Rémi ADAM : « Les révoltés de La Courtine », Histoire du corps expéditionnaire russe en France (1916-1920)

Interview de l’auteur

Les Cahiers de La Courtine 1917 : Quest-ce qui ta motivé à écrire un nouvel ouvrage sur le CERF et quy trouveront les lecteurs déjà familiers de cette histoire ?

Rémi ADAM : Il y a une multitude de raisons qui ont présidé à la rédaction de ce livre. A commencer par le matériel d’archives, officielles et familiales, que j’ai accumulé depuis des années et qui n’avait pas pu être utilisé jusque-là. Certains de ces documents sont eux-mêmes le produit du travail, en France, mais aussi de plus en plus en Russie, de personnes qui se sont appropriées cette question et alimentent notre réflexion. Cette somme sur l’histoire du corps expéditionnaire est en quelque sorte, au sens mathématique du terme, l’addition de ces énergies. Les travaux et les projets initiés en Russie m’ont incité d’ailleurs à revisiter certaines sources russes et soviétiques. Mais quoiqu’il en soit, l’histoire, et a fortiori celle qui a longtemps été occultée, censurée ou trahie ne progresse, même si on peut avoir parfois l’impression d’un travail de Sisyphe, ne peut s’écrire qu’en continuant à expliquer, à transmettre au plus près de la vérité historique et de notre avancée sur ce chemin.

D’une façon plus générale, il y avait à l’origine de ce projet, et à la faveur du centenaire de la révolution russe, la volonté de rétablir un certain nombre de choses. On peut dire que cela a été l’élément déclencheur du livre. La mauvaise foi et les mensonges de certains historiens et journalistes mis à part, les principaux mécanismes sociaux des événements de l’année 1917, et de la période qu’elle a ouverte, bien au-delà de Petrograd et de la Russie, disparaissaient des ouvrages ou des documentaires qui lui étaient alors consacrés. Face à ces adversaires politiques, j’entends contribuer à remettre cette histoire sur ses pieds.

CLC 1917 : Pourquoi avoir préféré ce titre, « Les révoltés de La Courtine » à celui, repris plus souvent de « mutins » ?

RA : J’ai eu récemment à répondre à la même question lors d’une récente présentation du livre. Cette interrogation rejoint ce que j’ai souligné précédemment du contexte dans lequel il a été écrit. Le titre que j’avais provisoirement retenu lorsque j’ai commencé à m’atteler à la rédaction était : « la révolution en son laboratoire », reprenant l’image qu’avait donnée Trotsky dans son « Histoire de la révolution russe » de l’épisode de La Courtine. D’un côté, la décomposition des unités russes combattant sur le front français s’inscrit effectivement dans le mouvement général de contestation des offensives sanglantes dans lesquelles l’état-major lançait les hommes depuis trois ans, mais de la guerre et de ses responsables. Elle s’exprima, la date est d’importance, ouvertement le 1er mai 1917 (14 mai du calendrier occidental) au moment même où l’échec sanglant de l’offensive Nivelle du 16 avril 1917 entraînait effectivement les deux tiers des divisions françaises dans une forme, ouverte ou le plus souvent diffuse, de « refus collectif d’obéissance », c’est-à-dire de mutinerie. Mais il y avait un mécanisme à l’œuvre en profondeur au sein des brigades russes, celui de la révolution dont le surgissement avait permis en Russie d’abattre le régime autocratique et sanglant de Nicolas II un mois plus tôt. Les soldats russes avaient apporté avec eux les ferments de cette décomposition, mais aussi les éléments, présents notamment dans la mémoire collective du prolétariat russe, de construction d’une autre société : les soviets apparurent sur le front français pour cette raison même.

Mais les autorités françaises étaient bien convaincues du danger que représentaient l’effondrement de l’autorité des officiers russes parmi les 20 000 hommes qui combattaient jusque-là dans ses rangs, sous les yeux des « poilus », l’élection de comité de soldats et l’apparition de drapeaux rouges. Elles firent tout pour isoler ces troupes des unités françaises, mais aussi de la population en les éloignant du front d’abord, puis en les déportant au camp de La Courtine.

Et si les « Courtiniens » (issus pour l’essentiel de la 1ère brigade), comme ils s’appelèrent eux-mêmes, furent en pointe durant les trois mois de ce face à face qui les opposa au gouvernement provisoire de Kerenski, aux officiers (qui les avaient frappés, humiliés durant des mois) auxquels le nouveau régime leur ordonnait d’obéir, et à la France qui les protégeait, il ne faut pas oublier que la majeure partie des troupes de la 3ème brigade les rejoignirent par la suite. Gagnées à leur tour par Octobre, elles firent obstacle également aux plans de la contre-révolution. Dans mon livre, la correspondance des soldats, à laquelle les archives de la censure postale nous donnent accès, en témoigne largement.

CLC 1917 : Est-ce à dire pour autant que toutes les interrogations ont été levées quant au sort des révoltés de La Courtine ? Que reste-t-il à découvrir ou à engager sur ce sujet ?

RA : Malgré l’imprécision de certaines données, le fil de cette histoire permet désormais de tisser une toile suffisamment fine pour faire apparaître un tableau d’ensemble précis. D’une certaine façon, l’ignorance dans laquelle nous sommes longtemps restés du destin personnel d’un grand nombre de figures de la révolte du corps expéditionnaire russe en France a permis de nous concentrer sur les mouvements collectifs et leur dynamique. Il reste aujourd’hui à éclairer les dernières zones d’ombre sur la vie des acteurs de la mutinerie de l’été 1917 avant la guerre, mais surtout après leur retour en Russie soviétique. Des recherches, dont je donne quelques éléments dans ce livre, sont actuellement menées notamment à partir des archives de l’association des anciens soldats des brigades russes en France et à Salonique qui s’était constituée dès leur rapatriement.

On peut imaginer qu’il sera possible également de constituer une sorte de base de données à partir des statistiques, des états de service individuels des membres des unités. Il manque bien évidemment aussi un lieu, un espace muséographie sous une forme ou une autre incarnant ce récit et permettant sa transmission. Une étude comparative entre la destinée des brigades russes en France et dans l’Armée d’Orient, que je n’ai qu’esquissée, pourra être conduite également, d’autant que les unités des 2ème et 4ème brigades russes expédiées à Salonique par le tsar en 1916, a déjà fait l’objet de nombreux travaux en Russie.

Des romans ont été écrits, des pièces de théâtre. D’autres le seront à l’avenir, je n’en doute pas, et contribueront à alimenter nos interrogations, notre perception et notre compréhension de cet épisode de la révolution russe car cette dimension est indispensable pour faire contre-poids à la froideur des archives militaires. Des dessinateurs, des peintres, des poètes s’empareront à leur tour du sujet…et du verbe. Car, au-delà de la recherche, qui trouvera certainement ses acteurs, il reste peut-être avant tout à continuer à sortir cette histoire de l’oubli, à expliquer, à convaincre, mais aussi à combattre, comme j’essaie de le faire pour que l’espoir soulevé en cette année 1917 continue à féconder notre avenir.

« Les révoltés de La Courtine »

Histoire du corps expéditionnaire russe en France (1916-1920)

Rémi ADAM, édition AGONE, 565p

Note de lecture

Jean-Paul Gady

Les deux précédents ouvrages de Rémi ADAM sur l’histoire du corps expéditionnaire russe en France datent de 1996 et 2007. Pour qui les a lus et s’intéresse sérieusement à ce pan particulier de l’histoire de la guerre de14-18, ce qui est mon cas, il était légitime de s’interroger sur les compléments et nouveautés que ce 3ème livre allait bien pouvoir apporter aux deux précédents.

C’est donc avec une grande curiosité que pour la première prise en main, je l’ai feuilleté, faisant défiler rapidement les pages pour prendre connaissance de la table des matières. La première impression voire conviction, avant même d’avoir commencé le premier chapitre, est qu’on est là en présence d’un ouvrage scientifique rigoureux avec 1239 notes et références et un index où 541 noms de personnes, de lieux, d’organisations et d’œuvres qui sont cités ! Un livre élaboré manifestement par une recherche très importante et minutieuse dans toutes les sources historiographiques disponibles. Et nous sommes véritablement et agréablement surpris de redécouvrir l’histoire du corps expéditionnaire russe que l’on croyait pourtant avoir apprise en particulier par les 2 premiers livres de l’historien.

« Aboutissement de 20 ans de recherches » nous informe la 4ème de couverture. On comprend pourquoi un temps si long fut nécessaire quand on lit cette multitude d’extraits de lettres, de témoignages, communiqués, exhumées d’archives en France mais aussi en Russie, aux Etats-Unis où pour chaque fait ou situation, de très nombreuses sources sont données avec des points de vue parfois nuancés, voire différents ou contradictoires.

En suivant la chronologie de la formation du corps expéditionnaire à la fin 1915 jusqu’au retour en Russie en 1920 de ces soldats, c’est en compagnie de ces derniers, que l’auteur nous fait comprendre que l’éclatement de la révolution dans leur pays va être l’élément déterminant dans leur évolution et transformation en révoltés et mutins. Ceux-ci décident alors de ne plus être de la chair à canon ni de continuer à subir la morgue et les châtiments des officiers monarchistes.

Nous suivons ces modifications de l’état d’esprit et les actes de révoltes de ces soldats, l’élévation de leur conscience de classe à travers leurs écrits qui le plus souvent ne parviendront pas à leurs véritables destinataires, mais seront retenus impitoyablement par la censure militaire.

Pas plus aujourd’hui qu’hier Rémi Adam ne cache le parti pris qui est le sien : celui des opprimés, des soldats du rang, du combat pour l’émancipation et la défense de la révolution sociale. Mais ceci n’altère en rien bien au contraire, l’attachement à l’examen rigoureux des faits et des évènements, en les présentant dans leur plénitude, avec tous leurs aspects parfois complexes et contradictoires utilisés par les narrateurs, soldats, officiers, diplomates qui sont appelés à en parler. 

Dans ce livre, on prendra connaissance avec un grand intérêt du résultat des recherches de l’historien : sur le début de la révolte autour du mois d’avril 1917 et de l’hécatombe du Chemin des Dames, sur la constitution des comités, sur les 3 mois de mutinerie à La Courtine, sur les controverses concernant le bilan de la répression, sur les conditions de détention à l’Ile d’Aix et en Algérie, sur les évasions des compagnies de travailleurs, sur le rapatriement en 1919 et 1920 et les trajectoires personnelles d’un certain nombre de ces mutins dans les années 1920 et 1930 dans la Russie devenue en 1922 l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques.

Faire comprendre et faire vivre les ressorts qui poussèrent cette « troupe d’élite » à se décomposer et à engendrer cette mutinerie, la plus importante qui eut existé sur le front occidental, est aussi un des intérêts et non des moindres de ce livre.

Larissa REISNER, Hambourg sur les barricades [1]

Jean-Jacques Marie

Le gouvernement allemand, incapable de payer à la France les énormes réparations consignées dans le Traité de Versailles, suspend ses paiements en décembre 1922. En janvier 1923, Poincaré envoie les troupes françaises occuper la Ruhr pour lui faire rendre gorge. Le gouvernement allemand répond en actionnant la planche à billets. Le patronat allemand utilise l’invasion de la Ruhr pour provoquer une gigantesque dévalorisation du travail payé en monnaie de singe, dévaluée chaque jour. Une chute vertigineuse entraîne le mark dans des abîmes sans fond. En janvier, une livre sterling vaut 10 000 marks, au début d’août elle en vaut 5 millions. La misère frappe les rentiers, retraités, fonctionnaires, pensionnés, invalides de guerre, puis la majorité des ouvriers. L’effondrement du mark, l’inflation galopante, les faillites en série, la hausse effrénée du chômage, la ruine des artisans et des boutiquiers, l’effondrement des salaires, la misère des  ouvriers ébranlent l’ordre social et politique.

 Les grèves éclatent un peu partout. Le 10 juillet les ouvriers imprimeurs chargés d’alimenter l’insatiable planche à billets se mettent en grève. La Ruhr, dressée contre l’occupant français, bouillonne. Le 12 août la grève générale balaye le gouvernement  en place (Cuno), remplacé par un gouvernement avec des ministres sociaux-démocrates. La révolution frappe à la porte. Les communistes, qui progressent dans toutes les élections syndicales, entrent dans les gouvernements sociaux-démocrates de Saxe et de Thuringe et préparent alors, avec l’aval de Moscou, une insurrection. Les comités de grève doivent en être l’un des moteurs essentiels en proclamant la grève générale. Le 21 octobre se tient à Chemnitz une conférence nationale de ces comités. Les délégués sociaux-démocrates même de gauche votent contre la grève générale. La direction  du PC allemand, avec l’aval de Moscou, décommande alors dès le lendemain l’insurrection décidée, mais elle omet de prévenir ou prévient trop tard les communistes de Hambourg, l’un de leurs fiefs. Ces derniers se soulèvent et occupent une partie de la banlieue ouvrière. Ils tiennent  presque trois jours  puis effectuent une retraite en plus ou moins bon ordre après avoir laissé vingt et un morts sur le pavé et cent deux prisonniers entre les mains de la police. En 1925, Willy Münzenberg publia en allemand Hambourg sur les barricades qui venait tout juste d’être publié en URSS et vient tout juste d’être publié en français par  les éditions de La Brèche. La justice allemande, sur requête de la Reichswehr, condamna ce livre à être brûlé. Il le fut huit ans avant les bûchers de livres organisés par les nazis .

Il raconte l’insurrection ouvrière de Hambourg ds 23-24 et 25 octobre 1923, vite condamnée à l’échec, après la décision de la direction du parti communiste allemand( le KPD) d’annuler l’insurrection nationale qu’il venait tout juste de décider.

Dès qu’elle apprend les événements de Hambourg, Larissa Reisner, arrivée à Dresde le 23 octobre, s’y précipite, interroge des insurgés, des témoins, puis de retour en Russie poursuit son travail d’enquête et de recherche. Hambourg sur les barricades raconte cet épisode apparemment mineur, mais en un sens décisif, car il est le début d’un repli qui va faciliter l’ascension du  nazisme, de la défaite de la révolution allemande.

Elle mêle un récit dramatique, parfois lyrique des divers épisodes de l’insurrection ratée à une description tragique minutieuse de la vie des ouvriers et surtout des ouvrières de la ville, trop souvent victimes en prime de la violence de leur mari, surtout s’il est chômeur, et au-delà du pays tout entier.

Son récit des préliminaires de cette insurrection ratée donne une idée de la nature et de la portée de son texte : « Le dimanche 21 octobre : conférence des travailleurs de tous les ports de la Baltique : Brême, Stettin, Schweinemund, Lübeck et Hambourg. La majorité des délégués sont du SPD, mais souvent en grève depuis plusieurs jours. Ils ont déjà rendu leur carte de membres du syndicat des métaux qui a dénoncé leur grève sauvage (…) Lors de cette conférence T. (militant communiste NDLR) dut encourager et simultanément retenir (…) restant difficilement maître de lui alors qu’il accablait d’arguments cinglants comme des coups de fouet les sociaux-démocrates à court de réponses, mais blancs de rage. Il écrasait la bureaucratie moisie de tout le poids de sons autorité». Malgré cela, « ce meeting orageux reporta la grève générale de quelques jours, contraignant ces fonctionnaires à plein temps à prendre cette résolution. Dimanche un courrier apporte la (fausse) nouvelle d’un soulèvement en Saxe. L’ordre de grève générale est immédiatement donné dans tous les quartiers .Les ouvriers de dizaines de grandes entreprises soutiennent ceux des chantiers navals Deutschwerf qui avaient été lock-outés depuis samedi. La deuxième équipe de travailleurs quitte les ateliers, rompt les cordons de police  et revient au centre-ville. Vers quatre heures le port est paralysé. Une foule de cent mille manifestants erre dans les rues de Hambourg donnant l’ impression d’une ville en état d’insurrection. .Un autre courrier : il parle de meetings à Altom et Neustadt qui propagent la nouvelle complètement fantasque de la mobilisation de l’Armée rouge et de ses sous-marins en route pour aider Hambourg », (p 69). Ainsi commence une insurrection à moitié illusoire (« l’impression »), isolée et donc condamnée à la défaite.

Larissa Reisner qui a visité les faubourgs ouvriers de Hambourg et le port évoque avec une précision quasi médicale la famine qui décime les familles et envoie à la mort des cohortes d’enfants, dont les os se dessèchent puis se brisent. Elle mêle au tableau de ce tragique  quotidien un portrait toujours actuel de l’univers convenu et hypocrite du monde parlementaire ou, plus loin, une description comique des bonzes syndicaux ou sociaux-démocrates englués dans leurs soucis de carrière, leur soumission à l’Etat et leur rhétorique creuse (comme toute rhétorique qui se respecte).

Son talent narratif est à la hauteur de la personnalité de Larissa Reisner, qu’il faut évoquer en quelques paragraphes : « Si l’Azerbaidjan  possédait une femme comme Larissa Mikhailovna (Reisner), écrivit un jour le communiste géorgien Ordjonikidzé, vous pouvez m’en croire, les femmes d’orient auraient depuis longtemps rejeté leur tchador et l’auraient planté sur la tête de leur mari ». Trotsky renchérit : «Cette belle jeune femme, qui avait ébloui bien des hommes,  passa comme un météore sur le fond des événements. A l’aspect d’une déesse olympienne, elle joignait un esprit d’une fine ironie et la vaillance d’un guerrier ».

Larissa Reisner  est en effet une légende de la révolution russe par sa vie bouillonnante alors même que rattrapée par le typhus,elle mourra au début de février 1926, à l’âge de 31 ans.

En juillet 1918, un mois après avoir adhéré au parti communiste, elle part pour le front à Kazan.  Les légionnaires tchécoslovaques, soulevés depuis mai 1918 prennent peu après la ville, abandonnée par les gardes rouges à la formation militaire sommaire et saisis de panique. La route de Moscou est ouverte aux légionnaires. Trotsky fait équiper un train spécial et part pour Sviajsk, petite gare proche de Kazan occupé par les Blancs et où Larissa Reisner tente de s’infiltrer, déguisée en paysanne, mais, écrit Trotsky, « sa prestance était trop extraordinaire. Elle fut arrêtée ». Interrogée par un officier japonais, qui accompagne les tchécoslovaques insurgés contre le pouvoir soviétique encore fragile, elle profite d’un moment d’inattention de ses gardiens parvient à  s’enfuir. Trotsky la nomme commissaire des services de renseignements près l’état-major de  la Ve armée rouge.

Elle se rend auprès des marins de la flottille rouge de la Volga ; les marins,  en général pleins de dédain pour les « bonnes femmes », pour l’éprouver, installent sur une vedette armée de mitrailleuses et foncent vers la rive occupée par les légionnaires tchécoslovaques. Lorsque la vedette s’approche d’eux le pilote fait demi tour ; elle proteste :  « ‘ Pourquoi faites-vous demi-tour ? C’est trop tôt. Allons encore en avant. !  Avec ça, raconte  un matelot, elle nous a domptés d’un coup ».

Après un bref séjour en Afghanistan avec son mari du moment, Fiodor Raskolnikov, plénipotentiaire soviétique à Kaboul, elle rentre à Moscou, esquisse le projet d’une trilogie  sur les mineurs de l’Oural à travers les siècles.

   


[1] Editions La Brèche, 8 euros

Plus nombreux vous êtes prêts à voter pour un candidat plus vous l’affaiblissez…

C’est une découverte de l’économiste Thomas Piketty.

Elle n’est certes pas nouvelle puisqu’elle remonte au 28 avril 2017, mais nous la déterrons par hasard aujourd’hui.

Ce 28 avril 2017 donc, le journal Libération, publiant une interview de Thomas Piketty, place en titre de ses propos la phrase qui lui parait manifestement  résumer le mieux la pensée lumineuse de l’économiste. La voici :

«  Plus le score de Macron sera fort, plus il sera clair que ce n’est pas son programme que nous accréditons ».

C’est clair : plus vous votez pour lui , plus vous l’embarrassez pour appliquer son programme. La suite a-t-elle vérifié cet aphorisme ? A l’histoire de trancher …

Notes de lecture

Les Leçons (/’Octobre, de Trotsky. Une traduction enfin complète !

Léon Trotsky : Les Leçons d’Octobre, traduction nouvelle du russe, Les bons caractères, Paris 2015,75 pages, 4 euros

L

es Leçons d’Octobre ne sont pas bien longues : moins de 75 pages. Mais ce petit texte a servi de détonateur au premier affronte­ment brutal entre Trotsky d’un côté et tous les autres dirigeants du Parti bolchevique alors regroupés derrière Staline.

Les éditions Les bons caractères ont récemment réédité ce texte certes déjà connu puisqu’il avait été publié dans les Cahiers du bolchevisme en décembre 1924 puis réédité en 1965 dans le volume Staline contre Trotsky chez Maspero… mais le texte alors publié en français avait subi des coupures et la traduction prenait parfois quelques libertés avec l’origi­nal russe, dont Les bons caractères nous fournissent pour la première fois une tra­duction complète, enrichie de notes qui apportent des précisions historiques très utiles.

De la Russie d’octobre 1917 à l’Allemagne d’octobre 1923

Dans ce texte qui servait de préface au tome 3 de ses Œuvres complètes où étaient rassemblés ses écrits de l’époque de la révolution d’Octobre, Trotsky réflé­chit aux conditions d’une révolution vic­torieuse à partir de la double expérience du succès d’octobre 1917 en Russie et de l’échec d’octobre 1923 en Allemagne. Le volume sort des presses à la fin de sep­tembre 1924… La révolution, conclut-il de l’expérience récente de l’Europe, ne peut triompher sans parti. L’affirmation est alors très banale, mais il ajoute : son existence « est une condition indispen­sable de la révolution mais non suffisante. Il y faut une direction à la hauteur de la situation ». Pour éclairer son idée, Trotsky revient sur la lutte qui se déroula dans les sommets du Parti bolchevique à la veille d’Octobre et sur l’échec en 1923 de la révolution en Allemagne dû selon lui à l’indécision et aux hésitations funestes de la direction du parti communiste allemand.

En cas de situation révolutionnaire, dit-il, le succès ou l’insuccès dépend de la direction du parti. Mais à l’approche de la crise décisive, « tout ce qu’il y a dans le parti d’irrésolu, de sceptique, de concilia­teur, de capitulard – bref de menchevique – s’élève contre l’insurrection ». Chaque pas du parti vers la révolution a suscité en son sein des résistances formidables. Et Trotsky rappelle l’attitude de Zinoviev et Kamenev qui, dans leur lettre du 17 octobre 1917, ont opposé à l’insurrection la perspective d’un Parti bolchevique de simple opposition parlementaire au gou­vernement provisoire : « La révolution aurait été vouée à la ruine si Lénine n ’en avait pas appelé au parti contre le comi­té central », car « devant la passivité du

parti, les espoirs des masses font place à la désillusion » dont l’adversaire profite.

Un tel revirement s’est produit en Allemagne en septembre 1923 et aurait pu se produire en automne 1917 en Russie, sans Lénine. Trotsky met ainsi en cause le comité central de 1917 au moment même où la direction se hisse au-dessus du parti comme un organe incontrôlable, incon­trôlé et intouchable. Il a beau écrire : « Il serait par trop mesquin défaire de ces dé­saccords une arme de lutte contre ceux qui se sont alors trompés » (1), cette précau­tion verbale ne pèse pas lourd face à sa dé­sacralisation sacrilège du comité central.

Une tempête

Les Leçons d’Octobre soulèvent une tempête dans les sommets du parti. Zinoviev et Kamenev sont offensés par leur mise en cause individuelle, Staline parce que, vu son rôle très discret en 1917, son nom n’est jamais cité dans l’ouvrage. Staline laisse ses deux amis du moment tirer les premiers. La vieille garde se lance à l’assaut de Trotsky en 1924 avec beaucoup plus de détermination qu’à l’assaut du gouvernement provisoire en octobre 1917. Le 24 octobre, Zinoviev et Kamenev dénoncent l’ouvrage de Trotsky comme « une déformation consciente de l’histoire du parti ». Sept ans plus tôt, le 18 octobre 1917, la Pravda publie une pluie de lettres commanditées du Kremlin. Puis tous ceux qui savent plus ou moins la manier dégainent la plume : Boukharine, épargné par Trotsky, vu la minceur squelettique de son rôle en octobre 1917, ouvre le feu dans la Pravda du 2 novembre où il dénonce « l’opération de sape » de Trotsky et tonne : « Le parti demande du travail, pas de discussions nouvelles. »

« Le parti ne veut pas de discussion »

C’est le leitmotiv de toutes les forces coagulées autour de l’appareil : pas de discussion ! L’anathème fleurit. Le 17 novembre, Kamenev rédige un projet de résolution pour le comité de Moscou du parti qui affirme : « Le parti ne veut pas de discussion, mais il veut indubitablement et il l’obtiendra, que soit donnée une riposte décidée aux falsificateurs du bolchevisme » (2). Le ton est donné : pas de discussions… mais une avalanche de ripostes musclées. Dans un rapport aux cadres du parti de Moscou du 18 novembre, répété dans deux autres réunions et publié dans la Pravda sous le titre « Léninisme ou trotskysme ? », Kamenev présente Trotsky comme une vieil ennemi du « léninisme » : « A partir de 1903 (…), Trotsky joua le rôle d’un agent du menchevisme dans la classe ouvrière. » Lénine l’a stigmatisé. Lénine mort, Trotsky veut « prendre sa revanche » et « empoisonner les esprits des jeunes (…). Il démontre qu’il n’est pas un bolchevik ». Il est donc un élément étranger : « Trotsky est devenu l’élément conducteur de la petite bourgeoisie dans notre parti, le symbole de tout ce qui dans le parti est opposé au parti. (…) Qu’il le veuille ou non – et certainement, il ne le veut pas – il est l’espoir de tous ceux qui veulent s’émanciper de la férule du parti communiste », donc des forces contre-révolutionnaires. Trotsky est donc objectivement un agent de la bourgeoisie ; demain, sous la houlette de Staline, il le deviendra subjectivement. Mais Kamenev et Zinoviev aussi !

Staline répète le lendemain l’alternative « Trotskysme ou léninisme ? » dans un discours publiéle20danslaPraw/a;Zinoviev répète : « Bolchevisme ou trotskysme ? Où mène la ligne du trotskysme ? » dans la Pravda du 30 novembre. Il accuse Trotsky, de vouloir « substituer le trotskysme au léninisme » et, pour cela, de tenter « une révision ou même une liquidation du léninisme ». C’est donc l’ennemi numéro un. Un peu plus tard, il accuse Trotsky de chercher à transformer ce dernier en club de libres opinions. Le secrétaire du PC ukrainien, Kviring, martèle : « Le parti ne veut pas de discussions ! » C’est le leitmotiv général de l’appareil bureaucratique en train de se cristalliser. La discussion est pour lui un péché mortel.

Staline, lui, définit les péchés du « trotskysme » en formules simples que tout apparatchik peut aisément apprendre par cœur et répéter : « Le trotskysme est méfiance envers le parti bolchevique (…) envers les chefs du bolchevisme, une tenta­tive pour les discréditer » (19 novembre). « Le trotskysme est une des variétés du menchevisme (…) : la révolution perma­nente (…) est une des variétés du menche­visme (…), la désespérance permanente » (20 décembre).

Le 30 novembre 1924, Trotsky rédige, sous le titre : « Nos divergences », une longue réponse à ses adversaires où il tente de calmer le jeu, en précisant d’emblée : « Si je pensais que mes explications pour­raient verser de l’huile sur le feu (…), je ne le publierais pas, aussi pesant soit-il de rester sous le coup de l’accusation de liquider le léninisme. » Ses adversaires uti­lisent ce souci affirmé d’apaisement pour se réserver le droit de jeter de l’huile sur le feu et refuser de publier sa réponse.

Boukharine donne, le 13 décembre, sa « dimension théorique » à la campagne. Il dénonce la « révolution permanente » comme fondée sur « une sous-estima­tion » de la paysannerie (formule bientôt rituelle et litanique indéfiniment répétée). Des négociations de Brest-Litovsk à sa proposition de planification économique, Trotsky, affirme Boukharine (qui, en mars 1918, voyait dans la signature de la paix de Brest-Litovsk une trahison de la révo­lution mondiale !), n’a cessé de se tromper.

Staline profite de l’occasion pour annoncer discrètement son invenüon « théorique » : la possibilité d’« édifier le socialisme dans un seul pays », même ruiné et arriéré comme l’Union soviétique… avec le succès que l’avenir démentira.

Jean-Jacques Marie

( 1 ) Staline contre Trotsky. Maspero. 1965. pp. 35-65.

(2) Ibid., pp. 165-166.

Notes de lecture

François-Xavier Coquin, Les Bons caractères (7,10 euros)

C

e livre est la réédition d’un ouvrage de la collection « Que sais-je ? » dont la première édi­tion date de 1962. C’est donc un petit livre par son format mais qui n’est en rien schématique.

Dans un premier chapitre consacré à la Russie à la veille de la révolution, l’auteur dresse un tableau économique, social et poliüque de ce pays, de la révolution de 1905 à la déclaration de guerre. Il montre combien cet immense empire tsariste était « un colosse aux pieds d’argile » en pleine décomposition et comment la guerre mon­diale a précipité sa chute en « imposant aux milieux mêmes les plus modérés de choisir entre le maintien de l’autocratie et le salut de la Russie » (1).

Le deuxième chapitre traite de la révolution de février 1917. Une révoluüon qui commence à Petrograd (2) le 23 février (3) par une manifestation des ouvrières du textile réclamant « du pain » et entraînant des débrayages dans d’autres secteurs ouvriers. Puis, le 24 février, les manifestants défilent aux cris de « A bas l’autocratie ! », « A bas le gouvernement ! », « A bas la guerre ! ». Dès le 25, la grève est générale, et le 27 février, c’est la fraternisation des soldats et des insurgés. Dès le soir du 27 février, le soviet de Petrograd (4) se réunit. La révolution de Février « [a pris] de court les révolutionnaires malgré eux ». Deux pouvoirs s’affrontent alors : le comité provisoire de la Douma qui représente la bourgeoisie libérale et le comité exécutif provisoire des soviets qui représente le peuple « mais aucun [n’ose] s’ériger en pouvoir légal […]. Ainsi naquit une dualité de pouvoirs dont la rivalité allait constituer l’histoire même du nouveau gouvernement provisoire. »

L’histoire de la révolution entre février et octobre 1917, c’est, d’un côté l’histoire des gouvernements provisoires, gouver­nements de coalition, réunissant représen­tants libéraux de la bourgeoisie et les men- chéviks. L’auteur y consacre les chapitres 3 et 4 et montre comment tous ces gouverne­ments provisoires sont incapables de faire ce pour quoi ouvriers et soldats-paysans ont fait la révolution : faire la paix et don­ner la terre aux paysans. Et c’est, d’un autre côté, l’histoire de l’influence grandissante des bolcheviks dans les soviets. Depuis son retour d’exil en avril, Lénine prône ce qui est pour lui la solution afin de résoudre la question du double pouvoir : donner tout le pouvoir aux soviets.

Le dernier chapitre est consacré à la révolution d’Octobre. L’auteur rappelle

  • Toutes les citations en italique sont extraites du livre de François-Xavier Coquin.
  • Le nom de Petrograd s’est substitué au début de la Première Guerre mondiale à celui de Saint- Pétersbourg, jugé de consonance trop germanique. Petrograd prend le nom de Leningrad en 1924 (après la mort de Lénine) avant de reprendre le nom de Saint-Pétersbourg en 1991. En mars 1918, les bolcheviks transfèrent la capitale de la Russie de Petrograd à Moscou.
  • En 1917, le calendrier russe accuse un retard de treize jours sur le calendrier en vigueur dans le reste de l’Europe. Ainsi, le 23 février correspond au 8 mars.
  • Les soviets sont des conseils de représentants ouvriers, paysans et de soldats. Ils sont apparus pendant la révolution de 1905 et renaissent spontanément en 1917.

comment Lénine doit lutter, avec achar­nement, pour convaincre le comité central du Parti bolchevique de préparer la prise du pouvoir. Prise du pouvoir qui a lieu dans la nuit du 24 au 25 octobre, « une nuit historique [qui s’est] déroulée sans violence, sans résistance, sans presque un coup de feu ». Le pouvoir est remis au congrès des soviets qui prend les pre­miers décrets révolutionnaires dont celui sur la « paix immédiate » (5) et le décret sur la terre, et entérine le nouveau gouver­nement « tel que l’avait formé le comité central bolchevique » ; le gouvernement, présidé par Lénine, se compose de vingt- cinq commissaires du peuple qui tous se demandent si ce gouvernement parvien­dra à « battre le record des soixante-douze jours établi par la Commune de Paris ».

Très rapidement se pose la quesüon de la Constituante. Les bolcheviks y sont op­posés mais « l’exigence d’une Constituante [étant] toutefois trop profondément ancrée dans le pays », ils organisent son élecüon. Les bolcheviks y sont minoritaires, et dans son unique séance, la Constituante se pro­nonce contre les mesures révolutionnaires du gouvernement soviéüque ! Ce dernier dissout la Constituante manu militari. « L’unique problème était de choisir entre la dictature du prolétariat et la “démo­cratie”, définie comme une dictature de la bourgeoisie. »

Le livre va jusqu’à la paix de Brest- Litovsk, en mars 1918. L’auteur commence par rappeler les divergences, dès le mois de décembre 1917, au sein des bolcheviks, entre ceux qui, comme Lénine (un peu seul), défendaient l’acceptaüon immédiate de toutes les revendicaüons territoriales de l’Allemagne et de la Turquie, ceux qui, comme Boukharine, prônaient la « guerre révolutionnaire » et par conséquent la reprise des combats, et ceux qui, comme Trotsky, défendaient l’idée de ne pas signer la paix et de ne signer celle-ci que si l’Allemagne rompait l’armistice. C’est cette dernière soluüon qui l’emporta, jusqu’à l’attaque allemande de février, qui précipita la signature du traité de paix. Le livre se termine sur la naissance de T Armée rouge et la guerre civile (été 1918-novembre 1920), dont le nouveau régime sort victorieux. « Ruineuse pour la Russie, la guerre civile avait du moins extirpé jusqu’aux racines de l’ancien régime dont il ne subsistait plus que des vestiges. » D’une lecture aisée, simple sans être jamais simpliste, La Révolution russe, est le livre à lire par tous ceux qui veulent connaître les aspects les plus importants d’un événement majeur du XXe siècle.

Roger Revuz

  • L’armistice avec l’Allemagne est signé le 2 décembre 1917. ce qui signifie F arrêt des combats dans l’attente de la signature d’un traité de paix.

Notes de lecture

Trop jeunes pour mourir, ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914)

Guillaume Davranche

Éditions L’insomniaque-Libertalia, 2014 (20 euros)

T

rop jeunes pour mourir raconte cinq années méconnues du mou­vement ouvrier français et plus particulièrement du mouvement libertaire de 1909 à la déclaration de guerre en août 1914.

S’appuyant sur le dépouillement d’archives policières (1) et la presse syndicale et anarchiste de l’époque, Guillaume Davranche dresse un tableau vivant du mouvement ouvrier de cette période. C’est une époque d’intense lutte des classes qui voit se multiplier les grèves, dont celle des postiers en 1909, qui se termine par une défaite et la radiation de 700 postiers. Elle est suivie d’une vague de sabotages des lignes télégraphiques – Mam’zelle cisaille entre en action – qui touche cinquante départements, dans le but de contraindre le gouvernement à les réintégrer. En 1910, la CGT mène campagne contre le projet de retraites ouvrières par capitalisation, projet défendu par le Parti socialiste (2). L’ouvrage nous fait vivre les grèves, avec leur chasse aux « renards » (3) à qui on réserve la « chaussette à clous » (les coups de pied) et la « machine à bosseler » (les coups de poings) ; la solidarité avec l’organisation des « soupes communistes » ; les meetings monstres qui peuvent réunir plusieurs milliers de participants et où, à une époque où la sonorisation n’existe pas, on dresse plusieurs tribunes afin que le maximum de participants puisse entendre le discours des différents orateurs. La notion d’action directe prend corps quand l’auteur décrit les militants de la CGT brisant les vitrines des commerces qui s’obstinent à fermer trop tard le soir ou à ouvrir le dimanche ! L’ouvrage raconte également la lutte des ménagères contre la vie chère et consacre plusieurs pages à la figure haute en couleurs du libertaire Georges Cochon, principal animateur de l’Union syndicale des locataires, qui, alliant action directe et médiatisation, aime jouer des tours de…

  • Dans les archives policières, on trouve beaucoup de rapports écrits par les mouchards qui infiltraient la CGT et les organisations anarchistes. « A condition d’y faire le tri, leur production [constitue], 50 ans plus tard, un gisement d’informations inestimable pour les historiens », Guillaume Davranche, p. 352.
  • Le Parti socialiste, dont le nom exact est Parti socialiste unifié, est fondé en 1905. Il est la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO). D’après Guillaume Davranche, le sigle SFIO est rarement utilisé avant 1914. Dans les milieux militants socialistes on parlait également de F Unité. Par dérision, les anarchistes parlaient du Parti socialiste umifié.
  • « Renard » est le terme le plus utilisé à l’époque pour désigner les « briseurs de grève », le terme de « jaunes » étant alors plutôt réservé aux membres des syndicats contrôlés par les patrons dans le but de contrer les grèves.

Cochon aux propriétaires ! Militer dans les rangs syndicalistes révolutionnaires et anarchistes expose en permanence à la répression : l’arrestation, les procès et la prison… ou l’exil vers la Suisse ou la Belgique pour y échapper.

Syndicalistes révolutionnaires et anarchistes- syndicalistes

Souvent, quand on évoque l’histoire de la CGT avant 1914, on a tendance à user des vocables anarchistes-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires l’un pour l’autre. L’un des objecüfs de Trop jeunes pour mourir est de montrer que les deux termes n’étaient pas totalement syno­nymes.

Avant 1914, la CGT est divisée entre une tendance réformiste, pour qui le syn­dicat doit se limiter à l’action corpora­tive ; une tendance guesdiste, partisane de l’unité organique avec le Parti socialiste et opposée à la grève générale ; et une ten­dance syndicaliste révolutionnaire, anti­militariste, antipatriote et antiparlemen­taire, partisane de l’action directe et de la grève générale. Cette dernière est ma­joritaire au comité confédéral de la CGT. Les syndicalistes révolutionnaires comme Monatte, Merrheim ou Griffuelhes sont de sensibilité libertaire, mais pour eux, le syndicat se suffit à lui-même. Mais dans la CGT, au sein de la tendance syndica­liste révolutionnaire (mais plutôt dans les structures de base du syndicat), on trouve également des militants anarchistes-syn­dicalistes, pour qui une organisation po­litique anarchiste est nécessaire en com­plément de l’acüon syndicale. Jusqu’en 1913, les uns et les autres sont sur la même ligne politique, mais confrontée à la ré­pression, la direcüon confédérale amorce une « rectification de ür » en annonçant son intenüon de davantage se consacrer à l’action corporative, ce qui provoque une crise avec les anarchistes.

Les anarchistes individualistes consti­tuent une autre tendance de la mouvance anarchiste, à l’époque en pleine déliques­cence. L’Anarchie est leur hebdomadaire de référence. Les individualistes sont opposés à toute forme d’organisation poliüque, en revanche, ils ne sont pas opposés à l’illégalisme, certains étant même adeptes du « cambriolage et du browning »… comme ceux qui prendront part à l’aventure de la bande à Bonnot, les « bandits tragiques » à qui Guillaume Davranche consacre deux chapitres en montrant que les criüques les plus sévères sur les dérives de l’individualisme vinrent des anarchistes-syndicalistes.

Plusieurs chapitres sont consacrés à la genèse d’une organisation anarchiste. En 1910, sous l’impulsion de Gustave Hervé, il est quesüon de fonder un Parti révolutionnaire regroupant les socialistes refusant l’orientation réformiste du Parti socialiste et les anarchistes. A cette occasion, Guillaume Davranche réévalue le rôle joué par Gustave Hervé dans le mouvement ouvrier. Gustave Hervé sombra dans l’Union sacrée en 1914 et évolua vers l’extrême droite par la suite, et les historiens ont souvent tendance à évaluer son action d’avant 1914 au regard de son évolution politique ultérieure. Mais en 1910 il appartient à la tendance insurrectionnelle du parti socialiste, une tendance très minoritaire, mais avec La Guerre sociale, hebdomadaire qu’il a fondé en 1906, Gustave Hervé exerce une réelle influence sur les syndicalistes révolutionnaires de la CGT… tout en agaçant certains de ses dirigeants comme Victor Griffuelhes pour qui Hervé n’était qu’un « braillard ».

La Guerre sociale défend des posiüons antiparlementaires, antimilitaristes et anüpatriotes, Hervé signe ses articles Le Sans-Patrie. Son bras droit à La Guerre sociale est l’anarchiste Miguel Almereyda. En 1910, une campagne pour l’abstenüon aux élecüons législaüves organisée par les anarchistes et soutenue par La Guerre sociale est un succès quantitaüf et qualitaüf. Pour Guillaume Davranche, elle fut un « tremplin vers l’organisation des forces révolutionnaires ».

Mais, au printemps 1911, Gustave Hervé « rectifie son tir », aujourd’hui on dirait qu’il se « recentre ». Il abandonne ses positions antimilitaristes et prône dorénavant l’union PS-CGT… C’est la guerre ouverte avec les anarchistes et la fin de la perspective d’un parti révolu­tionnaire regroupant socialistes révolu­tionnaires et anarchistes. En 1910, ces derniers fondent la Fédération révolu­tionnaire communiste, qui devient, en 1912, la Fédération communiste anar­chiste (FCA), forte de 1 000 militants ouvriers, jeunes pour la plupart. En 1913, un congrès national anarchiste achève F unification de tous les groupes anar­chistes, la nouvelle organisation prend le nom de Fédération communiste anar­chiste révolutionnaire et adopte un mani­feste qui commence par une « répudia­tion de l’individualisme ».

Les débats dans le mouvement ouvrier

Tout au long des 540 pages de l’ou­vrage, Guillaume Davranche nous fait vivre les débats qui agitent le mouvement ouvrier de l’époque. Ainsi celui sur la place des femmes, dans un mouvement ouvrier essentiellement masculin ; en 1898, à Rennes, se tient le dernier congrès de la CGT à adopter une résolution contre le travail féminin. Ensuite, la CGT luttera pour l’égalité des salaires entre hommes et femmes. Ees ouvriers sont encouragés par les militants à amener leur femme aux réu­nions syndicales. Dans certains syndicats, les résistances sont très fortes. En 1913, l’affaire Gouriau ébranle la CGT. Emma Gouriau est typographe comme son mari, syndiqué à la Fédération du Livre. Mais cette dernière refuse l’adhésion d’Emma au syndicat et exclut son mari, militant depuis vingt ans… parce qu’il laisse tra­vailler sa femme ! Face à l’opposition de certains syndicats d’accepter les femmes, la question de fonder des syndicats de femmes sera posée. La syndicalisation des femmes était inscrite à l’ordre du jour du congrès confédéral de la CGT à Grenoble prévu en septembre 1914 mais la guerre interrompit le processus.

Autre sujet qui provoque de violentes polémiques dans la CGT : celui sur le fonctionnarisme, autrement dit les per­manents dans les syndicats. Il oppose les anarchistes qui veulent la rotation auto­matique des permanents… et ceux qui sont contre en arguant que les syndicats ne disposent pas suffisamment de mili­tants capables ou tout simplement de mi­litants prêts à accepter des responsabilités.

Trop jeunes pour mourir raconte aus­si la pénétration de l’antisémitisme dans le mouvement ouvrier avec l’évolution d’Emile Janvion et d’Emile Pataud, diri­geants de la CGT, tous les deux militants libertaires qui évoluent à partir de 1911 vers l’antisémitisme. Cette dérive condui­ra Emile Janvion à rejoindre l’Action française.

Un mouvement ouvrier antimilitariste

L’antimilitarisme est une préoccupa­tion majeure des syndicalistes révolu­tionnaires et des anarchistes. L’ouvrage raconte, avec beaucoup de détails, la lutte contre la guerre et le militarisme. Ainsi, pour soutenir financièrement les jeunes ouvriers appelés sous les drapeaux, les syndicats organisent le sou du soldat. Il s’agit de leur envoyer un petit pécule… accompagné de propagande antimilita­riste. La répression s’abat sur les jeunes soldats accusés de propagande antimilita­riste, ils sont envoyés à Biribi, terme qui désigne l’ensemble des structures disci­plinaires et pénitentiaires d’Afrique du Nord. Les 10 000 à 15 000 condamnés y sont soumis aux pires sévices. La suppres­sion des bagnes militaires a été une reven­dication constante du mouvement ouvrier dans cette période.

Le débat est parfois vif entre les anar­chistes qui poussent à l’insoumission et à la désertion et ceux qui, dans la CGT, mènent d’abord une propagande contre Tutilisation de l’armée contre les grèves. En 1913, dans un contexte de tensions internationales, le mouvement ouvrier mène campagne contre la « loi des trois ans », loi qui doit faire passer le service militaire de deux à trois ans. A cette oc­casion, les anarchistes de la FCA éditent un manuel insurrectionnel, « En cas de guerre », dans lequel ils prônent, en cas de mobilisation, le sabotage des lignes de communication, de l’électricité et dans lequel ils expliquent qu’il faudra arrê­ter les rotatives de la presse bourgeoise et prévoir d’éliminer physiquement, préfets, ministres et autres officiers su­périeurs ! Le gouvernement, pour parer à un éventuel sabotage de la mobilisa­tion, met en place le Carnet B, fichier de 15 000 militants (4) qu’il faudra arrêter et enfermer dans des « camps de concen­tration » (sic) en cas de mobilisation.

La loi des trois ans ayant finalement été adoptée, elle a pour conséquence de maintenir une génération un an de plus sous les drapeaux… et ainsi de provo­quer une pénurie de main-d’œuvre que le patronat s’empresse de combler en faisant appel à la main-d’œuvre étrangère. Face à la montée du nationalisme, les risques de rejet xénophobe des ouvriers étrangers sont grands. La CGT va tenter de syndi­quer les ouvriers étrangers pour empêcher une pression à la baisse des salaires. Elle demandera aux syndicats étrangers de dissuader l’émigration en France, mais certains militants condamnèrent cette pro­position en la jugeant étroitement protec­tionniste.

De la grève générale à l’Union sacrée

Le dernier chapitre de l’ouvrage est consacré aux « dix journées drama­tiques » du 25 juillet au 4 août 1914 qui virent la quasi-totalité du mouvement ouvrier sombrer dans l’Union sacrée et re­nier les engagements pris dans les congrès d’avant-guerre. Nous revivons ces instants dramatiques où les militants vivent dans la hantise de voir le Carnet B appliqué. Guillaume Davranche nous montre toute la complexité du processus qui conduira à l’acceptation de l’Union sacrée. Pour lui, Jaurès et les socialistes se sont fait « enfumer » par le président du Conseil Viviani, ex-socialiste, ex-propagandiste de la grève générale, qui leur a assuré que le gouvernement œuvrait pour la paix alors qu’il n’en était rien. Le 28 juillet, la CGT publie un manifeste dans lequel il n’est plus question de grève générale mais « pour la première fois, en soulignant la responsabilité de VAutriche, la CGT choi­sit son camp dans le conflit qui se pré­pare ». Le 31 juillet, c’est l’assassinat de Jaurès. A son enterrement, Léon Jouhaux, secrétaire général de la CGT, lui rend un vibrant hommage… et se rallie à T Union sacrée. Il est applaudi par Maurice Barrés, le chantre du nationalisme revanchard.

Trop jeunes pour mourir est un livre dense et foisonnant qui sait tenir le lecteur en haleine tout au long de ses 540 pages illustrées de dessins ürés de la presse militante de l’époque, essentiellement de La Guerre sociale mais également de L’Humanité, de L’Anarchie et des Temps nouveaux, autre hebdomadaire anarchiste. Une table des matières et un index extrê­mement détaillés permettent de retrouver facilement une information. La consulta­tion du blog (5) de Guillaume Davranche complète utilement et agréablement la lecture de son livre.

Roger Revuz

  • Guillaume Davranche cite ce chiffre d’après L’Humanité du 14 mars 1912. mais, dans une note de bas de page, il précise qu’il n’y en aurait eu que 1 771. selon un témoignage au procès Malvy en 1918 (p. 354).
  • Tropjeunespouimoum.com

Note de lecture

Notes de lecture

Je n’irai pas !

Mémoires d’un insoumis

Eugène Cotte

Éditions La ville brûle ( 15 euros)

C

’est en août et septembre 1916, alors qu’il est soigné dans un hôpital de Normandie, que le jeune soldat Eugène Cotte, qui sait qu’il va bientôt repartir au front, écrit ses Mémoires (1), pour, dit-il « plus […] me les remémorer moi-même que pour les faire connaître ».

Ces Mémoires se révèlent passionnants à plus d’un titre. Eugène Cotte naît en 1889 dans un village du Loiret, dans une famille de paysans pauvres. Dans cette famille, la mère est très croyante et tout naturellement, Eugène fait sa première communion, mais son père est républicain parce que, dit-il, « les républicains sont anticléricaux et que mon père n ’aime pas les curés ». Il quitte l’école à 12 ans après avoir obtenu son certificat d’études, mais la soif d’apprendre ne le quitte pas. Il lit beaucoup.

Il trouve du travail comme ouvrier agricole. Il s’intéresse très tôt à la question sociale. Il est d’abord attiré par les socialistes, il lit L’Humanité, commande des brochures à une librairie socialiste de Paris, dont Le Collectivisme de Jules Guesde. Puis il découvre la doctrine anarchiste en lisant Les Temps nouveaux, journal de référence de l’anarchisme à l’époque, mais également L’Anarchie, journal des anarchistes individualistes dont il ne partage pas, cependant, les idées. Ce n’est pas le moindre intérêt de ces Mémoires que de montrer la pénétration des idées révolutionnaires dans les campagnes, loin des grands centres urbains. Certes, ces idées demeurent minoritaires dans un milieu encore très conservateur et encore largement sous l’emprise idéologique de l’Église catholique.

Eugène Cotte insoumis

Au début du XXe siècle, l’antimilita­risme et l’antipatriotisme sont des thèmes importants de propagande des milieux anarchistes, des socialistes insurrection­nels de Gustave Hervé, et de la CGT. Cette dernière diffuse depuis 1901 le Nouveau Manuel du soldat, dans le­quel elle propose aux jeunes ouvriers conscients deux atütudes quand ils sont appelés pour leur service militaire dans l’armée bourgeoise : soit l’insoumis­sion ou la déserüon (2), et donc l’exil en Suisse ou en Belgique, soit d’effectuer leur service militaire, mais pour y faire de la propagande antimilitariste. Très peu de jeunes choisissent l’insoumission ou la désertion car cela se révèle très difficile à vivre et les dirigeants cégéüstes et anar­chistes encouragent plutôt la deuxième soluüon. En 1909, Eugène Cotte, lui,

( 1 ) Ecrit en 1916. le manuscrit fut découvert à la mort d’Eugène Cotte en 1976. De nombreuses années plus tard, la fille d’Eugène Cotte le confia à Philippe Woims qui signe l’avant-propos du livre.

  • On est insoumis quand on refuse de devenir’ soldat et on est déserteur quand, soldat, on décide d’abandonner son poste. choisit l’insoumission car il ne comprend pas que l’on puisse faire de la propagande antimilitariste à la caserne ; c’est, écrit-il, « semblable à quelqu’un qui ferait de la propagande anti-alcoolique au bistrot ».

Insoumis, Eugène s’exile en Suisse francophone où il trouve du travail comme ouvrier dans le bâtiment, mais il fait l’erreur de revenir en France et se fait arrêter à Lyon, lors d’un banal contrôle d’identité. Il se retrouve en prison dans cette ville, en sort en mai 1913 pour rejoindre le 17e régiment d’infanterie à Gap pour y faire son service militaire de deux ans (3). Il choisit de faire une grève de la faim secrète afin de se faire réformer. Il cesse de s’alimenter, il dépérit et, en octobre 1913, après six mois à la caserne, il est réformé !

Eugène Cotte mobilisé

Il rentre chez lui dans le Loiret… et neuf mois plus tard, la guerre éclate. Réformé, il n’est pas mobilisable, mais, en septembre 1914, pour combler les pertes énorme du premier mois de la guerre, un décret ministériel décide de passer en revue tous les réformés et les exemptés. Eugène Cotte est alors déclaré « bon pour le service armé ». Et lui, l’insoumis qui n’avait pas craint l’exil et risqué sa vie pour se faire réformer, accepte de partir et se rallie à la Défense nationale. Il écrit en partie ses Mémoires pour justifier son choix. « Malgré mon aversion pour la guerre, je ne pouvais admettre l’invasion et malgré les fautes de nos dirigean ts, qui n’avaient pas su ou pas voulu éviter le conflit, je ne voyais qu’une chose à faire immédiatement : refouler l’étranger : on s’expliquerait avec les responsables en­suite. »

Eugène Cotte, qui n’est qu’un simple militant de base, avance aussi la nécessi­té pour les anarchistes de ne pas « aban­donner le peuple et se défiler au moment où celui-ci avait à supporter de si rudes épreuves. […] Ils préféraient partager ses souffrances et s’exposer comme tout le monde, autant pour garder la confiance du peuple que pour ne pas paraître lâches à ses yeux. » Rallié à la Défense naüonale, Cotte n’est cependant pas un renégat, à aucun moment il ne tombe dans le pan­neau patriotique, il continue à réfléchir en termes de classes. Pour lui, la guerre est une guerre impérialiste dont il ne sortira rien de bon pour les ouvriers et les gens du peuple, « c’est la souffrance pendant la guerre et la misère en perspective une fois la paix rétablie ! ». Il est envoyé avec le corps expéditionnaire français dans les Dardanelles, puis son régiment est rapa­trié en France où, en juillet 1916, il par­ticipe à l’offensive sur la Somme. Cotte est blessé et transféré dans un hôpital de Normandie, c’est là qu’il va écrire ses Mémoires.

Je n’irai pas ! Mémoires d’un insoumis est un livre d’une grande qualité littéraire. Eugène Cotte possède un sens aigu de l’observation et décrit avec un grand pouvoir évocateur les paysages et les mœurs paysannes et ouvrières de son époque. Il excelle également à dépeindre les comportements des gens qu’il fréquente, ouvriers, patrons, soldats, sous-officiers et officiers. Par ailleurs, tout au long de son récit, on est frappé par la modernité des thèmes qu’il évoque. Ainsi, sur la question du mariage, il prône l’union libre, « deux êtres qui s’aiment n’ont pas besoin de la permission légale donnée par le maire pour vivre ensemble à leur guise ». De même à propos de l’éducation des enfants, il écrit : « [Ils] ne doivent pas avoir à souffrir de l’autorité paternelle ou maternelle et doivent être élevés avec douceur et guidés, éclairés et instruits dans la vie où ils entrent, écartés des mauvais penchants plutôt par persuasion que par con train te et retenus par 1 ’ amour de leurs parents que par la crainte. » A une époque où elle est combattue par la morale et sévèrement réprimée par la loi, il défend la contraception : « La science met aujourd’hui les femmes à même de n ’être mère que si elles le désirent. La liberté dans la maternité comme dans l’amour. »

Guillaume Davranche, l’auteur de Mourir trop jeunes, signe l’introduction et s’est chargé de l’appareil critique pour éclairer et contextualiser certains propos d’Eugène Cotte.

Roger Revuz

( 3 ) En fait, à ce moment-là. une loi vient d’être votée qui porte à trois ans la durée du service militaire.

Chronique des falsifications

Chronique des falsifications

1ère des faussaires…

E

n 2002, l’historien Pierre Miquel publiait Les Mensonges de l’histoire. « En histoire, écrivait-t-il dans la première ligne de son avant-propos, le mensonge est l ’activité la mieux partagée. » Au cas où le lecteur n’aurait pas bien compris, il donnait ensuite comme titre à son premier chapitre une phrase limpide : « L’histoire ment comme elle respire » et précisait à l’intention des esprits lents : « Elle ment sans vergogne. »

Si la propagande éhontée à laquelle donnent lieu les Croisades ou l’épopée de Jeanne d’Arc n’ont guère de portée dans le monde actuel, il n’en est pas de même des mensonges dont l’histoire contemporaine regorge car ils ont un effet politique dans le monde d’aujourd’hui. Depuis leur premier numéro, les Cahiers du mouvement ouvrier se sont attachés dans leur chronique des falsiiications à débusquer certaines des plus grosses, certaines seulement car il faudrait des volumes entiers pour les traquer toutes.

Quelles sont les plus énormes ? Le lecteur n’a que l’embarras du choix : les quatre-vingts députés français héroïques, qui en juin 1940, auraient fermement dit non à Pétain… et s’en sont bien gardé (sauf une minuscule poignée) puis ont fabriqué une légende complaisante ; les affabulations ou fantaisies de Jacques Attali qui, par exemple, découvre des insurrections communistes conjointes à Moscou et à Berlin en juin 1917 (ainsi, le Parti communiste allemand aurait organisé une insurrection dix-huit mois avant sa fondation lin décembre 1918) ou celles d’Arkadi Vaksberg qui attribue à Lénine la gestion d’un laboratoire de poisons placé sous le contrôle de son redoutable secrétariat… composé exclusivement de dactylos et de sa propre épouse, ou celles d’un universitaire américain fou furieux qui, pour défendre Staline contre Khrouchtchev et son rapport « secret », approuve la déportation des peuples du Caucase en 1943-1944 qu’il présente comme une mesure humaniste, les affabulations innombrables de Stéphane Courtois, les délires sur les bolcheviks et l’argent allemand… ou américain (sic !), ou le culot des autorités lituanienne qui ont osé ouvrir à Vilnius un mémorial du génocide imaginaire du peuple lituanien prétendument commis par l’URSS… mais ne soufflent mot du génocide réel des juifs lituaniens réalisé avec la participation très active des nationalistes lituaniens, sans parler des pesantes digressions de la très poutinienne « historienne » russe Natalia Narochnitskaïa qui prétend que la politique impérialiste et belliciste de George Bush aurait été inspirée par les trotskystes américains infiltrés dans la direction du Parti républicain à qui ils auraient dicté, selon cette dame, cette version… de la révolution permanente.

Ce ne sont là que quelques petites pépites des falsifications signalées dans les soixante et onze numéros des Cahiers du mouvement ouvrier et dont la liste suit.

Rémy Janneau