« Vivre dans la Russie de Lénine »

Paru le 10 novembre 2020, dans la collection « Chroniques » des éditions Vendémiaire.

« L’existence avait pris un sens supérieur » écrit le dissident soviétique André Siniavski. « De nouvelles voies s’ouvraient, menant à l’administration, au savoir, à la création (…) au formidable éveil des énergies créatrices populaires qui, se manifestant de toutes les manières, dessinaient le panorama de l’utopie réalisée. Berger hier, aujourd’hui à la tête d’un régiment ou d’une armée ».

Pourtant, dès le 20 décembre 1917, la poétesse Zinaïda Hippius notait  :  « La famine absolue frappe à nos portes ». Peu avant de mourir Lénine écrivait   :  « Nous sommes des mendiants. Des mendiants affamés et ruinés ».

Guerre civile, heurts avec la paysannerie, ravages de la dysenterie, du choléra et du typhus, dislocation de l’industrie et des transports, ravages de la faim, voire de la famine, complots démantelés par la Tcheka  ou parfois imaginaires dessinent le cadre d’une dure existence au quotidien dans des logements partagés, non chauffés l’hiver, où beaucoup, pour survivre, se livrent  au plaisir risqué du marché noir, où certains, rescapés du tsarisme, se réfugient dans l’espoir de la victoire des Blancs alors que des dizaines de milliers de prolétaires et de jeunes se battent et se débattent dans l’attente impatiente de la révolution mondiale qui leur garantirait la promesse, parfois à l’allure improbable, de la victoire.

Lénine et la lutte contre l’antisémitisme

Jean-Jacques Marie

Dès le lendemain de la révolution d’octobre, la contre-révolution tente de s’organiser. L’un de ses thèmes d’agitation les plus répandus consiste à présenter la révolution comme l’œuvre des « juifs ». Très vite les tracts antisémites pullulent. Gorki en reçoit un paquet édité par le « Comité central de l’union des socialistes chrétiens », à Moscou et à Petrograd. Le tract, adressé aux « ouvriers, soldats et paysans », s’ouvre sur le slogan « Antisémites de tous les pays, de tous les peuples et de tous les partis, unissez-vous ! ». Il invite tous les Russes à « se purifier de toute cette vermine juive, qui a si complètement gagné tout notre pays, des plus haut sommets aux tréfonds populaires ». Il oppose « la race aryenne » aux juifs. i

Le 21 avril 1918, les bolcheviks organisent au cirque Moderne à Petrograd un grand meeting contre les pogromes, installent une commission chargée d’étudier les mesures préventives pour essayer de les empêcher. Le 27 avril, le Commissariat de la province de Moscou, décide d’organiser une activité systématique de propagande contre l’antisémitisme. En juillet 1918, le Soviet de Petrograd publie une brochure intitulée Les Juifs, la lutte de classe et les pogroms, dont l’auteur s’indigne de « la nécessité, honteuse pour le parti du prolétariat, d’avoir à lutter contre les états d’esprit pogromistes dans le milieu de la classe ouvrière ». Il explique, dans un langage bizarrement religieux, « Les Juifs ont donné Jésus et Judas, ils ont donné les premiers martyrs chrétiens (…), Marx, Lassalle et beaucoup d’autres révolutionnaires célèbres, mais aussi des hommes d’Etat juifs et des persécuteurs officiels de la révolution ».ii Les soviets locaux et les organismes politiques de l’Armée rouge diffusent des brochures similaires à Moscou, Petrograd, Kiev, Kharkov, Koursk, Odessa.

Le 25 de ce même mois de juillet Lénine rédige, et publie dans les Izvestia le 27 juillet, un décret visant à « mettre hors la loi les pogromistes et tous ceux qui fomentent des pogromes ». Selon le bolchevik (et ancien menchévik) Iouri Larine, « mettre hors la loi les antisémites actifs, c’était les fusiller ». iii Or ni la quatrième édition stalinienne ni la cinquième édition khrouchtchevienne des Œuvres de Lénine ne reproduisent ce texte. Ils ont, en revanche, reproduit l’Appel La Patrie socialiste en danger dont l’auteur est, d’ailleurs, Trotsky et non Lénine !

Les éditeurs n’ont pu que reproduire en revanche le discours prononcé par Lénine huit mois plus tard contre l’antisémitisme, enregistré sur disque afin d’en assurer une large diffusion. Ce texte, destiné à de larges masses a un caractère quasiment scolaire. Lénine y dénonce « ceux qui sèment la haine contre les Juifs (…), seuls des gens complètement ignorants, complètement abrutis, peuvent croire les mensonges et les calomnies déversées contre les Juifs  ».iv

i Maxime Gorki, Pensées intempestives, p 199

ii Oleg Boudnitski, Rossiskievrei mejdou krasnymi i lbielymi,,p 126

iii Alexandre Soljenitsyne, Deux siècles ensemble, tome 2, p 105

iv Lénine, Oeuvres complètes (en français),t. XXIX, p 254-255

DECRET SUR LA LUTTE CONTRE L’ANTISÉMITISME ET LES POGROMES ANTIJUIFS.

( En partie inédit en France)

D’après les renseignements qui parviennent au Conseil des commissaires du peuple dans de nombreuses villes, en particulier dans les régions proches du fronti, les contre-révolutionnaires développent une agitation pogromiste suivie par endroits d’excès contre la population travailleuse juive. La contre-révolution bourgeoise prend en main l’arme tombée des mains du tsar.

Chaque fois qu’il avait besoin de détourner de lui la colère populaire le gouvernement autocratique détournait cette dernière contre les juifs, en déclarant aux masses ignorantes que tous leurs malheurs viendraient des juifs. En même temps les juifs riches trouvaient toujours un moyen de se protéger et c’est la couche pauvre des juifs qui souffrait de la persécution et des violences et y trouvait la mort.

Aujourd’hui les contre-révolutionnaires ont renouvelé la persécution contre les juifs, utilisant à cette fin la famine, la lassitude et aussi l’obscurantisme des masses les plus arriérées et les résidus de la haine contre les juifs inoculée dans le peuple par l’autocratie.

Dans la République Fédérative de la Russie Soviétique où est proclamé le principe de l’autodétermination des masses populaires de tous les peuples l’oppression nationale n’a pas de place. Le bourgeois juif est notre ennemi non en tant que juif, mais en tant que bourgeois. L’ouvrier juif est notre frère.

Toute persécution de toute nation quelle qu’elle soit est inacceptable, criminelle et honteuse.

Le Conseil des commissaires du peuple déclare que le mouvement antisémite et les pogromes antijuifs sont un danger mortel pour la cause de la révolution ouvrière et paysanne ; il appelle le peuple travailleur de la Russie socialiste à combattre ce fléau par tous les moyens.

L’inimitié nationale affaiblit nos rangs révolutionnaires, divise le front uni des travailleurs, sans distinction de nationalités et ne sert que nos ennemis.

Le Conseil des commissaires du peuple ordonne à tous les Soviets de prendre des mesures décisives pour couper à la racine le mouvement antisémite. Il ordonne de déclarer hors-la-loi les pogromistes et ceux qui mènent une agitation pogromiste.

Le président du conseil des commissaires du peuple Vl. Oulianov (Lénine)

Le chef du service administratif du conseil des commissaires du peuple Vl Bontch Brouievit

Le secrétaire du Conseil N. Gorbounov.

(texte publié dans le tome III des Dekrety sovietskoï vlasti, Politizdat , Moscou 1984, p 93-94)

i NDLR : « Le front »  désigne ici le front mouvant de la guerre civile.