Quand le parti socialiste (SFIO) apportait son soutien aux procès de Moscou.

L’article du Populaire de mars 1938 reproduit ici reprend à son compte, on le voit, sans la moindre réserve, les accusations de trahison, validées par des aveux arrachés au moyen de multiples techniques de pression morale et physique, au nom desquels Staline liquide alors de vieux dirigeants bolcheviques. Son auteur, Jean-Baptiste Séverac, était alors l’adjoint et le bras droit du secrétaire général de la SFIO, Paul Faure. Il exprime donc le point de vue de l’appareil dirigeant de la SFIO.

Ajoutons que deux ans plus tard Paul Faure se ralliera à Pétain qui le nommera ministre d’Etat. Séverac lui se réfugiera dans le silence jusqu’en 1945, date à laquelle il se ralliera au Parti socialiste démocratique fondé par Paul Faure avec une brochette de députés socialistes ralliés à la collaboration, donc démonétisés à la libération et exclus de la SFIO à cette date.

L’âge d’or stalinien : … 1949 une année de déportations massives

La revue Europe était une revue culturelle officieuse du Parti communiste français comme le souligne la composition de son comité de rédaction en 1949, l’année où est publié l’article de Francis Cohen qui porte le titre grandiose, souligné, que l’on peut lire sur la reproduction de la couverture.

Si le directeur est Jean  Cassou, compagnon de route non membre du PCF la majorité des membres du « comité  de direction », flanqués de quelques compagnons de route complaisants comme André Chamson ou  Vercors, en sont membres  comme le montre la liste : Jean-Richard Bloch, Pierre Abraham, Aragon, René Arcos, Claude Aveline, André Chamson, Paul Eluard, Georges Friedmann, Louis Martin-Chauffier, René Maublanc, Vercors.

Que l’article programmatique de Francis Cohen sorte en 1949 ajoute à son côté grotesque un aspect  répugnant car l’année 1949 est marquée par trois exploits du stalinisme :

  • la déportation en Sibérie de milliers d’habitants des pays baltes .
  • le déclenchement d’une  campagne de répression massive qui renvoie au goulag de milliers de déportés libérés les années précédentes.
  • le début de la campagne antisémite qui va culminer en 1952 dans l’exécution de la majorité des dirigeants du comité antifasciste juif, arrêtés en décembre 1948 et janvier 1949.

Varlam Chalamov et l’opposition au sein du Parti bolchevique dans les années 1920

Marc Goloviznine

Varlam Chalamov a été arrêté par le Guépéou en février 1929, alors qu’il participait à l’impression (clandestine) du « Testament de Lénine » (ensemble de textes rédigés avant sa mort et destinés au XIIe Congrès d’avril 1923 pour lui proposer un certain nombre de changements politiques, dont l’éloignement de Staline du poste de secrétaire général du comité central).

Il déclare à l’enquêteur du Guépéou qui l’interroge le 1er mars : « Je refuse de répondre à toutes les questions concernant mon activité politique. » Il écope de trois ans de camp, qu’il effectue dans la région de la Vichera.

Il est arrêté à nouveau en 1937, condamné pour « activité contre-révolutionnaire trotskyste » (alors qu’il n’a plus depuis sept ans d’activité politique), envoyé dans la Kolyma (à l’extrême est de la Sibérie). Il est libéré en 1951, mais doit rester dans la région comme aide-médecin. En novembre 1953, huit mois après la mort de Staline, il obtient l’autorisation de quitter Kolyma et commence à écrire des récits, qui parviendront en France clandestinement en 1961.

Le n° 17 des Cahiers du mouvement ouvrier a publié (pp. 48 à 50) une lettre qu’il a adressée au Guépéou en juillet 1929, où il défend et explicite la politique de l’Opposition de gauche, à laquelle il se sent alors lié, avant d’abandonner quelques mois plus tard toute activité politique.

« Une certaine sympathie pour la révolution et les années 1920 »

Dans sa Biographie sommaire et dans ses autres écrits autobiographiques, Varlam Chalamov fait commencer son épopée carcérale avec la lutte interne dans le parti des années 1920. Il écrit que, en 1927, 1928 et 1929, il a participé activement aux événements aux côtés de l’opposition et qu’il a été arrêté le 19 février 1929 lors d’une embuscade tendue dans l’une des typographies clandestines de l’université de Moscou[1] : « J’ai été arrêté le 19 février 1929, précisera-t-il par la suite. Je considère que ce jour marque le début de ma vie sociale« [2].

Mais dans quelle mesure peut-on encore poser la question en ces termes : « Chalamov et l’opposition au sein du Parti bolchevique » ? D’abord, sa participation à l’opposition, même d’après ses dires, a duré trois ans, ce qui n’est pas considérable. Ensuite, il n’était pas connu comme théoricien de l’opposition et n’appartenait ni au parti ni aux Jeunesses communistes. Enfin, quand il parle de son adhésion à l’opposition, il fait une curieuse réserve : « Pas à (celle de) Trotsky, car la plupart des opposants ne manifestaient pas une grande sympathie pour lui« [3]. Cela embrouille encore l’affaire, car tout historien sait que l’Opposition de gauche fut la première à se manifester contre le stalinisme et que Trotsky en était le dirigeant. Les autres oppositions contre le stalinisme au sein du Parti bolchevique ne prirent pas forme, sur le plan théorique et organisationnel, avant la seconde moitié de 1929, c’est-à-dire après l’arrestation de Chalamov.

 Les reproches de Soljenitsyne

Après avoir été totalement occultée, cette question a trouvé un certain regain d’actualité il y a trois ans, lorsque Soljenitsyne a réagi, dans la revue Novy mir, à la parution du Journal de Chalamov, qui contient pas mal de remarques peu flatteuses à son sujet. Parmi les nombreux reproches que fait Soljenitsyne à Chalamov, on trouve celui-ci : « Et ses positions politiques ? En réalité, malgré tout ce qu’il a subi à Kolyma, Varlam conserve dans l’âme une certaine sympathie pour la révolution et les années 1920… Visiblement, il n’a pas oublié, même après 18 ans de camp, la passion politique avec laquelle il a soutenu dans sa jeunesse l’opposition de Trotsky ! « [4]. La polémique que Soljenitsyne lance contre Chalamov longtemps après la mort de celui-ci a suscité pas mal d’échos, et notamment au cours de cette conférence. Si l’on s’abstient de tout jugement moral, on peut donner raison à Soljenitsyne sur le fond. Mais la différence fondamentale et irréductible entre les positions politiques des deux écrivains réside dans le fait que Soljenitsyne, dès la fin des années 1960, a fait découler la terreur stalinienne de la pratique révolutionnaire du bolchevisme et que, pour lui, la lutte contre le système totalitaire de Staline est indissociable de la lutte contre le bolchevisme et l’athéisme.

Pour Chalamov, comme le montrent tous ses écrits, le stalinisme n’est pas le prolongement du léninisme, mais sa négation.

En 1970, il écrit ceci dans son « anti-roman » Vichéra : « Je suis un représentant des gens qui se sont prononcés contre Staline, et personne n’a jamais considéré que Staline et le pouvoir soviétique, c’était une seule et même chose« [5].

En 1972, Chalamov adressa une lettre ouverte à la Literatournaïa gazeta pour protester contre la publication des Récits de Kolyma dans Possev, une revue d’émigrés. « La problématique des Récits de Kolyma a été effacée par la vie« , écrivait-il. Soljenitsyne et son entourage considérèrent cette lettre comme une capitulation de l’écrivain devant le pouvoir, comme un reniement de son courage civique. Ce n’est pas notre avis. Tout en restant un antistalinien irréductible, Chalamov refusait totalement d’endosser le rôle d’antisoviétique que cherchait à lui attribuer l’intelligentsia soviétique libérale[6]. En outre, il comprenait que, après le XXe Congrès du parti et les dénonciations qui y avaient été faites, le retour au passé stalinien dans sa variante « classique » était impossible. On le voit dans la correspondance qu’il mène alors avec ses amis. « L’essentiel, écrit-il à Arkadi Dobrovolski, c’est que les crimes sont désignés ouvertement et publiquement comme tels et que la foi dans les procès des années 1937-1938 tombe d’elle-même« [7].

La dénonciation du « culte de la personnalité de Staline » entendue au XXe Congrès n’était pas une nouveauté pour Chalamov. Il savait depuis longtemps que le « Testament de Lénine » mentionné dans le discours de Khrouchtchev, et qu’il s’était lui-même chargé de diffuser presque trente ans auparavant, était un vrai document du parti et non pas un « faux », comme l’avait prétendu la presse durant toutes ces années. Au contraire, Chalamov attire l’attention sur le caractère inachevé et inconséquent des décisions prises à propos du « culte de la personnalité ». « En reconnaissant l’assassinat de centaines de milliers de personnes, écrit-il, en le détrônant (Staline) comme chef du parti, comme généralissime, (…) la lettre du comité central ne le désigne pas logiquement comme ennemi du peuple, puisqu’elle met tous ses crimes monstrueux au compte du culte de la personnalité. C’est une curieuse interprétation, et nullement politique« [8]. Les faits montrent que Chalamov espérait encore que la déstalinisation se poursuivrait (y compris jusqu’à la réhabilitation de Trotsky)[9]. « Je persiste à penser, écrit-il à Boris Lesniak, que ce qui a été entrepris au XXJJ’ Congrès du parti ne s’arrêtera pas là et lèvera tous les obstacles, qui sont encore considérables« [10].

Chalamov contre Ehrenbourg

En 1965, llya Ehrenbourg publie ses Mémoires, dans lesquels, tout à fait dans l’esprit du temps, il théorise sa longue participation à la cohorte des courtisans prosternés au pied de l’Olympe de la bureaucratie stalinienne.

« Non, je n’aimais pas Staline, écrit-il, mais j’ai longtemps cru en lui et je le craignais. Quand j’en parlais avec mes amis, j’employais comme tout le monde le terme de « patron ». Les anciens Juifs ne prononçaient pas non plus le nom de Dieu. Ils n’aimaient sans doute pas Jéhovah, qui n’était pas seulement omnipotent, mais impitoyable et injuste… La foi, comme la peur et beaucoup d’autres sentiments, est contagieuse. Moi qui avais été élevé dans la liberté de pensée du XXe siècle (…) et qui tournais en dérision tous les dogmes, je n’étais apparemment pas prémuni contre l’épidémie du culte de Staline »[11].

Chalamov rejetait totalement ce genre de théorisation.

« Ehrenbourg portait Staline aux nues (même avec un signe moins, c’est tout de même du stalinisme). Il explique en détail que s’il léchait le cul de Staline, c’est parce que celui-ci n’était pas un homme, mais un dieu. C’est la plus nuisible des conceptions, celle qui constitue tous les staliniens, les Jdanov, les Vychinski, les Vorochilov, les Molotov, les Malenkov, les Chtcherbakov, les Beria et les Iejov. C’est la pire des explications, et la plus nuisible« , écrit Chalamov à Iakov Grodzenski[12].

A l’instar de beaucoup de personnalités de la culture à cette époque, Ehrenbourg explique très sophistiquement qu’il ne s’est pas opposé au stalinisme parce qu’il craignait d’affaiblir l’URSS dans une situation internationale difficile :

« Je comprenais déjà que les ordres de liquider les vieux-bolcheviks et les grands dirigeants de l ‘Armée rouge ne pouvaient venir que de Staline (…). Pourquoi n’ai-je pas écrit Je ne peux pas me taire quand j’étais à Paris ? Les Dernières Nouvelles ou Le Temps auraient volontiers publié cet article, même si j’y parlais de ma foi dans l ‘avenir du communisme. Léon Tolstoï ne croyait pas que la révolution supprimerait le mal, mais il ne me souciait pas non plus de défendre la Russie tsariste ; au contraire, il voulait dévoiler ses crimes devant le monde entier. Ma relation avec l’Union soviétique était autre. Je savais que notre peuple continuait d’avancer, dans le besoin et le malheur, sur la voie difficile de la révolution d’Octobre. Pour moi, le silence n’était pas un culte, c’était une malédiction« [13].

Tout à l’opposé de ce qui vient d’être dit est l’essai que Chalamov écrivit dans les années 1970 sur Fiodor Raskolnikov, le révolutionnaire et diplomate bien connu, dont le principal crime fut d’avoir émigré et d’avoir publié à l’étranger une lettre ouverte à Staline. « Il écrit une lettre à Staline et la publie dans les journaux français. Il y accuse Staline d’avoir fait fusiller les militaires, d’avoir dégarni le front avant la guerre (…). Il critique sévèrement l’Abrégé d’économie politique récemment divulgué et accuse Staline de déformer l’histoire. Nous savons par sa correspondance avec Bontch-Brouiévitch quelle importance accordait Raskolnikov à l’histoire… C’est lui qui avait créé la revue d’histoire La Révolution prolétarienne. Et voilà que tout à coup l’Abrégé déformait les événements de la façon la plus grossière. Raskolnikov accusa Staline de s’être attribué les mérites des morts« [14].

Il me semble que, dans cet essai, Chalamov oppose sciemment la figure de Fiodor Raskolnikov, en tant que représentant de la génération des vieux-bolcheviks qui ne s’est pas courbée devant Staline, à Ehrenbourg et aux autres intellectuels, fidèles serviteurs de la bureaucratie. Il faut ajouter que, pour beaucoup d’entre eux, cette servilité n’était motivée ni par un semblant d’attachement aux « idéaux d’Octobre », ni par la peur, mais par d’importants appointements, par des appartements et des datchas d’Etat, et autres biens matériels procurés par le « patron ».

« La révolution d’Octobre était bien entendu une révolution mondiale »

L’antistalinisme conséquent et sans compromis de Chalamov devient plus évident à la lecture de ses Mémoires consacrées aux années vingt, période où la création politique et artistique de la jeunesse s’entremêlaient de façon très étroite.

 » La révolution d’Octobre, écrit-il, était, bien entendu, une révolution mondiale. La jeunesse s’est tout naturellement retrouvée à la tête de cette grande restructuration. Et c’est précisément la jeunesse qui fut appelée la première à juger l’histoire et à la faire. Les livres tenaient lieu pour nous d’expérience personnelle, car ils représentaient l’expérience mondiale de l’humanité (…). La fin de l’année 1924 bouillonnait littéralement, on respirait une atmosphère de grands pressentiments, et tout le monde comprenait que la NEP ne troublerait personne et n’arrêterait personne. Une nouvelle fois montait cette vague de liberté qui régnait durant l ‘année 1917. Chacun pensait qu’il était de son devoir d’intervenir à nouveau sur l’arène publique pour l’avenir dont on avait rêvé pendant des siècles en exil et dans les bagnes… La révolution mondiale était pour demain, tous en étaient convaincus« [15].

Ces paroles sont significatives, et inhabituelles pour nous aujourd’hui. Chalamov caractérise la révolution d’Octobre non pas comme un coup d’Etat au sommet fomenté par un cercle étroit de comploteurs, mais comme un mouvement de masse, comme une révolution venue d’en bas, qui s’est élargie et approfondie, englobant toujours de nouvelles couches non seulement de la jeunesse étudiante, mais d’ouvriers. Cette vague sera stoppée par la bureaucratie, qui se développe et s’affermit.

Boris Gouzd, le frère de la première femme de Chalamov, a parlé à l’auteur de ces lignes des conversations de son père, le vieux-bolchevik Ignace Gouzd, avec Chalamov. Celui-ci lui décrivait en détail sa participation au travail clandestin de l’opposition dans les années 1928-1929[16] : « Mon père, qui admettait totalement la constitution de fractions et la discussion parmi les militants du parti, n’approuvait pas la participation de Chalamov à l’opposition, arguant que ce fils de pope qui n’était même pas aux Jeunesses communistes et qui n’avait pas été imprégné dès l’enfance des traditions du bolchevisme avait tort de se mêler de nos discussions de parti. C’était un représentant de la « troisième force », qui, tôt ou tard, ébranlerait le parti. »

 A l’assaut du ciel

Beaucoup de vieux-bolcheviks, sujets au corporatisme et au fétichisme de parti, ne comprenaient pas que la révolution avait ébranlé toute la société russe de l’époque, parce qu’elle avait entraîné dans son sillage des dizaines de milliers de jeunes, qui montaient, selon les termes de Chalamov, « à l’assaut du ciel« .

Cela, Trotsky le comprenait, mais aussi Lénine. Après la prise du pouvoir, le Parti bolchevique ouvrit la porte à tous les révolutionnaires. S’y engouffrèrent des groupes entiers d’internationalistes-mencheviks, de socialistes-révolutionnaires du parti Borotba, de Bundistes, etc.

Les partis du Komintern s’étaient formés en grande partie sur la base de la social-démocratie de gauche. La liberté des fractions et des discussions sur les questions les plus brûlantes n’était pas mise en doute, même dans les années de la guerre civile. Les discussions enflammées avaient leur place dans tous les congrès du parti.

Aussi, lorsque Trotsky et ses amis élevèrent la voix contre l’autonomie de l’appareil du secrétariat, qui s’identifiait au vieux-bolchevisme, ils trouvèrent des milliers de partisans dans la jeunesse étudiante et ouvrière, y compris chez les sans-parti.

La sympathie de Chalamov pour l’Opposition de gauche reflétait donc en grande partie l’état d’esprit de la jeunesse soviétique des années 1920. La question est de savoir dans quelle mesure il partageait les principes politiques et pratiques du programme de l’opposition ou si son soutien se bornait à une sympathie fondée sur un sentiment naturel de protestation. Cette question est restée longtemps sans réponse.

En 2000, la revue littéraire russe Znamia a publié les matériaux de l’affaire Chalamov de 1929. On peut y lire une lettre écrite le 6 juillet 1929 par Varlam Chalamov, prisonnier de la 4e division de la direction des camps spéciaux de Vichéra, et adressée à la direction de la police politique, au comité central du parti et au procureur de la police politique[17].

Ce document montre qu’il connaissait très bien les principaux points du programme de l’Opposition de gauche.

Au début de sa lettre, il affirme « que le parti ne représente pas une caste fermée et que les intérêts du parti ne concernent pas seulement les gens qui en ont la carte« , mais tous ceux qui sont intéressés par la résolution des questions vitales qui se posent à la classe ouvrière (et donc au parti).

 Chalamov réfute totalement l’accusation selon laquelle l’opposition mènerait une activité contre le parti et l’Etat, il explique que c’est « la direction qui a poussé l’opposition à se couper du parti« , que « les méthodes les plus criminelles« , y compris le soutien aux grèves et la mise en place de typographies clandestines, étaient conditionnées par le régime dictatorial interne au parti, et que, en outre, elles étaient utiles au parti, puisque les prévisions sur la crise du blé, les faits de corruption et la dégénérescence criminelle de certains représentants de la bureaucratie du parti et des soviets régionaux révélés par les documents de l’opposition avaient été totalement confirmés (il s’agit des affaires de Smolensk, Sotchi, Artemovo et d’Astrakhan).

 Les débats dans l’opposition

Il avait écrit cette lettre à un moment particulièrement dramatique de l’histoire de l’Opposition de gauche, dont une grande partie des militants avaient été exilés dans des régions lointaines de la partie asiatique de l’URSS. Sous la pression des dures conditions d’existence et de la répression policière, s’est constituée au sein de l’opposition une aile conciliatrice, dirigée par Evgueni Preobrajenski et Karl Radek, qui avançaient le mot d’ordre de « Retour au parti à tout prix« , puisque, disaient-ils, « Staline a fait un tournant à gauche et met en œuvre, même partiellement, même en les dévoyant, une partie de nos mots d’ordre« . Trotsky caractérisa ce prétendu « cours gauche » comme une manœuvre de tromperie, purement bureaucratique : « La question n ‘est pas seulement ce qu’on fait, mais qui le fait. Avec une démocratie soviétique, c’est-à-dire l’autogestion des travailleurs, la lutte contre les koulaks n ‘aurait jamais pris ces formes si convulsives, si paniques et si féroces (…). La bureaucratie est effrayée par les conséquences de sa politique depuis six ans. D’où ce brusque tournant contre les koulaks et les nepmen« [18]. La lettre de Chalamov montre que, sur la question de l’évaluation du tournant « gauche » de Staline, il se plaçait du côté de Trotsky. Il explique que le combat contre la tendance droitière était mené à l’aveugle, sans citer les noms que citait courageusement l’opposition : « (…) La direction tente de corriger ses erreurs. Mais de les corriger à l’aide des forces de l’appareil (…). Tout en s’efforçant de corriger ses erreurs d’une main (ce qui est impossible sans la participation la plus étroite des larges masses de la classe ouvrière), la direction du parti, de l’autre main, envoie les opposants au bagne. C’est surtout cela qui fait douter de la volonté d’imposer un cours nouveau…  » Chalamov reprend mot pour mot le programme de Trotsky lorsqu’ il avance l’idée que le seul moyen de redresser le cours de la direction réside dans une profonde réforme interne du parti, dont la première étape est le retour inconditionnel de tous les opposants d’exil ou de prison.

Le point de vue de Chalamov

Cette lettre nous intéresse aussi par le point de vue qu’exprime Chalamov sur la nature prolétarienne du parti et sur la dictature du prolétariat en URSS : « Aucun léniniste ne peut parler d’un second parti prolétarien dans le pays à l’époque de la dictature du prolétariat, c’est-à-dire du combat le plus résolu contre le monde capitaliste déclinant. On ne peut pas admettre non plus les calomnies sur le fait que Parti bolchevique ne serait pas un parti prolétarien« [19]. Cette citation fait écho à une autre polémique qui avait cours dans les rangs de l’Opposition de gauche entre les partisans de Trotsky, qui reconnaissaient alors la nature prolétarienne du parti malgré sa direction thermidorienne droitière, et les membres du groupe du « Centralisme démocratique », dirigé par Timothée Sapronov et Vladimir Smirnov. Les DCistes (comme les appelaient dans le parti leurs amis et leurs opposants) parlaient de dégénérescence petite-bourgeoise définitive du Parti bolchevique et de la nécessité de créer un nouveau parti prolétarien. Polémiquant avec leurs leaders, Trotsky expliquait qu’ils simplifiaient les choses en ignorant le véritable rapport des forces de classe en URSS. Sur ce point également, Chalamov était donc solidaire de Trotsky (en dépit de ses affirmations ultérieures, que nous avons rapportées au début de cet article).

Ainsi, cette lettre montre qu’il était au courant non seulement de la plate-forme élaborée par l’opposition en 1927, alors qu’elle était encore légale, mais de la polémique qui se menait par lettres en 1928-1929 entre les opposants des différentes colonies de déportation. Chalamov (qui n’était même pas au parti) jouissait donc de la confiance de l’opposition et avait accès aux travaux théoriques que Trotsky avait écrits à la fin de 1928, et qui étaient en général diffusés clandestinement.

Malheureusement, on ne trouve pas dans les matériaux publiés de l’instruction d’éléments qui nous renseignent sur l’évolution ultérieure des positions de Chalamov. On sait que, après l’expulsion de Trotsky d’URSS en février 1929, l’aile conciliatrice de l’Opposition de gauche devint plus active. En mai 1929, trois dirigeants connus, E. Preobrajenski, K. Radek et I. Smilga, envoyèrent une déclaration au comité central affirmant qu’ils désapprouvaient Trotsky et quittaient l’opposition. Plus tard, ils furent suivis par M. Bogouslavski, I. Smirnov et beaucoup d’autres.

On peut se faire une idée de l’état d’esprit de Chalamov à cette époque d’après certains passages de son « antiroman » Vichéra. « J’avais grande envie de rencontrer (…) les dirigeants du mouvement, pensait-il dans sa prison de la Boutyrka, (…) et sur plusieurs points j’aurais aimé croiser le fer avec eux, discuter, élucider certaines choses qui n’étaient pas tout à fait claires pour moi dans tout ce mouvement trotskyste.  » Les défections dans l’opposition et les déclarations de capitulation, largement reproduites dans la presse, avaient visiblement démoralisé Chalamov. « Dès l’automne 1929, écrit-il, je savais que tous mes camarades d’université, ceux qui étaient en déportation ou dans les prisons politiques, étaient rentrés à Moscou (…). Je me suis pris à haïr ces hypocrites, comprenant que le droit de commander est donné à ceux qui savent faire eux-mêmes ce qu’ils obligent les autres à faire« [20].

Cette rupture entre les actes et les paroles est peut-être à l’origine de l’hostilité qu’il manifeste dans sa Brève biographie pour les « guides ». Et pourtant il parle des opposants comme de ceux qui ont été « les premiers à tenter, au sacrifice de leur vie, de retenir le déluge de sang qui est entré dans l’histoire sous le nom de culte de Staline… « [21].

A qui pensait Chalamov ? Peut-être au leader des DCistes, Timothée Sapronov, qui ne reniera jamais ses idées, malgré toutes les répressions, et mourra avec le surnom de « protopope Avvakoum de l’Opposition de gauche« , que lui avaient donné ses partisans dès 1928. Quoi qu’il en soit, il est incontestable que Chalamov, s’il a pris ses distances avec l’opposition, n’a jamais fait de compromis idéologique ou moral avec le stalinisme et n’a jamais renié les idéaux révolutionnaires de sa jeunesse.

L’histoire dramatique du combat de l’Opposition de gauche contre la bureaucratie stalinienne ne s’est pas achevée en 1929. La nouvelle vague révolutionnaire en Europe, liée aux événements d’Allemagne et de la péninsule ibérique, suscitera une nouvelle étape de la lutte des bolcheviks contre Staline, la constitution d’un bloc uni d’opposition, dont le sommet sera constitué par le groupe de M. Rioutine. Mais tout cela se passe déjà sans la participation de Chalamov.


[1] Varlam Chalamov, Voskresenie listvennitsy (« Résurrection du mélèze »), YMKA-Press, 1985, Paris, p. 13.

[2] Varlam Chalamov, Pertchatka ili KR-2 (« Le Gant ou KR-2 »), Moscou, l990, p. 3.

[3] Varlam Chalamov, Voskresenie listvennitsy, op. cit., p. 13.

[4] Novy mir, 1999, n• 4, pp. 166-168.

[5] Varlam Chalamov, Pertchatka ili KR-2, op. cit, p. 37.

[6] Pour plus de détails, cf. Valeri Esipov, « Traditsii russkogo soprotivlenija« , Chalamovskij sbornik, ! Vologda, 1994, pp. 183 à 194.

[7] Znamia, p. 123

[8] Ibidem.

[9] Ibidem. Chalamov raconte que la femme de Trotsky a fait parvenir une lettre au XXe Congrès pour demander la réhabilitation de son mari.

[10] Ibidem.

[11] Novy mir, 1965, n° 4, p. 60.

[12] Znamia, p. 141.

[13] Novy mir, 1965, n° 4, pp. 62-63.

[14] Dialog, p. 111.

[15] Chalamovskij sbornik, op. cit., pp. 18, 20, 26.

[16] Les entretiens de Chalamov avec I. K. Gouzd se sont déroulés en 1932 (NDA).

[17] Znamia, 2001, n° 6, pp. 135-136.

[18] L. D. Trotsky, Staline, tome II, Moscou, 1990, pp. 224 et 244

[19] Znamia, 2001, n° 6, pp. 135-136.

[20] Varlam Chalamov, Pertchatka ili KR-2, op. cit., pp. 8-9 et 18.

[21] Varlam Chalamov, Voskresenie listvennitsy, op. cit., p. 13.

CHALAMOV ET L’ESPRIT DE RÉSISTANCE. Les traditions de la Résistance russe

VALÉRI ESSIPOV

Habituellement, quand on parle de « Résistance », on pense à la Résistance française, italienne ou yougoslave contre le fascisme pendant la Seconde Guerre mondiale, on ne pense pas à la Russie. Chalamov est l’un des premiers à introduire ce mot dans le contexte historique russe et il y prend immédiatement une résonnance profonde et lourde de sens.

Dans la Quatrième Vologda, il rappelle de nombreux épisodes de la Résistance séculaire des exilés qui ont transité à Vologda, « d’Avvakoum à Savinkov, de Sylvestre à Berdiaiev, de la fille du feld-maréchal Cheremetiev à Maria Oulianova, de Nadejdine à Lavrov, de Herman Lopatine à Lounatcharski« [1].

A en juger par cette énumération, la notion de « Résistance » chez Chalamov ne se limite pas au mouvement émancipateur (ou révolutionnaire), il inclut non seulement diverses formes de protestation d’ordre politique, mais aussi spirituel (Avvakoum) et même profondément intime, du domaine de l’amour et de la famille (Natalia Dolgoroukaïa).

Il est clair que l’objet de cette protestation n’est pas seulement « l’autocratie », mais ce « paradigme russe de non-liberté » aux multiples facettes, dont l’histoire est millénaire et que nous commençons seulement à surmonter aujourd’hui, au seuil du XXIe siècle…

L’expérience de la prison

Le sombre aphorisme de Chalamov : « L’intelligentsia russe sans expérience de la prison n’est pas totalement elle-même » reflétait, à un nouveau détour de l’histoire, cette ancienne règle, déjà relevée par Herzen : « Aux pires heures de l’histoire européenne, Spinoza n’a pas été exilé, Lessing n’a pas été fouetté ou envoyé à l’armée comme simple soldat. » Tout cela, Chalamov l’a ressenti de façon palpable dès l’enfance : la ville où il a grandi était pleine d’exilés. Bien que l’exil à Vologda fut relativement clément (« une Sibérie aux portes de la capitale« , Chalamov disait « Barbizon »), les gens s’y trouvaient néanmoins contre leur gré, sur décision de la machine étatique et policière, et c’est assez pour donner à réfléchir.

Bien sûr, Chalamov était trop jeune pour fréquenter la société des exilés, mais il a gardé le souvenir de ce qu’ils avaient apporté, en ce temps-là, à la vie de Vologda – « un climat moral et culturel particulier« , des exigences plus élevées sur « la façon de se conduire« . Son évidente sympathie était encouragée par son entourage familial. Son père, bien qu’ecclésiastique, entretenait des relations avec certains exilés, les recevait chez lui. D’une manière générale, on découvre aisément chez le père de Chalamov les traits typologiques de l’intelligentsia russe libérale : compassion pour « notre petit frère« , pour la paysannerie, au point même d’approuver le programme socialiste-révolutionnaire de droite de Pitirime Sorokine, fibre civilisatrice, horreur des cent-noirs. Son père avait accueilli avec enthousiasme la révolution de Février et n’a jamais par la suite exprimé de regrets pour le régime tsariste, ce qui était également conforme à l’état d’esprit dominant dans l’intelligentsia.

La séduction de Savinkov ?

Chalamov n’a hérité que partiellement de ces traits – il a mûri pendant la période bien plus orageuse et complexe des années vingt, période où, comme il l’a lui-même écrit, « tous les crimes et tous les bienfaits à venir étaient en gestation« . Néanmoins, il a largement subi l’influence de « l’ancien temps« , qui continuait mécaniquement à agir sur les esprits et les cœurs de la génération née une dizaine d’années avant la révolution. Cette mince frontière est décisive pour comprendre le destin de Chalamov et les particularités de sa compréhension du monde. Il n’est pas fortuit que son adhésion au monde de la révolution russe – au monde de la Résistance – soit liée pour lui au livre de V. Ropchine (B. Sa-1 84 vinkov). Ce qui n’a pas eu lieu : ce livre n’appartient pas à l’ABC du communisme, mais plutôt, comme le Cheval pâle, à une littérature indésirable pour la nouvelle époque, le nom de Savinkov étant, après Octobre 1917, directement associé à la contre-révolution…

En quoi ce roman, que Ropchine lui-même ne considérait pas comme un chef-d’œuvre, a-t-il pu séduire l’adolescent provincial passé du lycée à « l’école unique du travail » ? La réponse est dans la Quatrième Vologda : « Quel que fût son destin ultérieur, Savinkov et ses camarades étaient pour moi des héros et j’attendais avec impatience le jour où moi-même je subirais la pression de l’Etat et où je saurais y résister. La question n’était pas celle du programme des SR, mais du climat moral, du niveau éthique que créent de tels livres. « 

Il ne fait aucun doute qu’il ne s’agit pas là seulement d’un engouement romantique pour la « clandestinité », mais d’une tradition qui plonge de profondes racines dans la conscience russe : on peut sans crainte affirmer que chez le jeune Chalamov apparaissent – et avec quelle force – les traits de ce type de « jeune garçon russe » décrit par Dostoïevski (quand il dépeint Aliocha Karamazov) : « C’était un adolescent (…) honnête par nature, avide de vérité, qui la recherchait et y croyait, qui, l’ayant trouvée, y participait de toutes les forces de son âme, avec le désir impérieux de tout y sacrifier, même sa vie.  » Historiquement, ce type appartenait au XIXe siècle, à l’époque du populisme ; néanmoins, le XXe l’a ressuscité chez les meilleurs représentants du Parti socialiste-révolutionnaire. Et ceux-ci sont devenus les héros favoris de Chalamov, son idéal jusqu’à la fin de sa vie.

Soulignons-le : il s’agit d’un idéal moral, éthique. Chalamov ne se réfère jamais à l’idéologie SR, populiste, issue de Herzen et Tchernichevski. Ce qui l’attire, c’est l’éthique pratique des révolutionnaires : le principe « mettre en harmonie ses actes et ses paroles « , comme impératif. Ce principe est pour Chalamov le fondement de la vie morale (« Ce que tu as dit, fais-le, c’est ainsi qu’on m’a appris à vivre. C’est ainsi que j’ai appris aux autres à vivre. »). L’inflexibilité avec laquelle il professe cette règle est quasi religieuse, et cela aussi fait penser à une puissante tradition nationale. Sans nul doute, les premières leçons de la vie ont influé sur le destin littéraire ultérieur de Chalamov, sur sa ferme conviction que le droit à la parole se paye « par son propre destin, son propre sang« …

Il est difficile de dire si Chalamov avait lu alors le fameux recueil Les Jalons (1909). Mais on peut dire avec assurance que toute la rhétorique de ces textes, qui appelaient l’intelligentsia au repentir, à la résignation religieuse, lui était étrangère. Toute sa conscience juvénile refusait la résignation et justifiait ceux qui mouraient au gibet et en prison. Cela aussi participait de l’esprit du temps, indépendamment des corrections ultérieures.

Rappelons que, parmi les auteurs des Jalons, nombreux sont ceux qui ont soutenu la révolution de Février et ont ainsi, qu’ils l’aient voulu ou non, rendu hommage à leurs adversaires idéologiques – participants à la lutte émancipatrice[2].

En tout cas, Chalamov a choisi de rejoindre les traditions révolutionnaires russes -et non de rompre avec elles comme les partisans des Jalons -, ce choix (auquel il est resté fidèle de sa jeunesse à sa mort) détermine toute son orientation.

C’est une des pierres angulaires de sa conception du monde. Par son exemple, nous voyons à quel point il était naturel et organique, pour la jeunesse pensante de l’époque, de s’engager sur cette voie. Et ce n’est absolument pas un paradoxe que l’admiration de Chalamov pour les SR et les populistes l’ait conduit, comme nombre de ses contemporains, à prendre conscience du caractère inéluctable des changements apportés par Octobre – changements cruels, accablants pour lui-même et sa famille, mais néanmoins prometteurs pour l’avenir. C’est là aussi l’origine de relations tendues avec le nouveau pouvoir, qui ont conduit à sa première arrestation en 1929.

« Une immense bataille perdue »

Dans les souvenirs de Chalamov sur les années 1920, il y a une phrase remarquable : « Je participais à une immense bataille perdue pour changer véritablement la vie « . Comment mieux exprimer que par cette pensée tristement ironique les contradictions qui le terrassaient alors, et pas seulement lui ! D’une part, étudiant de l’université de Moscou, il ne pouvait pas ne pas voir les progrès réels apportés par la NEP (« Une fois encore, s’est élevé ce même souffle de liberté qu’on respirait en 17 » [c’est-à-dire en février, V. E.] : cette affirmation de Chalamov, témoin oculaire de 1924[3], est particulièrement précieuse). D’autre part, il sentait que « l’assaut du ciel« – l’utopisme communiste de plus en plus conquérant et dogmatique – contenait en germe de nouveaux cataclysmes, de nouveaux crimes. Chalamov note qu’il y avait alors à Moscou nombre de « retardataires à l’assaut du ciel » comme lui. Et il est tout à fait cohérent que ce soit parmi les étudiants de son âge qui n’avaient pas connu l’horreur de la guerre civile, qui avaient accueilli la révolution dans l’esprit des vieux « commandements » de l’intelligentsia russe – c’est-à-dire comme condition pour un changement humaniste de la vie – que soit bientôt apparue une nouvelle Résistance dans la révolution russe…

« Aux côtés de l’opposition »

« J’ai participé activement aux événements de 1927, 1928, 1929 aux côtés de l’opposition« . Derrière cette ligne de sa Brève description de ma vie, il y a toute une époque de sa biographie, qui, malheureusement, n’a pas encore été étudiée. Nous savons seulement qu’en février 1929, à l’âge de 21 ans, il a été arrêté par le Guépéou pour avoir diffusé le « Testament » de Lénine (sa « Lettre au congrès« ) et que l’arrestation a eu lieu dans l’imprimerie clandestine de l’université de Moscou. Ces maigres détails suffisent pour comprendre qu’il s’agissait en fait de la mise en œuvre de l’ancienne pratique révolutionnaire dans de nouvelles conditions (soviétiques). De plus, semble-t-il, il ne s’agissait pas seulement de diffuser en tracts un texte de Lénine interdit et dissimulé au peuple. Significative est la caractérisation donnée par Chalamov de ses amis oppositionnels : « Ceux qui, les tout premiers, tentaient avec abnégation, au prix de leur vie (souligné par nous – V. E.), de contenir ce torrent sanglant, entré dans l’histoire sous le nom de culte de Staline « . Et encore : « Les oppositionnels étaient les seuls, en Russie, à tenter de s’organiser pour résister à ce rhinocéros … « 

Vu leur haine pour Staline, considéré comme un nouveau despote-autocrate, il y a tout lieu de penser que les jeunes oppositionnels ont dû parler de « résoudre le problème » de manière radicale, dans l’esprit de la Volonté du peuple. Ce n’est pas pour rien que Chalamov écrit « au prix de leur vie« . Et ce n’est pas sans raison si, à la prison de Boutyrki, après son arrestation, il s’enthousiasme ouvertement pour la méthode dont lui parle le vieux détenu politique SR Andreïev : « Hop… et tout est réglé » (récit « Le meilleur éloge« )[4].

A la pointe de la lutte sociale

Quoi qu’il en soit, le jeune Chalamov s’est trouvé à la pointe de la lutte sociale dans les années 1920, ce qui est profondément symbolique. Avec les idées qui étaient les siennes, il est difficile de s’imaginer qu’il ait pu faire un autre choix. C’était une aspiration hardie et généreuse. L’appréciation qu’il a portée plus tard : « Bien sûr, j’étais alors un jeune chiot aveugle« , n’y change pas grand-chose. Si l’on considère objectivement la situation de l’époque, on ne peut pas ne pas reconnaître que les chances des opposants à Staline n’étaient pas grandes. Mais néanmoins elles existaient – fût-ce dans le cadre de la lutte à l’intérieur du parti. Bien qu’il n’ait eu, formellement, aucun lien avec le Parti bolchevique (il n’était même pas komsomol), si éloigné qu’il fût de la « cuisine » politique, Chalamov était un volontaire, un « franc-tireur » dans cette lutte. Il agissait en fait en allié de toutes les forces saines du Parti communiste (bolchevique), qui avaient surmonté la maladie du gauchisme et apprenaient – en marchant – à distinguer le réel de l’utopie dans la doctrine communiste[5].

L’exemple de Chalamov confirme une fois de plus la force du courant antistalinien dans la conscience sociale des années 1920. Exprimant les aspirations de la nouvelle génération de l’intelligentsia russe, il personnifiait – dans les grandes lignes – les aspirations du peuple tout entier, en tout cas de sa grande masse : « Personne jamais n’a considéré que Staline et le pouvoir soviétique, c’était la même chose » (Antiroman de Vichera)…

Les partisans de la théorie de la « continuité », c’est-à-dire de l’identification entre le léninisme et le stalinisme, se casseront les dents avec Chalamov. La sympathie qu’il nourrit pour les années 1920, tout en comprenant leur caractère contradictoire, est ferme et constante[6].

Son refus des jugements tranchés sur Lénine témoigne d’une certaine sagesse, propre une fois encore à la génération des années 1920. Que Chalamov ait diffusé le « Testament » de Lénine n’en fait pas bien entendu un apologiste de ce dernier. Pourtant, la tendance sociale de Lénine en ses dernières années, réalisée dans la NEP, dans une « liberté », même relative, lui était proche au temps de sa jeunesse comme à la fin de sa vie. Il faut absolument garder en mémoire que c’est le point de vue d’un homme qui a personnellement vécu, dans sa chair, le rude contraste entre deux mondes – le milieu des années 1920 et l’année 1937. Il est encore plus important de ne pas oublier que Chalamov a été la voix de ces millions d’hommes fusillés et torturés sous Staline, qui étaient la fleur de la Russie nouvelle et auraient pu lui assurer un développement normal.

Cette participation active à la lutte contre Staline a joué un rôle immense dans sa vie. Elle lui a donné le droit au respect de soi, le droit de se considérer comme le continuateur de la tradition des révolutionnaires du passé (il a fait tout ce qu’il pouvait dans les conditions de son époque !). Elle l’a trempé moralement et a affermi les fondements de sa conception du monde. Enfin, elle lui a donné par la suite le droit moral indiscutable de juger sévèrement – comme écrivain – le système engendré par Staline, et dont les métastases gangrenaient toujours la société à laquelle Chalamov s’est heurté à son retour de Kolyma.

Une « gifle au stalinisme »

Chalamov a toujours divisé sa vie en deux parties, division « classique », selon sa propre expression, la première vouée à la littérature, à l’art, et la seconde aux « luttes sociales ». Il pourrait sembler qu’à son retour des camps, la première ait complètement évincé la seconde : « J’avais plus de 45 ans, je tentais de rattraper le temps perdu et j’écrivais nuit et jour -des vers et des récits » (son autobiographie, Quelques-unes de mes vies). Mais le travail littéraire, pour lui, ne pouvait pas ne pas être une bataille. C’était une forme élevée de Résistance spirituelle, de résistance au temps, au mensonge et à la violence, à l’indifférence et à l’oubli, à la routine littéraire.

Chalamov appelait ses Récits de Kolyma une « gifle au stalinisme« . Mais cette formule n’indique que le but immédiat, violemment émotionnel, de son travail. L’objectif de ces récits n’est pas seulement, ni même tant, de dénoncer. Ce qui agite le plus profondément l’écrivain, ce sont les problèmes ontologiques du mal, répandu dans la société humaine et que met à nu la vie quotidienne du camp (« le camp est semblable au monde » ; « le thème du camp au sens large est la question principale, essentielle, de notre époque« ). Il cherche une réponse à la question la plus angoissante du XXe siècle – « Comment des gens, nourris depuis des générations de littérature humaniste, en sont venus à Auschwitz, à Kolyma… « ).

Les opinions de Chalamov au cours des années 1950-1970 ne restent pas figées, elles s’approfondissent, s’enrichissent d’une expérience nouvelle, mais gardent en même temps de nombreux traits de la mentalité des années 1920, de la mentalité de l’intelligentsia russe. Sur ce plan, un aveu qu’il fait dans une lettre à Nadejda Mandelstam est extrêmement significatif : « Le fil du temps est rompu, l’héritage culturel est détruit, notre tâche est de le rétablir, de renouer le fil » (1965). Cette position est proche de l’esprit des « hommes des années 1960« , des aspirations de ce qu’on a appelé l’intelligentsia soviétique libérale, mais Chalamov s’en distingue par la conscience profonde, fondée sur l’expérience du camp, des causes fondamentales naturelles et humaines de l’issue catastrophique de la révolution. Ces causes, il les voit avant tout dans la puissance des « forces obscures« , « des instincts bestiaux« , des « passions populaires animales« , qui « affirment leur pérennité, se dissimulant, se masquant jusqu’à la nouvelle explosion » (la Quatrième Vologda). Pour Chalamov, il ne fait pas de doute que ces traits du peuple ont pour origine l’humiliation séculaire, tout le mode de vie de l’ancienne Russie (voir le poème des Cahiers de Kolyma: « Elle vit encore, la vieille Russie, la plus dangereuse des Gorgones« ). Chalamov comprend bien que les bolcheviks de la première génération, sous la direction de Lénine, ont leur part de culpabilité dans le déchaînement de ces sombres instincts, « cupides », comme il le dit. Mais, suivant sa logique, constante chez lui, d’homme « de la NEP », c’est la manipulation de ces instincts, abandonnée après la dure leçon de la guerre civile et que Staline remet à l’honneur jésuitement, sous le masque de slogans démagogiques, qui conduit à l’extermination des forces vives du pays, à la rupture du  »fil du temps« .

L’écrivain défend avec persévérance et logique l’intelligentsia russe, y compris révolutionnaire, des attaques qu’elle a subies et continue de subir. Il considère que « la haine de l’intelligentsia, de sa supériorité« , est « le plus lourd péché » de l’époque (dans la même lettre à Nadejda Mandelstam). On voit là clairement ce qui distingue Chalamov de la nouvelle vague dans la tradition des Jalons en Russie (dont Alexandre Soljenitsyne est devenu le représentant le plus éminent) et qui rend pour lui tout aussi inacceptable cet anticommunisme doctrinal, qui ne prend en compte ni les réalités historiques, ni la tradition spirituelle vivante qui unit la mince couche de résistants au régime totalitaire d’hier et d’aujourd’hui. Chalamov évite toute terminologie politique primitive (« socialisme », « capitalisme ») pour désigner l’ordre social digne de la Russie, mais il est indiscutable que, pour lui, ce doit être une société libre, qui neutralise les « instincts bestiaux« . C’est le sujet, crucial dans l’œuvre de Chalamov, du poème « Avvakoum à Poustozerck » (1955) : « Nous débattons de la liberté, du droit de respirer…  » C’est le contenu émotionnel du récit-programme « Résurrection du mélèze » (1966) : « Ce mélèze est vieux de trois cents ans … Il vit quelque part dans le Nord, pour voir, pour crier que rien n’a changé en Russie, ni le sort de l’homme, ni sa méchanceté, ni son indifférence… « 

Le sens de la Résistance

L’écrivain ne se faisait pas d’illusions quant à la démolition rapide d’un système qui portait en lui les traits camouflés du stalinisme. Dans ce contexte politique, le thème de la résistance acquiert un sens particulier dans les Récits de Kolyma. On peut, sans exagération, considérer le récit « Le dernier combat du major Pougatchev » (1959), consacré à ceux qui ont préféré la mort à la vie du camp, comme l’œuvre littéraire la plus révolutionnaire de l’époque totalitaire ! Il semble que ce soit pour la même raison que Chalamov choisisse ses personnages parmi les vieux révolutionnaires. On ne sent pas seulement la nostalgie des « préceptes » purs et généreux disparus avec les derniers représentants (exterminés) du parti SR (récit « Le meilleur éloge« ), ou l’envie de garder le souvenir de destins lumineux, extraordinaires, effacés de l’histoire officielle (Natalia Klimov, une des organisatrices de l’attentat contre Stolypine, dans le récit « La médaille d’or« ). On voit bien que Chalamov veut également donner à la nouvelle génération des exemples vivants d’une lutte pleine d’abnégation, en espérant une imitation sinon directe, tout au moins à la mesure des possibilités de l’époque. Cette veine « propagandiste » n’est jamais insistante chez Chalamov et n’est pas aussi dogmatique que chez Soljenitsyne (« Ne pas vivre selon le mensonge« ), mais obéit à la même motivation : on ne peut se résigner à ce qui est[7].

En toutes circonstances, Chalamov est resté avant tout un artiste, pour qui l’art se suffit à lui-même comme moyen de Résistance. Contestataire passionné par nature, il s’est consciemment limité, comprenant combien il est destructeur pour l’écrivain de s’engager dans la sphère du journalisme. Il ne se permettait pas ce « péché de pédagogisme » de la littérature russe, pour lequel il était fermement convaincu que la Russie avait payé beaucoup trop cher au XXe siècle.

Tout cela et d’autres facteurs encore (avant tout, sa santé délabrée par la Kolyma) expliquent que Chalamov soit resté à l’écart du mouvement « dissident ». On connaît seulement un cas où il a diffusé un article par le canal du samizdat, la « Lettre à un vieil ami » (1966), consacrée au procès Siniavski-Daniel. La lettre n’était pas signée, mais il était facile d’en deviner l’auteur pour quiconque connaissait le style et l’intonation des Récits de Kolyma. Il est tout à fait caractéristique que Chalamov ait cité à nouveau en exemple la conduite courageuse des SR de droite au procès de 1922. Notant que Siniavski et Daniel s’étaient conduits « héroïquement » pendant le procès, il déclare fermement : « On ne peut juger pour calomnie et agitation antisoviétique un homme qui, ayant vu l’époque stalinienne, en a parlé« [8].

Par la suite, à en juger par les souvenirs de I.Sirotinskaïa, Chalamov s’est refroidi envers le mouvement « dissident », qui, après une série d’arrestations, était miné par les dissensions internes et la démoralisation. Plus encore, il exprime son mépris ouvert pour nombre de ses membres, sous l’influence, probablement, de l’histoire de Piotrlakir, dont l’appartement était activement utilisé par le KGB et qui, après son arrestation, avait dénoncé publiquement ses camarades[9]. Quoi qu’il en soit, Chalamov, qui se considérait comme l’héritier des révolutionnaires russes et qui connaissait parfaitement les règles de la conspiration, avait toute compétence professionnelle et morale pour juger…

La « fameuse lettre ».

Comment, à la lumière de tout ce qui a été dit, apprécier la fameuse lettre de Chalamov à la Literatournaïa Gazeta (1972) ?

Parmi ceux qui connaissaient l’auteur des Récits de Kolyma, beaucoup ont considéré cette lettre comme un signe de faiblesse citoyenne de l’écrivain face au pouvoir. Il circule également des versions selon lesquelles il n’aurait pas été sincère, tentant seulement de démontrer formellement sa loyauté sous la pression des circonstances. Il semble que rien de tout cela ne corresponde à la réalité.

Rappelons que le leitmotiv de la lettre est une protestation contre l’utilisation politique faite en Occident de la publication des Récits de Kolyma. Chalamov était profondément blessé que ses récits soient parus aux éditions Possev et dans le Nouveau Journal de New York, qui avaient une odieuse réputation d’anticommunisme.

Il était particulièrement indigné par le « vil procédé de publication« , suivant sa propre expression, qui consistait à publier un ou deux récits par numéro pour donner l’impression d’une collaboration régulière[10].

Est-il besoin de dire combien il était humilié de jouer le rôle de simple carte dans des jeux politiques ? Et l’on peut difficilement contester que la phrase : « Cette pratique répugnante, vipérine…, exige d’être fustigée, stigmatisée » ait exprimé ses véritables sentiments.

En ce qui concerne les phrases « Je suis un écrivain soviétique honnête« , « un citoyen soviétique« , etc.., leur signification est essentiellement rituelle : tel était le canon intouchable, canon de la vie et canon du « genre ».

Mais Chalamov était indubitablement sincère en refusant le rôle qu’on voulait lui imposer « d’antisoviétique clandestin, d’émigré de l’intérieur« . Ce rôle ne correspondait en rien à son point de vue et à ses positions d’écrivain. Il aurait pu le démontrer par l ‘analyse détaillée de ses œuvres : elles sont absolument dépourvues de la rigidité politique à laquelle on puisse associer l’étiquette « antisoviétique ». L’écrivain a toujours refusé de s’engager dans l’un ou l’autre camp, et cette lettre en est une nouvelle preuve éclatante !

« Une problématique dépassée ».

Enfin, même la phrase la plus inattendue pour les admirateurs de Chalamov : « La problématique des Récits de Kolyma n’est depuis longtemps plus à l ‘ordre du jour » peut s’expliquer. Il ne s’agit pas du tout de rejeter ce qu’il avait écrit, de s’en démarquer ou d’en amoindrir la signification, mais de constater lucidement que le thème des camps était dans une certaine mesure moins actuel. Chalamov se place en quelque sorte au niveau de la compréhension habituelle de ce thème, il reconnaît qu’après le XXe Congrès le pays a changé et qu’il n’y aura pas de retour au passé. Dans le cadre contraignant du rituel officiel, c’était, sans doute, la seule formulation adéquate. Mais on l’a prise trop au pied de la lettre…

La lettre reflète la tragédie du destin littéraire de Chalamov, privé de ses droits dans son pays comme ailleurs dans le monde. C’était un acte de défense de sa dignité et non une trahison de lui-même. Ceux qui ont pensé autrement partaient d’une fausse présomption idéologique concernant la mission de Chalamov en tant qu’écrivain. Le rejet de cette lettre dans les milieux de l’intelligentsia ressort du phénomène de la « terreur libérale ». Le maximalisme, dont les racines sont anciennes dans la société russe, avec lequel sont jugés les actes des « maîtres à penser », est trop souvent cruel et sans nuances. Aujourd’hui, alors que la société doit à nouveau affronter les récidives de cette maladie, la leçon de Chalamov paraît particulièrement instructive.

Les particularités de l’époque transitoire actuelle, où tout est remis en question, avec tous les excès que cela suppose, rendent l’héritage de Chalamov d’une brûlante actualité. Nous voyons comment, sur tout le territoire de la Russie (de l’ex-URSS), sont cruellement confirmés ses avertissements sur les « forces obscures » et les « instincts bestiaux« . Il faut bien reconnaître que la principale raison en est cette « dépravation des âmes« , dont Chalamov attribuait la responsabilité au régime totalitaire. En même temps, le cours des réformes sociales réduit considérablement l’efficacité d’une idéologie « antisoviétique » primaire, qui raye d’un trait de plume toutes les valeurs morales des générations qui ont grandi à cette époque. Cette idéologie – un nihilisme à l’envers – vulgarise l’histoire du pays, la prive de sa haute signification tragique et, en définitive, conduit à une rupture totale avec les traditions de l’intelligentsia russe, ces traditions qu’incarnait Chalamov.

Les nouveaux apologistes de la vieille idée conservatrice selon laquelle « le révolutionnaire russe est un homme sans honneur« [11] voudraient exclure de l’histoire aussi bien les décabristes que les populistes, les SR, les mencheviks (sans même parler des bolcheviks), mais ils sont une réalité vivante, qui représente la Russie dans sa marche douloureuse vers la civilisation.

Sur ce plan, Chalamov est peut-être une figure clef du XXe siècle et son expérience tragique de la Résistance nous convainc que le « fil du temps » n’est pas rompu, il est renoué par le destin même de l’écrivain.

NDLR : Les sous-titres sont de la rédaction.


[1] NDLR : Essipov énumère ici une série de victimes de toutes opinions des autorités du moment : le protopope Avvakoum (1620-1682), chef des vieux croyants, qui refusait la réforme de l’Eglise, brûlé sur ordre du tsar ; le socialiste-révolutionnaire Savinkov ( 1879-1925) ; le philosophe Berdiaiev (1874-1948), expulsé en Europe occidentale par le gouvernement des commissaires du peuple en 1922 ; la comtesse Cheremetieva, fille d’un chef militaire de Pierre-le-Grand, exilée par ce dernier ; le journaliste et rédacteur en chef de la revue littéraire Le Téléscope, Nadejdine (1804-1856), exilé par Nicolas 1er pour avoir publié les – jugées subversives – Lettres d’un philosophe, de Piotr Tchaadaiev, décrété fou par les autorités ; les populistes Lavrov ( 1823-1900) et Lopatine (1845- 1918), premier traducteur du Capital en Russie ; la sœur de Lénine, Maria Oulianova (1878-1937) ; le bolchevik Lounatcharski (1875-1933).

[2] Voir le jugement de P. Strouve sur Février : « Un miracle de l’histoire, qui nous a brûlés, purifiés et éclairés« .

[3] Znamia, n° 4, 1993, p.115.

[4] Un tel état d’esprit était répandu dans divers milieux de l’opposition. En cette même année 1929, L. Sorokine, auditeur de l’Académie communiste (!), avait ainsi déclaré qu’il était prêt à devenir « un second Brutus » (voir A. Avtorkhanov, « Technologie du pouvoir« , dans la revue Questions d’histoire, n°8 9-10, 1991, p. 93). Ce n’est pas sans raison que Staline vivait dans la peur d’un attentat. Rappelons que lorsque, dans les années 1930, il a interdit comme thème de recherche le mouvement populiste, le « conducteur des peuples » l’avait ainsi justifié : « Si l’on éduque nos gens à l’exemple des populistes, on va former des terroristes …  » (L’Histoire et les historiens, Moscou, « Naouka« , 1965, p. 257).

[5] D’après la logique casuistique de l’instruction menée par le Guépéou, Chalamov était rangé parmi les « trotskystes ». Il a lui-même souligné que « la plupart des oppositionnels n’avaient pas une grande sympathie pour Trotsky » (« Brève auto-biographie« ). Objectivement, Chalamov était plus près de l’opposition « de droite » (boukharinienne).

Note de la rédaction : Essipov, visiblement, ne sait pas que, dans les années 1927-1928, l’opposition boukharinienne n’existait pas encore et qu’elle n’a pas diffusé le « Testament de Lénine« .

[6] A en juger par les mémoires de R. Orlov et L. Kopelev, Chalamov, libéré des camps, a toujours évoqué les années 1920 avec chaleur : « Il se transformait, devenait bon, confiant, joyeux, en parlant de ses rencontres avec Maïakovski et d’autres poètes« . Néanmoins, la conclusion des auteurs sur la conscience « morcelée » de l’écrivain (« Le monde lumineux des années 1920 et l’horreur sans issue du bagne de Kolyma sont totalement dissociés dans son œuvre« ) est par trop arbitraire. Voir : R. Orlova, L. Kopelev, Nous vivions à Moscou, 1956-1980, Moscou, 1990, pp. 58 à 64.

[7] Cette tendance à utiliser le thème historico-révolutionnaire comme contrepoids à l’idéologie officielle se retrouve chez d’autres écrivains au même moment, par exemple chez Iouri Trifonov.

[8] Publié intégralement pour la première fois en URSS dans le livre Le Prix de la métaphore, ou crime et châtiment de Siniavski et Daniel, Moscou 1989. Il est curieux qu’au « procès des quatre » (A. Guinzbourg, lou. Galanskov, A. Dorovolski, V. Lachkov – janvier 1968), ce texte non signé ait été qualifié d’anti-soviétique. Pourtant, son contenu politique se limitait à défendre la liberté de parole

[9] Voir Amalrik, Mémoires d’un dissident, Moscou, éditions Slovo, 1991

[10] C’est exact pour le Nouveau Journal, qui a publié Chalamov à partir de 1966, Possev n’a fait paraître que deux récits en 1967. On peut en conclure que Chalamov a été faussement informé sur la fréquence de ses publications dans Possev.

NDLR : Possev publia un volume de Récits de Chalamov (changé en Chalanov), dont cet organe fascisant vendit les droits à Gallimard !

[11] L’expression est de Katkov, elle se rapportait à Bakounine. Dostoïevski l’utilise dans Les Démons.

Varlam Chalamov : une lettre au Guépéou en 1929

Varlam Chalamov, l’immortel auteur des Contes de la Kolyma, fut arrêté par le Guépéou en février 1929 pour sa participation à l’impression clandestine et à la diffusion du Testament de Lénine, entreprise à laquelle il participait en tant que sympathisant actif de l’Opposition de gauche, ce qui est l’une des raisons de la haine profonde que Soljenitsyne lui voue.

Le 1er mars 1929, il répond à l’enquêteur du Guépéou qui l’interroge : « Je refuse de répondre à toutes les questions concernant mon activité d’opposant » et confirme cette déclaration le lendemain. Cette fermeté insolente lui vaut une condamnation à trois ans de camp de concentration, alors que les autres étudiants du groupe de l’université de Moscou avec lesquels il militait sont condamnés, eux, seulement à des peines d’exil.

Irina Sirotinskaia, qui publie dans la revue Znamia (n° 6, 2001, pp. 135-136) la lettre qu’il adresse au Guépéou le 6 juillet 1929, écrit : « Le 13 avril 1929, Chalamov franchit les portes du camp. L’intrépidité de ce gamin étonne. Passé à tabac pendant le transport, jeté dans le camp avec des droits communs, il adresse le 6 juin une lettre au comité central du Parti communiste russe et au Guépéou. »

Le collège du Guépéou mit fort longtemps à réagir à la lettre de Chalamov… heureusement pour lui. Le 14 février 1932, il fit parvenir à la direction du camp de la Vichera sa décision : à l’expiration de sa condamnation, prolonger la peine de Chalamov pour trois ans et l’envoyer dans un camp du nord. L’administration de la Vichera informa le Guépou que Chalamov avait été libéré (par une anticipation inexpliquée) le 11 octobre 1931). Irina Sirotinskaia écrit : « Les recherches du détenu, qui avait fui le lieu d’exil, furent menées dans tout le nord du pays, alors que Chalamov se trouvait à Moscou, où il écrivait des articles dans les revues syndicales, faisait imprimer ses nouvelles et se mariait. »

Il abandonna toute activité politique, considérant, écrivit-il plus tard, qu’il ne serait qu’un « jouet dans les mains des politiciens« . Mais, dans son dossier, figurera constamment la lettre  » T  » (« trotskyste »). Il sera condamné en 1937 pour KRTD, « activité contre-révolutionnaire trotskyste », ce  » T  » qui, sous Staline, interdisait à celui qui portait ce stigmate de sortir vivant du camp…

Il faut rappeler, pour bien comprendre le contenu de la lettre, qu’à cette époque (et ce jusqu’à l’été 1933), la politique l’Opposition de gauche était orientée vers la réforme démocratique du Parti communiste, à la différence des partisans de Timothée Sapronov et Vladimir Smirnov, qui considéraient que la petite bourgeoisie avait pris le pouvoir en URSS et étaient donc partisans de la constitution d’un second parti.

La lettre

La situation politique tendue des dernières années a contraint chaque véritable citoyen soviétique à définir d’une façon ou d’une autre son attitude devant ce qui se passe aujourd’hui et ce qui se passera demain.

D’un autre côté, il est tout à fait clair que le parti ne constitue pas une caste fermée, qu’il n’y a pas que les détenteurs d’une carte du parti qui vivent des intérêts du parti. Tout « sans-parti » peut et doit prendre part à la solution de toutes les questions que la vie pose devant le parti et, en conséquence, devant la classe ouvrière, ou, plus exactement, pose devant la classe ouvrière et par voie de conséquence devant le parti.

Pour quiconque a appris à connaître la vérité léniniste, les rapports entre le parti et l’opposition ont été l’axe politique des événements de la dernière période. Aucun individu qui se considère comme un léniniste ne peut parler d’un second parti prolétarien dans le pays à l’époque de la dictature du prolétariat, c’est-à-dire à l’époque d’une lutte exacerbée avec le monde capitaliste agonisant. Il est impossible d’accepter l’affirmation calomnieuse que le Parti communiste russe n’est pas un parti prolétarien.

Le travail de l’opposition avant et après le XVe Congrès (1) n’a pas été un travail antiparti. Son contenu, y compris les méthodes les plus « criminelles », comme le soutien à des grèves courtes et exceptionnelles, était dirigé fondamentalement dans un sens utile au Parti communiste russe comme parti de la classe ouvrière. Contrainte de recourir à des méthodes « illégales » pour en appeler à la classe ouvrière – et c’est à elle seulement que s’est adressée l’opposition -, elle ne s’est pas trompée dans la justesse de son attitude. L’opposition léniniste, par sa critique, ses indications et son travail, a pris, dans une mesure significative, sa part dans les mesures prises ces derniers temps. Les décisions de la XVIe conférence, la purge du parti, la purge de l’appareil, la lutte contre la déviation de droite (2), qui, il est vrai, se mène presque à l’aveuglette sans indication de noms, noms que l’opposition désignait hardiment, constituent indubitablement des pas sérieux à gauche de la direction, c’est-à-dire dans le sens de la correction des erreurs qu’elle avait commises auparavant.

Je ne vais pas parler ici de ces erreurs graves, assez connues, en politique intérieure et extérieure, qui ont débouché sur la crise économique permanente du pays, sur le retard imposé à la révolution mondiale et sur la détérioration de la situation internationale du Comintern, trois conséquences dialectiquement liées entre elles. Une chose est claire : la direction essaie de corriger ces erreurs. Mais elle essaie de les corriger d’en haut avec les forces de l’appareil lui-même. Chaque bolchevik-léniniste est obligé de soutenir tous les pas révolutionnaires pratiques de la direction centriste (3), qui maintenant se dépouille en tranchant à droite et à gauche (plus à gauche qu’à droite). La lettre de L. D. Trotsky « La crise du bloc de la droite et du centre et les perspectives » en dit assez sur la méthode de la lutte « sur deux fronts ». S’efforçant, d’une main, de corriger ses erreurs (ce qui est impossible sans la plus proche participation des larges masses de la classe ouvrière), la direction du parti, de l’autre main, envoie les opposants au bagne. C’est précisément cela qui, au premier chef, contraint de douter du caractère décidé de l’orientation prise, car la politique ignore la haine et quiconque se considère comme un bolchevik est prêt à se battre et se battra pour chaque décision dirigée vers la défense de la dictature prolétarienne. La direction du parti a avec acharnement poussé l’opposition à rompre avec le parti. Toute une série d’interventions de dirigeants et toute une série de mesures répressives contre l’opposition, allant jusqu’à l’exil de Trotsky à l’étranger et les tentatives successives de discréditer le nom de l’un des chefs d’Octobre aux yeux des ouvriers, tout cela témoigne suffisamment de la duplicité de la politique de la direction du parti. Le bavardage sur le fait de savoir si la dictature du prolétariat existe ou non est pur bavardage, car la mesure de la dictature se juge par toute la série des rapports entre l’URSS et le monde capitaliste (et, globalement, par la part de la participation de la classe ouvrière à la répartition des revenus du pays, par le degré de participation des éléments capitalistes dans cette répartition et par le sens dans lequel se développe la part de l’un et de l’autre, et par toute une série d’autres éléments).

La politique est moins que tout une question d’amour-propre et celui qui n’a pas compris que l’opposition n’a pas cessé de tendre la main au parti, celui-là n’a rien compris aux événements politiques de ces dernières années. Le malheur est que la direction continue à rester un appareil, malgré les affaires de Smolensk, de Sotchi, d’Artemovsk et d’Astrakhan (4). Avec la majorité de l’opposition léniniste, je considère que le seul moyen de redresser l’orientation de la direction du parti et, en conséquence, de toute la politique des soviets et des syndicats, est une profonde réforme intérieure du parti reposant sur une purge impitoyable de tous les éléments aux tendances thermidoriennes et des partisans de la conciliation avec ces éléments, le retour de l’opposition léniniste des lieux d’exil, des prisons et du bagne dans le parti.

Varlam Tikhonovitch Chalamov,

détenu de la 4ème compagnie

des camps spéciaux de la Vichera

Notes de la rédaction :

(l) Ce XV’ Congrès, tenu en décembre 1927, exclut 75 membres dirigeants de l’Opposition unifiée.

(2) Chalamov fait ici allusion aux décisions prises dans le sens de l’industrialisation du pays et de la collectivisation agricole, qui, en ce qui concerne cette dernière, ne laissaient pas prévoir la collectivisation totale, forcée et sanglante, qui ne sera décidée qu’en décembre 1929.

(3) A cette époque, Trotsky analysait la politique du groupe de Staline comme se situant au « centre », entre celle que préconisait l’Opposition de gauche et celle que préconisaient les droitiers (Boukharine, Rykov, Tomski), partisans du soutien à la couche aisée, voire riche, de la paysannerie. Les changements de la situation amèneront Trotsky à abandonner cette analyse au début des années 1930.

(4) Chalamov cite ici des villes où avaient éclaté des grèves manifestant le mécontentement des ouvriers.

Première édition française des Récits de Kolyma

Présentation : Claudie Lescot

Pour lire l’ouvrage cliquez sur la première de couverture

La maison-musée Chalamov créée en 1990 à Vologda, au nord de la Russie, abrite les collections de photographies, de documents, de la vie et des œuvres de Varlam Chalamov. Il s’agit de sa maison natale, sa famille habitant une partie de la maison transformée en presbytère. Né en 1907 il y vécut jusqu’à l’âge de 17 ans, en 1924 il quitte Vologda pour Moscou.

Marc Goloviznine nous envoie l’un de ces documents exposés, la première édition en français des Récits de Kolyma en 1969, traduite par Katia Kerel et Olivier Simon (Jean-Jacques Marie), que nous publions en en-tête.

Curieuse histoire que celle de cette première édition passée inaperçue. Elle paraissait après le rapport Krouchtchev (fév. 1956), c’était le « dégel », les dissidents, les samizdats qu’on se procure par des moyens étranges. Une journée d’Ivan Denissovitch avait paru en 1962 en U.R.S.S. mais pas encore en français.

Maurice Nadeau raconte dans ses mémoires littéraires, Grâces leur soient rendues, l’origine et le parcours de l’ouvrage de Chalamov :

J’ai publié un des grands livres français sur les camps nazis, « Les Jours de notre mort ». Il se trouve que j’ai également publié le premier grand livre sur le Goulag : « Récits de Kolyma », de Varlam Chalamov.

(…)

C’est mon amie Janine Lévy qui me procure « Récits de Kolyma ». J’ai pleine confiance en elle, mais elle ne peut évidemment pas me révéler la filière par laquelle les trois rouleaux de microfilms qu’elle me met en mains sont tombés dans les siennes. Il me suffit de savoir que l’auteur, Varlam Chalamov, vient d’être libéré, qu’il est en mauvaise condition physique, sourd et presque aveugle, mais qu’il tient à ce que son témoignage parvienne en Occident. Est-il connu comme écrivain ? Elle pense que non. Existe-t-il même vraiment ? N’y a-t-il pas là-dessous une nouvelle provocation du K.G.B. ? Pour répondre à mes doutes, il lui faut remonter la filière, cela prend du temps. A la fin, je dispose d’une biographie de Chalamov et même d’une photo de l’auteur, assez mauvaise mais récente, et terrible : on devine dans quel état physique il se trouve. Il ne faut plus hésiter à publier son témoignage.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est image-3.png.

Déjà, j’avais confié les films à Jean-Jacques Marie qui, avec Claude Ligny, m’avait confectionné mon numéro spécial des « Lettres Nouvelles » sur les plus récents écrivains russes. Il les a décryptés, il en est encore bouleversé : « Je n’ai jamais rien lu de pareil, cela dépasse tout ce que l’on sait sur les camps soviétiques et c’est en même temps un chef-d’oeuvre littéraire. Mais cela va être un ouvrage énorme, six cents pages, ajoute-t-il, et, outre qu’il faut faire vite, je n’ai pas le temps de tout traduire… Je pourrais te faire un choix… »

« Récits de Kolyma » paraît dans le choix de Jean-Jacques Marie. Avec une économie de moyens à couper le souffle, sur le ton d’un récit précis et sec, sans fioritures ni discours, sans référence à « la dignité de l’homme » et sans appel à la conscience universelle, Chalamov brosse par petites touches les multiples aspects d’une entreprise plus perverse que l’entreprise nazie. (…) Chalamov ne compte que sur sa mémoire. (…)

Prisonnier politique étiqueté « trotskyste », il entend montrer au monde la face abjecte de ce qui, en Occident, passe pour le socialisme.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est image-2-700x525.png.

(…)

Quelques articles dans la presse, gênés, plus généralement le silence. David Rousset a bien attiré l’attention sur l’existence des camps soviétiques (…) Plus simplement, on refuse de lire le livre de Chalamov,(…) Staline est mort, sans doute, et sa dépouille ne paraît pas digne de voisiner avec celle de Lénine, mais « la gauche » en France c’est aussi les communistes, toujours auréolés de la révolution d’Octobre. « Je tiens tout anticommuniste pour un chien », avait dit Sartre. Après le Rapport Krouchtchev, après Budapest, après ces « Volontaires pour l’échafaud » de Savarius, témoignage d’une victime du procès contre Rajk « et ses complices » (qu’on me force à retirer de la vente sous peine de procès), on ferme les yeux, les oreilles, l’entendement à ce que raconte Chalamov.(…) Il faudra que, durant la restalinisation, se déroulent les procès Siniavski-Daniel, de Guinzbourg, de Galanskov et les trotskystes français (en premier lieu Jean-Jacques Marie) mettent sérieusement la main à la pâte pour qu’enfin, ici, on s’émeuve.

Maurice Nadeau termine son chapitre Chalamov ainsi :

Ô miracle ! Ô misère ! Il n’échapera pas à la récupération, il deviendra, pour les préfaciers des éditions complètes qui vont se succéder dans le monde entier, « le juste » par excellence.

Pour d’autres dont nous sommes, il suffit qu’il ait été l’auteur des « Récits de Kolyma », l’une des pièces maîtresses de l’accusation portée contre ce siècle qui s’achève.

On peut voir dans une vitrine du musée le document manuscrit de Maurice Nadeau, reproduit ci-dessous, relatant comment Récits de Kolyma est arrivé en France.

J’ai publié en 1969 pour les Lettres nouvelles, Récits de Kolyma, de Varlam Chalamov d’après un micro film qui m’a été remis par mon amie Janine Lévy. Elle m’a dit le tenir d’un employé d’ambassade qui lui avait fait passer la frontière dans un « sac à provisions ».Janine et Raoul Lévy étaient en relations avec des « dissidents » soviétiques. Moi-même, je l’étais avec Boris Pasternak (j’ai publié une lettre qui m’était adressée), Soljenitsyne et quelques autres (noms indéchiffrables) que j’ai publiés dans ma revue.En vue de déjouer une provocation du Guépéou je demandais des précisions à Varlam Chalamov. Elles me furent envoyées sous forme d’un portrait photographique dédicacé et contentement d’être publié en françaisCes pièces font partie des archives des Lettres Nouvelles détenues par l’éditeur René Julliard.Pour des renseignements sur moi même, consulter l’Encyclopédie soviétique où je figure comme « ennemi de l’URSS » , « valet du Capital », et « dangereux trotskyste ».                                                                     2 juin 2008 

Site webcultinfo.ru/literature/literature-in-the-vologda-region-personalities/shalamov-varlam-tikhonovich.php

Lev Zadov bras droit de Makno, puis officier du Guépéou, décoré, récompensé, arrêté et fusillé.

Jean-Jacques Marie

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Lev Zadov / Wikipedia

Lev Zadov, de son vrai nom complet Lev Zinkovski Zedov, fils d’un cocher de Iouzovka, après deux petites années d’école dans un heder (une école juive), commença tôt à travailler comme apprenti dans un moulin, puis comme ouvrier dans une forge. Il rejoint en 1910 l’un des groupes anarchistes, alors nombreux en Ukraine. En 1912 il prend part à trois « expropriations » destinées à alimenter la caisse de son groupe. L’année suivante, il est jugé pour ces  trois actions et écope de huit ans de bagne dont la révolution de février le libère comme des milliers d’autres détenus politiques. En février 1918 il s’enrôle dans l’Armée rouge. Son détachement est commandé par un anarchiste alors connu, Tcherniak. Le détachement part dans le sud combattre les Blancs dirigés par l’ataman Kaledine, puis après le suicide de ce dernier combattre les troupes rassemblées par Krasnov. Peu après Zadov s’éclipse. Il écrira plus tard: « En août 1918 notre détachement a reçu de Tsaritsyne l’annonce que nous étions transformés en unité de l’Armée rouge. Et nous avons reçu de l’argent pour payer nos salaires. En tant que chef de l’état-major je touchais 750 roubles, alors que le soldat rouge de base recevait 50 roubles. En tant qu’anarchiste je manifestai mon désaccord avec cette disposition. Avec l’accord du commandant du détachement Tcherniak je me rendis à l’état-major du front sud (…), et de là je fus envoyé en Ukraine sur les arrières des Allemands »[1].

Il part alors à Giouliai-Polie le centre du mouvement anarchiste de Makhno. En quelques mois il passe de l’organisation de la propagande au poste de chef du contre-espionnage du 2e corps, dit du Donetsk, de l’Armée de Makhno. Il devient vite l’adjoint personnel de Makhno. Lorsque ce dernier fut blessé il nomma Zadov commandant du groupe d’artilleurs et de fantassins envoyés sur le front sud pour combattre Wrangel en alliance avec l’Armée rouge. Après la défaite et la fuite de Wrangel hors de Crimée, Moscou ordonne le désarmement des contingents de Makhno qui refuse de se plier à cet ordre de Moscou. Le romancier russe Alexis Tolstoï, rentré de l’émigration en 1923, règle le compte de Zadov dans le troisième tome de son roman Le chemin des tourments : « Dans le sud on ne connaissait pas moins le nom de Levka Zadov que celui du petit père Makhno. Levka était un bourreau, un homme d’une férocité si incroyable que Makhno faillit plusieurs fois le sabrer mais il lui pardonnait à cause de son dévouement »[2]. Ainsi un jour, (dans le roman) il menace un officier blanc qui a abandonné l’armée de Denikine en lui lançant au visage : « Espèce de salaud, si tu me mens encore une fois, je te ferais ce que Sodome n’a pas fait avec Gomorrhe ». Confisquant à l’officier la photo de sa (jolie) femme il répond à ce dernier qui lui demande de la lui rendre : « On la déposera sur ton cadavre sanglant » [3] et il l’assomme.

En 1921 il fait partie des 77 makhnovistes, Makhno compris, qui se réfugient en Roumanie où il vivote pendant plusieurs années à grand renfort de petits boulots. Il retourne en URSS en 1924 dans des conditions dignes d’un mauvais roman d’aventure. Ayant appris l’amnistie accordée à tous les anciens de l’armée de Makhno, son frère Daniel et lui s’associent à un groupe de nationalistes ukrainiens réactionnaires que les services roumains veulent envoyer en URSS commettre des actes de sabotage. A peine franchie la frontière, Zadov et son frère se rendent aux autorités soviétiques… Après plusieurs mois d’interrogatoires… il est recruté dans le Guépéou (nouveau nom de la Tcheka depuis 1922) sans doute à cause de son expérience dans les services de renseignement de l’armée de Makhno.

Interrogé en 1993 par un journaliste du quotidien Troud [4], son fils expliquera ainsi cette décision au premier regard surprenante : « N’oubliez pas que cela se passait en 1924. On avait amnistié tous les makhnovistes. On était encore loin du déchaînement des répressions staliniennes. Et puis on n’a pas nommé mon père dans les organes punitifs de la Tcheka, mais dans les services de renseignements, domaine dans lequel il avait des idées ».

Zadov sert apparemment sans problème dans le NKVD (nouveau nom du Guépéou à partir de 1934) jusqu’à atteindre un grade équivalent aujourd’hui à celui de colonel. Au cours de cette période il obtient sur son activité un jugement flatteur du vice-président du NKVD d’Ukraine, G. V. Kovtoune qui écrit : «  Pendant son activité dans les services de renseignement n’a manifesté que des côtés positifs. Il a montré son courage dans des opérations de combat et a été plusieurs fois décoré : en 1929, il reçoit des remerciements du Guépéou d’Ukraine et une prime de 200 roubles pour avoir désarmé un dangereux saboteur ; a reçu à titre de récompense un mauser avec l’inscription  « Pour ses mérites de combattant » de la part du comité provincial du Guépéou ; en 1932 le comité exécutif de la province d’Odessa lui attribue une arme de combat ; en 1934 il reçoit une prime mensuelle pour le courage qu’il a manifesté lors de l’arrestation d’un groupe de terroristes »[5]. Puis le tsunami de la répression stalinienne le rattrape. Nicolas Iejov, placé par Staline à la tête du NKVD en septembre 1936 à la place d’Henrykh Iagoda nettoie le NKVD d’une grande partie de ceux qui travaillaient jusqu’alors sous les ordres de Iagoda, destiné à figurer en bonne place sur le banc des accusés du troisième procès de Moscou. Il est arrêté le 4 septembre 1937. Au début de 1938, le NKVD arrête sa femme. Lev Zadov et son équipe sont accusés d’espionnage au profit des services secrets roumains, britanniques et allemands. Il est condamné à mort par la Cour Suprême de Kiev le 25 septembre 1938 et fusillé le jour même. Il sera réhabilité par la justice soviétique le 29 janvier 1990 .

 

[1] Troud,24 juin 1993.

[2] Khojdenie po moukam, Moscou 1957, tome 2 , p 153

[3] Ibid p 154.

[4] Troud 24 juin 1993

[5] Ibid.

DOCUMENTS INEDITS

de Lénine

– LETTRE A L’EMIR D’AFGHANISTAN AMANULLAH KHAN[1]

A Votre Majesté l’émir d’Afghanistan

Ayant reçu de votre ambassadeur extraordinaire, le respecté Muhammed-Vali-Khan, la précieuse lettre de Votre Majesté, je m’empresse de vous remercier pour vos salutations et votre initiative pour instaurer l’amitié entre les grands peuple russe et afghan.

Dès les premiers jours de la lutte glorieuse du peuple afghan pour son indépendance, le gouvernement Ouvrier et Paysan de Russie s’est empressé de reconnaître le nouvel ordre des choses en Afghanistan, a solennellement reconnu sa pleine indépendance et envoyé son ambassade pour établir un lien solide et permanent entre Moscou et Kaboul. A l’heure actuelle, l’Afghanistan florissant est le seul état musulman indépendant au monde et le destin confie au peuple afghan la grande tâche historique d’unir autour de lui les peuples musulmans asservis et de les conduire sur le chemin de la liberté et de l’indépendance.

Le gouvernement Ouvrier et Paysan de Russie mandate son ambassade en Afghanistan pour engager des pourparlers avec le gouvernement du peuple afghan et conclure des accords amicaux, commerciaux et autres, dont le but n’est pas seulement de renforcer des relations de bon voisinage au profit de nos peuples mais de mener une lutte commune contre le gouvernement impérialiste le plus rapace au monde, la Grande Bretagne dont les intrigues, comme vous l’indiquez à juste titre dans votre lettre, ont jusqu’à présent entravé le libre et pacifique développement du peuple afghan et l’ont écarté de ses plus proches voisins.

Votre ambassadeur extraordinaire, le respecté Muhhamed-Vali-Khan, m’a informé que vous étiez prêt à engager des pourparlers sur des accords d’amitié avec Kaboul et aussi du désir du peuple afghan à recevoir une aide militaire du peuple russe contre l’Angleterre. Le gouvernement Ouvrier et Paysan de Russie est disposé à accorder très largement cette aide au peuple afghan et, de surcroît, à rétablir la justice foulée aux pieds par l’ancien gouvernement des tsars russes. Nous avons proposé à votre ambassadeur et ordonné à nos autorités au Turkestan de constituer une commission mixte pour redresser la frontière russo-afghane, dans l’esprit d’un élargissement du territoire afghan fondé sur le droit, la justice et le libre souhait des peuples qui vivent dans la zone frontalière. Nous espérons que cette commission, avec Votre approbation, se mettra immédiatement au travail pour que celui-ci soit achevé en même temps que la conclusion des pourparlers sur l’accord russo-afghan à Kaboul.

Notre gouvernement, à la demande de Votre ambassadeur, à pris contact par radio avec les gouvernements des Etats voisins de la Russie pour assurer la libre circulation de l’ambassade afghane en Europe et en Amérique mais, malheureusement, les intrigues de la même puissance intéressée mentionnée dans votre précieuse lettre, n’ont pas permis de réaliser le plan de Votre Majesté et votre ambassade a dû prendre un autre chemin. En lui donnant congé avec les meilleurs souhaits du peuple russe, je tiens, au nom du gouvernement Ouvrier et Paysan, à Vous exprimer ainsi qu’à tout le peuple afghan, mes plus cordiales salutations.

V. Oulianov (Lénine)

Président du Sovnarkom

27 novembre 1919

Kremlin. Moscou.

Publié partiellement dans la Pravda n° 100, 29 avril 1928. F 2, inv. 1, d. 11873, ff 5-6 – copie en langue russe.

[1]V. I. Lénine a remis sa lettre le 29 novembre 1919 à la mission extraordinaire afghane dirigée par l’ambassadeur Muhammed Vali-khan avant son retour dans sa patrie.

Le CRCEDHC (Centre russe de conservation et d’études des documents en histoire contemporaine ) conserve, en même temps que la copie de la lettre de Lénine , une traduction de la lettre de l’émir avec un note de V. I. Lénine : « Secret pour les archives » (f. 2 inv. 1, d.11873, f. 7).

de Trotsky

LETTRE DE DEMISSION DU COMITE CENTRAL

Au Comité central du Parti communiste russe

                       5 juillet 1919,

Les conditions de mon travail sur les fronts me privent de la possibilité de participer régulièrement au travail du centre militaire et du Bureau politique du C.C. Cela en contrepartie me prive souvent de la possibilité de prendre sur moi la responsabilité devant le parti et les cadres du département militaire de toute une série de décisions du centre que je considère comme des violations risquées et très dangereuses du système militaire que nous avons mis en place et qui a été validé par le congrès du parti.

Jugeant en même temps nécessaire, comme la majorité du Comité central, que je puisse poursuivre mon activité sur le front, je demande :

a) de me libérer de mon titre de membre du Bureau politique du Comité central et de Président du Comité militaire révolutionnaire (Commissaire du peuple à la guerre).

b) de me confirmer mon titre de membre du Comité militaire révolutionnaire.

Membre du Comité central Trotsky

Et projet de résolution du Bureau d’Organisation et du Bureau politique proposé par V. I. Lénine.

Le Bureau d’organisation et le Bureau politique du Comité central, après avoir pris connaissance de la déclaration du camarade Trotsky et l’avoir examinée sous tous ses aspects sont arrivés à la conclusion unanime qu’ils ne sont absolument pas en état d’accepter la démission du camarade Trotsky et de satisfaire sa demande.

Le Bureau d’organisation et le Bureau politique du Comité central feront tout ce qui dépend d’eux pour rendre le plus adéquat pour le camarade Trotsky et le plus profitable à la République son activité sur le front sud qui est le front le plus difficile, le plus dangereux et le plus important et que le camarade Trotsky a lui-même choisi. Ses titres de commissaire à la guerre et de président du comité militaire révolutionnaire n’empêchent pas le camarade Trotsky d’agir comme membre du comité militaire révolutionnaire du front sud avec le commandant du front (Egorov) qu’il a lui-même choisi et que le Comité central a confirmé.

Le Bureau d’organisation et le Bureau politique du Comité central laissent au camarade Trotsky l’entière possibilité d’obtenir par tous les moyens ce qu’il estime être une correction de la ligne générale dans la question militaire et, s’il le désire, de hâter la convocation du congrès du parti.

Pleinement convaincus que la démission du camarade Trotsky au moment actuel est absolument impossible et porterait un tort énorme à la République, le Bureau d‘Organisation et le Bureau politique du Comité central proposent fermement au camarade Trotsky de ne plus soulever cette question et de continuer à remplir ses fonctions, en les réduisant au maximum s’il le désire afin qu’il puisse concentrer son activité sur le front sud.

En conclusion le Bureau d’Organisation et le Bureau politique refusent d’accepter le départ du camarade Trotsky du Bureau politique et son abandon du poste de président du Comité militaire révolutionnaire de la République (Commissaire du peuple à la guerre).
Lénine, Kamenev, Krestinski, M. Kalinine, L. Serebriakov, Staline, Stassova.

– LA CONTRE-REVOLUTION AGONISANTE

Les dirigeants des derniers soulèvements de koulaks dans la région de la Volga ont lancé le slogan : « A bas les communistes, vive le pouvoir soviétique ! »

Qu’est-ce cela signifie ?

Cela signifie que la contre-révolution a définitivement perdu pied et qu’elle n’a plus confiance en elle-même. Les comploteurs contre-révolutionnaires veulent rétablir la monarchie, veulent ramener le tsar sur le trône et les grands propriétaires. Mais ils n’osent pas le dire ouvertement, car ils savent que même les paysans ignorants répondraient à ces appels en les chassant à coups de bâtons et de fourches. Les contre-révolutionnaires ont depuis longtemps camouflé leurs véritables désirs sous des slogans trompeurs et séduisants. Au cours de leurs soulèvements, tous les monarchistes ont juré par l’Assemblée constituante. Mais aujourd’hui ce slogan est définitivement usé. L’expérience de Denikine, de Koltchak les a tous convaincus que l’Assemblée constituante ne servait qu’un temps comme masque pour les partisans du régime nobiliaire monarchique. Le slogan de l’Assemblée constituante ne permet déjà plus du tout aujourd’hui d’attraper même des paysans arriérés. Non seulement le prolétaire, le berger villageois, le paysan pauvre sans terre, mais même le paysan moyen travailleur, convaincu par l’expérience, sait que seul le pouvoir soviétique s’efforce sincèrement et honnêtement de protéger les intérêts des masses populaires laborieuses. C’est pourquoi les paysans, même cette couche d’entre eux, à juste titre, mécontente des actions des autorités locales, soutiennent fermement le pouvoir soviétique. Les comploteurs contre-révolutionnaires sont obligés d’en tenir compte, de s’adapter à cette réalité et d’écrire sur leurs drapeaux : « vive le pouvoir soviétique ! »

Il y a cinquante ans, quand en Russie le mouvement révolutionnaire ne faisait que commencer, quand les révolutionnaires ne représentaient qu’une poignée insignifiante dans cet énorme pays, la paysannerie croyait encore fortement à la monarchie et réagissait avec effroi à la propagande révolutionnaire. Parfois, alors, les révolutionnaires utilisaient les manifestes diffusés au nom du tsar. C’était, bien entendu, une tactique incorrecte, bientôt condamnée par le parti révolutionnaire, mais le fait que des révolutionnaires s’adressaient à la paysannerie, prétendument au nom du tsar, montre à quel point les préjugés monarchistes des masses paysannes étaient alors puissants[1].

La révolution n’a pas laissé la moindre trace de ces préjugés. A la place de la foi dans la monarchie, dans le tsar, la bourgeoisie s’est efforcée de fabriquer la foi dans une Assemblée constituante au-dessus des classes. Les premiers mois après la dissolution de la Constituante les paysans ont mordu à ce slogan. Subissant toutes sortes de difficultés et d’épreuves dans le pays, épuisés par la guerre, par les gouvernements tsaristes et bourgeois, les paysans ont mordu une nouvelle fois à l’hameçon et ont été enclins à croire que l’Assemblée constituante aurait pu soulager leur existence. Mais la vie a balayé ces préjugés. Et maintenant les ennemis jurés de la classe ouvrière et de la paysannerie laborieuse se camouflent en partisans du pouvoir soviétique. Les koulaks et les contre-révolutionnaires abandonnent l’étendard de la Constituante comme un vieux chiffon. Sous leurs appels fleurissent des signatures d’inspiration soviétique : responsable militaire un tel, commissaire militaire un tel. La contre-révolution abandonne ses dernières positions idéologiques et se voit obligée de se placer (de façon, bien entendu, hypocrite), sur le terrain du pouvoir soviétique. Ce faisant, la contre-révolution signe son arrêt de mort, car elle témoigne, en le signant elle-même, qu’en dehors du pouvoir soviétique il n’y a pas d’issue et pas de salut pour le peuple.

En vérité, la contre-révolution garde la possibilité de développer son agitation politique en s’appuyant sur les gaffes, les fautes et même des crimes commis par des agents du pouvoir soviétique. Mais le pouvoir soviétique lui-même mène et veut mener ce combat avec une énergie infatigable. Pour améliorer l’appareil du pouvoir soviétique il faut l’épurer de l’intérieur et cela exige avant tout de séparer strictement la bourgeoisie villageoise, les koulaks, des paysans moyens travailleurs.

Tous les cadres soviétiques dans les villages, les cantons, les districts, les provinces doivent d’abord se rapprocher du paysan moyen dans un travail commun avec lui et empêcher les koulaks de patronner les lois soviétiques et le pouvoir soviétique. Ce doit être le centre de leur activité.

Il ne faut pas admettre les koulaks dans l’Armée rouge. Il ne faut pas les soumettre à l’instruction militaire. Il faut veiller très soigneusement à ce que la mobilisation ne touche, en plus des ouvriers, que les seuls honnêtes paysans travailleurs .

Il faut envoyer les koulaks, avec les fils de la bourgeoisie, dans les milices de l’arrière pour effectuer des tâches pénibles les plus difficiles dans l’intérêt de l’armée et de la défense du pays des soviets.

Il faut chasser impitoyablement les koulaks des soviets.

En cas d’insurrections, de sabotage de voies ferrées et de ponts, il faut fusiller impitoyablement les koulaks du canton le plus proche.

Avec les paysans travailleurs abusés, avec les paysans moyens il faut agir plus par des mots, par la conviction, en leur expliquant que leur salut réside dans une lutte impitoyable contre les koulaks et dans une collaboration étroite avec la classe ouvrière.

Comme le serpent de la fable, les koulaks ont changé de peau ; ils jurent maintenant par le pouvoir soviétique et pensent que les paysans travailleurs ne les reconnaîtront pas. Mais le paysan travailleur a répondu au serpent qui a changé de peau.

« Tu as beau avoir une nouvelle peau, ton cœur n’a pas changé » et il lui a tordu le cou.

C’est ainsi que le paysan travailleur agira, en commun avec la classe ouvrière, vis-à-vis des koulaks contre-révolutionnaires. Ils se repeignent en rouge, ils contrefont le pouvoir soviétique mais nous ne leur ferons pas grâce.

Ouvriers et paysans, il est temps de tordre le cou aux koulaks contre-révolutionnaires !

27 mars 1920.

[1]  Sur la tentative d’organiser une insurrection paysanne en prenant appui sur un manifeste tsariste voir la note 72 du deuxième tome du premier livre.

de Staline 

« LE GUEPEOU N’EST PAS UNE BOITE POSTALE »

Présentation :

Au début de décembre le trotskyste Ianouchevski adresse à la direction de « l’isolateur » (prison politique) de Verkhne-Ouralsk, au nom des trotskystes qui y sont emprisonnés, une protestation contre les mesures répressives prises à l’encontre de « l’aile léniniste du parti ». L’administrateur de l’isolateur transmet le texte de la protestation à son supérieur Iagoda, alors chef du Guépéou, qui la transmet au comité central. Staline réagit aussitôt brutalement par le télégramme ci-dessous adressé à Iagoda et à son adjoint Evovkimov (Istoria Stalinskogo goulaga. Tome 6, p. 44). Rappelons que Iagoda sera l’un des condamnés à mort du troisième procès de Moscou, dit procès du « Bloc des droitiers et des trotskistes » antisoviétique, sans que l’avertissement sévère de Staline figure à sa charge.

 Télégramme de Staline.

 Aux camarades Iagoda et Evdokimov 

 « Je considère comme une grande erreur le fait que l’administration de l’isolateur de Verkhne-Ouralsk ait accepté le document des petits-bourgeois contre-révolutionnaires. Il faut considérer comme une faute encore plus grande la transmission de ce document par le Guépéou au Comité central du parti. Le Guépéou est le bras punitif du pouvoir soviétique et pas une boîte postale, au service des morveux petits-bourgeois de la contre-révolution. Nos affaires sont mal engagées si c’est ainsi que vous éduquez les cadres du Guépéou.

Je vous retourne le document dans l’espoir que vous vous débrouillerez pour sanctionner l’administrateur qui a accepté comme un document légal ce pamphlet ordurier contre le pouvoir soviétique.

Ce ne serait pas mal non plus de châtier monsieur Ianouchevski. 

Avec mon salut communiste. »

Le 8-XII-29.

Section Varlam Chalamov

animée par Marc Goloviznine

avec l’aide de l’un des meilleurs connaisseurs russes de Chalamov, Valeri Essipov.

Première édition française des Récits de Kolyma, en 1969.

Lettre de Chalmov adressée au Guépéou en 1929, publiée dans le Cahier 17, avril-mai 2002.

Valéri Essipov, Chalamov et l’esprit de résistance, publié dans le CMO n° 10, juin 2000.

Valeri Essipov, Varlam Chalamov et Alexandre Soljenitsyne, publié dans le CMO n° 15, octobre 2001.

Marc Goloviznine, Varlam Chalamov et l’opposition au sein du parti bolchevique dans les années 1920, publié dans le CMO n° 21, septembre 2003.

Marc Goloviznine, La « théologie de la libération », les « obnovlentsys », rénovateurs de l’Eglise orthoxe, dans la vie et l’oeuvre de l’écrivain, chez Varlam Chalamov, publié dans le CMO n° 61, premier trimestre 2014.

Fables

Jean-Jacques Marie

Le journaliste Vincent Présumey, qui se présente comme un « marxiste révolutionnaire », a créé son blog, installé sur le site de Mediapart. A propos des événements d’Ukraine, il y dénonce inlassablement « l’impéria­lisme russe ». Pour conforter cette dénonciation il évoque « cinq décennies de régime stalinien durant lesquels les Ukrainiens se sont fait traiter de nazis ».

Oui, « les Ukrainiens ». Vincent Présumey se garde bien de citer ses sources et de fournir une preuve de cette affirmation quelque peu grotesque, contraire à la vérité, et qui aurait sapé stupidement tous les efforts de la propagande officielle pour exalter « l’amitié entre les peuples » de l’URSS. Que cette « amitié » n’ait pas dépassé le stade de la propagande est une chose, mais elle interdisait l’affirmation inventée par Présumey.

Peut-être prend-il pour argent comptant la lourde plaisanterie de Nikita Khrouchtchev dans son rapport secret au XXe Congrès sur l’envie qu’aurait eue Staline de déporter les Ukrainiens s’ils avaient été moins nombreux. Mais Khrouchtchev, faisant éditer son discours secret pour les cadres du parti et même ses adhérents, a fait préciser après cette lourde plaisanterie : « Rires ». Apparemment, Présumey, qui semble pourtant être un grand spécialiste de l’ex-URSS, de la Russie et de l’Ukraine, à en juger par la pluie d’articles qu’il pond sur ces sujets, n’a pas compris la plaisanterie.