Notes de lecture

François-Xavier Coquin, Les Bons caractères (7,10 euros)

C

e livre est la réédition d’un ouvrage de la collection « Que sais-je ? » dont la première édi­tion date de 1962. C’est donc un petit livre par son format mais qui n’est en rien schématique.

Dans un premier chapitre consacré à la Russie à la veille de la révolution, l’auteur dresse un tableau économique, social et poliüque de ce pays, de la révolution de 1905 à la déclaration de guerre. Il montre combien cet immense empire tsariste était « un colosse aux pieds d’argile » en pleine décomposition et comment la guerre mon­diale a précipité sa chute en « imposant aux milieux mêmes les plus modérés de choisir entre le maintien de l’autocratie et le salut de la Russie » (1).

Le deuxième chapitre traite de la révolution de février 1917. Une révoluüon qui commence à Petrograd (2) le 23 février (3) par une manifestation des ouvrières du textile réclamant « du pain » et entraînant des débrayages dans d’autres secteurs ouvriers. Puis, le 24 février, les manifestants défilent aux cris de « A bas l’autocratie ! », « A bas le gouvernement ! », « A bas la guerre ! ». Dès le 25, la grève est générale, et le 27 février, c’est la fraternisation des soldats et des insurgés. Dès le soir du 27 février, le soviet de Petrograd (4) se réunit. La révolution de Février « [a pris] de court les révolutionnaires malgré eux ». Deux pouvoirs s’affrontent alors : le comité provisoire de la Douma qui représente la bourgeoisie libérale et le comité exécutif provisoire des soviets qui représente le peuple « mais aucun [n’ose] s’ériger en pouvoir légal […]. Ainsi naquit une dualité de pouvoirs dont la rivalité allait constituer l’histoire même du nouveau gouvernement provisoire. »

L’histoire de la révolution entre février et octobre 1917, c’est, d’un côté l’histoire des gouvernements provisoires, gouver­nements de coalition, réunissant représen­tants libéraux de la bourgeoisie et les men- chéviks. L’auteur y consacre les chapitres 3 et 4 et montre comment tous ces gouverne­ments provisoires sont incapables de faire ce pour quoi ouvriers et soldats-paysans ont fait la révolution : faire la paix et don­ner la terre aux paysans. Et c’est, d’un autre côté, l’histoire de l’influence grandissante des bolcheviks dans les soviets. Depuis son retour d’exil en avril, Lénine prône ce qui est pour lui la solution afin de résoudre la question du double pouvoir : donner tout le pouvoir aux soviets.

Le dernier chapitre est consacré à la révolution d’Octobre. L’auteur rappelle

  • Toutes les citations en italique sont extraites du livre de François-Xavier Coquin.
  • Le nom de Petrograd s’est substitué au début de la Première Guerre mondiale à celui de Saint- Pétersbourg, jugé de consonance trop germanique. Petrograd prend le nom de Leningrad en 1924 (après la mort de Lénine) avant de reprendre le nom de Saint-Pétersbourg en 1991. En mars 1918, les bolcheviks transfèrent la capitale de la Russie de Petrograd à Moscou.
  • En 1917, le calendrier russe accuse un retard de treize jours sur le calendrier en vigueur dans le reste de l’Europe. Ainsi, le 23 février correspond au 8 mars.
  • Les soviets sont des conseils de représentants ouvriers, paysans et de soldats. Ils sont apparus pendant la révolution de 1905 et renaissent spontanément en 1917.

comment Lénine doit lutter, avec achar­nement, pour convaincre le comité central du Parti bolchevique de préparer la prise du pouvoir. Prise du pouvoir qui a lieu dans la nuit du 24 au 25 octobre, « une nuit historique [qui s’est] déroulée sans violence, sans résistance, sans presque un coup de feu ». Le pouvoir est remis au congrès des soviets qui prend les pre­miers décrets révolutionnaires dont celui sur la « paix immédiate » (5) et le décret sur la terre, et entérine le nouveau gouver­nement « tel que l’avait formé le comité central bolchevique » ; le gouvernement, présidé par Lénine, se compose de vingt- cinq commissaires du peuple qui tous se demandent si ce gouvernement parvien­dra à « battre le record des soixante-douze jours établi par la Commune de Paris ».

Très rapidement se pose la quesüon de la Constituante. Les bolcheviks y sont op­posés mais « l’exigence d’une Constituante [étant] toutefois trop profondément ancrée dans le pays », ils organisent son élecüon. Les bolcheviks y sont minoritaires, et dans son unique séance, la Constituante se pro­nonce contre les mesures révolutionnaires du gouvernement soviéüque ! Ce dernier dissout la Constituante manu militari. « L’unique problème était de choisir entre la dictature du prolétariat et la “démo­cratie”, définie comme une dictature de la bourgeoisie. »

Le livre va jusqu’à la paix de Brest- Litovsk, en mars 1918. L’auteur commence par rappeler les divergences, dès le mois de décembre 1917, au sein des bolcheviks, entre ceux qui, comme Lénine (un peu seul), défendaient l’acceptaüon immédiate de toutes les revendicaüons territoriales de l’Allemagne et de la Turquie, ceux qui, comme Boukharine, prônaient la « guerre révolutionnaire » et par conséquent la reprise des combats, et ceux qui, comme Trotsky, défendaient l’idée de ne pas signer la paix et de ne signer celle-ci que si l’Allemagne rompait l’armistice. C’est cette dernière soluüon qui l’emporta, jusqu’à l’attaque allemande de février, qui précipita la signature du traité de paix. Le livre se termine sur la naissance de T Armée rouge et la guerre civile (été 1918-novembre 1920), dont le nouveau régime sort victorieux. « Ruineuse pour la Russie, la guerre civile avait du moins extirpé jusqu’aux racines de l’ancien régime dont il ne subsistait plus que des vestiges. » D’une lecture aisée, simple sans être jamais simpliste, La Révolution russe, est le livre à lire par tous ceux qui veulent connaître les aspects les plus importants d’un événement majeur du XXe siècle.

Roger Revuz

  • L’armistice avec l’Allemagne est signé le 2 décembre 1917. ce qui signifie F arrêt des combats dans l’attente de la signature d’un traité de paix.