par Jean-Jacques Marie
Matvei Chkiriatov (15-08-1883/18-01-1954), né dans une famille de paysans, adhère au parti bolchevik en 1906. De 1918 à 1920 il est secrétaire du syndicat des travailleurs du vêtement puis en 1921 entre dans l’appareil du Comité central du parti communiste où il préside la commission chargée de l’épuration du parti. C’est le début d’une carrière dans l’appareil entièrement dirigée vers ce type de fonction. En 1923 il est nommé secrétaire de la Commission centrale de contrôle du parti, poste qu’il occupe jusqu’en 1927 puis de nouveau de 1930 à 1934. En 1927 il devient membre du collège de l’Inspection ouvrière et paysanne. En 1939 il est élu au Comité central et est nommé vice-président de la Commission de contrôle du parti, dont il devient le président en 1952, année où à la fin du XIXe congrès il est élu au Présidium du Comité central (nouveau nom de l’ancien bureau politique). Sa promotion est l’un des indices de la purge que prépare Staline dans les sommets de l’appareil du parti communiste.
Matvei Chkiriatov, dont les lettres sont truffées de fautes d’orthographe, est le modèle du bureaucrate inculte et brutal chargé de traquer les déviations les plus minimes ou totalement imaginaires. Peu après sa nomination à la tête de la Commission centrale de contrôle, apprenant la condamnation de son propre frère à deux ans de prison pour larcin, il manifeste sa fermeté dite « bolchevique » en exigeant l’augmentation de cette peine, à ses yeux trop légère… Au plenum du Comité central de février 1937, où Boukharine est convoqué, Chkiriatov présente comme une bouffonnerie la grève de la faim que ce dernier a décrétée pour protester contre les calomnies qui l’accablent. L’année suivante le chef du NKVD, Nicolaï Iejov fabrique un pseudo-complot cosaque destiné entre autres à compromettre Cholokhov, qui a eu le tort de dénoncer vigoureusement la famine de 1932-33 dans la région d’Ukraine où il vivait, ce dernier proteste auprès de Staline. La commission d’enquête dirigée par Chkiriatov valide le pseudo-complot… que Staline finalement écarte sans doute parce qu’il se prépare à liquider Iejov. En novembre, c’est lui qui est chargé, avec Andreï Andreiev, d’organiser la liquidation du secrétaire des Komsomols Kossarev et des quatre cinquièmes du comité central des Komsomols.
Il appartient au tribunal d’honneur créé par Staline en 1947 présidé par Mikhaïl Souslov pour juger des victimes suspectées de porter atteinte aux intérêts de la Russie soviétique au bénéfice de l’Occident. Il y siège aux côtés d’Andreï Jdanov, les premiers secrétaires du PC de Moscou (Popov), de Leningrad (Kouznetsov), et le secrétaire de Staline, Poskrebychev.
Il est très étroitement impliqué deux ans plus tard, avec Gueorgui Malenkov dans la liquidation du Comité antifasciste juif. C’est lui et Malenkov qui accusent Salomon Lozovski d’avoir eu des visées criminelles lorsqu’il avait en février 1943 co-rédigé une lettre à Staline demandant la création d’une République juive de Crimée. Les deux hommes demandent son exclusion – vite prononcée – du Comité central. C’est le début de la vague d’arrestations des principaux dirigeants du Comité antifascite juif, bientôt dissous.
Ce contrôleur sourcilleux de la morale dite « bolchevique » c’est-à-dire l’obéissance aveugle aux directives de l’appareil du Comité central, est un digne représentant de la nomenklatura, de son avidité et de son goût pour les charmes financiers du monde capitaliste. Le 15 mai 1949, Dekanozov vice-président de la Direction principale de la propriété soviétique à l’étranger, chargée du pillage des « démocraties populaires », alerte Beria : la section internationale du Comité central a ouvert en février 1949 neuf comptes bancaires en Suisse pour neuf cadres de la commission de contrôle du parti dirigée par Chkiriatov, dont un pour lui, doté de 800 000 francs suisses, sous le pseudonyme de Valentin Klimov ! Pour ouvrir ces comptes, précise Dekanozov, « ont été utilisés l’or, les pierres précieuses et du platine emportés d’URSS, d’Allemagne et de Tchécoslovaquie dans des chargements destinés à l’aide des partis communistes de l’Europe orientale. » Beria informe le bureau politique. Staline reste de marbre. Il a trop besoin de la trique, que manie si bien Matvei Chkiriatov.
Au début de 1950, c’est à lui que Staline confie la gestion de la prison spéciale du Comité central destinée à accueillir des dirigeants en disgrâce. Il est ensuite chargé de la répression contre l’économiste Iarochenko qui a osé émettre quelques remarques critiques sur le texte de Staline. Les problèmes économiques du socialisme et sa famille. Staline accuse Iarochenko de « marcher sur les traces de Boukharine ». Chkiriatov convoque Iarochenko, l’accable d’injures et de menaces, puis organise sa traque : sa femme et son frère, père de trois enfants en bas âge et qui n’a rien à voir avec les conceptions économiques de son frère sont licenciés, son fils, traité à l’Université comme un paria, est contraint d’abandonner ses études. Toute la famille est chassée de Moscou. Puis Chkiriatov l’envoie à la Loubianka… d’où seule la mort de Staline le libérera.
Sources : I Bounitch, Zoloto partii, Moscou, 1992. V S Joukovski, Loubianka, imperia NKVD,1937-1939, Moscou, Vietche, 2001. Nikita Khrouchtchev, Vospominania, Moskovskie Novosti, Moscou, 1999 Jean-Jacques Marie, Staline, Fayard, 2001. Tsentralny Komitet, Parad, Moscou, 2005
