L’EPHEMERE ETAT FASCISTE UKRAINIEN Jean-Jacques Marie

Cet article est paru dans le CMO 85, numéro spécial de juin 2020 (1). D’autres articles et des documents sur l’histoire contemporaine de l’Ukraine sont parus dans les CMO. Nous allons bientôt en donner la liste et les références.

En 1929, des nationalistes ukrainiens sous la direction du colonel Andriy Melnyk, ancien chef d’état-major de l’Armée populaire ukrainienne pendant la guerre civile (de janvier 1919 à la fin de 1920) fondent en exil Organisation nationale ukrainienne (OUN) dont Stepan Bandera est l’un des principaux dirigeants. En 1920 à la suite de la défaite de la contre-offensive de l’armée rouge contre la Pologne qui avait envahi l’Ukraine en avril 1920, la Pologne a mis la main sur une partie du territoire historique de l’Ukraine. Bandera, outre sa haine hystérique des « bolcheviks » et des juifs porte une haine presque aussi vigoureuse aux Polonais. Il se charge dans l’OUN de la propagande antipolonaise.

Andriy Melnik

Moins de trois mois après l’accès au pourvoir des nazis, l’OUN organise en avril 1933 une conférence à Berlin. C’est le début d’une étroite coopération entre les nationalistes ukrainiens et les nazis. Bandera et ses fidèles, dont Iarosav Stetsko est l’un des plus notables, sont partisans de l’assassinat politique. Installés en Pologne ils organisent le meurtre de personnalités politiques polonaises. Bandera fait ainsi assassiner le ministre de l’Intérieur polonais Bronislaw Pieracki en 1934. Deux fois condamné à mort par la justice polonaise pour cet assassinat et quelques autres, il voit dans les deux cas sa condamnation commuée en peine de prison. Cette étrange mansuétude est sans doute le produit d’une négociation entre les nazis, qui, rêvant de mettre un jour la main sur l’Ukraine, ont besoin de Bandera et de ses hommes, et les services polonais prêts à aider toute action dirigée contre l’URSS. Melnyk et ses partisans manifestent quelques réserves sur la pratique systématique de l’assassinat politique. Stepan Bandera s’enflamme. Le 10 février 1940 lors d’une conférence de l’OUN tenue à Cracovie, occupée par la Wehrmacht depuis sa victoire sur la Pologne, il scissionne. Dès lors existent une OUN dite M du nom de Melnyk, et une OUN dite B du nom de Bandera.

Stepan Bandera

L’armée allemande envahit l’Union soviétique le 22 juin. Ce même jour, Bandera, installé à Cracovie, proclame un Comité national ukrainien. Le 30 juin la Wehrmacht prend Lvov (Lviv en ukrainien), évacuée depuis trois jours par les troupes de l’armée rouge. Un bataillon dit Sonderformation Nachtigall (ou régiment Rossignol), formé d’environ 300 ukrainiens membres de l’OUN (B) a participé à la prise de la ville comme détachement de la Wehrmacht. Un autre régiment ukrainien constitué de banderistes est intégré à la Wehrmacht : l’Organisation Roland. Le soir même, sans demander l’accord des autorités civiles ou militaires allemandes, Stepan Bandera proclame à Lvov, un gouvernement ukrainien, censé gouverner une Ukraine indépendante. Il nomme un premier ministre, Jaroslav Stetsko, et réunit en même temps un « conseil » politique ukrainien dont sont exclus les partisans de Melnyk.

« L’application en Ukraine des méthodes allemandes d’extermination de la youpinerie est rationnelle »

Ce dernier, dans une courte autobiographie rédigée en hâte dans les jours qui suivent et adressée aux autorités allemandes pour convaincre les nazis de sa fidélité, dont certains nationalistes ukrainiens tentent en vain de nier l’authenticité, déclare en particulier : « Moscou et la juiverie sont les principaux ennemis de l’Ukraine et les porteurs des idées internationalistes destructrices du bolchevisme. Tout en considérant comme l’ennemi principal Moscou qui maintient de force l’Ukraine en esclavage, je considère néanmoins comme nuisible et hostile le destin des youpins qui aident Moscou à maintenir l’Ukraine en esclavage. C’est pourquoi je pense qu’il faut exterminer les juifs et je juge rationnelle l’application en Ukraine des méthodes allemandes d’extermination de la youpinerie, qui exclut son assimilation. » Dans la lignée de cette déclaration, le 7 juillet sur ordre des chefs de l’OUN (M) de la région 45 juifs sont massacrés à Borovtsy et 64 à Kisselev.

Stetsko fait lire deux fois à la radio, le 30 juin, une proclamation annonçant le rétablissement d’un Etat ukrainien indépendant. Il y déclare : « L’Etat ukrainien rénové collaborera étroitement avec le Reich national-socialiste, qui, sous la direction d’Adolf Hitler fonde un ordre nouveau en Europe et dans le monde et aide le peuple ukrainien à se libérer de l’occupation moscovite.

L’Armée révolutionnaire nationale ukrainienne qui se constitue sur la terre ukrainienne, combattra aux côtés de l’armée allemande alliée contre l’occupation moscovite pour un Etat Ukrainien Synodique Souverain et pour un ordre nouveau dans le monde entier ».

Dans la foulée l’OUN (B) ainsi d’ailleurs que l’OUN (M) créent des détachements de combat qui attaquent les troupes soviétiques en déroute et prennent le contrôle de plusieurs districts avant même que la Wehrmacht ne les occupe. Leurs détachements s’emparent ainsi de Ternopol (ou Ternipil) la ville natale de Stetsko. Dans le village de Krasnoie ils abattent une quarantaine de soldats soviétiques.

Le pogrom de Lvov

Dès sa proclamation comme premier ministre Stetsko crée une milice ukrainienne chargée du maintien de l’ordre. Sa première action est dirigée contre les juifs : le NKVD ayant abattu plusieurs centaines de prisonniers politiques ou des droit commun avant d’évacuer la ville, la milice, avec l’aide de soldats allemands, rassemble des juifs pour nettoyer les cellules où les victimes ont été abattues, et transporter les cadavres au cimetière. Après quoi elle les fusille ou les fait lyncher par la foule en état d’hystérie.

Iaroslav Stetsko

Cette première action déclenche un pogrom, dont Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri donnent un récit bref mais précis dans leur Barbarossa : « Dans les rues l’on humilie, dénude, roue de coups et parfois viole les femmes. Les hommes sont contraints de nettoyer les rues, de manifester de façon grotesque leur amour des Soviets (qu’ils aiment nécessairement dans le mythe nazi du judéo-bolchevisme nda) de ramper ou marcher à quatre pattes. Beaucoup sont abattus souvent de façon bestiale ». Les deux auteurs précisent : « Dans cette affaire l’on observe une sorte de division du travail : les Allemands sont les instigateurs du pogrom ; les nationalistes ukrainiens les organisateurs, la foule les exécuteurs ». Le pogrom de Lvov est comme le disent les deux auteurs de Barbarossa « le premier acte souverain de l’Etat ukrainien »(2).

Mais c’est aussi le dernier. Hitler ne veut pas d’un Etat ukrainien même fantoche et ultra-collaborateur. Il prévoit de faire mourir de faim 30 millions de soviétiques dont bon nombre d’ukrainiens et de réduire les autres en esclavage pour nourrir l’armée et la nation allemandes. Il déclare d’ailleurs « Les Ukrainiens sont aussi fainéants (…) que les Russes » et appartiennent comme eux « à la famille des lapins »(3) … On ne saurait imaginer un Etat et un gouvernement de lapins.

Le secrétaire d’Etat allemand Kundt convoque à Cracovie Bandera et Stetsko. D’emblée il leur déclare qu’il est inadmissible de prendre une quelconque initiative dans une zone d’occupation militaire sans demander l’autorisation aux autorités allemandes à moins ajoute-t-il, que la radio où a été lue la proclamation ne soit « une radio russe, menant une entreprise de désinformation »(4). Lors de la discussion avec ce Kundt, Bandera déclare, au nom de l’OUN et donc de Stetsko : « L’OUN est entrée dans la guerre partiellement dans les rangs de la Wehrmacht allemande et partiellement comme organisatrice d’un soulèvement sur les arrières des armées bolcheviques, remplissant ainsi une tâche de la Wehrmacht »(5). Kundt confirme … mais cette aide ne donne aucun droit à Bandera et à ses amis de l’OUN de prendre la moindre décision qui ne soit pas soumise à l’accord préalable des autorités allemandes.

Les collaborateurs en prison.

Le 3 juillet, Stetsko tente sans succès de transmettre une lettre à Hitler pour lui demander de soutenir son gouvernement. Le 5 juillet la police allemande arrête Bandera, alors installé à Cracovie, l’emmène à Berlin où il est soumis à une batterie d’interrogatoires. La police allemande arrête aussi Stetsko et ses principaux collaborateurs deux jours après. Bandera et Stetsko sont jetés en prison à Berlin avant d’être transférés au camp de concentration de Sachenshausen, dans le quartier des VIP (politiques) en janvier 1942, ainsi, bientôt, que leur concurrent, Melnyk.

Les autorités allemandes dissolvent immédiatement la milice créée à Lvov par Stetsko mais ne peuvent évidemment se passer de collaborateurs aussi dévoués et aussi farouchement antisémites. Ils mettent sur pied dès le 15 août 1941 une police ukrainienne auxiliaire de la police allemande, et dirigée par deux ukrainiens banderistes : Vladimir Pitouleï et Lev Ogonovski qui, avec la bénédiction des autorités allemandes, organisent une méticuleuse chasse aux juifs : le 25 mars 1942, ils raflent et abattent 2.254 juifs. Le mois suivant, ils fusillent 6000 juifs sur ordre du commandant (allemand, bien entendu) de la ville.

Un modeste début

Ce n’est là qu’un modeste début. Les Ukrainiens de la police auxiliaire mise en place dans toutes les villes d’Ukraine participent à la campagne d’extermination des juifs déclenchée par les nazis. Ils se sont particulièrement distingués lors du massacre de Babi Yar à la fin de septembre 1941 où 32.700 juifs furent massacrés en trois jours. Selon l’historien russe Serguei Tchouiev, peu après la proclamation de l’indépendance de l’Ukraine, le nationaliste ukrainien V. Chouratiouk aurait déclaré : « Je suis fier de ce que parmi les 1.500 exécuteurs de Baby Iar il y ait eu 1.200 policiers de l’OUN et seulement 300 allemands »(6).

La violence et le pillage déchaînés par les nazis en Ukraine tournent bientôt la population, surtout la paysannerie, contre eux. Les paysans ukrainiens attendaient des nazis qu’ils liquident les kolkhozes, ce que propose à la fin de septembre 1941 Alfred Rosenberg ministre du Reich pour les territoires occupés. Hitler juge manifestement plus pratique de rafler les récoltes dans quelques grandes exploitations que dans une myriade de petites et ordonne le maintien des kolkhozes.

A la fin de 1942 l’OUN (B) crée une armée insurrectionnelle, l’UPA, qui rassemble bientôt plus de 60.000 hommes, combat d’abord les partisans soviétiques mais s’engage bientôt dans une lutte sur deux fronts, contre eux puis contre l’armée rouge et contre l’armée d’occupation allemande. Le 27 septembre 1944 les nazis libèrent Stetsko et Bandera, puis, le 17 octobre Melnyk que les Allemands invitent à former un comité national ukrainien. Melnyk en rédige le projet mais refuse de le présider. Le dit comité est proclamé le 12 mars 1945. A cette date Stetsko, Bandera et Melnyk ont prudemment fui l’Allemagne nazie en pleine déroute.

Stetsko reprend du service … au service de la « démocratie »

A peine la « guerre froide » a-t-elle commencé que Stetsko reprend du service. Avec l’aide politique et matérielle de la CIA, il crée une organisation antisoviétique. « Le bloc des nations antibolcheviques », installée bien entendu à Munich où sont concentrées la majorité des organisations antisoviétiques financées par la CIA ou le Sénat américain. Il en conserve la présidence jusqu’à sa mort en 1986. Entre temps, en 1959, un agent soviétique a empoisonné Stepan Bandera, lié au lendemain de la guerre aux services de renseignements britanniques.

Au lendemain de la prétendue « révolution » de Maïdan, largement financée par les services américains (7) en 2014 une statue de Iaroslav Stetsko a été érigée à Ternipil (ou Ternopol), la ville où il naquit. Des statues de lui ont été élevées dans deux autres villes d’Ukraine.


(1) CMO 85 : « Des procès de Moscou (1936-1938) à la demande d’adhésion de l’URSS à l’OTAN (1954) ou la Contre-révolution stalinienne en marche… ». Ce numéro comporte de nombreux documents inédits. Il est toujours possible de le commander en écrivant à : diffusion@cahiersdumouvementouvrier.org

(2) Jean Lopez et Lasha Okhtzemuri, Barbarossa, p 431

(3) Les collabos, Pluriel / L’Histoire 2011, p 52

(4) Serguei Tchouiev, Ukrainski legion, Moscou, p 212

(5) Ibid p 209

(6) Sergueï Tchouiev, op.cit,, p 215

(7) Rappelons que lors d’une conférence tenue à Washington le 13 décembre 2013 à laquelle participait la diplomate américaine Victoria Nuland, un représentant des autorités américaines signala que les Etats-Unis avaient investi 5 milliards de dollars dans le soutien à l’opposition dite « démocratique » en Ukraine, dirigée par l’oligarque richissime et corrompu Porochenko. Quelques semaines plus tard, lors du Maïdan, Victoria Nuland présente à Kiev déclare paisiblement qu’il n’était pas question pour les Etats-Unis d’avoir dépensé ces 5 milliards de dollars pour rien. La « démocratie », on le voit, n’a pas de prix … mais elle a un coût.

UKRAINE

Les Cahiers du mouvement ouvrier, site destiné à étudier certaines pages de l’histoire du mouvement ouvrier n’ont évidemment pas vocation à parler de la guerre en Ukraine. En revanche il a, dans ce cadre, vocation à se pencher sur la réalité historique de l’Ukraine de l’apparition de son sentiment national, de ses aspirations longtemps bafouées à exprimer ce sentiment par l’autonomie ou l’indépendance niée par le régime tsariste qui la qualifiait aimablement, de « petite Russie » et interdisait l’enseignement et la pratique de la langue ukrainienne, puis par le régime stalinien qui appliqua la même politique réactionnaire.

Nous publions deux textes de nature et de portée différentes :

– un rappel historique des conditions difficiles dans lesquelles se sont formées l’idée nationale ukrainienne et la revendication de l’indépendance de l’Ukraine.

-un article sur la Question ukrainienne rédigé par Trotsky le 22 avril 1939, publié pages 124-132 du tome 21 des Œuvres édité par l’Institut Léon Trotsky. Il s’y prononçait pour l’indépendance de l’Ukraine.
L’ article qui est ici reproduit a alors suscité une polémique qui a amené Trotsky à répondre dans deux articles L’indépendance de l’Ukraine et les brouillons sectaires (pages 328-340) du même volume et Les Féodalistes démocrates et l’indépendance de l’Ukraine ( pages 363-365).
Dans le premier article il souligne : « Le droit à l’autodétermination nationale est bien entendu un principe démocratique et pas socialiste. Mais les principes authentiquement démocratiques ne sont soutenus et réalisés à notre époque que par le prolétariat révolutionnaire ; c’est pour cette raison même qu’ils sont aussi étroitement entrelacés avec les tâches socialistes » (p 328).
Dans ce second article il résume les critiques formulées par le journal de Kerensky; l’ancien chef du gouvernement provisoire bourgeois de 1917, Novaia Rossia, en une phrase : « Ce journal ne décolère pas à propos du fait que j’ai pris position sans réserves pour le soutien du peuple ukrainien dans sa lutte pour l’indépendance en tant qu’Etat.» Et il résume la position de ces démocrates bourgeois qualifiés par lui de féodaux chauvins qui dénoncent l’atteinte portée aux frontières de l’URSS en cas d’indépendance de l’Ukraine par la formule suivante : « En gros c’est une nation de second ordre dans la mesure où le destin de l’Ukraine doit être déterminé par les intérêts de la Russie, c’est-à-dire de la majorité Grand-Russe
Certes depuis lors la chute et la dislocation de l’URSS provoquées par la nomenklatura restée à la tête de l’Ukraine d’aujourd’hui et étroitement soumise à l’impérialisme ont changé les conditions politiques dans lesquelles cette revendication, toujours actuelle, peut se réaliser.

LA QUESTION UKRAINIENNE Trotsky

L’UKRAINE HIER ET AUJOURD’HUI Jean-Jacques Marie

ARTICLES ET DOCUMENTS PARUS DANS LES CMO SUR L’HISTOIRE DE L’UKRAINE

Et pendant ce temps, en Russie…

LA COLLABORATION STALINE-HITLER

Jean-Jacques Marie

Quelques nostalgiques des grandes réalisations de Staline (le Goulag, la peine de mort pour les petits larcins et pour les enfants de plus de douze ans, l’interdiction de l’avortement, les procès truqués, les purges à répétition, les déportations de peuples entiers, la traque des « cosmopolites », etc.), s’acharnent à rédiger, reproduire, imprimer et diffuser des pamphlets immondes visant à salir des acteurs de la révolution, en particulier Trotsky, qu’ils tentent de déguiser en complices ou agents d’Hitler et des nazis.

Ces déjections, dont les producteurs, privés de leur seul argument réel, les tueurs du NKVD, paraissent de grotesques perroquets, visent aussi à escamoter et à camoufler une réalité historique trop souvent gommée ou travestie : l’étroite collaboration politique, commerciale et même, à un moment, militaire entre Staline et Hitler pendant les 22 mois qui s’étendent du 23 août 1939 au 22 juin 1941.

En voici les moments les plus importants et les plus significatifs

23 août 1939 : le pacte de non-agression.

Le 23 août 1939, le ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne nazie, Joachim von Ribbentrop, atterrit à Moscou et, le même jour, signe avec Molotov, alors président du conseil des commissaires du peuple, gouvernement de l’URSS, un pacte de non-agression, connu généralement sous le nom de pacte Hitler-Staline.

La bourgeoisie britannique et Munich.

Le 30 octobre 1938, à Munich, les dirigeants britannique et français, Neville Chamberlain et Edouard Daladier, avaient signé avec Adolf Hitler et Benito Mussolini, en l’absence d’un représentant de l’URSS, non invité, un accord organisant la première étape du démantèlement de la Tchécoslovaquie. Cet accord incarnait l’orientation politique de la bourgeoisie britannique, dont le premier souci était la défense de son gigantesque empire colonial ébranlé par l’aspiration des peuples coloniaux à l’indépendance suscitée par la victoire de la révolution en Russie. A ses yeux, l’URSS, en qui elle voit une incarnation du bolchevisme ennemi du colonialisme, est pour son propre empire un danger beaucoup plus menaçant que le Troisième Reich, bien loin de ses frontières coloniales. Aussi aspire-t-elle à prolonger plus loin vers l’Est les aspirations expansionnistes du régime nazi engagé en ce sens par le début de son démantèlement de la Tchécoslovaquie. Les rituelles invectives hystériques d’Hitler contre le « judéo-bolchevisme » semblent garantir le succès de cette orientation.

Les gouvernements anglais et français (ce dernier à la traîne du premier) font donc, après Munich, traîner au maximum les pourparlers d’accord éventuel avec le gouvernement soviétique évoqués depuis des années. Staline, bien placé pour savoir que la situation économique, sociale et militaire de l’URSS est loin du tableau triomphal dessiné par la propagande et donc désireux de repousser le plus tard possible la guerre que toute l’Europe sent venir, fait au XVIIIe congrès du PC de l’URSS, un appel du pied à Hitler. L’invasion prévue de la Pologne, avec qui Hitler avait signé en 1934 un pacte de non-agression, va entraîner dans la guerre les gouvernements anglais et français liés à elle par des traités d’alliance défensive. Pour Hitler et son état-major, mieux vaut éviter autant que possible une guerre sur deux fronts. Hitler se décide à répondre à l’appel du pied de Staline, qui facilite la mise en oeuvre de sa décision. Le 20 août 1939, un accord commercial germano-soviétique est signé à Berlin. Dans la nuit du 20 au 21 l’ambassadeur allemand à Moscou, Schulenburg, reçoit un appel de Berlin l’invitant à transmettre d’urgence à Molotov un message d’Hitler à Staline, où Hitler insiste pour que Staline reçoive Ribbentrop à Moscou le 22 août ou au plus tard le 23. Il s’appuie sur la signature du traité de commerce pour réclamer la signature d’un « pacte de non-agression », dont il « accepte, écrit-il, le projet transmis par votre ministre des Affaires étrangères Molotov ». Il ne ruse pas ; il souligne qu’il est pressé, car, écrit-il, « la tension entre l’Allemagne et la Pologne est devenue insupportable (…). La crise peut éclater à n’importe quel moment » (1) . Il le dit donc clairement, c’est pour pouvoir attaquer la Pologne au plus vite qu’il veut signer un pacte avec Staline. Ce dernier qui répond oui par retour sait donc parfaitement ce qu’il fait – c’est-à-dire ouvrir la voie à la guerre contre la Pologne – quand il répond aussitôt positivement. Il fait un pas de plus qu’Hitler. Il se félicite dans une formule qui souligne que c’est bien lui qui est à l’initiative de la démarche : « L’accord du gouvernement allemand pour conclure un pacte de non-agression permettra de liquider la tension politique et d’établir la paix et la collaboration (souligné par moi) entre nos deux pays » (2). C’est donc Staline qui ajoute ainsi la « collaboration » entre l’Allemagne nazie et l’URSS. Elle va se matérialiser bientôt.

De la non-agression à la (première) collaboration : Hitler et Staline, main dans la main pour partager la Pologne.

Le 23 août 1939, Staline et Hitler signent donc un pacte de non-agression de dix ans, pacte comme l’histoire de la diplomatie en connaît un nombre incalculable, souvent violés par l’un des signataires bien avant leur échéance. On pourrait donc y voir la simple répétition d’une manoeuvre diplomatique courante. Mais celui-ci a un premier aspect particulier : il est complété par un protocole secret définissant une étroite collaboration enter la Wehrmacht et l’Armée rouge, dont le gouvernement soviétique ne reconnaîtra l’authenticité qu’à la veille de la disparition de l’URSS.

Le premier protocole secret germano-soviétique.

Selon ce « protocole strictement secret », comme le qualifie le quatrième point de l’accord, les deux puissances signataires « ont discuté dans des conversations strictement confidentielles la question de la définition de leurs sphères d’influence dans l’Europe de l’Est », bref elles ont discuté des modalités d’un partage de l’Europe de l’Est. Le protocole secret contient donc un partage à venir de la Pologne, une fois le pays envahi par la Wehrmacht et un partage des républiques baltes et de la Finlande en zones d’influence… qui ont abouti au partage suivant :

  1. En ce qui concerne les états riverains de la Baltique (Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie), « la frontière nord de la Lituanie servira de ligne de partage entre la sphère d’influence de l’Allemagne et celle de l’URSS. En liaison avec cela les deux parties reconnaissent la prédominance de la Lituanie dans la région de Vilnius ».
  2. En ce concerne les régions appartenant à l’Etat polonais, « la ligne des rivières Narev, Vistule et San délimitera les sphères d’influence de l’Allemagne et de l’URSS ».
  3. « En ce qui concerne l’Europe du sud-est l’URSS se déclare intéressée par la Bessarabie à laquelle l’Allemagne ne s’intéresse pas. Enfin les deux puissances réservent leur position sur le maintien ou non d’un Etat polonais « indépendant » (sic!) (3).

Ce protocole définit bien le résultat d’une coopération pour se partager un gâteau territorial. Lors du gala qui réunit le soir du 23 août les nouveaux alliés, Staline porte un toast à la santé du Führer : « Je sais l’amour que la nation allemande porte à son Führer, j’aimerais donc boire à sa santé » (4).

A la fin de la soirée, Staline prend Ribbentrop par le bras et lui déclare : « Le gouvernement soviétique prend le nouveau pacte très au sérieux. Je peux donner ma parole d’honneur que l’Union soviétique ne trompera pas son partenaire » (5). Ce pourrait n’être là que des phrases creuses, purement diplomatique, sans contenu réel mais il tiendra parole.

Hitler annonçant la signature du pacte à une réunion d’officiers leur déclare : « L’annonce aujourd’hui du pacte de non-agression avec la Russie a fait l’effet d’une bombe (…). Les conséquences sont incalculables. Nous n’avons pas à redouter un blocus : l’Est nous approvisionnera en blé, bétail, charbon, plomb et zinc » (6). C’est bien là encore le signe concret d’une collaboration.

L’invasion de la Pologne.

Après l’entrée en Pologne, le 1er septembre 1939, de la Wehrmacht qui balaie l’armée polonaise en trois semaines, l’armée soviétique y pénètre à son tour en franchissant sa frontière orientale dans la nuit du 16 au 17 septembre. Elle prend le contrôle de territoires où vivent en majorité des populations biélorusses et ukrainiennes, maltraitées par la camarilla ultranationaliste et ultraréactionnaire qui dirige la Pologne et accueillent souvent d’abord l’armée rouge avec une sympathie marquée, que les rafles, les arrestations et les déportations effectuées par le NKVD effaceront vite. Dans son avancée foudroyante, la Wehrmacht a dépassé la ligne de partage soviéto-allemande dessinée dans le protocole secret. Staline le 18, demande à Hitler de la faire revenir en arrière sur la ligne de partage fixée. Hitler en donne l’ordre contre l’avis de son état-major, mécontent d’avoir à rendre à l’Armée rouge des territoires occupés par ses troupes.

Un communiqué germano-soviétique dans la Pravda.

Le 19 septembre 1939, la Pravda publie le texte d’un communiqué germano-soviétique adopté la veille par les deux parties qui affirme : « la tâche des armées soviétiques et allemandes vise à rétablir en Pologne l’ordre et le calme, brisés par l’effondrement de l’Etat polonais et à aider la population de la Pologne à reconstruire les conditions de son existence comme Etat ».

Quand la Pravda confirme.

Le lendemain 20 septembre la Pravda publie un communiqué encore plus attendrissant de l’agence soviétique Tass affirmant : « La population allemande salue unanimement la décision du gouvernement soviétique de prendre sous sa protection la population biélorusse et ukrainienne de la Pologne que la fuite du gouvernement polonais abandonne aux caprices du destin ». Le communiqué omet de rappeler la cause de cette « fuite » dudit gouvernement, qui s’est réfugié en Roumanie.

Dans son rapport devant le Soviet suprême de l’URSS, Molotov donnera une vision un peu moins idyllique de l’entrée de l’Armée rouge en Pologne. Il y déclarera : « Les cercles dirigeants de Pologne se targuaient beaucoup de la « solidité » de leur Etat et de la « puissance » de leur armée. Cependant il a suffit d’un coup assez bref porté contre la Pologne d’abord par l’armée allemande puis par l’Armée rouge (souligné par moi) pour qu’il ne reste rien de cet enfant monstrueux du traité de Versailles ». Molotov évoque donc bien une coopération qui a débouché sur la liquidation de l’Etat polonais.

La satisfaction de Goebbels.

Le 22 septembre 1939, le ministre de la propagande nazie, Joseph Goebbels, note dans ses carnets : « Les Russes occupent, hélas, hélas, la zone pétrolière polonaise. Mais on ne peut rien y faire pour l’instant. Pour le reste, nous n’avons avec eux aucun point de friction » (7). Quelques jours plus tard, le 1er octobre, il note le jugement positif que porte Hitler sur la collaboration avec le Kremlin « Conférence en tête à tête avec le Führer (…) Il est persuadé de la loyauté de la Russie » (8), qui fait effectivement tout pour mériter un tel satisfecit.

Le 10 octobre 1939, Goebbels se déclare ravi par « un article très positif et hostile à l’Entente dans les Izvestia, qui rend tout à fait justice à notre point de vue (…). Il arrive à point nommé pour nous et il en est pris note avec gratitude. Jusqu’ici les Russes ont tenu toutes leurs promesses » (9).

Le second protocole secret.

Entre temps, le 28 septembre 1939, Ribbentrop est revenu une seconde fois à Moscou. Staline (par l’intermédiaire de Molotov) et Hitler (par l’intermédiaire de Ribbentrop) ont signé un protocole secret complémentaire qui modifie le partage territorial effectué à la suite du premier.

Ce second accord enregistre le fait que, depuis la signature du premier, « le territoire de l’Etat lituanien est passé dans la sphère d’influence de l’URSS alors que, de l’autre côté, le district de Lublin et une partie du district de Varsovie sont passés dans la sphère d’influence de l’Allemagne ». L’accord prévoit enfin une modification du partage prévu de la Lituanie entre les deux puissances visant à transférer à l’Allemagne une partie supplémentaire de la Lituanie. Staline lui accorde un morceau de 398 km2 occupé par 184 000 habitants. Ribbentrop donne son accord à ce résultat d’une amicale coopération dans le partage d’un gâteau territorial et soumet à la signature de Staline une carte illustrant concrètement les modifications du partage de la Pologne entre les deux puissances. Ribbentrop la signe au crayon rouge et Staline au crayon bleu (10).

Le soir du 28 et du 29 septembre une réception cordiale est organisée au Kremlin. Les membres du Bureau politique du parti communiste y sont bien sûr invités… sauf un, Lazare Kaganovitch, qui n’évoque pas ce petit fait dans ses mornes mémoires. Staline ne veut pas heurter la sensibilité des nazis en leur imposant la présence d’un juif. Exit donc le pauvre Lazare. On ne saurait être plus délicat dans le souci d’une collaboration efficace.

La Pravda du 30 septembre 1939 publie une déclaration triomphale de Ribbentrop sur ce nouvel accord. Ribbentrop se félicite : « 1. L’amitié germano-soviétique est maintenant définitivement établie. 2. Les deux parties n’admettront jamais l’ingérence de troisièmes puissances dans les questions de l’Europe de l’Est ».

Le même numéro du journal évoque la manière dont la presse allemande a évoqué l’accueil fait à Ribbentrop au Kremlin. « Le correspondant, écrit la Pravda, souligne que le déjeuner au Kremlin s’est déroulé dans une atmosphère extraordinairement cordiale ».

Quand l’agence Tass confirme la « collaboration » Staline-Hitler.

Le 7 octobre 1939 l’agence Tass diffuse un communiqué intitulé « extrait du discours d’Hitler au Reichstag » publié dans la Pravda du même jour. Après avoir souligné que l’Etat polonais s’était édifié « sur les ossements et le sang des Allemands et des Russes », Hitler déclare sans que la Pravda fasse le moindre commentaire : « La Russie ne voit aucune raison qui interdirait l’établissement d’une étroite collaboration entre nos deux Etats. La différence de régime ne peut empêcher la lutte commune active pour la paix. Le pacte avec l’URSS est un moment tournant dans le développement de la politique extérieure de l’Allemagne, la base d’une collaboration durable et positive entre l’Allemagne et la Russie pour liquider les foyers de guerre et garantir la sécurité des peuples. (…) A l’Est de l’Europe les efforts de l’Allemagne et de la Russie instaurent la tranquillité et la paix. Les intérêts de l’Allemagne et de la Russie coïncident ici complètement«  (souligné par moi). L’agence Tass n’ajoute, soulignons-le, aucun commentaire à ce résumé des déclarations d’Hitler établi par ses soins, qui, une fois encore, définit une collaboration manifeste et cela par la plume de l’agence soviétique.

Le même numéro du quotidien soviétique contient des extraits d’une conversation entre Ribbentrop et un correspondant japonais, où le ministre des Affaires étrangères allemand exprime les mêmes idées avec un enthousiasme plus fort.

Un traité commercial.

Le 24 octobre 1939, l’URSS et l’Allemagne nazie signent un traité commercial qui prévoit la fourniture par l’URSS à Berlin d’une longue série de matières premières indispensables à l’effort de guerre allemand, et dont le blocus maritime imposé par la marine de guerre britannique empêche l’Allemagne de les obtenir de ses nombreux fournisseurs traditionnels.

A la coopération commerciale, Staline ajoute la coopération politique.

Une guerre pour détruire l’hitlérisme ? « insensé » et « criminel » ! (Molotov)

Le 31 octobre 1939, prenant la parole devant le Soviet suprême, Molotov salue, on l’a vu, la disparition de la Pologne puis célèbre la volonté de paix prêtée à l’Allemagne nazie : « L’Allemagne se trouve dans la situation d’un Etat qui aspire à la fin la plus rapide possible de la guerre et à la paix, alors que l’Angleterre et la France, qui, hier encore, se prononçaient contre l’agression, sont pour prolonger la guerre et contre la conclusion de la paix. Les rôles, vous le voyez, changent ». Il dénonce l’Angleterre et la France comme fauteurs de guerre pour défendre « leurs intérêts strictement matériels de fortes puissances coloniales. Ce sont les craintes de perdre leur domination mondiale qui dictent aux cercles dirigeants d’Angleterre et de France leur politique d’excitation à la guerre contre l’Allemagne ».

Ainsi, pour Molotov, l’Allemagne nazie, non contente de mener une politique de paix, menacerait l’ordre colonial mondial, qui est un des fondements de la domination bourgeoise.

Molotov promeut enfin l’hitlérisme au rang d’une idéologie et ajoute : « On peut aimer ou ne pas aimer l’hitlérisme. Mais toute personne saine d’esprit comprendra qu’une idéologie ne peut pas être détruite par la force. Il est donc non seulement insensé mais encore criminel de continuer une guerre pour la destruction de l’hitlérisme sous la fausse bannière d’une lutte pour la démocratie ».

La fin de son discours est un hymne enthousiaste en faveur de l’amitié germano-soviétique : « Les relations entre l’Union soviétique et l’Allemagne, déclare-t-il, se sont construites sur une base amicale (…). Maintenant nos rapports avec l’Etat allemand reposent sur la base de rapports amicaux, sur la volonté de soutenir les aspirations de l’Allemagne à la paix«  (souligné par moi). Formulation qui souligne, une nouvelle fois, l’aspiration à une collaboration entre les deux régimes, et il précise cette dernière affirmation en ajoutant : « Nous avons toujours pensé qu’une Allemagne forte est une condition indispensable d’une paix solide en Europe ». (11)

Staline livre des communistes allemands à Hitler.

Cette amitié nouvelle revêt une forme politique inattendue, même apparemment pour les dirigeants allemands, à en juger par le soutien croissant de Staline à la répression organisée contre les communistes allemands par les nazis. En décembre 1939, Bogdan Koboulov, résident du NKVD à Berlin, informe alors Molotov que la femme de l’ancien secrétaire général du parti communiste allemand Ernst Thaelmann, en prison depuis avril 1933, s’est présentée à l’ambassade soviétique dont l’interprète, Pavlov, qui traduit l’entretien, racontera l’épisode plus tard : sans ressource, affamée, elle lui a demandé de l’aide. Koboulov lui a répondu que les ambassades soviétiques ne disposent pas de fonds pour aider les victimes de la répression. Elle lui demande alors que l’URSS intervienne pour faire sortir son mari du camp où il est interné. Koboulov l’éconduit. Rosa Thaelmann s’étonne : « Il aurait donc fait pour rien tout son travail en faveur du communisme ? ». Peut-elle alors s’adresser à Goering, demande-t-elle à Koboulov, qui lui répond sèchement : « C’est votre affaire » (12).

Ce n’est là qu’un début, encore modeste, de l’aide que Staline apporte à Hitler contre les communistes allemands. En février 1940, il livre à la Gestapo un premier détachement de trente communistes allemands émigrés en URSS pour échapper au nazisme, dont Margarete Buber-Neumann, femme de l’ancien dirigeant du PC allemand, et rédacteur en chef de son quotidien Die Rote Fahne, Heinz Neumann, que Staline avait fait fusiller en 1937 – ce que Margarete ne sait pas encore – et ne put donc livrer à Hitler en février 1940. Au total, selon elle, c’est cent cinquante communistes allemands ou sympathisants proches que le NKVD livre alors à la Gestapo.

L’agent de cette dernière qui l’interroge ne voit dans cette livraison qu’une manoeuvre et lui déclare : « Heinz Neumann est à Paris et il travaille pour le Komintern. Et vous, qu’êtes-vous ? Un agent du Komintern et de la Guépéou. Vous ne croyez tout de même pas que les Russes vous auraient, vous, la femme de Heinz Neumann, livrée à l’Allemagne ? » (13). Cette attitude de la Gestapo envers les victimes qui lui sont livrées souligne que Staline n’a pas répondu à une demande d’Hitler de lui envoyer les communistes allemands réfugiés chez lui, et que c’est lui qui a décidé de s’en débarrasser en les livrant à leurs bourreaux. La Gestapo et les SS, aveugles sur les réalités du stalinisme, ne comprennent pas que Staline a liquidé l’écrasante majorité des survivants de la révolution, suspects d’en avoir gardé l’étincelle, même s’ils étaient devenus de dociles staliniens… Aussi s’acharnent-ils à convaincre Margerete Buber-Neumann de cette accusation : « On me traduisit devant je ne sais combien de policiers. Tous s’efforcèrent de me prouver que j’étais un agent du Guépéou ou que j’avais été envoyée en mission en Allemagne par le Komintern », puis ils l’envoient dans le camp de concentration de Ravensbrück où elle croupira jusqu’à la fin de la guerre (14).

Une gaffe de Staline qui rend service à Hitler.

Staline lance alors l’URSS dans une aventure calamiteuse. Désireux de repousser d’une trentaine de kilomètres la frontière au nord de Léningrad, avec la petite Finlande qui rechigne, il fabrique de toutes pièces un incident de frontière par une ligne de défense artisanale. L’Armée rouge a une supériorité numérique et matérielle écrasante : 900 tanks contre 15 et 1500 avions contre 158…

Pourtant l’Armée rouge, lancée dans une offensive frontale où Staline voit l’essence de la stratégie militaire, se fait décimer et piétine. Elle réussit néanmoins à prendre la ville de Terioki, où Staline installe aussitôt un pseudo « Gouvernement populaire de la République démocratique de Finlande », formé pour l’essentiel de Russes de Carélie au nom finlandisé en hâte, et que la majorité des communistes elle-même finlandais rejette. Il met à sa tête le finlandais Otto Kuusinen, membre du Comité exécutif du Comintern et dont Staline a fait arrêter le fils pour mieux le tenir. Cette ruse grossière permet à Molotov de déclarer que l’URSS ne fait pas la guerre à la Finlande mais soutient, à sa demande, un gouvernement démocratique et populaire victime des assauts de la réaction. Nul n’y croit.

Les voeux d’Hitler et de Ribbentrop à Staline.

Le 23 décembre 1939, la Pravda publie les voeux d’anniversaire d’Hitler et de Ribbentrop à Staline. Hitler écrit : « A l’occasion de votre soixantième anniversaire je vous demande d’accepter mes félicitations les plus sincères. J’y joins mes meilleurs voeux, je vous souhaite personnellement une bonne santé, ainsi qu’un avenir heureux aux peuples de l’amicale Union soviétique ». Ribbentrop paraphrase les voeux de son Führer.

Au Nord-Est, l’armée finlandaise résiste plus de trois mois, mais finit par plier sous le nombre. Staline qui comptait sur une victoire rapide en deux semaines et l’avait annoncé, est furieux. Le bilan est lourd : l’Armée rouge dont Staline a largement étalé les faiblesses devant Hitler a perdu 126 875 hommes tués, disparus ou prisonniers, contre à peine plus de 20 000 hommes pour l’armée finlandaise. L’aviation soviétique s’est montrée nulle face à un adversaire pourtant quasiment dépourvu d’aviation. Hitler mettra à profit le moment venu ce service que Staline lui rend, bien involontairement celui-là.

Du pacte anti-Comintern à la mise du Comintern sous l’éteignoir par Staline.

Le 25 décembre 1936, l’Allemagne nazie et le Japon ont signé un pacte anti-Comintern auquel l’Italie de Mussolini s’associera l’année suivante puis l’Espagne franquiste en 1939. L’une des premières conclusions pratiques que Staline tire de la signature du pacte de non-agression est la nécessité pour lui de soumettre l’Internationale communiste (ou plus exactement le fantôme qui porte encore et pour peu de temps ce nom) aux besoins de la collaboration avec Hitler. Ainsi au début de septembre, Wilhelm Pieck, dirigeant du PC allemand et membre du Bureau politique du PC allemand soumet à Manouilski, membre du secrétariat du Comintern un projet de tract à diffuser en Allemagne, en Tchécoslovaquie et en Autriche. Si le tract vitupère les impérialistes anglo-français, il dénonce aussi « le grand capital financier allemand » et pire encore, invite les travailleurs allemands à « débarrasser l’Allemagne du fascisme hitlérien et de la domination du capital financier par la révolution socialiste », et salue enfin « l’unité fraternelle des peuples dans la lutte contre le fascisme et l’impérialisme »(15). Sur les instructions de Djanov, porte-parole de Staline, le secrétariat du Comintern tente d’abord de corriger toutes ces maladresses susceptibles d’irriter Hitler. Il efface les gros mots de « fascisme » et d' »hitlérisme » mais laisse subsister la dénonciation du « grand capital allemand ». C’est encore trop pour Staline, qui sermonne le secrétariat du Comintern. Ce dernier, mis au pas, interdit la diffusion du tract maudit dans les trois pays concernés et l’envoie aux archives. Ce n’est là qu’un début, encore modeste.

Un nouvel accord commercial ou « le désir du gouvernement soviétique d’aider l’Allemagne est devenu de plus en plus évident » (Schnurre).

Le 11 février 1940, Staline signe un nouvel accord commercial avec l’Allemagne. Il promet de livrer à Hitler tous les métaux dont celui-ci a besoin pour sa machine de guerre (cuivre, étain, nickel, cobalt, molybdène, wolfram, fer) en échange de prototypes de machines, brevets et plans, cher payés, et d’armements et matériels modernes, dont des tourelles de navires qu’Hitler livrera avec une lenteur inversement proportionnelle à la rapidité avec laquelle l’URSS honorera ses livraisons jusqu’au dernier jour.

La Pravda du 13 février 1940 publie un communiqué saluant cet accord qui, selon elle « répond aux désirs des gouvernements des deux pays sur l’élaboration d’un programme économique d’échange de marchandises entre l’Allemagne et l’URSS. (…) Cet accord économique prévoit l’exportation de matières premières de l’URSS en Allemagne, compensée par la livraison d’articles industriels par l’Allemagne en URSS. (…) L’intention est d’augmenter encore plus à l’avenir les fournitures réciproques de marchandises ».

Le négociateur allemand du ministère des Affaires étrangères, Schnurre détaille, dans un mémorandum adressé à Berlin le 26 février, la liste des marchandises que l’URSS de Staline, en application de l’accord signé, s’est engagée à livrer à l’Allemagne nazie au cours des douze prochains mois :

« 900 000 tonnes de pétrole, 100 000 tonnes de coton, 500 000 tonnes de phosphates, 100 000 tonnes de minerai de chrome, 500 000 tonnes de minerai de fer, 300 000 tonnes de ferraille et de fonte, 2 400 kilos de platine ». A quoi il ajoute, sans préciser les volumes : du manganèse, des métaux, du bois et autres matières premières. Il ajoute enfin à cette liste une énumération de matières premières que l’URSS s’est engagée à fournir à l’Allemagne nazie au cours des 18 mois à venir pour l’aider à produire les matériels qu’elle doit lui livrer : « 3000 tonnes de cuivre, 950 tonnes d’étain, 500 tonnes de molybdène, 500 tonnes de tungstène, 40 tonnes de cobalt ». Schnurre ajoute : « l’Union soviétique nous propose (ce n’est donc pas une réponse à une demande des nazis mais une avance du Kremlin lui-même) le droit de transit vers et en provenance de Roumanie, d’Iran, d’Afghanistan et des pays d’Extrême-Orient », en utilisant le transsibérien, utilisation pour laquelle le Kremlin propose de réduire les tarifs de transport de 50 %. Ouvrir ainsi à l’Allemagne nazie un accès direct aux fournisseurs du Proche Orient et de l’Asie pour lui permettre d’échapper ainsi au blocus maritime organisé par l’Angleterre est un service appréciable rendu à Hitler. On ne saurait être plus courtois, plus aimable, et surtout plus coopératif.

Schnurre est d’ailleurs impressionné par l’extrême bonne volonté des négociateurs soviétiques : « Au cours des longues négociations, le désir du gouvernement soviétique d’aider l’Allemagne est devenu de plus en plus évident (souligné par moi) ainsi que le désir de renforcer fermement la compréhension politique mutuelle lors du règlement des questions économiques » (16).

Goebbels de plus en plus satisfait.

Le 15 mars 1940 Goebbels note avec satisfaction : « Nous sommes désormais alliés à la Russie. Nous n’en avons jusqu’ici tiré que des avantages » (p. 104). On ne saurait être plus clair.

Le Comintern réduit au silence.

Le 1er octobre 1940, Goebbels note toujours avec autant de satisfaction : « Staline publie dans la Pravda une déclaration sur le pacte tripartite. Très positive (…). On coupe ainsi l’herbe sous les pieds de ces ploutocrates qui avaient spéculé sur l’aide des bolcheviks. (…) Le Führer accueille avec satisfaction la déclaration de Staline. Elle nous aide à faire un petit pas de plus » (p. 198-199).

Le 5 octobre 1940 la Pravda publie un communiqué « sur la signature d’un accord sur les communications ferroviaires entre l’URSS et l’Allemagne. L’accord prévoit une communication directe à la fois pour les passagers et les marchandises entre l’URSS et l’Allemagne. Les négociations se sont déroulées dans une atmosphère bienveillante ».

Barbarossa.

Le 18 décembre 1940, Hitler a ordonné à son état-major d’achever les préparatifs de l’invasion de l’URSS pour le 15 mai 1941. C’est le plan Barbarossa. L’attaché militaire soviétique à Berlin, le général Toupikov, informe Staline de la décision et annonce l’invasion de l’URSS pour mars 1941. Malgré cette information, Staline autorise l’attaché de l’air allemand, le général Ashenbrenner, à visiter les usines d’aviation soviétiques les plus modernes.

Un nouvel accord commercial.

Le 10 janvier 1941, l’URSS et l’Allemagne signent un nouvel accord commercial, dont les Allemands proposent qu’il couvre les dix-huit mois à venir jusqu’en août 1942. Un communiqué publié dans la Pravda du 11 janvier 1941 exprime la vive satisfaction du Kremlin. On y lit : « le nouvel accord (…) constitue une nouvelle étape dans la réalisation du programme économique élaboré par les deux gouvernements en 1939. L’accord régule l’échange de marchandises entre l’URSS et l’Allemagne jusqu’au 1er août 1942 », date proposée par les représentants allemands pour camoufler le calendrier du plan Barbarossa. La somme des livraisons fournies par les deux parties dépasse nettement les cadres définis dans le premier accord. L’URSS fournit à l’Allemagne des matières premières industrielles, des produits pétroliers et des produits alimentaires, en particulier du blé. L’Allemagne fournit à l’URSS des produits industriels.

« Les pourparlers, continue la Pravda, se sont déroulés dans un esprit de compréhension et de confiance mutuelles conformes aux relations amicales qui existent entre l’URSS et l’Allemagne ». Même les problèmes liés à l’inclusion au sein de l’URSS des pays baltes, où pourtant la présence et les intérêts allemands sont grands, ont officiellement été réglés harmonieusement. Le texte poursuit en effet : « Toutes les questions économiques, y compris les questions apparues à la suite de l’union de nouveaux territoires à l’URSS ont été réglées conformément aux intérêts des deux pays ».

Défendre l’Allemagne nazie contre des rumeurs malveillantes ?

Le 13 janvier 1941 la Pravda publie un communiqué de l’agence Tass qui semble annoncer le début d’un refroidissement entre les deux signataires du pacte du 23 août. Le communiqué réfute des bruits sur l’entrée de troupes de la Wehrmacht en Bulgarie. « Dans la presse étrangère, affirme le communiqué, circule l’information, venue de certains cercles de la Bulgarie, affirmant qu’ont déjà été envoyés en Bulgarie des détachements des troupes allemandes, que leur envoi en Bulgarie se poursuit au su et avec l’accord du gouvernement soviétique et qu’en réponse à l’interpellation du gouvernement de la Bulgarie sur la pénétration des troupes allemandes en Bulgarie le gouvernement de l’URSS a confirmé son accord ». Selon le communiqué, jamais le gouvernement allemand n’a soulevé devant lui la question de l’envoi de troupes en Bulgarie et jamais le gouvernement bulgare n’a soulevé cette question auprès du gouvernement soviétique. Le lendemain, la Pravda publie un commentaire du bureau allemand d’information parlant d’un « prétendu » envoi de troupes en Bulgarie et affirmant qu’il n’y a dès lors rien d’étonnant à ce que l’agence Tass « ait jugé de son devoir de réfuter ces informations ».

Molotov demande à voir l’ambassadeur allemand à Moscou, Schulenberg, et lui déclare que l’URSS considère la Bulgarie et les Détroits comme « une zone de sécurité de l’URSS » et dénonce « l’apparition de n’importe quelles troupes étrangères » dans ces zones comme « une violation des intérêts de l’URSS » (17).

Mais lorsque la Wehrmacht entre en Bulgarie le 1er mars le communiqué de l’agence Tass publié par la Pravda du 3 mars 1941 se contente d’une information laconique : « Le bureau allemand d’information fait savoir de Sofia que les troupes allemandes sont entrées sur le territoire de la Bulgarie avec l’accord du gouvernement bulgare ». On ne saurait être plus discret…

Malgré ce refroidissement, l’URSS continue à livrer à l’Allemagne nazie les matières premières dont elle a besoin.

L’affaire yougoslave.

Le 25 mars 1941 le gouvernement yougoslave pro-allemand de Tsvetkovitch s’associe au pacte anti-Comintern. Deux jours plus tard, il est dénoncé par le général antinazi Simovitch, proche des Anglais. La nuit du 5 au 6 avril, Staline signe un pacte de non-agression avec ce nouveau gouvernement yougoslave. Dans la nuit du 6, un banquet doit réunir les signataires pour célébrer l’accord. Avant l’ouverture prévue du banquet la Luftwaffe bombarde Belgrade et en détruit une partie au moment même où les troupes allemandes envahissent le territoire. Aussitôt informé, Staline fait annuler immédiatement le banquet dont la tenue aurait, dit-il, « un caractère de défi provocateur » (18). Certes la tenue du banquet n’aurait rien changé à la situation en Yougoslavie, mais son annulation, qui symbolise l’annulation factuelle du pacte soviéto-yougoslave, mort-né, est un geste en direction d’Hitler, qui ne peut qu’y voir un signe de mansuétude de Staline.

Trois jours plus tôt, le 3 avril, il a signé un pacte de non-agression avec le Japon, l’un des trois pays signataires du pacte anti-Comintern. Accompagnant à la gare le ministre des Affaires étrangères japonais, Matsuoka, il lui déclare dans l’intention – suivie d’effet – que ce dernier le répètera à ses alliés allemands : « Je suis un partisan convaincu des puissances de l’Axe et un ennemi de l’Angleterre et de l’Amérique ». Le Japonais se hâte de répéter ces mots à l’ambassadeur allemand Schulenburg, à qui, en plus, Staline déclare sur le quai de la gare : « Nous devons rester amis », et il empoigne au passage le colonel Krebs de l’ambassade allemande et lui déclare : « Nous avons été amis avec vous et nous resterons toujours amis avec vous » (19).

Peut-on considérer ces déclarations comme relevant du simple bavardage diplomatique platonique ? Non. On va le voir en évoquant ci-après le mémorandum du 15 mai la manière dont Staline remplit ses obligations commerciales envers l’Allemagne nazie – qui, elle, ne lui rend guère la monnaie de sa pièce. Le document montre que Staline continue à apporter une aide effective à l’effort de guerre germanique croissant, aide qui va bientôt se tourner brutalement contre l’Union soviétique.

Du pacte anti-Comintern à la dissolution du Comintern ?

Le 9 mars 1941 Jdanov, porte-parole de Staline, discute avec Dimitrov, le secrétaire du Comintern, de la préparation (si l’on peut dire !) de la journée internationale du 1er mai : « Nous considérons tous deux, note Dimitrov, qu’il n’est pas utile d’intervenir dans la situation actuelle avec un appel pour le 1er mai ». Pas d’appel de l’Internationale communiste pour la journée internationale des travailleurs du monde entier, seulement des directives internes envoyées aux secrétariats des différents partis communistes.

Onze jours plus tard, le 20 avril au soir, Staline discute avec les membres du bureau politique et Dimitrov. Il leur explique la nécessité, à ses yeux, de dissoudre le Comintern : « Ne vous attachez pas, leur dit-il, à ce qu’il y avait hier. Prenez strictement en compte la situation qui est en train de se créer. (…) Du point de vue de l’intérêt pour les institutions du Comintern, raille-t-il, ce n’est peut-être pas agréable, mais ce ne sont pas les intérêts qui décident », et il conclut « La question de l’existence du Comintern, à court terme, des nouvelles formes de liens internationaux et de l’activité internationale dans les conditions d’une guerre mondiale sont posées de manière forte et claire » (20, 21). Une réunion du secrétariat avec Jdanov le 12 mai est entièrement consacrée à la préparation de cette dissolution, dont les présents soulignent qu’elle ne doit pas « faire naître une impression d’enterrement et de désorientation » (22). L’attaque de l’URSS par Hitler le 22 juin va sauver – provisoirement – le Comintern.

Goebbels toujours content de Staline.

Le 13 mai 1941, alors même que le plan Barbarossa est en cours d’achèvement, Goebbels le répète une fois de plus : « Staline continue d’agir à notre satisfaction »(23).

Le 15 mai, le ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne rédige un mémorandum sur les relations économiques entre l’URSS et l’Allemagne. Le ministre souligne à la fois les « difficultés » de l’Allemagne à remplir ses engagements vis-à-vis de l’URSS alors que cette dernière lui livre bien tout ce à quoi elle s’est engagée : « Comme dans le passé, écrit l’auteur du rapport, Schnurre, des difficultés sont apparues dans l’exécution des engagements allemands sur les fournitures à l’URSS, en particulier dans le domaine des armements. Comme auparavant, nous ne pourrons pas tenir les délais ». Schnurre, avec cynisme, explique en quoi le problème n’est pas bien grave : « La non-exécution, par l’Allemagne de ses engagements ne commencera à se faire sentir qu’après août 1941, car jusqu’à cette date la Russie est obligée de considérer ses fournitures comme une avance ». Après août évidemment, vu le plan Barbarossa, pas de problème : l’avance ne sera jamais remboursée.

Schnurre précise : « Les complications sont apparues en particulier dans la non-exécution (par l’Allemagne) des contrats sur les livraisons dans le domaine des forces aériennes ». En revanche, la construction d’un croiseur allemand à Léningrad, avec la participation de 70 ingénieurs allemands, va bon train et pour le croiseur les matériels promis arrivent à l’heure !

De son côté l’URSS remplit soigneusement ses engagements. Schnurre le note : « La situation concernant la livraison de matières premières par la Russie se poursuit de façon satisfaisante » et il cite une liste des résultats depuis le début de l’année ! 632 000 tonnes de blé, 232 000 tonnes de pétrole, 23 500 tonnes de coton, 50 000 tonnes de manganèse, 67 000 tonnes de phosphate, 900 kilos de platine. Et le mouvement s’accélère même puisque, pour le seul moi d’avril, Schnurre comptabilise : 208 000 tonnes de blé, 90 000 tonnes de pétrole, 8 300 tonnes de coton, 6 300 tonnes de cuivre, d’étain et de nickel.

Schnurre souligne un problème politique :  » De graves difficultés sont créées par les bruits qui ne cessent de courir sur le caractère inévitable du choc entre l’Allemagne et la Russie », et qui nourrissent, écrit-il « une inquiétude sérieuse dans l’industrie allemande qui s’efforce de refuser d’honorer les transactions passées avec la Russie et dans certains cas refusent même d’envoyer à Moscou les personnels indispensables pour la réalisation de ces contrats ».

L’attitude des soviétiques lui paraît en revanche favorable. Il souligne d’abord leur ponctualité dans leurs livraisons : « Bien sûr cela exige pour eux de grands efforts. Les Russes livrent ponctuellement le volume de matières premières qui est fixé par l’accord ». Cette ponctualité, tout à fait inhabituelle dans la vie économique de l’URSS où les retards de livraison -sans parler des manques – sont fréquents, est le produit d’une décision politique au plus haut niveau. Elle pousse Schnurre à affirmer : « J’ai le sentiment que nous pourrions présenter à Moscou des exigences économiques, dépassant même le cadre des accords du 10 janvier 1941 et qui pourraient remplir les besoins économiques dans des dimensions plus grandes que ce que l’accord a défini » (24).

Une contribution de Staline à l’attaque de l’URSS par l’Allemagne nazie.

Le 26 mai Staline informe les généraux Joukov et Timochenko que l’ambassadeur allemand Schulenburg a demandé au gouvernement soviétique d’autoriser plusieurs groupes d’enquêteurs allemands à rechercher dans les secteurs frontaliers les tombes des soldats allemands inhumés pendant la première guerre mondiale. Ce souci d’honorer les morts ne trouble guère Staline, qui donne son accord, en exigeant simplement que ces recherches soient limitées aux lieux mêmes de sépulture, ce que les passionnés de la mémoire acceptent sans rechigner. Les deux gradés soviétiques, stupéfaits, n’osent pas protester (25).

Les relevés topographiques précis que ces amateurs de tombes récoltent ainsi complètent ceux obtenus par les avions allemands lors des 324 violations de l’espace aérien soviétique qu’ils ont effectuées entre le 1er janvier et le 22 juin et contre lesquelles Staline n’a pas réagi.

Mais il a tort de montrer à Hitler qu’il a peur. Un communiqué de l’agence de presse officielle Tass du 14 juin, affirmant que les relations entre Moscou et Berlin sont excellentes, produit le résultat inverse. Goebbels note : « Du point de vue du Führer le démenti de Tass n’est qu’un fruit de la peur. Staline tremble devant ce qui s’annonce » (26).

Ce 21 juin au soir, à 20 h 30 (heure de Moscou), le caporal Alfred Liskov, ancien ouvrier communiste, déserte pour alerter l’Armée rouge sur l’attaque allemande imminente. Selon les historiens Jean Lopez et Lasha Okthmezuri « Quatre soldats (allemands) ont déjà déserté en juin : deux le 4, un le 18, un autre le 21. Tous ont révélé leurs opinions communistes et annoncé l’imminence de l’assaut. Tous ont été fusillé comme « provocateurs ». C’est le dernier service rendu à Hitler par Staline pour prolonger une collaboration agonisante. « Alfred Listow, ajoutent-ils, s’en tire – provisoirement – parce qu’il est encore en cours d’interrogatoire quand les canons allemands commencent à se déchaîner » (27). Mais on perd vite la trace d’un homme qui en savait trop.

(1) Dmitri Volkogonov, Stalin polititchatski portret, t.2, p.29.

(2) Ibid, p.30. Et Guerman Rozanov, Staline-Hitler 1939-1941, Mejdounarodnie otnochenia, Moscou, 1991, p.91-92. Référence archivistique : AVP SSSR, fonds 0745, inventaire 14, dossier 32, carton 3, feuillet 65.

(3) SSSR-Germania, 1939-1941, Vilnius, p.62-63.

(4) V.Bereikov, Kak ia stal perevodtchikom stalina (Comment je suis devenu l’interprète de Staline), p.48.

(5) Ibid, p.47.

(6) Allan Bullock, Hitler-Staline, p.63.

(7) Joseph Goebbels, Journal 1939-1942, p.25.

(8) Ibid, p.37.

(9) Ibid, p.45.

(10) Ibid, 109-110.

(11) Pravda, 1er novembre 1939.

(12) Novaia i noveichaia istoria, n°4, 2 000, p.100.

(13) Margarete Buber-Neumann, Déportée en Sibérie, p.222.

(14) Ibid. p.213, 222 et 241.

(15) Comintern i vtoraia mirovaia voïna, t.1, p.127-131.

(16) SSSR-Germania, 1939-1941, t.2, p.36-39.

(17) Ibid, t.2, p.143-144.

(18) G.Gorodetsky, Le grand jeu de dupes, p.226.

(19) Dokoumenty vneichneï politiki, t.23, l.2, p.560-565.

(20) G. Dimitrov. P.454.

(21) Ibid, p.459.

(22) Ibid, p.471.

(23) Joseph Goebbels, ibid, p. 290.

(24) SSSR-Germania, 1939-1941, t.2, p.36-39.

(25) Ivzestia TsK KPSS, 1995, n°2, p.4-22, et G. Youkov, Vospominania i razmychlenia, t.1, p 346-347. La défense de Staline exige trucages et falsifications de tous ordres, repris par les dévoués ministres de son culte ; lors de la publication des mémoires de Joukov sous Brejnev, les deux pages où Joukov évoque cet épisode ont été supprimées sans que le lecteur en soit bien entendu averti.

(26) Joseph Goebbels, ibid, p.290.

(27) Jean Lopez Lasha Otmezuri, Barbarossa, p.346.

Lire sur le site cahiersdumouvementouvrier.org les articles suivants parus dans les Cahiers du mouvement ouvrier (CMO).

CMO n° 2 : Un bloc pour renverser Staline.

CMO n° 3 : Un crime du stalinisme : l’évacuation du Goulag en 1941-1942.

CMO n° 2 et 3 : Vadim Rogovine : La Grande Terreur.

CMO n° 4 : Le tract du PC italien du 1er août 1936 en direction des fascistes italiens.

CMO n° 7 : Le tract du PC allemand interdit par Staline.

CMO n° 8 : L’affaire de la plate-forme Rioutine.

CMO n° 11 : Les préparatifs des purges de l’Armée rouge et la provocation Hitler-Staline.

CMO n° 14 : Quand les fascistes russes applaudissaient Staline.

Quand le parti socialiste (SFIO) apportait son soutien aux procès de Moscou.

L’article du Populaire de mars 1938 reproduit ici reprend à son compte, on le voit, sans la moindre réserve, les accusations de trahison, validées par des aveux arrachés au moyen de multiples techniques de pression morale et physique, au nom desquels Staline liquide alors de vieux dirigeants bolcheviques. Son auteur, Jean-Baptiste Séverac, était alors l’adjoint et le bras droit du secrétaire général de la SFIO, Paul Faure. Il exprime donc le point de vue de l’appareil dirigeant de la SFIO.

Ajoutons que deux ans plus tard Paul Faure se ralliera à Pétain qui le nommera ministre d’Etat. Séverac lui se réfugiera dans le silence jusqu’en 1945, date à laquelle il se ralliera au Parti socialiste démocratique fondé par Paul Faure avec une brochette de députés socialistes ralliés à la collaboration, donc démonétisés à la libération et exclus de la SFIO à cette date.

L’âge d’or stalinien : … 1949 une année de déportations massives

La revue Europe était une revue culturelle officieuse du Parti communiste français comme le souligne la composition de son comité de rédaction en 1949, l’année où est publié l’article de Francis Cohen qui porte le titre grandiose, souligné, que l’on peut lire sur la reproduction de la couverture.

Si le directeur est Jean  Cassou, compagnon de route non membre du PCF la majorité des membres du « comité  de direction », flanqués de quelques compagnons de route complaisants comme André Chamson ou  Vercors, en sont membres  comme le montre la liste : Jean-Richard Bloch, Pierre Abraham, Aragon, René Arcos, Claude Aveline, André Chamson, Paul Eluard, Georges Friedmann, Louis Martin-Chauffier, René Maublanc, Vercors.

Que l’article programmatique de Francis Cohen sorte en 1949 ajoute à son côté grotesque un aspect  répugnant car l’année 1949 est marquée par trois exploits du stalinisme :

  • la déportation en Sibérie de milliers d’habitants des pays baltes .
  • le déclenchement d’une  campagne de répression massive qui renvoie au goulag de milliers de déportés libérés les années précédentes.
  • le début de la campagne antisémite qui va culminer en 1952 dans l’exécution de la majorité des dirigeants du comité antifasciste juif, arrêtés en décembre 1948 et janvier 1949.

Varlam Chalamov et l’opposition au sein du Parti bolchevique dans les années 1920

Marc Goloviznine

Varlam Chalamov a été arrêté par le Guépéou en février 1929, alors qu’il participait à l’impression (clandestine) du « Testament de Lénine » (ensemble de textes rédigés avant sa mort et destinés au XIIe Congrès d’avril 1923 pour lui proposer un certain nombre de changements politiques, dont l’éloignement de Staline du poste de secrétaire général du comité central).

Il déclare à l’enquêteur du Guépéou qui l’interroge le 1er mars : « Je refuse de répondre à toutes les questions concernant mon activité politique. » Il écope de trois ans de camp, qu’il effectue dans la région de la Vichera.

Il est arrêté à nouveau en 1937, condamné pour « activité contre-révolutionnaire trotskyste » (alors qu’il n’a plus depuis sept ans d’activité politique), envoyé dans la Kolyma (à l’extrême est de la Sibérie). Il est libéré en 1951, mais doit rester dans la région comme aide-médecin. En novembre 1953, huit mois après la mort de Staline, il obtient l’autorisation de quitter Kolyma et commence à écrire des récits, qui parviendront en France clandestinement en 1961.

Le n° 17 des Cahiers du mouvement ouvrier a publié (pp. 48 à 50) une lettre qu’il a adressée au Guépéou en juillet 1929, où il défend et explicite la politique de l’Opposition de gauche, à laquelle il se sent alors lié, avant d’abandonner quelques mois plus tard toute activité politique.

« Une certaine sympathie pour la révolution et les années 1920 »

Dans sa Biographie sommaire et dans ses autres écrits autobiographiques, Varlam Chalamov fait commencer son épopée carcérale avec la lutte interne dans le parti des années 1920. Il écrit que, en 1927, 1928 et 1929, il a participé activement aux événements aux côtés de l’opposition et qu’il a été arrêté le 19 février 1929 lors d’une embuscade tendue dans l’une des typographies clandestines de l’université de Moscou[1] : « J’ai été arrêté le 19 février 1929, précisera-t-il par la suite. Je considère que ce jour marque le début de ma vie sociale« [2].

Mais dans quelle mesure peut-on encore poser la question en ces termes : « Chalamov et l’opposition au sein du Parti bolchevique » ? D’abord, sa participation à l’opposition, même d’après ses dires, a duré trois ans, ce qui n’est pas considérable. Ensuite, il n’était pas connu comme théoricien de l’opposition et n’appartenait ni au parti ni aux Jeunesses communistes. Enfin, quand il parle de son adhésion à l’opposition, il fait une curieuse réserve : « Pas à (celle de) Trotsky, car la plupart des opposants ne manifestaient pas une grande sympathie pour lui« [3]. Cela embrouille encore l’affaire, car tout historien sait que l’Opposition de gauche fut la première à se manifester contre le stalinisme et que Trotsky en était le dirigeant. Les autres oppositions contre le stalinisme au sein du Parti bolchevique ne prirent pas forme, sur le plan théorique et organisationnel, avant la seconde moitié de 1929, c’est-à-dire après l’arrestation de Chalamov.

 Les reproches de Soljenitsyne

Après avoir été totalement occultée, cette question a trouvé un certain regain d’actualité il y a trois ans, lorsque Soljenitsyne a réagi, dans la revue Novy mir, à la parution du Journal de Chalamov, qui contient pas mal de remarques peu flatteuses à son sujet. Parmi les nombreux reproches que fait Soljenitsyne à Chalamov, on trouve celui-ci : « Et ses positions politiques ? En réalité, malgré tout ce qu’il a subi à Kolyma, Varlam conserve dans l’âme une certaine sympathie pour la révolution et les années 1920… Visiblement, il n’a pas oublié, même après 18 ans de camp, la passion politique avec laquelle il a soutenu dans sa jeunesse l’opposition de Trotsky ! « [4]. La polémique que Soljenitsyne lance contre Chalamov longtemps après la mort de celui-ci a suscité pas mal d’échos, et notamment au cours de cette conférence. Si l’on s’abstient de tout jugement moral, on peut donner raison à Soljenitsyne sur le fond. Mais la différence fondamentale et irréductible entre les positions politiques des deux écrivains réside dans le fait que Soljenitsyne, dès la fin des années 1960, a fait découler la terreur stalinienne de la pratique révolutionnaire du bolchevisme et que, pour lui, la lutte contre le système totalitaire de Staline est indissociable de la lutte contre le bolchevisme et l’athéisme.

Pour Chalamov, comme le montrent tous ses écrits, le stalinisme n’est pas le prolongement du léninisme, mais sa négation.

En 1970, il écrit ceci dans son « anti-roman » Vichéra : « Je suis un représentant des gens qui se sont prononcés contre Staline, et personne n’a jamais considéré que Staline et le pouvoir soviétique, c’était une seule et même chose« [5].

En 1972, Chalamov adressa une lettre ouverte à la Literatournaïa gazeta pour protester contre la publication des Récits de Kolyma dans Possev, une revue d’émigrés. « La problématique des Récits de Kolyma a été effacée par la vie« , écrivait-il. Soljenitsyne et son entourage considérèrent cette lettre comme une capitulation de l’écrivain devant le pouvoir, comme un reniement de son courage civique. Ce n’est pas notre avis. Tout en restant un antistalinien irréductible, Chalamov refusait totalement d’endosser le rôle d’antisoviétique que cherchait à lui attribuer l’intelligentsia soviétique libérale[6]. En outre, il comprenait que, après le XXe Congrès du parti et les dénonciations qui y avaient été faites, le retour au passé stalinien dans sa variante « classique » était impossible. On le voit dans la correspondance qu’il mène alors avec ses amis. « L’essentiel, écrit-il à Arkadi Dobrovolski, c’est que les crimes sont désignés ouvertement et publiquement comme tels et que la foi dans les procès des années 1937-1938 tombe d’elle-même« [7].

La dénonciation du « culte de la personnalité de Staline » entendue au XXe Congrès n’était pas une nouveauté pour Chalamov. Il savait depuis longtemps que le « Testament de Lénine » mentionné dans le discours de Khrouchtchev, et qu’il s’était lui-même chargé de diffuser presque trente ans auparavant, était un vrai document du parti et non pas un « faux », comme l’avait prétendu la presse durant toutes ces années. Au contraire, Chalamov attire l’attention sur le caractère inachevé et inconséquent des décisions prises à propos du « culte de la personnalité ». « En reconnaissant l’assassinat de centaines de milliers de personnes, écrit-il, en le détrônant (Staline) comme chef du parti, comme généralissime, (…) la lettre du comité central ne le désigne pas logiquement comme ennemi du peuple, puisqu’elle met tous ses crimes monstrueux au compte du culte de la personnalité. C’est une curieuse interprétation, et nullement politique« [8]. Les faits montrent que Chalamov espérait encore que la déstalinisation se poursuivrait (y compris jusqu’à la réhabilitation de Trotsky)[9]. « Je persiste à penser, écrit-il à Boris Lesniak, que ce qui a été entrepris au XXJJ’ Congrès du parti ne s’arrêtera pas là et lèvera tous les obstacles, qui sont encore considérables« [10].

Chalamov contre Ehrenbourg

En 1965, llya Ehrenbourg publie ses Mémoires, dans lesquels, tout à fait dans l’esprit du temps, il théorise sa longue participation à la cohorte des courtisans prosternés au pied de l’Olympe de la bureaucratie stalinienne.

« Non, je n’aimais pas Staline, écrit-il, mais j’ai longtemps cru en lui et je le craignais. Quand j’en parlais avec mes amis, j’employais comme tout le monde le terme de « patron ». Les anciens Juifs ne prononçaient pas non plus le nom de Dieu. Ils n’aimaient sans doute pas Jéhovah, qui n’était pas seulement omnipotent, mais impitoyable et injuste… La foi, comme la peur et beaucoup d’autres sentiments, est contagieuse. Moi qui avais été élevé dans la liberté de pensée du XXe siècle (…) et qui tournais en dérision tous les dogmes, je n’étais apparemment pas prémuni contre l’épidémie du culte de Staline »[11].

Chalamov rejetait totalement ce genre de théorisation.

« Ehrenbourg portait Staline aux nues (même avec un signe moins, c’est tout de même du stalinisme). Il explique en détail que s’il léchait le cul de Staline, c’est parce que celui-ci n’était pas un homme, mais un dieu. C’est la plus nuisible des conceptions, celle qui constitue tous les staliniens, les Jdanov, les Vychinski, les Vorochilov, les Molotov, les Malenkov, les Chtcherbakov, les Beria et les Iejov. C’est la pire des explications, et la plus nuisible« , écrit Chalamov à Iakov Grodzenski[12].

A l’instar de beaucoup de personnalités de la culture à cette époque, Ehrenbourg explique très sophistiquement qu’il ne s’est pas opposé au stalinisme parce qu’il craignait d’affaiblir l’URSS dans une situation internationale difficile :

« Je comprenais déjà que les ordres de liquider les vieux-bolcheviks et les grands dirigeants de l ‘Armée rouge ne pouvaient venir que de Staline (…). Pourquoi n’ai-je pas écrit Je ne peux pas me taire quand j’étais à Paris ? Les Dernières Nouvelles ou Le Temps auraient volontiers publié cet article, même si j’y parlais de ma foi dans l ‘avenir du communisme. Léon Tolstoï ne croyait pas que la révolution supprimerait le mal, mais il ne me souciait pas non plus de défendre la Russie tsariste ; au contraire, il voulait dévoiler ses crimes devant le monde entier. Ma relation avec l’Union soviétique était autre. Je savais que notre peuple continuait d’avancer, dans le besoin et le malheur, sur la voie difficile de la révolution d’Octobre. Pour moi, le silence n’était pas un culte, c’était une malédiction« [13].

Tout à l’opposé de ce qui vient d’être dit est l’essai que Chalamov écrivit dans les années 1970 sur Fiodor Raskolnikov, le révolutionnaire et diplomate bien connu, dont le principal crime fut d’avoir émigré et d’avoir publié à l’étranger une lettre ouverte à Staline. « Il écrit une lettre à Staline et la publie dans les journaux français. Il y accuse Staline d’avoir fait fusiller les militaires, d’avoir dégarni le front avant la guerre (…). Il critique sévèrement l’Abrégé d’économie politique récemment divulgué et accuse Staline de déformer l’histoire. Nous savons par sa correspondance avec Bontch-Brouiévitch quelle importance accordait Raskolnikov à l’histoire… C’est lui qui avait créé la revue d’histoire La Révolution prolétarienne. Et voilà que tout à coup l’Abrégé déformait les événements de la façon la plus grossière. Raskolnikov accusa Staline de s’être attribué les mérites des morts« [14].

Il me semble que, dans cet essai, Chalamov oppose sciemment la figure de Fiodor Raskolnikov, en tant que représentant de la génération des vieux-bolcheviks qui ne s’est pas courbée devant Staline, à Ehrenbourg et aux autres intellectuels, fidèles serviteurs de la bureaucratie. Il faut ajouter que, pour beaucoup d’entre eux, cette servilité n’était motivée ni par un semblant d’attachement aux « idéaux d’Octobre », ni par la peur, mais par d’importants appointements, par des appartements et des datchas d’Etat, et autres biens matériels procurés par le « patron ».

« La révolution d’Octobre était bien entendu une révolution mondiale »

L’antistalinisme conséquent et sans compromis de Chalamov devient plus évident à la lecture de ses Mémoires consacrées aux années vingt, période où la création politique et artistique de la jeunesse s’entremêlaient de façon très étroite.

 » La révolution d’Octobre, écrit-il, était, bien entendu, une révolution mondiale. La jeunesse s’est tout naturellement retrouvée à la tête de cette grande restructuration. Et c’est précisément la jeunesse qui fut appelée la première à juger l’histoire et à la faire. Les livres tenaient lieu pour nous d’expérience personnelle, car ils représentaient l’expérience mondiale de l’humanité (…). La fin de l’année 1924 bouillonnait littéralement, on respirait une atmosphère de grands pressentiments, et tout le monde comprenait que la NEP ne troublerait personne et n’arrêterait personne. Une nouvelle fois montait cette vague de liberté qui régnait durant l ‘année 1917. Chacun pensait qu’il était de son devoir d’intervenir à nouveau sur l’arène publique pour l’avenir dont on avait rêvé pendant des siècles en exil et dans les bagnes… La révolution mondiale était pour demain, tous en étaient convaincus« [15].

Ces paroles sont significatives, et inhabituelles pour nous aujourd’hui. Chalamov caractérise la révolution d’Octobre non pas comme un coup d’Etat au sommet fomenté par un cercle étroit de comploteurs, mais comme un mouvement de masse, comme une révolution venue d’en bas, qui s’est élargie et approfondie, englobant toujours de nouvelles couches non seulement de la jeunesse étudiante, mais d’ouvriers. Cette vague sera stoppée par la bureaucratie, qui se développe et s’affermit.

Boris Gouzd, le frère de la première femme de Chalamov, a parlé à l’auteur de ces lignes des conversations de son père, le vieux-bolchevik Ignace Gouzd, avec Chalamov. Celui-ci lui décrivait en détail sa participation au travail clandestin de l’opposition dans les années 1928-1929[16] : « Mon père, qui admettait totalement la constitution de fractions et la discussion parmi les militants du parti, n’approuvait pas la participation de Chalamov à l’opposition, arguant que ce fils de pope qui n’était même pas aux Jeunesses communistes et qui n’avait pas été imprégné dès l’enfance des traditions du bolchevisme avait tort de se mêler de nos discussions de parti. C’était un représentant de la « troisième force », qui, tôt ou tard, ébranlerait le parti. »

 A l’assaut du ciel

Beaucoup de vieux-bolcheviks, sujets au corporatisme et au fétichisme de parti, ne comprenaient pas que la révolution avait ébranlé toute la société russe de l’époque, parce qu’elle avait entraîné dans son sillage des dizaines de milliers de jeunes, qui montaient, selon les termes de Chalamov, « à l’assaut du ciel« .

Cela, Trotsky le comprenait, mais aussi Lénine. Après la prise du pouvoir, le Parti bolchevique ouvrit la porte à tous les révolutionnaires. S’y engouffrèrent des groupes entiers d’internationalistes-mencheviks, de socialistes-révolutionnaires du parti Borotba, de Bundistes, etc.

Les partis du Komintern s’étaient formés en grande partie sur la base de la social-démocratie de gauche. La liberté des fractions et des discussions sur les questions les plus brûlantes n’était pas mise en doute, même dans les années de la guerre civile. Les discussions enflammées avaient leur place dans tous les congrès du parti.

Aussi, lorsque Trotsky et ses amis élevèrent la voix contre l’autonomie de l’appareil du secrétariat, qui s’identifiait au vieux-bolchevisme, ils trouvèrent des milliers de partisans dans la jeunesse étudiante et ouvrière, y compris chez les sans-parti.

La sympathie de Chalamov pour l’Opposition de gauche reflétait donc en grande partie l’état d’esprit de la jeunesse soviétique des années 1920. La question est de savoir dans quelle mesure il partageait les principes politiques et pratiques du programme de l’opposition ou si son soutien se bornait à une sympathie fondée sur un sentiment naturel de protestation. Cette question est restée longtemps sans réponse.

En 2000, la revue littéraire russe Znamia a publié les matériaux de l’affaire Chalamov de 1929. On peut y lire une lettre écrite le 6 juillet 1929 par Varlam Chalamov, prisonnier de la 4e division de la direction des camps spéciaux de Vichéra, et adressée à la direction de la police politique, au comité central du parti et au procureur de la police politique[17].

Ce document montre qu’il connaissait très bien les principaux points du programme de l’Opposition de gauche.

Au début de sa lettre, il affirme « que le parti ne représente pas une caste fermée et que les intérêts du parti ne concernent pas seulement les gens qui en ont la carte« , mais tous ceux qui sont intéressés par la résolution des questions vitales qui se posent à la classe ouvrière (et donc au parti).

 Chalamov réfute totalement l’accusation selon laquelle l’opposition mènerait une activité contre le parti et l’Etat, il explique que c’est « la direction qui a poussé l’opposition à se couper du parti« , que « les méthodes les plus criminelles« , y compris le soutien aux grèves et la mise en place de typographies clandestines, étaient conditionnées par le régime dictatorial interne au parti, et que, en outre, elles étaient utiles au parti, puisque les prévisions sur la crise du blé, les faits de corruption et la dégénérescence criminelle de certains représentants de la bureaucratie du parti et des soviets régionaux révélés par les documents de l’opposition avaient été totalement confirmés (il s’agit des affaires de Smolensk, Sotchi, Artemovo et d’Astrakhan).

 Les débats dans l’opposition

Il avait écrit cette lettre à un moment particulièrement dramatique de l’histoire de l’Opposition de gauche, dont une grande partie des militants avaient été exilés dans des régions lointaines de la partie asiatique de l’URSS. Sous la pression des dures conditions d’existence et de la répression policière, s’est constituée au sein de l’opposition une aile conciliatrice, dirigée par Evgueni Preobrajenski et Karl Radek, qui avançaient le mot d’ordre de « Retour au parti à tout prix« , puisque, disaient-ils, « Staline a fait un tournant à gauche et met en œuvre, même partiellement, même en les dévoyant, une partie de nos mots d’ordre« . Trotsky caractérisa ce prétendu « cours gauche » comme une manœuvre de tromperie, purement bureaucratique : « La question n ‘est pas seulement ce qu’on fait, mais qui le fait. Avec une démocratie soviétique, c’est-à-dire l’autogestion des travailleurs, la lutte contre les koulaks n ‘aurait jamais pris ces formes si convulsives, si paniques et si féroces (…). La bureaucratie est effrayée par les conséquences de sa politique depuis six ans. D’où ce brusque tournant contre les koulaks et les nepmen« [18]. La lettre de Chalamov montre que, sur la question de l’évaluation du tournant « gauche » de Staline, il se plaçait du côté de Trotsky. Il explique que le combat contre la tendance droitière était mené à l’aveugle, sans citer les noms que citait courageusement l’opposition : « (…) La direction tente de corriger ses erreurs. Mais de les corriger à l’aide des forces de l’appareil (…). Tout en s’efforçant de corriger ses erreurs d’une main (ce qui est impossible sans la participation la plus étroite des larges masses de la classe ouvrière), la direction du parti, de l’autre main, envoie les opposants au bagne. C’est surtout cela qui fait douter de la volonté d’imposer un cours nouveau…  » Chalamov reprend mot pour mot le programme de Trotsky lorsqu’ il avance l’idée que le seul moyen de redresser le cours de la direction réside dans une profonde réforme interne du parti, dont la première étape est le retour inconditionnel de tous les opposants d’exil ou de prison.

Le point de vue de Chalamov

Cette lettre nous intéresse aussi par le point de vue qu’exprime Chalamov sur la nature prolétarienne du parti et sur la dictature du prolétariat en URSS : « Aucun léniniste ne peut parler d’un second parti prolétarien dans le pays à l’époque de la dictature du prolétariat, c’est-à-dire du combat le plus résolu contre le monde capitaliste déclinant. On ne peut pas admettre non plus les calomnies sur le fait que Parti bolchevique ne serait pas un parti prolétarien« [19]. Cette citation fait écho à une autre polémique qui avait cours dans les rangs de l’Opposition de gauche entre les partisans de Trotsky, qui reconnaissaient alors la nature prolétarienne du parti malgré sa direction thermidorienne droitière, et les membres du groupe du « Centralisme démocratique », dirigé par Timothée Sapronov et Vladimir Smirnov. Les DCistes (comme les appelaient dans le parti leurs amis et leurs opposants) parlaient de dégénérescence petite-bourgeoise définitive du Parti bolchevique et de la nécessité de créer un nouveau parti prolétarien. Polémiquant avec leurs leaders, Trotsky expliquait qu’ils simplifiaient les choses en ignorant le véritable rapport des forces de classe en URSS. Sur ce point également, Chalamov était donc solidaire de Trotsky (en dépit de ses affirmations ultérieures, que nous avons rapportées au début de cet article).

Ainsi, cette lettre montre qu’il était au courant non seulement de la plate-forme élaborée par l’opposition en 1927, alors qu’elle était encore légale, mais de la polémique qui se menait par lettres en 1928-1929 entre les opposants des différentes colonies de déportation. Chalamov (qui n’était même pas au parti) jouissait donc de la confiance de l’opposition et avait accès aux travaux théoriques que Trotsky avait écrits à la fin de 1928, et qui étaient en général diffusés clandestinement.

Malheureusement, on ne trouve pas dans les matériaux publiés de l’instruction d’éléments qui nous renseignent sur l’évolution ultérieure des positions de Chalamov. On sait que, après l’expulsion de Trotsky d’URSS en février 1929, l’aile conciliatrice de l’Opposition de gauche devint plus active. En mai 1929, trois dirigeants connus, E. Preobrajenski, K. Radek et I. Smilga, envoyèrent une déclaration au comité central affirmant qu’ils désapprouvaient Trotsky et quittaient l’opposition. Plus tard, ils furent suivis par M. Bogouslavski, I. Smirnov et beaucoup d’autres.

On peut se faire une idée de l’état d’esprit de Chalamov à cette époque d’après certains passages de son « antiroman » Vichéra. « J’avais grande envie de rencontrer (…) les dirigeants du mouvement, pensait-il dans sa prison de la Boutyrka, (…) et sur plusieurs points j’aurais aimé croiser le fer avec eux, discuter, élucider certaines choses qui n’étaient pas tout à fait claires pour moi dans tout ce mouvement trotskyste.  » Les défections dans l’opposition et les déclarations de capitulation, largement reproduites dans la presse, avaient visiblement démoralisé Chalamov. « Dès l’automne 1929, écrit-il, je savais que tous mes camarades d’université, ceux qui étaient en déportation ou dans les prisons politiques, étaient rentrés à Moscou (…). Je me suis pris à haïr ces hypocrites, comprenant que le droit de commander est donné à ceux qui savent faire eux-mêmes ce qu’ils obligent les autres à faire« [20].

Cette rupture entre les actes et les paroles est peut-être à l’origine de l’hostilité qu’il manifeste dans sa Brève biographie pour les « guides ». Et pourtant il parle des opposants comme de ceux qui ont été « les premiers à tenter, au sacrifice de leur vie, de retenir le déluge de sang qui est entré dans l’histoire sous le nom de culte de Staline… « [21].

A qui pensait Chalamov ? Peut-être au leader des DCistes, Timothée Sapronov, qui ne reniera jamais ses idées, malgré toutes les répressions, et mourra avec le surnom de « protopope Avvakoum de l’Opposition de gauche« , que lui avaient donné ses partisans dès 1928. Quoi qu’il en soit, il est incontestable que Chalamov, s’il a pris ses distances avec l’opposition, n’a jamais fait de compromis idéologique ou moral avec le stalinisme et n’a jamais renié les idéaux révolutionnaires de sa jeunesse.

L’histoire dramatique du combat de l’Opposition de gauche contre la bureaucratie stalinienne ne s’est pas achevée en 1929. La nouvelle vague révolutionnaire en Europe, liée aux événements d’Allemagne et de la péninsule ibérique, suscitera une nouvelle étape de la lutte des bolcheviks contre Staline, la constitution d’un bloc uni d’opposition, dont le sommet sera constitué par le groupe de M. Rioutine. Mais tout cela se passe déjà sans la participation de Chalamov.


[1] Varlam Chalamov, Voskresenie listvennitsy (« Résurrection du mélèze »), YMKA-Press, 1985, Paris, p. 13.

[2] Varlam Chalamov, Pertchatka ili KR-2 (« Le Gant ou KR-2 »), Moscou, l990, p. 3.

[3] Varlam Chalamov, Voskresenie listvennitsy, op. cit., p. 13.

[4] Novy mir, 1999, n• 4, pp. 166-168.

[5] Varlam Chalamov, Pertchatka ili KR-2, op. cit, p. 37.

[6] Pour plus de détails, cf. Valeri Esipov, « Traditsii russkogo soprotivlenija« , Chalamovskij sbornik, ! Vologda, 1994, pp. 183 à 194.

[7] Znamia, p. 123

[8] Ibidem.

[9] Ibidem. Chalamov raconte que la femme de Trotsky a fait parvenir une lettre au XXe Congrès pour demander la réhabilitation de son mari.

[10] Ibidem.

[11] Novy mir, 1965, n° 4, p. 60.

[12] Znamia, p. 141.

[13] Novy mir, 1965, n° 4, pp. 62-63.

[14] Dialog, p. 111.

[15] Chalamovskij sbornik, op. cit., pp. 18, 20, 26.

[16] Les entretiens de Chalamov avec I. K. Gouzd se sont déroulés en 1932 (NDA).

[17] Znamia, 2001, n° 6, pp. 135-136.

[18] L. D. Trotsky, Staline, tome II, Moscou, 1990, pp. 224 et 244

[19] Znamia, 2001, n° 6, pp. 135-136.

[20] Varlam Chalamov, Pertchatka ili KR-2, op. cit., pp. 8-9 et 18.

[21] Varlam Chalamov, Voskresenie listvennitsy, op. cit., p. 13.

CHALAMOV ET L’ESPRIT DE RÉSISTANCE. Les traditions de la Résistance russe

VALÉRI ESSIPOV

Habituellement, quand on parle de « Résistance », on pense à la Résistance française, italienne ou yougoslave contre le fascisme pendant la Seconde Guerre mondiale, on ne pense pas à la Russie. Chalamov est l’un des premiers à introduire ce mot dans le contexte historique russe et il y prend immédiatement une résonnance profonde et lourde de sens.

Dans la Quatrième Vologda, il rappelle de nombreux épisodes de la Résistance séculaire des exilés qui ont transité à Vologda, « d’Avvakoum à Savinkov, de Sylvestre à Berdiaiev, de la fille du feld-maréchal Cheremetiev à Maria Oulianova, de Nadejdine à Lavrov, de Herman Lopatine à Lounatcharski« [1].

A en juger par cette énumération, la notion de « Résistance » chez Chalamov ne se limite pas au mouvement émancipateur (ou révolutionnaire), il inclut non seulement diverses formes de protestation d’ordre politique, mais aussi spirituel (Avvakoum) et même profondément intime, du domaine de l’amour et de la famille (Natalia Dolgoroukaïa).

Il est clair que l’objet de cette protestation n’est pas seulement « l’autocratie », mais ce « paradigme russe de non-liberté » aux multiples facettes, dont l’histoire est millénaire et que nous commençons seulement à surmonter aujourd’hui, au seuil du XXIe siècle…

L’expérience de la prison

Le sombre aphorisme de Chalamov : « L’intelligentsia russe sans expérience de la prison n’est pas totalement elle-même » reflétait, à un nouveau détour de l’histoire, cette ancienne règle, déjà relevée par Herzen : « Aux pires heures de l’histoire européenne, Spinoza n’a pas été exilé, Lessing n’a pas été fouetté ou envoyé à l’armée comme simple soldat. » Tout cela, Chalamov l’a ressenti de façon palpable dès l’enfance : la ville où il a grandi était pleine d’exilés. Bien que l’exil à Vologda fut relativement clément (« une Sibérie aux portes de la capitale« , Chalamov disait « Barbizon »), les gens s’y trouvaient néanmoins contre leur gré, sur décision de la machine étatique et policière, et c’est assez pour donner à réfléchir.

Bien sûr, Chalamov était trop jeune pour fréquenter la société des exilés, mais il a gardé le souvenir de ce qu’ils avaient apporté, en ce temps-là, à la vie de Vologda – « un climat moral et culturel particulier« , des exigences plus élevées sur « la façon de se conduire« . Son évidente sympathie était encouragée par son entourage familial. Son père, bien qu’ecclésiastique, entretenait des relations avec certains exilés, les recevait chez lui. D’une manière générale, on découvre aisément chez le père de Chalamov les traits typologiques de l’intelligentsia russe libérale : compassion pour « notre petit frère« , pour la paysannerie, au point même d’approuver le programme socialiste-révolutionnaire de droite de Pitirime Sorokine, fibre civilisatrice, horreur des cent-noirs. Son père avait accueilli avec enthousiasme la révolution de Février et n’a jamais par la suite exprimé de regrets pour le régime tsariste, ce qui était également conforme à l’état d’esprit dominant dans l’intelligentsia.

La séduction de Savinkov ?

Chalamov n’a hérité que partiellement de ces traits – il a mûri pendant la période bien plus orageuse et complexe des années vingt, période où, comme il l’a lui-même écrit, « tous les crimes et tous les bienfaits à venir étaient en gestation« . Néanmoins, il a largement subi l’influence de « l’ancien temps« , qui continuait mécaniquement à agir sur les esprits et les cœurs de la génération née une dizaine d’années avant la révolution. Cette mince frontière est décisive pour comprendre le destin de Chalamov et les particularités de sa compréhension du monde. Il n’est pas fortuit que son adhésion au monde de la révolution russe – au monde de la Résistance – soit liée pour lui au livre de V. Ropchine (B. Sa-1 84 vinkov). Ce qui n’a pas eu lieu : ce livre n’appartient pas à l’ABC du communisme, mais plutôt, comme le Cheval pâle, à une littérature indésirable pour la nouvelle époque, le nom de Savinkov étant, après Octobre 1917, directement associé à la contre-révolution…

En quoi ce roman, que Ropchine lui-même ne considérait pas comme un chef-d’œuvre, a-t-il pu séduire l’adolescent provincial passé du lycée à « l’école unique du travail » ? La réponse est dans la Quatrième Vologda : « Quel que fût son destin ultérieur, Savinkov et ses camarades étaient pour moi des héros et j’attendais avec impatience le jour où moi-même je subirais la pression de l’Etat et où je saurais y résister. La question n’était pas celle du programme des SR, mais du climat moral, du niveau éthique que créent de tels livres. « 

Il ne fait aucun doute qu’il ne s’agit pas là seulement d’un engouement romantique pour la « clandestinité », mais d’une tradition qui plonge de profondes racines dans la conscience russe : on peut sans crainte affirmer que chez le jeune Chalamov apparaissent – et avec quelle force – les traits de ce type de « jeune garçon russe » décrit par Dostoïevski (quand il dépeint Aliocha Karamazov) : « C’était un adolescent (…) honnête par nature, avide de vérité, qui la recherchait et y croyait, qui, l’ayant trouvée, y participait de toutes les forces de son âme, avec le désir impérieux de tout y sacrifier, même sa vie.  » Historiquement, ce type appartenait au XIXe siècle, à l’époque du populisme ; néanmoins, le XXe l’a ressuscité chez les meilleurs représentants du Parti socialiste-révolutionnaire. Et ceux-ci sont devenus les héros favoris de Chalamov, son idéal jusqu’à la fin de sa vie.

Soulignons-le : il s’agit d’un idéal moral, éthique. Chalamov ne se réfère jamais à l’idéologie SR, populiste, issue de Herzen et Tchernichevski. Ce qui l’attire, c’est l’éthique pratique des révolutionnaires : le principe « mettre en harmonie ses actes et ses paroles « , comme impératif. Ce principe est pour Chalamov le fondement de la vie morale (« Ce que tu as dit, fais-le, c’est ainsi qu’on m’a appris à vivre. C’est ainsi que j’ai appris aux autres à vivre. »). L’inflexibilité avec laquelle il professe cette règle est quasi religieuse, et cela aussi fait penser à une puissante tradition nationale. Sans nul doute, les premières leçons de la vie ont influé sur le destin littéraire ultérieur de Chalamov, sur sa ferme conviction que le droit à la parole se paye « par son propre destin, son propre sang« …

Il est difficile de dire si Chalamov avait lu alors le fameux recueil Les Jalons (1909). Mais on peut dire avec assurance que toute la rhétorique de ces textes, qui appelaient l’intelligentsia au repentir, à la résignation religieuse, lui était étrangère. Toute sa conscience juvénile refusait la résignation et justifiait ceux qui mouraient au gibet et en prison. Cela aussi participait de l’esprit du temps, indépendamment des corrections ultérieures.

Rappelons que, parmi les auteurs des Jalons, nombreux sont ceux qui ont soutenu la révolution de Février et ont ainsi, qu’ils l’aient voulu ou non, rendu hommage à leurs adversaires idéologiques – participants à la lutte émancipatrice[2].

En tout cas, Chalamov a choisi de rejoindre les traditions révolutionnaires russes -et non de rompre avec elles comme les partisans des Jalons -, ce choix (auquel il est resté fidèle de sa jeunesse à sa mort) détermine toute son orientation.

C’est une des pierres angulaires de sa conception du monde. Par son exemple, nous voyons à quel point il était naturel et organique, pour la jeunesse pensante de l’époque, de s’engager sur cette voie. Et ce n’est absolument pas un paradoxe que l’admiration de Chalamov pour les SR et les populistes l’ait conduit, comme nombre de ses contemporains, à prendre conscience du caractère inéluctable des changements apportés par Octobre – changements cruels, accablants pour lui-même et sa famille, mais néanmoins prometteurs pour l’avenir. C’est là aussi l’origine de relations tendues avec le nouveau pouvoir, qui ont conduit à sa première arrestation en 1929.

« Une immense bataille perdue »

Dans les souvenirs de Chalamov sur les années 1920, il y a une phrase remarquable : « Je participais à une immense bataille perdue pour changer véritablement la vie « . Comment mieux exprimer que par cette pensée tristement ironique les contradictions qui le terrassaient alors, et pas seulement lui ! D’une part, étudiant de l’université de Moscou, il ne pouvait pas ne pas voir les progrès réels apportés par la NEP (« Une fois encore, s’est élevé ce même souffle de liberté qu’on respirait en 17 » [c’est-à-dire en février, V. E.] : cette affirmation de Chalamov, témoin oculaire de 1924[3], est particulièrement précieuse). D’autre part, il sentait que « l’assaut du ciel« – l’utopisme communiste de plus en plus conquérant et dogmatique – contenait en germe de nouveaux cataclysmes, de nouveaux crimes. Chalamov note qu’il y avait alors à Moscou nombre de « retardataires à l’assaut du ciel » comme lui. Et il est tout à fait cohérent que ce soit parmi les étudiants de son âge qui n’avaient pas connu l’horreur de la guerre civile, qui avaient accueilli la révolution dans l’esprit des vieux « commandements » de l’intelligentsia russe – c’est-à-dire comme condition pour un changement humaniste de la vie – que soit bientôt apparue une nouvelle Résistance dans la révolution russe…

« Aux côtés de l’opposition »

« J’ai participé activement aux événements de 1927, 1928, 1929 aux côtés de l’opposition« . Derrière cette ligne de sa Brève description de ma vie, il y a toute une époque de sa biographie, qui, malheureusement, n’a pas encore été étudiée. Nous savons seulement qu’en février 1929, à l’âge de 21 ans, il a été arrêté par le Guépéou pour avoir diffusé le « Testament » de Lénine (sa « Lettre au congrès« ) et que l’arrestation a eu lieu dans l’imprimerie clandestine de l’université de Moscou. Ces maigres détails suffisent pour comprendre qu’il s’agissait en fait de la mise en œuvre de l’ancienne pratique révolutionnaire dans de nouvelles conditions (soviétiques). De plus, semble-t-il, il ne s’agissait pas seulement de diffuser en tracts un texte de Lénine interdit et dissimulé au peuple. Significative est la caractérisation donnée par Chalamov de ses amis oppositionnels : « Ceux qui, les tout premiers, tentaient avec abnégation, au prix de leur vie (souligné par nous – V. E.), de contenir ce torrent sanglant, entré dans l’histoire sous le nom de culte de Staline « . Et encore : « Les oppositionnels étaient les seuls, en Russie, à tenter de s’organiser pour résister à ce rhinocéros … « 

Vu leur haine pour Staline, considéré comme un nouveau despote-autocrate, il y a tout lieu de penser que les jeunes oppositionnels ont dû parler de « résoudre le problème » de manière radicale, dans l’esprit de la Volonté du peuple. Ce n’est pas pour rien que Chalamov écrit « au prix de leur vie« . Et ce n’est pas sans raison si, à la prison de Boutyrki, après son arrestation, il s’enthousiasme ouvertement pour la méthode dont lui parle le vieux détenu politique SR Andreïev : « Hop… et tout est réglé » (récit « Le meilleur éloge« )[4].

A la pointe de la lutte sociale

Quoi qu’il en soit, le jeune Chalamov s’est trouvé à la pointe de la lutte sociale dans les années 1920, ce qui est profondément symbolique. Avec les idées qui étaient les siennes, il est difficile de s’imaginer qu’il ait pu faire un autre choix. C’était une aspiration hardie et généreuse. L’appréciation qu’il a portée plus tard : « Bien sûr, j’étais alors un jeune chiot aveugle« , n’y change pas grand-chose. Si l’on considère objectivement la situation de l’époque, on ne peut pas ne pas reconnaître que les chances des opposants à Staline n’étaient pas grandes. Mais néanmoins elles existaient – fût-ce dans le cadre de la lutte à l’intérieur du parti. Bien qu’il n’ait eu, formellement, aucun lien avec le Parti bolchevique (il n’était même pas komsomol), si éloigné qu’il fût de la « cuisine » politique, Chalamov était un volontaire, un « franc-tireur » dans cette lutte. Il agissait en fait en allié de toutes les forces saines du Parti communiste (bolchevique), qui avaient surmonté la maladie du gauchisme et apprenaient – en marchant – à distinguer le réel de l’utopie dans la doctrine communiste[5].

L’exemple de Chalamov confirme une fois de plus la force du courant antistalinien dans la conscience sociale des années 1920. Exprimant les aspirations de la nouvelle génération de l’intelligentsia russe, il personnifiait – dans les grandes lignes – les aspirations du peuple tout entier, en tout cas de sa grande masse : « Personne jamais n’a considéré que Staline et le pouvoir soviétique, c’était la même chose » (Antiroman de Vichera)…

Les partisans de la théorie de la « continuité », c’est-à-dire de l’identification entre le léninisme et le stalinisme, se casseront les dents avec Chalamov. La sympathie qu’il nourrit pour les années 1920, tout en comprenant leur caractère contradictoire, est ferme et constante[6].

Son refus des jugements tranchés sur Lénine témoigne d’une certaine sagesse, propre une fois encore à la génération des années 1920. Que Chalamov ait diffusé le « Testament » de Lénine n’en fait pas bien entendu un apologiste de ce dernier. Pourtant, la tendance sociale de Lénine en ses dernières années, réalisée dans la NEP, dans une « liberté », même relative, lui était proche au temps de sa jeunesse comme à la fin de sa vie. Il faut absolument garder en mémoire que c’est le point de vue d’un homme qui a personnellement vécu, dans sa chair, le rude contraste entre deux mondes – le milieu des années 1920 et l’année 1937. Il est encore plus important de ne pas oublier que Chalamov a été la voix de ces millions d’hommes fusillés et torturés sous Staline, qui étaient la fleur de la Russie nouvelle et auraient pu lui assurer un développement normal.

Cette participation active à la lutte contre Staline a joué un rôle immense dans sa vie. Elle lui a donné le droit au respect de soi, le droit de se considérer comme le continuateur de la tradition des révolutionnaires du passé (il a fait tout ce qu’il pouvait dans les conditions de son époque !). Elle l’a trempé moralement et a affermi les fondements de sa conception du monde. Enfin, elle lui a donné par la suite le droit moral indiscutable de juger sévèrement – comme écrivain – le système engendré par Staline, et dont les métastases gangrenaient toujours la société à laquelle Chalamov s’est heurté à son retour de Kolyma.

Une « gifle au stalinisme »

Chalamov a toujours divisé sa vie en deux parties, division « classique », selon sa propre expression, la première vouée à la littérature, à l’art, et la seconde aux « luttes sociales ». Il pourrait sembler qu’à son retour des camps, la première ait complètement évincé la seconde : « J’avais plus de 45 ans, je tentais de rattraper le temps perdu et j’écrivais nuit et jour -des vers et des récits » (son autobiographie, Quelques-unes de mes vies). Mais le travail littéraire, pour lui, ne pouvait pas ne pas être une bataille. C’était une forme élevée de Résistance spirituelle, de résistance au temps, au mensonge et à la violence, à l’indifférence et à l’oubli, à la routine littéraire.

Chalamov appelait ses Récits de Kolyma une « gifle au stalinisme« . Mais cette formule n’indique que le but immédiat, violemment émotionnel, de son travail. L’objectif de ces récits n’est pas seulement, ni même tant, de dénoncer. Ce qui agite le plus profondément l’écrivain, ce sont les problèmes ontologiques du mal, répandu dans la société humaine et que met à nu la vie quotidienne du camp (« le camp est semblable au monde » ; « le thème du camp au sens large est la question principale, essentielle, de notre époque« ). Il cherche une réponse à la question la plus angoissante du XXe siècle – « Comment des gens, nourris depuis des générations de littérature humaniste, en sont venus à Auschwitz, à Kolyma… « ).

Les opinions de Chalamov au cours des années 1950-1970 ne restent pas figées, elles s’approfondissent, s’enrichissent d’une expérience nouvelle, mais gardent en même temps de nombreux traits de la mentalité des années 1920, de la mentalité de l’intelligentsia russe. Sur ce plan, un aveu qu’il fait dans une lettre à Nadejda Mandelstam est extrêmement significatif : « Le fil du temps est rompu, l’héritage culturel est détruit, notre tâche est de le rétablir, de renouer le fil » (1965). Cette position est proche de l’esprit des « hommes des années 1960« , des aspirations de ce qu’on a appelé l’intelligentsia soviétique libérale, mais Chalamov s’en distingue par la conscience profonde, fondée sur l’expérience du camp, des causes fondamentales naturelles et humaines de l’issue catastrophique de la révolution. Ces causes, il les voit avant tout dans la puissance des « forces obscures« , « des instincts bestiaux« , des « passions populaires animales« , qui « affirment leur pérennité, se dissimulant, se masquant jusqu’à la nouvelle explosion » (la Quatrième Vologda). Pour Chalamov, il ne fait pas de doute que ces traits du peuple ont pour origine l’humiliation séculaire, tout le mode de vie de l’ancienne Russie (voir le poème des Cahiers de Kolyma: « Elle vit encore, la vieille Russie, la plus dangereuse des Gorgones« ). Chalamov comprend bien que les bolcheviks de la première génération, sous la direction de Lénine, ont leur part de culpabilité dans le déchaînement de ces sombres instincts, « cupides », comme il le dit. Mais, suivant sa logique, constante chez lui, d’homme « de la NEP », c’est la manipulation de ces instincts, abandonnée après la dure leçon de la guerre civile et que Staline remet à l’honneur jésuitement, sous le masque de slogans démagogiques, qui conduit à l’extermination des forces vives du pays, à la rupture du  »fil du temps« .

L’écrivain défend avec persévérance et logique l’intelligentsia russe, y compris révolutionnaire, des attaques qu’elle a subies et continue de subir. Il considère que « la haine de l’intelligentsia, de sa supériorité« , est « le plus lourd péché » de l’époque (dans la même lettre à Nadejda Mandelstam). On voit là clairement ce qui distingue Chalamov de la nouvelle vague dans la tradition des Jalons en Russie (dont Alexandre Soljenitsyne est devenu le représentant le plus éminent) et qui rend pour lui tout aussi inacceptable cet anticommunisme doctrinal, qui ne prend en compte ni les réalités historiques, ni la tradition spirituelle vivante qui unit la mince couche de résistants au régime totalitaire d’hier et d’aujourd’hui. Chalamov évite toute terminologie politique primitive (« socialisme », « capitalisme ») pour désigner l’ordre social digne de la Russie, mais il est indiscutable que, pour lui, ce doit être une société libre, qui neutralise les « instincts bestiaux« . C’est le sujet, crucial dans l’œuvre de Chalamov, du poème « Avvakoum à Poustozerck » (1955) : « Nous débattons de la liberté, du droit de respirer…  » C’est le contenu émotionnel du récit-programme « Résurrection du mélèze » (1966) : « Ce mélèze est vieux de trois cents ans … Il vit quelque part dans le Nord, pour voir, pour crier que rien n’a changé en Russie, ni le sort de l’homme, ni sa méchanceté, ni son indifférence… « 

Le sens de la Résistance

L’écrivain ne se faisait pas d’illusions quant à la démolition rapide d’un système qui portait en lui les traits camouflés du stalinisme. Dans ce contexte politique, le thème de la résistance acquiert un sens particulier dans les Récits de Kolyma. On peut, sans exagération, considérer le récit « Le dernier combat du major Pougatchev » (1959), consacré à ceux qui ont préféré la mort à la vie du camp, comme l’œuvre littéraire la plus révolutionnaire de l’époque totalitaire ! Il semble que ce soit pour la même raison que Chalamov choisisse ses personnages parmi les vieux révolutionnaires. On ne sent pas seulement la nostalgie des « préceptes » purs et généreux disparus avec les derniers représentants (exterminés) du parti SR (récit « Le meilleur éloge« ), ou l’envie de garder le souvenir de destins lumineux, extraordinaires, effacés de l’histoire officielle (Natalia Klimov, une des organisatrices de l’attentat contre Stolypine, dans le récit « La médaille d’or« ). On voit bien que Chalamov veut également donner à la nouvelle génération des exemples vivants d’une lutte pleine d’abnégation, en espérant une imitation sinon directe, tout au moins à la mesure des possibilités de l’époque. Cette veine « propagandiste » n’est jamais insistante chez Chalamov et n’est pas aussi dogmatique que chez Soljenitsyne (« Ne pas vivre selon le mensonge« ), mais obéit à la même motivation : on ne peut se résigner à ce qui est[7].

En toutes circonstances, Chalamov est resté avant tout un artiste, pour qui l’art se suffit à lui-même comme moyen de Résistance. Contestataire passionné par nature, il s’est consciemment limité, comprenant combien il est destructeur pour l’écrivain de s’engager dans la sphère du journalisme. Il ne se permettait pas ce « péché de pédagogisme » de la littérature russe, pour lequel il était fermement convaincu que la Russie avait payé beaucoup trop cher au XXe siècle.

Tout cela et d’autres facteurs encore (avant tout, sa santé délabrée par la Kolyma) expliquent que Chalamov soit resté à l’écart du mouvement « dissident ». On connaît seulement un cas où il a diffusé un article par le canal du samizdat, la « Lettre à un vieil ami » (1966), consacrée au procès Siniavski-Daniel. La lettre n’était pas signée, mais il était facile d’en deviner l’auteur pour quiconque connaissait le style et l’intonation des Récits de Kolyma. Il est tout à fait caractéristique que Chalamov ait cité à nouveau en exemple la conduite courageuse des SR de droite au procès de 1922. Notant que Siniavski et Daniel s’étaient conduits « héroïquement » pendant le procès, il déclare fermement : « On ne peut juger pour calomnie et agitation antisoviétique un homme qui, ayant vu l’époque stalinienne, en a parlé« [8].

Par la suite, à en juger par les souvenirs de I.Sirotinskaïa, Chalamov s’est refroidi envers le mouvement « dissident », qui, après une série d’arrestations, était miné par les dissensions internes et la démoralisation. Plus encore, il exprime son mépris ouvert pour nombre de ses membres, sous l’influence, probablement, de l’histoire de Piotrlakir, dont l’appartement était activement utilisé par le KGB et qui, après son arrestation, avait dénoncé publiquement ses camarades[9]. Quoi qu’il en soit, Chalamov, qui se considérait comme l’héritier des révolutionnaires russes et qui connaissait parfaitement les règles de la conspiration, avait toute compétence professionnelle et morale pour juger…

La « fameuse lettre ».

Comment, à la lumière de tout ce qui a été dit, apprécier la fameuse lettre de Chalamov à la Literatournaïa Gazeta (1972) ?

Parmi ceux qui connaissaient l’auteur des Récits de Kolyma, beaucoup ont considéré cette lettre comme un signe de faiblesse citoyenne de l’écrivain face au pouvoir. Il circule également des versions selon lesquelles il n’aurait pas été sincère, tentant seulement de démontrer formellement sa loyauté sous la pression des circonstances. Il semble que rien de tout cela ne corresponde à la réalité.

Rappelons que le leitmotiv de la lettre est une protestation contre l’utilisation politique faite en Occident de la publication des Récits de Kolyma. Chalamov était profondément blessé que ses récits soient parus aux éditions Possev et dans le Nouveau Journal de New York, qui avaient une odieuse réputation d’anticommunisme.

Il était particulièrement indigné par le « vil procédé de publication« , suivant sa propre expression, qui consistait à publier un ou deux récits par numéro pour donner l’impression d’une collaboration régulière[10].

Est-il besoin de dire combien il était humilié de jouer le rôle de simple carte dans des jeux politiques ? Et l’on peut difficilement contester que la phrase : « Cette pratique répugnante, vipérine…, exige d’être fustigée, stigmatisée » ait exprimé ses véritables sentiments.

En ce qui concerne les phrases « Je suis un écrivain soviétique honnête« , « un citoyen soviétique« , etc.., leur signification est essentiellement rituelle : tel était le canon intouchable, canon de la vie et canon du « genre ».

Mais Chalamov était indubitablement sincère en refusant le rôle qu’on voulait lui imposer « d’antisoviétique clandestin, d’émigré de l’intérieur« . Ce rôle ne correspondait en rien à son point de vue et à ses positions d’écrivain. Il aurait pu le démontrer par l ‘analyse détaillée de ses œuvres : elles sont absolument dépourvues de la rigidité politique à laquelle on puisse associer l’étiquette « antisoviétique ». L’écrivain a toujours refusé de s’engager dans l’un ou l’autre camp, et cette lettre en est une nouvelle preuve éclatante !

« Une problématique dépassée ».

Enfin, même la phrase la plus inattendue pour les admirateurs de Chalamov : « La problématique des Récits de Kolyma n’est depuis longtemps plus à l ‘ordre du jour » peut s’expliquer. Il ne s’agit pas du tout de rejeter ce qu’il avait écrit, de s’en démarquer ou d’en amoindrir la signification, mais de constater lucidement que le thème des camps était dans une certaine mesure moins actuel. Chalamov se place en quelque sorte au niveau de la compréhension habituelle de ce thème, il reconnaît qu’après le XXe Congrès le pays a changé et qu’il n’y aura pas de retour au passé. Dans le cadre contraignant du rituel officiel, c’était, sans doute, la seule formulation adéquate. Mais on l’a prise trop au pied de la lettre…

La lettre reflète la tragédie du destin littéraire de Chalamov, privé de ses droits dans son pays comme ailleurs dans le monde. C’était un acte de défense de sa dignité et non une trahison de lui-même. Ceux qui ont pensé autrement partaient d’une fausse présomption idéologique concernant la mission de Chalamov en tant qu’écrivain. Le rejet de cette lettre dans les milieux de l’intelligentsia ressort du phénomène de la « terreur libérale ». Le maximalisme, dont les racines sont anciennes dans la société russe, avec lequel sont jugés les actes des « maîtres à penser », est trop souvent cruel et sans nuances. Aujourd’hui, alors que la société doit à nouveau affronter les récidives de cette maladie, la leçon de Chalamov paraît particulièrement instructive.

Les particularités de l’époque transitoire actuelle, où tout est remis en question, avec tous les excès que cela suppose, rendent l’héritage de Chalamov d’une brûlante actualité. Nous voyons comment, sur tout le territoire de la Russie (de l’ex-URSS), sont cruellement confirmés ses avertissements sur les « forces obscures » et les « instincts bestiaux« . Il faut bien reconnaître que la principale raison en est cette « dépravation des âmes« , dont Chalamov attribuait la responsabilité au régime totalitaire. En même temps, le cours des réformes sociales réduit considérablement l’efficacité d’une idéologie « antisoviétique » primaire, qui raye d’un trait de plume toutes les valeurs morales des générations qui ont grandi à cette époque. Cette idéologie – un nihilisme à l’envers – vulgarise l’histoire du pays, la prive de sa haute signification tragique et, en définitive, conduit à une rupture totale avec les traditions de l’intelligentsia russe, ces traditions qu’incarnait Chalamov.

Les nouveaux apologistes de la vieille idée conservatrice selon laquelle « le révolutionnaire russe est un homme sans honneur« [11] voudraient exclure de l’histoire aussi bien les décabristes que les populistes, les SR, les mencheviks (sans même parler des bolcheviks), mais ils sont une réalité vivante, qui représente la Russie dans sa marche douloureuse vers la civilisation.

Sur ce plan, Chalamov est peut-être une figure clef du XXe siècle et son expérience tragique de la Résistance nous convainc que le « fil du temps » n’est pas rompu, il est renoué par le destin même de l’écrivain.

NDLR : Les sous-titres sont de la rédaction.


[1] NDLR : Essipov énumère ici une série de victimes de toutes opinions des autorités du moment : le protopope Avvakoum (1620-1682), chef des vieux croyants, qui refusait la réforme de l’Eglise, brûlé sur ordre du tsar ; le socialiste-révolutionnaire Savinkov ( 1879-1925) ; le philosophe Berdiaiev (1874-1948), expulsé en Europe occidentale par le gouvernement des commissaires du peuple en 1922 ; la comtesse Cheremetieva, fille d’un chef militaire de Pierre-le-Grand, exilée par ce dernier ; le journaliste et rédacteur en chef de la revue littéraire Le Téléscope, Nadejdine (1804-1856), exilé par Nicolas 1er pour avoir publié les – jugées subversives – Lettres d’un philosophe, de Piotr Tchaadaiev, décrété fou par les autorités ; les populistes Lavrov ( 1823-1900) et Lopatine (1845- 1918), premier traducteur du Capital en Russie ; la sœur de Lénine, Maria Oulianova (1878-1937) ; le bolchevik Lounatcharski (1875-1933).

[2] Voir le jugement de P. Strouve sur Février : « Un miracle de l’histoire, qui nous a brûlés, purifiés et éclairés« .

[3] Znamia, n° 4, 1993, p.115.

[4] Un tel état d’esprit était répandu dans divers milieux de l’opposition. En cette même année 1929, L. Sorokine, auditeur de l’Académie communiste (!), avait ainsi déclaré qu’il était prêt à devenir « un second Brutus » (voir A. Avtorkhanov, « Technologie du pouvoir« , dans la revue Questions d’histoire, n°8 9-10, 1991, p. 93). Ce n’est pas sans raison que Staline vivait dans la peur d’un attentat. Rappelons que lorsque, dans les années 1930, il a interdit comme thème de recherche le mouvement populiste, le « conducteur des peuples » l’avait ainsi justifié : « Si l’on éduque nos gens à l’exemple des populistes, on va former des terroristes …  » (L’Histoire et les historiens, Moscou, « Naouka« , 1965, p. 257).

[5] D’après la logique casuistique de l’instruction menée par le Guépéou, Chalamov était rangé parmi les « trotskystes ». Il a lui-même souligné que « la plupart des oppositionnels n’avaient pas une grande sympathie pour Trotsky » (« Brève auto-biographie« ). Objectivement, Chalamov était plus près de l’opposition « de droite » (boukharinienne).

Note de la rédaction : Essipov, visiblement, ne sait pas que, dans les années 1927-1928, l’opposition boukharinienne n’existait pas encore et qu’elle n’a pas diffusé le « Testament de Lénine« .

[6] A en juger par les mémoires de R. Orlov et L. Kopelev, Chalamov, libéré des camps, a toujours évoqué les années 1920 avec chaleur : « Il se transformait, devenait bon, confiant, joyeux, en parlant de ses rencontres avec Maïakovski et d’autres poètes« . Néanmoins, la conclusion des auteurs sur la conscience « morcelée » de l’écrivain (« Le monde lumineux des années 1920 et l’horreur sans issue du bagne de Kolyma sont totalement dissociés dans son œuvre« ) est par trop arbitraire. Voir : R. Orlova, L. Kopelev, Nous vivions à Moscou, 1956-1980, Moscou, 1990, pp. 58 à 64.

[7] Cette tendance à utiliser le thème historico-révolutionnaire comme contrepoids à l’idéologie officielle se retrouve chez d’autres écrivains au même moment, par exemple chez Iouri Trifonov.

[8] Publié intégralement pour la première fois en URSS dans le livre Le Prix de la métaphore, ou crime et châtiment de Siniavski et Daniel, Moscou 1989. Il est curieux qu’au « procès des quatre » (A. Guinzbourg, lou. Galanskov, A. Dorovolski, V. Lachkov – janvier 1968), ce texte non signé ait été qualifié d’anti-soviétique. Pourtant, son contenu politique se limitait à défendre la liberté de parole

[9] Voir Amalrik, Mémoires d’un dissident, Moscou, éditions Slovo, 1991

[10] C’est exact pour le Nouveau Journal, qui a publié Chalamov à partir de 1966, Possev n’a fait paraître que deux récits en 1967. On peut en conclure que Chalamov a été faussement informé sur la fréquence de ses publications dans Possev.

NDLR : Possev publia un volume de Récits de Chalamov (changé en Chalanov), dont cet organe fascisant vendit les droits à Gallimard !

[11] L’expression est de Katkov, elle se rapportait à Bakounine. Dostoïevski l’utilise dans Les Démons.

Varlam Chalamov : une lettre au Guépéou en 1929

Varlam Chalamov, l’immortel auteur des Contes de la Kolyma, fut arrêté par le Guépéou en février 1929 pour sa participation à l’impression clandestine et à la diffusion du Testament de Lénine, entreprise à laquelle il participait en tant que sympathisant actif de l’Opposition de gauche, ce qui est l’une des raisons de la haine profonde que Soljenitsyne lui voue.

Le 1er mars 1929, il répond à l’enquêteur du Guépéou qui l’interroge : « Je refuse de répondre à toutes les questions concernant mon activité d’opposant » et confirme cette déclaration le lendemain. Cette fermeté insolente lui vaut une condamnation à trois ans de camp de concentration, alors que les autres étudiants du groupe de l’université de Moscou avec lesquels il militait sont condamnés, eux, seulement à des peines d’exil.

Irina Sirotinskaia, qui publie dans la revue Znamia (n° 6, 2001, pp. 135-136) la lettre qu’il adresse au Guépéou le 6 juillet 1929, écrit : « Le 13 avril 1929, Chalamov franchit les portes du camp. L’intrépidité de ce gamin étonne. Passé à tabac pendant le transport, jeté dans le camp avec des droits communs, il adresse le 6 juin une lettre au comité central du Parti communiste russe et au Guépéou. »

Le collège du Guépéou mit fort longtemps à réagir à la lettre de Chalamov… heureusement pour lui. Le 14 février 1932, il fit parvenir à la direction du camp de la Vichera sa décision : à l’expiration de sa condamnation, prolonger la peine de Chalamov pour trois ans et l’envoyer dans un camp du nord. L’administration de la Vichera informa le Guépou que Chalamov avait été libéré (par une anticipation inexpliquée) le 11 octobre 1931). Irina Sirotinskaia écrit : « Les recherches du détenu, qui avait fui le lieu d’exil, furent menées dans tout le nord du pays, alors que Chalamov se trouvait à Moscou, où il écrivait des articles dans les revues syndicales, faisait imprimer ses nouvelles et se mariait. »

Il abandonna toute activité politique, considérant, écrivit-il plus tard, qu’il ne serait qu’un « jouet dans les mains des politiciens« . Mais, dans son dossier, figurera constamment la lettre  » T  » (« trotskyste »). Il sera condamné en 1937 pour KRTD, « activité contre-révolutionnaire trotskyste », ce  » T  » qui, sous Staline, interdisait à celui qui portait ce stigmate de sortir vivant du camp…

Il faut rappeler, pour bien comprendre le contenu de la lettre, qu’à cette époque (et ce jusqu’à l’été 1933), la politique l’Opposition de gauche était orientée vers la réforme démocratique du Parti communiste, à la différence des partisans de Timothée Sapronov et Vladimir Smirnov, qui considéraient que la petite bourgeoisie avait pris le pouvoir en URSS et étaient donc partisans de la constitution d’un second parti.

La lettre

La situation politique tendue des dernières années a contraint chaque véritable citoyen soviétique à définir d’une façon ou d’une autre son attitude devant ce qui se passe aujourd’hui et ce qui se passera demain.

D’un autre côté, il est tout à fait clair que le parti ne constitue pas une caste fermée, qu’il n’y a pas que les détenteurs d’une carte du parti qui vivent des intérêts du parti. Tout « sans-parti » peut et doit prendre part à la solution de toutes les questions que la vie pose devant le parti et, en conséquence, devant la classe ouvrière, ou, plus exactement, pose devant la classe ouvrière et par voie de conséquence devant le parti.

Pour quiconque a appris à connaître la vérité léniniste, les rapports entre le parti et l’opposition ont été l’axe politique des événements de la dernière période. Aucun individu qui se considère comme un léniniste ne peut parler d’un second parti prolétarien dans le pays à l’époque de la dictature du prolétariat, c’est-à-dire à l’époque d’une lutte exacerbée avec le monde capitaliste agonisant. Il est impossible d’accepter l’affirmation calomnieuse que le Parti communiste russe n’est pas un parti prolétarien.

Le travail de l’opposition avant et après le XVe Congrès (1) n’a pas été un travail antiparti. Son contenu, y compris les méthodes les plus « criminelles », comme le soutien à des grèves courtes et exceptionnelles, était dirigé fondamentalement dans un sens utile au Parti communiste russe comme parti de la classe ouvrière. Contrainte de recourir à des méthodes « illégales » pour en appeler à la classe ouvrière – et c’est à elle seulement que s’est adressée l’opposition -, elle ne s’est pas trompée dans la justesse de son attitude. L’opposition léniniste, par sa critique, ses indications et son travail, a pris, dans une mesure significative, sa part dans les mesures prises ces derniers temps. Les décisions de la XVIe conférence, la purge du parti, la purge de l’appareil, la lutte contre la déviation de droite (2), qui, il est vrai, se mène presque à l’aveuglette sans indication de noms, noms que l’opposition désignait hardiment, constituent indubitablement des pas sérieux à gauche de la direction, c’est-à-dire dans le sens de la correction des erreurs qu’elle avait commises auparavant.

Je ne vais pas parler ici de ces erreurs graves, assez connues, en politique intérieure et extérieure, qui ont débouché sur la crise économique permanente du pays, sur le retard imposé à la révolution mondiale et sur la détérioration de la situation internationale du Comintern, trois conséquences dialectiquement liées entre elles. Une chose est claire : la direction essaie de corriger ces erreurs. Mais elle essaie de les corriger d’en haut avec les forces de l’appareil lui-même. Chaque bolchevik-léniniste est obligé de soutenir tous les pas révolutionnaires pratiques de la direction centriste (3), qui maintenant se dépouille en tranchant à droite et à gauche (plus à gauche qu’à droite). La lettre de L. D. Trotsky « La crise du bloc de la droite et du centre et les perspectives » en dit assez sur la méthode de la lutte « sur deux fronts ». S’efforçant, d’une main, de corriger ses erreurs (ce qui est impossible sans la plus proche participation des larges masses de la classe ouvrière), la direction du parti, de l’autre main, envoie les opposants au bagne. C’est précisément cela qui, au premier chef, contraint de douter du caractère décidé de l’orientation prise, car la politique ignore la haine et quiconque se considère comme un bolchevik est prêt à se battre et se battra pour chaque décision dirigée vers la défense de la dictature prolétarienne. La direction du parti a avec acharnement poussé l’opposition à rompre avec le parti. Toute une série d’interventions de dirigeants et toute une série de mesures répressives contre l’opposition, allant jusqu’à l’exil de Trotsky à l’étranger et les tentatives successives de discréditer le nom de l’un des chefs d’Octobre aux yeux des ouvriers, tout cela témoigne suffisamment de la duplicité de la politique de la direction du parti. Le bavardage sur le fait de savoir si la dictature du prolétariat existe ou non est pur bavardage, car la mesure de la dictature se juge par toute la série des rapports entre l’URSS et le monde capitaliste (et, globalement, par la part de la participation de la classe ouvrière à la répartition des revenus du pays, par le degré de participation des éléments capitalistes dans cette répartition et par le sens dans lequel se développe la part de l’un et de l’autre, et par toute une série d’autres éléments).

La politique est moins que tout une question d’amour-propre et celui qui n’a pas compris que l’opposition n’a pas cessé de tendre la main au parti, celui-là n’a rien compris aux événements politiques de ces dernières années. Le malheur est que la direction continue à rester un appareil, malgré les affaires de Smolensk, de Sotchi, d’Artemovsk et d’Astrakhan (4). Avec la majorité de l’opposition léniniste, je considère que le seul moyen de redresser l’orientation de la direction du parti et, en conséquence, de toute la politique des soviets et des syndicats, est une profonde réforme intérieure du parti reposant sur une purge impitoyable de tous les éléments aux tendances thermidoriennes et des partisans de la conciliation avec ces éléments, le retour de l’opposition léniniste des lieux d’exil, des prisons et du bagne dans le parti.

Varlam Tikhonovitch Chalamov,

détenu de la 4ème compagnie

des camps spéciaux de la Vichera

Notes de la rédaction :

(l) Ce XV’ Congrès, tenu en décembre 1927, exclut 75 membres dirigeants de l’Opposition unifiée.

(2) Chalamov fait ici allusion aux décisions prises dans le sens de l’industrialisation du pays et de la collectivisation agricole, qui, en ce qui concerne cette dernière, ne laissaient pas prévoir la collectivisation totale, forcée et sanglante, qui ne sera décidée qu’en décembre 1929.

(3) A cette époque, Trotsky analysait la politique du groupe de Staline comme se situant au « centre », entre celle que préconisait l’Opposition de gauche et celle que préconisaient les droitiers (Boukharine, Rykov, Tomski), partisans du soutien à la couche aisée, voire riche, de la paysannerie. Les changements de la situation amèneront Trotsky à abandonner cette analyse au début des années 1930.

(4) Chalamov cite ici des villes où avaient éclaté des grèves manifestant le mécontentement des ouvriers.

Première édition française des Récits de Kolyma

Présentation : Claudie Lescot

Pour lire l’ouvrage cliquez sur la première de couverture

La maison-musée Chalamov créée en 1990 à Vologda, au nord de la Russie, abrite les collections de photographies, de documents, de la vie et des œuvres de Varlam Chalamov. Il s’agit de sa maison natale, sa famille habitant une partie de la maison transformée en presbytère. Né en 1907 il y vécut jusqu’à l’âge de 17 ans, en 1924 il quitte Vologda pour Moscou.

Marc Goloviznine nous envoie l’un de ces documents exposés, la première édition en français des Récits de Kolyma en 1969, traduite par Katia Kerel et Olivier Simon (Jean-Jacques Marie), que nous publions en en-tête.

Curieuse histoire que celle de cette première édition passée inaperçue. Elle paraissait après le rapport Krouchtchev (fév. 1956), c’était le « dégel », les dissidents, les samizdats qu’on se procure par des moyens étranges. Une journée d’Ivan Denissovitch avait paru en 1962 en U.R.S.S. mais pas encore en français.

Maurice Nadeau raconte dans ses mémoires littéraires, Grâces leur soient rendues, l’origine et le parcours de l’ouvrage de Chalamov :

J’ai publié un des grands livres français sur les camps nazis, « Les Jours de notre mort ». Il se trouve que j’ai également publié le premier grand livre sur le Goulag : « Récits de Kolyma », de Varlam Chalamov.

(…)

C’est mon amie Janine Lévy qui me procure « Récits de Kolyma ». J’ai pleine confiance en elle, mais elle ne peut évidemment pas me révéler la filière par laquelle les trois rouleaux de microfilms qu’elle me met en mains sont tombés dans les siennes. Il me suffit de savoir que l’auteur, Varlam Chalamov, vient d’être libéré, qu’il est en mauvaise condition physique, sourd et presque aveugle, mais qu’il tient à ce que son témoignage parvienne en Occident. Est-il connu comme écrivain ? Elle pense que non. Existe-t-il même vraiment ? N’y a-t-il pas là-dessous une nouvelle provocation du K.G.B. ? Pour répondre à mes doutes, il lui faut remonter la filière, cela prend du temps. A la fin, je dispose d’une biographie de Chalamov et même d’une photo de l’auteur, assez mauvaise mais récente, et terrible : on devine dans quel état physique il se trouve. Il ne faut plus hésiter à publier son témoignage.

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Déjà, j’avais confié les films à Jean-Jacques Marie qui, avec Claude Ligny, m’avait confectionné mon numéro spécial des « Lettres Nouvelles » sur les plus récents écrivains russes. Il les a décryptés, il en est encore bouleversé : « Je n’ai jamais rien lu de pareil, cela dépasse tout ce que l’on sait sur les camps soviétiques et c’est en même temps un chef-d’oeuvre littéraire. Mais cela va être un ouvrage énorme, six cents pages, ajoute-t-il, et, outre qu’il faut faire vite, je n’ai pas le temps de tout traduire… Je pourrais te faire un choix… »

« Récits de Kolyma » paraît dans le choix de Jean-Jacques Marie. Avec une économie de moyens à couper le souffle, sur le ton d’un récit précis et sec, sans fioritures ni discours, sans référence à « la dignité de l’homme » et sans appel à la conscience universelle, Chalamov brosse par petites touches les multiples aspects d’une entreprise plus perverse que l’entreprise nazie. (…) Chalamov ne compte que sur sa mémoire. (…)

Prisonnier politique étiqueté « trotskyste », il entend montrer au monde la face abjecte de ce qui, en Occident, passe pour le socialisme.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est image-2-700x525.png.

(…)

Quelques articles dans la presse, gênés, plus généralement le silence. David Rousset a bien attiré l’attention sur l’existence des camps soviétiques (…) Plus simplement, on refuse de lire le livre de Chalamov,(…) Staline est mort, sans doute, et sa dépouille ne paraît pas digne de voisiner avec celle de Lénine, mais « la gauche » en France c’est aussi les communistes, toujours auréolés de la révolution d’Octobre. « Je tiens tout anticommuniste pour un chien », avait dit Sartre. Après le Rapport Krouchtchev, après Budapest, après ces « Volontaires pour l’échafaud » de Savarius, témoignage d’une victime du procès contre Rajk « et ses complices » (qu’on me force à retirer de la vente sous peine de procès), on ferme les yeux, les oreilles, l’entendement à ce que raconte Chalamov.(…) Il faudra que, durant la restalinisation, se déroulent les procès Siniavski-Daniel, de Guinzbourg, de Galanskov et les trotskystes français (en premier lieu Jean-Jacques Marie) mettent sérieusement la main à la pâte pour qu’enfin, ici, on s’émeuve.

Maurice Nadeau termine son chapitre Chalamov ainsi :

Ô miracle ! Ô misère ! Il n’échapera pas à la récupération, il deviendra, pour les préfaciers des éditions complètes qui vont se succéder dans le monde entier, « le juste » par excellence.

Pour d’autres dont nous sommes, il suffit qu’il ait été l’auteur des « Récits de Kolyma », l’une des pièces maîtresses de l’accusation portée contre ce siècle qui s’achève.

On peut voir dans une vitrine du musée le document manuscrit de Maurice Nadeau, reproduit ci-dessous, relatant comment Récits de Kolyma est arrivé en France.

J’ai publié en 1969 pour les Lettres nouvelles, Récits de Kolyma, de Varlam Chalamov d’après un micro film qui m’a été remis par mon amie Janine Lévy. Elle m’a dit le tenir d’un employé d’ambassade qui lui avait fait passer la frontière dans un « sac à provisions ».Janine et Raoul Lévy étaient en relations avec des « dissidents » soviétiques. Moi-même, je l’étais avec Boris Pasternak (j’ai publié une lettre qui m’était adressée), Soljenitsyne et quelques autres (noms indéchiffrables) que j’ai publiés dans ma revue.En vue de déjouer une provocation du Guépéou je demandais des précisions à Varlam Chalamov. Elles me furent envoyées sous forme d’un portrait photographique dédicacé et contentement d’être publié en françaisCes pièces font partie des archives des Lettres Nouvelles détenues par l’éditeur René Julliard.Pour des renseignements sur moi même, consulter l’Encyclopédie soviétique où je figure comme « ennemi de l’URSS » , « valet du Capital », et « dangereux trotskyste ».                                                                     2 juin 2008 

Site webcultinfo.ru/literature/literature-in-the-vologda-region-personalities/shalamov-varlam-tikhonovich.php

Lev Zadov bras droit de Makno, puis officier du Guépéou, décoré, récompensé, arrêté et fusillé.

Jean-Jacques Marie

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Lev Zadov / Wikipedia

Lev Zadov, de son vrai nom complet Lev Zinkovski Zedov, fils d’un cocher de Iouzovka, après deux petites années d’école dans un heder (une école juive), commença tôt à travailler comme apprenti dans un moulin, puis comme ouvrier dans une forge. Il rejoint en 1910 l’un des groupes anarchistes, alors nombreux en Ukraine. En 1912 il prend part à trois « expropriations » destinées à alimenter la caisse de son groupe. L’année suivante, il est jugé pour ces  trois actions et écope de huit ans de bagne dont la révolution de février le libère comme des milliers d’autres détenus politiques. En février 1918 il s’enrôle dans l’Armée rouge. Son détachement est commandé par un anarchiste alors connu, Tcherniak. Le détachement part dans le sud combattre les Blancs dirigés par l’ataman Kaledine, puis après le suicide de ce dernier combattre les troupes rassemblées par Krasnov. Peu après Zadov s’éclipse. Il écrira plus tard: « En août 1918 notre détachement a reçu de Tsaritsyne l’annonce que nous étions transformés en unité de l’Armée rouge. Et nous avons reçu de l’argent pour payer nos salaires. En tant que chef de l’état-major je touchais 750 roubles, alors que le soldat rouge de base recevait 50 roubles. En tant qu’anarchiste je manifestai mon désaccord avec cette disposition. Avec l’accord du commandant du détachement Tcherniak je me rendis à l’état-major du front sud (…), et de là je fus envoyé en Ukraine sur les arrières des Allemands »[1].

Il part alors à Giouliai-Polie le centre du mouvement anarchiste de Makhno. En quelques mois il passe de l’organisation de la propagande au poste de chef du contre-espionnage du 2e corps, dit du Donetsk, de l’Armée de Makhno. Il devient vite l’adjoint personnel de Makhno. Lorsque ce dernier fut blessé il nomma Zadov commandant du groupe d’artilleurs et de fantassins envoyés sur le front sud pour combattre Wrangel en alliance avec l’Armée rouge. Après la défaite et la fuite de Wrangel hors de Crimée, Moscou ordonne le désarmement des contingents de Makhno qui refuse de se plier à cet ordre de Moscou. Le romancier russe Alexis Tolstoï, rentré de l’émigration en 1923, règle le compte de Zadov dans le troisième tome de son roman Le chemin des tourments : « Dans le sud on ne connaissait pas moins le nom de Levka Zadov que celui du petit père Makhno. Levka était un bourreau, un homme d’une férocité si incroyable que Makhno faillit plusieurs fois le sabrer mais il lui pardonnait à cause de son dévouement »[2]. Ainsi un jour, (dans le roman) il menace un officier blanc qui a abandonné l’armée de Denikine en lui lançant au visage : « Espèce de salaud, si tu me mens encore une fois, je te ferais ce que Sodome n’a pas fait avec Gomorrhe ». Confisquant à l’officier la photo de sa (jolie) femme il répond à ce dernier qui lui demande de la lui rendre : « On la déposera sur ton cadavre sanglant » [3] et il l’assomme.

En 1921 il fait partie des 77 makhnovistes, Makhno compris, qui se réfugient en Roumanie où il vivote pendant plusieurs années à grand renfort de petits boulots. Il retourne en URSS en 1924 dans des conditions dignes d’un mauvais roman d’aventure. Ayant appris l’amnistie accordée à tous les anciens de l’armée de Makhno, son frère Daniel et lui s’associent à un groupe de nationalistes ukrainiens réactionnaires que les services roumains veulent envoyer en URSS commettre des actes de sabotage. A peine franchie la frontière, Zadov et son frère se rendent aux autorités soviétiques… Après plusieurs mois d’interrogatoires… il est recruté dans le Guépéou (nouveau nom de la Tcheka depuis 1922) sans doute à cause de son expérience dans les services de renseignement de l’armée de Makhno.

Interrogé en 1993 par un journaliste du quotidien Troud [4], son fils expliquera ainsi cette décision au premier regard surprenante : « N’oubliez pas que cela se passait en 1924. On avait amnistié tous les makhnovistes. On était encore loin du déchaînement des répressions staliniennes. Et puis on n’a pas nommé mon père dans les organes punitifs de la Tcheka, mais dans les services de renseignements, domaine dans lequel il avait des idées ».

Zadov sert apparemment sans problème dans le NKVD (nouveau nom du Guépéou à partir de 1934) jusqu’à atteindre un grade équivalent aujourd’hui à celui de colonel. Au cours de cette période il obtient sur son activité un jugement flatteur du vice-président du NKVD d’Ukraine, G. V. Kovtoune qui écrit : «  Pendant son activité dans les services de renseignement n’a manifesté que des côtés positifs. Il a montré son courage dans des opérations de combat et a été plusieurs fois décoré : en 1929, il reçoit des remerciements du Guépéou d’Ukraine et une prime de 200 roubles pour avoir désarmé un dangereux saboteur ; a reçu à titre de récompense un mauser avec l’inscription  « Pour ses mérites de combattant » de la part du comité provincial du Guépéou ; en 1932 le comité exécutif de la province d’Odessa lui attribue une arme de combat ; en 1934 il reçoit une prime mensuelle pour le courage qu’il a manifesté lors de l’arrestation d’un groupe de terroristes »[5]. Puis le tsunami de la répression stalinienne le rattrape. Nicolas Iejov, placé par Staline à la tête du NKVD en septembre 1936 à la place d’Henrykh Iagoda nettoie le NKVD d’une grande partie de ceux qui travaillaient jusqu’alors sous les ordres de Iagoda, destiné à figurer en bonne place sur le banc des accusés du troisième procès de Moscou. Il est arrêté le 4 septembre 1937. Au début de 1938, le NKVD arrête sa femme. Lev Zadov et son équipe sont accusés d’espionnage au profit des services secrets roumains, britanniques et allemands. Il est condamné à mort par la Cour Suprême de Kiev le 25 septembre 1938 et fusillé le jour même. Il sera réhabilité par la justice soviétique le 29 janvier 1990 .

 

[1] Troud,24 juin 1993.

[2] Khojdenie po moukam, Moscou 1957, tome 2 , p 153

[3] Ibid p 154.

[4] Troud 24 juin 1993

[5] Ibid.