les bolchéviks !»

[4] « opora » en russe

[5] Le terme russe plusieurs fois répété est bien « пощупать штыками », « tâter avec les baïonnettes »

[6] « Lénine la révolution permanente », réédition 2018 Taillandier, ch. 20 et 21

[7] La véritable composition ethnique de ce territoire n’est établie que plus loin, à propos de « la paix de Riga ».

[8] На Запад!

(…)

На Западе решаются судьбы мировой революции

Через труп белой Польши лежит путь к мировому пожару.

(…)

Source : https://ru.wikipedia.org/wiki/Советско-польская_война

[9] Voir carte de synthèse.

[10] Voir «L’antisémitisme en Russie de Catherine II à Poutine » de Jean-Jacques Marie. Et l’admirable « Voyage en Pologne » du social-démocrate berlinois d’origine juive Alfred Döblin.

CARTES

Les partages de la Pologne au XVIIIe siècle

L’Europe au XIXe siècle

La paix de Riga

Opérations militaires d’août 1920 (en Pologne)

PARTAGE DE LA POLOGNE AU XVIIIe SIECLE
L’EUROPE AU XIXe SIECLE
PAIX DE RIGA
OPERATIONS MILITAIRES D’AOÛT 1920 (« Guerres et Histoire » aout 2020 p 47).

Lev Zadov bras droit de Makno, puis officier du Guépéou, décoré, récompensé, arrêté et fusillé.

Jean-Jacques Marie

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Lev Zadov / Wikipedia

Lev Zadov, de son vrai nom complet Lev Zinkovski Zedov, fils d’un cocher de Iouzovka, après deux petites années d’école dans un heder (une école juive), commença tôt à travailler comme apprenti dans un moulin, puis comme ouvrier dans une forge. Il rejoint en 1910 l’un des groupes anarchistes, alors nombreux en Ukraine. En 1912 il prend part à trois « expropriations » destinées à alimenter la caisse de son groupe. L’année suivante, il est jugé pour ces  trois actions et écope de huit ans de bagne dont la révolution de février le libère comme des milliers d’autres détenus politiques. En février 1918 il s’enrôle dans l’Armée rouge. Son détachement est commandé par un anarchiste alors connu, Tcherniak. Le détachement part dans le sud combattre les Blancs dirigés par l’ataman Kaledine, puis après le suicide de ce dernier combattre les troupes rassemblées par Krasnov. Peu après Zadov s’éclipse. Il écrira plus tard: « En août 1918 notre détachement a reçu de Tsaritsyne l’annonce que nous étions transformés en unité de l’Armée rouge. Et nous avons reçu de l’argent pour payer nos salaires. En tant que chef de l’état-major je touchais 750 roubles, alors que le soldat rouge de base recevait 50 roubles. En tant qu’anarchiste je manifestai mon désaccord avec cette disposition. Avec l’accord du commandant du détachement Tcherniak je me rendis à l’état-major du front sud (…), et de là je fus envoyé en Ukraine sur les arrières des Allemands »[1].

Il part alors à Giouliai-Polie le centre du mouvement anarchiste de Makhno. En quelques mois il passe de l’organisation de la propagande au poste de chef du contre-espionnage du 2e corps, dit du Donetsk, de l’Armée de Makhno. Il devient vite l’adjoint personnel de Makhno. Lorsque ce dernier fut blessé il nomma Zadov commandant du groupe d’artilleurs et de fantassins envoyés sur le front sud pour combattre Wrangel en alliance avec l’Armée rouge. Après la défaite et la fuite de Wrangel hors de Crimée, Moscou ordonne le désarmement des contingents de Makhno qui refuse de se plier à cet ordre de Moscou. Le romancier russe Alexis Tolstoï, rentré de l’émigration en 1923, règle le compte de Zadov dans le troisième tome de son roman Le chemin des tourments : « Dans le sud on ne connaissait pas moins le nom de Levka Zadov que celui du petit père Makhno. Levka était un bourreau, un homme d’une férocité si incroyable que Makhno faillit plusieurs fois le sabrer mais il lui pardonnait à cause de son dévouement »[2]. Ainsi un jour, (dans le roman) il menace un officier blanc qui a abandonné l’armée de Denikine en lui lançant au visage : « Espèce de salaud, si tu me mens encore une fois, je te ferais ce que Sodome n’a pas fait avec Gomorrhe ». Confisquant à l’officier la photo de sa (jolie) femme il répond à ce dernier qui lui demande de la lui rendre : « On la déposera sur ton cadavre sanglant » [3] et il l’assomme.

En 1921 il fait partie des 77 makhnovistes, Makhno compris, qui se réfugient en Roumanie où il vivote pendant plusieurs années à grand renfort de petits boulots. Il retourne en URSS en 1924 dans des conditions dignes d’un mauvais roman d’aventure. Ayant appris l’amnistie accordée à tous les anciens de l’armée de Makhno, son frère Daniel et lui s’associent à un groupe de nationalistes ukrainiens réactionnaires que les services roumains veulent envoyer en URSS commettre des actes de sabotage. A peine franchie la frontière, Zadov et son frère se rendent aux autorités soviétiques… Après plusieurs mois d’interrogatoires… il est recruté dans le Guépéou (nouveau nom de la Tcheka depuis 1922) sans doute à cause de son expérience dans les services de renseignement de l’armée de Makhno.

Interrogé en 1993 par un journaliste du quotidien Troud [4], son fils expliquera ainsi cette décision au premier regard surprenante : « N’oubliez pas que cela se passait en 1924. On avait amnistié tous les makhnovistes. On était encore loin du déchaînement des répressions staliniennes. Et puis on n’a pas nommé mon père dans les organes punitifs de la Tcheka, mais dans les services de renseignements, domaine dans lequel il avait des idées ».

Zadov sert apparemment sans problème dans le NKVD (nouveau nom du Guépéou à partir de 1934) jusqu’à atteindre un grade équivalent aujourd’hui à celui de colonel. Au cours de cette période il obtient sur son activité un jugement flatteur du vice-président du NKVD d’Ukraine, G. V. Kovtoune qui écrit : «  Pendant son activité dans les services de renseignement n’a manifesté que des côtés positifs. Il a montré son courage dans des opérations de combat et a été plusieurs fois décoré : en 1929, il reçoit des remerciements du Guépéou d’Ukraine et une prime de 200 roubles pour avoir désarmé un dangereux saboteur ; a reçu à titre de récompense un mauser avec l’inscription  « Pour ses mérites de combattant » de la part du comité provincial du Guépéou ; en 1932 le comité exécutif de la province d’Odessa lui attribue une arme de combat ; en 1934 il reçoit une prime mensuelle pour le courage qu’il a manifesté lors de l’arrestation d’un groupe de terroristes »[5]. Puis le tsunami de la répression stalinienne le rattrape. Nicolas Iejov, placé par Staline à la tête du NKVD en septembre 1936 à la place d’Henrykh Iagoda nettoie le NKVD d’une grande partie de ceux qui travaillaient jusqu’alors sous les ordres de Iagoda, destiné à figurer en bonne place sur le banc des accusés du troisième procès de Moscou. Il est arrêté le 4 septembre 1937. Au début de 1938, le NKVD arrête sa femme. Lev Zadov et son équipe sont accusés d’espionnage au profit des services secrets roumains, britanniques et allemands. Il est condamné à mort par la Cour Suprême de Kiev le 25 septembre 1938 et fusillé le jour même. Il sera réhabilité par la justice soviétique le 29 janvier 1990 .

 

[1] Troud,24 juin 1993.

[2] Khojdenie po moukam, Moscou 1957, tome 2 , p 153

[3] Ibid p 154.

[4] Troud 24 juin 1993

[5] Ibid.

DOCUMENTS INEDITS

de LENINE

– LETTRE A L’EMIR D’AFGHANISTAN AMANULLAH KHAN[1]

A Votre Majesté l’émir d’Afghanistan

Ayant reçu de votre ambassadeur extraordinaire, le respecté Muhammed-Vali-Khan, la précieuse lettre de Votre Majesté, je m’empresse de vous remercier pour vos salutations et votre initiative pour instaurer l’amitié entre les grands peuple russe et afghan.

Dès les premiers jours de la lutte glorieuse du peuple afghan pour son indépendance, le gouvernement Ouvrier et Paysan de Russie s’est empressé de reconnaître le nouvel ordre des choses en Afghanistan, a solennellement reconnu sa pleine indépendance et envoyé son ambassade pour établir un lien solide et permanent entre Moscou et Kaboul. A l’heure actuelle, l’Afghanistan florissant est le seul état musulman indépendant au monde et le destin confie au peuple afghan la grande tâche historique d’unir autour de lui les peuples musulmans asservis et de les conduire sur le chemin de la liberté et de l’indépendance.

Le gouvernement Ouvrier et Paysan de Russie mandate son ambassade en Afghanistan pour engager des pourparlers avec le gouvernement du peuple afghan et conclure des accords amicaux, commerciaux et autres, dont le but n’est pas seulement de renforcer des relations de bon voisinage au profit de nos peuples mais de mener une lutte commune contre le gouvernement impérialiste le plus rapace au monde, la Grande Bretagne dont les intrigues, comme vous l’indiquez à juste titre dans votre lettre, ont jusqu’à présent entravé le libre et pacifique développement du peuple afghan et l’ont écarté de ses plus proches voisins.

Votre ambassadeur extraordinaire, le respecté Muhhamed-Vali-Khan, m’a informé que vous étiez prêt à engager des pourparlers sur des accords d’amitié avec Kaboul et aussi du désir du peuple afghan à recevoir une aide militaire du peuple russe contre l’Angleterre. Le gouvernement Ouvrier et Paysan de Russie est disposé à accorder très largement cette aide au peuple afghan et, de surcroît, à rétablir la justice foulée aux pieds par l’ancien gouvernement des tsars russes. Nous avons proposé à votre ambassadeur et ordonné à nos autorités au Turkestan de constituer une commission mixte pour redresser la frontière russo-afghane, dans l’esprit d’un élargissement du territoire afghan fondé sur le droit, la justice et le libre souhait des peuples qui vivent dans la zone frontalière. Nous espérons que cette commission, avec Votre approbation, se mettra immédiatement au travail pour que celui-ci soit achevé en même temps que la conclusion des pourparlers sur l’accord russo-afghan à Kaboul.

Notre gouvernement, à la demande de Votre ambassadeur, à pris contact par radio avec les gouvernements des Etats voisins de la Russie pour assurer la libre circulation de l’ambassade afghane en Europe et en Amérique mais, malheureusement, les intrigues de la même puissance intéressée mentionnée dans votre précieuse lettre, n’ont pas permis de réaliser le plan de Votre Majesté et votre ambassade a dû prendre un autre chemin. En lui donnant congé avec les meilleurs souhaits du peuple russe, je tiens, au nom du gouvernement Ouvrier et Paysan, à Vous exprimer ainsi qu’à tout le peuple afghan, mes plus cordiales salutations.

V. Oulianov (Lénine)

Président du Sovnarkom

27 novembre 1919

Kremlin. Moscou.

Publié partiellement dans la Pravda n° 100, 29 avril 1928. F 2, inv. 1, d. 11873, ff 5-6 – copie en langue russe.

[1]V. I. Lénine a remis sa lettre le 29 novembre 1919 à la mission extraordinaire afghane dirigée par l’ambassadeur Muhammed Vali-khan avant son retour dans sa patrie.

Le CRCEDHC (Centre russe de conservation et d’études des documents en histoire contemporaine ) conserve, en même temps que la copie de la lettre de Lénine , une traduction de la lettre de l’émir avec un note de V. I. Lénine : « Secret pour les archives » (f. 2 inv. 1, d.11873, f. 7).

de TROTSKY

LETTRE DE DEMISSION DU COMITE CENTRAL

Au Comité central du Parti communiste russe

                       5 juillet 1919,

Les conditions de mon travail sur les fronts me privent de la possibilité de participer régulièrement au travail du centre militaire et du Bureau politique du C.C. Cela en contrepartie me prive souvent de la possibilité de prendre sur moi la responsabilité devant le parti et les cadres du département militaire de toute une série de décisions du centre que je considère comme des violations risquées et très dangereuses du système militaire que nous avons mis en place et qui a été validé par le congrès du parti.

Jugeant en même temps nécessaire, comme la majorité du Comité central, que je puisse poursuivre mon activité sur le front, je demande :

a) de me libérer de mon titre de membre du Bureau politique du Comité central et de Président du Comité militaire révolutionnaire (Commissaire du peuple à la guerre).

b) de me confirmer mon titre de membre du Comité militaire révolutionnaire.

Membre du Comité central Trotsky

Et projet de résolution du Bureau d’Organisation et du Bureau politique proposé par V. I. Lénine.

Le Bureau d’organisation et le Bureau politique du Comité central, après avoir pris connaissance de la déclaration du camarade Trotsky et l’avoir examinée sous tous ses aspects sont arrivés à la conclusion unanime qu’ils ne sont absolument pas en état d’accepter la démission du camarade Trotsky et de satisfaire sa demande.

Le Bureau d’organisation et le Bureau politique du Comité central feront tout ce qui dépend d’eux pour rendre le plus adéquat pour le camarade Trotsky et le plus profitable à la République son activité sur le front sud qui est le front le plus difficile, le plus dangereux et le plus important et que le camarade Trotsky a lui-même choisi. Ses titres de commissaire à la guerre et de président du comité militaire révolutionnaire n’empêchent pas le camarade Trotsky d’agir comme membre du comité militaire révolutionnaire du front sud avec le commandant du front (Egorov) qu’il a lui-même choisi et que le Comité central a confirmé.

Le Bureau d’organisation et le Bureau politique du Comité central laissent au camarade Trotsky l’entière possibilité d’obtenir par tous les moyens ce qu’il estime être une correction de la ligne générale dans la question militaire et, s’il le désire, de hâter la convocation du congrès du parti.

Pleinement convaincus que la démission du camarade Trotsky au moment actuel est absolument impossible et porterait un tort énorme à la République, le Bureau d‘Organisation et le Bureau politique du Comité central proposent fermement au camarade Trotsky de ne plus soulever cette question et de continuer à remplir ses fonctions, en les réduisant au maximum s’il le désire afin qu’il puisse concentrer son activité sur le front sud.

En conclusion le Bureau d’Organisation et le Bureau politique refusent d’accepter le départ du camarade Trotsky du Bureau politique et son abandon du poste de président du Comité militaire révolutionnaire de la République (Commissaire du peuple à la guerre).
Lénine, Kamenev, Krestinski, M. Kalinine, L. Serebriakov, Staline, Stassova.

– LA CONTRE-REVOLUTION AGONISANTE

Les dirigeants des derniers soulèvements de koulaks dans la région de la Volga ont lancé le slogan : « A bas les communistes, vive le pouvoir soviétique ! »

Qu’est-ce cela signifie ?

Cela signifie que la contre-révolution a définitivement perdu pied et qu’elle n’a plus confiance en elle-même. Les comploteurs contre-révolutionnaires veulent rétablir la monarchie, veulent ramener le tsar sur le trône et les grands propriétaires. Mais ils n’osent pas le dire ouvertement, car ils savent que même les paysans ignorants répondraient à ces appels en les chassant à coups de bâtons et de fourches. Les contre-révolutionnaires ont depuis longtemps camouflé leurs véritables désirs sous des slogans trompeurs et séduisants. Au cours de leurs soulèvements, tous les monarchistes ont juré par l’Assemblée constituante. Mais aujourd’hui ce slogan est définitivement usé. L’expérience de Denikine, de Koltchak les a tous convaincus que l’Assemblée constituante ne servait qu’un temps comme masque pour les partisans du régime nobiliaire monarchique. Le slogan de l’Assemblée constituante ne permet déjà plus du tout aujourd’hui d’attraper même des paysans arriérés. Non seulement le prolétaire, le berger villageois, le paysan pauvre sans terre, mais même le paysan moyen travailleur, convaincu par l’expérience, sait que seul le pouvoir soviétique s’efforce sincèrement et honnêtement de protéger les intérêts des masses populaires laborieuses. C’est pourquoi les paysans, même cette couche d’entre eux, à juste titre, mécontente des actions des autorités locales, soutiennent fermement le pouvoir soviétique. Les comploteurs contre-révolutionnaires sont obligés d’en tenir compte, de s’adapter à cette réalité et d’écrire sur leurs drapeaux : « vive le pouvoir soviétique ! »

Il y a cinquante ans, quand en Russie le mouvement révolutionnaire ne faisait que commencer, quand les révolutionnaires ne représentaient qu’une poignée insignifiante dans cet énorme pays, la paysannerie croyait encore fortement à la monarchie et réagissait avec effroi à la propagande révolutionnaire. Parfois, alors, les révolutionnaires utilisaient les manifestes diffusés au nom du tsar. C’était, bien entendu, une tactique incorrecte, bientôt condamnée par le parti révolutionnaire, mais le fait que des révolutionnaires s’adressaient à la paysannerie, prétendument au nom du tsar, montre à quel point les préjugés monarchistes des masses paysannes étaient alors puissants[1].

La révolution n’a pas laissé la moindre trace de ces préjugés. A la place de la foi dans la monarchie, dans le tsar, la bourgeoisie s’est efforcée de fabriquer la foi dans une Assemblée constituante au-dessus des classes. Les premiers mois après la dissolution de la Constituante les paysans ont mordu à ce slogan. Subissant toutes sortes de difficultés et d’épreuves dans le pays, épuisés par la guerre, par les gouvernements tsaristes et bourgeois, les paysans ont mordu une nouvelle fois à l’hameçon et ont été enclins à croire que l’Assemblée constituante aurait pu soulager leur existence. Mais la vie a balayé ces préjugés. Et maintenant les ennemis jurés de la classe ouvrière et de la paysannerie laborieuse se camouflent en partisans du pouvoir soviétique. Les koulaks et les contre-révolutionnaires abandonnent l’étendard de la Constituante comme un vieux chiffon. Sous leurs appels fleurissent des signatures d’inspiration soviétique : responsable militaire un tel, commissaire militaire un tel. La contre-révolution abandonne ses dernières positions idéologiques et se voit obligée de se placer (de façon, bien entendu, hypocrite), sur le terrain du pouvoir soviétique. Ce faisant, la contre-révolution signe son arrêt de mort, car elle témoigne, en le signant elle-même, qu’en dehors du pouvoir soviétique il n’y a pas d’issue et pas de salut pour le peuple.

En vérité, la contre-révolution garde la possibilité de développer son agitation politique en s’appuyant sur les gaffes, les fautes et même des crimes commis par des agents du pouvoir soviétique. Mais le pouvoir soviétique lui-même mène et veut mener ce combat avec une énergie infatigable. Pour améliorer l’appareil du pouvoir soviétique il faut l’épurer de l’intérieur et cela exige avant tout de séparer strictement la bourgeoisie villageoise, les koulaks, des paysans moyens travailleurs.

Tous les cadres soviétiques dans les villages, les cantons, les districts, les provinces doivent d’abord se rapprocher du paysan moyen dans un travail commun avec lui et empêcher les koulaks de patronner les lois soviétiques et le pouvoir soviétique. Ce doit être le centre de leur activité.

Il ne faut pas admettre les koulaks dans l’Armée rouge. Il ne faut pas les soumettre à l’instruction militaire. Il faut veiller très soigneusement à ce que la mobilisation ne touche, en plus des ouvriers, que les seuls honnêtes paysans travailleurs .

Il faut envoyer les koulaks, avec les fils de la bourgeoisie, dans les milices de l’arrière pour effectuer des tâches pénibles les plus difficiles dans l’intérêt de l’armée et de la défense du pays des soviets.

Il faut chasser impitoyablement les koulaks des soviets.

En cas d’insurrections, de sabotage de voies ferrées et de ponts, il faut fusiller impitoyablement les koulaks du canton le plus proche.

Avec les paysans travailleurs abusés, avec les paysans moyens il faut agir plus par des mots, par la conviction, en leur expliquant que leur salut réside dans une lutte impitoyable contre les koulaks et dans une collaboration étroite avec la classe ouvrière.

Comme le serpent de la fable, les koulaks ont changé de peau ; ils jurent maintenant par le pouvoir soviétique et pensent que les paysans travailleurs ne les reconnaîtront pas. Mais le paysan travailleur a répondu au serpent qui a changé de peau.

« Tu as beau avoir une nouvelle peau, ton cœur n’a pas changé » et il lui a tordu le cou.

C’est ainsi que le paysan travailleur agira, en commun avec la classe ouvrière, vis-à-vis des koulaks contre-révolutionnaires. Ils se repeignent en rouge, ils contrefont le pouvoir soviétique mais nous ne leur ferons pas grâce.

Ouvriers et paysans, il est temps de tordre le cou aux koulaks contre-révolutionnaires !

27 mars 1920.

[1]  Sur la tentative d’organiser une insurrection paysanne en prenant appui sur un manifeste tsariste voir la note 72 du deuxième tome du premier livre.

de STALINE

« LE GUEPEOU N’EST PAS UNE BOITE POSTALE »

Présentation :

Au début de décembre le trotskyste Ianouchevski adresse à la direction de « l’isolateur » (prison politique) de Verkhne-Ouralsk, au nom des trotskystes qui y sont emprisonnés, une protestation contre les mesures répressives prises à l’encontre de « l’aile léniniste du parti ». L’administrateur de l’isolateur transmet le texte de la protestation à son supérieur Iagoda, alors chef du Guépéou, qui la transmet au comité central. Staline réagit aussitôt brutalement par le télégramme ci-dessous adressé à Iagoda et à son adjoint Evovkimov (Istoria Stalinskogo goulaga. Tome 6, p. 44). Rappelons que Iagoda sera l’un des condamnés à mort du troisième procès de Moscou, dit procès du « Bloc des droitiers et des trotskistes » antisoviétique, sans que l’avertissement sévère de Staline figure à sa charge.

 Télégramme de Staline :

 Aux camarades Iagoda et Evdokimov 

 « Je considère comme une grande erreur le fait que l’administration de l’isolateur de Verkhne-Ouralsk ait accepté le document des petits-bourgeois contre-révolutionnaires. Il faut considérer comme une faute encore plus grande la transmission de ce document par le Guépéou au Comité central du parti. Le Guépéou est le bras punitif du pouvoir soviétique et pas une boîte postale, au service des morveux petits-bourgeois de la contre-révolution. Nos affaires sont mal engagées si c’est ainsi que vous éduquez les cadres du Guépéou.

Je vous retourne le document dans l’espoir que vous vous débrouillerez pour sanctionner l’administrateur qui a accepté comme un document légal ce pamphlet ordurier contre le pouvoir soviétique.

Ce ne serait pas mal non plus de châtier monsieur Ianouchevski. 

Avec mon salut communiste. »

Le 8-XII-29.

Notes de lecture

En vous reportant à la page Sommaires, dans la rubrique LES CAHIERS, puis Les CAHIERS papier, vous pourrez trouver les recensions publiées dans les numéros 1 à 83.

A propos des trotskystes de Verkhne-Ouralsk, Verkhne-Ouralsk l’isolateur politique 1925-1938, combats, débats et extermination d’une génération, d’AVSHALOM BELLAÏCHE

« Vivre dans la Russie de Lénine », JEAN-JACQUES MARIE

La révolte des forçats de la mort., Les révoltés de La Courtine. Histoire du corps expéditionnaire russe en France (1916-1920). REMI ADAM

1000 ans de révoltes paysannes. Une histoire d’émancipation et de défense des communs. CHRISTINE EXCOFFIER

La Commune de Paris et son histoire., quelques remarques à propos du livre de Q. DELUERMO, par Emmanuel Brandely