Un Lénine quelque peu défiguré !

Alexandre Sumpf : Lénine, 630 pages. Flammarion, 2023.

par Jean-Jacques Marie

Page 564 du livre figure une photographie commentée par la légende suivante : « Staline, Lénine et Trotski. Dès cette époque le commissaire du peuple aux Nationalités et commissaire du peuple au contrôle étatique et le commissaire du peuple aux Affaires militaires, successeurs potentiels de Lénine, sont en conflit ouvert. » Conflit ouvert mais sur quoi et pourquoi ? La photographie, en nous présentant ces trois hommes côte à côte, veut affirmer par l’image une parenté politique qui réduit la rivalité entre Staline et Trotsky à la quête du pouvoir. Si ces deux hommes sont rivaux ils ont donc la même ambition et poursuivent le même objectif ; or Staline protège et promeut la caste dirigeante (dite bureaucratie ou nomenklatura) que Trotsky dénonce et combat jusqu’à ce que Staline, après l’avoir ignoblement calomnié, dénoncé comme un agent fasciste, fera assassiner le 20 aout 1940. Est-ce pour souligner cette parenté dans l’objectif poursuivi que la photographie de l’individu présenté comme Trotsky n’est pas la sienne, mais celle de Kalinine, président officiel (mais impuissant) de l’URSS, mort en 1946 ?

Le russe Dimitri Volkogonov ancien directeur-adjoint des service politiques de l’Armée soviétique, attribue à Lénine une action diabolique dans son ouvrage publié en 1994 : « Si le saint prince Vladimir de Kiev, en faisant baptiser la Rouss, l’a rendue chrétienne, Vladimir Oulianov, lui, a déchaîné sur ses espaces l’Antéchrist ». Les biographies de Lénine ne se réduisent pas à ces grossiers catéchismes. Ainsi Hélène Carrère d’Encausse le définit, dans la biographie qu’elle lui consacre, comme « un inventeur politique exceptionnel, le seul de ce siècle », et ajoute : « son génie politique » en 1917, l’amène à chevaucher « tous les spontanéismes et va faire de son parti leur porte-parole ». Chevaucher tous les spontanéismes n’est pas leur dicter sa loi, c’est leur donner une traduction politique qui leur permet de ne pas être réduits à une protestation impuissante. Pour certains son influence dépasse même le XXème siècle ; ainsi l’anglais Robert Service avertit ses lecteurs : « Partout où le capitalisme engendre une grave détresse sociale, Lénine n’est pas mort, du moins pas encore (…) S’il faut retenir quelque chose de sa vie et de sa trajectoire politique extraordinaire, c’est bien la nécessité pour tout un chacun de rester vigilant ».

Lors de son récit de l’insurrection organisée à Moscou en juin 1918 par les socialistes-révolutionnaires de gauche, jusqu’alors alliés aux bolcheviks, Sumpf affirme : « Lénine a l’habitude d’excommunier pour resserrer les rangs ». Il oublie le nombre de fois où Lénine s’est heurté à une vive opposition, parfois victorieuse, dans les instances de son parti.

Il en donne une autre image quand il évoque : « La lutte contre la corruption et le bureaucratisme », dont il affirme à juste titre qu’elle est « la grande cause de la dernière année de la vie de Lénine ». Mais ce dernier mène cette lutte en étant paralysé à la fois physiquement vu son état de santé déplorable et politiquement puisque, le 18 décembre 1923, le Bureau politique du parti communiste confie le suivi de son traitement médical et le contrôle de ses médecins à celui-là même qui est déjà le véritable chef de l’appareil bureaucratique parasitaire corrompu, Joseph Staline. Est-ce parce que ce combat est ainsi perdu d’avance que Sumpf ne présente pas, cette fois, Lénine comme « un dictateur », prêt à tout pour imposer sa volonté ?

La manière dont Sumpf aborde certaines phases de son activité permet d’apprécier la portée de cette affirmation. Prenons d’abord l’exemple des journées de juillet 1917, où Sumpf évoque « un désistement lâche » de Lénine, suivi « d’une fuite pitoyable au cœur des marais finlandais ». Au début du mois à la suite de la dégradation de la situation économique et sociale soulignée par une crise du Gouvernement provisoire, marquée par la démission des ministres bourgeois, la colère monte à Petrograd amplifiée par l’agitation bolchevique.

Persuadés que prendre le pouvoir à Petrograd serait facile, mais que Petrograd resterait isolé, les bolcheviks, après l’avoir d’abord refusé, acceptent de rendre la direction de la manifestation des marins, ouvriers et soldats qui se dirige vers le Palais de Tauride où siège le Comité exécutif du soviet ; le soir ils se dispersent et décident de revenir le lendemain. Les dirigeants bolcheviks délibèrent toute la nuit avec Lénine ; ils ne veulent pas appeler publiquement à une action prématurée. Le lendemain matin un énorme placard blanc remplace l’éditorial de la Pravda, qui devait appeler à une nouvelle manifestation. Ce 4 juillet, des masses de manifestants montent vers le Palais de Tauride pour exiger tout le pouvoir aux Soviets, se heurtent à un refus des dirigeants du Comité exécutif, puis, ne sachant que faire, se dispersent.

Le lendemain l’ordre égratigné est rétabli ; un détachement d’élèves officiers saccage le siège du parti bolchevik, puis le local de la Pravda, que Lénine a, par chance pour lui, quitté une demi-heure plus tôt, pendant qu’un autre détachement perquisitionne son appartement. Le gouvernement interdit la Pravda et lance un mandat d’arrêt contre Zinoviev et Lénine, accusés d’être des « agents allemands » (en pleine guerre avec l’Allemagne… donc des traîtres !), accusation relayée par une vaste campagne de presse, et emprisonne des dizaines de cadres bolcheviks. Lénine déclare à Trotsky : « Maintenant ils vont nous fusiller tous. C’est le bon moment pour eux. » Lénine et Zinoviev, décident de s’enfuir en Finlande. Cette prudence élémentaire n’a rien à voir avec un désistement lâche et une fuite pitoyable.

Autre exemple de la schématisation de la pensée et de l’activité de Lénine, Sumpf, évoquant la guerre civile qui va ravager la Russie trois ans durant après la prise du pouvoir d’octobre 1917, affirme : « Lénine a appelé la guerre civile de ses vœux, il y est plongé jusqu’au cou et l’épreuve subie se montre à la hauteur de ses ambitions totalitaires ». Un épisode important de la révolution russe remet en question cette affirmation. En août 1917, le dirigeant politique du parti bourgeois Cadet, Milioukov prophétise : « la vie poussera la société et la population à envisager l’inéluctabilité d’une opération chirurgicale. » et il annonce « des répressions inéluctables ». Dans son histoire de la révolution il affirme que le pays n’avait alors le choix qu’entre le général Kornilov et Lénine.

Kornilov organise un soulèvement fin août, menace de pendre tous les dirigeants du Soviet, qui s’unissent alors tous avec les bolcheviks pour repousser l’offensive du général factieux, vite écrasé.

Lénine, de sa cachette finlandaise, constate que cette alliance a balayé le complot de Kornilov « avec une facilité sans exemple dans aucune révolution ». Il propose de perpétuer cette alliance qui, avec la transmission immédiate de tout le pouvoir aux Soviets, « rendrait la guerre civile impossible en Russie ». S’ouvre alors à ses yeux une « possibilité historique extrêmement rare et extrêmement précieuse », à saisir d’urgence : la Russie vit un moment historique exceptionnel où « le développement pacifique de la révolution est possible et vraisemblable, si tout le pouvoir est transmis aux Soviets. » Il propose donc la « formation d’un gouvernement de socialistes-révolutionnaires (S-R) et de menchéviks, responsable devant les Soviets (…) seul moyen d’assurer désormais une évolution graduelle, pacifique, paisible des événements. » Les bolcheviks exigeraient alors seulement « l’entière liberté de l’agitation ».

Nullement assoiffé ni de guerre civile ni de pouvoir, Lénine cherche donc la solution la plus économique et la plus indolore.

Les S-R et les menchéviks n’en veulent pas et maintiennent la coalition avec la bourgeoisie vacillante entre autres pour poursuivre la guerre qui ravage et ruine le pays. La possibilité d’un développement pacifique de la révolte souhaitée par Lénine s’évanouit.

Sumpf enfin déforme de façon caricaturale la pensée de Lénine quand il prétend qu’en 1921 « Lénine renonce à la révolution mondiale avant même que Staline énonce le slogan du « socialisme dans un seul pays. » Il donne de cette affirmation une étrange preuve puisque la citation qu’il fait dit exactement le contraire : « En témoigne son discours devant les délégations allemande, polonaise, tchécoslovaque, hongroise et italienne au III congrès du Komintern le 11 juillet 1921 ». Or, dans le passage cité par Sumpf lui-même, Lénine affirme : « L’Europe est enceinte d’une révolution, mais il est impossible d’établir à l’avance un calendrier de révolutions (…) Je suis sûr que nous gagnerons une position pour la révolution, à laquelle l’Entente ne pourra rien opposer et ce sera le début de la victoire à l’échelle mondiale. » Etrange renoncement à la révolution mondiale que cette certitude d’une victoire, dont Lénine se contente d’affirmer qu’il est impossible d’en fixer la date… Staline opposera à cette perspective évidemment imprécise la construction du (prétendu) « socialisme dans un seul pays », simple couverture de l’avidité de la caste bureaucratique parasitaire dirigeante Cette couche réactionnaire, en se soumettant par la corruption les appareils permanents à la tête des partis membre de l’Internationale dite communiste, parviendra à bloquer les éruptions révolutionnaires qui vont, entre autres, secouer l’Angleterre avec sa grève des mineurs de neuf mois en 1926, puis la Chine en 1927, puis l’Espagne et la France en 1936. La IV e Internationale politiquement formée dès1936, puis proclamée en 1938 tentera de préparer les conditions politiques de la victoire de la révolution dont le gigantesque massacre de la guerre mondiale à venir annonce l’explosion. C’est pour l’empêcher que Staline fera assassiner Trotsky le 20 août 1940.

 

DOCUMENTS INEDITS

de LENINE

– LETTRE A L’EMIR D’AFGHANISTAN AMANULLAH KHAN[1]

A Votre Majesté l’émir d’Afghanistan

Ayant reçu de votre ambassadeur extraordinaire, le respecté Muhammed-Vali-Khan, la précieuse lettre de Votre Majesté, je m’empresse de vous remercier pour vos salutations et votre initiative pour instaurer l’amitié entre les grands peuple russe et afghan.

Dès les premiers jours de la lutte glorieuse du peuple afghan pour son indépendance, le gouvernement Ouvrier et Paysan de Russie s’est empressé de reconnaître le nouvel ordre des choses en Afghanistan, a solennellement reconnu sa pleine indépendance et envoyé son ambassade pour établir un lien solide et permanent entre Moscou et Kaboul. A l’heure actuelle, l’Afghanistan florissant est le seul état musulman indépendant au monde et le destin confie au peuple afghan la grande tâche historique d’unir autour de lui les peuples musulmans asservis et de les conduire sur le chemin de la liberté et de l’indépendance.

Le gouvernement Ouvrier et Paysan de Russie mandate son ambassade en Afghanistan pour engager des pourparlers avec le gouvernement du peuple afghan et conclure des accords amicaux, commerciaux et autres, dont le but n’est pas seulement de renforcer des relations de bon voisinage au profit de nos peuples mais de mener une lutte commune contre le gouvernement impérialiste le plus rapace au monde, la Grande Bretagne dont les intrigues, comme vous l’indiquez à juste titre dans votre lettre, ont jusqu’à présent entravé le libre et pacifique développement du peuple afghan et l’ont écarté de ses plus proches voisins.

Votre ambassadeur extraordinaire, le respecté Muhhamed-Vali-Khan, m’a informé que vous étiez prêt à engager des pourparlers sur des accords d’amitié avec Kaboul et aussi du désir du peuple afghan à recevoir une aide militaire du peuple russe contre l’Angleterre. Le gouvernement Ouvrier et Paysan de Russie est disposé à accorder très largement cette aide au peuple afghan et, de surcroît, à rétablir la justice foulée aux pieds par l’ancien gouvernement des tsars russes. Nous avons proposé à votre ambassadeur et ordonné à nos autorités au Turkestan de constituer une commission mixte pour redresser la frontière russo-afghane, dans l’esprit d’un élargissement du territoire afghan fondé sur le droit, la justice et le libre souhait des peuples qui vivent dans la zone frontalière. Nous espérons que cette commission, avec Votre approbation, se mettra immédiatement au travail pour que celui-ci soit achevé en même temps que la conclusion des pourparlers sur l’accord russo-afghan à Kaboul.

Notre gouvernement, à la demande de Votre ambassadeur, à pris contact par radio avec les gouvernements des Etats voisins de la Russie pour assurer la libre circulation de l’ambassade afghane en Europe et en Amérique mais, malheureusement, les intrigues de la même puissance intéressée mentionnée dans votre précieuse lettre, n’ont pas permis de réaliser le plan de Votre Majesté et votre ambassade a dû prendre un autre chemin. En lui donnant congé avec les meilleurs souhaits du peuple russe, je tiens, au nom du gouvernement Ouvrier et Paysan, à Vous exprimer ainsi qu’à tout le peuple afghan, mes plus cordiales salutations.

V. Oulianov (Lénine)

Président du Sovnarkom

27 novembre 1919

Kremlin. Moscou.

Publié partiellement dans la Pravda n° 100, 29 avril 1928. F 2, inv. 1, d. 11873, ff 5-6 – copie en langue russe.

[1]V. I. Lénine a remis sa lettre le 29 novembre 1919 à la mission extraordinaire afghane dirigée par l’ambassadeur Muhammed Vali-khan avant son retour dans sa patrie.

Le CRCEDHC (Centre russe de conservation et d’études des documents en histoire contemporaine ) conserve, en même temps que la copie de la lettre de Lénine , une traduction de la lettre de l’émir avec un note de V. I. Lénine : « Secret pour les archives » (f. 2 inv. 1, d.11873, f. 7).

de TROTSKY

LETTRE DE DEMISSION DU COMITE CENTRAL

Au Comité central du Parti communiste russe

                       5 juillet 1919,

Les conditions de mon travail sur les fronts me privent de la possibilité de participer régulièrement au travail du centre militaire et du Bureau politique du C.C. Cela en contrepartie me prive souvent de la possibilité de prendre sur moi la responsabilité devant le parti et les cadres du département militaire de toute une série de décisions du centre que je considère comme des violations risquées et très dangereuses du système militaire que nous avons mis en place et qui a été validé par le congrès du parti.

Jugeant en même temps nécessaire, comme la majorité du Comité central, que je puisse poursuivre mon activité sur le front, je demande :

a) de me libérer de mon titre de membre du Bureau politique du Comité central et de Président du Comité militaire révolutionnaire (Commissaire du peuple à la guerre).

b) de me confirmer mon titre de membre du Comité militaire révolutionnaire.

Membre du Comité central Trotsky

Et projet de résolution du Bureau d’Organisation et du Bureau politique proposé par V. I. Lénine.

Le Bureau d’organisation et le Bureau politique du Comité central, après avoir pris connaissance de la déclaration du camarade Trotsky et l’avoir examinée sous tous ses aspects sont arrivés à la conclusion unanime qu’ils ne sont absolument pas en état d’accepter la démission du camarade Trotsky et de satisfaire sa demande.

Le Bureau d’organisation et le Bureau politique du Comité central feront tout ce qui dépend d’eux pour rendre le plus adéquat pour le camarade Trotsky et le plus profitable à la République son activité sur le front sud qui est le front le plus difficile, le plus dangereux et le plus important et que le camarade Trotsky a lui-même choisi. Ses titres de commissaire à la guerre et de président du comité militaire révolutionnaire n’empêchent pas le camarade Trotsky d’agir comme membre du comité militaire révolutionnaire du front sud avec le commandant du front (Egorov) qu’il a lui-même choisi et que le Comité central a confirmé.

Le Bureau d’organisation et le Bureau politique du Comité central laissent au camarade Trotsky l’entière possibilité d’obtenir par tous les moyens ce qu’il estime être une correction de la ligne générale dans la question militaire et, s’il le désire, de hâter la convocation du congrès du parti.

Pleinement convaincus que la démission du camarade Trotsky au moment actuel est absolument impossible et porterait un tort énorme à la République, le Bureau d‘Organisation et le Bureau politique du Comité central proposent fermement au camarade Trotsky de ne plus soulever cette question et de continuer à remplir ses fonctions, en les réduisant au maximum s’il le désire afin qu’il puisse concentrer son activité sur le front sud.

En conclusion le Bureau d’Organisation et le Bureau politique refusent d’accepter le départ du camarade Trotsky du Bureau politique et son abandon du poste de président du Comité militaire révolutionnaire de la République (Commissaire du peuple à la guerre).
Lénine, Kamenev, Krestinski, M. Kalinine, L. Serebriakov, Staline, Stassova.

– LA CONTRE-REVOLUTION AGONISANTE

Les dirigeants des derniers soulèvements de koulaks dans la région de la Volga ont lancé le slogan : « A bas les communistes, vive le pouvoir soviétique ! »

Qu’est-ce cela signifie ?

Cela signifie que la contre-révolution a définitivement perdu pied et qu’elle n’a plus confiance en elle-même. Les comploteurs contre-révolutionnaires veulent rétablir la monarchie, veulent ramener le tsar sur le trône et les grands propriétaires. Mais ils n’osent pas le dire ouvertement, car ils savent que même les paysans ignorants répondraient à ces appels en les chassant à coups de bâtons et de fourches. Les contre-révolutionnaires ont depuis longtemps camouflé leurs véritables désirs sous des slogans trompeurs et séduisants. Au cours de leurs soulèvements, tous les monarchistes ont juré par l’Assemblée constituante. Mais aujourd’hui ce slogan est définitivement usé. L’expérience de Denikine, de Koltchak les a tous convaincus que l’Assemblée constituante ne servait qu’un temps comme masque pour les partisans du régime nobiliaire monarchique. Le slogan de l’Assemblée constituante ne permet déjà plus du tout aujourd’hui d’attraper même des paysans arriérés. Non seulement le prolétaire, le berger villageois, le paysan pauvre sans terre, mais même le paysan moyen travailleur, convaincu par l’expérience, sait que seul le pouvoir soviétique s’efforce sincèrement et honnêtement de protéger les intérêts des masses populaires laborieuses. C’est pourquoi les paysans, même cette couche d’entre eux, à juste titre, mécontente des actions des autorités locales, soutiennent fermement le pouvoir soviétique. Les comploteurs contre-révolutionnaires sont obligés d’en tenir compte, de s’adapter à cette réalité et d’écrire sur leurs drapeaux : « vive le pouvoir soviétique ! »

Il y a cinquante ans, quand en Russie le mouvement révolutionnaire ne faisait que commencer, quand les révolutionnaires ne représentaient qu’une poignée insignifiante dans cet énorme pays, la paysannerie croyait encore fortement à la monarchie et réagissait avec effroi à la propagande révolutionnaire. Parfois, alors, les révolutionnaires utilisaient les manifestes diffusés au nom du tsar. C’était, bien entendu, une tactique incorrecte, bientôt condamnée par le parti révolutionnaire, mais le fait que des révolutionnaires s’adressaient à la paysannerie, prétendument au nom du tsar, montre à quel point les préjugés monarchistes des masses paysannes étaient alors puissants[1].

La révolution n’a pas laissé la moindre trace de ces préjugés. A la place de la foi dans la monarchie, dans le tsar, la bourgeoisie s’est efforcée de fabriquer la foi dans une Assemblée constituante au-dessus des classes. Les premiers mois après la dissolution de la Constituante les paysans ont mordu à ce slogan. Subissant toutes sortes de difficultés et d’épreuves dans le pays, épuisés par la guerre, par les gouvernements tsaristes et bourgeois, les paysans ont mordu une nouvelle fois à l’hameçon et ont été enclins à croire que l’Assemblée constituante aurait pu soulager leur existence. Mais la vie a balayé ces préjugés. Et maintenant les ennemis jurés de la classe ouvrière et de la paysannerie laborieuse se camouflent en partisans du pouvoir soviétique. Les koulaks et les contre-révolutionnaires abandonnent l’étendard de la Constituante comme un vieux chiffon. Sous leurs appels fleurissent des signatures d’inspiration soviétique : responsable militaire un tel, commissaire militaire un tel. La contre-révolution abandonne ses dernières positions idéologiques et se voit obligée de se placer (de façon, bien entendu, hypocrite), sur le terrain du pouvoir soviétique. Ce faisant, la contre-révolution signe son arrêt de mort, car elle témoigne, en le signant elle-même, qu’en dehors du pouvoir soviétique il n’y a pas d’issue et pas de salut pour le peuple.

En vérité, la contre-révolution garde la possibilité de développer son agitation politique en s’appuyant sur les gaffes, les fautes et même des crimes commis par des agents du pouvoir soviétique. Mais le pouvoir soviétique lui-même mène et veut mener ce combat avec une énergie infatigable. Pour améliorer l’appareil du pouvoir soviétique il faut l’épurer de l’intérieur et cela exige avant tout de séparer strictement la bourgeoisie villageoise, les koulaks, des paysans moyens travailleurs.

Tous les cadres soviétiques dans les villages, les cantons, les districts, les provinces doivent d’abord se rapprocher du paysan moyen dans un travail commun avec lui et empêcher les koulaks de patronner les lois soviétiques et le pouvoir soviétique. Ce doit être le centre de leur activité.

Il ne faut pas admettre les koulaks dans l’Armée rouge. Il ne faut pas les soumettre à l’instruction militaire. Il faut veiller très soigneusement à ce que la mobilisation ne touche, en plus des ouvriers, que les seuls honnêtes paysans travailleurs .

Il faut envoyer les koulaks, avec les fils de la bourgeoisie, dans les milices de l’arrière pour effectuer des tâches pénibles les plus difficiles dans l’intérêt de l’armée et de la défense du pays des soviets.

Il faut chasser impitoyablement les koulaks des soviets.

En cas d’insurrections, de sabotage de voies ferrées et de ponts, il faut fusiller impitoyablement les koulaks du canton le plus proche.

Avec les paysans travailleurs abusés, avec les paysans moyens il faut agir plus par des mots, par la conviction, en leur expliquant que leur salut réside dans une lutte impitoyable contre les koulaks et dans une collaboration étroite avec la classe ouvrière.

Comme le serpent de la fable, les koulaks ont changé de peau ; ils jurent maintenant par le pouvoir soviétique et pensent que les paysans travailleurs ne les reconnaîtront pas. Mais le paysan travailleur a répondu au serpent qui a changé de peau.

« Tu as beau avoir une nouvelle peau, ton cœur n’a pas changé » et il lui a tordu le cou.

C’est ainsi que le paysan travailleur agira, en commun avec la classe ouvrière, vis-à-vis des koulaks contre-révolutionnaires. Ils se repeignent en rouge, ils contrefont le pouvoir soviétique mais nous ne leur ferons pas grâce.

Ouvriers et paysans, il est temps de tordre le cou aux koulaks contre-révolutionnaires !

27 mars 1920.

[1]  Sur la tentative d’organiser une insurrection paysanne en prenant appui sur un manifeste tsariste voir la note 72 du deuxième tome du premier livre.

de STALINE

« LE GUEPEOU N’EST PAS UNE BOITE POSTALE »

Présentation :

Au début de décembre le trotskyste Ianouchevski adresse à la direction de « l’isolateur » (prison politique) de Verkhne-Ouralsk, au nom des trotskystes qui y sont emprisonnés, une protestation contre les mesures répressives prises à l’encontre de « l’aile léniniste du parti ». L’administrateur de l’isolateur transmet le texte de la protestation à son supérieur Iagoda, alors chef du Guépéou, qui la transmet au comité central. Staline réagit aussitôt brutalement par le télégramme ci-dessous adressé à Iagoda et à son adjoint Evovkimov (Istoria Stalinskogo goulaga. Tome 6, p. 44). Rappelons que Iagoda sera l’un des condamnés à mort du troisième procès de Moscou, dit procès du « Bloc des droitiers et des trotskistes » antisoviétique, sans que l’avertissement sévère de Staline figure à sa charge.

 Télégramme de Staline :

 Aux camarades Iagoda et Evdokimov 

 « Je considère comme une grande erreur le fait que l’administration de l’isolateur de Verkhne-Ouralsk ait accepté le document des petits-bourgeois contre-révolutionnaires. Il faut considérer comme une faute encore plus grande la transmission de ce document par le Guépéou au Comité central du parti. Le Guépéou est le bras punitif du pouvoir soviétique et pas une boîte postale, au service des morveux petits-bourgeois de la contre-révolution. Nos affaires sont mal engagées si c’est ainsi que vous éduquez les cadres du Guépéou.

Je vous retourne le document dans l’espoir que vous vous débrouillerez pour sanctionner l’administrateur qui a accepté comme un document légal ce pamphlet ordurier contre le pouvoir soviétique.

Ce ne serait pas mal non plus de châtier monsieur Ianouchevski. 

Avec mon salut communiste. »

Le 8-XII-29.

Vivre dans la Russie de Lénine, JEAN-JACQUES MARIE

Paru le 10 novembre 2020, dans la collection « Chroniques » des éditions Vendémiaire.

« L’existence avait pris un sens supérieur » écrit le dissident soviétique André Siniavski. « De nouvelles voies s’ouvraient, menant à l’administration, au savoir, à la création (…) au formidable éveil des énergies créatrices populaires qui, se manifestant de toutes les manières, dessinaient le panorama de l’utopie réalisée. Berger hier, aujourd’hui à la tête d’un régiment ou d’une armée ».

Pourtant, dès le 20 décembre 1917, la poétesse Zinaïda Hippius notait  :  « La famine absolue frappe à nos portes ». Peu avant de mourir Lénine écrivait   :  « Nous sommes des mendiants. Des mendiants affamés et ruinés ».

Guerre civile, heurts avec la paysannerie, ravages de la dysenterie, du choléra et du typhus, dislocation de l’industrie et des transports, ravages de la faim, voire de la famine, complots démantelés par la Tcheka  ou parfois imaginaires dessinent le cadre d’une dure existence au quotidien dans des logements partagés, non chauffés l’hiver, où beaucoup, pour survivre, se livrent  au plaisir risqué du marché noir, où certains, rescapés du tsarisme, se réfugient dans l’espoir de la victoire des Blancs alors que des dizaines de milliers de prolétaires et de jeunes se battent et se débattent dans l’attente impatiente de la révolution mondiale qui leur garantirait la promesse, parfois à l’allure improbable, de la victoire.

Lénine et la lutte contre l’antisémitisme

Jean-Jacques Marie

Dès le lendemain de la révolution d’octobre, la contre-révolution tente de s’organiser. L’un de ses thèmes d’agitation les plus répandus consiste à présenter la révolution comme l’œuvre des « juifs ». Très vite les tracts antisémites pullulent. Gorki en reçoit un paquet édité par le « Comité central de l’union des socialistes chrétiens », à Moscou et à Petrograd. Le tract, adressé aux « ouvriers, soldats et paysans », s’ouvre sur le slogan « Antisémites de tous les pays, de tous les peuples et de tous les partis, unissez-vous ! ». Il invite tous les Russes à « se purifier de toute cette vermine juive, qui a si complètement gagné tout notre pays, des plus haut sommets aux tréfonds populaires ». Il oppose « la race aryenne » aux juifs. i

Le 21 avril 1918, les bolcheviks organisent au cirque Moderne à Petrograd un grand meeting contre les pogromes, installent une commission chargée d’étudier les mesures préventives pour essayer de les empêcher. Le 27 avril, le Commissariat de la province de Moscou, décide d’organiser une activité systématique de propagande contre l’antisémitisme. En juillet 1918, le Soviet de Petrograd publie une brochure intitulée Les Juifs, la lutte de classe et les pogroms, dont l’auteur s’indigne de « la nécessité, honteuse pour le parti du prolétariat, d’avoir à lutter contre les états d’esprit pogromistes dans le milieu de la classe ouvrière ». Il explique, dans un langage bizarrement religieux, « Les Juifs ont donné Jésus et Judas, ils ont donné les premiers martyrs chrétiens (…), Marx, Lassalle et beaucoup d’autres révolutionnaires célèbres, mais aussi des hommes d’Etat juifs et des persécuteurs officiels de la révolution ».ii Les soviets locaux et les organismes politiques de l’Armée rouge diffusent des brochures similaires à Moscou, Petrograd, Kiev, Kharkov, Koursk, Odessa.

Le 25 de ce même mois de juillet Lénine rédige, et publie dans les Izvestia le 27 juillet, un décret visant à « mettre hors la loi les pogromistes et tous ceux qui fomentent des pogromes ». Selon le bolchevik (et ancien menchévik) Iouri Larine, « mettre hors la loi les antisémites actifs, c’était les fusiller ». iii Or ni la quatrième édition stalinienne ni la cinquième édition khrouchtchevienne des Œuvres de Lénine ne reproduisent ce texte. Ils ont, en revanche, reproduit l’Appel La Patrie socialiste en danger dont l’auteur est, d’ailleurs, Trotsky et non Lénine !

Les éditeurs n’ont pu que reproduire en revanche le discours prononcé par Lénine huit mois plus tard contre l’antisémitisme, enregistré sur disque afin d’en assurer une large diffusion. Ce texte, destiné à de larges masses a un caractère quasiment scolaire. Lénine y dénonce « ceux qui sèment la haine contre les Juifs (…), seuls des gens complètement ignorants, complètement abrutis, peuvent croire les mensonges et les calomnies déversées contre les Juifs  ».iv

i Maxime Gorki, Pensées intempestives, p 199

ii Oleg Boudnitski, Rossiskievrei mejdou krasnymi i lbielymi,,p 126

iii Alexandre Soljenitsyne, Deux siècles ensemble, tome 2, p 105

iv Lénine, Oeuvres complètes (en français),t. XXIX, p 254-255

DECRET SUR LA LUTTE CONTRE L’ANTISÉMITISME ET LES POGROMES ANTIJUIFS.

( En partie inédit en France)

D’après les renseignements qui parviennent au Conseil des commissaires du peuple dans de nombreuses villes, en particulier dans les régions proches du fronti, les contre-révolutionnaires développent une agitation pogromiste suivie par endroits d’excès contre la population travailleuse juive. La contre-révolution bourgeoise prend en main l’arme tombée des mains du tsar.

Chaque fois qu’il avait besoin de détourner de lui la colère populaire le gouvernement autocratique détournait cette dernière contre les juifs, en déclarant aux masses ignorantes que tous leurs malheurs viendraient des juifs. En même temps les juifs riches trouvaient toujours un moyen de se protéger et c’est la couche pauvre des juifs qui souffrait de la persécution et des violences et y trouvait la mort.

Aujourd’hui les contre-révolutionnaires ont renouvelé la persécution contre les juifs, utilisant à cette fin la famine, la lassitude et aussi l’obscurantisme des masses les plus arriérées et les résidus de la haine contre les juifs inoculée dans le peuple par l’autocratie.

Dans la République Fédérative de la Russie Soviétique où est proclamé le principe de l’autodétermination des masses populaires de tous les peuples l’oppression nationale n’a pas de place. Le bourgeois juif est notre ennemi non en tant que juif, mais en tant que bourgeois. L’ouvrier juif est notre frère.

Toute persécution de toute nation quelle qu’elle soit est inacceptable, criminelle et honteuse.

Le Conseil des commissaires du peuple déclare que le mouvement antisémite et les pogromes antijuifs sont un danger mortel pour la cause de la révolution ouvrière et paysanne ; il appelle le peuple travailleur de la Russie socialiste à combattre ce fléau par tous les moyens.

L’inimitié nationale affaiblit nos rangs révolutionnaires, divise le front uni des travailleurs, sans distinction de nationalités et ne sert que nos ennemis.

Le Conseil des commissaires du peuple ordonne à tous les Soviets de prendre des mesures décisives pour couper à la racine le mouvement antisémite. Il ordonne de déclarer hors-la-loi les pogromistes et ceux qui mènent une agitation pogromiste.

Le président du conseil des commissaires du peuple Vl. Oulianov (Lénine)

Le chef du service administratif du conseil des commissaires du peuple Vl Bontch Brouievit

Le secrétaire du Conseil N. Gorbounov.

(texte publié dans le tome III des Dekrety sovietskoï vlasti, Politizdat , Moscou 1984, p 93-94)

i NDLR : « Le front »  désigne ici le front mouvant de la guerre civile.