UNE LECON A MEDITER ?

Anne DEFFARGES : Allemagne 1918-1923, leçons d’une révolution fusillée. 430 pages. Atalande, 21 E, mars 2026

Par Jean-Jacques Marie

En janvier 1918 l’empire de l’Autriche-Hongrie s’embrase : des grèves de masse éclatent à Vienne, puis à Cracovie, Brünn, Budapest, Trieste, Prague. A la fin d’octobre 1918, en pleins pourparlers d’armistice, le haut commandement allemand décide de lancer la flotte allemande à l’assaut de la flotte anglaise. Les marins de Kiel refusent et se soulèvent. Apparait alors l’une des questions-clé de la révolution allemande en marche, que souligne Anne Deffarges : le social-démocrate Gustav Noske, chargé du rétablissement de l’ordre, se fait alors à la fois nommer gouverneur de la ville et élire à la tête des conseils ouvriers et rétablit plus ou moins l’ordre antérieur, que les marins et les ouvriers voulaient balayer mais ne peuvent y parvenir faute d’une direction politique désireuse et capable de transformer leur protestation spontanée en une action politique consciente visant à leur assurer le pouvoir. C’est le début symbolique de la tension extrême qui va régner en Allemagne après l’effondrement de la dynastie des Hohenzollern et la proclamation de la République le 9 novembre 1918. Mobilisation des masses d’un côté et de l’autre signature des accords Legien (responsable des syndicats) – Stinnes (représentant du patronat) visant à élaborer une « communauté du travail » niant la lutte des classes, dont l’héritage s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui. De Berlin à Budapest, s’enclenche un mouvement vers la révolution mondiale, au moment même où le parti communiste allemand (KPD), fondé à la fin de décembre 1918, se voit privé de ses deux principaux dirigeants, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, assassinés le 15 janvier 1919.

Les ouvriers, qui avaient déjà fait massivement grève en janvier 1918, se joignent à eux en déclenchant le 5 novembre la grève générale. Anne Deffarges souligne la portée gigantesque de ce départ de la révolution allemande. Au même moment, souligne-t-elle « les soldats créent un conseil, le premier de la révolution allemande (…) quelques heures plus tard les ouvriers créent également leur conseil. (…) l’ampleur du mouvement est telle que, le soir même, ces conseils deviennent l’autorité de la ville. Les matelots, les ouvrières et ouvriers (…) comprennent qu’il n’y a plus de retour en arrière possible (…). Leur seul salut (…) est de renverser le pouvoir. » Dès lors la grève générale et les conseils de soldats et d’ouvriers créés revêtent une portée nationale.

La direction du puissant parti ouvrier social-démocrate (le SPD) envoie alors à Kiel un de ses dirigeants, Gustav Noske « pour éteindre l’incendie (…) Noske comprend que c’est de l’intérieur qu’il pourra le mieux freiner la révolte et réussit en un jour à se faire élire Président du conseil des soldats de Kiel (…) puis nommer Gouverneur de la ville (…) il oeuvre à vider de son pouvoir le soviet ». Hitler, après avoir dissous le SPD en 1933, versera à Noske une retraite d’ancien ministre, manifestement bien méritée !

Peu après à Cologne, les ouvriers et les soldats installent à la tête de la ville un comité qui, écrit Anne Deffarges « pouvoir législatif et exécutif à la fois, supervisait les chemins de fer, les postes et télécommunications, la police, les banques et le commandement militaire ». A Kiel Noske met en oeuvre la politique que le SPD appliquera à l’échelle du pays tout entier pour défendre l’Etat hérité de l’Allemagne impériale et son appareil civil et militaire. Un bref moment chancelier du Reich l’homme politique bourgeois Max von Baden souligne alors l’ampleur de la mobilisation ouvrière : « Nous ne pouvons plus écraser la révolution, nous ne pouvons que l’étouffer. » C’est ce à quoi, à partir de décembre 1918 s’attacheront les dirigeants du parti social –démocrate, alors très puissant dans la classe ouvrière, dont son secrétaire général Friedrich Ebert nommé chancelier du Reich en novembre 1918 et ses adjoints. En ce sens le destin du mouvement révolutionnaire à Kiel dessine déjà le cours général imposé à la révolution naissante par les sociaux-démocrates au pouvoir qui « redonnèrent un rôle et du poids à l’armée tellement haïe en 1918. Ils firent le lit de l’extrême droite, armant ses bandes qui ont, entre 1919 et 1923 assassiné à grande échelle (…). De ces paramilitaires sont sortis les partis et groupes fascistes, dont les nazis ». Ce cours étouffera le mouvement révolutionnaire qui entraîne alors des millions d’hommes et de femmes et préparera ainsi l’avènement du nazisme alors en gestation. Après une litanie de grèves dont les ouvriers et les ouvrières ne parviennent pas à obtenir la généralisation, le parti communiste soviétique, soucieux de rompre l’isolement dont souffre la révolution russe décide fin août 1923 de préparer l’insurrection en Allemagne sous la conduite, évidemment du KPD … mais sa direction, alors privée de Lénine très malade, suspend sa décision.

Anne Deffarges conclut sa tentative réussie de dresser un tableau des secousses révolutionnaires et des réactions qu’elles ont suscitées de la part de tout l’appareil de l’Etat sous la direction du parti social-démocrate, en soulignant : « au-delà de la complexité des événements, l’absence d’une direction révolutionnaire sûre d’elle-même, volontaire, sachant où elle allait et par quelles voies, nuisit à leur lisibilité. Tous ces facteurs se conjuguent pour donner une impression de chaos, de bateau ivre sans capitaine. »

Sans capitaine parce que l’état-major, soutenu par les dirigeants sociaux-démocrates, dont Ebert et Noske, a dès le 15 janvier 1919, assassiné les deux sociaux-démocrates de gauche Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, qui avaient fin décembre 1918 fondé le parti communiste, le KPD, pour donner une issue politique à la révolte de millions d’ouvriers et d’ouvrières.

 

Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, deux combattants contre la guerre

Karl Liebknecht a constamment associé le combat pour le so­cialisme au combat antimilita­riste : le 3 août 1914, il refusa de voter les crédits de guerre, ainsi que 14 autres députés sur les 111 que comp­tait la députation social-démocrate du Reichstag. Mais il respectait encore la discipline du parti et il ne rendit son refus public que le 2 décembre 1914 en expli­quant au Reichstag : «Il s’agit d’une guerre impérialiste, particulièrement du côté allemand, qui a pour but des conquêtes de grand style. »

Puis, avec le groupe clandesün Spartakus, il rendit publique son opposition. On le retrouve le 1er mai 1916 au milieu d’une dizaine de milliers de manifestants sur la Potsdam Platz à Berlin, venus dire leur refus de la guerre : en habit de soldat réserviste – il a 47 ans et n’est plus mobilisable sur le front – il crie « A bas la guerre ! A bas le gouvernement ! »

Son statut de député du Reichstag qui lui assurait en principe l’immunité politique fut piétiné par la majorité conservatrice de l’assemblée dominée par les hobereaux prussiens qui disposèrent aussi du renfort de la social-démocratie en majorité ralliée à l’impérialisme : le député social-démocrate David se déshonora en expliquant devant la commission chargée d’examiner le cas Liebknecht qu’il était chargé de défendre : un chien qui aboie ne mord pas !

Karl Liebknecht fut déféré devant la justice militaire qui le condamna le 28 juin 1914 à trente mois de réclusion. Il rit appel, ce qui lui valut une sanction aggravée le 23 août : quatre ans de prison, dix ans de privation des droits civiques. Ce procès fit de lui l’homme politique le plus populaire dans les tranchées et il renforça la détermination du groupe Spartakus.

Rosa Luxemburg mit son grand talent de polémiste et toute la force de ses convictions anti-impérialistes au ser­vice du combat de son camarade. Voici quelques extraits du tract spartakiste de l’été 1916 traduit et édité par les éditions de l’Epervier.

« En s’occupant du cas Liebknecht, le Reichstag, la majorité bourgeoise et la majorité du groupe parlementaire so­cial-démocrate ont de loin surpassé leur propre infamie.

C’est en accomplissant son devoir de socialiste de l’internationale, à la mani­festation du Ier mai, que Liebknecht a été appréhendé par les sbires du pouvoir et livré à la justice militaire. Liebknecht est député du Reichstag, il est dispensé du service militaire afin de pouvoir exercer son mandat de représentant du peuple et, pendant les sessions du Reichstag, il n ’est donc pas un soldat mais un représentant du peuple. C’était le devoir le plus élé­mentaire du Reichstag que de le protéger des griffes de la justice militaire comme de toute poursuite d’ordre politique. Tous les parlements du monde considèrent qu’il est impératif pour leur propre dignité de protéger leurs membres des violences des gouvernements. Il s ’est passé ici quelque chose d’inouï, sans précédent dans l’his­toire de tous les gouvernements : c’est le Reichstag lui-même qui a livré l’un de ses membres à la justice militaire ! […]

Le 8 avril, il avait voulu présenter une analyse critique de l’esbroufe qu’on a fait autour du dernier emprunt de guerre allemand ! Et les attaques les plus virulentes de ce suicide parlementaire venaient, en plus, des démocrates radicaux […]. C’est en criant à la haute trahison que les Hulbricht et Millier Meinigen se jettent sur le premier à monter à la tribune du Reichstag pour critiquer le gouvernement. C’est en criant à la haute trahison que les Payer et Lieschling livrent l’immunité de la représentation populaire aux sabres de l’armée. Après ces hurlements libéraux, les Oertel et Heydebrand n’ont plus grand- chose à dire. Et le groupe parlementaire social-démocrate majoritaire ne dit pas un mot pour récuser ces coassements. Il est vrai que les “politiciens jusqu’au boutistes”, les Scheidemann et consorts, prennent pour des traîtres à la patrie tous ceux qui tiennent les principes des sociaux- démocrates en haute estime et luttent contre l’assassinat des peuples.

Trahison ! Trahison ! Lutte de classes- trahison ! Refus du budget-trahison !

Fête du Ier Mai-trahison ! Critique des emprunts du guerre-trahison ! Solidarité internationale-trahison ! Grève pour l’aug­mentation des salaires de misère-trahison ! Discussion publique sur les usuriers qui profitent de la vente des aliments-trahi­son ! Lamentation des femmes qui meurent de faim devant les magasins-trahison ! Ce qui a été dit des milliers de fois par les sociaux-démocrates dans leurs journaux, dans leurs réunions électorales, dans leurs discours au Reichstag est aujourd’hui une trahison. L’ensemble de l’action de la social-démocratie depuis un demi-siècle, qui était dirigée contre la guerre, le milita­risme, la domination de classe, la solidarité de classe, l’unité nationale, les mots d’ordre patriotiques, est devenu une trahison !

Les Payer, Liesching, Hubrich et les David, Landsberg, Scheidemann ont sur­passé tous les procureurs, ont fait rougir de honte les préfets de police… Gare si ces loustics avaient eu à appliquer les lois anti-socialistes de Bismarck ! Ils auraient fait enfermer tous les députés et journalistes sociaux-démocrates en maison centrale, ils auraient envoyé à la potence notre August Bebel et notre bon vieux Wilhelm Liebknecht ! La cli­que Scheidemann s’est permis la comé­die de déposer une requête concernant l’immunité de Liebknecht, mais ils l’ont fondée en disant que son combat n’était pas dangereux, qu’on ne pouvait tout de même pas bousculer le peuple allemand dans son obéissance cadavérique ! Et de même dans la commission du Reichstag, le social-démocrate David a dit en par­lant de Liebknecht : “Un chien qui aboie ne mord pas !”

[…] Ce sont les masses du prolétariat, les masses d’un peuple mourant de faim, asservi et réduit à de la chair à canon qui doivent leur donner la réplique. Et ce faisant, il ne faudra pas oublier les paroles “de chien” du tribun de la majorité social-démocrate.

Est un chien celui qui lèche les bottes des maîtres alors que ceux-là mêmes ne lui ont exprimé leur considération pen­dant des décennies qu’à grands renforts de coups de pied.

Est un chien celui qui remue joyeuse­ment la queue alors qu’il est muselé par l’état de siège et regarde les seigneurs de la dictature militaire dans les yeux en gei­gnant doucement pour obtenir sa grâce.

Est un chien celui qui aboie à tout rompre après quelqu’un qui n’est pas là, qui est dans les fers et qui, ce faisant, rend des services supplémentaires aux poten­tats du moment.

Est un chien celui qui abjure, souille de bave et traîne dans ses excréments, sur ordre du gouvernement, tout le passé de son parti, tout ce qui était sacro-saint pour lui depuis une génération.

Sont et demeurent malgré tout des chiens les David, Landsberg et compa­gnie. Et il ne fait pas de doute qu’ils re­cevront de la classe ouvrière allemande le coup de pied mérité quand le jour des règlements de comptes arrivera […].

Seule la réaction des masses, leur initiative audacieuse, l’action énergique de la lutte des classes sur toute la ligne peut nous faire regagner le droit chemin et mettre fin à l’assassinat des peuples, à la dictature militaire, à la mort lente du peuple par la famine. Et cela les masses ne le réaliseront que lorsqu’elles auront appris à se jeter corps et âmes, comme Liebknecht, dans la lutte pour les idéaux du socialisme international…

Quand des centaines de milliers, des millions de voix reprendront le cri de Liebknecht dans le Reich tout entier :

A bas la guerre !
Prolétaires de tous les pays,
unissez-vous ! »



Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht