Churchill,défenseur acharné de Staline et de l’Empire colonial britannique… Maudit Trotsky.

Jean-Jacques Marie

Winston Churchill, grand défenseur de l’empire colonial britannique, de l’ordre bourgeois mondial dont il était une composante importante et de la monarchie britannique, son incarnation séculaire, voyait dans Staline un allié et dans Trotsky, incarnation de la révolution mondiale, un adversaire. Il déclarait à l’ambassadeur soviétique à Londres, Ivan Maïski, le 16 novembre 1937 : « Ce Trotsky c‘est un véritable diable (…) Je suis à fond pour Staline » (1). Il réitère le 23 mars 1938, à l’époque du troisième procès de Moscou : « Trotsky est le génie du mal de la Russie et c’est une très bonne chose que Staline ait pris sur lui sa revanche ». Puis il ajoute : « Je suis définitivement favorable à la politique de Staline. (…) Nous avons besoin d’une Russie forte et je souhaite à Staline de réussir » (2).

1 Ivan Maiski,Journal 1932-1943, p 172.
2 Ibid, p 193.

MEJRAIONTSY, de la mobilisation spontanée à la mobilisation organisée

par Jean Jacques Marie

AUX PREMIERS JOURS DE LA REVOLUTION RUSSE DE FEVRIER 1917 :                                     UN EPISODE ECLAIRANT….

C’est connu, la révolution de février 1917 a commencé par une grève et une manifestation spontanées d’ouvrières du textile conte la vie chère et le manque de pain le 23 février 1917 (correspondant au 8 mars dans le calendrier grégorien utilisé en Europe occidentale), manifestation à laquelle aucune organisation révolutionnaire n’appelait. On connaît moins bien en revanche le texte de tracts distribués à cette occasion par plusieurs organisations révolutionnaires, dont la « mejraionka », (organisation « inter-arrondissements »), formée en 1916 dans plusieurs usines de Petrograd (nouveau nom officiel de Saint-Pétersbourg depuis août 1914) par des militants du POSDR, (Parti ouvrier social-démocrate de Russie divisé depuis janvier 1912 entre les bolcheviks et les menchéviks), partisans de l’unité du POSDR.

Les deux tracts reproduits ci-dessous, on le verra, visent à convaincre les ouvrières de l’ignominie du gouvernement tsariste et à persuader les soldats de ne pas tirer sur les ouvriers grévistes, sans  conclure par un appel à une initiative précise, que les auteurs des tracts se jugent manifestement hors d’état de proposer, à la seule exception, assez générale, de l’invitation adressée aux soldats à tirer sur leurs officiers si ces derniers les appellent à tirer sur le peuple révolté… Les tracts bolcheviks ne sont, à la même époque, guère différents sur ce point. Ainsi, à cette date, le mouvement spontané venu d’en bas est en avance sur la conscience politique des révolutionnaires organisés. Ce sera le cas jusqu’au retour de Lénine en Russie, le 3 avril 1917, retour donc décisif dans la transformation d’une révolte spontanée en révolution sociale et politique.

La leçon à tirer de cette réalité, leçon confirmée par toute l’histoire, est claire : si puissant que soit un mouvement venu de la base des exploités et opprimés, il ne peut atteindre son but  – inconscient – que si une véritable avant-garde révolutionnaire organisée, à la hauteur des événements et non simplement auto-proclamée et auto-satisfaite de ses déclarations verbales, lui donne toute sa portée en aidant à transformer ce but inconscient, mais bien réel, en but conscient.

Les mejraiontsy rassembleront en mai 1917, date du retour de Trotsky à Petrograd, près de 4.000 militants et un état-major de militants, cadres, orateurs, et journalistes populaires, dont manque cruellement le parti bolchevik, mais cet état-major n’existe qu’à Petrograd et sa banlieue. Le 7 mai, les bolcheviks et les mejraiontsy organiseront en commun une réception de Trotsky. Le 9 mai se tiendra une conférence de la mejraionka, qui, à l’exemple de Trotsky, se prononce pour la fusion avec les bolcheviks, réalisée dans les semaines suivantes et qui se traduira, entre autres, par l’élection de Trotsky au comité central du parti bolchevik en août 1917

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Comité inter-rayon du POSDR de Saint Pétersbourg, tract consacré à la Journée internationale de l’ouvrière du 23 février.

Camarades ouvrières!

C’est la dixième année que les femmes de tous les pays célèbrent le 23 février, comme la journée ouvrière des femmes, le « 1° mai » des femmes. Les américaines ont été les premières à faire de ce jour celui où elles manifestent leurs forces, et, peu à peu, les femmes du monde entier les ont rejointes. Ce jour-là, il y a des réunions et des meetings pour expliquer les raisons de notre dure situation et chercher une issue. Depuis longtemps la faim pousse les femmes à l’usine, depuis longtemps des millions de femmes sont, comme les hommes, devant les machines. Nous versons notre sueur pour les patrons comme nos camarades hommes, comme eux on nous emprisonne pour avoir fait grève, comme eux nous devons lutter. Mais c’est récemment que les femmes ont rejoint la famille ouvrière, souvent elles ont encore peur, elles ne savent pas comment et quoi revendiquer. Les patrons ont profité et profitent de leur ignorance et de leur timidité. En ce jour, camarades,  réfléchissons à la façon de vaincre au plus tôt notre ennemi, le capitaliste. Souvenons-nous de nos proches au front, souvenons-nous de la dure lutte par laquelle ils ont arraché aux patrons la moindre augmentation, chaque heure de repos, au gouvernement chaque liberté. Combien d’entre eux sont morts au front, en prison et en exil pour prix de leur combat. Vous les avez remplacés à l’arrière, votre devoir est de poursuivre leur œuvre. Leur œuvre pour libérer toute l’humanité de l’exploitation et de l’esclavage. Et vous ne devez pas, camarades femmes, retenir les hommes restés à l’usine, mais vous joindre à eux dans la lutte fraternelle contre le gouvernement et les patrons, au profit de qui se mène la guerre qui a fait couler dans tous les pays tant de sang et de larmes. C’est la troisième année que s’éternise cette guerre terrible. Nos pères, nos maris, nos frères périssent. Nos proches reviennent malheureux et invalides. Le gouvernement du tsar les a envoyés au front, les a tués, blessés et ne se soucie pas de les nourrir. Il n’a cessé de verser le sang ouvrier.  Il a fusillé les ouvriers le 9 janvier, le 4 avril pendant la grève sur la Léna, encore récemment à Ivanovo-Vosnessensk, Chouia, Gorlovka et Kostroma. Le sang ouvrier coule sur tous les fronts, la tsarine fait commerce du sang du peuple et vend la Russie à l’encan. On envoie les soldats sous la fusillade, presque sans armes, à une mort certaine.

Et à l’arrière, les fabricants, sous le prétexte de la guerre, voudraient faire des ouvriers leurs esclaves. Dans toutes les villes, tout augmente terriblement, la faim frappe à chaque porte. A la campagne on rafle le dernier épi et le bétail pour la guerre. Nous faisons la queue pendant des heures. Nos enfants ont faim. Combien sont livrés à eux-mêmes, ont perdu leurs parents. Ils deviennent des sauvageons, des voyous. La faim pousse des filles, des enfants encore, sur le trottoir. Combien d’enfants travaillent au delà de leurs forces sur des machines, du matin au soir. Partout le chagrin et les larmes. Et  pas seulement en Russie, dans tous les pays les travailleurs souffrent. Récemment le gouvernement allemand a férocement réprimé une émeute de la faim à Berlin. En France la police se déchaine et les grévistes sont envoyés au front. Partout la guerre sème le malheur, la cherté de la vie, l’oppression de la classe ouvrière. Camarades ouvrières, pourquoi ? Pourquoi se mène cette guerre ? Avons-nous besoin de tuer des millions d’ouvriers et de paysans allemands et autrichiens ? Les ouvriers allemands, eux non plus, ne veulent pas se battre. Ce n’est pas volontairement que les nôtres partent au front, ils y sont forcés. Ce n’est pas volontairement que partent les ouvriers autrichiens, anglais, allemands. Partout on pleure à leur départ, comme ici. C’est pour l’or qui brille dans les yeux des capitalistes, pour leur profit que la guerre se mène. Les ministres, les industriels, les banquiers espèrent pêcher en eau trouble, ils s’engraissent en temps de guerre et les ouvriers et paysans font tous les sacrifices, payent pour tout. Chères camarades femmes, allons-nous longtemps encore supporter en silence en nous défoulant de temps en temps sur les petits commerçants ? Ils ne sont pas responsables des malheurs du peuple, eux-mêmes sont ruinés. C’est le gouvernement qui est coupable, il a commencé la guerre et ne peut la finir. Il ruine le pays. C’est à cause de lui que vous êtes affamées. Les capitalistes sont coupables, c’est pour leur profit que la guerre se mène. Il est plus que temps de leur crier : Assez ! A bas le gouvernement criminel et toute sa bande de pilleurs et d’assassins. Vive la paix ! L’heure du châtiment a sonné. Depuis longtemps nous ne croyons plus aux fables des ministres et des patrons. Dans tous les pays, la colère populaire monte. Partout les ouvriers commencent à comprendre que ce n’est pas de leurs gouvernements qu’il faut attendre la fin de la guerre. Et s’ils signent un traité de paix, ils s’efforceront d’accaparer des terres étrangères, de piller d’autres pays et cela mènera à de nouvelles guerres. Les ouvriers n’ont pas besoin du bien des autres.

A bas l’autocratie !

Vive la Révolution !

 Vive le Gouvernement Révolutionnaire Provisoire !

A bas la guerre !

Vive la République démocratique !

 Vive la solidarité internationale du prolétariat !

 Vive le POSDR uni !

1917, Comité des mejraiontsy de Petersbourg

 

(GARF  fonds 1741, inventaire 1,  dossier 36027)

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Appel du comité des mejrayontsy du POSDR de Petersbourg
 et du parti des Socialistes-révolutionnaires
C’est par la lutte qu’on conquiert ses droits !
Prolétaires de tous les pays unissez-vous !

CAMARADES SOLDATS !

La classe ouvrière traquée par la famine s’est dressée contre nos et vos ennemis, dans lutte contre la guerre, contre l’autocratie de dirigeants criminels. Elle s’est levée dans la lutte pour la liberté et la terre ! Camarades, depuis deux ans et demi, vous combattez dans les tranchées et les casernes.  Depuis deux ans et demi,  les commandants inhumains vous tourmentent. Dur est le sort du soldat. Les chiens ne sont pas moins respectés que vous. Camarades ! Frères ! Tous nos espoirs reposent sur vous ! Nous tendons vers vous tous nos espoirs ! Nous tendons vers vous nos mains calleuses, déformées par le travail ! Frères ! Certains d’entre vous ont tiré sur le peuple ! Le sang ouvrier a coulé ! Soldats ! Ne rougissez pas vos mains du sang de vos frères. Honte au fratricide ! Honneur et gloire à ceux d’entre vous qui ont soutenu le peuple ! Gloire aux cosaques qui ont chassé les policiers de la place Znamenski ! Gloire à ceux du Pavlovski qui ont vengé les violences policières ! Frères ! Si on vous ordonne de tirer sur le peuple, tirez sur ceux qui vous donnent cet ordre. Que vos baïonnettes se retournent contre les agresseurs. Nos femmes affamées attendent votre aide ;

Camarades ! Lisez nos tracts ! Organisez-vous ! Rejoignez les ouvriers ! Nous croyons fermement que les soldats ne trahiront pas le peuple ! Frères ! Ecoutez notre voix ! Vive l’union de l’armée et du peuple ! A bas l’autocratie ! A bas la guerre ! Vive la révolution ! Toute la terre aux paysans ! Toute la liberté au peuple !

 

Comité des mejraionsty du POSDR de Petersbourg.

Parti des socialistes-révolutionnaires .

 

(GARF fonds 1741, inventaire 1, dossier 35278)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Première édition française des Récits de Kolyma

Présentation : Claudie Lescot

Pour lire l’ouvrage cliquez sur la première de couverture

La maison-musée Chalamov créée en 1990 à Vologda, au nord de la Russie, abrite les collections de photographies, de documents, de la vie et des œuvres de Varlam Chalamov. Il s’agit de sa maison natale, sa famille habitant une partie de la maison transformée en presbytère. Né en 1907 il y vécut jusqu’à l’âge de 17 ans, en 1924 il quitte Vologda pour Moscou.

Marc Goloviznine nous envoie l’un de ces documents exposés, la première édition en français des Récits de Kolyma en 1969, traduite par Katia Kerel et Olivier Simon (Jean-Jacques Marie), que nous publions en en-tête.

Curieuse histoire que celle de cette première édition passée inaperçue. Elle paraissait après le rapport Krouchtchev (fév. 1956), c’était le « dégel », les dissidents, les samizdats qu’on se procure par des moyens étranges. Une journée d’Ivan Denissovitch avait paru en 1962 en U.R.S.S. mais pas encore en français.

Maurice Nadeau raconte dans ses mémoires littéraires, Grâces leur soient rendues, l’origine et le parcours de l’ouvrage de Chalamov :

J’ai publié un des grands livres français sur les camps nazis, « Les Jours de notre mort ». Il se trouve que j’ai également publié le premier grand livre sur le Goulag : « Récits de Kolyma », de Varlam Chalamov.

(…)

C’est mon amie Janine Lévy qui me procure « Récits de Kolyma ». J’ai pleine confiance en elle, mais elle ne peut évidemment pas me révéler la filière par laquelle les trois rouleaux de microfilms qu’elle me met en mains sont tombés dans les siennes. Il me suffit de savoir que l’auteur, Varlam Chalamov, vient d’être libéré, qu’il est en mauvaise condition physique, sourd et presque aveugle, mais qu’il tient à ce que son témoignage parvienne en Occident. Est-il connu comme écrivain ? Elle pense que non. Existe-t-il même vraiment ? N’y a-t-il pas là-dessous une nouvelle provocation du K.G.B. ? Pour répondre à mes doutes, il lui faut remonter la filière, cela prend du temps. A la fin, je dispose d’une biographie de Chalamov et même d’une photo de l’auteur, assez mauvaise mais récente, et terrible : on devine dans quel état physique il se trouve. Il ne faut plus hésiter à publier son témoignage.

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Déjà, j’avais confié les films à Jean-Jacques Marie qui, avec Claude Ligny, m’avait confectionné mon numéro spécial des « Lettres Nouvelles » sur les plus récents écrivains russes. Il les a décryptés, il en est encore bouleversé : « Je n’ai jamais rien lu de pareil, cela dépasse tout ce que l’on sait sur les camps soviétiques et c’est en même temps un chef-d’oeuvre littéraire. Mais cela va être un ouvrage énorme, six cents pages, ajoute-t-il, et, outre qu’il faut faire vite, je n’ai pas le temps de tout traduire… Je pourrais te faire un choix… »

« Récits de Kolyma » paraît dans le choix de Jean-Jacques Marie. Avec une économie de moyens à couper le souffle, sur le ton d’un récit précis et sec, sans fioritures ni discours, sans référence à « la dignité de l’homme » et sans appel à la conscience universelle, Chalamov brosse par petites touches les multiples aspects d’une entreprise plus perverse que l’entreprise nazie. (…) Chalamov ne compte que sur sa mémoire. (…)

Prisonnier politique étiqueté « trotskyste », il entend montrer au monde la face abjecte de ce qui, en Occident, passe pour le socialisme.

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(…)

Quelques articles dans la presse, gênés, plus généralement le silence. David Rousset a bien attiré l’attention sur l’existence des camps soviétiques (…) Plus simplement, on refuse de lire le livre de Chalamov,(…) Staline est mort, sans doute, et sa dépouille ne paraît pas digne de voisiner avec celle de Lénine, mais « la gauche » en France c’est aussi les communistes, toujours auréolés de la révolution d’Octobre. « Je tiens tout anticommuniste pour un chien », avait dit Sartre. Après le Rapport Krouchtchev, après Budapest, après ces « Volontaires pour l’échafaud » de Savarius, témoignage d’une victime du procès contre Rajk « et ses complices » (qu’on me force à retirer de la vente sous peine de procès), on ferme les yeux, les oreilles, l’entendement à ce que raconte Chalamov.(…) Il faudra que, durant la restalinisation, se déroulent les procès Siniavski-Daniel, de Guinzbourg, de Galanskov et les trotskystes français (en premier lieu Jean-Jacques Marie) mettent sérieusement la main à la pâte pour qu’enfin, ici, on s’émeuve.

Maurice Nadeau termine son chapitre Chalamov ainsi :

Ô miracle ! Ô misère ! Il n’échapera pas à la récupération, il deviendra, pour les préfaciers des éditions complètes qui vont se succéder dans le monde entier, « le juste » par excellence.

Pour d’autres dont nous sommes, il suffit qu’il ait été l’auteur des « Récits de Kolyma », l’une des pièces maîtresses de l’accusation portée contre ce siècle qui s’achève.

On peut voir dans une vitrine du musée le document manuscrit de Maurice Nadeau, reproduit ci-dessous, relatant comment Récits de Kolyma est arrivé en France.

J’ai publié en 1969 pour les Lettres nouvelles, Récits de Kolyma, de Varlam Chalamov d’après un micro film qui m’a été remis par mon amie Janine Lévy. Elle m’a dit le tenir d’un employé d’ambassade qui lui avait fait passer la frontière dans un « sac à provisions ».Janine et Raoul Lévy étaient en relations avec des « dissidents » soviétiques. Moi-même, je l’étais avec Boris Pasternak (j’ai publié une lettre qui m’était adressée), Soljenitsyne et quelques autres (noms indéchiffrables) que j’ai publiés dans ma revue.En vue de déjouer une provocation du Guépéou je demandais des précisions à Varlam Chalamov. Elles me furent envoyées sous forme d’un portrait photographique dédicacé et contentement d’être publié en françaisCes pièces font partie des archives des Lettres Nouvelles détenues par l’éditeur René Julliard.Pour des renseignements sur moi même, consulter l’Encyclopédie soviétique où je figure comme « ennemi de l’URSS » , « valet du Capital », et « dangereux trotskyste ».                                                                     2 juin 2008 

Site webcultinfo.ru/literature/literature-in-the-vologda-region-personalities/shalamov-varlam-tikhonovich.php

Lev Zadov bras droit de Makno, puis officier du Guépéou, décoré, récompensé, arrêté et fusillé.

Jean-Jacques Marie

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Lev Zadov / Wikipedia

Lev Zadov, de son vrai nom complet Lev Zinkovski Zedov, fils d’un cocher de Iouzovka, après deux petites années d’école dans un heder (une école juive), commença tôt à travailler comme apprenti dans un moulin, puis comme ouvrier dans une forge. Il rejoint en 1910 l’un des groupes anarchistes, alors nombreux en Ukraine. En 1912 il prend part à trois « expropriations » destinées à alimenter la caisse de son groupe. L’année suivante, il est jugé pour ces  trois actions et écope de huit ans de bagne dont la révolution de février le libère comme des milliers d’autres détenus politiques. En février 1918 il s’enrôle dans l’Armée rouge. Son détachement est commandé par un anarchiste alors connu, Tcherniak. Le détachement part dans le sud combattre les Blancs dirigés par l’ataman Kaledine, puis après le suicide de ce dernier combattre les troupes rassemblées par Krasnov. Peu après Zadov s’éclipse. Il écrira plus tard: « En août 1918 notre détachement a reçu de Tsaritsyne l’annonce que nous étions transformés en unité de l’Armée rouge. Et nous avons reçu de l’argent pour payer nos salaires. En tant que chef de l’état-major je touchais 750 roubles, alors que le soldat rouge de base recevait 50 roubles. En tant qu’anarchiste je manifestai mon désaccord avec cette disposition. Avec l’accord du commandant du détachement Tcherniak je me rendis à l’état-major du front sud (…), et de là je fus envoyé en Ukraine sur les arrières des Allemands »[1].

Il part alors à Giouliai-Polie le centre du mouvement anarchiste de Makhno. En quelques mois il passe de l’organisation de la propagande au poste de chef du contre-espionnage du 2e corps, dit du Donetsk, de l’Armée de Makhno. Il devient vite l’adjoint personnel de Makhno. Lorsque ce dernier fut blessé il nomma Zadov commandant du groupe d’artilleurs et de fantassins envoyés sur le front sud pour combattre Wrangel en alliance avec l’Armée rouge. Après la défaite et la fuite de Wrangel hors de Crimée, Moscou ordonne le désarmement des contingents de Makhno qui refuse de se plier à cet ordre de Moscou. Le romancier russe Alexis Tolstoï, rentré de l’émigration en 1923, règle le compte de Zadov dans le troisième tome de son roman Le chemin des tourments : « Dans le sud on ne connaissait pas moins le nom de Levka Zadov que celui du petit père Makhno. Levka était un bourreau, un homme d’une férocité si incroyable que Makhno faillit plusieurs fois le sabrer mais il lui pardonnait à cause de son dévouement »[2]. Ainsi un jour, (dans le roman) il menace un officier blanc qui a abandonné l’armée de Denikine en lui lançant au visage : « Espèce de salaud, si tu me mens encore une fois, je te ferais ce que Sodome n’a pas fait avec Gomorrhe ». Confisquant à l’officier la photo de sa (jolie) femme il répond à ce dernier qui lui demande de la lui rendre : « On la déposera sur ton cadavre sanglant » [3] et il l’assomme.

En 1921 il fait partie des 77 makhnovistes, Makhno compris, qui se réfugient en Roumanie où il vivote pendant plusieurs années à grand renfort de petits boulots. Il retourne en URSS en 1924 dans des conditions dignes d’un mauvais roman d’aventure. Ayant appris l’amnistie accordée à tous les anciens de l’armée de Makhno, son frère Daniel et lui s’associent à un groupe de nationalistes ukrainiens réactionnaires que les services roumains veulent envoyer en URSS commettre des actes de sabotage. A peine franchie la frontière, Zadov et son frère se rendent aux autorités soviétiques… Après plusieurs mois d’interrogatoires… il est recruté dans le Guépéou (nouveau nom de la Tcheka depuis 1922) sans doute à cause de son expérience dans les services de renseignement de l’armée de Makhno.

Interrogé en 1993 par un journaliste du quotidien Troud [4], son fils expliquera ainsi cette décision au premier regard surprenante : « N’oubliez pas que cela se passait en 1924. On avait amnistié tous les makhnovistes. On était encore loin du déchaînement des répressions staliniennes. Et puis on n’a pas nommé mon père dans les organes punitifs de la Tcheka, mais dans les services de renseignements, domaine dans lequel il avait des idées ».

Zadov sert apparemment sans problème dans le NKVD (nouveau nom du Guépéou à partir de 1934) jusqu’à atteindre un grade équivalent aujourd’hui à celui de colonel. Au cours de cette période il obtient sur son activité un jugement flatteur du vice-président du NKVD d’Ukraine, G. V. Kovtoune qui écrit : «  Pendant son activité dans les services de renseignement n’a manifesté que des côtés positifs. Il a montré son courage dans des opérations de combat et a été plusieurs fois décoré : en 1929, il reçoit des remerciements du Guépéou d’Ukraine et une prime de 200 roubles pour avoir désarmé un dangereux saboteur ; a reçu à titre de récompense un mauser avec l’inscription  « Pour ses mérites de combattant » de la part du comité provincial du Guépéou ; en 1932 le comité exécutif de la province d’Odessa lui attribue une arme de combat ; en 1934 il reçoit une prime mensuelle pour le courage qu’il a manifesté lors de l’arrestation d’un groupe de terroristes »[5]. Puis le tsunami de la répression stalinienne le rattrape. Nicolas Iejov, placé par Staline à la tête du NKVD en septembre 1936 à la place d’Henrykh Iagoda nettoie le NKVD d’une grande partie de ceux qui travaillaient jusqu’alors sous les ordres de Iagoda, destiné à figurer en bonne place sur le banc des accusés du troisième procès de Moscou. Il est arrêté le 4 septembre 1937. Au début de 1938, le NKVD arrête sa femme. Lev Zadov et son équipe sont accusés d’espionnage au profit des services secrets roumains, britanniques et allemands. Il est condamné à mort par la Cour Suprême de Kiev le 25 septembre 1938 et fusillé le jour même. Il sera réhabilité par la justice soviétique le 29 janvier 1990 .

 

[1] Troud,24 juin 1993.

[2] Khojdenie po moukam, Moscou 1957, tome 2 , p 153

[3] Ibid p 154.

[4] Troud 24 juin 1993

[5] Ibid.

Vivre dans la Russie de Lénine, JEAN-JACQUES MARIE

Paru le 10 novembre 2020, dans la collection « Chroniques » des éditions Vendémiaire.

« L’existence avait pris un sens supérieur » écrit le dissident soviétique André Siniavski. « De nouvelles voies s’ouvraient, menant à l’administration, au savoir, à la création (…) au formidable éveil des énergies créatrices populaires qui, se manifestant de toutes les manières, dessinaient le panorama de l’utopie réalisée. Berger hier, aujourd’hui à la tête d’un régiment ou d’une armée ».

Pourtant, dès le 20 décembre 1917, la poétesse Zinaïda Hippius notait  :  « La famine absolue frappe à nos portes ». Peu avant de mourir Lénine écrivait   :  « Nous sommes des mendiants. Des mendiants affamés et ruinés ».

Guerre civile, heurts avec la paysannerie, ravages de la dysenterie, du choléra et du typhus, dislocation de l’industrie et des transports, ravages de la faim, voire de la famine, complots démantelés par la Tcheka  ou parfois imaginaires dessinent le cadre d’une dure existence au quotidien dans des logements partagés, non chauffés l’hiver, où beaucoup, pour survivre, se livrent  au plaisir risqué du marché noir, où certains, rescapés du tsarisme, se réfugient dans l’espoir de la victoire des Blancs alors que des dizaines de milliers de prolétaires et de jeunes se battent et se débattent dans l’attente impatiente de la révolution mondiale qui leur garantirait la promesse, parfois à l’allure improbable, de la victoire.