Pourquoi les Cahiers du mouvement ouvrier ont-ils commencé à paraître en 1998

Dans sa préface au Livre noir du communisme, Stéphane Courtois écrit : « Aujourd’hui encore, le travail de deuil de l’idée de révolution telle qu’elle fut envisagée aux XIXe et XXe siècles est loin d’être achevé. »

Ces lignes ont le mérite de la clarté. Au nom de l’offensive contre le « communisme », c’est d’une attaque contre le mouvement ouvrier tout entier qu’il s’agit ; tous les courants qui se sont retrouvés dans la Première Internationale, quelles que soient leurs divergences, ont en commun une idée : le mouvement ouvrier a comme objectif l’émancipation de la classe ouvrière, qui passe par l’abolition du salariat et du patronat, c’est-à-dire du système capitaliste, et c’est à cette fin qu’il se constitue en force distincte et indépendante de l’État, de ses institutions et de tous les partis politiques bourgeois.

Les divergences sur les moyens, les formes d’organisation, la tactique, la stratégie peuvent être très grandes et engendrer des divisions profondes, mais chaque courant du mouvement ouvrier se forme alors et se définit ouvertement et publiquement par rapport à cette fin. C’est ainsi que, lorsque se constitue à Saint-Etienne, en 1881, le courant réformiste dit « possibiliste », le document constitutif de ce courant, considéré comme le courant le plus modéré du socialisme en France, place délibérément ce dernier entièrement dans le cadre de l’héritage de la Première Internationale, c’est-à-dire à l’intérieur de la tradition constitutive du mouvement ouvrier :

« Considérant que l’émancipation des travailleurs doit être l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes…

* que l’assujettissement du travailleur au détenteur du capital est la source de toute servitude politique, morale et matérielle

* que, pour cette raison, l’émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique ;

* que l’émancipation des travailleurs n’est pas un problème simplement local ou national, qu’au contraire ce problème intéresse toutes les nations civilisées, sa solution étant nécessairement subordonnée à leur concours théorique et pratique.

Pour ces raisons, le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire français déclare

  • que le but final qu’il poursuit est l’émancipation complète de tous les êtres humains sans distinction de sexe, de race et de nationalité ;
  • que cette émancipation ne sera en bonne voie de réalisation que lorsque, par la socialisation des moyens de produire, on s’acheminera vers une société communiste dans laquelle « chacun donnant selon ses forces, recevra selon ses besoins » :
  • que pour marcher dans cette voie il est nécessaire de maintenir, par le fait historique de la distinction des classes, un parti politique distinct en face des diverses nuances des partis politiques bourgeois ;
  • que cette émancipation ne peut sortir que de l’action révolutionnaire et qu’il y a lieu de poursuivre comme moyen la conquête des pouvoirs publics dans la commune, le département et l’État… »

Quel que soit le jugement que chacun peut porter sur l’activité ultérieure des « possibilistes », tel est en tout cas leur acte de naissance public.

Le secrétaire de la fédération des Bourses du travail, Fernand Pelloutier, qui représente un autre courant, très différent, du mouvement ouvrier (l’anarcho-syndicalisme), écrit en 1892 :

« Les luttes engagées depuis si longtemps entre la collectivité populaire et l’oligarchie capitaliste ne sont et ne pouvaient pas être autre chose que des escarmouches précédant la grande bataille où s’engloutira le vieux monde. »

Il évoque l’avenir à préparer :

« Sur les ruines de la classe bourgeoise, jouisseuse et repue, s’élèvera ce quatrième état sans le travail duquel rien de ce qui est ne peut exister. »

Lorsque, la même année, il soumet au congrès régional ouvrier de l’Ouest, réuni à Tours, une résolution sur la grève générale à préparer, son texte souligne parmi ses considérants :

« La formidable organisation sociale dont dispose la classe dirigeante rend impuissantes et vaines les tentatives amiables d’émancipation faites depuis un demi-siècle par la démocratie socialiste. Il existe entre le capital et le salariat une opposition d’intérêts que la législation actuelle prétendue libérale n’a pu ou voulu détruire.

Le parti socialiste a acquis la certitude que seule une révolution pourra lui donner la liberté économique et le bien-être matériel conformes aux principes les plus élémentaires du droit naturel. »

Si, pour Pelloutier, le moyen d’y parvenir est la grève générale et pour les « possibilistes » — ou « broussistes », comme on les appelle, du nom de leur dirigeant Paul Brousse — l’action politique quotidienne, les uns et les autres définissent leur action par rapport à une fin similaire et les uns et les autres la situent dans un cadre international. Pelloutier le soulignera en consacrant une partie importante de la fin de sa vie à publier à cette fin un journal intitulé L’Ouvrier des deux mondes.

La IIème Internationale a repris cette tradition jusqu’à son effondrement devant la guerre mondiale en 1914 ; l’Internationale communiste, ou Ille internationale, l’a perpétuée à son tour jusqu’à sa destruction intérieure par le stalinisme et son effondrement devant le nazisme en 1933. La IVe Internationale, proclamée en 1938, a, à son tour, réaffirmé la continuité de cette même tradition fondatrice du mouvement ouvrier ; elle a été soumise à une persécution — dont la plus importante a été la liquidation physique des « bolcheviks-léninistes » ou « trotskystes » russes, effectuée en 1937-1938 dans les camps de concentration de Vorkouta, Magadan et autres — et à des pressions fantastiques.

Aujourd’hui, c’est toute cette tradition du mouvement ouvrier, les fondements mêmes sur lesquels il s’est édifié au milieu du siècle passé, sa réalité organique qu’une offensive sans précédent tente, sous le masque de l’histoire, de dénaturer et dont elle vise à interrompre la transmission.

Dans son « Journal en public » de La Quinzaine (1er-15 décembre 1997), Maurice Nadeau le remarquait à sa manière en disant de deux coauteurs du Livre noir, Jean-Louis Panné et Stéphane Courtois :

« Ces historiens et universitaires, coauteurs de ce Livre noir du communisme, viennent de commettre une escroquerie (…). L’escroquerie consiste en ce que ce collectif d’auteurs appelle « communisme » ce qui en est précisément le contraire (…). Ce qui m’étonne, c’est que ce qui me semblait clair il y a soixante ans : que Staline, dix ans après la mort de Lénine, trois ans après l’exclusion et l’envoi en exil de Trotsky, Staline, avec qui la contre-révolution s’installe, soit tenu par des « historiens » et des « universitaires » d’aujourd’hui pour un « communiste » et ce qu’il incarne pour le « communisme ». Où donc ont-ils fait leurs classes, ces « historiens » ? Pour quelques-uns, tiens, pardi ! chez Staline, précisément. » Ou chez tel de ses voisins.

Dans sa tentative de détruire tous les courants indépendants du mouvement ouvrier et, au premier chef la IVe Internationale, Staline avait tenté de remodeler et de détruire l’histoire même du mouvement ouvrier : il l’avait lui-même souligné en adressant une lettre à la rédaction de la revue historique Proletarskaia Revolioutsia, publiée dans le numéro de juin 1931 de cette revue, où il définissait les règles de la nouvelle histoire stalinienne : contre le trotskysme et contre l’héritage de Rosa Luxembourg, dans lesquels il incluait tout courant ou militant qui ne cédait pas à son diktat.

Au même moment, il donnait la dimension pratique de cette révision de l’histoire, imposant à la direction du Parti communiste allemand de concentrer toute son énergie non pas à combattre le nazisme, mais la social-démocratie, considérée comme l’ennemi principal, voire, dans certains cas, unique. Un texte reproduit dans ce numéro contient une formule plus qu’éclairante à ce sujet : il ne faut pas, affirme une directive de l’Internationale communiste à la direction du PC allemand, que l’arbre du nazisme cache la forêt de la social-démocratie.

Aujourd’hui, la tentative de destruction de la mémoire du mouvement ouvrier est reprise et développée, sous d’autres auspices, par des disciples de Staline ou par des convertis directs à la défense du capital. Les privatiseurs-destructeurs de l’économie russe de Moscou, Pétersbourg, Vladivostok et ailleurs sont la plupart du temps d’anciens nomenklaturistes reconvertis au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale.

Que le même phénomène se produise dans le domaine de l’histoire n’a rien d’étonnant. Les « sciences humaines » sont, moins que toute autre forme de connaissance et d’expression, indépendantes des relations sociales. C’est même un des secteurs où la commande sociale est exécutée avec la plus grande facilité.

Dans 1984, George Orwell insistait sur l’importance, pour un système totalitaire, du contrôle et donc de la déformation de l’histoire, qui débouche sur sa destruction. Sans doute, dans ce cas, l’imagination du romancier George Orwell se nourrissait-elle des souvenirs du militant ouvrier George Orwell engagé dans les milices du POUM pendant la révolution espagnole.

La défense du mouvement ouvrier, c’est aussi et en grande partie la préservation de sa mémoire, de son passé, de son histoire réelle, de plus en plus obscurcie. C’est à cette tâche que se consacrera cette revue.

Jean-Jacques Marie