MEJRAIONTSY, de la mobilisation spontanée à la mobilisation organisée

par Jean Jacques Marie

AUX PREMIERS JOURS DE LA REVOLUTION RUSSE DE FEVRIER 1917 :                                     UN EPISODE ECLAIRANT….

C’est connu, la révolution de février 1917 a commencé par une grève et une manifestation spontanées d’ouvrières du textile conte la vie chère et le manque de pain le 23 février 1917 (correspondant au 8 mars dans le calendrier grégorien utilisé en Europe occidentale), manifestation à laquelle aucune organisation révolutionnaire n’appelait. On connaît moins bien en revanche le texte de tracts distribués à cette occasion par plusieurs organisations révolutionnaires, dont la « mejraionka », (organisation « inter-arrondissements »), formée en 1916 dans plusieurs usines de Petrograd (nouveau nom officiel de Saint-Pétersbourg depuis août 1914) par des militants du POSDR, (Parti ouvrier social-démocrate de Russie divisé depuis janvier 1912 entre les bolcheviks et les menchéviks), partisans de l’unité du POSDR.

Les deux tracts reproduits ci-dessous, on le verra, visent à convaincre les ouvrières de l’ignominie du gouvernement tsariste et à persuader les soldats de ne pas tirer sur les ouvriers grévistes, sans  conclure par un appel à une initiative précise, que les auteurs des tracts se jugent manifestement hors d’état de proposer, à la seule exception, assez générale, de l’invitation adressée aux soldats à tirer sur leurs officiers si ces derniers les appellent à tirer sur le peuple révolté… Les tracts bolcheviks ne sont, à la même époque, guère différents sur ce point. Ainsi, à cette date, le mouvement spontané venu d’en bas est en avance sur la conscience politique des révolutionnaires organisés. Ce sera le cas jusqu’au retour de Lénine en Russie, le 3 avril 1917, retour donc décisif dans la transformation d’une révolte spontanée en révolution sociale et politique.

La leçon à tirer de cette réalité, leçon confirmée par toute l’histoire, est claire : si puissant que soit un mouvement venu de la base des exploités et opprimés, il ne peut atteindre son but  – inconscient – que si une véritable avant-garde révolutionnaire organisée, à la hauteur des événements et non simplement auto-proclamée et auto-satisfaite de ses déclarations verbales, lui donne toute sa portée en aidant à transformer ce but inconscient, mais bien réel, en but conscient.

Les mejraiontsy rassembleront en mai 1917, date du retour de Trotsky à Petrograd, près de 4.000 militants et un état-major de militants, cadres, orateurs, et journalistes populaires, dont manque cruellement le parti bolchevik, mais cet état-major n’existe qu’à Petrograd et sa banlieue. Le 7 mai, les bolcheviks et les mejraiontsy organiseront en commun une réception de Trotsky. Le 9 mai se tiendra une conférence de la mejraionka, qui, à l’exemple de Trotsky, se prononce pour la fusion avec les bolcheviks, réalisée dans les semaines suivantes et qui se traduira, entre autres, par l’élection de Trotsky au comité central du parti bolchevik en août 1917

———————————–

Comité inter-rayon du POSDR de Saint Pétersbourg, tract consacré à la Journée internationale de l’ouvrière du 23 février.

Camarades ouvrières!

C’est la dixième année que les femmes de tous les pays célèbrent le 23 février, comme la journée ouvrière des femmes, le « 1° mai » des femmes. Les américaines ont été les premières à faire de ce jour celui où elles manifestent leurs forces, et, peu à peu, les femmes du monde entier les ont rejointes. Ce jour-là, il y a des réunions et des meetings pour expliquer les raisons de notre dure situation et chercher une issue. Depuis longtemps la faim pousse les femmes à l’usine, depuis longtemps des millions de femmes sont, comme les hommes, devant les machines. Nous versons notre sueur pour les patrons comme nos camarades hommes, comme eux on nous emprisonne pour avoir fait grève, comme eux nous devons lutter. Mais c’est récemment que les femmes ont rejoint la famille ouvrière, souvent elles ont encore peur, elles ne savent pas comment et quoi revendiquer. Les patrons ont profité et profitent de leur ignorance et de leur timidité. En ce jour, camarades,  réfléchissons à la façon de vaincre au plus tôt notre ennemi, le capitaliste. Souvenons-nous de nos proches au front, souvenons-nous de la dure lutte par laquelle ils ont arraché aux patrons la moindre augmentation, chaque heure de repos, au gouvernement chaque liberté. Combien d’entre eux sont morts au front, en prison et en exil pour prix de leur combat. Vous les avez remplacés à l’arrière, votre devoir est de poursuivre leur œuvre. Leur œuvre pour libérer toute l’humanité de l’exploitation et de l’esclavage. Et vous ne devez pas, camarades femmes, retenir les hommes restés à l’usine, mais vous joindre à eux dans la lutte fraternelle contre le gouvernement et les patrons, au profit de qui se mène la guerre qui a fait couler dans tous les pays tant de sang et de larmes. C’est la troisième année que s’éternise cette guerre terrible. Nos pères, nos maris, nos frères périssent. Nos proches reviennent malheureux et invalides. Le gouvernement du tsar les a envoyés au front, les a tués, blessés et ne se soucie pas de les nourrir. Il n’a cessé de verser le sang ouvrier.  Il a fusillé les ouvriers le 9 janvier, le 4 avril pendant la grève sur la Léna, encore récemment à Ivanovo-Vosnessensk, Chouia, Gorlovka et Kostroma. Le sang ouvrier coule sur tous les fronts, la tsarine fait commerce du sang du peuple et vend la Russie à l’encan. On envoie les soldats sous la fusillade, presque sans armes, à une mort certaine.

Et à l’arrière, les fabricants, sous le prétexte de la guerre, voudraient faire des ouvriers leurs esclaves. Dans toutes les villes, tout augmente terriblement, la faim frappe à chaque porte. A la campagne on rafle le dernier épi et le bétail pour la guerre. Nous faisons la queue pendant des heures. Nos enfants ont faim. Combien sont livrés à eux-mêmes, ont perdu leurs parents. Ils deviennent des sauvageons, des voyous. La faim pousse des filles, des enfants encore, sur le trottoir. Combien d’enfants travaillent au delà de leurs forces sur des machines, du matin au soir. Partout le chagrin et les larmes. Et  pas seulement en Russie, dans tous les pays les travailleurs souffrent. Récemment le gouvernement allemand a férocement réprimé une émeute de la faim à Berlin. En France la police se déchaine et les grévistes sont envoyés au front. Partout la guerre sème le malheur, la cherté de la vie, l’oppression de la classe ouvrière. Camarades ouvrières, pourquoi ? Pourquoi se mène cette guerre ? Avons-nous besoin de tuer des millions d’ouvriers et de paysans allemands et autrichiens ? Les ouvriers allemands, eux non plus, ne veulent pas se battre. Ce n’est pas volontairement que les nôtres partent au front, ils y sont forcés. Ce n’est pas volontairement que partent les ouvriers autrichiens, anglais, allemands. Partout on pleure à leur départ, comme ici. C’est pour l’or qui brille dans les yeux des capitalistes, pour leur profit que la guerre se mène. Les ministres, les industriels, les banquiers espèrent pêcher en eau trouble, ils s’engraissent en temps de guerre et les ouvriers et paysans font tous les sacrifices, payent pour tout. Chères camarades femmes, allons-nous longtemps encore supporter en silence en nous défoulant de temps en temps sur les petits commerçants ? Ils ne sont pas responsables des malheurs du peuple, eux-mêmes sont ruinés. C’est le gouvernement qui est coupable, il a commencé la guerre et ne peut la finir. Il ruine le pays. C’est à cause de lui que vous êtes affamées. Les capitalistes sont coupables, c’est pour leur profit que la guerre se mène. Il est plus que temps de leur crier : Assez ! A bas le gouvernement criminel et toute sa bande de pilleurs et d’assassins. Vive la paix ! L’heure du châtiment a sonné. Depuis longtemps nous ne croyons plus aux fables des ministres et des patrons. Dans tous les pays, la colère populaire monte. Partout les ouvriers commencent à comprendre que ce n’est pas de leurs gouvernements qu’il faut attendre la fin de la guerre. Et s’ils signent un traité de paix, ils s’efforceront d’accaparer des terres étrangères, de piller d’autres pays et cela mènera à de nouvelles guerres. Les ouvriers n’ont pas besoin du bien des autres.

A bas l’autocratie !

Vive la Révolution !

 Vive le Gouvernement Révolutionnaire Provisoire !

A bas la guerre !

Vive la République démocratique !

 Vive la solidarité internationale du prolétariat !

 Vive le POSDR uni !

1917, Comité des mejraiontsy de Petersbourg

 

(GARF  fonds 1741, inventaire 1,  dossier 36027)

———————————-

Appel du comité des mejrayontsy du POSDR de Petersbourg
 et du parti des Socialistes-révolutionnaires
C’est par la lutte qu’on conquiert ses droits !
Prolétaires de tous les pays unissez-vous !

CAMARADES SOLDATS !

La classe ouvrière traquée par la famine s’est dressée contre nos et vos ennemis, dans lutte contre la guerre, contre l’autocratie de dirigeants criminels. Elle s’est levée dans la lutte pour la liberté et la terre ! Camarades, depuis deux ans et demi, vous combattez dans les tranchées et les casernes.  Depuis deux ans et demi,  les commandants inhumains vous tourmentent. Dur est le sort du soldat. Les chiens ne sont pas moins respectés que vous. Camarades ! Frères ! Tous nos espoirs reposent sur vous ! Nous tendons vers vous tous nos espoirs ! Nous tendons vers vous nos mains calleuses, déformées par le travail ! Frères ! Certains d’entre vous ont tiré sur le peuple ! Le sang ouvrier a coulé ! Soldats ! Ne rougissez pas vos mains du sang de vos frères. Honte au fratricide ! Honneur et gloire à ceux d’entre vous qui ont soutenu le peuple ! Gloire aux cosaques qui ont chassé les policiers de la place Znamenski ! Gloire à ceux du Pavlovski qui ont vengé les violences policières ! Frères ! Si on vous ordonne de tirer sur le peuple, tirez sur ceux qui vous donnent cet ordre. Que vos baïonnettes se retournent contre les agresseurs. Nos femmes affamées attendent votre aide ;

Camarades ! Lisez nos tracts ! Organisez-vous ! Rejoignez les ouvriers ! Nous croyons fermement que les soldats ne trahiront pas le peuple ! Frères ! Ecoutez notre voix ! Vive l’union de l’armée et du peuple ! A bas l’autocratie ! A bas la guerre ! Vive la révolution ! Toute la terre aux paysans ! Toute la liberté au peuple !

 

Comité des mejraionsty du POSDR de Petersbourg.

Parti des socialistes-révolutionnaires .

 

(GARF fonds 1741, inventaire 1, dossier 35278)