Rocard à la barre …

Marc Teulin

1er tr 2009

Première perle. Faut-il parler de « perles » ou de « falsification » ?

Le Monde 2 (8 novembre 2008) présente un dossier intitulé « La doctrine socialiste de la SFIO au congrès de Reims », coordonné par Thomas Wieder, professeur d’histoire à l’école normale supérieure de Cachan.

Les premières lignes ont de quoi surprendre. Il écrit : « En 1905, la SFIO prônait l’avènement d’une « société collectiviste ou communiste ». Aujourd’hui, le PS parle plus modestement d’une « économie sociale et écologique de marché » » (p. 61). « Plus modestement » est pour le moins une perle, car « l’économie sociale et écologique de marché » … ce n’est pas plus « modeste » qu’une « société collectiviste ou communiste », c’est tout à fait autre chose. C’est d’une autre nature, c’est une société capitaliste reposant sur la propriété privée des moyens de production, donc sur le profit et l’extorsion de la plus-value. Ce n’est donc pas plus « modeste », c’est l’opposé, et, jusqu’à plus ample informé, l’opposé ou le contraire n’est pas synonyme de modeste . . .

Deuxième perle.

A peine tournons-nous la page que nous tombons sur une deuxième perle (une double, même). Thomas Wieder nous explique : « Résolument réformiste, l’ancien Premier ministre a toujours eu une place à part au sein du PS. Il revient pour Le Monde 2 sur l’évolution doctrinale d’un parti qui n’a abandonné qu’en 2008 la référence à la révolution » (p. 62).

Ça, c’est une découverte ! Il y a bien longtemps que cette référence a disparu des discours et résolutions de congrès, sans parler évidemment des actes des gouvernements dirigés par les socialistes. Dater cet effacement de l’année en cours est une plaisanterie. Le mot « révolution » est utilisé depuis longtemps à toutes les sauces : la « révolution industrielle », la révolution dans la mode, dans la cuisine, dans le mobilier, dans tout ce que l’on veut, et le sens de ce mot finit par signifier seulement un changement un peu marqué. La déclaration de principes de 1990 ne parlait évidemment pas de révolution, même dans ce sens atténué, affadi. Si elle utilisait certes l’adjectif « révolutionnaire » dans une phrase très vague, elle ne faisait aucune allusion à la « révolution » au sens premier, c’est-à-dire à la transformation radicale des formes de propriété et du pouvoir politique. On y lisait en effet : « Parti de rassemblement, le Parti socialiste met le réformisme au service des espérances révolutionnaires » (non précisées … ce peut être la parité hommes-femmes pour l’accès à la députation et aux postes ministériels), « il s’inscrit ainsi dans la démarche historique du socialisme démocratique. Le Parti socialiste est un parti de transformation sociale. »

Vous avez dit « transformation sociale » ? Mais en quoi consiste cette dernière ? « Le Parti socialiste est donc favorable à une société d ‘économie mixte, qui, sans méconnaître les règles du marché, fournisse à la puissance publique et aux acteurs sociaux les moyens de réaliser des objectifs conformes à l ‘ intérêt général. » Et, audace suprême, la déclaration de 1990 affirme : « Dans les secteurs clés qui déterminent la formation du citoyen (l’école, l’Université, la télévision), les conditions de vie (logement, santé, environnement), il n’accepte pas que les logiques du marché soient seules déterminantes » (ibidem) (p. 70). Il faut plus qu’une loupe pour trouver dans ces formules très prudentes sur l’intervention des pouvoirs publics pour garantir « l’intérêt général » une trace de collectivisme …

« Un grand témoin » ? Ou un « faux témoin » ?

Le « grand témoin » choisi par Le Monde pour introduire ses lecteurs dans l’histoire du PS de 1905 à aujourd’hui est Michel Rocard, député européen, partisan acharné du traité de Lisbonne, du traité d’Amsterdam, de la Constitution européenne rejetée en 2005, membre de la commission Balladur sur la réforme des institutions.

L’homme qui usait et abusait de l’article 49-3 de la Constitution de la 5e République pour faire passer les lois sans les soumettre au vote du Parlement. Ce même Rocard, dans un débat récent avec Balladur reproduit dans Le Figaro, affirmait en bon démocrate qu’il préférait le décret à la loi … Un expert en socialisme pratique, en un mot.

Patois marxisé et jacobinisme ?

Il le montre d’emblée en déclarant : « Jusqu’au congrès de Dijon en 2003, nous avons toujours eu des majorités d’orientation votées autour de textes dans lesquels nous nous sentions obligés de sacrifier au patois marxisé, à l’idée de rupture et au jacobinisme » (p. 63). Pour trouver du patois marxisé et du jacobinisme dans la déclaration de principes de 1990 citée ci-dessus, ce n’est pas une loupe qu’il faut, c’est un télescope.

Le Monde 2 titre l’interview de Michel Rocard d’une expression de ce dernier : « 2008, l’Austerlitz de la pensée social-démocrate » (p. 62). Avant, c’était Waterloo ou Trafalgar, la victoire d’une culture qu’il définit comme « étatique, jacobine, néo-guesdiste » (p. 63), dont Mitterrand était d’après lui une incarnation. Rocard explique en effet que « la déclaration de principes de 2008 est la meilleure depuis un siècle. C’est quand même l’Austerlitz de la pensée social-démocrate et personne n ‘a osé s’y opposer » (p. 65). On a du mal à comprendre comment cette victoire d ‘ Austerlitz politique a pu être remportée dans un Parti socialiste dont un Rocard nous donne une description sarcastique : « Qui sont-ils, les socialistes français. Pour un tiers des conseillers municipaux, pour un autre tiers des gens qui veulent devenir conseillers municipaux, et pour un troisième tiers des curieux de passage qui s’en vont vite parce qu’ils s’ennuient ferme aux réunions de sections » (p. 65). Comme il semble que Michel Rocard méprise les conseillers municipaux (à l’égal des paysans et des notaires, on va le voir), on est assez loin, semble-t-il, d’une armée napoléonienne … Austerlitz, ici, relève manifestement de la grâce …

« Les Français sont fondamentalement un peuple de paysans et de notaires »

Rocard est un grand analyste, voire un grand sociologue : « Les Français, affirme-t-il, sont fondamentalement un peuple de paysans et de notaires, pas un peuple de marchands » (p. 64). Une analyse sociale en deux lignes !

Le sort de l’école est lui aussi réglé en deux lignes : « L’école ne joue pas son rôle en matière d’apprentissage des règles élémentaires de l’économie, de sorte qu’on peut dire à peu près tout et n’importe quoi sur la question » (p. 64). C’est ce que disent le Medef, l’OCDE et leurs relais médiatiques, qui dénoncent à l’envi les professeurs de sciences économiques et sociales, accusés de ne pas chanter la gloire de l’entreprise …

En conclusion, Michel Rocard répondait à la question sur ses préférences concernant le futur secrétaire du PS : « Bertrand Delanoë. D’abord parce que c ‘est un fervent européen (il faut traduire « partisan de l’Union européenne ») et qu’il est le premier à avoir dit sans ambiguïté qu’il était un socialiste libéral » (p. 65).