A propos des trotskystes de Verkhne-Ouralsk

Jean-Jacques Marie

En janvier 2018 des ouvriers du bâtiment travaillant dans une vieille  prison de la petite ville  de Verkhneouralsk, près de la ville de Tcheliabinsk, ont découvert sous le parquet d’une cellule des publications artisanales rédigées par des trotskystes déportés en 1929-1930. Ces déportés se désignent du nom de bolcheviks-léninistes pour souligner leur continuité avec l’héritage d’octobre 1917 dont Lénine a été le véritable inspirateur. La bureaucratie stalinienne ne pourra évidemment reproduire cette désignation et lui substitue le nom de « trotskystes », qui vise à suggérer une filiation extérieure , puis étrangère à Lénine, et, au fil des années, en fait le synonyme de menchéviks, contre-révolutionnaires, agents des services secrets divers et variés, puis fascistes et hitlériens mal déguisés. Mais le qualificatif de « trotskyste », malgré ses origines pour le moins malveillantes, est entré dans les moeurs.

 A quelques mois de distance sont parus deux ouvrages portant sur ces documents qui avaient échappé à la surveillance de la police politique de Staline, l’un écrit par Avshalom Bellaïche sous le titre Verkhne-Ouralsk l’isolateur politique 1925-1938, combats, débats et extermination d’une génération. L’autre intitulé Les cahiers de Verkhneouralsk, traduit, présenté et annoté par Pierre Laffitte, Pierre Matttei et Lena Razina, publié par Les bons caractères.

Ce petit article porte sur le livre de Bellaïche un second sur celui  des bons caractères suivra.

Avshalom Bellaïche précise d’emblée que  les textes dénichés par les ouvriers du bâtiment sont « des écrits politiques, des analyses théoriques et des textes polémiques »,qu’il qualifie à bon droit de « sources exceptionnelles, originales et précieuses » sur les trotskystes en URSS, sur leurs réflexions et leurs débats politiques, parfois très vifs mais qui témoignent toujours d’une indépendance de pensée remarquable au moment même où en URSS les slogans les plus primitifs et les mensonges les plus grossiers commencent à remplacer toute forme de pensée politique. Avshalom Bellaïche retrace minutieusement l’histoire de l’isolateur de Verkhne-Ouralsk, connue jusqu’alors surtout par le récit qu’en donne dans son Au pays du mensonge déconcertant l’opposant yougoslave Anton Ciliga qui y fut déporté.

Bellaïche souligne que son travail vise à « décrire au maximum les conditions de vie des prisonniers (…) et à montrer comment les prisonniers par leur organisation et leur cohésion politique parviennent alors que l’Union soviétique s’enfonce dans le régime totalitaire (…) à maintenir un rapport de force favorable qui leur permet de défendre leurs libertés politiques. » Il évoque à la fois leurs longues discussions et  leurs actions comme la grève de la faim d’avril 1931 qui contraint la direction de l’isolateur à faire quelques concessions aux détenus consignées dans un texte que Bellaïche reproduit .

La cohésion morale des détenus trotskystes n’empêche pas l’apparition rapide de divisions politiques, parfois vives, face à ce que l’on a appelé « le tournant à gauche » de Staline et de l’appareil du PC avec le lancement en 1929 du plan quinquennal et le déclenchement de la collectivisation agricole avec des méthodes d’une extrême brutalité, qui vont dresser contre elle une grande partie de la paysannerie soviétique, méthodes dont les militants internés n’avaient au début qu’une connaissance réduite.

Une minorité approuve cette collectivisation, l’un de ses membres s’affirmant même partisan d’une « collectivisation à outrance », que la majorité des B-L critiquent vu l’absence de base matérielle technique et de véritable campagne politique préparatoire.

Ce qu’on connaissait des débats vifs qui agitent la colonie des bolcheviks-léninistes, la plus importante et de loin des groupements politiques déportés à Verkhne-Ouralsk, se limitait jusqu’alors essentiellement à une correspondance avec Trotsky publiée dans le numéro  7/8 (1981) des Cahiers Leon Trotsky dont les derniers textes datent de l’automne 1930 et ce qu’en dit Ciliga dans ses souvenirs. Sur ce dernier Avshalom Bellaïche affirme : «  Anton Ciliga escamote complètement l’état réel des discussions qui ont traversé les bolchevils-léninistes. » Et il ajoute, à bon droit, « Grâce à la découverte des manuscrits qui datent de 1932 nous connaissons enfin les enjeux et les débats qui ont réellement opposé les différentes tendances au sein du collectif bolchevik-léniniste ». Certes son étude minutieuse et précise des documents disponibles corrige certaines affirmations de Ciliga ou comble certains de ses silences. Mais Ciliga est partie prenante de ces débats dans lesquels il est très engagé et dont il n’est pas  surprenant qu’il en donne une vision partiale et orientée, d’autant qu’à leur terme  il rompra avec le bolchevisme… et – après la publication de ses souvenirs – évoluera très à droite.

Les longues pages qu’Avshalom Bellaïche consacre aux débats internes des bolcheviks–léninistes aux divergences puis aux divisions – parfois provisoires – que ces débats font apparaitre sont sans doute les plus riches et les plus passionnantes de son travail. Elles témoignent de la volonté acharnée de ces militants isolés de réfléchir avec leur tête. Certes ils accordent une grande attention aux lettres et textes de Trotsky qu’ils peuvent recevoir – de façon très épisodique après l’automne 1930 – mais ils ne se contentent nullement de les répéter ou de les paraphraser et peuvent les critiquer. Au début ces débats portent sur l’appréciation du prétendu « tournant à gauche » que représenterait la collectivisation forcée et donc sur l’attitude à adopter à son égard. Elles se concluront par un débat sur la nature de l’URSS.

Les résumer aboutirait à les caricaturer. Ainsi évoquer un « collectif majoritaire », qui publie son bulletin, puis un « collectif minoritaire » qui publie aussi le sien, bientôt flanqués d’une aile gauche critique qui compose son Bolchevik militant, avant l’apparition dans le collectif majoritaire d’une aile droite désignée par les initiales de ses trois représentants (MBM) en résumant en trois lignes la position de chaque courant rappellerait assez stupidement la vieille plaisanterie sur les trotskystes qui scissionnent dès qu’ils atteignent ou dépassent le nombre de trois.

Or pour quiconque a une autre vision de l’histoire complexe de l’Union soviétique que la vision linéaire des historiens bourgeois qui dessinent une ligne droite imaginaire du prétendu  coup de force( ou d’état) d’octobre 1917 au totalitarisme stalinien, les problèmes posés par la première révolution ouvrière victorieuse au sein d’une défaite de la révolution mondiale, surtout européenne, étaient d’une extrême complexité. Et les discussions et les débats qu’évoque Avshalom Bellaïche avec une grande clarté, une grande minutie et – je me répète – avec une tout aussi grande précision frappent par la volonté acharnée de comprendre qui anime leurs participants. Volonté d’autant plus étonnante que les possibilités d’agir ne peuvent que leur apparaitre lointaines. L’appareil policier du stalinisme, lui en revanche n’en est pas persuadé, les juge bien dangereux et les massacrera tous en 1937 et 1938 à Vorkouta et à Magadan . Ce massacre, raconté par plusieurs témoins qui ont survécu, conclut ou presque le récit d’Avshalom Bellaïche.

Ces militants pensent avec leur tête. Ainsi Bellaïche signale  les désaccords de certains d’entre eux avec plusieurs points du texte de Trotsky intitulé Les problèmes du développement de l’URSS (projet de plateforme de l’Opposition de gauche internationale sur la question russe paru dans le n° 20 du Bulletin de l’Opposition d’avril 1931) dans lequel il affirme : «  La réalisation du plan quinquennal représente un pas en avant gigantesque en comparaison de l’héritage misérable que le prolétariat avait arraché des mains des exploiteurs » (Bulletin de l’Opposition n° 20, page 3).

En 1932 Trotsky et les bolcheviks-léninistes de Verkhne-Ouralsk – et d’ailleurs – ont toujours la perspective de réformer le parti dirigeant et l’Internationale communiste même si les premières interrogations apparaissent ici et là. Ainsi Axel Bellaïche cite-t-il un article de décembre 1932 du Collectif majoritaire dont les auteurs affirment : «Il n’y a pas de doute qu’en comparaison avec le volume colossal des tâches à réaliser par l’Opposition léniniste ses forces sont pour le moment insignifiantes. » Avshalom Bellaïche ajoute : « Les tâches et les perspectives qu’ils [les bolcheviks-léni,nistes] donnent sont proportionnées aux nécessités de la politique générale et non à leur capacité réelle d’influencer ou de modifier cette même situation. »

Le moment décisif dans ces discussions passionnées est celui qu’Axel Bellaïche appelle « le rubicon » c’est-à-dire le passage d’une vision du clan de Staline comme direction  bureaucratique « centriste » du parti communiste à la conception d’une bureaucratie parasitaire qui doit être renversée par la mobilisation des masses, seul moyen de défendre durablement la propriété d’Etat, passage transitoire obligé vers la « propriété  sociale » qui pour se réaliser, en suppose … en même temps la négation ! C’est la « révolution politique », que les détenus bolcheviks-léninistes esquissent dès décembre 1932 lorsqu’ils évoquent la grève générale et l’armement du prolétariat comme des slogans pour l’action de masse. « Certes, commente Avshalom Bellaïche, l’emploi de la violence reste conditionné, mais on est très loin du mécontentement limité au cadre soviétique de 1930. »

Quelques mois plus tard chacun de son côté, Trotsky et les bolcheviks-léninistes de Verkhne-Ouralsk, tirent sans pouvoir se consulter, les mêmes conclusions de la politique stalinienne en Allemagne qui a ouvert la voie du pouvoir aux nazis et que Trotsky qualifie de « 4 août du stalinisme », bref une trahison de la révolution similaire à celle de la social-démocratie en 1914. C’est le développement commun d’une analyse marxiste de fond commune. « Que ce soit à Prinkipo ou à Verkhne-Ouralsk, souligne Avshalom Bellaïche, les conclusions politiques de cette analyse sont formulées quelques mois plus tard à l’automne 1933 : le Parti communiste est mort, l’Internationale communiste est morte, la fondation d’une nouvelle Internationale révolutionnaire et la révolution politique qui renverserait le parti stalinien soviétique par l’insurrection armée des masses ouvrières sont désormais nécessaires. Sur la base de cette perspective nouvelle (…) les bolcheviks-léninistes de Verkhnéouralsk se réunifient à la veille de la seconde grève de décembre 1933 qui arrachera dans la douleur la libération de la majorité des militants révolutionnaires de l’isolateur politique de Verkheouralsk. »

Les détenus de Verkhne-Ouralsk ne pourront jamais lire une ligne de la Révolution trahie achevée par Trosky en juin 1936. Mais si l’on  juge par leurs écrits abondamment cités dans l’ouvrage d’Avshalom Bellaïche, ils en auraient sans aucun doute repris à leur compte les conclusions fondamentales.

Avshalom Bellaïche signale aussi les positions des autres groupes d’opposants internés à Verkhne Ouralsk (les décistes – ou centralistes-démocratiques – de Vladimir Smirnov, eux aussi divisés entre ceux qui voient en URSS le triomphe du capitalisme dEtat et ceux qui y perçoivent la victoire politique de la petite-bourgeoisie, les miasnikoviens, les menchéviks).

Il évoque en détail de nombreux militants bolcheviks-léninistes dont les plus importants, Iakovine, Solntsev, Dilgenstedt, Nevelson, Boris Eltsine et ses deux frères, Poznansky, ancien secrétaire de Trotsky, Guevorkian, tous liquidés plus tard, et Starosselsky, le spécialiste de la Révolution française, mort en 1934. Ils sont tous massacrés parce que, pour Staline, si isolés soient-ils apparemment, ils ne sont pas des rêveurs utopiques mais un danger mortel .

La preuve en est donnée par des manifestations de révolte contre la clique stalinienne collectées par le NKVD au moment même où ces militants sont massacrés. Ainsi le fils du premier secrétaire du PC d’Ouzbeskitan Ikramov, condamné à mort lors du 3 ème procès de Moscou de mars 1938, envoyé lui à la Loubianka, y rencontre brièvement un garçon de 14 ans interné pour avoir participé à la constitution à Oulianovsk d’un Parti panrusse contre Staline, sans aucun doute minuscule mais significatif d’un état d’esprit reflété à la veille de la manifestation du 1er mai 1938 à Moscou par des fondateurs d’un Parti ouvrier antifasciste qui avaient rédigé un tract antistalinien virulent qu’ils se préparaient à y distribuer, mais qui furent arrêtés la veille.[1]

Pour interdire toute liaison  entre cette protestation aux formes diffuses et les bolcheviks-léninistes, Staline a d’abord isolé ces derniers, les a calomniés, puis les a envoyés au Goulag pour les soumettre à la terreur exercée par les criminels de droit commun véritable lie sociale décomposée, image inversée de la bureaucratie parasitaire et les a finalement assassinés. On voit à quel point l’historien pro-stalinien Isaac Deutscher [2] se fourvoyait lorsque dans le troisième volume de son Trotsky il affirmait que ce dernier après son exil en 1929 aurait dû se contenter d’écrire des livres plutôt que d’animer une opposition de gauche que Deutscher traite avec mépris, et que l’ouvrage d’Avshalom Bellaïche, en lui rendant un bel hommage intelligent et argumenté, rappelle à la vie.

Quelle conclusion ou quelle leçon peut-on tirer de la lecture du travail très riche d’Avshalom Bellaïche ? La première tentation peut être de souligner l’extraordinaire trempe morale de ces milliers d’hommes et de femmes qui se battent sans faiblir – sauf quelques  inéluctables exceptions – dans des conditions où leur chances d’un quelconque succès sont microscopiques. Cette trempe morale est incontestable, mais on peut en trouver des exemples similaires chez les fanatiques religieux les plus bornés, dont ces bolcheviks-léninistes se différencient radicalement par leur volonté farouche, amplement soulignée par Avshalom Bellaïche, d’analyser, de comprendre pour avoir éventuellement le moyen, si la possibilité – même infime – se présente, de transformer économiquement, socialement et politiquement, un monde dont le maintien en l’état est une menace pour l’humanité. A lire donc ! !


[1] On voudra bien m’excuser (et puis tant pis si on ne m’en excuse pas !) de renvoyer à ce propos à mon livre Des gamins contre Staline où figurent nombre de données et de documents sur ces manifestations

[2]  Pro-stalinien … Deutscher, qualifié souvent d’historien trotskyste par la presse bourgeoise ? La preuve : Deutscher concluait sa biographie de Staline publiée en anglais en 1949 puis  en français en  1951 par ces lignes : « Tel Cromwell il incarne la continuité de la révolution, à travers toutes ses phases et métamorphoses (…) comme Napoléon il avait construit son empire , mi-conservateur et mi-révolutionnaire et porté la révolution au-delà des frontières de son pays. La meilleure part de l’oeuvre de Staline durera certainement plus longtemps que lui (…) Afin de sauvegarder cette œuvre pour l’avenir et lui donner toute sa valeur, l’Histoire devra peut-être encore purifier et remodeler l’œuvre de Staline. » Il maintient cette conclusion dans sa nouvelle édition de 1960, quatre ans donc après le rapport de Khrouchtchev sur les « crimes de Staline » au XX e congrès du PCUS.

Les Incontrôlés

Brochure d’Agustín Guillamón


L’été et l’automne 1936

Après les journées révolutionnaires des 19 et 20 juillet 1936 les instances supérieures de la CNT et de la FAI ont tenté de rétablir l’ordre public, c’est-à-dire la loi et l’ordre républicains dans les rues de Barcelone, en réprimant la délinquance et en poursuivant les fascistes embusqués, mais aussi en contenant la violence révolutionnaire des comités de quartiers et des syndicats.
Le voile qui dissimulait l’affrontement entre les instances supérieures et les révolutionnaires expropriateurs avait pour propos affiché d’en finir avec les sympathisants fascistes, le clergé et une criminalité arbitraire et opportuniste, qui existait réellement, et qui de toute évidence, était un grave problème. La constante présence de franc-tireurs de la droite : requetès, phalangistes, milices bourgeoises, hommes de main du Lliure (NDT : syndicat «indépendant» patronal), dura plus d’une semaine, provocant de nombreuses morts parmi les passants.
Toutes les organisations antifascistes, y compris le gouvernement de la Généralité et les instances supérieures de la CNT confondaient et mélangeaient astucieusement la délinquance et la violence révolutionnaire des comités de quartier et des syndicats. Ceux-ci confisquaient, collectivisaient ou contrôlaient les usines, les ateliers et les terres de culture, exécutaient les fascistes, les hommes de main, de droite, les militaires et les curés ; ils confisquaient les villas, les voitures, les appartements de luxe, les casernes, les églises, les couvents, les hôpitaux, les hospices, les industries, les entreprises, les propriétés abandonnées par les fugitifs factieux, etc.
Le processus révolutionnaire, pour beaucoup, était allé trop loin. Le premier pas pour le contrôler consistait à le contenir pour qu’il n’aille pas plus loin. Après arriverait l’heure de reconquérir le terrain perdu. C’est pour cela qu’était apparu le nouveau concept « d’ordre révolutionnaire », qui ne signifiait rien d’autre que d’empêcher d’approfondir la révolution et de considérer « les conquêtes révolutionnaire » de juillet 1936 comme un nouvel ordre, maintenant achevé, qu’il était nécessaire de défendre face aux incontrôlés/révolutionnaires et au désordre et à la délinquance arbitraire, contre la bourgeoisie expropriée et face au fascisme. Les meilleurs militants anarchosyndicalistes avaient quitté Barcelone, enrôlés dans des milices antifascistes, qui formaient le front d’Aragon contre le fascisme et aux militaires insurgés contre leur propre peuple. Pendant ce temps, les gardes d’assaut et les gardes civiles étaient hors de danger installés commodément dans leurs casernes. Ces corps répressifs et anti-ouvriers n’avaient pas été dissous, attendant de se constituer en bras armé de la contre-révolution.
Le succès du terme « incontrôlé » provenait justement de cette ambiguïté, qui donnait et mélangeait deux significations différentes : criminelle et révolutionnaire, de manière assez discrète et masquée pour être ainsi acceptée par les comités de quartier, locaux ou syndicaux eux-mêmes, contre qui il était dirigé ; et de façon assez claire et précise comme pour être saisi par les instances supérieures, les partis bourgeois, le stalinisme et le Govern (NDT : exécutif catalan) contre les révolutionnaires, devenus par le qualificatif infamant «d’incontrôlés» tête de turc,objectif de toutes les flèches et objectif prioritaire à abattre.
La nécessaire et inévitable répression de la criminalité chaotique et opportuniste se convertissait en une excellente excuse pour freiner et contrôler au passage les révolutionnaires expropriateurs.
De cette façon se décantait et se démasquait aussi l’authentique nature du Comité Central des Milices Antifascistes (CCMA) comme organisme de collaboration de classes qui assumait le programme antifasciste, renonçait à la révolution sociale et préparait la participation des anarchosyndicalistes à un gouvernement de front populaire. Le CCMA n’était pas un gouvernement révolutionnaire, mais le premier maillon de la formation d’un nouveau gouvernement de la Généralité, auquel participeraient toutes les organisations syndicales et politiques, ouvrières et bourgeoises, en plus des représentants du gouvernement, avec l’objectif final, conscient ou non, de restaurer tous les pouvoirs et toutes les structures de l’Etat bourgeois.
Chaque moment historique établissait l’organe adéquat pour contrôler et canaliser la «révolution de juillet» et préparer, dans le futur la reconstruction de l’Etat. La même chose se produisait avec les Patrouilles de Contrôle. Les «vraies» forces de l’Ordre Public, la Garde Civile et la Garde d’Assaut une fois encasernées une police «révolutionnaire » était nécessaire pour protéger ce nouvel ordre «révolutionnaire», capable de réprimer la délinquance, mais aussi de « contenir» les comités de quartier et les comités syndicaux , avec toutes les contradictions possibles, résultats de cette situation instable des instances supérieures, de dirigeants d’une organisation d’idéologie antiétatique qui participaient aux tâches gouvernementales et de reconstruction de l’Etat capitaliste.
Les mouvements révolutionnaires, au cours de l’histoire, n’ont jamais été purs et parfaits, mais hétérogènes et contradictoires, ingénus et éclairés, agaçants et aveugles, surprenants et prévisibles, tout ceci en même temps. Neuf semaines après sa création, le CCMA était dissous le 1° octobre 1936, encore que la CNT avait donné son accord, bien avant, dans une réunion plénière le 17 août 1936.
Fin octobre le bilan du CCMA était terrible : On mettait fin aux expropriations ouvrières spontanées et méthodiques d’usines et de propriétés de la bourgeoisie qui furent contrôlées et déformées par un décret de collectivisation et de contrôle ouvrier, dont les dispositions et développement furent mis en œuvre par Taradellas, moyennant 58 décrets financiers et fiscaux…

Le discours de Durruti.

4 novembre 1936

Le 4 novembre 1936 Durruti fit à la radio de la CNT-FAI un discours qui fit grande impression.
Ce même jour la presse confirmait la prise de possession de la charge de ministres de quatre anarchistes dans le gouvernement de Madrid : Federica Montseny, Juan Garcia Oliver, Joan López et Joan Peiró.
La colonne Durruti n’avait pas réussi à prendre Saragosse. Les difficultés d’approvisionnement en armes étaient les principales difficultés du front. Le 24 octobre la Généralité avait approuvé le Décret de militarisation des Milices, qui mettait en vigueur l’ancien code de justice militaire, à partir du 1° novembre.
La colonne Durruti refusait la nécessité d’une discipline de caserne à laquelle s’opposait la supériorité de la discipline révolutionnaire : « Miliciens oui ; soldats jamais ». Durruti en tant que délégué de la Colonne voulait se faire l’écho de l’indignation et de la protestation des miliciens du front d’Aragon face au cours clairement contrerévolutionnaire qui ouvrait le chemin à l’arrière-garde.
Durruti disait : « Si cette militarisation décrétée par la Généralité est destinée à nous faire peur et à nous imposer une discipline de fer ils se sont trompés. Vous vous trompez Conseillers, avec le décret de militarisation des milices. Puisque que vous parlez de discipline de fer, je vous dis de venir avec moi en première ligne. C’est là que nous sommes nous qui n’acceptons aucune discipline, parce que nous sommes conscients d’accomplir notre devoir. Et vous verrez notre ordre et notre organisation. Ensuite nous viendrons à Barcelone et nous vous interrogerons interrogerons à propos de votre discipline, de votre ordre, de votre contrôle, dont vous êtes dépourvus.
Plusieurs heures après avoir écouté Durruti on continuait à commenter ce qu’il avait dit avec son habituelle énergie et sa franchise. Ses paroles résonnèrent avec force et émotion dans la nuit barcelonaise, incarnant l’authentique pensée de la classe travailleuse. Cela avait été un cri d’alarme qui rappelait aux travailleurs leur condition de militants révolutionnaires. Durruti ne reconnaissait aucun dieu parmi ses semblables, ni que la classe ouvrière ne se reconnaissait en lui-même. Il présumait que les miliciens qui s’affrontaient au fascisme sur les champs de bataille n’étaient pas disposés à ce que quiconque les dépouille de leur contenu révolutionnaire et émancipateur : ils ne luttaient pas pour la République ou la démocratie bourgeoise,mais pour le triomphe de la révolution sociale et l’émancipation du prolétariat.
Dans tout le discours il n’y avait aucune phrase démagogique ou rhétorique. C’étaient des coups de clairon pour ceux d’en haut et pour ceux d’en bas. Pour les ouvriers et pour les chefs de la CNT installés dans des centaines de postes de responsabilité, pour les citoyens dans la rue, et pour les conseillers de la Généralité ou les tout nouveaux ministres anarchistes. Une critique contre les dérives bureaucratiques de la situation révolutionnaire créée le 19 juillet, et une condamnation de la politique du governement, avec ou sans confédéral à la tête de cette confusion.

A l’arrière-garde on confondait lamentablement le devoir et la charité, l’administration et le commandement, la fonction et la bureaucratie, la responsabilité et la discipline, l’accord et le décret et l’exemple avec j’ordonne et je commande. Les menaces de « descendre à Barcelone » ravivèrent la terreur des représentants politiques de la bourgeoisie, encore qu’il fut déjà trop tard pour corriger l’inexcusable et ingénue erreur de juillet, quand fut ajournée la révolution au nom de « après la prise de Saragosse », en raison d’insuffisance théoriques et de défaut de perspectives du mouvement libertaire.
Mais on ne menace pas le pouvoir en vain : ces paroles, destinées à ses frères de classe, avaient tout d’un testament révolutionnaire. Testament, et non proclamation, parce que celui – ci était une mort annoncée, que la sacralisation posthume convertit en une énigme.
La conséquence immédiate du discours radiophonique fut la convocation par Companys le lendemain, le 5 novembre à onze heures du soir, d’une réunion extraordinaire au Palais de la Généralité de tous ses conseillers et des représentants de toutes les organisations politiques et syndicales, pour traiter de la résistance croissante à l’exécution du décret de militarisation des milices, ainsi qu’à la dissolution des comités révolutionnaires et leur substitution par des mairies front – populistes. Durruti était la cause et le réveil du débat, bien que tous évitèrent de prononcer son nom.
Campanys exposa la nécessité d’en finir avec « les incontrôlés » qui en marge de toute organisation politique et syndicale « se débarrassent de tout et nous mettent tous dans l’embarras ». Comorera (PSUC) affirma que l’UGT allait expulser de ses rangs ceux qui ne respecteraient pas les décrets, et invita les autres organisations à en faire de même. Marianet , secrétaire de la CNT, après s’être glorifié du sacrifice des anarchistes à leur renoncement à leur propre principes idéologiques, s’inquiéta du manque de tact dans l’application immédiate du Code de Justice Militaire, et assura que suite au décret de dissolution des comités, et grâce à l’effort de la CNT il y avait de moins en moins d’incontrôlés et qu’il s’agissait non pas tant de groupes à expulser que de résistances à vaincre, sans provoquer de rébellion et d’individus à convaincre.
Nin (POUM), Herrera (FAI) et Fàbregas (CNT) louèrent les efforts réalisés par toutes les organisations pour normaliser la situation postérieure au 19 juillet et renforcer le pouvoir de l’actuel Conseil de la Généralité. Nin intervint dans le conflit entre Santino, conseiller à la Défense et Marianet sur les causes de la résistance au Décret de militarisation, en disant que « dans le fond ils étaient tous d’accord » et qu’il existait une certaine peur parmi les masses « de perdre ce qu’elles avaient gagné « mais que la classe ouvrière était d’accord pour former une véritable armée ».
Nin voyait la solution du conflit actuel dans la création d’un commissariat à la guerre où serait représenté toutes les organisations politiques et syndicales. Comorera, beaucoup plus intransigeant que Companys et Tarradellas, affirma que le problème fondamental se situait dans le manque d’autorité de la Généralité : « » non seulement sur la question de la militarisation et de la direction de la guerre ou du commandement unique, mais aussi à propos de la dissolution des comités et de la formation de municipalités ou en ce qui concerne la collecte d’armes pour l’arrière – garde, ou la mobilisation pour laquelle il prévoyait un échec. Manque d’autorité que Comorera étendait d’abord et avant tout aux collectivisations « qui continuent de se faire en toute fantaisie sans se soumettre au Décret qui les régissent ». Companys accepta la possibilité de modifier le Code Militaire et la création d’un commissariat à a guerre. Comorera et Andreu (ERC) insistèrent pour faire adopter et faire appliquer les décrets.
La réunion se conclut par un appel unitaire au peuple catalan au respect discipliné de tous les décrets de la Généralité, et par l’engagement de toutes les organisations à exprimer leur soutien dans la presse à toutes les décisions gouvernementales. Personne ne s’opposa à la militarisation : le seul problème pour les politiques et les bureaucrates était de se faire obéir.
Le 6 novembre le Conseil des Ministres de la République décidait, à une unanimité qui incluait le vote des quatre ministres anarchistes, la fuite du gouvernement de Madrid assiégé par les troupes fascistes. Le mépris de la Fédération Locale de la CNT à Madrid se refléta dans un splendide manifeste public qui déclarait : « Madrid, libre de ministres, sera la tombe du fascisme. En avant miliciens ! Vive Madrid sans gouvernement ! Vive la révolution sociale ! »
Le 15 une partie de la colonne Durruti combattait déjà à Madrid, sous le commandement d’un Durruti qui avait résisté au départ de l’Aragon, convaincu finalement par Marianet et Federica.
Le 19 novembre une balle perdue, ou non, le blessa sur le front de Madrid où il mourut le lendemain.
Le dimanche 22 novembre, à Barcelone un innombrable, interminable, chaotique et désorganisé cortège funèbre avançait lentement, tandis que deux fanfares qui ne parvenaient pas à jouer à l’unisson contribuaient à augmenter la confusion. La cavalerie et les troupes motorisées qui devaient ouvrir le défilé étaient bloquées par la multitude. Les voitures qui portaient les couronnes faisaient marche arrière. Chacun des membres de l’escorte de cavalerie essayait d’avancer pour son propre compte.
Les musiciens qui s’étaient dispersés essayaient de se regrouper au sein d’une masse confuse qui portait des pancartes antifascistes où ondoyaient des drapeaux rouges, rouge et noir et de drapeaux rayés des quatre barres. Le cortège funèbre était présidé par de nombreux politiques et bureaucrates, pari lesquels se distinguaient Companys, président de la Généralité, Antonov-Ovseenko, consul soviétique et Juan García Oliver, ministre anarchiste de la République, qui prirent la parole devant le monument à Colomb pour faire étalage de leurs dons oratoires devant la multitude.
Joan García Oliver anticipa les mêmes arguments de sincère amitié et de confraternité entre antifascistes qu’il utilisera en mai 1937 pour aider à démanteler les barricades de l’insurrection ouvrière contre le stalinisme.
Le consul soviétique s’engagea dans la manipulation idéologique de Durruti en faisant le champion de la discipline militaire et du commandement unique.
Companys joua à l’insulte la plus vile en disant que Durruti « était mort d’un tir dans le dos comme meurt les lâches… ou comme meurent ceux qui sont assassinés par les lâches ». Les trois se retrouvèrent dans l’exaltation par-dessus tout de l’unité antifasciste. L’estrade funèbre de Durruti était déjà la tribune de la contrerévolution. Trois orateurs, éminents représentants du gouvernement bourgeois, du stalinisme et de la bureaucratie de la CNT, se disputaient la popularité du dangereux incontrôlé d’hier et du héros embaumé du jour. Quand le cercueil, huit heures après le début du spectacle, maintenant sans le cortège officiel, mais accompagné par une multitude de badauds arriva au cimetière de Montjuic, il ne put pas être enterré avant le lendemain parce que des centaines de couronnes obstruaient le passage, la fosse était trop petite et une pluie torrentielle empêchait de l’élargir.
Peut-être ne saurons-nous jamais comment Durruti est mort, puisqu’il y a sept ou huit versions différentes et contradictoires, mais il est plus intéressant de se demander pourquoi il est mort quinze jours après avoir parlé à la radio. L’allocution radiophonique de Durruti fut perçue comme une périlleuse menace, qui trouva une réponse immédiate lors de la réunion extraordinaire du Conseil de la Généralité et surtout dans la brutalité de l’intervention de Comorera, à peine modérée par les dirigeants de la CNT et du POUM, qui au bout du compte prêtèrent serment en commun de respecter et de faire appliquer les décrets. L’union sacrée antifasciste entre bureaucrates ouvriers, staliniens et politiciens bourgeois ne pouvait tolérer des incontrôlés de l’envergure de Durruti : d’où l’urgence et la nécessité de sa mort. En s’opposant à la militarisation des milices, Durruti personnifiait l’opposition et la résistance révolutionnaire à la dissolution des comités, à la direction de la guerre par la bourgeoisie et au contrôle de l’Etat des entreprises expropriées en juillet. Durruti est mort parce qu’il s’était converti en un dangereux obstacle à la contrerévolution en marche : il était un incontrôlé.

Le défaitisme révolutionnaire des Amis de Durruti

(février 1937)

Le rejet de la militarisation des Milices Populaires créa un grand malaise dans plusieurs unités de miliciens libertaires, qui se concrétisa dans l’assemblée plénière des colonnes confédérales et anarchistes réunie à Valence du 5 au 8 février 1937.
Pablo Ruiz y assista comme délégué des miliciens de la colonne Durruti du secteur de Gelsa, réticents quant à la militarisation, et les frères Pellicer comme représentants des miliciens de la Colonne de Ferro. Dans le quatrième groupement de la colonne Durruti, le secteur de Gelsa, ils arrivèrent à une position de désobéissance défiant les ordres reçus des comités régionaux de la CNT et de la FAI pour qu’ils acceptent la militarisation. L’hostilité entre les miliciens de la colonne Durruti qui acceptaient la militarisation et ceux qui la rejetaient, créa de sérieux problèmes, qui furent sur le point de provoquer un affrontement armé, canalisé moyennant la création d’une commission de la colonne présidée par Manzana qui soumit le problème au Comité Régional. Le résultat de ces discussions fut de donner à choisir à tous les miliciens, au terme de 15 jours, entre deux alternatives : l’acceptation de la militarisation imposée par le gouvernement républicain, ou l’abandon du front.
Pablo Ruz, délégué du quatrième groupement de la colonne Durruti de Gelsa prit la tête de 800 miliciens qui décidèrent, malgré toutes les pressions, d’abandonner le front, en conservant leurs armes, pour descendre à Barcelone et fonder une organisation révolutionnaire qui s’oppose au constant abandon des principes anarchistes et à la contrerévolution en marche. Ces miliciens furent à l’origine de la fondation de l’Association des Amis de Durruti. En mai 1937 ils avaient diffuser cinq mille cartes d’adhèsion et comptaient quatre cents d’entre eux, armés, luttant sur les barricades.
L’Association des Amis de Durruti avait été fondée formellement le 17 mars 1937 encore que ses origines remontaient à octobre 1936. L’association était constituée de la confluence de deux courants principaux : l’opposition des miliciens anarchistes de la colonne Durruti à la militarisation des Milices Populaires, et l’opposition de ceux opposés au gouvernementalisme, qui trouvait sa meilleure expression dans les articles de Jaume Balius (mais pas seulement de Balius) dans Solidaridad Obrera, de juillet jusqu’en novembre 1936, dans Ideas , de décembre 1936 jusqu’à avril 1937, et dans La Nuit, de mars à mai 1937. Les deux courants, le « milicien » de rejet de la militarisation des Milices Populaires, représenté par Pablo Ruiz, et la « journalistique » de critique du collaborationnisme gouvernemental de la CNT-FAI, conduite par Jaume Balius, s’opposaient à l’idéologie circonstancielle et collaborationniste confédérale (qui servait d’alibi à l’abandon des principes caractérisant fondamentalement l’anarchisme) incarné avec diverses nuances, par Federica Montseny, Joan Garcia Oliver, « Diego Abad de Santillán » ou Joan Peiró, entre autres.
Les Amis de Durruti posèrent en pratique un des plus remarquables épisodes de défaitisme révolutionnaire de l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire : 800 miliciens abandonnèrent le front d’Aragon les armes à la main, pour descendre à Barcelone avec l’objectif de combattre pour la révolution, fondant les Amis de Durruti, qui en mai 1937 vont essayer d’impulser une orientation révolutionnaire à l’insurrection ouvrière contre le stalinisme et le gouvernement bourgeois de la Généralité.


Les sanglantes journées du 3 au 7 mai 1937

Lors de l’assemblée de la Fédération locale des groupes anarchistes du 12 avril 1937, radicalisée par l’invitation des Joventuts Llibertàries (Jeunesses Libertaires) et des délégués des comités de défense , fut exigé le retrait de tous les militants de la CNT de toute charge municipale ou gouvernementale et fut créé un comité insurrectionnel.
Dans cette radicalisation jouèrent un rôle important Julián Merino, Pablo Ruiz et Juan Santana Calero. A la mi-avril 1937 Manuel Escorza del Val négocia directement avec Companys une issue à la crise du gouvernement de la Généralité, débutée aux premiers jours de mars 1937, avec les décrets de création du Corps Unique de Sécurité et de dissolution des patrouilles de Contrôle.
Taradellas fut écarté par Companys de ces négociations, parce qu’il considérait que celui-ci était trop condescendant à l’égard de la CNT. Companys cherchait un rapprochement du PSUC et du gouvernement de la Généralité, et un éloignement, ou jusqu’à une définitive exclusion de la CNT. De cette façon il pensait parvenir à un gouvernement fort de la Généralité. Après de dures négociations, non exemptes de violents affrontements et de menaces, on arriva à un accord a minima de gouvernement qui prévoyait l’entrée d’Aurelio Fernández comme conseiller.
L’assassinat d’Antonio Martin à Bellver de Cerdanya, le 27 avril 1937, rompit le fragile équilibre provisoire conclut lors des discussions des 9-11 avril et dans l’accord personnel Companys/Escorza du 15 avril. Manuel Escorza informa les comités de défense de l’information qu’il possédait sur un prévisible et prochain coup ou action violente des forces d’ordre public de la Généralité qui serait soutenu par le PSUC et l’ERC.
Les évènements de Bellver du 27 avril et l’assassinat d’Antonio Martin avaient été le premier acte de ce coup de force qui se préparait à Barcelone.
Escorza alluma la mèche qui déclencha l’insurrection, en mettant les comités de défense en état d’alarme. Les constants affrontements, les désarmements réciproques et les escarmouches habituelles entre les Patrouilles de contrôle et les gardes d’assaut ne faisaient qu’annoncer le choc définitif.
Les instances supérieures des Comités (Dionís Eroles et Josep Asens) intervinrent dès les premiers instants de l’occupation de Telefonica avec l’objectif d’éviter l’éclatement de l’insurrection, et une fois celle-ci déclenchée, avec l’intention de la contrôler et d’y mettre fin ; mais ils furent débordés par les comités de défense et très vite se virent totalement dépassés.
La réunion du CR du 4 mai 1937 fut convoquée à la demande de Julián Merino qui s’exprima comme promoteur (militaire) de l’insurrection en cours, demandant au CR qu’il la dirige, par un comité révolutionnaire (secret) de la CNT catalane et de deux commissions : celle du Centre et celle de Paral.lel –Plaça d’Espanya.
Lucio Ruano eut un rôle très actif dans la libération de l’édifice de la Maison de la CNT-FAI au moyen de bombes à main contre les forces qui entouraient l’édifice, ainsi que dans le contrôle des canons de Montjuïc qui dès lors furent pointés sur le Palais de la Généralité. La Commission du Paral.lel – Plaça d’Espanya dirigea la lutte sur cette avenue et sur la place d’Espagne, prenant d’assaut la caserne Casarramona de la garde civile et celle des gardes d’assaut sur la place d’Espagne, faisant prisonniers un total de quelques 600 gardes (d’assaut et garde civile) qui seront détenus dans les dépendances de l’Hôtel numéro 1 et de l’Espagne Industrielle.

La Commission du Centre opéra aux côtés des Amis de Durruti (Pablo Ruiz et Jaume Balius) occupant toute la rue de l’ Hôpital depuis les Ramblas, où se trouvait le siège des Amis de Durruti jusqu’à l’immeuble des Ecoles religieuses (Escolapis), où le Comité de Défense (et de Poble Sec) avait son siège ainsi que de nombreux groupes anarchistes. De l’autre côté de la Rambla ils occupaient le début de la rue Fiveller (aujourd’hui Ferran) et la place Macià (aujourd’hui place Royale) et au-delà des Escolapis établissaient le contact avec Màxim Franco à la Brexta de Sant Pau, lequel avec une quarantaine de miliciens (déserteurs révolutionnaires de la Rouge et Noire) avaient dressé des barricades dans cette zone du Paral.lel
Le CR nomma une délégation pour parlementer au Palais de la Généralité, à laquelle participait Santillán, qui avait donné l’ordre aux artilleurs de Montjuïc (Lucio Ruano) de tirer sur l’édifice s’ils ne recevaient pas chaque demi-heure son message téléphonique.
Les principaux orateurs anarcho-syndicalistes, les ministres Joan García Oliver et Federica Montseny vinrent de Valence pour lancer à la radio leurs discours conciliateurs. Ils furent les « pompiers » qui éteignirent le feu.
Xena, Jover et Manzana organisèrent la défense militaire de l’immeuble de la maison de la CNT-FAI. L’occupation de la Maison du Médecin située face à la Maison de la CNT-FAI , de l’autre côté de l’Avenue Durruti, par des miliciens étrangers de diverses nationalités (surtout italienne et française), obéissait à cette stratégie défensive et à la nécessité de rompre l’encerclement. L’abandon des barricades le 7 mai confirma l’échec politique : la menace de la répression obligea à effacer les empreintes, à cacher les responsabilités et à dissimuler certains rôles. Et ceci affecta la rédaction des comptes-rendus des réunions confédérales.

L’été 1937

Le mercredi 16 juin 1937, des policiers arrivés à Barcelone depuis Madrid arrêtèrent le Comité Central du POUM, parti déclaré illégal le jour même sous la fantastique accusation de faire partie d’un réseau d’espionnage fasciste. La chasse aux incontrôlés commençait, c’est-à-dire, la chasse à ceux non contrôlés ni par le gouvernement ni par les staliniens. Une brutale répression commençait contre le POUM et les secteurs révolutionnaires de la CNT, qui de plus diabolisait et diffamait le caractère et la nature des incontrôlés/révolutionnaires. C’était la première fois dans l’histoire que s’organisait une campagne de tromperies, infamies et calomnies comme substitut à la réalité sociale et historique. Répression et acharnement, sans limites, à l’encontre des vaincus de mai. Les militants du POUM étaient accusés d’être trotskistes/fascistes, les hauts responsables de la CNT de l’ordre public, ou de l’ancien Bureau Juridique, étaient outragés déconsidérés et caricaturés jusqu’à l’absurde, les convertissant en monstrueux assassins et avides voleurs, les isolant du contexte historique, social et révolutionnaire dans lequel ils avaient surgis.
Ceux qui maintenant étaient réprimés n’étaient plus les membres de la cinquième colonne et les ennemis embusqués à l’arrière garde, dans une situation de guerre civile, provoquée par le soulèvement de militaires, de curés et de fascistes contre un gouvernement démocratique et légitime. Ils se convertissaient en angelots saints et innocents injustement agressés. On faisait abstraction du coup d’état et de la guerre en cours d’un peuple contre l’armée professionnelle, l’Eglise et la bourgeoisie. C’était une extravagante, grotesque et curieuse manœuvre, mais très effective, qui masquait le rôle des staliniens et des républicains dans les mêmes tâches répressives que les anarchistes. De manière absurde et arbitrairement ils concentraient et personnalisaient toutes les « atrocités », actions répressives et décisions « de gouvernement et d’ordre public » prises durant la période révolutionnaire à Barcelone dans quelques noms stigmatisés et diabolisés : Manuel Escorza, Dionisi Eroles, Aurelio Fernández, Josep Asens, Eduardo Barriobero, Justo Bueno, Antonio Ordaz.
Dans le même temps, dans chaque localité émergeait le nom de l’incontrôlé/révolutionnaire de référence : Antonio Martín, « le boiteux de Màlaga », à Puigcerdà, Lino et « ses marmots » à Sabadell, Pedro Alcocer et « ses jeunes » à Terrassa, Aubi « le gros » à Badalone, Marin à Molins, Pascual Fresquet et son autobus de la mort à Falset, et un long etcètera dans toute la Catalogne.
L’opération de persécution, de déshonneur, d’élimination, de distorsion de criminalisation de certains des responsables de la CNT, complète et gratuitement dégradante, basse, abstraite, idéologique et irrationnelle masqua la situation révolutionnaire, déclenchée en juillet 1936 par le triomphe sur le coup miltaro-fasciste et le vide du pouvoir qui en résulta, comme une épidémie de monstrueux assassins en série , vampires avides de sang et voleurs impénitents, tous exclusivement anarchistes, provoquée par un étrange virus : la légalité républicaine et la sélective répression gouvernementale et stalinienne. Ce qui est curieux et grave c’est que cette campagne publicitaire et cette chaîne d’infamies pénétra si profondément qu’elle en vint à se substituer à la réalité même, et elle imprègne encore aujourd’hui le récits historiques académiques comme un dogme indiscutable. Ce n’est pas pour rien qu’Orwell tira les caractéristiques essentielles du Grand Frère de ses souvenirs barcelonais.

Boris Cyrulnik tel qu’en lui-même…


« Nous avons tous participé à la fragilisation de l’hopital public depuis trente ans au nom du profit »

Telle est la déclaration que le célèbre et très médiatique neuro-psychiâtre a faite au journal de la MGEN, Valeurs mutualistes, publiée dans le numéro 320 (2 e trimestre 2020, page 6…)

« Nous sommes tous… », tous cela veut dire tout le monde, dont les personnels soignants, les malades, … etc.
Boris Cyrulnik manque de pudeur élémentaire, il a appartenu à la commission Attali constituée en 2007 et qui a rendu ses conclusions en janvier 2008. Cette commission, dont un certain Emmanuel Macron était l’un des piliers, s’est
prononcée, avec l’accord de Boris Cyrulnik,pour une vaste politique de privatisation et de démantèlement du service public qui a mis à mal l’hôpital public au profit de l’hôpital privé…

« Les bolcheviks suivent les masses »

Du 30 octobre au 7 novembre 1917, au lendemain de l’accession au pouvoir des bolchéviks votée par le deuxième Congrès des Soviets qui s’est achevé le 26 octobre, se tient le congrès extraordinaire des menchéviks.
Le leader des la droite menchévik, Lieber, prononce un réquisitoire politique contre les bolcheviks, qui diffère radicalement de ce qu’affirment en général les adversaires de ces derniers :
« C’est un mensonge de dire, s’écrie t-il, que les masses suivent les bolchéviks. Au contraire ce sont les bolchéviks qui suivent les masses. Ils n’ont aucun programme. Ils acceptent tout ce que les masses avancent. C’est pourquoi il est clair qu’ils devaient vaincre là où nous, nous ne pouvions vaincre. Nous devions, nous, montrer aux ouvriers que leurs exigences étaient irréalisables. Les bolcheviks eux les acceptent toutes, et c’est pourquoi l’espoir qu’ils seront bientôt battus me semble faux. Peuvent être battus ceux qui ont un programme. Mais il est impossible de battre ceux qui n’ont pas de programme, et sont prêts à apposer leur signature sous n’importe quel slogan des masses. »
Kentavr 2 1994p 71

La Commune de Paris et son histoire.

Quelques remarques à propos du livre de Q. Deluermoz, par Emmanuel Brandely (1)

Commune(s), 1870-1871. Une traversée des mondes au XIXe siècle
Paru en octobre 2020, Le Seuil

Thiers, boucher malgré lui ?

C’est d’abord la présentation qu’il fait du rôle joué par Adolphe Thiers, le chef des Versaillais, qui interpelle. Ainsi écrit-il, à propos du 18 mars 1871, que :

« l’insurrection parisienne menace l’État républicain au moment où il tente de se stabiliser après les élections de février » (2).

L’affirmation est pour le moins surprenante. D’abord parce que le caractère « républicain » de l’État en question, de son Assemblée ultra-monarchiste et de son « chef du pouvoir exécutif », Thiers, « le fossoyeur de la République de 48 » (Lissagaray), est largement sujet à caution. Ensuite parce que, comme le rappelle Michel Cordillot, il est « généralement admis que ceux qui prirent les armes pour soutenir la Commune le firent pour défendre la République qu’ils estimaient menacée par le résultat des élections du 4 février 1871, et parce qu’ils avaient instinctivement perçu dans la tentative militaire du 18 mars la volonté de rééditer le coup d’Etat du 2 décembre 1851 » (3).

C’est en effet la crainte d’une restauration monarchiste perçue comme imminente, qui conduit les bataillons de la garde nationale à se fédérer et à créer un Comité central, avant même que les Parisiens ne s’insurgent le 18 mars. La tentative de s’emparer des canons est alors interprétée comme l’amorce du coup d’État monarchiste redouté depuis la décapitalisation de Paris et l’installation de l’Assemblée à Versailles. Bref, si la question de savoir si la Commune a ou non « sauvé la République » est depuis longtemps débattue par les historiens, rares sont ceux qui ont sérieusement suggéré qu’elle l’avait « menacée ». C’est par contre très exactement la thèse défendue par Macron : « Versailles, c’est là où la République s’était retranchée quand elle était menacée » (4).

Autre affirmation très discutable, à propos de « la semaine de l’incertitude » qui sépare l’insurrection du 18 mars de l’élection de la Commune le 26 mars :

« tous les protagonistes s’entendent à ce moment sur deux points : la nécessité de procéder à des élections et le refus de la guerre civile, chacun ayant à l’esprit le spectre de juin 1848. (…) chacun veut éviter la guerre civile » (5).

Précisons que les « protagonistes » ici évoqués sont d’une part le gouvernement de Thiers et l’Assemblée versaillaise, de l’autre le Comité central de la garde nationale, et, dans le rôle de conciliateurs, les députés et maires de Paris. Que chacun ait alors à l’esprit le « spectre » des journées de juin 1848 est une certitude. Tout comme il est avéré que l’ensemble des acteurs évoqués agissent à ce moment en prétendant vouloir éviter le bain de sang. Mais l’historien peut-il prendre pour argent comptant les déclarations de principe de Thiers, ce « virtuose du parjure et de la trahison » (Marx) ?

L’échec des élus de Paris, qui ont passé la semaine à tenter d’arracher à Thiers et à l’Assemblée, inflexibles, la simple reconnaissance des « franchises municipales » de la capitale, le droit d’élire une municipalité et pour la garde nationale celui d’élire ses chefs, n’en dit-il pas bien davantage sur leurs véritables intentions ? Lissagaray rappelle que « vainement, un des députés-maires supplia l’Assemblée de ne pas les laisser rentrer à Paris les mains vides. Cette haute bourgeoisie (…) tremblait de fureur à la seule pensée de céder quelque chose à Paris ». Quentin Deluermoz reconnait d’ailleurs plus loin que dès le 22 mars (avant en réalité) « le choix » de la répression sanglante est fait et « le retour en arrière impossible ». Jules Favre, à la tribune de l’Assemblée le 21 mars, est tout à fait explicite : « Dans l’attentat du 18 mars, toute la garde nationale est complice ou coupable. (…) Il n’y a pas à pactiser avec l’émeute. Il faut la dompter, il faut châtier Paris ! ».

Voilà qui cadre mal avec une prétendue volonté d’« éviter la guerre civile »

A propos de la Semaine sanglante, Deluermoz écrit :

« il est acquis aujourd’hui que le chef de l’exécutif avait initialement donné des ordres de clémence, non respectés, avant de couvrir sciemment la férocité de la répression. » (6)

Peut-être est-ce là pour l’auteur un fait « acquis », mais le lecteur ne peut que regretter que dans un livre contenant pas moins de 55 pages de notes il n’ait pas jugé utile de préciser sa source. Et, encore une fois, il semble ne pas envisager que l’on puisse déclarer une chose et en préparer une autre. Lissagaray, écœuré par le cynisme de Thiers promettant dans une même phrase une « expiation complète » à la majorité réactionnaire de l’Assemblée et le respect scrupuleux de « la loi » à sa minorité républicaine, n’a-t-il pas raison quand il écrit : « en juin 1848, Cavaignac avait promis le pardon et il massacra ; M. Thiers avait juré par les lois, il laissa carte blanche à l’armée » ?

Avant même la Semaine sanglante l’armée versaillaise ne s’est-elle pas illustrée par l’assassinat de nombreux fédérés prisonniers ? Thiers ne jurait-il pas à la province qu’il ne bombardait pas Paris alors même que les obus pleuvaient sur la capitale ? Ne s’est-il pas, enfin, félicité de voir « le sol jonché de cadavres » et de la « leçon » administrée au prolétariat parisien ?

L’auteur avance enfin une explication politico-psychologique assez stupéfiante de l’attitude de Thiers lors la Semaine sanglante :

« La raison d’Etat pour ces libéraux, en quelque sorte, impose le maintien à tout prix des libertés politiques et en leur nom, dans une situation exceptionnelle, il est paradoxalement possible, pour les préserver, de les mettre temporairement entre parenthèses. La répression de la Semaine sanglante est en ce sens une étape importante dans la constitution d’un État libéral. »

Si c’est assurément au nom de la « légalité » et de la défense des « libertés politiques », mises en péril par la « tyrannie » de la Commune, que le « libéral » Thiers a laissé les généraux bonapartistes et leur armée de ruraux massacrer les communards, l’historien peut-il s’en tenir là et reprendre à son compte les justifications données par Thiers ? En l’occurrence, la défense de la « légalité » et des « libertés politiques » a-t-elle été autre chose que le paravent de la défense de l’ordre social ? Jules Favre ne déclare-t-il pas à l’Assemblée le 21 mars, avant même l’élection et le moindre décret de la Commune, « est-ce que nous ne savons pas que les réquisitions commencent, que les propriétés privées seront violées » ? Dans le télégramme qu’il adresse au même Jules Favre le 21 mai, Thiers n’écrit-il pas crûment : « Que M. de Bismarck soit bien tranquille. (…) l’Ordre social sera vengé dans le courant de la semaine » ?

S’il ne s’était agi que de respect de la « légalité » croit-on vraiment qu’aucun compromis n’aurait été trouvé entre la Commune, qui voulait les élections municipales parisiennes en mars, et Versailles qui les promettait pour avril ? Jacques Rougerie note malicieusement à ce propos que « souvent, ce sont ses adversaires qui comprennent le mieux, le plus vite, le sens d’une révolution » (7). On ne saurait mieux dire. Quant à faire de la Semaine sanglante « une étape importante dans la constitution d’un État libéral », c’est effectivement, pour le moins, « paradoxal ». Jusqu’à preuve du contraire, la Semaine sanglante a surtout été une effroyable boucherie et une « étape importante » dans l’établissement d’une République conservatrice ouvrant la voie à la franche réaction de l’Ordre moral du maréchal Mac-Mahon.

Deluermoz a-t-il lu Marx ?

L’auteur se montre très soucieux de se démarquer des « analyses marxistes » (8), mais il n’est visiblement pas très familier de la pensée de Marx. Comment expliquer sinon qu’il écrive à son propos :

« Dans sa vision hégélienne de l’histoire, la Commune inaugurerait un moment essentiel, celui où les masses travailleuses deviennent actrices de leur propre histoire » (9) ?

Attribuer au Marx de 1871 – c’est-à-dire à celui qui a théorisé « la conception matérialiste de l’histoire » dès 1845 dans l’Idéologie allemande – une « vision hégélienne de l’histoire » fait tout de même un peu désordre pour un professeur d’histoire contemporaine à l’Université. Cette méconnaissance se retrouve tout au long de l’ouvrage dès qu’il s’agit de l’auteur du Capital. Par exemple lorsqu’il assure que :

« La Commune (…) n’est pas sans effet sur Marx : elle intervient dans sa réflexion sur la forme politique à instituer dans le futur – pas forcément dans le sens d’un État fort puisqu’il discute aussi des idéaux fédéralistes des leaders communards. » (10).

« Pas forcément », c’est le moins que l’on puisse dire… Dans une lettre adressée à Kugelmann datée du 12 avril 1871, Marx dit au contraire : « si tu relis le dernier chapitre de mon Dix-huit Brumaire, tu verras que j’y exprime l’idée suivante : la prochaine tentative révolutionnaire en France ne devra pas, comme cela s’est produit jusqu’ici, faire changer la machinerie bureaucratico-militaire de main, mais la briser. Et c’est la condition préalable de toute véritable révolution populaire sur le continent. C’est bien là d’ailleurs ce que tentent nos héroïques camarades parisiens ».

« Briser » la « machine » d’État écrit Marx dès 1852 dans le Dix-huit Brumaire. Il le répète, et le précise, en 1871 à la lumière de l’expérience communarde dont il dit que « ce ne fut pas une révolution contre telle ou telle forme de pouvoir d’État, légitimiste, constitutionnelle, républicaine ou impériale » mais « une révolution contre l’État lui-même, cet avorton surnaturel de la société » (11). Comment Quentin Deluermoz peut-il assurer, en 2020, que Marx en était encore en 1871 à se questionner sur l’opportunité d’un « État fort » ?

Toujours sur le rapport de la Commune à l’État, l’auteur assure :

« Dans sa célèbre analyse de la Commune La guerre civile en France, Karl Marx (…) reprochait à la Commune de s’être coulée dans l’appareil d’État bourgeois et de ne pas l’avoir remplacé » (12).

Marx a en effet écrit que « la classe ouvrière ne peut pas se contenter de s’emparer telle qu’elle de la machinerie de l’État et de la faire fonctionner pour son propre compte » (13). Mais y lire un « reproche » ou une critique, même implicite, contre la Commune relève du contresens pur et simple. La suite du texte ne laisse aucune équivoque à ce sujet. Marx met au contraire au crédit de la Commune d’avoir engagé le processus de destruction de l’État : « Le premier décret de la Commune fut donc la suppression de l’armée per manente, et son remplacement par le peuple en armes. La Commune fut composée des conseillers municipaux (…) responsables et révocables à court terme. (…) la police fut immédiatement dépouillée de ses attributs politiques et transformée en un instrument de la Commune, responsable et à tout instant révocable. Il en fut de même pour les fonctionnaires de toutes les autres branches de l’administration ».

Plus loin il parle de « l’antagonisme entre la Commune et le pouvoir d’État ». C’est bien sûr le droit de tout historien de critiquer et remettre en cause l’analyse de Marx. Mais pourquoi lui faire dire le contraire de ce qu’il dit ?

Un problème de méthode historique

Enfin et surtout, la méthode historique utilisée par Quentin Deluermoz pose sérieusement problème. Ainsi écrit-il à propos de l’œuvre sociale de la Commune :

« Le bilan général paraît mince au point que les élus eux-mêmes s’en sont moqués, à l’instar de Frankel, amer, soulignant que le décret sur le travail de nuit des boulangers était au fond la seule mesure véritablement socialiste de la Commune » (14).

Mais dans quel contexte Leo Frankel – militant hongrois de l’Internationale et élu de la Commune dirigeant la commission du Travail qui propose le décret du 20 avril supprimant le travail de nuit pour les ouvriers boulangers – a-t-il déclaré que cette interdiction était « le seul décret véritablement socialiste qui ait été rendu par la Commune » ? Il fait cette déclaration lors de la séance de la Commune du 28 avril alors que certains élus, se faisant le relais des patrons boulangers mécontents, remettent en cause le décret du 20 avril au motif que la Commune n’avait « pas à intervenir dans une question entre patrons et employés » (15). Frankel intervient donc pour défendre le décret car, poursuit-il, « nous sommes ici (…) pour faire des réformes sociales. Et pour faire ces réformes sociales, devons-nous d’abord consulter les patrons ? Non. (…) Je n’ai accepté d’autre mandat ici que celui de défendre le prolétariat, et, quand une mesure est juste, je l’accepte et je l’exécute sans m’occuper de consulter les patrons. »

Contrairement à ce que dit Deluermoz, ce n’est, on le voit, ni par « amertume », ni pour « se moquer » de l’œuvre sociale de la Commune que Frankel fait cette déclaration. Et l’heure n’était d’ailleurs certainement pas pour lui, le 28 avril, à un quelconque « bilan général » de l’œuvre de la Commune. Décontextualiser une citation pour lui faire dire autre chose que ce qu’elle dit n’est pas une manière sérieuse et honnête d’écrire l’histoire. Quant au bilan de sa charge de délégué à la commission du Travail, Frankel le fera plus tard : « la Commission du travail avait déjà bien entamé des travaux préliminaires concernant la mise en place de boulangeries et d’ateliers de tailleurs coopératifs (…) et plus largement en vue d’un passage progressif du mode de production capitaliste à un mode de production coopératif » (16).

Ce bilan là, il est vrai, ne cadre pas vraiment avec ce que Quentin Deluermoz veut lui faire dire.

Qu’un tel livre ait bénéficié de l’accueil enthousiaste des médias institutionnels n’a, on le voit, rien pour surprendre. Qu’il se soit trouvé dans le mouvement ouvrier, et jusque parmi les « amis de la Commune », des gens pour le célébrer, voilà qui est bien moins compréhensible.

Notes

(1) Article paru dans la revue en ligne « Contretremps » le 14 mai 2022

(2) Page 60

(3) Dans son article « La République fut-elle sauvée par la Commune ? » (La Commune de Paris, 1871, les acteurs, l’événement, les lieux, Les éditions de l’atelier, 2021).

(4) Cf. l’article de Michel Becquembois, « Macron, une certaine idée de Versailles », Libération, 10 mai 2018.

(5) Pages 147 et 148.

(6) Page 245.

(7) Paris libre, 1871, Le Seuil, 1971 réédité en 2004, page 123.

(8) Il évoque de manière récurrente dans son livre et ses articles « la fin des grands paradigmes » et le « reflux des analyses marxistes ». Et reproche à Marx « une vision parfois abstraite » de la Commune au motif qu’il ne cite pas… les noms des rues de Paris dans La Guerre civile en France !

(9) Page 301.

(10) Page 275.

(11) Premier essai de rédaction de La Guerre civile en France, publié dans Sur la Commune de Paris (éditions sociales, p. 209)

(12) Page 216.

(13) La Guerre civile en France, dans Sur la Commune de Paris (éditions sociales, p.174).

(14) Page 172.

(15) Voir Julien Chuzeville, Léo Frankel, communard sans frontières, Libertalia, 2021, p. 59 et 60.

(16) Texte de 1889 cité dans Julien Chuzeville, Léo Frankel, communard sans frontières, Libertalia, 2021, p. 56.

LA LUTTE DES TROTSKYSTES SOUS LA TERREUR NAZIE

Document édité par le PARTI COMMUNISTE INTERNATIONALISTE

(Section Française de la IVe Internationale), août 1945

Présentation par Jean-Jacques Marie

Le 25 août 1939, alors que la menace de la guerre plane sur l’Europe, se déroule à Berlin un épisode bien connu : l’ambassadeur français Robert Coulondre rencontre Hitler, et, selon son témoignage, lui parle des « conséquences d’une guerre qui sera générale, sans doute longue et entraînera avec d’atroces misères d’énormes perturbations sociales ». Et il lui déclare : « Vous pensez être le vainqueur, avez-vous dit, et je pense le contraire. Mais n’avez vous pas envisagé une autre éventualité, celle où le vainqueur sera Trotsky ? », que Coulondre évoque bien entendu non comme individu mais comme le symbole de la révolution mondiale. Hitler ne juge pas l’hypothèse incongrue. Coulondre  note : « En effet, il sursaute comme si je l’avais frappé au creux de l’estomac. »

Cette crainte qu’une guerre mondiale ne débouche sur la révolution mondiale, habite toute la bourgeoisie. L’attaché à l’ambassade d’Italie à Berlin, Leonardo Simoni, discerne cette crainte chez ses amis allemands dominés, en octobre 1939, écrit-il, par l’idée que « cette fois-ci encore cela se terminera de même qu’en 1914-17 et qu’une révolution finira par éclater« . Deux mois plus tard, le baron von Herwarth, ancien secrétaire de l’Ambassade d’Allemagne à Rome, lui déclare : « Le Gouvernement doit se rendre compte qu’une victoire qui ne serait pas totale et définitive finirait par faire exploser les sentiments latents de révolte et par nous conduire au bolchevisme ».  Llyod George, l’ancien premier ministre britannique déclare à Maïski venu lui rendre visite au début de mars 1940 que, pour le gouvernement britannique de Chamberlain, « mieux vaut perdre la guerre que d’ouvrir la voie au bolchevisme. » Le général Huntzinger, chef de la délégation française aux discussions d’armistice en juin 1940, précise au général von Stülpnagel, qui préside la commission franco-allemande d’armistice : » Le maréchal (…) a accepté, pour sauver son pays de la révolution et de la ruine, de signer l’armistice. »

Cette peur habite la bourgeoisie mondiale et la bureaucratie stalinienne en 1945. Mais les uns et les autres le savent, une révolte sociale, si profonde soit-elle, pour avoir une chance de déboucher sur une révolution, c’est-à-dire, sur un changement social profond qui modifie les formes de propriété et porte au pouvoir des représentants de la classe auparavant exploitée et opprimée doit rencontrer une organisation politique qui se  fixe précisément ce but. Sinon la révolte, si profonde soit-elle, débouchera sur une impasse. L’organisation politique qui se fixe ce  but va évidemment susciter l’hostilité la plus violente de la classe dominante qui, si elle en a les moyens, va y répondre par la violence, et, y ajouter  la calomnie comme ingrédient essentiel. Ainsi en 1917, lorsque les bolcheviks apparaissent susceptibles de traduire la révolte des masses en renversement du pouvoir existant, la bourgeoisie lance-t-elle une campagne de calomnie contre Lénine « agent allemand » et un mandat d’arrêt contre lui, co-signé pour application dans l’arrondissement où vit Lénine, par le futur procureur des grands procès staliniens de Moscou, Andreï Vychinski.

En 1945 la bureaucratie stalinienne, décidée à maintenir par tous les moyens l’ordre capitaliste existant dans le cadre d’un partage de l’Europe qui assure à la bureaucratie la domination sur les pays de l’Est dont la classe dirigeante, (à l’exception de la Pologne démembrée  et partagée en 1939 entre Moscou et Berlin engagés alors dans une étroite collaboration), avait collaboré avec les nazis. En 1939 la IVe Internationale était très faible. En 1945 elle l’est plus encore. Les trotskystes, en France, ne sont qu’une poignée. Le Parti communiste français, auréolé à la fois par la victoire de l’URSS sur le nazisme et sa participation massive à la lutte contre Vichy et à la résistance armée contre l’occupant nazi, jouit d’un grand prestige dans la classe ouvrière à laquelle il veut pourtant interdire d’accéder au pouvoir. C’est en tout cas la mission que Staline a confiée à Thorez quand il l’a reçu à Moscou le 17 novembre 1944. et Thorez la remplira bientôt en tant que ministre de De Gaulle.

Malgré la faiblesse numérique des trotskystes la direction du parti communiste français veut à la fois  leur interdire toute expression publique et les diffamer sans retenue. Aussi veulent-ils leur interdire la parution légale de leur presse et les disqualifier en les qualifiant d’« hitléro-trotskystes ». En 1945 le PCI, pour répondre à cette campagne, diffuse une brochure intitulée La lutte des trotskystes sous la terreur nazie, dont nous reproduisons ci-après les pages consacrées à ce moment de leur histoire.

Cette reproduction nous paraît d’autant plus pertinente aujourd’hui au moment où une maison d’édition, dont un légitime et vif sentiment de dégoût nous interdit de citer le nom   – mais dans laquelle un historien officiellement « trotskyste » n’a pas été, lui, dégoûté de faire publier un de ses livres  –  diffuse un pamphlet dont la couverture s’orne de la tête de Trotsky barrée par une grande croix gammée. La fin, dit-on, justifie les moyens.

 

 

Communiqué du syndicat « Kourier »

Avril 2022


Les livreurs en Russie ne sont pas protégés par le droit du travail. Nous souffrons de licenciements et de tarifications arbitraires de la part des employeurs (NDT : les tarifs des courses des livreurs ne sont pas encadrés par le droit du travail, ce qui permet aux patrons de les modifier comme ils veulent), et de bas salaires.
Notre syndicat indépendant « Kourier » se bat pour la reconnaissance et la défense des droits du travail des travailleurs de la livraison. En élevant la conscience des travailleurs de la livraison dans la défense de leurs droits, et en faisant valoir le droit à une amélioration des conditions de travail, le syndicat cherche également à améliorer la qualité du service pour les clients.
La crise économique rampante a été utilisée par le patronat pour faire une nouvelle offensive contre nos droits. Dans beaucoup de villes de Russie la diminution des demandes en livraison a entraîné des pertes d’emploi pour les livreurs. Pour faire baisser les coûts, les employeurs manipulent les tarifs de livraison, de telle sorte que nos revenus chutent rapidement. Cela entraîne dans différentes villes de Russie des conflits (NDT : entre patrons et salariés) aussi
bien spontanés que organisés. Avec l’appui du pouvoir, les employeurs ont décidé de porter un coup sur les livreurs manifestant contre les injustices.
Le 25 avril, le secrétaire général de notre syndicat Kourier, Kirill Oukraintsev a été arrêté.
On l’accuse d’avoir soi-disant transgressé les règles d’organisation de manifestations publiques. Mais la vraie raison de son arrestation, c’est la volonté des employeurs d’empêcher les manifestations de s’amplifier. En arrêtant Kirill ils espèrent décapiter et démoraliser le mouvement syndical.
C’est pourquoi nous exigeons :
1) La libération immédiate du secrétaire du syndicat Kourier, Kirill Oukraintsev. 2) L’organisation de négociations entre la direction de la compagnie « O20 » et les délégués de Kourier, au nombre desquels il doit y avoir Kirill libéré.
3) Le retour des conditions de travail antérieures : comme le salaire et le statut des livreurs.
Le déblocage pour tous de l’accès à l’application qui permet aux livreurs de prendre des livraisons.
Au cas où ces revendications ne seraient pas exécutées pour le 1 er mai, le syndicat Kourier lance dès maintenant des actions.
Nous vous appelons à diffuser largement ce communiqué si vous n’êtes pas indifférent à la situation des livreurs, aux poursuites contre Kirill Oukraintsev et au syndicat Kourier.
Dans ces temps très difficiles nous avons un immense besoin de votre soutien et d’une publicité maximale. Ce qui est en jeu c’est la liberté d’un homme qui aide les autres, sans en tirer aucun profit pour lui-même.
La solidarité est notre arme

Section Vadim Rogovine

HOMMAGE A UN HISTORIEN, VADIM ROGOVINE (1937-1998)

(extrait de l’article paru dans le CMO n°4, en décembre 1998, peu après sa mort)

Jean-Jacques Marie

Vadim Rogovine s’était, depuis 1992, lancé dans une vaste entreprise : rédiger et publier sept volumes consacrés à l’histoire du combat contre le stalinisme en URSS de 1923 à l’assassinat de Léon Trotsky. Entreprise audacieuse dans un pays où les chantres de la nomenklatura d’hier ont achevé leur course en promouvant une révision fantastique et grotesque de l’histoire : Nicolas II, qui a lancé la Russie dans une guerre sans issue contre la promesse de se voir livrer Constantinople et l’accès de sa marine aux Détroits, les généraux et amiraux blancs Koltchak, Denikine, Wrangel, financés et armés en 1918-1920 par l’Angleterre et la France, voire le général Vlassov lui-même, dont les troupes portaient l’uniforme de la Werhmacht, deviennent les héros nationaux à la place des idoles défraîchies d’hier ou d’avant-hier. Ceux qui jugeaient hier indispensable de parsemer leurs écrits de citations rituelles de Lénine le qualifient aujourd’hui d’agent allemand et d’assassin, quand ils ne lui prêtent pas l’organisation des attentats dirigés contre lui.
Autre face de cette caricature, des folliculaires dits « patriotes » publient à la pelle des brochures antisémites aux relents nazis, rééditent le faux grossier des Protocoles de Sion et le Précis d’histoire du Parti bolchevique de 1938, qui devait constituer le tome XIV des Œuvres complètes de Staline, tous ouvrages que l’on peut, ultime insulte au nom de Lénine, trouver tous les samedis matins en bas des marches de l’ancien musée Lénine, à Moscou, à deux cent mètres de la place Rouge.
Avant sa mort, survenue dans la nuit du 17 au 18 septembre, Vadim Rogovine a réussi à publier six volumes : Y avait-il une alternative ?, Le Pouvoir et l’Opposition, La Néo-NEP stalinienne, 1937, Le Parti des fusillés, La Révolution mondiale et la Guerre mondiale. Il avait achevé 80 % du septième et dernier volume.
Il a utilisé pour cet énorme travail tout ce qui a été publié en Russie depuis 1989, documents d’archives, souvenirs, études, le Bulletin de l’Opposition publié par Trotsky de 1929 à 1940, et des documents d’archives non encore publiés que son assistant, Mark Goloviznine, dénichait pour lui. On peut affirmer sans exagération que ce travail n’ a pour le moment pas d’égal en Russie, ni au dehors.
Vadim Rogovine, très heureux de voir enfin paraître les Cahiers du mouvement ouvrier, avait, après les trois premiers numéros, souligné : l’histoire du stalinisme et de ses conséquences, plus largement encore l’histoire de l’URSS même, n’est pas terminée ; il faudrait donc éclairer leurs prolongements actuels dans l’ex-URSS et la réalité du mouvement ouvrier dans les pays de l’ex-URSS aujourd’hui. Ce dernier se reconstruit peu à peu face à une entreprise de destruction économique et sociale orchestrée par la privatisation, et qui touche globalement tous les domaines de l’existence : les rapports de propriété, la production, les conditions de travail, la santé, la culture, l’école, le salaire, la protection sociale, les retraites…

Sous une autre forme et à un autre stade de l’histoire de la Russie et de l’Europe, ces problèmes rappellent ceux qui ont suscité la révolution en 1917, même si la destruction de l’industrie, des transports et de l’agriculture s’effectue en temps de « paix » (d’ailleurs bien relative), alors qu’en 1914-1917, elle a été provoquée par la guerre mondiale, puis civile. Mais la chute de la production industrielle de 50% en sept ans, de 1991 à 1998, le non-paiement des salaires pendant six, douze, voire dix-huit mois, le retour de régions entières à une économie naturelle d’autosubsistance et au troc, la paralysie croissante des échanges, tous ces phénomènes – bien connus -, aggravés par la criminalisation fantastique de l’économie, ont des effets destructeurs comparables à ceux d’une guerre. (…).
Quelques heures avant que Vadim Rogovine ne meure, abattu par le cancer contre lequel, mu par la volonté d’achever son travail, il luttait depuis quatre ans, nous avions évoqué tous les deux, au centre anticancéreux où il était soigné et dont les médecins confrontés au tarissement des crédits gouvernementaux se demandent comment ils pourront continuer à soigner le millier de malades
qu’ils accueillent, sa contribution aux (…) Cahiers du mouvement ouvrier (4, 5, 6 et 7) : (…) les lettres à Ordjonikidzé de Lominadzé, ancien homme de confiance de Staline, dénonçant le régime du parti et la politique du secrétaire général en 1929-1930, leur utilisation en 1936 par Staline contre son vieil ami Ordjonikidzé, qu’il poussera au suicide, un document sur le maréchal Primakov, fusillé en 1937 dans le procès Toukhatchevski, établi par le fils de Primakov lui-même, d’autres encore… (…)
Les Cahiers (ont continué) à faire connaître systématiquement ses travaux et à poursuivre, malgré son absence, leur activité, en exhumant des documents inconnus, peu connus ou oubliés, sur des moments importants de l’histoire du mouvement ouvrier.
C’est certainement le meilleur hommage qui puisse être rendu à son activité d’historien.

(CMO n°4, p 9 à 12, décembre 1998 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_004.pdf )

L’APPORT DE VADIM ROGOVINE par Mikhaïl Voiekov

(CMO n°7, septembre 1999, p 7 à 16 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_007.pdf )

La Grande Terreur : trois plénums du CC du parti bolchevique russe (1936-1937).

( CMO n° 1, avril 1998, p 23 à 60 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_001.pdf )

La Grande Terreur : – Le plénum du comité central du Parti communiste russe de janvier 1938 – L’affaire Postychev – Le bilan des répressions staliniennes.

( CMO n°2, juin 1998, p 9 à 27 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_002.pdf )

La Grande Terreur -Dans les arcanes du bureau politique

(CMO n°3, septembre 1998, p. 11 à 20 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_003.pdf )

Les trotskystes dans les camps

(CMO n°4, décembre 1998, p 14 à 17 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_004.pdf )

Composition sociale et niveau de vie de la population en URSS

(CMO n°4, décembre 1998, p 17 à 18 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_004.pdf )

Le stalinisme et les paysans

(CMO n°4, décembre 1998, p 19 à 21 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_004.pdf )

Les inégalités sociales

(CMO n°4, décembre 1998, p 21 à 24 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_004.pdf )

Le NKVD en 1938

(CMO n°5, mars 1999, p 45 à 50 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_005.pdf )

Le Komsomol en 1938

(CMO n°5, mars 1999, p 51 à 54 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp- content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_005.pdf )

L’Armée rouge en 1938

CMO n°6, juin 1999, p 35 à 44 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_006.pdf )

A qui a profité la grande purge ?

(CMO n°6, juin 1999, p 45 à 48 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_006.pdf )

L’entourage de Staline à l’époque de la grande purge : 1. Molotov

(CMO n°7, septembre 1999, p 63 à 70 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_007.pdf )

L’entourage de Staline à l’époque de la grande purge : 2. Kaganovitch, Mikoïan et Molotov

(CMO n°8, décembre 1999, p 65 à 77 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_008.pdf )

L’entourage de Staline : 3. Andreïev, Kalinine, Jdanov, Khrouchtchev

(CMO n°9, mars 2000, p 89 à 97 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_009.pdf )

L’entourage de Staline : 4. Beria, Malenkov, Mekhlis, Chkiriatov

(CMO n°10, juin 2000, p 55 à 61 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_010.pdf )

Les préparatifs des purges dans l’Armée rouge et la provocation Hitler-Staline

(CMO n°11, sept 2000, p 91 à 103 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_011.pdf )

Les promus de 1937. Le sort des bourreaux

(CMO n°12, déc 2000, p 77 à 87 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_012.pdf )

Ernst Thalman et le pacte germano-soviétique

(CMO n°13, avril 2001, p 49 à 55 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_013.pdf )

Quand les fascistes russes applaudissaient Staline

(CMO n°14, juin 2001, p 33 à 39 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_014.pdf )

Lettre à la Nezavissimaia Gazeta sur le troisième procès de Moscou (1938)

(CMO n°16, décembre2001-janvier 2002, p 103 à 108 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_016.pdf )

L’Union soviétique à la veille de la guerre

(CMO n°20, avril 2003, p 49 à 68 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_020.pdf )

La politique nationale de Staline

(CMO n°22, décembre 2003-janvier 2004, p 99 à 106 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_022.pdf )

Les trotskystes dans les camps

(CMO n°27, août-septembre 2005, p 83 à 94 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_027.pdf )

La débolchévisation du Parti communiste par Staline

(CMO n°29, février 2006, p 91-96 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_029.pdf )

La chasse aux trotskystes « à l’étranger »

(CMO n°33, 1er trimestre 2007, p 89-94 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_033.pdf )

Les journées de Barcelone (mai 1937)

(CMO n°35, 3ème trimestre 2007, p 57-70 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_035.pdf )

Avantages sociaux pour les tueurs de Polonais et de Juifs

Jean-Jacques Marie

Le Monde des 9-10 et 11 mai 2015 publie un long article de Benoît Vitkine intitulé « Ukraine : le 8 mai réveille les fantômes de l’Histoire », illustré par une photographie de Iouri Choukhevytch, le fils du fondateur de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). L’article précise : « De l’Union soviétique Iouri Choukhevytch connaît une chose : les camps et les prisons. De sa première incarcération en 1946 à l’âge de 14 ans à la dislocation de l’empire soviétique en 1991, il aura passé trente et un ans enfermé, payant pour un crime unique : son nom. Le père de Iouri, Roman Choukhevytch (1907-1950) fut le chef de l’organisation des nationalistes ukrainiens (l’OUN) et le fondateur de son bras armé, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) », qui, précisons-le, se battit d’abord plus contre l’armée rouge que contre la Wehrmacht avant de se battre également contre les deux lorsque les atrocités allemandes dressèrent la paysannerie ukrainienne contre les nazis.

Benoît Vitkine précise d’ailleurs : « Les deux groupes furent les bêtes noires du régime soviétique qu’ils combattirent jusque dans les années 50. Avant cela, ils n’avaient pas hésité à s’allier avec l’Allemagne nazie, qui leur promettait un Etat – (affirmation douteuse : Hitler ne leur avait pas promis grand chose et ne voulait pas d’un état ukrainien !) – et à intégrer les bataillons de l’armée allemande ou de la SS, avant de se retourner contre elle lorsque cette promesse s’évanouit. Durant cette période sanglante les nationalistes ukrainiens ont commis d’importants massacres de Polonais, comme en Volhynie (80 000 civils tués) tout en contribuant largement au génocide des juifs ».

Des nationalistes très démocratiques on le voit car ce qu’écrit Vitkine est vrai. Iouri Choukhevytch est certes une victime d’une coutume stalinienne typique : la femme, le fils, le frère, la soeur voire le cousin d’un « ennemi » paye pour le dit ennemi. Il a payé très cher pour son « crime » unique, celui d’être le fils de son père, abattu par le NKVD le 5 mars 1950… bien que Staline avec son hypocrisie habituelle ait un jour déclaré : « Le fils n’a pas à répondre pour le père ».

Cela dit… que dit aujourd’hui Iouri Choukhevitch, député du parti radical ukrainien depuis octobre 2014 ? D’après Le Monde il affirme : « N’importe quel peuple privé de son indépendance aurait collaboré peu importe avec qui. » Donc pour lui la collaboration avec les nazis qui avaient brûlé des centaines de villages en Biélorussie et massacraient et déportaient à tour de bras en Ukraine est une chose tout à fait acceptable. Et il ajoute : « En Occident on parle beaucoup des crimes de Hitler, moins de ceux de Staline. » Vitkine ajoute « Cette vision de l’histoire est en passe de s’imposer en Ukraine. » Et Choukhevitch-fils y contribue fortement. Il a participé à l’écriture d’une loi mémorielle, « un texte garantissant l’honneur et la mémoire, ainsi qu’un certain nombre d’avantages sociaux aux combattants pour l’indépendance de l’Ukraine au XXe siècle »… dont l’UPA et l’OUN, collaborateurs des nazis et massacreurs de Polonais et de juifs…

« Nous avons multiplié par six les tarifs des services communaux »

Ces honneurs attribués aux anciens collaborateurs – parfois rétifs certes – des nazis s’accompagnent de mesures sociales et politiques très brutales. Le premier ministre ukrainien Arseni Iatseniouk dans une interview au Monde du 13 mai 2015 affirme : « L’Ukraine est un gilet pare-balles pour l’UE », et détaille avec satisfaction les mesures que son gouvernement a prises pour satisfaire cette même Union européenne :

« Nous avons renvoyé, l’année dernière 10% des fonctionnaires et nous allons en renvoyer 20% cette année. Nous avons gelé les salaires et les retraites. Nous avons multiplié par six les tarifs des services communaux. Nous avons largement dérégulé notre économie. »

Ce traitement à la grecque est mené tambour battant par le gouvernement Porochenko-Iatseniouk, docile domestique de l’Union européenne et des Etats-Unis, avec la bénédiction de tous les gouvernements de tous les pays de l’Union européenne quelle que soit la couleur politique affichée de leur gouvernement.

Ces mesures suscitent une résistance croissante à laquelle le gouvernement répond par une véritable chasse aux sorcières contre ceux qui s’y opposent. Le document publié ci-après en donne une idée.