Les perles du centenaire

Frank La Brasca

Il était prévisible que cette année du centenaire de la révolution d’Oc­tobre, à l’heure des Trump, Le Pen, Fillon et Macron, serait l’occasion pour les médias d’exhaler toute leur exé­cration pour cet événement fondateur dont le spectre hante leurs donneurs d’ordres et de se faire les porte-voix de tous les « spécialistes » souvent auto-proclamés qui, faute de poursuivre leurs brillantes car­rières universitaires ou éditoriales dans la « soviétologie » pour cause de défection de l’« Empire du Mal », entrent volontiers dans la carrière des grands prêtres de Clio pour revisiter à leur manière les « Dix jours qui ébranlèrent le monde ».

L’année 2017 est encore dans les langes, mais on peut d’ores et déjà dire que nous sommes gâtés et qu’un grand cru d’inepties sentencieuses et de falsifications grotesques s’annonce pour les mois qui viennent.

Dans un premier temps, relevons quelques exemples tirés de deux publi­cations qui ont consacré des numéros spéciaux de leurs premières livraisons de l’année à l’événement.

1. Le Figaro Histoire, février-mars 2017, n° 30

A tout seigneur, tout honneur, nous ouvrons le ban avec ce numéro spécial du supplément du quotidien de droite qui, dès le titre, annonce en quelque sorte la cou­leur : « Les neuf mystères de la révolution russe. »

L’éditorialiste Michel De Jaeghere intitule son papier « Le mal court » et, prenant ses distances avec les interpréta­tions courantes, celle des marxistes bien entendu mais aussi celle des libéraux qui insistent exagérément selon lui sur les pro­grès économiques et sociaux qu’avaient permis les réformes de Stolypine, il attri­bue la responsabilité de « la catastrophe qui allait emporter en 1917, la Russie des tsars » à un manque de poigne tant du pouvoir impérial que des dirigeants de la révolution de février :

« Ce que révèle, par-dessus tout, l’expérience des deux révolutions russes, c’est l’impasse d’une politique qui ne choisit pas franchement son cap, alter­nant concessions partielles et timides (1) tentatives de reprise en main. Si Lénine fit, avec ses adversaires, la différence, ce n’est pas pour avoir incarné mieux qu’eux les aspirations de la population (2) : c’est qu’appuyé sur la force que recèle, quand on la libère, la soif de revanche sociale, il ne mit, arrivé au pouvoir, plus aucune limite à la violence de l’Etat. » Bref, la fameuse barbarie asiatique, vous dit-on, voilà qui explique l’aberration qu’est pour ces messieurs la volonté d’un peuple d’obtenir le pain et les roses.

C’est à l’immanquable Stéphane Courtois qu’est confié le morceau de « bravoure » du dossier consistant en un « Lénine bashing » qui tranche même avec les jugements déjà peu amènes des précédents intervenants (l’Immortelle secrétaire perpétuelle Hélène Carrère d’Encausse qu’on ne présente plus, Jean-Christophe Buisson directeur adjoint du « Figaro Magazine » et auteur de l’ouvrage 1917. L’année qui a changé le monde [3], l’universitaire Jean-Pierre Arrignon [4], Alexandre Jehakov [5]).

Le directeur de recherche honoraire au CNRS et enseignant à l’institut catho­lique d’études supérieures de La Roche-sur-Yon (une institution, n’en doutons pas, qui a sûrement très à cœur la laïci­té républicaine) présente ainsi Lénine : « L’inventeur du totalitarisme. Créateur du Parti-Etat monopolisant pouvoirs politique, économique et culturel, promoteur de massacres de masse destinés à imposer le règne de “l’homme nouveau”, Lénine fut bien l ’instigateur de l ’un des systèmes politiques les plus meurtriers de l’his­toire ». Fermez le ban !

Notre enseignant-chercheur de s’affliger ensuite de voir Lénine échapper (selon lui) aux foudres qui frappent les autres dictateurs :

« Alors que Staline, Mao, Pol Pot, Ceausescu et même Castro, sont au­jourd’hui reconnus – sauf par Mme Royal – comme des tyrans cruels, responsables d’immenses tragédies, Lénine demeure intouchable. »

Une petite touche de psychanalyse de café du commerce tout de même évoquant la mort du père en 1886 et l’exécution du frère aîné l’année suivante :

« Privé de la tutelle paternelle, dans une famille désormais stigmatisée par la bonne société, et empli d’un immense désir de vengeance, Vladimir s’engagea dans le mouvement révolutionnaire de tendance marxiste. »

Evoquant la déportation du jeune révo­lutionnaire en 1897, Stéphane Courtois juge qu’elle se déroula dans « des conditions très acceptables » et estime que, dans son exil de Londres, Lénine vivait « en rentier ».

Grand théoricien, M. l’ensei­gnant-chercheur nous apprend que dans Le Manifeste de 1848, Karl Marx « appelait » (sic !) « à une lutte des classes impitoyable entre “bourgeois et prolé­taires” », ignorant sans doute que pour les marxistes la lutte des classes est un phé­nomène aussi objectif que la température d’ébullition de l’eau et qu’on n’a jamais vu une casserole remplie de ce liquide se mettre à bouillonner sous l’injonction d’un quelconque appel de la ménagère !

Il est à souhaiter que le professeur Courtois soit plus clément pour ses étu­diants de La Roche-sur-Yon que pour le mauvais sujet, sous des dehors de bon élève, qu’est, selon lui, le révolutionnaire russe sur le carnet de notes fictif duquel il appose ce verdict péremptoire et sans appel :

« Lénine devint très vite l’une des per­sonnalités du mouvement marxiste russe et se fit remarquer par son intransigeance doctrinale, la violence de ses polémiques, sa maniaquerie raisonneuse et le côté scolastique et rhétorique du bon élève qui, s’il connaît bien les livres, connaît mal le monde réel » (6).

Comment, dans un tel contexte, s’éton­ner que notre historien nous ressorte la thèse éculée de l’argent allemand :

« Or très vite, venant de Suisse et infil­tré en Russie par les services secrets alle­mands, Lénine se lança dans une violente offensive contre les nouvelles autorités (…). Avec une détermination sans faille et grâce à une intense propagande financée par l’agent (sic) allemand (7), il réussit en quelques mois à rallier à ses vues la plupart de ses affidés bolcheviks, d’abord très réticents. »

Une campagne financée comment ? Par quel a(r)gent allemand qui demeure curieusement anonyme, alors même que l’utilisation par l’auteur de l’article défi­ni laisse supposer qu’il l’a parfaitement identifié ? Nous n’en saurons pas davan­tage.

Après quoi, passez muscade, c’est un jeu d’enfant que de suggérer cette autre ineptie historiographique qu’est celle du putsch minoritaire d’une poignée de sou­dards endoctrinés pour expliquer le 7 no­vembre :

« Il (Lénine) réussit à organiser, le 7 novembre 1917 à Petrograd, un coup de force et à s’y emparer du pouvoir (…). Dans une formidable anarchie, Petrograd fut livrée au pillage, accompagné de tous les abus – viols, assassinats, etc. » (8).

Et dire que, malgré des révélations de cette trempe, il est encore des esprits forts qui nient l’intervention du Malin dans l’histoire !

Autre exemple éclatant de probité scientifique, la citation de cette échange qui aurait eu lieu entre le commissaire du peuple à la Justice et Lénine en janvier 1918, qui n’est étayée par aucune réfé­rence permettant de s’y reporter, comme c’est pourtant la norme élémentaire que tout enseignant s’efforce d’inculquer à ses ouailles lycéennes ou universitaires :

« En janvier 1918, le commissaire du peuple à la Justice, Sternberg, protesta auprès de Lénine : “A quoi bon un commissariat du peuple à la Justice ? Autant l’appeler commissariat du peuple à l’extermination sociale, et la cause sera entendue. Excellente idée, répondit Lénine. C’est exactement comme cela que je vois la chose. Malheureusement, on ne peut pas l’appeler ainsi.” »

2- L’Obs, numéro double 2720-2721, du 22 décembre 2016 au 4 janvier 2017

Sous le titre plus sobre : « 1917. L’année où tout a basculé », l’organe de la gauche « bobo », consacre lui aussi un grand dossier à Octobre.

L’éditorial du journaliste et romancier François Reynaert se démarque pourtant peu de l’hostilité affichée par son confrère conservateur.

Evoquant la révolution bolchevique, ce « fin » analyste nous apprend en effet que :

« En prenant le pouvoir lors de la révo­lution d’Octobre, Lénine et les bolcheviks ont réussi à étouffer les espoirs démocra­tiques nés de la révolution de février. Ils ont aussi déclenché une guerre civile (9) qu’ils auraient pu perdre » (10).

C’est le directeur-adjoint de l’heb­domadaire, Pascal Riché, un ancien de Libération, dont les ouvrages oubliés concernent de tout autres sujets, qui est chargé de l’article de fond sur Octobre.

Jouant, lui, contrairement au drama­turge Courtois, la carte minimaliste, il l’intitule : « Octobre 1917 ? Une simple échauffourée ! », et, pour faire bonne mesure et allégeance à la « thèse » du coup d’Etat, il l’assortit de ce sous-titre presque méprisant :

« Pendant plus de soixante-dix ans, les Soviétiques ont célébré comme un moment héroïque la révolution bolchevique (11). Dans les faits (12), ce ne fut qu’un simple coup d’Etat contre un pouvoir agonisant, très éloigné de l’embrasement populaire de février. »

Mais les « Soviétiques » ne sont pas seuls en cause, tous ceux qui, « dans diverses langues », ont vibré à la lecture des pages de John Reed ou en visionnant le grand film d’Eisenstein projeté pour le dixième anniversaire de 1927, pauvres naïfs se voient rappelés à l’ordre par l’observateur si bien autorisé qu’est M. Pascal Riché :

« Oubliez toutes ces images. Il n’y a pas eu de “révolution ” le 25 octobre (soit le 7 novembre dans notre calendrier, la Russie utilisant alors encore le calendrier julien, un truc à rendre fous les profes­seurs d’histoire [13]). »

Circulez, il n’y avait rien à voir, que des « rebondissements d’opérette » qui, bien sûr, « prêteraient presque à rire » les esprits forts de la rédaction de L’Obs et leur lectorat averti si, hélas !, lesdits rebondissements primesautiers « (…) n’avaient eu pour conséquence l’accouchement d’un système totalitaire dans lequel vit encore un quart de l’humanité (Chine, Corée du Nord, Vietnam, Laos, Cuba) ». Après cette entrée en madère, le même Pascal Riché assisté cette fois de Maël Thierry, que l’« Observatoire des inepties de la propagande anti-Mélenchon » (eh oui, cela existe, tant il est vrai que l’on trouve de tout sur la toile) qualifie méchamment de « journaliste d’investigation mondaine », nous gratifie, on ne comprend pas trop pour quelle raison, d’une conversation à trois voix entre des personnages dont le rapport avec la révolution d’Octobre, à supposer qu’il ait jamais été substantiel, est loin d’être de nos jours aussi évident.

Les trois « experts » convoqués à la barre sont en effet Daniel Cohn-Bendit, Dany le Rouge passé au vert et devenu aujourd’hui soutien d’Emmanuel Macron, Jean-Christophe Cambadélis, première secrétaire du PS, et enfin le cinéaste et ancien militant de la JCR, Romain Goupil.

En toute modestie, cet aimable échange de salon s’intitule : « La Révolution, la gauche et nous », et est présenté ainsi par les deux journalistes :

« Pour Daniel Cohn-Bendit et Jean- Christophe Cambadélis, 1917 a changé la gauche et déterminé leurs choix politiques (14). L’ex-leader de Mai 68 s’est construit dans une opposition radicale au communisme (15). Le futur patron du PS s’est nourri des récits de la révolution russe et a fait ses armes dans une organisation trotskiste. Pour “l’Obs, ils ont accepté d’en débattre. Avec le concours d’un soixante-huitard, le réalisateur Romain Goupil, vieil ami de “Dany”, qu’il accompagnait ce jour-là. »

Soyons justes, on ne peut nier à « Dany » le mérite de la sincérité quand il affirme :

« Je n’ai jamais été communiste ni trotskiste ! Communisme et libertaire, c’est un oxymore qui ne fonctionne pas ! Et j ’ai eu la chance davoir un grand frère, de neuf ans mon aîné, qui avait fait toutes les conneries : il a été sartrien, trotskiste, il a été à la IV Internationale, il a même trouvé LO sympathique… » (16).

Effectivement, avec un exemple aussi déplorable, on comprend que le petit frère ait pu être déboussolé !

C’est peut-être ce choc terrible qui explique pourquoi il peut affirmer aujourd’hui :

« Pour l’avenir de la Russie à l’époque, l ’idéal aurait été la victoire des mencheviks. Cela aurait permis une évolution positive dans un moment politique difficile pour les Russes et, par la suite, la naissance d’une démocratie, disons bourgeoise…»

Oui ! Disons-le !

Mais Jean-Christophe Cambadé­lis n’est pas loin, lui non plus, de le dire, même si, plus prudent que son ami « Dany », il s’abrite pour ce faire der­rière l’autorité de cet autre « expert » en marxisme qu’était François Mitterrand !

« J’ai eu de nombreuses discussions avec François Mitterrand sur la révolu­tion russe, et il défendait la même thèse (sourire) (17) : le gouvernement provi­soire d’Alexandre Kerensky permettait une transition démocratique. Mais Mitterrand me disait : “La révolution, on la fait quand elle vient. Quand elle ne vient pas, vous, les trotskistes (18), vous construisez un petit parti qui attend qu’elle vienne, et vous perdez beaucoup de temps. Pen­dant ce temps-là, vous n ’améliorez pas la situation.” »

Tandis qu’avec le tournant de la rigueur de 1982 les gouvernements Fabius, Cresson, Rocard, Bérégovoy, les deux cohabitations avec la droite, elle s’est évidemment énormément améliorée cette satanée situation !

Pour ne pas être en reste, M. Goupil tient à ajouter à ce concert sa voix savante et sa sagesse d’arbitre des conflits sociaux, allergique à toute contestation, aussi bon enfant soit-elle. On lui demande si la mémoire de 1917 ne serait pas un peu responsable d’une « forme de schizophrénie de la gauche qui caresse l’idée de révolution mais se montre, dans les faits, réformiste » et voilà sa réponse :

« C’est vraiment le problème. Il n’y a eu en France ni Bad Godesberg (…) ni aggiornamento. Quand tu entends Nuit debout ou les frondeurs (…). Ceux qui assument la rupture avec la révolution sont forcément des traîtres. Dans une manif sur la loi travail, ne dis surtout pas “on pourrait obtenir un compromis” ! Cent ans après, c ‘est encore très prégnant ».

Ah oui ! C’est trop bête ! Ces travail­leurs et ces jeunes sont vraiment insupportables à en demander toujours plus ! Des irresponsables, mon bon monsieur !

« Dany » ne se fait pas faute de reprendre alors le flambeau en invoquant l’exemple allemand qu’il connaît bien, qu’il oppose à l’incorrigible « radicalité » des Français :

« 1917, c’est la radicalité. Mais dans le monde d’aujourd’hui, il ne peut pas y avoir de gouvernement qui ne soit pas dans le réformisme, dans les compromis. Regardez Angela Merkel : elle fait une coalition avec les sociaux-démocrates. On me rétorque que ce sont les Allemands, comme si le compromis était génétique ! »

Il a raison Dany, il suffit de faire un effort et on y arrive au compromis !

Les deux journalistes prennent congé de leurs interlocuteurs en leur posant à la façon du questionnaire de Proust : quel est le personnage de la révolution russe qu’ils préfèrent ?

Dany n’a aucune hésitation :

« Alexandra Kollontaï, l’égérie des conseillistes. »

Etonnant non ? Car cette femme n’était pas précisément une adepte… des com­promis !

Quant à Cambadélis, se souvenant sans doute de sa folle jeunesse, il donne une réponse plus sophistiquée :

« Je vais aggraver mon cas. Iakov Sverdlov. L’homme qui dans l’ombre a organisé réellement la révolution avec Trotski. Un idéaliste qui n’a jamais voulu se mettre en avant ».

Comme quoi on peut être premier se­crétaire du PS et ne pas perdre le goût d’épater le bourgeois.

(1) C’est nous qui soulignons.

(2) Idem.

(3) Paris, Perrin, 2016,400 pages. Compte rendu par Gérard Courtois dans Le Monde, 17 février 2017.

(4) Jean-Pierre Arrignon, Russie, PUF/Clio « Culture- Guides », 2008,432 pages.

(5) Alexandre Jevakhoff, La Guerre civile russe 1917-1922, Paris, Perrin, 2017, 688 pages.

(6) C’est nous qui soulignons.

(7) Idem.

(8) On admirera la précision de la locution !

(9) C’est nous qui soulignons. Sans doute en organisant minutieusement l’intervention contre eux-mêmes des armées des principaux Etats impérialistes !

( 10) Les imprudents ! ! !

( 11 ) Les caractères gras sont de l’auteur de l’article (Pascal Riché).

( 12) Là encore, lesquels ?

(13) Plût au Ciel qu’il n’y eût que les professeurs d’histoire que l’évocation de la révolution rende fous !

(14) Nos deux compères ont sans doute oublié de préciser qu’il s’agissait surtout de leurs choix de jeunesse, désormais bien éloignés dans le temps !

( 15) Il s’agit presque d’un demi-aveu que c’est bien cette « opposition radicale » et elle seule qui justifie l’invitation faite au personnage de témoigner sur 1917 !

( 16) C’est nous qui soulignons.

(17) Comme cela est étonnant et que ce sourire en dit long !

(18) Ne peut-on légitimement se demander quel genre de « trotskiste » était le Cambadélis qui prenait l’avis d’un François Mitterrand sur la révolution russe ?