CHALAMOV ET L’ESPRIT DE RÉSISTANCE. Les traditions de la Résistance russe

VALÉRI ESSIPOV

Habituellement, quand on parle de « Résistance », on pense à la Résistance française, italienne ou yougoslave contre le fascisme pendant la Seconde Guerre mondiale, on ne pense pas à la Russie. Chalamov est l’un des premiers à introduire ce mot dans le contexte historique russe et il y prend immédiatement une résonnance profonde et lourde de sens.

Dans la Quatrième Vologda, il rappelle de nombreux épisodes de la Résistance séculaire des exilés qui ont transité à Vologda, « d’Avvakoum à Savinkov, de Sylvestre à Berdiaiev, de la fille du feld-maréchal Cheremetiev à Maria Oulianova, de Nadejdine à Lavrov, de Herman Lopatine à Lounatcharski« [1].

A en juger par cette énumération, la notion de « Résistance » chez Chalamov ne se limite pas au mouvement émancipateur (ou révolutionnaire), il inclut non seulement diverses formes de protestation d’ordre politique, mais aussi spirituel (Avvakoum) et même profondément intime, du domaine de l’amour et de la famille (Natalia Dolgoroukaïa).

Il est clair que l’objet de cette protestation n’est pas seulement « l’autocratie », mais ce « paradigme russe de non-liberté » aux multiples facettes, dont l’histoire est millénaire et que nous commençons seulement à surmonter aujourd’hui, au seuil du XXIe siècle…

L’expérience de la prison

Le sombre aphorisme de Chalamov : « L’intelligentsia russe sans expérience de la prison n’est pas totalement elle-même » reflétait, à un nouveau détour de l’histoire, cette ancienne règle, déjà relevée par Herzen : « Aux pires heures de l’histoire européenne, Spinoza n’a pas été exilé, Lessing n’a pas été fouetté ou envoyé à l’armée comme simple soldat. » Tout cela, Chalamov l’a ressenti de façon palpable dès l’enfance : la ville où il a grandi était pleine d’exilés. Bien que l’exil à Vologda fut relativement clément (« une Sibérie aux portes de la capitale« , Chalamov disait « Barbizon »), les gens s’y trouvaient néanmoins contre leur gré, sur décision de la machine étatique et policière, et c’est assez pour donner à réfléchir.

Bien sûr, Chalamov était trop jeune pour fréquenter la société des exilés, mais il a gardé le souvenir de ce qu’ils avaient apporté, en ce temps-là, à la vie de Vologda – « un climat moral et culturel particulier« , des exigences plus élevées sur « la façon de se conduire« . Son évidente sympathie était encouragée par son entourage familial. Son père, bien qu’ecclésiastique, entretenait des relations avec certains exilés, les recevait chez lui. D’une manière générale, on découvre aisément chez le père de Chalamov les traits typologiques de l’intelligentsia russe libérale : compassion pour « notre petit frère« , pour la paysannerie, au point même d’approuver le programme socialiste-révolutionnaire de droite de Pitirime Sorokine, fibre civilisatrice, horreur des cent-noirs. Son père avait accueilli avec enthousiasme la révolution de Février et n’a jamais par la suite exprimé de regrets pour le régime tsariste, ce qui était également conforme à l’état d’esprit dominant dans l’intelligentsia.

La séduction de Savinkov ?

Chalamov n’a hérité que partiellement de ces traits – il a mûri pendant la période bien plus orageuse et complexe des années vingt, période où, comme il l’a lui-même écrit, « tous les crimes et tous les bienfaits à venir étaient en gestation« . Néanmoins, il a largement subi l’influence de « l’ancien temps« , qui continuait mécaniquement à agir sur les esprits et les cœurs de la génération née une dizaine d’années avant la révolution. Cette mince frontière est décisive pour comprendre le destin de Chalamov et les particularités de sa compréhension du monde. Il n’est pas fortuit que son adhésion au monde de la révolution russe – au monde de la Résistance – soit liée pour lui au livre de V. Ropchine (B. Sa-1 84 vinkov). Ce qui n’a pas eu lieu : ce livre n’appartient pas à l’ABC du communisme, mais plutôt, comme le Cheval pâle, à une littérature indésirable pour la nouvelle époque, le nom de Savinkov étant, après Octobre 1917, directement associé à la contre-révolution…

En quoi ce roman, que Ropchine lui-même ne considérait pas comme un chef-d’œuvre, a-t-il pu séduire l’adolescent provincial passé du lycée à « l’école unique du travail » ? La réponse est dans la Quatrième Vologda : « Quel que fût son destin ultérieur, Savinkov et ses camarades étaient pour moi des héros et j’attendais avec impatience le jour où moi-même je subirais la pression de l’Etat et où je saurais y résister. La question n’était pas celle du programme des SR, mais du climat moral, du niveau éthique que créent de tels livres. « 

Il ne fait aucun doute qu’il ne s’agit pas là seulement d’un engouement romantique pour la « clandestinité », mais d’une tradition qui plonge de profondes racines dans la conscience russe : on peut sans crainte affirmer que chez le jeune Chalamov apparaissent – et avec quelle force – les traits de ce type de « jeune garçon russe » décrit par Dostoïevski (quand il dépeint Ali oc ha Karamazov) : « C’était un adolescent( …) honnête par nature, avide de vérité, qui la recherchait et y croyait, qui, l’ayant trouvée, y participait de toutes les forces de son âme, avec le désir impérieux de tout y sacrifier, même sa vie.  » Historiquement, ce type appartenait au XIXe siècle, à l’époque du populisme ; néanmoins, le XXe l’a ressuscité chez les meilleurs représentants du Parti socialiste-révolutionnaire. Et ceux-ci sont devenus les héros favoris de Chalamov, son idéal jusqu’à la fin de sa vie.

Soulignons-le : il s’agit d’un idéal moral, éthique. Chalamov ne se réfère jamais à l’idéologie SR, populiste, issue de Herzen et Tchernichevski. Ce qui l’attire, c’est l’éthique pratique des révolutionnaires : le principe « mettre en harmonie ses actes et ses paroles « , comme impératif. Ce principe est pour Chalamov le fondement de la vie morale (« Ce que tu as dit, fais-le, c’est ainsi qu’on m’a appris à vivre. C’est ainsi que j’ai appris aux autres à vivre. »). L’inflexibilité avec laquelle il professe cette règle est quasi religieuse, et cela aussi fait penser à une puissante tradition nationale. Sans nul doute, les premières leçons de la vie ont influé sur le destin littéraire ultérieur de Chalamov, sur sa ferme conviction que le droit à la parole se paye « par son propre destin, son propre sang« …

Il est difficile de dire si Chalamov avait lu alors le fameux recueil Les Jalons (1909). Mais on peut dire avec assurance que toute la rhétorique de ces textes, qui appelaient l’intelligentsia au repentir, à la résignation religieuse, lui était étrangère. Toute sa conscience juvénile refusait la résignation et justifiait ceux qui mouraient au gibet et en prison. Cela aussi participait de l’esprit du temps, indépendamment des corrections ultérieures.

Rappelons que, parmi les auteurs des Jalons, nombreux sont ceux qui ont soutenu la révolution de Février et ont ainsi, qu’ils l’aient voulu ou non, rendu hommage à leurs adversaires idéologiques – participants à la lutte émancipatrice[2].

En tout cas, Chalamov a choisi de rejoindre les traditions révolutionnaires russes -et non de rompre avec elles comme les partisans des Jalons -, ce choix (auquel il est resté fidèle de sa jeunesse à sa mort) détermine toute son orientation.

C’est une des pierres angulaires de sa conception du monde. Par son exemple, nous voyons à quel point il était naturel et organique, pour la jeunesse pensante de l’époque, de s’engager sur cette voie. Et ce n’est absolument pas un paradoxe que l’admiration de Chalamov pour les SR et les populistes l’ait conduit, comme nombre de ses contemporains, à prendre conscience du caractère inéluctable des changements apportés par Octobre – changements cruels, accablants pour lui-même et sa famille, mais néanmoins prometteurs pour l’avenir. C’est là aussi l’origine de relations tendues avec le nouveau pouvoir, qui ont conduit à sa première arrestation en 1929.

« Une immense bataille perdue »

Dans les souvenirs de Chalamov sur les années 1920, il y a une phrase remarquable : « Je participais à une immense bataille perdue pour changer véritablement la vie « . Comment mieux exprimer que par cette pensée tristement ironique les contradictions qui le terrassaient alors, et pas seulement lui ! D’une part, étudiant de l’université de Moscou, il ne pouvait pas ne pas voir les progrès réels apportés par la NEP (« Une fois encore, s’est élevé ce même souffle de liberté qu’on respirait en 17 » [c’est-à-dire en février, V. E.] : cette affirmation de Chalamov, témoin oculaire de 1924[3], est particulièrement précieuse). D’autre part, il sentait que « l’assaut du ciel« – l’utopisme communiste de plus en plus conquérant et dogmatique – contenait en germe de nouveaux cataclysmes, de nouveaux crimes. Chalamov note qu’il y avait alors à Moscou nombre de « retardataires à l’assaut du ciel » comme lui. Et il est tout à fait cohérent que ce soit parmi les étudiants de son âge qui n’avaient pas connu l’horreur de la guerre civile, qui avaient accueilli la révolution dans l’esprit des vieux « commandements » de l’intelligentsia russe – c’est-à-dire comme condition pour un changement humaniste de la vie – que soit bientôt apparue une nouvelle Résistance dans la révolution russe…

« Aux côtés de l’opposition »

« J’ai participé activement aux événements de 1927, 1928, 1929 aux côtés de l’opposition« . Derrière cette ligne de sa Brève description de ma vie, il y a toute une époque de sa biographie, qui, malheureusement, n’a pas encore été étudiée. Nous savons seulement qu’en février 1929, à l’âge de 21 ans, il a été arrêté par le Guépéou pour avoir diffusé le « Testament » de Lénine (sa « Lettre au congrès« ) et que l’arrestation a eu lieu dans l’imprimerie clandestine de l’université de Moscou. Ces maigres détails suffisent pour comprendre qu’il s’agissait en fait de la mise en œuvre de l’ancienne pratique révolutionnaire dans de nouvelles conditions (soviétiques). De plus, semble-t-il, il ne s’agissait pas seulement de diffuser en tracts un texte de Lénine interdit et dissimulé au peuple. Significative est la caractérisation donnée par Chalamov de ses amis oppositionnels : « Ceux qui, les tout premiers, tentaient avec abnégation, au prix de leur vie (souligné par nous – V. E.), de contenir ce torrent sanglant, entré dans l’histoire sous le nom de culte de Staline « . Et encore : « Les oppositionnels étaient les seuls, en Russie, à tenter de s’organiser pour résister à ce rhinocéros … « 

Vu leur haine pour Staline, considéré comme un nouveau despote-autocrate, il y a tout lieu de penser que les jeunes oppositionnels ont dû parler de « résoudre le problème » de manière radicale, dans l’esprit de la Volonté du peuple. Ce n’est pas pour rien que Chalamov écrit « au prix de leur vie« . Et ce n’est pas sans raison si, à la prison de Boutyrki, après son arrestation, il s’enthousiasme ouvertement pour la méthode dont lui parle le vieux détenu politique SR Andreïev : « Hop… et tout est réglé » (récit « Le meilleur éloge« )[4].

A la pointe de la lutte sociale

Quoi qu’il en soit, le jeune Chalamov s’est trouvé à la pointe de la lutte sociale dans les années 1920, ce qui est profondément symbolique. Avec les idées qui étaient les siennes, il est difficile de s’imaginer qu’il ait pu faire un autre choix. C’était une aspiration hardie et généreuse. L’appréciation qu’il a portée plus tard : « Bien sûr, j’étais alors un jeune chiot aveugle« , n’y change pas grand-chose. Si l’on considère objectivement la situation de l’époque, on ne peut pas ne pas reconnaître que les chances des opposants à Staline n’étaient pas grandes. Mais néanmoins elles existaient – fût-ce dans le cadre de la lutte à l’intérieur du parti. Bien qu’il n’ait eu, formellement, aucun lien avec le Parti bolchevique (il n’était même pas komsomol), si éloigné qu’il fût de la « cuisine » politique, Chalamov était un volontaire, un « franc-tireur » dans cette lutte. Il agissait en fait en allié de toutes les forces saines du Parti communiste (bolchevique), qui avaient surmonté la maladie du gauchisme et apprenaient – en marchant – à distinguer le réel de l’utopie dans la doctrine communiste[5].

L’exemple de Chalamov confirme une fois de plus la force du courant antistalinien dans la conscience sociale des années 1920. Exprimant les aspirations de la nouvelle génération de l’intelligentsia russe, il personnifiait – dans les grandes lignes – les aspirations du peuple tout entier, en tout cas de sa grande masse : « Personne jamais n’a considéré que Staline et le pouvoir soviétique, c’était la même chose » (Antiroman de Vichera)…

Les partisans de la théorie de la « continuité », c’est-à-dire de l’identification entre le léninisme et le stalinisme, se casseront les dents avec Chalamov. La sympathie qu’il nourrit pour les années 1920, tout en comprenant leur caractère contradictoire, est ferme et constante[6].

Son refus des jugements tranchés sur Lénine témoigne d’une certaine sagesse, propre une fois encore à la génération des années 1920. Que Chalamov ait diffusé le « Testament » de Lénine n’en fait pas bien entendu un apologiste de ce dernier. Pourtant, la tendance sociale de Lénine en ses dernières années, réalisée dans la NEP, dans une « liberté », même relative, lui était proche au temps de sa jeunesse comme à la fin de sa vie. Il faut absolument garder en mémoire que c’est le point de vue d’un homme qui a personnellement vécu, dans sa chair, le rude contraste entre deux mondes – le milieu des années 1920 et l’année 1937. Il est encore plus important de ne pas oublier que Chalamov a été la voix de ces millions d’hommes fusillés et torturés sous Staline, qui étaient la fleur de la Russie nouvelle et auraient pu lui assurer un développement normal.

Cette participation active à la lutte contre Staline a joué un rôle immense dans sa vie. Elle lui a donné le droit au respect de soi, le droit de se considérer comme le continuateur de la tradition des révolutionnaires du passé (il a fait tout ce qu’il pouvait dans les conditions de son époque !). Elle l’a trempé moralement et a affermi les fondements de sa conception du monde. Enfin, elle lui a donné par la suite le droit moral indiscutable de juger sévèrement – comme écrivain – le système engendré par Staline, et dont les métastases gangrenaient toujours la société à laquelle Chalamov s’est heurté à son retour de Kolyma.

Une « gifle au stalinisme »

Chalamov a toujours divisé sa vie en deux parties, division « classique », selon sa propre expression, la première vouée à la littérature, à l’art, et la seconde aux « luttes sociales ». Il pourrait sembler qu’à son retour des camps, la première ait complètement évincé la seconde : « J’avais plus de 45 ans, je tentais de rattraper le temps perdu et j’écrivais nuit et jour -des vers et des récits » (son autobiographie, Quelques-unes de mes vies). Mais le travail littéraire, pour lui, ne pouvait pas ne pas être une bataille. C’était une forme élevée de Résistance spirituelle, de résistance au temps, au mensonge et à la violence, à l’indifférence et à l’oubli, à la routine littéraire.

Chalamov appelait ses Récits de Kolyma une « gifle au stalinisme« . Mais cette formule n’indique que le but immédiat, violemment émotionnel, de son travail. L’objectif de ces récits n’est pas seulement, ni même tant, de dénoncer. Ce qui agite le plus profondément l’écrivain, ce sont les problèmes ontologiques du mal, répandu dans la société humaine et que met à nu la vie quotidienne du camp (« le camp est semblable au monde » ; « le thème du camp au sens large est la question principale, essentielle, de notre époque« ). Il cherche une réponse à la question la plus angoissante du XXe siècle – « Comment des gens, nourris depuis des générations de littérature humaniste, en sont venus à Auschwitz, à Kolyma… « ).

Les opinions de Chalamov au cours des années 1950-1970 ne restent pas figées, elles s’approfondissent, s’enrichissent d’une expérience nouvelle, mais gardent en même temps de nombreux traits de la mentalité des années 1920, de la mentalité de l’intelligentsia russe. Sur ce plan, un aveu qu’il fait dans une lettre à Nadejda Mandelstam est extrêmement significatif : « Le fil du temps est rompu, l’héritage culturel est détruit, notre tâche est de le rétablir, de renouer le fil » (1965). Cette position est proche de l’esprit des « hommes des années 1960« , des aspirations de ce qu’on a appelé l’intelligentsia soviétique libérale, mais Chalamov s’en distingue par la conscience profonde, fondée sur l’expérience du camp, des causes fondamentales naturelles et humaines de l’issue catastrophique de la révolution. Ces causes, il les voit avant tout dans la puissance des « forces obscures« , « des instincts bestiaux« , des « passions populaires animales« , qui « affirment leur pérennité, se dissimulant, se masquant jusqu’à la nouvelle explosion » (la Quatrième Vologda). Pour Chalamov, il ne fait pas de doute que ces traits du peuple ont pour origine l’humiliation séculaire, tout le mode de vie de l’ancienne Russie (voir le poème des Cahiers de Kolyma: « Elle vit encore, la vieille Russie, la plus dangereuse des Gorgones« ). Chalamov comprend bien que les bolcheviks de la première génération, sous la direction de Lénine, ont leur part de culpabilité dans le déchaînement de ces sombres instincts, « cupides », comme il le dit. Mais, suivant sa logique, constante chez lui, d’homme « de la NEP », c’est la manipulation de ces instincts, abandonnée après la dure leçon de la guerre civile et que Staline remet à l’honneur jésuitement, sous le masque de slogans démagogiques, qui conduit à l’extermination des forces vives du pays, à la rupture du  »fil du temps« .

L’écrivain défend avec persévérance et logique l’intelligentsia russe, y compris révolutionnaire, des attaques qu’elle a subies et continue de subir. Il considère que « la haine de l’intelligentsia, de sa supériorité« , est « le plus lourd péché » de l’époque (dans la même lettre à Nadejda Mandelstam). On voit là clairement ce qui distingue Chalamov de la nouvelle vague dans la tradition des Jalons en Russie (dont Alexandre Soljenitsyne est devenu le représentant le plus éminent) et qui rend pour lui tout aussi inacceptable cet anticommunisme doctrinal, qui ne prend en compte ni les réalités historiques, ni la tradition spirituelle vivante qui unit la mince couche de résistants au régime totalitaire d’hier et d’aujourd’hui. Chalamov évite toute terminologie politique primitive (« socialisme », « capitalisme ») pour désigner l’ordre social digne de la Russie, mais il est indiscutable que, pour lui, ce doit être une société libre, qui neutralise les « instincts bestiaux« . C’est le sujet, crucial dans l’œuvre de Chalamov, du poème « Avvakoum à Poustozerck » (1955) : « Nous débattons de la liberté, du droit de respirer…  » C’est le contenu émotionnel du récit-programme « Résurrection du mélèze » (1966) : « Ce mélèze est vieux de trois cents ans … Il vit quelque part dans le Nord, pour voir, pour crier que rien n’a changé en Russie, ni le sort de l’homme, ni sa méchanceté, ni son indifférence… « 

Le sens de la Résistance

L’écrivain ne se faisait pas d’illusions quant à la démolition rapide d’un système qui portait en lui les traits camouflés du stalinisme. Dans ce contexte politique, le thème de la résistance acquiert un sens particulier dans les Récits de Kolyma. On peut, sans exagération, considérer le récit « Le dernier combat du major Pougatchev » (1959), consacré à ceux qui ont préféré la mort à la vie du camp, comme l’œuvre littéraire la plus révolutionnaire de l’époque totalitaire ! Il semble que ce soit pour la même raison que Chalamov choisisse ses personnages parmi les vieux révolutionnaires. On ne sent pas seulement la nostalgie des « préceptes » purs et généreux disparus avec les derniers représentants (exterminés) du parti SR (récit « Le meilleur éloge« ), ou l’envie de garder le souvenir de destins lumineux, extraordinaires, effacés de l’histoire officielle (Natalia Klimov, une des organisatrices de l’attentat contre Stolypine, dans le récit « La médaille d’or« ). On voit bien que Chalamov veut également donner à la nouvelle génération des exemples vivants d’une lutte pleine d’abnégation, en espérant une imitation sinon directe, tout au moins à la mesure des possibilités de l’époque. Cette veine « propagandiste » n’est jamais insistante chez Chalamov et n’est pas aussi dogmatique que chez Soljenitsyne (« Ne pas vivre selon le mensonge« ), mais obéit à la même motivation : on ne peut se résigner à ce qui est[7].

En toutes circonstances, Chalamov est resté avant tout un artiste, pour qui l’art se suffit à lui-même comme moyen de Résistance. Contestataire passionné par nature, il s’est consciemment limité, comprenant combien il est destructeur pour l’écrivain de s’engager dans la sphère du journalisme. Il ne se permettait pas ce « péché de pédagogisme » de la littérature russe, pour lequel il était fermement convaincu que la Russie avait payé beaucoup trop cher au XXe siècle.

Tout cela et d’autres facteurs encore (avant tout, sa santé délabrée par la Kolyma) expliquent que Chalamov soit resté à l’écart du mouvement « dissident ». On connaît seulement un cas où il a diffusé un article par le canal du samizdat, la « Lettre à un vieil ami » (1966), consacrée au procès Siniavski-Daniel. La lettre n’était pas signée, mais il était facile d’en deviner l’auteur pour quiconque connaissait le style et l’intonation des Récits de Kolyma. Il est tout à fait caractéristique que Chalamov ait cité à nouveau en exemple la conduite courageuse des SR de droite au procès de 1922. Notant que Siniavski et Daniel s’étaient conduits « héroïquement » pendant le procès, il déclare fermement : « On ne peut juger pour calomnie et agitation antisoviétique un homme qui, ayant vu l’époque stalinienne, en a parlé« [8].

Par la suite, à en juger par les souvenirs de I.Sirotinskaïa, Chalamov s’est refroidi envers le mouvement « dissident », qui, après une série d’arrestations, était miné par les dissensions internes et la démoralisation. Plus encore, il exprime son mépris ouvert pour nombre de ses membres, sous l’influence, probablement, de l’histoire de Piotrlakir, dont l’appartement était activement utilisé par le KGB et qui, après son arrestation, avait dénoncé publiquement ses camarades[9]. Quoi qu’il en soit, Chalamov, qui se considérait comme l’héritier des révolutionnaires russes et qui connaissait parfaitement les règles de la conspiration, avait toute compétence professionnelle et morale pour juger…

La « fameuse lettre ».

Comment, à la lumière de tout ce qui a été dit, apprécier la fameuse lettre de Chalamov à la Literatournaïa Gazeta (1972) ?

Parmi ceux qui connaissaient l’auteur des Récits de Kolyma, beaucoup ont considéré cette lettre comme un signe de faiblesse citoyenne de l’écrivain face au pouvoir. Il circule également des versions selon lesquelles il n’aurait pas été sincère, tentant seulement de démontrer formellement sa loyauté sous la pression des circonstances. Il semble que rien de tout cela ne corresponde à la réalité.

Rappelons que le leitmotiv de la lettre est une protestation contre l’utilisation politique faite en Occident de la publication des Récits de Kolyma. Chalamov était profondément blessé que ses récits soient parus aux éditions Possev et dans le Nouveau Journal de New York, qui avaient une odieuse réputation d’anticommunisme.

Il était particulièrement indigné par le « vil procédé de publication« , suivant sa propre expression, qui consistait à publier un ou deux récits par numéro pour donner l’impression d’une collaboration régulière[10].

Est-il besoin de dire combien il était humilié de jouer le rôle de simple carte dans des jeux politiques ? Et l’on peut difficilement contester que la phrase : « Cette pratique répugnante, vipérine…, exige d’être fustigée, stigmatisée » ait exprimé ses véritables sentiments.

En ce qui concerne les phrases « Je suis un écrivain soviétique honnête« , « un citoyen soviétique« , etc.., leur signification est essentiellement rituelle : tel était le canon intouchable, canon de la vie et canon du « genre ».

Mais Chalamov était indubitablement sincère en refusant le rôle qu’on voulait lui imposer « d’antisoviétique clandestin, d’émigré de l’intérieur« . Ce rôle ne correspondait en rien à son point de vue et à ses positions d’écrivain. Il aurait pu le démontrer par l ‘analyse détaillée de ses œuvres : elles sont absolument dépourvues de la rigidité politique à laquelle on puisse associer l’étiquette « antisoviétique ». L’écrivain a toujours refusé de s’engager dans l’un ou l’autre camp, et cette lettre en est une nouvelle preuve éclatante !

« Une problématique dépassée ».

Enfin, même la phrase la plus inattendue pour les admirateurs de Chalamov : « La problématique des Récits de Kolyma n’est depuis longtemps plus à l ‘ordre du jour » peut s’expliquer. Il ne s’agit pas du tout de rejeter ce qu’il avait écrit, de s’en démarquer ou d’en amoindrir la signification, mais de constater lucidement que le thème des camps était dans une certaine mesure moins actuel. Chalamov se place en quelque sorte au niveau de la compréhension habituelle de ce thème, il reconnaît qu’après le XXe Congrès le pays a changé et qu’il n’y aura pas de retour au passé. Dans le cadre contraignant du rituel officiel, c’était, sans doute, la seule formulation adéquate. Mais on l’a prise trop au pied de la lettre…

La lettre reflète la tragédie du destin littéraire de Chalamov, privé de ses droits dans son pays comme ailleurs dans le monde. C’était un acte de défense de sa dignité et non une trahison de lui-même. Ceux qui ont pensé autrement partaient d’une fausse présomption idéologique concernant la mission de Chalamov en tant qu’écrivain. Le rejet de cette lettre dans les milieux de l’intelligentsia ressort du phénomène de la « terreur libérale ». Le maximalisme, dont les racines sont anciennes dans la société russe, avec lequel sont jugés les actes des « maîtres à penser », est trop souvent cruel et sans nuances. Aujourd’hui, alors que la société doit à nouveau affronter les récidives de cette maladie, la leçon de Chalamov paraît particulièrement instructive.

Les particularités de l’époque transitoire actuelle, où tout est remis en question, avec tous les excès que cela suppose, rendent l’héritage de Chalamov d’une brûlante actualité. Nous voyons comment, sur tout le territoire de la Russie (de l’ex-URSS), sont cruellement confirmés ses avertissements sur les « forces obscures » et les « instincts bestiaux« . Il faut bien reconnaître que la principale raison en est cette « dépravation des âmes« , dont Chalamov attribuait la responsabilité au régime totalitaire. En même temps, le cours des réformes sociales réduit considérablement l’efficacité d’une idéologie « antisoviétique » primaire, qui raye d’un trait de plume toutes les valeurs morales des générations qui ont grandi à cette époque. Cette idéologie – un nihilisme à l’envers – vulgarise l’histoire du pays, la prive de sa haute signification tragique et, en définitive, conduit à une rupture totale avec les traditions de l’intelligentsia russe, ces traditions qu’incarnait Chalamov.

Les nouveaux apologistes de la vieille idée conservatrice selon laquelle « le révolutionnaire russe est un homme sans honneur« [11] voudraient exclure de l’histoire aussi bien les décabristes que les populistes, les SR, les mencheviks (sans même parler des bolcheviks), mais ils sont une réalité vivante, qui représente la Russie dans sa marche douloureuse vers la civilisation.

Sur ce plan, Chalamov est peut-être une figure clef du XXe siècle et son expérience tragique de la Résistance nous convainc que le « fil du temps » n’est pas rompu, il est renoué par le destin même de l’écrivain.

NDLR : Les sous-titres sont de la rédaction.


[1] NDLR : Essipov énumère ici une série de victimes de toutes opinions des autorités du moment : le protopope Avvakoum (1620-1682), chef des vieux croyants, qui refusait la réforme de l’Eglise, brûlé sur ordre du tsar ; le socialiste-révolutionnaire Savinkov ( 1879-1925) ; le philosophe Berdiaiev (1874-1948), expulsé en Europe occidentale par le gouvernement des commissaires du peuple en 1922 ; la comtesse Cheremetieva, fille d’un chef militaire de Pierre-le-Grand, exilée par ce dernier ; le journaliste et rédacteur en chef de la revue littéraire Le Téléscope, Nadejdine (1804-1856), exilé par Nicolas 1er pour avoir publié les – jugées subversives – Lettres d’un philosophe, de Piotr Tchaadaiev, décrété fou par les autorités ; les populistes Lavrov ( 1823-1900) et Lopatine (1845- 1918), premier traducteur du Capital en Russie ; la sœur de Lénine, Maria Oulianova (1878-1937) ; le bolchevik Lounatcharski (1875-1933).

[2] Voir le jugement de P. Strouve sur Février : « Un miracle de l’histoire, qui nous a brûlés, purifiés et éclairés« .

[3] Znamia, n° 4, 1993, p.115.

[4] Un tel état d’esprit était répandu dans divers milieux de l’opposition. En cette même année 1929, L. Sorokine, auditeur de l’Académie communiste (!), avait ainsi déclaré qu’il était prêt à devenir « un second Brutus » (voir A. Avtorkhanov, « Technologie du pouvoir« , dans la revue Questions d’histoire, n°8 9-10, 1991, p. 93). Ce n’est pas sans raison que Staline vivait dans la peur d’un attentat. Rappelons que lorsque, dans les années 1930, il a interdit comme thème de recherche le mouvement populiste, le « conducteur des peuples » l’avait ainsi justifié : « Si l’on éduque nos gens à l’exemple des populistes, on va former des terroristes …  » (L’Histoire et les historiens, Moscou, « Naouka« , 1965, p. 257).

[5] D’après la logique casuistique de l’instruction menée par le Guépéou, Chalamov était rangé parmi les « trotskystes ». Il a lui-même souligné que « la plupart des oppositionnels n’avaient pas une grande sympathie pour Trotsky » (« Brève auto-biographie« ). Objectivement, Chalamov était plus près de l’opposition « de droite » (boukharinienne).

Note de la rédaction : Essipov, visiblement, ne sait pas que, dans les années 1927-1928, l’opposition boukharinienne n’existait pas encore et qu’elle n’a pas diffusé le « Testament de Lénine« .

[6] A en juger par les mémoires de R. Orlov et L. Kopelev, Chalamov, libéré des camps, a toujours évoqué les années 1920 avec chaleur : « Il se transformait, devenait bon, confiant, joyeux, en parlant de ses rencontres avec Maïakovski et d’autres poètes« . Néanmoins, la conclusion des auteurs sur la conscience « morcelée » de l’écrivain (« Le monde lumineux des années 1920 et l’horreur sans issue du bagne de Kolyma sont totalement dissociés dans son œuvre« ) est par trop arbitraire. Voir : R. Orlova, L. Kopelev, Nous vivions à Moscou, 1956-1980, Moscou, 1990, pp. 58 à 64.

[7] Cette tendance à utiliser le thème historico-révolutionnaire comme contrepoids à l’idéologie officielle se retrouve chez d’autres écrivains au même moment, par exemple chez Iouri Trifonov.

[8] Publié intégralement pour la première fois en URSS dans le livre Le Prix de la métaphore, ou crime et châtiment de Siniavski et Daniel, Moscou 1989. Il est curieux qu’au « procès des quatre » (A. Guinzbourg, lou. Galanskov, A. Dorovolski, V. Lachkov – janvier 1968), ce texte non signé ait été qualifié d’anti-soviétique. Pourtant, son contenu politique se limitait à défendre la liberté de parole

[9] Voir Amalrik, Mémoires d’un dissident, Moscou, éditions Slovo, 1991

[10] C’est exact pour le Nouveau Journal, qui a publié Chalamov à partir de 1966, Possev n’a fait paraître que deux récits en 1967. On peut en conclure que Chalamov a été faussement informé sur la fréquence de ses publications dans Possev.

NDLR : Possev publia un volume de Récits de Chalamov (changé en Chalanov), dont cet organe fascisant vendit les droits à Gallimard !

[11] L’expression est de Katkov, elle se rapportait à Bakounine. Dostoïevski l’utilise dans Les Démons.