de Jean-Jacques Marie
(à paraître prochainement)
CHAPITRE UN : Le camp frère jumeau du monde extérieur.
« Le camp reproduit l’Etat en modèle réduit », selon l’ancien gardien de camp Serguei Dovlatov, qui trouve « une similitude frappante entre l’univers carcéral et la vie ordinaire » (1). Le vieil agent soviétique Cyrille Henkine note, pour expliquer les aspects pénibles de l’existence quotidienne en URSS, « la proximité constante du mode de vie des camps » (2). Faisant allusion au système policier de surveillance et de délation présent dans les deux univers, le dissident Andrei Amalrik, fort de ses trente-quatre mois d’exil en Sibérie et à Kolyma, de vingt-quatre mois de prison et de dix-huit mois de camp, affirme : « au camp les rapports sont simplifiés, dépouillés, ils sont à la fois plus visibles et plus dangereux » (3).
Longtemps détenue à Kolyma, comme Varlam Chalamov, Evguenia Guinzbourg va encore plus loin : « les gens qui ont vécu l’époque stalinienne sans être jetés en prison, écrit-elle, nous disent parfois qu’ils ont souffert plus que nous. Dans une certaine mesure c’est vrai » (4). Tatiana Ossipova, dans La résistance au goulag, souligne : « il est même difficile de dire où on respirait plus facilement, en liberté ou dans les prisons et les colonies. A n’importe quel moment chaque individu pouvait être arrêté, condamné ou même fusillé tout en n’ayant commis aucune faute » (5).
Nicolas Werth et Gaél Moullec semblent définir le fondement de la parenté entre les deux quand ils soulignent « la fonction productive du camp » et affirment : « Dans le système stalinien la fonction économique du camp est primordiale. Il assure, outre les fonctions répressives, la construction d’infrastructures vitales (ou jugées comme telles (…) ainsi que l’extraction de minerais stratégiques utilisés à des fins militaires. » Ils nuancent pourtant in fine leur propos : « Néanmoins…la rentabilité du camp demeure un problème permanent (…) ; mal nourri, mal soigné, maltraité, le prisonnier n’est physiquement pas apte au travail. Les coûts sont faibles, la productivité l’est aussi » (6).
C’est ce que confirme Lev Kopelev, officier de l’Armée rouge, condamné en 1945 à dix ans de camp à l’Ounjlag pour avoir soutenu en 1929 l’opposition de gauche trotskyste. Il cite les propos d’un spécialiste des forêts détenu depuis 1937 : « en règle générale, lui dit ce dernier, les ouvriers des chantiers d’abattage se trouvant dans le même secteur que le camp avaient la vie plus dure que les détenus, que les prisonniers de guerre et que les femmes requises pour le travail ».
« En revanche, ajoute-t-il, le prix de revient du bois, au camp, était le plus élevé. Environ trois ou quatre fois plus que les exploitations forestières « libres » et deux fois plus élevé environ que chez les prisonniers de guerre. » (7) Pourquoi ? Parce que dans les exploitations les frais sont constitués par « la production et des poussières ». Tandis qu’au camp, « pour cent trimards qui vont en forêt à l’abattage, il y en a au moins autant de planqués qui restent dans la zone et encore plus de malades et d’invalides. Sans compter la surveillance, les officiers, (…). Et avec ça les truquages, une tâche et demie sur le papier, ça ne fait jamais qu’une demi-tâche sur le chantier. Jamais des travailleurs libres n’oseraient faire ça. Bref, au prix que revient le bois d’œuvre, ici, on aurait intérêt à le faire venir du Canada »(8), malgré le coût du transport maritime…
Comment expliquer que les gouvernants qui s’aperçoivent nécessairement du décalage béant entre les relevés officiels et les résultats réels l’acceptent-ils ? Parce que le goulag a comme première fonction non pas de produire des marchandises mais d’apeurer la population laborieuse destinée, pour une bonne partie d’entre elle, à y passer un jour.
Et puis, seconde raison, vu la sourde résistance permanente que le travailleur libre oppose à ses conditions de travail et de rémunération, la différence dans les résultats de son travail et ceux de l’activité de son collègue involontaire du goulag est souvent minime. Cette similitude peut même s’exprimer par la collaboration politique des uns et des autres contre le régime.
Chapitre XX. « L’opposition de deux forces dans la société ne peut durer indéfiniment. » (Pravda 29 juillet 1989)
Dans les trois premiers mois de l’année 1989, onze grèves éclatent dans les mines de plusieurs régions du pays. Les mineurs demandent une augmentation de leurs salaires et la fixation du dimanche comme congé pour tous, alors qu’ils travaillent souvent un dimanche sur deux, voire deux sur trois dans le Donbass en Ukraine. Le syndicat officiel d’Etat, simple courroie de transmission du gouvernement, ne soutient évidemment pas leurs revendications. Ses dirigeants appartiennent à la « nomenklatura » du secrétariat du Comité central…c’est à-dire sont nommés ou validés par ce dernier. Pas question qu’ils soient élus par des délégués élus des syndiqués. Partout les grévistes se heurtent à un refus des directions et les grèves, isolées, s’interrompent d’abord sans résultat.
Mais ce n’est que le premier moment d’un puissant mouvement qui se cherche. Le 12 juillet 1989, 77 mineurs de l’équipe de nuit de Mejdouretchensk dans le Kouzbass, remontant de leur puits, annoncent leur décision d’arrêter le travail. Ils sont rejoints par les 180 mineurs de l’équipe du matin. Le lendemain les grévistes tiennent un meeting devant le siège du comité régional du PCUS et exigent la démission du soviet de la ville qui refuse de soutenir leurs revendications. Ils défient ainsi l’appareil du pouvoir.
Le soir même, ils envoient des délégations aux quatre mines voisines, dont les mineurs se joignent à leur mouvement qui, le mardi matin, rassemble près de 12.000 mineurs. Ils élisent un comité de grève, qui organise des milices ouvrières chargées de défendre la grève et de faire régner l’ordre ouvrier dans les localités.
Le refus répété des autorités de satisfaire leurs revendications pousse les grévistes à élargir leur mouvement. Les collectifs de mineurs de Novokouznetsk, Prokopievsk, Ossinnikov et Leninsk-Kouznetsk décident la grève, vite suivie par la majorité des mineurs des puits de la région. Ils constituent des milices ouvrières et des comités de grève, avec qui les cheminots de Mejdouretchensk, puis de Prokopievsk proposent d’examiner les conditions d’une action interprofessionnelle. Le 16 juillet, de l’aveu même de la Pravda, la grève embrase tout le bassin du Kouznetsk et rassemble près de 80.000 mineurs. La grève politise les travailleurs. Selon La Pravda du 17 juillet, « sur les places des villes minières les meetings durent des journées entières. On y discute mot à mot des revendications des mineurs et,» précise la Pravda, « pas seulement elles ». Donc, la protestation s’élargit.
Les comités de grève locaux réunis ensemble ce même jour forment un comité de grève unifié chargé d’élaborer, sur la base des cahiers rédigés par chaque comité, le cahier complet des revendications. Devant l’obstination gouvernementale à refuser de les satisfaire, la grève s’étend à d‘autres mines et à d’autres secteurs dans le Donbass. Dans le Kouzbass, plus de 160 mines, centrales électriques et usines diverses sont en grève. Le gouvernement refusant toujours de satisfaire les revendications, la grève emporte chaque jour de nouveaux puits de mines en Ukraine, puis au Karaganda, à Rostov sur le Don, et à Vorkouta.
Le mouvement dresse ainsi la masse des mineurs face au gouvernement. Selon Gorbatchev, « ce fut peut-être la plus rude épreuve des quatre années de perestroïka » (9). La grève rassemble au bout de deux semaines près de 500.000 mineurs déterminés. Gorbatchev cite dans ses Mémoires la mise en demeure brutale qui conclut la déclaration du comité de grève d’Inta et de Vorkouta : « Le moment est venu où l’on ne peut plus remettre, même d’une seule seconde, la réponse à toutes nos demandes »(10).
Le 24, le président du conseil reçoit les représentants des comités de grève régionaux. Le 26, le président du syndicat officiel des mineurs, Chalaiev, veut s’asseoir aux côtés des délégués des grévistes, qui le renvoient sèchement aux côtés des ministres. Chalaiev se soumet sans mot dire. Le président du comité de grève de Kemerovo, dans une interview aux Nouvelles de Moscou, explique : « Le Conseil central des syndicats fait partie du système étatique (…), il n’est qu’un échelon supérieur du pouvoir qui nous commande. Voilà pourquoi nous avons présenté nos revendications au camarade Chalaiev comme aux autres représentants du pouvoir (…) Il faut créer des syndicats nouveaux sur le plan des principes ».
La caste dirigeante comprend que là est le danger principal : si les mineurs s’organisent par eux-mêmes en créant leurs syndicats indépendants, dont les responsables sont élus par eux, toute la classe ouvrière soviétique risque de s’engouffrer dans la brèche. D’ailleurs, malgré l’interdiction de la grève dans les transports décrétée par Gorbatchev, les cheminots, ici et là, annoncent leur volonté de débrayer. Le gouvernement décide donc de satisfaire plusieurs revendications des mineurs puis, pour tenter d’empêcher la généralisation du mouvement, il intègre la grande majorité des dirigeants des comités de grève à la tête du syndicat officiel d’où elle chasse les dirigeants nommés par lui.
Cette grève met fin à la situation dans laquelle étaient jusqu’alors enfermés les travailleurs soviétiques, réduits, sauf rarissimes exceptions, aux formes individuelles de protestation. La Pravda du 29 juillet 1989 commentant ce mouvement affirmait : « L’opposition de deux forces dans la société ne peut durer indéfiniment ». De fait. Les ouvriers ont cette fois défié et battu la bureaucratie dirigeante… qui répondra, deux ans plus tard, en offrant aux oligarques mafieux, socle actuel de la Russie de Poutine et de l’Ukraine de Zelensky, le dépeçage de la propriété d’Etat.
1. Serge Dovlatov, La zone, pp.50 et 56. 2. Cyrill Henkine, L’espionnage soviétique, p.170. 3. Andrei Amalrik, Journal d’un provocateur, p.228. 4. Evguenia Guinzbourg, Le ciel de la Kolyma, p.87. 5. Tatiana Ossipova, Soprotivlenie v goulage (La résistance dans le goulag),p.214. 6. Rapports secrets soviétiques, p.348-349. 7. Lev Kopelev, A conserver pour l’éternité, t.2, p.46 8. Ibid p.47. 9. M. Gorbatchev, Mémoires, p.396. 10. Ibid.




