De Gaulle, libérateur des peuples?

Jean-Jacques Marie

2ème tr 2012

Depuis qu’il a rompu avec les vagues aspirations révolutionnaires de sa jeunesse, monsieur Benjamin Stora a pris du poids. Il appartient au « comité scientifique » de la Maison de l’histoire de France mise en place par Frédéric Mitterrand (pas regardant dans ses fréquentations notre historien) contre l’hostilité de nombreux historiens que nul ne saurait taxer d’un quelconque extrémisme. Il y cohabite avec Jean-Christian Petit-Fils, apologéte convaincu de Louis XVI, ou Dominique Borne, grand prêtre de l’enseignement des religions dans les établissements scolaires.

Il est devenu en France l’historien officiel de 1 ‘Algérie et surtout de la guerre d’Algérie. On le voit et on l’entend (c’est la double peine) se répandre partout. Sa dernière interview dans Télérama (14 mars 2012, page 18) est un chef-d’œuvre du genre. D’abord une photo du personnage dans le style gaullien (en modèle réduit certes), puis le texte.

Telle Bernadette jadis à Lourdes, Benjamin Stora a eu une révélation. De Gaulle lui est apparu en grand émancipateur des peuples colonisés. A l’en croire, en effet, l’indépendance de l’Algérie a abouti à « placer la France en leader du tiers-monde et du non-alignement. Cette même France, qui avait été si isolée pendant la guerre d’Algérie, contestée notamment à l’ONU par tous les Etats qui venaient d’accéder à leur indépendance, va plaider pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et dénoncer l’hégémonie soviétique et américaine. Du discours de Mexico (1964) à Montréal (1967) en passant par Phnom-Penh (1966) où il critique les Etats-Unis en plein conflit du Vietnam, de Gaulle surfe sur son aura de champion des indépendances, sur la résolution des conflits en Algérie et en Indochine. Il façonne une nouvelle stature pour le pays».

Apparemment Stora n’a jamais entendu parler de la Françafrique, de Foccart, des diverses manœuvres -le plus souvent couronnées de succès -pour maintenir la présence économique et politique de l’impérialisme français dans les pays devenus indépendants. On peut constater, en tout cas, qu’il a toute sa place dans le « comité scientifique » de la Maison de l’histoire de France.

A la question de Télérama : «Pourquoi les cicatrices de la guerre d’Algérie sem-blent-elles si mal refermées ? », il répond d’abord :

«L’orgueil français peine à admettre que pour exister les Algériens ont été obligés de se séparer de la métropole ». Comment donc, « l’orgueil français » ? Tous Français confondus, tous intérêts de classe ou de groupes effacés ? Un trait national en quelque sorte … qui transgresse toutes les frontières sociales et politiques ? Et comme il faut être à la mode réactionnaire dans tous les domaines : « Pour la France (…), compliqué de mettre en cause son modèle assimilationniste, de s’interroger sur l’Etat-nation jacobin » (souligné par moi).

Ce serait donc la conception de l’Etat-nation, produit de la Révolution française, et donc le jacobinisme, qui serait responsable des méfaits du colonialisme ? Faudrait-il en conclure que si la régionalisation rampante avait été mise en œuvre il y a soixante ou soixante-dix ans, nous n’aurions pas eu de guerre d’Algérie et peut-être une région algérienne décentralisée, dans le genre du statut spécial pour la Corse proposé par feu (politiquement parlant) Sarkozy ? Si ces propos sont moins clairs que les délires antijacobins réactionnaires de la sénatrice Verte Esther Benbassa (1), Benjamin Stora court dans le même sens, dans le sens du vent. Court, disons plutôt clopine … 

1 Voir l’article de Nicole Perron à ce sujet dans les Cahiers du mouvement ouvrier, n° 53.