Le 27 décembre 2025 marque le 100ème anniversaire de la mort à 30 ans de Sergueï Alexandrovitch Essénine, un représentant éminent de « l’âge d’argent » de la poésie russe, resté très populaire encore aujourd’hui comme de son vivant, après une mise sous le boisseau à l’époque stalinienne. La trajectoire et la mort de ce grand poète restent un enjeu idéologique important dans la vie intellectuelle actuelle du monde russophone.
J’aborderai ici le sujet d’un point de vue surtout politique et historique général. Je ne m’aventure guère dans les circonstances détaillées de la vie du grand poète[1]. La trajectoire de Serge Essénine au milieu des années 1920 illustre à mon avis de façon frappante la marche à la mainmise bureaucratique stalinienne sur la nouvelle URSS et, entre autres, sur sa vie intellectuelle et artistique. Un processus contradictoire, que nombre d’observateurs, dont Léon Trotski, ont qualifié de « Thermidor soviétique », par analogie avec la chute des Jacobins et la mort de Robespierre. Il s’agit d’une réaction, une régression qui ne marque pas encore une restauration capitaliste.
La mort d’Essénine a eu un écho social très important. Elle a été immédiatement suivie d’une vague de suicides de jeunes soviétiques pour lesquels Essénine était devenu une idole poétique. Tous s’accordaient à saluer son talent et sa force lyriques, fortement enracinés dans la culture paysanne et des « raskolniks » (les Vieux-Croyants).
L’ onde de choc après la mort du poète a culminé près d’un an plus tard avec le suicide sur sa tombe de son « ange gardien », amoureuse transie mais protectrice vigilante Galina (« Galia ») Benislavskaïa[2]. Serge Essénine a eu droit à des funérailles grandioses, mais seul Léon Trotski y a représenté le Bureau Politique, dont il était encore un membre très isolé. C’est encore Léon Trotski qui a publié un hommage nécrologique solennel[3], conforme à son attitude constante favorable à la plus grande liberté en art, en particulier à l’égard des « compagnons de route » de la Révolution, dont Essénine en était une figure éminente.
Le moment politique en décembre 1925
En 1925, la NEP[4] avait en sa quatrième année en partie rempli ses objectifs de redressement économique, au prix de nouvelles contradictions ̶ et de déceptions pour les romantiques de la Révolution. Cette deuxième année après la mort de Lénine s’est conclue par une victoire du « Centre » stalinien ̶ l’appareil bureaucratique du parti et de l’État ̶ sur la « nouvelle opposition » de Kamenev-Zinoviev. Ce dernier évènement ne fut certes pas la cause du suicide du poète, mais illustre le climat général qui y a conduit.
Rappelons brièvement la succession d’évènements constitutifs du « Thermidor soviétique ». Dès la fin de sa vie publique en 1922 et au début de1923, Lénine avait sonné l’alarme sur l’influence grandissante d’une bureaucratie réactionnaire. En témoigne son « Testament », un ensemble de textes publiés en URSS seulement après 1956, où il conseillait entre autres mesures de remplacer Joseph Staline au Secrétariat Général du PCUS ̶ pour lui le grand ordonnateur d’un appareil devenu trop puissant.
Le mois d’octobre 1923, alors que Lénine, devenu aphasique, était contraint à l’isolement, a été marqué par l’échec de la révolution en Allemagne. Ce fut le point de départ d’une lutte politique acharnée entre une « opposition de gauche » regroupée autour de Léon Trotski et la « troïka » Staline-Kamenev-Zinoviev. On ne saurait trop insister sur l’impact de la défaite allemande dans les rangs du parti bolchevik . Le succès attendu anxieusement de la révolution socialiste dans un pays avancé, susceptible de venir en aide à l’URSS, semblait repoussé « sine die ». Aussi, après une année de campagne « anti trotskiste » acharnée, « l’opposition de gauche » a été battue à deux reprises en 1924 dans les instances suprêmes du parti bolchevik. Lénine est mort le 21 janvier 1924, peu après le premier échec. Trotski démissionna finalement du Commissariat du Peuple à la Guerre en mars 1925, et se tenait alors relativement en retrait.
C’est à l’automne 1925 que lui et ses amis ont observé avec quelque ironie le passage dans une « Nouvelle Opposition » des partisans de Kamenev et Zinoviev, respectivement présidents des soviets de Moscou et de Leningrad. Cela correspondait à la rébellion croissante des organisations bolcheviques des deux capitales face à la bureaucratie, aux « NEPmen » (affairistes) et aux « koulaks ». Mais, du 18 au 31 décembre 1925, au congrès du PCUS, une nouvelle bataille fut perdue, l’appareil étant arrivé à isoler complètement cette « nouvelle opposition ». C’est à ce moment qu’Essénine s’est enfui de Moscou, pour passer ses quatre derniers jours à Leningrad.
L’hommage de Léon Trotski
Trotski était en butte depuis la mort de Lénine à une violente campagne de la « troïka » Zinoviev-Kamenev-Staline, agrémentée d’accusations de sous-estimation de la paysannerie russe. Son hommage[5] introduit à mon sens l’essentiel sur la trajectoire de Serge Essénine. En voici de larges extraits :
« Nous avons perdu Essénine, cet admirable poète, si frais, si vrai. Et quelle fin tragique ! Il est parti de lui-même, disant adieu de son sang à un ami inconnu, peut-être à nous tous. Ses dernières lignes sont étonnantes de tendresse et de douceur ; il a quitté la vie sans crier à l’outrage, sans affecter de protestation, sans claquer la porte, mais la fermant doucement d’une main d’où le sang coulait[6]. (…)
Essénine a composé les mordants » Chants d’un hooligan « , et aux insolents refrains des bouges de Moscou il a donné cette inimitable mélodie essénienne bien à lui. Bien souvent, il se targuait d’un geste vulgaire, d’un mot cru et trivial. Mais là-dessous palpitait la tendresse toute particulière d’une âme sans défense et sans protection (…)
Il convient d’insister sur cette grossièreté semi-feinte, car Essénine n’avait pas simplement choisi sa forme d’expression : les conditions de notre époque, si peu tendre, si peu douce, l’en avaient imprégné (…). Il semble bien qu’Essénine ne se soit jamais senti de ce monde. Ceci n’est dit ni pour le louer, car c’est justement en raison de cette incompatibilité que nous avons perdu Essénine, ni pour le lui reprocher : qui songerait à blâmer le grand poète lyrique que nous n’avons pas su garder à nous ?
Âpre temps que le nôtre, peut-être un des plus âpres dans l’histoire de cette humanité dite civilisée. Le révolutionnaire, né pour ces quelques dizaines d’années, est possédé d’un patriotisme furieux pour cette époque, qui est sa patrie dans le temps. Essénine n’était pas un révolutionnaire (…).
« Tranquille, dans le buisson de genévriers, auprès du ravin, /L’automne, cavale alezane, secoue sa crinière. »
(…) Le poète nous a forcés à sentir les racines paysannes de ses images et à les laisser pénétrer profondément en nous (…). Le fond paysan – bien que transformé et affiné par son talent créateur – était solidement ancré en lui. C’est la puissance même de ce fond paysan qui a provoqué la faiblesse propre d’Essénine : il avait été arraché avec sa racine au passé, mais cette racine n’avait pu prendre dans les temps nouveaux.
La ville ne l’avait pas fortifié, elle l’avait, au contraire, ébranlé et blessé. Ses voyages à l’étranger, en Europe et de l’autre côté de l’Océan, n’avaient pu le « redresser « [7](…)
Essénine n’était pas hostile à la Révolution et elle ne lui fut même jamais étrangère ; au contraire, il tendait constamment vers elle, écrivant (…) dans les dernières années :
« Et maintenant, sur la terre soviétique/Je suis le plus ardent compagnon de route. »
La Révolution a violemment pénétré dans la structure de ses vers et dans ses images qui, d’abord confuses, s’épurèrent[8]. Dans l’écroulement du passé, Essénine ne perdit rien, ne regretta rien[9].
Étranger à la Révolution ? Certes pas, mais elle et lui n’étaient pas de même nature (…). On a dit que chaque être porte en lui le ressort de sa destinée, déroulé jusqu’au bout par la vie. En l’occurrence, il n’y a là qu’une part de vérité. Le ressort créateur d’Essénine, en se déroulant, s’est heurté aux angles durs de l’époque – et s’est brisé.
(…)
« Je prends tout – tout, comme cela est, je l’accepte./ Je suis prêt à suivre les chemins déjà battus,
Je donnerai toute mon âme à Octobre et à Mai, /Mais seule ma lyre bien-aimée, je ne la céderai pas ! ».
Son ressort lyrique n’aurait pu se dérouler jusqu’au bout que dans des conditions où la vie aurait été harmonieuse, heureuse, pleine de chants, dans une époque où ne régnerait pas en maître le dur combat, mais l’amitié, l’amour, la tendresse. Ce temps viendra. (…)
C’est seulement maintenant, après le 27 décembre, que nous tous, ceux qui l’ont peu connu et ceux qui ne le connaissaient pas, pouvons comprendre totalement la sincérité intérieure de sa poésie,(…)
« Écoutant une chanson dans le silence/ Mon aimée, avec un autre aimé,
Se souviendra peut-être de moi/ Comme d’une fleur unique. »
Dans notre conscience, une pensée adoucit la douleur aiguë encore toute fraîche que ce grand, cet authentique poète a, à sa manière, reflété son époque et l’a enrichie de ses chants, disant de façon neuve l’amour, le ciel bleu tombé dans la rivière, la lune qui comme un agneau paît dans le ciel, et la fleur unique – lui-même.
Que, dans ce souvenir au poète, il n’y ait rien qui nous abatte ou nous fasse perdre courage. Le ressort de notre époque est bien plus fort que celui de chacun de nous. (…)Préparons l’avenir. Conquérons, pour chacun et pour chacune, le droit au pain et le droit au chant.
Le poète est mort, vive la poésie ! Sans défense, un enfant des hommes a roulé dans l’abîme ! Mais, vive la vie créatrice où, jusqu’au dernier moment, Serge Essénine a entrelacé les fils précieux de sa poésie !
Léon Trotski, 19 janvier 1926, la Pravda.
La figure d’Essénine dans la tourmente des luttes politiques
La crise personnelle d’Essénine a été exacerbée ̶par les luttes des différentes « oppositions » contre l’alliance stalino-boukharinienne. Selon un critique récent[10] les deux articles post-mortem que lui ont consacré respectivement Léon Trotski et Nicolas Boukharine, deux ans plus tard (« Remarques Méchantes », Zlyé Zamètki en russe, 1927), reflètent des positionnements opposés, tour à tour fragilisés face à la bureaucratie stalinienne.
Dès avant le suicide du poète, une campagne contre « l’esséninisme » s’était ouverte, dans le droit fil du « Thermidor » stalinien. Nicolas Boukharine, leader de l’aile droite du parti bolchevik, défenseur attitré des paysans et même des « koulaks », a essayé de se démarquer, sur un plan purement idéologique , des « cochonneries chauvines, nationalistes, et réactionnaires » véhiculées par un courant littéraire soi-disant « pro-paysan ». Ses « remarques » ont un sens défensif, car l’orientation de « droite », jusque-là approuvée par l’appareil stalinien, commençait à l’inquiéter au vu d’une résurgence du stockage spéculatif des céréales. Ce malaise devait déboucher sur la rupture des staliniens avec la « droite » dès l’année suivante 1928 : ce furent l’industrialisation à marche forcée et une collectivisation catastrophique-et la disgrâce de Boukharine.
Boukharine amalgame Essénine à des personnages bien oubliés. Mais il reconnaît le talent littéraire du poète, et dénonce surtout les « dérives » de dandy bohème, provocatrices, et sa chute dans l’éthylisme. Il marque ainsi le coup d’envoi de la mise du poète et de son œuvre sous le boisseau. L’appareil dirigeant les a considérés comme incompatibles avec le nouvel « ordre moral », nécessaire à l’affermissement du pouvoir des «cadres ».
Vicissitudes de l’alliance des ouvriers et des paysans » : la « smytchka »
La trajectoire de Serge Essénine reflète à mon avis de façon frappante les péripéties des relations entre la classe ouvrière et la paysannerie russes, de ce que les Russes appellent la « smytchka » , c’est-à-dire « l’alliance ». Marx avait déjà posé le problème à propos de la France des années 1850 et du rôle joué par l’imposante classe des paysans-propriétaires issus des rapports sociaux instaurés par la Grande Révolution; il avait écrit ces mots prophétiques : «…le paysan français perd la foi en sa parcelle (…) et la révolution prolétarienne réalise ainsi le chœur sans lequel, dans toutes les nations paysannes, son solo devient un chant funèbre»[11]. La révolution socialiste ne peut triompher – provisoirement- que grâce à cette « alliance » entre les ouvriers et une partie importante de la petite-bourgeoisie dont, dans l’empire tsariste, la paysannerie constituait la majorité écrasante.
La révolution d’Octobre 1917, et « l’émancipation » relative des campagnes russes qui l’a suivie, a exalté toute une couche d’écrivains et de poètes aux racines populaires comme Essénine. Son ami et éditeur Voronski a vu, à juste titre, dans le grand poème « Inonia » ( fin de 1918 ) le produit de l’enthousiasme révolutionnaire et des espoirs de transformation sociale à la campagne.
Mais les épreuves et les cruautés de la lutte de classes nationale et internationale ont durement mis à mal de telles visions idylliques. La victoire dans la guerre civile est celle de la « smytchka » – et de la solidarité prolétarienne internationale – : un facteur décisif de la victoire sur les Blancs et les interventions impérialistes, mais au prix de très cruelles épreuves. La lutte pour garder aux côtés du pouvoir soviétique les paysans pauvres et moyens a comporté ainsi l’élimination des « armées vertes », oscillant entre les Rouges et les Blancs – dont celle de Makhno par exemple[12]. Mais comme l’ancien chef de « l’Armée des Volontaires (blancs) », Denikine, l’a reconnu dans ses « mémoires », si la victoire est bien revenue aux Rouges, c’est pour une profonde raison sociale, le rejet par la paysannerie (y compris les « koulaks ») du retour des grands propriétaires nobles – et des monastères.
Le traumatisme des soulèvements contre le « communisme de guerre »
Politiquement et esthétiquement, Essénine a accompagné la trajectoire de la paysannerie. Avec ses amis du groupe poétique des « Imaginistes », il a employé les ressources chatoyantes de la culture populaire traditionnelle au service de l’exaltation d’un temps nouveau plus rêvé que réel…
Une première et profonde fêlure dans l’adhésion et la foi d’Essénine dans le nouveau régime est intervenue lors des grands soulèvements contre le « communisme de guerre » ̶ c’est-à-dire les réquisitions de céréales et autres produits dans les villages, sans suffisantes contreparties de la part de l’industrie des villes. La révolte de la forteresse maritime de Cronstadt en mars 1921 est un épisode, spectaculaire et paradoxal[13], de ces soulèvements. Le plus grave ̶ selon Lénine lui-même ̶ a eu lieu au dernier semestre de 1920 dans le gouvernement de Tambov, sous la direction d’un ex-Socialiste Révolutionnaire de gauche, Antonov. Il a été écrasé dans le sang par l’Armée Rouge.
Essénine à la fin de sa vie et la « ritournelle des antonoviens »
Le début de rupture de la « smytchka » n’a pas seulement secoué le pouvoir soviétique et le parti bolchevik, mais il a profondément marqué Essénine. C’est fondamentalement à cause de la crise du « communisme de guerre » que Lénine a proposé l’instauration de la NEP. Le choc provoqué chez Essénine s’est sans doute reflété dans la pièce « Le pays des canailles », dont deux protagonistes sont l’anarchiste Nomakh (verlan transparent pour Makhno) et le commissaire politique Lev Tchékistov, un masque pour Léon Trotski, auquel le poète a plus tard explicitement manifesté son admiration. Les témoignages de ses « proches » rappellent qu’ à la fin de sa vie, le poète chantonnait la « tchachoutka des Antonoviens », légendaire complainte, contre « les communistes », des derniers survivants du soulèvement de Tambov .
Comme l’a souligné Léon Trotski, Essénine est un « poète paysan » déraciné et déclassé. L’amour pour la langue maternelle, les traditions rurales russes, avec un culte pour la nature -notamment les arbres et les animaux de la ferme– forment un axe majeur de l’œuvre poétique de Serge Essénine. Cet enracinement a fait, conjointement avec un ton provocateur et des poses de « houligan », l’énorme popularité du poète.
Nostalgies d’enfance et d’adolescence
Paradoxalement, l’existence de Serge Essénine arrivé à l’âge adulte peu avant 1914, ne s’est nullement déroulée à la campagne ! Il a bien passé son enfance et son adolescence dans la Russie profonde du gouvernement de Riazan, d’abord dans son village natal de Konstantinovo, où il n’est revenu qu’épisodiquement les années suivantes, pour y rencontrer déception sur déception. Plusieurs poèmes de la fin de sa vie sont significatifs, dont « La Russie soviétique » et « La Russie qui s’en va »[14]. Il écrivait ainsi :
Pupilles de la victoire léninienne,
Nous comprenons encore si peu,
(…)
Les tempêtes ont fait éclore
Des sensations inespérées,
Et la bourrasque a paré mon sort
D’une floraison de fils dorés.
Les hommes nouveaux
Je ne suis pas de leur nombre
A quoi bon le nier, ? J’ai un pied dans le passé
Et de l’autre je glisse et tombe
Quand je cherche à rejoindre la troupe d’acier.
(…)
À l’âge de 18 ans, Essénine a exercé quelques temps le métier de correcteur d’imprimerie, d’abord à Moscou puis à Petrograd ; il a donc été un véritable ouvrier, fréquentant les cercles conspiratifs socialistes. La gloire littéraire venue, le plus clair de sa vie s’est ensuite passé dans les villes ou dans des voyages parfois pittoresques ou mouvementés. Les confortables honoraires octroyés par les éditions d’État lui ont permis de se propulser en vedette dans les milieux littéraires et bohèmes de la capitale mais, souvent sans un sou en poche ni domicile fixe, il jetait littéralement son argent par les fenêtres, le laissant accaparer par sa famille de Konstantinovo, et par ses admirateurs-parasites (soboultiki, « compagnons de bouteille »). Il n’était pas intéressé par l’argent, mais fondamentalement par sa création et sa « gloire » poétiques. Je ne développerai pas ici sur les conséquences importantes de sa (bi)sexualité débordante. Seulement pour noter qu’il ne s’est jamais attaché durablement ni à un homme ni à ses nombreuses liaisons féminines, ponctuées par quatre mariages, tous conclus par des divorces.
L’idéal de Serge Essénine -tel qu’il le projette dans Inonia-, est celui du moujik « libre », maître de sa propre terre. C’est l’idéal d’un paysan « moyen », coincé entre le koulak et l’ouvrier agricole. Le programme marxiste classique des bolcheviks prévoyait quant à lui la collectivisation progressive des terres, seul moyen d’empêcher l’émergence d’une bourgeoisie rurale ennemie du socialisme. Cet aspect « théorique » est resté ignoré de Serge Essénine. Citons cette conclusion douce-amère du « Retour au pays»[15] :
… » Allez, raconte-moi sœurette ! »
Et ma sœur
Ouvre, comme la Bible, un Capital ventru-
S’est mise à pérorer/ Sur Marx, Engels…
Moi, qu’il pleuve ou qu’il vente,
Ce livre bien sûr je ne l’ai jamais lu.
Et ça m’amuse
De voir cette gamine alerte
Me faire la leçon comme à un enfant.
(…)
Le « défaut d’orientation politique » et la dérive personnelle
Essénine se voulait « à l’écart de la politique ». Mais le qualifier « d’apolitique » -comme le suggère Léon Trotsky- me semble plutôt lié à une volonté de tenue à l’écart « protectrice ». Le poète avait bien des préférences politiques, même s’il ne les traduisait pas dans une action militante, au moins après son retour d’Occident. Il a renié, ou caché, son adhésion d’avant 1917 aux Socialistes Révolutionnaires de gauche S-R. Or il avait travaillé à l’un de leurs journaux, c’est là qu’il avait rencontré une secrétaire, sa future femme Zinaïda Raïkh. Il en a été profondément marqué.
Durant les deux dernières années 1924-1925 de la vie d’Essénine, et alors que s’est déchaînée la lutte « anti-trotskiste » de la part de la troïka Kamenev-Zinoviev-Staline, le poète, rentré dégoûté et démoralisé de sa tournée d’un an (1922-23) en Occident, n’a plus pour public la jeunesse ardente de 1918-1920 qu’il retrouvait dans les salles publiques des grandes villes, mais la faune des cabarets de Moscou, chers aux NEPmen (affairistes), aux prostituées, aux ivrognes, aux parasites pseudo-« littéraires » et à… Isadora Duncan.
En 1925 les revues soviétiques (sauf Krasnaïa Nov’ encore dirigée par Voronski) se fermaient à sa poésie ; les Editions d’Etat, dirigées par des partisans du « proletkult » le manipulèrent au point de publier une fois dans une revue détestée « Oktiabr’ », cependant que ses « amis » et parents le poussaient dans les bras de Sophie Andréevna Tolstoï, une « sotte » , mais qui disposait d’un « nom » et de l’appartement-musée de feu son grand-père Léon Tolstoï.
Le mariage avec Sophie Tolstoï a été un nouveau désastre. Serge Essénine s’enfonçait dans l’alcoolisme, se faisait interner plusieurs fois en clinique. Il avait été secoué par la mort de son vieil ami, le poète Ganine, fusillé en avril comme mystérieux « chef des fascistes russes », ainsi que par celle[16] de Frounzé, autre connaissance, l’éphémère successeur de Trotski comme Commissaire du Peuple à la Guerre. Essénine se sentait persécuté et s’était, semble-t-il, mis sous la protection d’une étoile montante de l’appareil, le fameux Serge Kirov. Rencontré lors de voyages au Caucase, Kirov venait d’être « nommé » responsable de Leningrad, après la défaite de Zinoviev. Attribuer les errements du poète au « défaut d’orientation politique » que lui reprochaient ses amis est une façon polie de parler d’un opportunisme d’abord motivé par le souci d’être publié !
Fabrication de la thèse de l’assassinat ou « complot trotskiste ? »
À plusieurs reprises au cours des 100 dernières années, les circonstances imparfaitement élucidées de la mort d’Essénine ont été l’enjeu de violentes polémiques en Russie. L’hypothèse publique d’un maquillage en assassinat a été aussitôt imprimée par des émigrés « blancs », sans produire aucune preuve.
Pendant la perestroïka gorbatchévienne, cette thèse a été reprise par divers critiques ; une grande commission médico-légale, associée à une société du souvenir d’Essénine a repris tout le dossier. Elle a conclu à la véracité du suicide, tout en relevant le caractère bâclé de l’enquête initiale, et sans convaincre définitivement.
Au tournant de ce siècle, à la jonction des présidences de Boris Eltsine, fossoyeur de l’ex-URSS, et de Vladimir Poutine, on a assisté à un déploiement d’écrits, et même d’une série-télé, accusant d’un tel « assassinat » des « trotskistes-juifs du Guépéou ». Ils auraient été prétendument motivés par leur aversion pour l’antisémitisme prêté à Serge Essénine. Ce sujet controversé est étayé par une série de « déraillements » du poète exclusivement liés à ses fréquents états d’ivresse ; manifestement la résurgence d’un vieux fond rural. À l’état sobre, Serge Essénine a toujours condamné l’antisémitisme, respecté ses amis juifs et Zinaïda Raïkh, mère de deux de ses enfants. C’est un courant chauvin, anti-communiste et antisémite qui a été ainsi propulsé par le pouvoir « restaurationniste » des oligarques ex-staliniens, dans le contexte de l’effondrement de l’URSS. Les « Cahiers du Mouvement Ouvrier » (n°3), dès 1997, ont dénoncé ces campagnes désignant comme commanditaire de « l’assassinat » Léon Trotski lui-même, et comme exécuteurs un commando de « tchékistes » dirigés par Yakov Bloumkine[17], un célèbre aventurier révolutionnaire, passé du terrorisme des S-R à un « bolchévisme » bien particulier .
Bloumkine était, jusqu’en 1924, très ami du poète, le dégageant plusieurs fois des interpellations par la milice à cause de ses « scandales ». Son antagonisme et sa rupture tardifs avec Essénine sont bien attestés, pour un motif a-t-on dit de rivalité sentimentale. De là à impliquer Bloumkine comme chef juif d’assassins « trotskistes », il n’y a qu’un pas, franchi allègrement par les nationalistes et antisémites au tournant du siècle.
Il n’est sans doute pas utile d’entrer dans des digressions au sujet de cette thèse du « complot judéo-trotskiste » Elle est invraisemblable sur le plan purement politique compte-tenu de la position très délicate à l’époque de l’Opposition de gauche. Mais il reste un doute sur la possibilité d’un assassinat maquillé, thèse pour laquelle penchent l’excellent Henri Abril et les auteurs anonymes des articles de Wikipédia (notamment en langue russe)[18]. Les mobiles et les coupables supposés restent très nébuleux. Mais si « assassinat » il y avait eu, il a été clairement « couvert » par l’appareil stalinien !
L’état de délabrement physique (crises de délirium tremens attestées) et moral du poète suffit à expliquer son suicide. Sophie Laffitte (d’origine « russe blanche ») dans son étude sur le poète[19], fait à cet égard un exposé très convaincant. Le désespoir intime du poète éclate aussi dans le grand poème médité toute l’année 1925 et terminé seulement en novembre, « l’Homme noir ». Je ne m’aventure pas à en présenter des extraits, se référer à l’édition par Henri Abril déjà citée.
En guise de conclusion
Je pense avoir montré que le suicide de Serge Essénine à la fin de 1925 ne peut être considéré comme l’aboutissement fatal d’une dérive personnelle du poète. Il illustre certainement un coup d’arrêt à la magnifique floraison artistique du premier quart du XXème siècle, portée par une puissante vague révolutionnaire, et encouragée par le pouvoir soviétique à ses débuts. « L’âge d’argent » de la poésie russe ne s’éteint pas avec la mort de Serge Essénine, mais il a dû affronter des circonstances très difficiles, jalonnées d’autres suicides et disparitions.
L’histoire de l’URSS comporte des pages très noires, mais aussi des avancées, les « conquêtes d’Octobre » défigurées mais non détruites qui, en dernière analyse, expliquent l’extraordinaire résistance victorieuse de ses peuples à l’entreprise exterminatrice des nazis en 1941-1945.
Pour une appréciation d’ensemble du « Thermidor soviétique », il convient de lire ou relire le livre fondamental de Léon Trotski « La révolution trahie »[20], paru en 1936 à la veille de la « Grande Terreur » stalinienne. Même à présent, ses analyses de l’URSS aussi équilibrées qu’impitoyables restent incontournables .
En pages suivantes, une photo (1922) et le poème « le Bois doré » ( traduction personnelle)
[1]Voir Henri Abril : Sergueï Essénine – L’homme noir, Éditions Circé, Strasbourg 2015. Il s’agit d’un ouvrage bilingue (traductions excellentes), avec un appareil introductif et critique remarquable.
[2] Membre loyale du parti bolchévik. Elle a longtemps travaillé pour la section « économique » de la Tchéka. Son Journal est une source très intéressante, non « hagiographique ». Extraits dans l’ouvrage en langue russe « SA Esenin -materiali k biografii » (matériaux pour une biographie de Serge Essénine). Moscou, 1992.
En ligne : https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/litterature/Essénine.htm
[4] NEP acronyme de Novaïa Ekonomitcheskaïa Politika : Nouvelle politique économique, décidée au Xème Congrès du PC(b), comportait l’abandon des réquisitions forcées remplacées par un impôt en nature, etc. Une « retraite » qui s’imposait selon Lénine , mais grosse de dangers pour la dictature du prolétariat .
[5] Annexe à « Littérature et révolution » 1924. En ligne en langue russe: https://textlit.de/index.php/2022/02/18/41877/
[6] Référence aux deux quatrains écrits le 27 décembre 1925 (Traduction Henri Abril) :
Au revoir, mon ami, au revoir,
Dans mon cœur je te garde à jamais.
C’est une autre rencontre plus tard
Que l’adieu fatidique promet.
Au revoir, mon ami, sans mots, sans soupirs,
Que tes sourcils ne s’affligent pas trop :
Il n’est pas neuf ici-bas de mourir,
Mais vivre, bien sûr, n’est pas plus nouveau.
[7] Allusion au voyage de mi-1922 à mi-1923 à la remorque de son éphémère épouse Isadora Duncan.
[8] A la fin de sa vie, Essénine s’est de plus en plus référé au génie souverain Alexandre Pouchkine, tant dans la forme poétique épurée, que dans son inspiration. Voir son « Pougatchev » et comme le thème de l’ »Homme noir » fait écho au « Mozart et Salieri », pièce en un acte de Pouchkine.
[9] Essénine voulait y croire…. Voir par exemple « Le bois doré » , traduction en Annexe .
[10] Voir Alexandre V. Samovarov « Boukharine et Essénine -Boukharine, L’ange déchu en 38 » 23 mars 2021, en langue russe et en ligne : https:// a-samoravov.live journal.com/ 382503.html.
[11] « Le 18 brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte ». Éditions Sociales, Paris, 1963, p 111.
[12] C. f. : Marie, Jean-Jacques : La guerre civile russe, 1917-1922. Armées paysannes rouges et vertes, Paris, Éditions Autrement, 2022.
[13] Les « marins » de 1921 n’avaient que peu à voir avec ceux de1917. C’étaient surtout de jeunes paysans.
[14] « La Russie qui s’en va »,novembre 1924, traduction d’Henri Abril, opus cit, pp 240 et seq.
[15] « Le retour au pays », L’homme noir opus cit. Pp 210-211.
[16] L’écrivain Boris Pilniak, ami d’Essénine, a publié aussitôt sous le manteau une nouvelle retentissante sur cette mort – un assassinat commandité par la clique stalinienne (« le conte de la lune non éteinte »)
[17] Il a été très proche de Léon Trotski pendant et juste après la guerre civile, mais constamment membre de la « Tchéka ». Devenu »résident » au Proche-Orient, il a été fusillé en 1929 pour avoir accepté au compte de Trotski (en exil à Istamboul) une mission secrète à destination de l’Opposition .
[18] D’après Wikipédia, un auteur récent A. Krusanov , a fait en 2023 le tri des hypothèses en éliminant les plus grossières, mais son ouvrage en langue russe est épuisé et nous est présentement inaccessible.
HUGO MELCHIOR, doctorant en histoire contemporaine à l’université Rennes 2, rattaché au Centre de Recherches Historiques de l’Ouest (CERHIO), nous a donné l’autorisation de publier cet article, récemment paru dans Parlement(s), Revue d’histoire politique, 2026/1 n° 43, Presses universitaires de Rennes.
Winston Churchill, grand défenseur de l’empire colonial britannique, de l’ordre bourgeois mondial dont il était une composante importante et de la monarchie britannique, son incarnation séculaire, voyait dans Staline un allié et dans Trotsky, incarnation de la révolution mondiale, un adversaire. Il déclarait à l’ambassadeur soviétique à Londres, Ivan Maïski, le 16 novembre 1937 : « Ce Trotsky c‘est un véritable diable (…) Je suis à fond pour Staline » (1). Il réitère le 23 mars 1938, à l’époque du troisième procès de Moscou : « Trotsky est le génie du mal de la Russie et c’est une très bonne chose que Staline ait pris sur lui sa revanche ». Puis il ajoute : « Je suis définitivement favorable à la politique de Staline. (…) Nous avons besoin d’une Russie forte et je souhaite à Staline de réussir » (2).
1 Ivan Maiski,Journal 1932-1943, p 172. 2 Ibid, p 193.
Présentation et traduction du dossier par Jacqueline Trinquet
Le document qui constitue le prétexte à ce dossier est une lettre de Trotsky de juin juillet 1934 qui n’avait connu qu’une diffusion restreinte sous une forme abrégée. Elle est rétablie ici, en français, dans son intégralité.
Ce dossier comprend :
1 . Lapremière édition complète d’une lettre de Trotsky à l’Izquierda Comunista Espanola (ICE), juin-juillet 1934, avec à la suite l’article d’une présentation précédente par Pelai Pagès dans L’Avenç (2014).
2 . Une lettre d’Alfonso Leonetti au nom du Secrétariat International de la Ligue Communiste Internationale à l’ICE.
3 . Laprésentation du contexte de 1934, de la lettre de Trotsky, publiée pour la première fois de façon complète et en français (langue d’origine), et de celle de Leonetti, ainsi que des péripéties de leurs publications par Sergi Rosés Cordovilla sur le site SerHistórico (Novembre 2020).
C’est à Pelai Pagès, historien, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Barcelone, qu’est revenu l’initiative de diffuser en 2014 pour la première fois depuis longtemps en Espagne et pour la première fois en catalan, la lettre de Trotsky (mais toutefois de façon incomplète), alors qu’un processus de mobilisation pour une République indépendante s’engageait à nouveau en Catalogne. Cette lettre et sa présentation sont parues dans la revue catalane L’Avenç (septembre 2014).
Sergi Rosés, historien, nous a communiqué l’article qu’il a récemment fait paraitre avec la lettre de Trotsky et celle de Leonetti (novembre 2020) sur le site Ser Histórico. Cet article présente le contexte de l’année 1934 et les péripéties de la publication de ces deux lettres, celle de Trotsky publiée de façon complète pour la première fois, et celle de Leonetti totalement inédite.
Qu’ils soient l’un et l’autre remerciés de leur contribution.
Pour améliorer la compréhension de ces textes nous ajoutons des éclaircissements sur quelques sigles évoqués dans ceux-ci. Quand ils apparaissent pour la première fois dans un des textes ils y sont repérés par un astérisque.
C.E.D.A. : Confédération Espagnole des Droites Autonomes. Fondée en février 1933 elle regroupait plusieurs petits partis de droite, des chrétiens démocrates aux fascistes et elle avait le soutien des propriétaires terriens, de certains milieux d’affaires, d’officiers supérieurs et des évêques.
Rabassaire : vigneron qui loue sa vigne par bail emphytéotique. A la fin du XIX° siècle les viticulteurs catalans (rabassaires) dont le bail avait la durée de vie des ceps furent ruinés par le phylloxéra. Ils tinrent congrès en 1893 pour exiger que les terres de “rabassa morta” leur soient cédées à perpétuité.
E.R.C. : Esquerra Republicana de Catalunya. Gauche Républicaine de Catalogne.
P.C.C. : Partit Comunista de Catalunya (1932 – 1936) projection en Catalogne du P.C.E. Fusionne en 1936 avec d’autres partis pour constituer le P.S.U.C. (Parti Socialiste Unifié de Catalogne ),expressiondu P.C.E. en Catalogne.
U.S.C. : Unio Socialista de Catalunya. Issue en 1923 d’une scission de la Fédération catalane du P.S.O.E. Intègre le P.S.U.C. en 1936.
LE CONFLIT CATALAN ET LES TACHES DU PROLETARIAT[1]
L. Trotsky (juin/juillet 1934)
Trotsky en 1934
(Lettre du cde P., collaborateur du S.I.)
1. L’appréciation du conflit catalan et des possibilités en résultant doit partir du fait que la Catalogne représente aujourd’hui indubitablement la plus forte position des forces défensives dirigées contre la réaction espagnole et contre les dangers du fascisme. Si cette position tombe, la réaction aura remporté une victoire décisive et pour longtemps. Avec une politique juste de l’avant-garde prolétarienne il est possible de faire de cette position défensive la plus forte, la position de départ d’une nouvelle offensive de la révolution espagnole. Telle doit être notre perspective.
2. Ce développement n’est possible que si le prolétariat catalan réussit à s’emparer lui de la direction de la lutte défensive contre le gouvernement central réactionnaire de Madrid. Mais cela n’est possible que si le prolétariat catalan ne promet pas seulement de soutenir cette lutte, au cas où elle serait déclenchée, – soit par l’intransigeance du gouvernement de Madrid, soit par l’agressivité de la petite-bourgeoisie catalane (cette politique de suivisme est préconisée par nos camarades dans l’Alliance Ouvrière de Catalogne et réalisée contre Maurin) -, mais s’il se met dès le début à la tête de la résistance, s’il dessine des perspectives, lance des mots d’ordre plus hardis et dès le commencement mène la lutte non seulement en paroles, mais en actes.
3. Une résistance victorieuse n’est concevable que si non seulement elle mobilise toutes les forces de masse de la Catalogne (toutes les conditions en sont actuellement données), mais pousse de plus vers l’offensive. C’est pourquoi il est d’une importance décisive que l’avant-garde prolétarienne sache expliquer dès maintenant aux masses ouvrières et paysannes du reste de l’Espagne que par la victoire ou la défaite de la résistance catalane se décidera aussi leur victoire ou leur défaite. La mobilisation de ces alliés de l’Espagne tout entière doit être faite dès maintenant et non pas au moment où l’offensive réactionnaire contre la Catalogne sera devenue un fait (ce qui est la position de nos camarades et de la majorité de l’A.O.).
4. La Catalogne peut être pour longtemps le pivot décisif de la révolution espagnole. La conquête de la direction en Catalogne doit être le centre de notre politique en Espagne. La politique de nos camarades la rend complètement impossible. Cette politique doit être rapidement changée si l’on ne veut pas qu’une situation décisive aboutisse, par notre faute à une nouvelle défaite de la révolution espagnole qui serait décisive pour longtemps. On ne doit pas cacher que la politique de nos camarades dans cette question, jusqu’à maintenant, a fortement nuit au prestige non seulement de notre propre organisation et de l’Alliance Ouvrière, mais à celui du prolétariat lui-même, ce qui ne saurait être réparé que par un tournant radical et convainquant par les faits. La position de nos camarades et de ceux de l’A.O. ne peut être comprise par les masses travailleuses non-prolétariennes que comme suit : le prolétariat s’engage par la voix de ces organisations à participer si les autres commencent ; mais même pour cela il demande son prix (les conditions posées par l’A.O. à l’Esquerra petite-bourgeoise, ignorent complètement l’intérêt particulier des paysans et des petits-bourgeois citadins) ; et cette position cherchera – aussitôt que la possibilité s’y prêtera – à donner à la lutte une direction dans les sens de ses propres buts de classe, la dictature du prolétariat. Au lieu d’apparaître comme le dirigeant de toutes les couches opprimées de la nation, comme le leader de la libération nationale, le prolétariat apparaît ici purement comme un partenaire des autres classes, voire un partenaire très égoïste, auquel il faut donner ou plutôt promettre sa part parce qu’on a besoin de lui et pour aussi longtemps que nécessaire. La petite-bourgeoisie catalane et la grande bourgeoisie et la réaction se fondant sur la carence de cette petite-bourgeoisie ne pourraient demander rien de mieux qu’un prolétariat dans cette position.
5. Le tournant de nos camarades, doit consister tout d’abord en ceci : ils doivent propager (par notre propre organisation et par l’A.O.) la proclamation de la République Catalane Indépendante et doivent demander pour l’assurer l’armement immédiat de tout le peuple. Ils ne doivent pas, pour cet armement, attendre le gouvernement, mais commencer immédiatement à former des milices ouvrières, qui, elles, doivent alors non seulement revendiquer un meilleur armement de la part du gouvernement, mais doivent s’en procurer par elles-mêmes par le désarmement des réactionnaires et des fascistes. Le prolétariat doit prouver par les faits aux masses catalanes qu’il prend un intérêt sacré à la défense de l’indépendance catalane. Dans cela consistera le pas décisif vers la conquête de la direction de la lutte de toutes les couches prêtes à la défense de la ville et de la campagne.
L’armement du peuple doit devenir le centre de notre agitation des prochaines semaines sous les mots d’ordre de :
Continuation du paiement de tous les salaires ;
Le gouvernement et les employeurs doivent se partager le coût de l’armement et de l’approvisionnement ;
Les forces de combat existantes (police, etc.) seront encadrées comme instructeurs dans la formation des milices ;
Les officiers seront élus par les membres de la Milice ;
La base des milices est l’usine, ou bien le lieu d’habitation ;
Les ouvriers des grandes entreprises, des chemins de fer etc. et de toutes entreprises publiques feront automatiquement partie de la milice ;
De plus tous les citoyens sont invités à s’enrôler ;
Toute formation élit son comité, qui, de son côté, envoie son représentant (sans doute par des instances intermédiaires) au Comité central de toutes les formations de milice de Catalogne. Ce comité central (c.à.d. le Soviet central) remplit la tâche d’un état-major politique, mais tout d’abord celle du contrôle, plus tard, de la direction centrale de l’approvisionnement en armes et en vivres, etc. En réalisant cette tâche, il sera obligé de devenir, d’un organe à côté du gouvernement proprement dit, ce gouvernement lui-même. Cela est la forme et le chemin concrets des soviets dans la situation donnée en Catalogne.
6. Etant donné l’extrême division du prolétariat catalan, qui ne permet pas à son hégémonie de se faire jour en Catalogne, le prolétariat dans la situation actuelle ne peut proclamer lui-même l’indépendance catalane. Mais il peut et il doit en appeler la proclamation de toute sa force et l’exiger de l’Esquerra petite-bourgeoise actuellement gouvernante. Il doit répondre à son retard par la revendication de nouvelles élections immédiates : « Nous avons besoin d’un gouvernement qui représente et dirige la volonté réelle de lutte des masses populaires ». Les comités des formations de milice doivent devenir le moyen principal de la réalisation et de la préparation de ces élections. Autrement dit : dans la mesure où les deux côtés de la chose – proclamation de l’indépendance et armement du peuple – peuvent être séparés l’un de l’autre, c’est le dernier par lequel il faut commencer le travail pratique et par le moyen duquel il faut imposer le premier.
7. Non seulement le prolétariat doit mettre en avant des revendications démocratiques générales (la liberté de la presse etc. ; un Etat qui ne soit pas coûteux ; le nivellement des salaires des fonctionnaires ; une économie démocratique – la suppression des impôts indirects, la taxation élevée directe des possédants pour le financement de la résistance, etc.) ; non seulement il doit faire siennes – en dehors de ses propres revendications de classe – toutes les revendications spécifiques aux paysans et aux petits-bourgeois citadins et même dépasser les revendications mises en avant jusqu’alors (il manque ici la connaissance des détails, surtout dans la question agraire), mais avant tout le prolétariat doit dès maintenant et de sa propre initiative lancer les revendications comme mots d’ordre dans les masses et appeler celles-ci à lutter pour elles, – mais non pas poser ces revendications à l’Esquerra qui gouverne comme « conditions » auxquelles on serait prêt à participer à la lutte.
8. Plus haut on parle toujours vaguement de « le prolétariat doit… ». La raison en est que malheureusement on ne peut pas parler du « Parti du prolétariat ». Notre organisation qui – avec une politique juste – pourrait prendre sur elle le rôle du parti, paraît s’être plus ou moins dissoute dans la masse molle d’unité de l' »Alliance ». Dans quelle mesure ici serait possible un tournant rapide qui corresponde à la poussée de l’heure actuelle, il n’est assurément pas possible de le fixer hors du lieu-même. Comme dans la situation actuelle le sort de la Révolution espagnole et de notre organisation en Espagne peut être décidé pour une longue période (naturellement il y a aussi la possibilité que le conflit se résolve – mais même dans ce cas l’influence de notre organisation, si elle continue la politique actuelle, devrait subir parmi les masses prêtes à lutter un dommage extraordinaire capable de la pousser entièrement hors de l’arène politique). L’envoi d’un délégué du S.I. est nécessaire. Son voyage devrait être préparé par une lettre du S.I. à écrire immédiatement et qui exposerait notre position sur la question.
[1] Les lettres majuscules et les termes en italique sont de l’original ; quelques corrections orthographiques ont été faites.
LEON TROTSKY, LE MOUVEMENT COMMUNISTE CATALAN ET LA REPUBLIQUE CATALANE.
Pelai Pages
Lorsqu’à l’été 1934 eut lieu dans toute son âpreté le conflit entre le gouvernement de la Généralité et le gouvernement de la république de Madrid lors de la promulgation de la loi des contrats de Culture, il y avait déjà quelques mois qu’en Catalogne avait été constituée l’Alliance ouvrière, promue fondamentalement par le Bloc ouvrier et paysan dirigé par Joaquim Maurin. A partir de l’Alliance ouvrière contre le fascisme, fondée en mars 1933, fut constituée définitivement le 9 décembre de la même année l’Alliance ouvrière comme réponse au triomphe électoral des partis de droite aux élections du 19 novembre précédent. La menace de régression liée à ce résultat électoral – comprenant des radicaux et la CEDA* comme majorité parlementaire – conduisit à la création d’un Front unique ouvrier dont, en Catalogne, la CNT et le Parti communiste s’écartèrent volontairement. D’après son manifeste de fondation l’Alliance ouvrière avait été créée avec pour objectif fondamental de freiner l’offensive antisociale de la droite espagnole et afin d’éviter un coup d’état imposant une dictature fasciste. L’expérience allemande et l’ascension d’Hitler au pouvoir était trop récente pour qu’une situation similaire ne puisse pas se reproduire dans l’Etat espagnol. L’alliance ouvrière était par conséquent un organisme clairement défensif, qui prétendait rassembler divers efforts afin d’éviter et d’affronter, si le cas se présentait, la réaction des forces d’extrême droite espagnole.
Le développement des événements – la politique clairement antisociale menée par le nouveau gouvernement – finit par provoquer une radicalisation progressive de la situation et ainsi, l’Alliance ouvrière développa une politique beaucoup plus offensive, aussi bien à l’égard du gouvernement de Madrid que finalement, vis-à-vis de celui de Barcelone. Ainsi dès le 13 mars 1934 elle convoqua une grève générale en solidarité avec les ouvriers grévistes de Madrid qui, même si elle échoua à Barcelone, finit par triompher dans la plupart des villes industrielles de Catalogne, bien que boycottée par le gouvernement de la Généralité et sans le soutien de la CNT. Au cours d’un entretien de Maurin et Nin avec la journaliste Irene Polo à propos de cette grève, tous les deux furent d’accord pour affirmer, du côté de Maurin qu’il fallait étendre le mouvement à l’ensemble de l’Etat car seulement ainsi « la classe ouvrière pourra atteindre l’objectif de la prise du pouvoir », quant à Nin il déclara que « le problème est d’être unis afin d’atteindre le même but : vaincre le fascisme par la conquête du pouvoir par la classe travailleuse. Nous sommes tous d’accord là-dessus ; y compris les syndicalistes anarchistes ». Après avoir posé le contentieux avec Madrid – et également, il faut le rappeler, à l’égard des propriétaires catalans de l’Institut agricole catalan de Saint Isidre – en juin 1934, l’Alliance ouvrière catalane organisa une conférence où fut adopté l’accord déclarant textuellement que «si le gouvernement contre-révolutionnaire de Madrid attaque la Catalogne et si de ce fait la République catalane est proclamée, l’Alliance ouvrière soutiendra le mouvement, en faisant tout son possible pour en prendre la direction avec l’objectif de le mener vers le triomphe de la République socialiste fédérale ». Et de nouveau, avant octobre 1934, l’Alliance ouvrière fit une autre démonstration de force lorsque, le 10 septembre elle organisa une manifestation à Barcelone, contre les grands propriétaires de l’Institut agricole catalan, avec la participation de 25 000 personnes.
C’est dans ce contexte que Trotsky écrivit son article, d’un ton franchement critique aussi bien à l’égard des militants trotskystes catalans et espagnols que dirigeait Andreu Nin, que vis-à-vis de Maurin et de l’Alliance ouvrière elle-même. Il faut dire ici, qu’ainsi que le révolutionnaire russe le fit dans beaucoup d’autres circonstances, celui-ci avançait des suggestions en partant de son expérience pendant la révolution russe et en appliquant le modèle que les bolchéviques avaient suivi dans le processus qui avait abouti à leur triomphe d’octobre 1917. De ce fait, en grande mesure, des critiques qui venaient de loin. Il est clair que, les rapports entre Nin, les trotskystes espagnols et Trotsky n’avaient pas été spécialement bons et celui-ci n’avait pas vu d’un bon oeil les rapports que Nin entretenait avec Maurin lorsqu’il était revenu de Russie en Catalogne, en septembre 1930, à tel point qu’il obligea pratiquement Nin à rompre avec Maurin en juin 1931. Plus tard, lors de la crise qui traversa la Gauche communiste de Nin, et qui s’était prolongée jusqu’en 1933 et avec les rapports tendus avec le Secrétariat International trotskyste, les interventions de Trotsky avaient été spécialement critiques. Mais, curieusement au cours de l’année 1934, les articles parus dans la revue « Comunismo » (Communisme), l’organe théorique de la Gauche Communiste, signés par Trotsky, se référaient presque toujours à la situation internationale ou à des aspects historiques – dans le numéro du mois de février fut publié l’article Récapitulation historique sur le front unique – sans qu’il y ait d’article spécifique sur la situation espagnole ou catalane. Et en septembre 1934 un éditorial de « Comunismo » annonçait déjà l’imminente rupture avec Trotsky et le trotskisme international.
Les rapports de Trotsky avec Maurin et le Bloc ouvrier et paysan avaient été historiquement beaucoup plus critiques. Pour Trotsky, Maurin et le Bloc représentaient une option « centriste » qui ne pouvait en aucun cas être capable de diriger un processus révolutionnaire. Déjà en juillet 1931 il avait recommandé à ses partisans espagnols de mener à bien une critique radicale contre la politique de Maurin, « ce mélange de préjugés petits bourgeois, d’ignorance, de « science » provinciale et de roublardise politique ». Les critiques sur le programme et l’intervention du BOC de la part de Trotsky avaient toujours été percutantes et elles avaient trouvé des réponses dans les pages de « La Batalla », l’organe de presse du BOC, avec la signature, entre autres, de Julian Gorkin ou de Jordi Arquer, même s’ils avaient toujours défendu le révolutionnaire russe lorsqu’il était attaqué viscéralement par le stalinisme, et y compris en 1934, ils avaient demandé que l’asile politique lui soit accordé en Espagne.
Il était donc tout à fait normal que des critiques apparaissent de nouveau ainsi que des recommandations sur la façon d’intervenir dans une situation délicate comme l’était alors la situation en Catalogne et dans la République espagnole, dans le seul article que nous connaissons de Trotsky sur la situation catalane publié en 1934. Trotsky faisait partie des révolutionnaires européens, peu nombreux, capable d’estimer l’importance atteint par le processus politique de la République espagnole et même s’il ne disposait pas toujours de toute l’information possible, la stratégie et la tactique qu’il proposait étaient toujours dirigées vers un but très concret qui n’était autre que de rendre possible la prise du pouvoir par la classe travailleuse. Et il n’hésitait pas non plus à réclamer la République catalane, comme une formule qui rende possible un principe qui lui avait toujours paru inaliénable : l’exercice du droit des peuples et des nations à l’autodétermination. Un exercice qui, en première instance, devait être défendu par la classe travailleuse. L’indépendance de classe, l’action prépondérante de la classe ouvrière – qui en aucun cas ne devait être à la remorque de la situation – étaient les autres recommandations qu’exprimait Trotsky dans un article frappant qui, de façon claire et expressive, situait la question catalane au premier plan de la situation conflictuelle républicaine d’alors.
LETTRE D’A. LEONETTI A LA C.E. DE L’I.C.E. (17 JUILLET 1934)
Une lettre avait été préparée par nous au sujet du conflit catalan, avant l’arrivée du cam. M. Les conversations avec ce camarade nous ont confirmé dans la nécessité de vous adresser cette lettre afin de mieux préciser nos points de vue respectifs sur cette question importante.
1 – Nous pensons ne pas avoir de désaccords avec vous sur l’appréciation « que dans les circonstances actuelles le mouvement de l’émancipation nationale de la Catalogne est un facteur progressif dans le développement de la révolution espagnole » (voir votre information « La situation en Catalogne »).
Mais justement, de ce fait, nous estimons que votre position dans le conflit entre Madrid et Barcelone ne correspond pas à la tâche de faire du mouvement d’émancipation nationale de la Catalogne un véritable facteur progressif de toute la révolution espagnole.
2 – Il faut tout d’abord placer clairement le conflit catalan dans les perspectives de la révolution espagnole. Indubitablement la Catalogne représente aujourd’hui la plus forte position défensive contre la réaction clérico-monarchiste. Si cette position tombe, la réaction espagnole aura remporté une victoire décisive et pour bien longtemps. La lutte de la Catalogne se trouve ainsi placée par les circonstances actuelles au centre de tout le mouvement d’émancipation des masses opprimées d’Espagne, c’est-à-dire que la lutte de la Catalogne n’est pas séparable de la lutte des masses ouvrières et paysannes de toute l’Espagne. Mais pour faire du conflit catalan le point de départ d’une nouvelle offensive de la révolution espagnole, il est nécessaire que le prolétariat catalan, soutenu par la classe ouvrière espagnole, sache s’emparer de la direction de la lutte défensive contre Madrid, jusqu’à la séparation. Cela signifie que la tâche de l’avant-garde prolétarienne doit consister à démontrer toute l’impuissance de l’Esquerra de défendre et de réaliser l’émancipation nationale de la Catalogne, dont elle – l’avant-garde prolétarienne – doit prendre la tête. Comment ?
3 – Lutter dans les circonstances actuelles pour l’émancipation catalane signifie pousser à l’extrême le conflit entre Madrid et Barcelone ce qui veut dire lutter pour la séparation. Dans cette voie on démontrera tout l’esprit hésitant, inconséquent, tendant au compromis, etc., de la petite bourgeoisie, voire de l’Esquerra.
Or, la position adoptée par vous et que vous avez fait adopter à l’Alliance Ouvrière nous apparaît une position d’attente et de suivisme. Vous dites :
« Si le gouvernement réactionnaire de Madrid attaquait la Catalogne, la place de la classe ouvrière serait aux côtés de cette dernière » ;
« Si la République catalane était proclamée, nous devrions nous défendre contre l’offensive du pouvoir central et profiter de cette occasion pour pousser le mouvement sur le chemin de la révolution socialiste » (voir votre rapport cité plus haut).
« Si le gouvernement réactionnaire attaquait », « si la République catalane était proclamée… » cela signifie une position « d’attente ».
Non, cette position, nous estimons qu’elle doit absolument et de toute urgence être revue.
Il ne faut pas attendre l’attaque du gouvernement réactionnaire de Madrid. D’ailleurs l’attaque de la part de celui-ci est déjà déclenchée. Il faut dire à la classe ouvrière (et non seulement de la Catalogne, mais de toute l’Espagne) que de la victoire ou de la défaite de la résistance catalane se décidera aussi sa victoire ou sa défaite. La classe ouvrière doit mobiliser toutes les forces des masses de Catalogne pour les dresser contre la réaction, dont Madrid est le centre. Pour cela, la classe ouvrière (et son avant-garde politique) doit poser le problème de l’indépendance de la Catalogne, jusqu’à – nous le répétons – la séparation d’avec Madrid.
4 – Evidemment, nous, marxistes, nous ne sommes pas des « séparatistes » ; mais nous ne sommes non plus des « démocrates ». Néanmoins en luttant pour la « démocratie » nous pensons arriver au socialisme et au pouvoir prolétarien. La même chose pour la question nationale.
En luttant pour l’indépendance catalane, pour la République catalane, en somme, la classe ouvrière ne perd pas de vue un instant que sa tâche est de lutter pour une libre république catalane ouvrière et paysanne dans une libre république ouvrière et paysanne d’Espagne.
5 – Pour que le mouvement de l’émancipation nationale de Catalogne soit un facteur progressif à l’heure actuelle, il faut la mobilisation de tout le peuple catalan contre Madrid, contre la réaction monarchiste-vaticaniste. C’est pourquoi la lutte pour la République catalane indépendante est d’une importance décisive dans les circonstances actuelles. Cela signifie-t-il que Maurín a une position juste ? Nullement. Ce qui nous sépare de Maurín est constitué par tout ce qui nous sépare des « démocrates » et des « opportunistes ». Pour nous la lutte en faveur des libertés démocratiques et par suite la lutte pour la République démocratique catalane est un moyen « pour pousser le mouvement sur le chemin de la révolution socialiste », tandis que pour Maurín et les autres « catalanistes » c’est un moyen pour tromper les masses. Or, si nous voulons démasquer tant les Maurins que les radicaux de l’Esquerra, nous devons justement ne pas les laisser apparaître comme les défenseurs de l’autonomie et de l’indépendance catalane, mais prendre dans nos mains la lutte pour cette indépendance et cette autonomie.
6 – Il se dit que les ouvriers catalans ne sont pas séparatistes et que d’autre part les ouvriers et paysans espagnols se placent à côté de la réaction contre tout mouvement séparatiste. Nous ne mettons pas en doute que de pareilles tendances puissent exister dans la classe ouvrière catalane et espagnole. Mais il s’agit de les comprendre et de les expliquer. La lutte pour la séparation est aujourd’hui la lutte contre la réaction qui a son centre dans le gouvernement de Madrid. Le peuple catalan indépendant et armé signifie un rempart formidable pour la lutte des ouvriers et paysans espagnols contre le fascisme et les forces monarchistes.
La proclamation de la République catalane exige la mobilisation des masses ouvrières et paysannes de l’Espagne tout entière contre le gouvernement central de Madrid. Et de cette manière la lutte pour la Catalogne indépendante peut se transformer en lutte pour la République ouvrière et paysanne de toute l’Espagne.
Donc ne pas attendre la proclamation de la République catalane ; ne pas attendre l’attaque contre elle de Madrid ; mais prendre dès maintenant la direction pour la lutte en faveur de la République catalane contre Madrid ; démontrer l’incapacité de l’Esquerra, l’hypocrisie des Maurín, etc.
7 – La tâche de l’Alliance ouvrière dans ce conflit consiste non pas à discuter si l’on doit ou non donner comme mot d’ordre la proclamation de la République catalane ; mais bien à résoudre les problèmes concrets pour mobiliser l’ensemble des masses catalanes contre Madrid.
Le premier problème qui se pose est celui de l’armement du peuple. Remplacer la milice créée par l’Esquerra par le peuple armé :
a) milice ouvrière et paysanne,
b) éligibilité des officiers,
c) salaires payés aux travailleurs pendant leur service, etc.
Mais ne pas attendre l’armement du peuple de l’Esquerra. Le peuple doit s’armer : c’est la condition fondamentale pour garder et garantir ses droits.
8 – Il ne suffit pas de dire : L’Alliance est avec le peuple dans le conflit avec Madrid. Il faut mettre à nu toute l’impuissance de l’Esquerra dans ce conflit à défendre le peuple. L’armement des masses populaires exigé et entrepris par nous et l’A.O. peut bien mettre à nu tout l’esprit de « compromis » qui anime le gouvernement de Companys.
Vous dites que l’A.O. a été consultée officiellement à Barcelone aussi bien qu’en province au sujet d’une possible « collaboration » avec le gouvernement Companys. Votre réponse que « dans le cas où la Catalogne serait attaquée etc. », « l’Alliance se mettrait aux côtés du peuple » nous semble également fausse. Nous y trouvons -permettez-nous de le dire – toujours la même position attentiste et suiviste. Il ne faut pas attendre, mais prévenir l’attaque ; cela veut dire qu’il faut organiser la résistance ; armer le peuple, les ouvriers et les paysans ; organiser les masses populaires ; les informer, etc. Ne pas promettre seulement de soutenir le peuple catalan contre Madrid, mais dire comment le peuple catalan peut et doit se défendre et mener sa lutte réelle contre Madrid. Cela veut dire qu’il faut distinguer le peuple du gouvernement de Companys.
Il ne peut s’agir nullement de « conditions » à l’Esquerra pour « collaborer » avec elle contre Madrid ; il s’agit de déterminer nettement les conditions qui peuvent seulement permettre au peuple catalan de résister à Madrid et de développer sa résistance. Ces conditions sont :
1) constitution d’une milice ouvrière et paysanne (armement du peuple) ;
2) formation de comités d’Alliance ouvrière et paysanne dans toute la Catalogne ;
3) alliance avec les ouvriers et paysans de toute l’Espagne.
L’Esquerra ne peut que trahir les intérêts du peuple catalan, comme elle l’a déjà trahi une fois. Aucune confiance dans l’Esquerra ; ne pas la soutenir et démontrer ses oscillations et ses faiblesses dans la lutte contre Madrid.
C’est aux masses que l’A.O. doit s’adresser pour leur armement, le désarmement des fascistes, l’expropriation des réactionnaires de la Lliga, etc. Et non seulement par des appels, mais en prenant directement l’initiative. De cette manière, l’influence de l’Esquerra dans les masses populaires sera de plus en plus évincée par l’influence des organisations de l’avant-garde prolétarienne.
9 – La question de l’indépendance catalane se présente aujourd’hui sous l’aspect de la lutte paysanne (loi d’affermage). Il est nécessaire de donner à la lutte pour l’émancipation nationale un contenu social ; ce contenu peut être donné :
1) par la lutte en faveur de la terre aux paysans (à bas l’esclavage du métayage ; affranchissement des rabassaires de tout charge étatique et féodale ; etc.)
2) par la lutte en faveur de la semaine de 40 heures et du contrôle ouvrier, etc.
10 – Nous nous résumons : le prolétariat ne doit ni attendre l’attaque réactionnaire, ni promettre son aide ; le prolétariat doit par son activité se mettre à la tête du mouvement d’émancipation nationale et lui imprimer un cours net et ferme. Pour faire cela, le prolétariat doit lutter pour :
1) la proclamation de la République catalane indépendante,
2) l’armement du peuple,
3) la terre aux paysans,
4) le contrôle ouvrier,
5) la constitution de comités de l’Alliance ouvrière et paysanne,
6) l’alliance avec les masses ouvrières et paysannes de toute l’Espagne,
7) la convocation de nouvelles élections pour la formation d’un gouvernement capable de diriger vraiment la lutte des masses populaires contre « Madrid ».
Des perspectives claires ; des mots d’ordre hardis ; pas d’attente. Par cette voie il est vraiment possible de changer la défense en attaque et de pousser le mouvement sur le chemin de la révolution socialiste.
Fraternellement
pour le S.I. Martin
P.S. : Ci-jointe nous vous transmettons en communication aussi une lettre du cam. P. de la section allemande sur le même sujet.
[1] Les lettres majuscules et les termes en italique sont de l’original ; quelques corrections orthographiques ont été faites.
PRESENTATION DE LA LETTRE DE TROTSKY « LE CONFLIT CATALAN ET LES TÂCHES DU PROLETARIAT » : L’AUTRE TOURNANT DE L’ETE 1934
Sergi Rosés Cordovilla, novembre 2020
1. Le contexte : la situation en Catalogne et en Espagne au premier semestre de 1934, et la position de l’I.C.E.*
La victoire de la droite aux élections de novembre 1933 met fin au dénommé biennium (2 années) réformiste de la Deuxième République espagnole et inaugure le « biennium noir », en transférant la direction des affaires gouvernementales au Parti républicain radical*, soutenu par la C.E.D.A.*, le groupe majoritaire de droite qui resta néanmoins en dehors du gouvernement. En Catalogne, cependant, le gouvernement était resté aux mains du parti représentant la petite bourgeoisie, l’E.R.C.*, qui, dirigé par Lluís Companys dès le début de 1934, incorpora les socialistes de l’U.S.C.* et deux autres petits partis catalanistes.
Au cours du premier semestre de 1934, les contradictions sociales en Catalogne et en Espagne s’étaient approfondies et polarisées. Un bon exemple en fut la création et la croissance de l’Alliance Ouvrière en Catalogne (A.O., un organisme de front unique des organisations ouvrières, sans la participation cependant de la C.N.T. et du P.C.C.*,) et plus tard dans le Pays de Valence et les Asturies, ainsi que le renforcement de la gauche dirigée par Largo Caballero au P.S.O.E., la victoire de l’aile gauche au congrès de la jeunesse socialiste, les grèves de la métallurgie à Madrid, celle des journaliers et des petits fermiers d’Estrémadure, les affrontements à l’Escorial en avril entre les partisans de la C.E.D.A. et les militants ouvriers (en particulier les socialistes) et – particulièrement important au vu de ce qui se passera en octobre en Catalogne – l’approbation de la loi des contrats de culture par le Parlement de Catalogne en mars, qui non seulement suscita des réactions de colère dans la presse, aux parlements et aux gouvernements, mais aussi des actions revendicatives des paysans catalans.
La loi sur les contrats de culture promue par l’E.R.C. apportait une solution partielle aux anciennes revendications des rabassaires* catalans (locataires), modifiant les caractéristiques de la « rabassa morta » et permettant un accès lent à la propriété foncière. Cette réforme agraire partielle avait cependant été combattue par la bourgeoisie catalane, en particulier par le parti régionaliste de la Lliga Catalana* de la grande bourgeoisie et des propriétaires terriens dirigé par Francesc Cambó, qui avait sollicité l’aide de la droite espagnole. La Lliga et les propriétaires terriens (l’Institut Agrícole de Sant Isidre) demandèrent le soutien du gouvernement espagnol pour qu’il introduise un recours devant le Tribunal des garanties constitutionnelles, qui rejeta la loi catalane le 8 juin, en la déclarant inconstitutionnelle. Le gouvernement catalan, cependant, ne se plia pas aux diktats des institutions de l’Etat espagnol, et présenta au parlement une nouvelle loi identique au premier texte, adopté le 12 juin ; dans le même temps, les députés de l’E.R.C. abandonnèrent le parlement espagnol, suivis plus tard par ceux de l’E.A.J.-P.N.V.* L’affrontement redoubla avec l’appel de la droite à l’intervention de l’armée en Catalogne et à la suspension de l’autonomie catalane.
Dans ce contexte, l’Alliance Ouvrière de Catalogne tint sa première conférence le 17 du même mois ; à cette occasion le Bloc Obrer i Camperol (B.O.C.) proposa la proclamation de la République catalane comme un premier pas vers la République socialiste fédérale, un mot d’ordre très similaire à celui prôné par la Gauche communiste espagnole (I.C.E.) dès sa III° Conférence en mars 1932. Mais Nin, étonnamment, ne défendit pas cette position lors de la conférence, mais présenta une attitude plus passive, de compromis, proposant de ne pas se mettre à la tête de l’action de protestation mais de se ranger aux côtés des rabassaires et du peuple catalan pour les conduire plus tard, ce que Trotsky allait critiquer. L’A.O. adopta finalement une résolution plus conforme à celle de l’I.C.E. qu’à celle du B.O.C., ne proposant pas la proclamation de la république catalane, mais appelant à sa défense en«essayant» d’en prendre la direction pour la conduire au triomphe de la république socialiste fédérale seulement dans le cas où elle aurait été proclamée par le gouvernement catalan et attaquée par le gouvernement espagnol [1], et demandant par conséquent l’armement des travailleurs (le gouvernement de la Generalitat a préféré bien sûr, cet été-là, la voie de l’accord et du pacte avec le gouvernement espagnol). Comme on le verra à la lecture du texte de Trotsky, sa position était complètement différente : il fallait prendre la tête du mouvement défensif en proclamant l’indépendance, en formant des milices et en se procurant des armes (pas seulement en les réclamant), également en faisant appel à la solidarité de la classe ouvrière espagnole, afin de pouvoir passer à l’offensive plus tard ; c’est donc à ce conflit catalan que Trotsky fait référence.
Quant à elle l’I.C.E. (Section espagnole de la Ligue communiste internationale (L.C.I.)), elle avait subi une importante lutte de fractions en 1932 et 1933 qui prit fin à l’été de cette dernière année avec le départ d’Henri Lacroix et d’une partie de sa fraction de l’organisation. Au cours de ce combat, la direction de l’organisation accusa Trotsky et le Secrétariat international (S.I.) de la L.C.I. de prendre position pour Lacroix ; en réalité, ni Trotsky ni le S.I. ne s’alignèrent sur Lacroix, mais ils critiquèrent certains aspects de la politique de la faction majoritaire dirigée par Nin (comme, d’autre part, ils critiquèrent aussi Lacroix), et les relations se détériorèrent fortement. À la fin de 1933, cependant, les relations formelles s’améliorèrent considérablement, grâce à la volonté conjointe du S.I. et de l’I.C.E. de travailler ensemble dans la même organisation internationale. L’I.C.E. justifia cependant sa critique de la pratique organisationnelle du S.I., et réaffirma la validité de ses positions politiques et organisationnelles vis-à-vis de ce dernier, ce qui témoignait d’un éloignement progressif des positions.
Le S.I. choisit de continuer sur la voie de l’amélioration des relations et il n’est pas prouvé qu’il soit intervenu de manière excessive dans les affaires espagnoles pendant cette période, mais plutôt dans une attitude assez passive ; le nouvel aiguisement du processus révolutionnaire espagnol comme conséquence de la situation en Catalogne n’avait cependant pas échappé à Trotsky, qui suivait constamment la situation politique et sociale mondiale et il adressa au S.I. ses réflexions sur la situation et proposa des mesures pour l’approfondissement de l’intervention prolétarienne et, par conséquent, fit la critique constructive qui, à son avis, devait être faite dans la section espagnole. C’est donc dans ce contexte qu’au début de l’été 1934, il écrivit le texte « Le conflit catalan et les tâches du prolétariat ».
Andreu Nin
Depuis la fin de 1933 la formation et le renforcement de l’Alliance Ouvrière était la priorité politique de l’I.C.E., (Nin écrivait que c’était « le but central de son activité » [2]), plus encore que le renforcement et la croissance de l’organisation elle-même, en ignorant surtout les possibilités qu’offrait à celle-ci la radicalisation d’une partie des organisations socialistes, d’abord ignorée puis méprisée. Créée en Catalogne à l’initiative du B.O.C., la politique d’Aliança Obrera (A.O.) a été immédiatement acceptée par Nin puis par le reste de la direction de l’I.C.E., mais conçue davantage comme un facteur de convergence des organisations pour atteindre l’unité organique que comme front unique contre un ennemi commun mais avec liberté de critique et donc comme un moyen de renforcer sa propre organisation et de conquérir l’hégémonie. Cette approche de la manière dont l’I.C.E. interprétait la politique du front unique motiva certaines critiques de Trotsky, mais la question organisationnelle ne reviendrait au premier plan qu’à l’été 1934, avec sa proposition du « tournant » de l’entrée dans les organisations socialistes, que l’I.C.E. refusa.
Face à l’escalade du conflit politique et social en Catalogne au printemps et à l’été 1934, l’I.C.E. présenta une alternative basée sur trois axes : la distributionde grandes propriétés agricoles et l’attribution de terres aux agriculteurs cultivant de petites propriétés ; l’armement du prolétariat, sous la direction de l’A.O. ; et l’unité d’action de toute la classe ouvrière d’Espagne par le biais de l’A.O. [3]. Étonnamment, et malgré les conversations qu’un membre de la direction (probablement Molins i Fàbrega) eut à Paris avec le S.I. en juin ou juillet, le droit à l’autodétermination pour la Catalogne – qui a été le fond du conflit entre les gouvernements catalan et espagnol, avec la question de la terre comme catalyseur – et la propre proposition politique de l’I.C.E. d’une république catalane au sein d’une fédération socialiste ibérique, n’était pas apparu dans sa presse publique pendant les mois du «conflit catalan», et Nin ne la présenta que tardivement fin août et septembre [4]. En concevant la politique d’A.O. comme priorité de l’organisation, l’I.C.E. subordonna ses propres propositions à des résolutions de compromis qui ne brisaient pas l’A.O. Face à cela, les huit points de la lettre de Trotsky étaient un guide pour une politique indépendante et résolue de la section espagnole.
Le texte de Trotsky allait au-delà de la question de la solution à l’oppression espagnole de la Catalogne, et il tourne en fait autour de la manière de faire avancer la révolution ouvrière en Espagne, en préconisant des politiques de front unique et la création et la coordination de milices ouvrières qui déjà laissaient entrevoir des formes que l’on verrait apparaître pendant l’octobre asturien de 1934 et l’été catalan de 1936, critiquant également la politique erronée de l’I.C.E. Mais sans aucun doute l’argument principal du texte et ce qui lui donne une valeur spécifique dans la littérature révolutionnaire marxiste est la défense sans complexes de l’indépendance de la Catalogne, comme moteur de la révolution espagnole mais aussi comme solution à ce moment-là à l’oppression espagnole : si Nin et l’I.C.E. n’ont pas vu – ou n’ont pas osé aller – au-delà de la position toujours maintenue par l’organisation de reconnaissance du droit à l’autodétermination pour la Catalogne (y compris la séparation) mais en même temps prônant comme solution la république fédérale, comme si la séparation d’une nation était possible pour d’autres lieux mais tabou pour l’Espagne, Trotsky n’hésita pas à adapter les mots d’ordre et les tâches à l’évolution politique et sociale de ce moment historique en Catalogne.
La lettre de Trotsky et celle d’Alfonso Leonetti (alors membre du S.I. et l’un des responsables du travail pour l’Espagne) n’ont pas été publiées par l’I.C.E., mais elles sont très probablement parvenues aux mains de sa direction, comme indiqué par deux faits : une copie a été trouvée dans les documents sur l’Espagne des fonds du mouvement trotskyste conservés au R.G.A.S.P.I. ; et les trois écrits de Nin publiés dans les mois d’août et de septembre 1934 étaient précisément consacrés à la question nationale [5] (que lui et l’I.C.E. avaient publiquement ignorée les mois précédents, quand elle était d’actualité). En effet, il ne semble pas logique que Nin ait senti qu’il fallait rédiger trois articles sur la question nationale – dont deux proposaient en outre des solutions pratiques à la question nationale catalane (République catalane au sein de la République fédérale espagnole) – précisément au moment où l’affrontement entre les gouvernements catalan et espagnol s’était atténué en août ; d’autre part, si l’on considère que les lettres de Trotsky et Leonetti avec leurs mots d’ordre de rupture sur la question nationale catalane devaient arriver à Barcelone dans la seconde quinzaine de juillet, alors nous pouvons pleinement comprendre la nécessité pour Nin d’envisager la question nationale de façon théorique et de proposer des mots d’ordre pratiques pour la situation catalane.
Dans la lignée de sa propre trajectoire antérieure sur la question nationale, de la position de l’I.C.E., et de celle de Trotsky lui-même antérieurement, Nin partagea dans ses articles d’août et de septembre le diagnostic posé dans les lettres envoyées par le S.I. en juillet, mais il proposa une solution de moindre rupture, arguant qu’il était nécessaire de «considérer la proclamation de la République catalane comme un acte d’une énorme transcendance révolutionnaire» et que la classe ouvrière devait adopter cette solution afin d’écarter la petite bourgeoisie de la direction. du mouvement national, mais qu’une fois «émancipée du joug espagnol», la Catalogne indépendante serait le premier pas vers l’Union des Républiques socialistes d’Ibérie [6]. Nin exprimait donc de nouveau la position officielle de l’I.C.E. en ce qui concerne la question nationale catalane (autodétermination conduisant à une république au sein d’une république fédérale), mais qu’il n’avait pas défendue en juin à la conférence de l’A.O. et que l’I.C.E. n’avait présenté dans sa presse qu’à la fin du mois d’août.
Dans la même situation par contre, sur la base d’analyses et de préoccupations similaires, Trotsky en déduisit, que la solution à l’époque exigeait l’indépendance, allant au-delà de sa propre position fédéraliste précédente: « Le tournant de nos camarades, doit consister tout d’abord en ceci : ils doivent propager (par notre propre organisation et par l’A.O.) la proclamation de la République Catalane Indépendante et doivent demander pour l’assurer l’armement immédiat de tout le peuple », et du fait que la classe ouvrière n’était pas hégémonique et n’était donc pas assez forte pour proclamer seule l’indépendance, « elle peut et doit en appeler à la proclamation de toute sa force et l’exiger de l’Esquerra petite-bourgeoise actuellement au gouvernement« . Le traitement de la question nationale par Trotsky était dialectique, soulignant le caractère progressif et accélérateur pour la révolution prolétarienne de l’indépendance catalane : l’organisation étatique indépendante ou fédérée ou confédérée ultérieure n’était pas une fin en soi et dépendrait des circonstances historiques, et à cette époque il considérait que la solution révolutionnaire exigeait celle de l’indépendance ; en 1936, dans une situation de révolution impliquant toute l’Espagne, il ne la souleva plus. Comme il l’a fait remarquer dans son dernier grand ouvrage :
«Le parti du prolétariat ne recommande pas que les diverses nationalités restent dans les limites d’un certain État ou s’en séparent ; c’est l’affaire de chacun d’eux. Mais il s’engage à les aider à réaliser leur authentique volonté nationale. Quant à la possibilité de se séparer d’un État, cela dépend des circonstances historiques concrètes et de la corrélation des forces »[7].
La divergence entre Trotsky et Nin (et de toute l’I.C.E. avec lui) sur ce point n’est pas mineure, et explique pourquoi l’I.C.E. n’a pas publié le texte, même dans ses bulletins intérieurs : s’ils partageaient analyse et perspectives, Nin défendait le droit à l’autodétermination et à la séparation mais adhéra à la solution fédérale pour la Catalogne chaque fois que la question catalane se posa [8], notamment à son paroxysme en 1934 (peut-être parce qu’il ne voyait pas de prédisposition au sein de la direction et des militants de l’I.C.E. à la proposition de Trotsky et du S.I.), alors que Trotsky, dialectique, voyait la nécessité historique dans la conjoncture de cette année-là de l’indépendance de la Catalogne. Il est certain que Trotsky a appelé à celle-ci dans le but de favoriser le triomphe de la révolution ouvrière non seulement en Catalogne mais aussi en Espagne, mais il est aussi certain qu’il a préconisé la solution indépendantiste au problème de l’oppression espagnole sur la Catalogne, sans que le fédéralisme soit un fétiche obligatoire pour les marxistes espagnols.
2. Brève histoire du texte de Trotsky « Le conflit catalan et les tâches du prolétariat »
(Ce texte) est la première édition de l’original en français du document complet de Trotsky « Le conflit catalan et les tâches du prolétariat », auquel s’ajoute également une lettre de Leonetti qui l’accompagnait, dans ce cas inédite. Il s’agit d’une copie carbone conforme d’un document dactylographié non daté de trois pages, apparemment une transcription dactylographiée d’une lettre écrite et envoyée au S.I. par le « Camarade P., collaborateur du S.I. ». Quant à la date de son élaboration, tant pour le sujet traité que pour le fait que la lettre de Leonetti qui l’accompagnait date du 17 juillet 1934, elle fut écrite entre la célébration de la première conférence de l’A.O. et cette dernière date, c’est-à-dire de la mi-juin à la mi-juillet 1934. Quant à sa paternité, elle doit certainement être considérée comme écrite par Trotsky, mais la question mérite d’être expliquée plus en détail.
En effet, le document original indique qu’il s’agit d’une lettre du « camarade P., un collaborateur du S.I.», et la fin de la lettre de Leonetti précise que ce camarade P. était de la section allemande. On ne sait pas que Trotsky ait jamais utilisé le pseudonyme «camarade P.» [9], mais il n’y a pas non plus de trace d’un militant de premier plan dans la section allemande à cette époque dont le nom ou le pseudonyme commençait par «P.» [10]. Il y avait certes, un révolutionnaire communiste allemand de premier plan à cette époque dont le pseudonyme commençait par P., l’ancien dirigeant du K.P.D. Arkadij Maslow, qui a utilisé les mots « Parabellum » et « Paul » et qui avec sa camarade Ruth Fischer avait commencé à collaborer avec le S.I. Cependant, il est hautement improbable que Maslow ait été l’auteur du texte sur la Catalogne adressé au S.I., car il avait à peine entamé cette collaboration à partir de février ou mars 1934, sur la suggestion de Trotsky et – ce qui a un sens dans l’affaire qui nous occupe ici – contrairement à l’avis de la direction de la section allemande, qui avait précisément refusé en même temps, le 13 juin, son entrée dans la section et dont il n’était donc pas membre (comme l’était à l’époque, selon Leonetti, le «camarade P.»). Maslow semblait important pour Trotsky, en particulier pour le travail allemand et international (probablement, comme Fischer, pour les pays anglo-saxons [11]), et ses articles dans Unser Wort traitaient de ce travail et aussi des affaires économiques [12], mais aucun d’entre eux de la Catalogne ou de l’Espagne ; en fait, les quelques articles publiés en 1934 sur ces pays dans l’organe bolchevique-léniniste allemand ne traitaient du conflit catalan de cette année-là et aucun d’entre eux n’est de Maslow [13]. En bref, il est hautement improbable qu’un militant allemand exilé récemment à Paris et sans expérience préalable dans la L.C.I. ait adressé une lettre au S.I. traitant d’un sujet aussi spécifique que la Catalogne où il montrait une connaissance suffisante de la situation analysée et du passé de la section espagnole, et où il proposait également d’adopter dans le S.I. et dans l’I.C.E. un mot d’ordre de rupture tel que celui de l’indépendance.
Par contre, un certain nombre de facteurs indiquent que l’auteur du texte doit avoir été Trotsky :
– Formels : à la fois le style d’analyse et le raisonnement des propositions, ainsi que quelques mots (« tournant », qui est le même mot qu’il a utilisé en même temps dans les documents dans lesquels il a proposé l’entrisme ; « rayon », qui est un mot russe, pour district).
– Le niveau de connaissance concernant l’I.C.E. : références négatives sur les positions passées et actuelles (dissolution dans l’A.O.) de l’organisation ; la référence au manque d’information sur la question agraire (l’I.C.E. n’a jamais fini d’élaborer des thèses définitives, elle n’a présenté que des propositions qu’elle n’a jamais adoptées) ; et les mentions au sujet de Maurín.
– Les propositions qui y sont présentées constituent un tournant radical dans la question catalane tant pour l’I.C.E., la L.C.I., que pour celles défendues jusqu’alors par Trotsky lui-même (fédéralisme), et coïncident dans un concept de rupture avec la proposition d’un tournant qu’il avait faite des semaines plus tôt, en juin, avec l’entrisme ; ce tournant «radical et convaincant» se voit non seulement dans cet appel à l’indépendance, mais aussi dans le traitement détaillé des milices dans le document, un problème qu’il avait développé quelques semaines auparavant dans des thèses perdues [14].
– Leadership : l’auteur de la lettre proposa un voyage d’un délégué en Espagne afin de convaincre la section espagnole du nouveau tournant, et aussi qu’une lettre soit envoyée immédiatement en préparation de ce voyage. La documentation disponible ne permet pas de savoir si ce voyage a été effectué, mais il est clair que la lettre préparatoire que l’auteur a demandée a été écrite, et immédiatement : c’est la lettre de Leonetti, dans laquelle celui-ci a endossé le même discours que celui de la lettre originale. Seul Trotsky avait une telle capacité à faire valoir sa position au sein du S.I.
Certains de ces facteurs doivent avoir été pris en compte par les premiers éditeurs du texte (George Breitman, Pierre Broué et Michel Dreyfus), qui ont donc attribué à juste titre leur paternité à Trotsky. Pourquoi, alors, ce texte est-il attribué dans l’exemplaire original et dans la lettre de Leonetti au « camarade P. » ? Et pourquoi Leonetti a-t-il dit qu’il provenait de la section allemande ? Évidemment, nous ne pourrons jamais avoir de réponse sûre à cela, mais le plus raisonnable est de penser que, dans le contexte du passé tendu de la section espagnole avec Trotsky, il a pensé qu’il valait mieux qu’une telle proposition de rupture que la sienne soit considérée de la manière la plus objective possible, et qu’il y parviendrait mieux s’il le faisait sous un pseudonyme, afin d’attirer l’attention sur la proposition et non sur qui l’avait faite [15].
Pour autant que je sache, cette lettre n’a pas été publiée dans la presse bolchevique-léniniste de l’époque, tant interne que publique, qu’elle soit espagnole, d’une autre section ou internationale, dans une manifestation claire de désaccord avec une proposition politique mal comprise et non partagée. Sa non-inscription dans la presse interne de l’I.C.E., c’est-à-dire le boycott de celle-ci – à moins qu’elle ait été interceptée par des agents staliniens, option peu probable mais qu’on ne peut pas écarter non plus – est un indicateur suffisamment significatif de la distance politique progressive entre la direction espagnole et Trotsky, que la question plus importante de l’entrisme, à la même époque, aggraverait.
Ce n’est qu’en 1978 que la première édition de ce texte parut dans la International socialist review, un supplément au journal The Militant, organe du S.W.P. (alors section du Secrétariat Unifié aux États-Unis) ; le texte avait un titre différent de l’original et a été présenté par George Breitman, rédacteur en chef des Writings de Trotsky (avec l’aide de Pierre Broué pour le contexte historique), qui a rapporté qu’il s’agissait d’une traduction de 1934 d’un texte inédit [16]. Breitman, cependant, n’a pas précisé sa provenance (il n’a mentionné que la bibliothèque où cette traduction était conservée à l’époque) ni abordé la question de sa paternité, qu’il attribuait directement à Trotsky. Dans sa longue introduction, il a souligné les deux caractéristiques fondamentales du texte (l’appel à l’indépendance et la formation des milices), tout en soulignant un sentiment d’insurrection pour la libération nationale qui peut expliquer en partie la trajectoire ultérieure du texte. Quant au texte de Trotsky, il se composait de sept points, et certains paragraphes (en particulier le second) avaient des éclaircissements entre crochets apportés par l’éditeur, car le texte de la traduction anglaise comportait des parties incomplètes ou illisibles. Il n’y a aucune certitude quant à la raison pour laquelle la traduction anglaise qui a servi de source à Breitman comportait sept points et non les huit qui apparaissent dans le document original ; n’ayant pas pu consulter cet exemplaire, la raison ne peut être connue avec certitude, mais il est fort probable que le huitième point appartenait à une page qui s’est détachée, ne laissant que sept points dans les pages du texte conservé ; il ne semble donc pas s’agir d’une omission consciente, puisque le contenu du huitième point suit la même logique d’argumentation, de critique et de proposition que les sept précédents.
L’année suivante, les deux premières éditions de ce texte parurent dans des monographies, en anglais et en français. La version anglaise est apparue dans le supplément aux Writings de Trotsky pour les années 1934-1940, également édité par Breitman [17]. Ce texte était le même que celui qui avait paru dans l’International socialist review, mais comprenait également quatre notes explicatives, la première rapportant qu’elle provenait des archives de James P. Cannon et où Breitman mentionnait spécifiquement la question de l’auteur, non pas en l’attribuant au « camarade P. » (comme indiqué dans le document original), mais au « camarade T. »: encore une fois, n’ayant pas eu l’occasion de pouvoir consulter cette copie [18], je ne peux pas savoir si ce changement de « P. » à « T. » était dans la copie originale, ou si elle a été faite par Breitman.
La version française est parue en 1979 dans le quatrième volume des Œuvres de Trotsky, édité par Pierre Broué et Michel Dreyfus [19]. Ces éditeurs ont retraduit le texte en français à partir de la copie anglaise et ont averti que la traduction anglaise était plutôt médiocre et que leur retraduction en français était approximative [20]. Le texte proposé par les Oeuvres ne reprend donc que les sept points, mais Broué et Dreyfus ont choisi de supprimer les éclaircissements entre parenthèses de Breitman et n’ont laissé qu’une phrase incomplète entre parenthèses dans un seul cas ; en outre, ils ont rédigé leurs propres notes explicatives – neuf en tout – bien que leur signification générale coïncide avec celles rédigées par Breitman.
Le texte eut un certain impact immédiat sur le principal dirigeant du S.U., Ernest Mandel, qui le cita dans son livre sur la pensée de Trotsky – initialement publié en 1979 – dans une section sur les variantes des formes et des situations de double pouvoir et qui étayaient en partie son argumentation en montrant le point de vue de Trotsky selon lequel, en Catalogne, en 1934, la création de milices ouvrières et la formation démocratique d’un comité central de celles-ci étaient nécessaires, comme une prémonition de ce qui allait se produire en juillet 1936 [21] (Broué et Dreyfus, cependant, l’avaient déjà signalé dans une de leurs notes [22]) ; cependant, Mandel ne fait aucune référence au point principal du texte, l’appel à l’indépendance de la Catalogne. Cet impact immédiat a cependant rapidement disparu, car le texte ne semble pas avoir été utilisé dans aucun autre document de diffusion publique ; Broué lui-même n’a cité ce texte qu’une seule fois dans un article quatre ans plus tard, soulignant le raisonnement de Trotsky en faveur de l’indépendance catalane comme un pas vers la révolution prolétarienne en Espagne [23], mais je n’ai pas connaissance que le texte de Trotsky ait été publié par aucune section du lambertisme, où Broué était actif à l’époque.
Bien qu’il s’agisse donc depuis 1978, d’un texte connu, la première – et pendant trente ans la seule – édition en castillan n’est arrivée que cinq ans plus tard, en novembre 1984, dans l’édition espagnole d’Inprecor, organe théorique du S.U. publié en Espagne par la L.C.R. [24]. Cette traduction en castillan a été faite à partir de la version française des Oeuvres, mais cinq des notes écrites par Broué et Dreyfus ont été supprimées et les quatre autres ont été retravaillées et raccourcies. Le texte n’a pas eu un grand impact sur les militants qui se réclamaient du trotskysme au niveau catalan, espagnol et international, en raison certainement de facteurs objectifs (le texte ne figurait dans aucun des différents recueils d’écrits de Trotsky sur l’Espagne ni dans les Escritos – la traduction en castillan que la maison d’édition Pluma a faite des Writings, qui n’incluait pas ses suppléments -), mais surtout subjective (les partis qui se réclamaient non seulement spécifiquement du trotskysme mais plus généralement du marxisme ne prônaient pas l’indépendance de la Catalogne ou d’aucune autre nation sous le joug espagnol ; il n’y avait qu’en Catalogne, au Pays basque et en Galice qu’il existait des organisations se réclamant du marxisme que la prônaient, mais aucune ne se réclamait du trotskysme). Ainsi, le raisonnement de Trotsky sur une question fondamentale de la politique catalane et espagnole a été écarté, oublié et / ou caché, inconnu de la plupart des militants, incompris ou rejeté, en tout cas non incorporé pendant près de trois décennies [25], par ceux qui connaissaient ce texte. Le texte souffrait, précisément à cause de sa proposition politique, d’un second boycott, après le premier de l’I.C.E.
Une petite référence incomplète au texte de Trotsky est apparue dans un article de 2009 de l’historien Andy Durgan, qui montrait sa critique de la position passive de Nin sur la question catalane en 1934 [26] ; cependant, Durgan a écrit que Trotsky a défendu la nécessité de la « République catalane » contre Nin sans indiquer que le concept utilisé par lui était lié à celui de l’indépendance: « République catalane indépendante », selon les propres mots de Trotsky.
Ce n’est qu’en septembre 2014, trente ans après la parution de l’édition en castillan dans Inprecor et trente-six ans après sa première apparition publique dans l’International socialist review, que le texte a été retrouvé et traduit en catalan dans le cours du processus d’indépendance en Catalogne, et il a commencé à avoir une certaine distribution non seulement dans les secteurs militants des organisations subjectivement trotskystes, mais aussi dans les secteurs les plus mobilisés de l’indépendantisme de gauche. L’initiative, cependant, n’est partie d’aucune organisation politique, mais de l’historien Pelai Pagès, qui dans le numéro de septembre 2014 du magazine L’Avenç a présenté une introduction [27] à sa traduction en catalan réalisée à partir du texte des Œuvres[28].
Dans cette édition, Pagès a conservé les neuf notes de Broué et de Dreyfus, avec quelques petites extensions. Par la suite, cette même traduction catalane et deux nouvelles traductions en castillan ont été publiées sur papier ou sur internet par quelques groupes ou revues [29], (et elle a été découverte par quelques historiens [30]) bien que sans grande influence dans la grande majorité des organisations qui se réclament du trotskysme, qui continuent de reconnaître le droit à l’autodétermination pour la Catalogne mais sans prôner son indépendance [31] et qui, en fait, continuent de boycotter le texte de Trotsky.
En résumé, c’est donc un texte qui a peu circulé même parmi les militants au cours de ses quatre-vingt-six ans d’existence, sauf de façon relative ces dernières années en Catalogne ; cette faible diffusion est due à des facteurs objectifs mais surtout subjectifs, puisqu’il a subi trois boycotts tout au long de son existence car présentant une proposition non conforme à ce que l’on attend d’une «politique trotskyste». A cette ignorance s’ajoute le fait que le texte qui a été diffusé est incomplet et, sauf dans le cas de la traduction anglaise, avec traduction sans indication d’origine dans le texte original, étant doublement traduit (de la traduction anglaise puis en français) ou triple (retraduction du français en castillan et catalan). Bien que le sens général de l’ensemble du texte soit le même dans ces traductions, il est nécessaire de signaler deux erreurs de sens : au point 2 du texte original, la référence à Maurín est faite pour critiquer la politique de l’I.C.E., non pas la critique de celui-ci, comme il est apparu dans toutes les traductions ; et le point 7 de l’original et de la traduction anglaise dit que l’une des caractéristiques d’une économie démocratique est « plus d’impôts indirects », mais la traduction française, castillane et catalane indiquent « suppression » de ceux-ci.
Ainsi, pour la première fois, le texte intégral est proposé, à la suite de l’original en français du texte « Le conflit catalan et les tâches du prolétariat », d’après un exemplaire conservé au R.G.A.S.P.I. [32]. On ne sait pas comment cette copie est arrivée à Moscou : elle a peut-être été interceptée par des agents staliniens en 1934, mais a probablement été envoyée là-bas deux ans plus tard, lorsque les services secrets soviétiques se sont appropriés les archives de Lev Sedov en novembre 1936 (ou une troisième possibilité serait lors de la saisie des archives de Nin et du POUM en juin 1937).
La lettre de Leonetti (« Martin ») au nom du SI, à la direction de l’I.C.E. [33] envoyé à la demande de Trotsky à la direction de l’I.C.E.,insiste sur le contenu du texte de celui-ci (non sans répétitions et quelques passages équivoques, cependant). Comme ce document, il s’agit également d’une copie provenant du R.G.A.S.P.I. et pour autant que j’ai pu le découvrir, il n’a été reproduit dans aucune publication bolchevique-léniniste de l’époque ou plus tard, et est donc un texte inédit.
[1] Voir : PAGÈS, Pelai. El movimiento trotskista en España, 1930-1935. Barcelona : Península, 1978, p. 200, et PAGÈS, Pelai. « Trotski i la república catalana ». L’Avenç, núm. 404 (setembre 2014), p. 38 ; voir aussi: DURGAN, Andy. « Sobre las Alianzas Obreras ». Viento sur, nº 105 (octubre 2009), p. 45-46.
[2] NIN, Andreu. « Hacia la Alianza Obrera nacional ». La Antorcha, nº 1 (1-V-34), p. 8.
[3] Voir notamment : « La situación en Cataluña ». La Antorcha, nº 2 (30-VI-34), p. 1 ; et « La tierra debe pasar a los campesinos sin indemnización : el pleito de Cataluña en suspenso ». La Antorcha, nº 3 (14-VII-34), p. 1.
[4] Voir : NIN, Andreu. « La República Catalana como factor revolucionario ». La Antorcha, nº 5 (25-VIII-34), p. 3 ; et NIN, Andreu. « El marxismo y los movimientos nacionalistas ». Leviatán, nº 5 (septiembre 1934), p. 39-47.
[5] Les deux articles de la note précédente et : NIN, Andreu. « La cuestión de las nacionalidades y el movimiento obrero revolucionario : antecedentes de la teoría proletaria ». Comunismo, nº 37 (agosto de 1934), p. 22-26. L’année suivante, Nin planifia une étude spécifique sur la question catalane qu’il ne réalisa pas, étudiant uniquement dans le livre Els moviments d’emancipació nacional le thème général de la question nationale qu’il avait commencé dans ses articles de l’été 1934.
[6] NIN, Andreu. « El marxismo y los movimientos nacionalistas », op. cit., p. 47.
[7] TROTSKY, L. Stalin: [una valoración del hombre y su influencia]. 1ª ed. Completado con material inédito, editado y traducido [al inglés] por Alan Woods. [Zaragoza : Lucha de Clases, 2017], v. 1, p. 260. Cette citation est identique à celle qui apparaît dans la première édition en castillan (Stalin. 1ª ed. Compilado y traducido del ruso por Charles Malamuth. [Barcelona : José Janés], 1947, p. 163), mais je l’ai légèrement modifié pour la rendre plus conforme à l’original anglais (Stalin : an appraisal of the man and his influence. Edited and translated from the Russian by Charles Malamuth. London : Hollis and Carter, 1947, p. 155) : j’ai traduit le mot «concret» par «concretas» (et non par «nacionales», comme indiqué dans les deux traductions), et j’ai mis «partido» et «estado» en minuscules, tels qu’ils apparaissent dans l’original. Je remercie Juan José Barrero Menéndez pour son aide dans des certaines vérifications.
[8] Comme je l’ai indiqué précédemment, Nin n’aborde pas spécifiquement la question catalane dans son livre de 1935 Els moviments d’emancipació nacional, mais le modèle de solution avec lequel cette étude s’est terminée, la fédération de l’URSS, indique clairement que, pour le cas catalan, il a continué à prôner l’Union des républiques socialistes d’Ibérie.
[9] Voir : LUBITZ, Wolfgang ; LUBITZ, Petra. « Leon Trotsky’s pen names ». Dans : Lubitz’ TrotskyanaNet (https://www.trotskyana.net/Leon_Trotsky/Pseudonyms/trotsky_pseudonyms.html#pennames).
[10] Voir, par exemple: ALLES, Wolfgang. “German Trotskyism in the 1930s”. Revolutionary history, v. 2, no. 3 (autumn 1989), p. 29-36.
[11] Voir : TROTSKY, L. « [Les difficultés dans l’organisation] ». Dans : TROTSKY, L. Oeuvres, op. cit., p. 99.
[12] Voir : ALLES, Wolfgang, op. cit., p. 31 ; et KESSLER, Mario. A political biography of Arkadij Maslow, 1891-1941 : dissident agains his will. Cham : Palgrave Macmillan, cop. 2020, p. 149, n. 13.
[13] Je remercie Wolfgang Lubitz pour cette information.
[14] Surtout après l’insurrection de Vienne et les événements de Paris en février 1934, la question des milices revint dans plusieurs écrits de Trotsky de cette année-là, au point qu’il y consacra finalement quelques thèses, comme il l’annonça dans une lettre à Leonetti du 15 juin ; malheureusement, ces thèses ont été perdues (voir: TROTSKY, L. « [Les difficultés dans l’organisation] ». Dans: TROTSKY, L. Oeuvres, op. cit., p. 99 et n. 12). Il est possible, cependant, que la signification générale de ceux-ci se trouve dans certains articles de la presse bolchevique-léniniste de l’époque, comme dans : « Por las milicias antifascistas ». La Antorcha, nº 3 (14-VII-34), p. 4.
[15] En fait, Trotsky utilisait habituellement cette procédure lors de son dernier exil, en utilisant quand il le jugeait bon divers pseudonymes, tels que « Crux », « Gourov » et « Vidal ».
[16] TROTSKY, L. « The Catalonian struggle and the Spanish Revolution : a letter from Leon Trotski ». International socialist review : monthly magazine supplement to The Militant, (August 1978), p. 9-10. Confirmant ce que Breitman a écrit, Louis Sinclair n’a mentionné aucune édition précédente dans sa bibliographie (voir: SINCLAIR, Louis. Trotsky : a bibliography. Aldershot : Scholar Press, 1989, v. 2, p. 746) ; je remercie Wolfgang Lubitz pour cette dernière information.
[17] TROTSKY, L. « The Catalan conflict and the tasks of the proletariat ». En: TROTSKY, L. Writings of Leon Trotsky. 1st ed. [Edited by George Breitman]. New York : Pathfinder Press, 1979, suppl. 1934-40, p. 496-499.
[18] Breitman n’a pas donné de détails exacts sur sa localisation, seulement qu’il provenait des archives de Cannon à la Library of Social History, mais Pierre Broué et Michel Dreyfus l’ont fait, affirmant qu’il était dans un dossier de ces archives daté de «1934». (voir paragraphe suivant et note). Mais dans les archives Cannon, actuellement conservées dans les archives de la Wisconsin Historical Society, ce document ne se trouve pas dans le microfilm du dossier « Spain 1931-1934 » ni dans le microfilm de la correspondance générale des « International files » de 1931- 1963, où curieusement le dossier 1934 manque (il passe du dossier 1931-1933 au dossier 1935-1936) ; il semble donc que ce dossier soit perdu ou, à tout le moins, egaré.
[19] TROTSKY, L. « Le conflit catalan et les tâches du prolétariat ». Dans: TROTSKY, L. Oeuvres. Introduction et notes de Pierre Broué et Michel Dreyfus. Paris : Publications de l’Institut Léon Trotsky ; EDI, 1979, v. 4, p. 182-186.
[21] MANDEL, Ernest. El pensamiento de León Trotsky. 1ª ed. Barcelona : Fontamara, 1980, p. 72. La note citant la lettre de Trotsky déclare à tort que ce texte a été inclus dans le recueil des écrits de Trotsky sur l’Espagne La revolución española, d’Editorial Fontanella.
[22] Voir: TROTSKY, L. « Le conflit catalan et les tâches du prolétariat », op. cit., p. 185, n. 7.
[23] BROUÉ, Pierre. « Quand Carrillo était gauchiste… : les Jeunesses socialistes d’Espagne, 1934-1936 ». Cahiers Léon Trotsky, no. 16 (décembre 1983), p. 35-36 ; Broué a également réitéré la question de l’anticipation du Comité central de la milice de 1936.
[24] TROTSKY, L. « El conflicto catalán y las tareas del proletariado ». Inprecor, nº especial [40] (noviembre 84), p. 50-51.
[25] Attitude qui persiste à ce jour dans l’ensemble de la gauche espagnole et internationale : les réflexions de Miguel Romero, ancien dirigeant de la LCR, vingt-cinq ans après l’apparition de l’article dans Inprecor, qui confond les moments de 1934 (le conflit de juin avec le mouvement d’octobre) et déclare qu’il ne comprend pas comment une proclamation pro-indépendance de l’AO aurait aidé le soulèvement d’octobre de cette année-là, lorsque Companys a proclamé l’État catalan au sein de la République fédérale espagnole (voir: ROMERO, Miguel. « Una relectura autocrítica, veinticinco años después ». Viento sur, nº 105 (octubre 2009), p. 81-82). La lettre de Leonetti donne cependant des éléments de réponse à cette attitude.
[27] PAGÈS, Pelai. « Trotsky i la república catalana », op. cit., p. 38-39.
[28] TROTSKY, L. « El conflicte català i les tasques del proletariat ». L’Avenç, núm. 404 (setembre 2014), p. 40-41.
[29] Par exemple, le web Marxists.org, le web et magazin de Lluita Internacionalista, et le web de la revue Sin permiso.
[30] Comme Eduard Puigventos – biographe de Ramon Mercader – qui confondant politique révolutionnaire et politique de front populaire a affirmé étonnament que la conception de Trotsky selon laquelle avec une politique juste de l’avant-garde prolétarienne il était possible de convertir la position défensive de la Catalogne en une position offensive de la révolution espagnole, « elle pourrait bien être attribuée à la majorité des forces loyales à la République à partir de l’éclatement de la guerre civile » (cf : PUIGVENTOS Eduard. “El paper dels catalans en l’asil i l’assassinat de Trotski : Andreu Nin i Ramon Mercader”. Temps i espais de memoria, num. 04 (gener de 2017), p. 3)
[31] A l’exception de En Lluita, Lluita Internacionalista et de la Ligue communiste internationale.
[32] TROTSKY, L. « Le conflit catalan et les taches du prolétariat », Arkhiva Kominterna, f. 552, op. 1, d. 7, ll. 5-7, R.G.A.S.P.I.
[33] Carta d’Alfonso Leonetti a la C.E. de l’I.C.E. (17-VII-1934), Arkhiva Kominterna, f. 552, op. 1, d. 7, ll. 8-9, R.G.A.S.P.I.
Ayant reçu de votre ambassadeur extraordinaire, le respecté Muhammed-Vali-Khan, la précieuse lettre de Votre Majesté, je m’empresse de vous remercier pour vos salutations et votre initiative pour instaurer l’amitié entre les grands peuple russe et afghan.
Dès les premiers jours de la lutte glorieuse du peuple afghan pour son indépendance, le gouvernement Ouvrier et Paysan de Russie s’est empressé de reconnaître le nouvel ordre des choses en Afghanistan, a solennellement reconnu sa pleine indépendance et envoyé son ambassade pour établir un lien solide et permanent entre Moscou et Kaboul. A l’heure actuelle, l’Afghanistan florissant est le seul état musulman indépendant au monde et le destin confie au peuple afghan la grande tâche historique d’unir autour de lui les peuples musulmans asservis et de les conduire sur le chemin de la liberté et de l’indépendance.
Le gouvernement Ouvrier et Paysan de Russie mandate son ambassade en Afghanistan pour engager des pourparlers avec le gouvernement du peuple afghan et conclure des accords amicaux, commerciaux et autres, dont le but n’est pas seulement de renforcer des relations de bon voisinage au profit de nos peuples mais de mener une lutte commune contre le gouvernement impérialiste le plus rapace au monde, la Grande Bretagne dont les intrigues, comme vous l’indiquez à juste titre dans votre lettre, ont jusqu’à présent entravé le libre et pacifique développement du peuple afghan et l’ont écarté de ses plus proches voisins.
Votre ambassadeur extraordinaire, le respecté Muhhamed-Vali-Khan, m’a informé que vous étiez prêt à engager des pourparlers sur des accords d’amitié avec Kaboul et aussi du désir du peuple afghan à recevoir une aide militaire du peuple russe contre l’Angleterre. Le gouvernement Ouvrier et Paysan de Russie est disposé à accorder très largement cette aide au peuple afghan et, de surcroît, à rétablir la justice foulée aux pieds par l’ancien gouvernement des tsars russes. Nous avons proposé à votre ambassadeur et ordonné à nos autorités au Turkestan de constituer une commission mixte pour redresser la frontière russo-afghane, dans l’esprit d’un élargissement du territoire afghan fondé sur le droit, la justice et le libre souhait des peuples qui vivent dans la zone frontalière. Nous espérons que cette commission, avec Votre approbation, se mettra immédiatement au travail pour que celui-ci soit achevé en même temps que la conclusion des pourparlers sur l’accord russo-afghan à Kaboul.
Notre gouvernement, à la demande de Votre ambassadeur, à pris contact par radio avec les gouvernements des Etats voisins de la Russie pour assurer la libre circulation de l’ambassade afghane en Europe et en Amérique mais, malheureusement, les intrigues de la même puissance intéressée mentionnée dans votre précieuse lettre, n’ont pas permis de réaliser le plan de Votre Majesté et votre ambassade a dû prendre un autre chemin. En lui donnant congé avec les meilleurs souhaits du peuple russe, je tiens, au nom du gouvernement Ouvrier et Paysan, à Vous exprimer ainsi qu’à tout le peuple afghan, mes plus cordiales salutations.
V. Oulianov (Lénine)
Président du Sovnarkom
27 novembre 1919
Kremlin. Moscou.
Publié partiellement dans la Pravda n° 100, 29 avril 1928. F 2, inv. 1, d. 11873, ff 5-6 – copie en langue russe.
[1]V. I. Lénine a remis sa lettre le 29 novembre 1919 à la mission extraordinaire afghane dirigée par l’ambassadeur Muhammed Vali-khan avant son retour dans sa patrie.
Le CRCEDHC (Centre russe de conservation et d’études des documents en histoire contemporaine ) conserve, en même temps que la copie de la lettre de Lénine , une traduction de la lettre de l’émir avec un note de V. I. Lénine : « Secret pour les archives » (f. 2 inv. 1, d.11873, f. 7).
de TROTSKY
– LETTRE DE DEMISSION DU COMITE CENTRAL
Au Comité central du Parti communiste russe
5 juillet 1919,
Les conditions de mon travail sur les fronts me privent de la possibilité de participer régulièrement au travail du centre militaire et du Bureau politique du C.C. Cela en contrepartie me prive souvent de la possibilité de prendre sur moi la responsabilité devant le parti et les cadres du département militaire de toute une série de décisions du centre que je considère comme des violations risquées et très dangereuses du système militaire que nous avons mis en place et qui a été validé par le congrès du parti.
Jugeant en même temps nécessaire, comme la majorité du Comité central, que je puisse poursuivre mon activité sur le front, je demande :
a) de me libérer de mon titre de membre du Bureau politique du Comité central et de Président du Comité militaire révolutionnaire (Commissaire du peuple à la guerre).
b) de me confirmer mon titre de membre du Comité militaire révolutionnaire.
Membre du Comité central Trotsky
Et projet de résolution du Bureau d’Organisation et du Bureau politique proposé par V. I. Lénine.
Le Bureau d’organisation et le Bureau politique du Comité central, après avoir pris connaissance de la déclaration du camarade Trotsky et l’avoir examinée sous tous ses aspects sont arrivés à la conclusion unanime qu’ils ne sont absolument pas en état d’accepter la démission du camarade Trotsky et de satisfaire sa demande.
Le Bureau d’organisation et le Bureau politique du Comité central feront tout ce qui dépend d’eux pour rendre le plus adéquat pour le camarade Trotsky et le plus profitable à la République son activité sur le front sud qui est le front le plus difficile, le plus dangereux et le plus important et que le camarade Trotsky a lui-même choisi. Ses titres de commissaire à la guerre et de président du comité militaire révolutionnaire n’empêchent pas le camarade Trotsky d’agir comme membre du comité militaire révolutionnaire du front sud avec le commandant du front (Egorov) qu’il a lui-même choisi et que le Comité central a confirmé.
Le Bureau d’organisation et le Bureau politique du Comité central laissent au camarade Trotsky l’entière possibilité d’obtenir par tous les moyens ce qu’il estime être une correction de la ligne générale dans la question militaire et, s’il le désire, de hâter la convocation du congrès du parti.
Pleinement convaincus que la démission du camarade Trotsky au moment actuel est absolument impossible et porterait un tort énorme à la République, le Bureau d‘Organisation et le Bureau politique du Comité central proposent fermement au camarade Trotsky de ne plus soulever cette question et de continuer à remplir ses fonctions, en les réduisant au maximum s’il le désire afin qu’il puisse concentrer son activité sur le front sud.
En conclusion le Bureau d’Organisation et le Bureau politique refusent d’accepter le départ du camarade Trotsky du Bureau politique et son abandon du poste de président du Comité militaire révolutionnaire de la République (Commissaire du peuple à la guerre). Lénine, Kamenev, Krestinski, M. Kalinine, L. Serebriakov, Staline, Stassova.
– LA CONTRE-REVOLUTION AGONISANTE
Les dirigeants des derniers soulèvements de koulaks dans la région de la Volga ont lancé le slogan : « A bas les communistes, vive le pouvoir soviétique ! »
Qu’est-ce cela signifie ?
Cela signifie que la contre-révolution a définitivement perdu pied et qu’elle n’a plus confiance en elle-même. Les comploteurs contre-révolutionnaires veulent rétablir la monarchie, veulent ramener le tsar sur le trône et les grands propriétaires. Mais ils n’osent pas le dire ouvertement, car ils savent que même les paysans ignorants répondraient à ces appels en les chassant à coups de bâtons et de fourches. Les contre-révolutionnaires ont depuis longtemps camouflé leurs véritables désirs sous des slogans trompeurs et séduisants. Au cours de leurs soulèvements, tous les monarchistes ont juré par l’Assemblée constituante. Mais aujourd’hui ce slogan est définitivement usé. L’expérience de Denikine, de Koltchak les a tous convaincus que l’Assemblée constituante ne servait qu’un temps comme masque pour les partisans du régime nobiliaire monarchique. Le slogan de l’Assemblée constituante ne permet déjà plus du tout aujourd’hui d’attraper même des paysans arriérés. Non seulement le prolétaire, le berger villageois, le paysan pauvre sans terre, mais même le paysan moyen travailleur, convaincu par l’expérience, sait que seul le pouvoir soviétique s’efforce sincèrement et honnêtement de protéger les intérêts des masses populaires laborieuses. C’est pourquoi les paysans, même cette couche d’entre eux, à juste titre, mécontente des actions des autorités locales, soutiennent fermement le pouvoir soviétique. Les comploteurs contre-révolutionnaires sont obligés d’en tenir compte, de s’adapter à cette réalité et d’écrire sur leurs drapeaux : « vive le pouvoir soviétique ! »
Il y a cinquante ans, quand en Russie le mouvement révolutionnaire ne faisait que commencer, quand les révolutionnaires ne représentaient qu’une poignée insignifiante dans cet énorme pays, la paysannerie croyait encore fortement à la monarchie et réagissait avec effroi à la propagande révolutionnaire. Parfois, alors, les révolutionnaires utilisaient les manifestes diffusés au nom du tsar. C’était, bien entendu, une tactique incorrecte, bientôt condamnée par le parti révolutionnaire, mais le fait que des révolutionnaires s’adressaient à la paysannerie, prétendument au nom du tsar, montre à quel point les préjugés monarchistes des masses paysannes étaient alors puissants[1].
La révolution n’a pas laissé la moindre trace de ces préjugés. A la place de la foi dans la monarchie, dans le tsar, la bourgeoisie s’est efforcée de fabriquer la foi dans une Assemblée constituante au-dessus des classes. Les premiers mois après la dissolution de la Constituante les paysans ont mordu à ce slogan. Subissant toutes sortes de difficultés et d’épreuves dans le pays, épuisés par la guerre, par les gouvernements tsaristes et bourgeois, les paysans ont mordu une nouvelle fois à l’hameçon et ont été enclins à croire que l’Assemblée constituante aurait pu soulager leur existence. Mais la vie a balayé ces préjugés. Et maintenant les ennemis jurés de la classe ouvrière et de la paysannerie laborieuse se camouflent en partisans du pouvoir soviétique. Les koulaks et les contre-révolutionnaires abandonnent l’étendard de la Constituante comme un vieux chiffon. Sous leurs appels fleurissent des signatures d’inspiration soviétique : responsable militaire un tel, commissaire militaire un tel. La contre-révolution abandonne ses dernières positions idéologiques et se voit obligée de se placer (de façon, bien entendu, hypocrite), sur le terrain du pouvoir soviétique. Ce faisant, la contre-révolution signe son arrêt de mort, car elle témoigne, en le signant elle-même, qu’en dehors du pouvoir soviétique il n’y a pas d’issue et pas de salut pour le peuple.
En vérité, la contre-révolution garde la possibilité de développer son agitation politique en s’appuyant sur les gaffes, les fautes et même des crimes commis par des agents du pouvoir soviétique. Mais le pouvoir soviétique lui-même mène et veut mener ce combat avec une énergie infatigable. Pour améliorer l’appareil du pouvoir soviétique il faut l’épurer de l’intérieur et cela exige avant tout de séparer strictement la bourgeoisie villageoise, les koulaks, des paysans moyens travailleurs.
Tous les cadres soviétiques dans les villages, les cantons, les districts, les provinces doivent d’abord se rapprocher du paysan moyen dans un travail commun avec lui et empêcher les koulaks de patronner les lois soviétiques et le pouvoir soviétique. Ce doit être le centre de leur activité.
Il ne faut pas admettre les koulaks dans l’Armée rouge. Il ne faut pas les soumettre à l’instruction militaire. Il faut veiller très soigneusement à ce que la mobilisation ne touche, en plus des ouvriers, que les seuls honnêtes paysans travailleurs .
Il faut envoyer les koulaks, avec les fils de la bourgeoisie, dans les milices de l’arrière pour effectuer des tâches pénibles les plus difficiles dans l’intérêt de l’armée et de la défense du pays des soviets.
Il faut chasser impitoyablement les koulaks des soviets.
En cas d’insurrections, de sabotage de voies ferrées et de ponts, il faut fusiller impitoyablement les koulaks du canton le plus proche.
Avec les paysans travailleurs abusés, avec les paysans moyens il faut agir plus par des mots, par la conviction, en leur expliquant que leur salut réside dans une lutte impitoyable contre les koulaks et dans une collaboration étroite avec la classe ouvrière.
Comme le serpent de la fable, les koulaks ont changé de peau ; ils jurent maintenant par le pouvoir soviétique et pensent que les paysans travailleurs ne les reconnaîtront pas. Mais le paysan travailleur a répondu au serpent qui a changé de peau.
« Tu as beau avoir une nouvelle peau, ton cœur n’a pas changé » et il lui a tordu le cou.
C’est ainsi que le paysan travailleur agira, en commun avec la classe ouvrière, vis-à-vis des koulaks contre-révolutionnaires. Ils se repeignent en rouge, ils contrefont le pouvoir soviétique mais nous ne leur ferons pas grâce.
Ouvriers et paysans, il est temps de tordre le cou aux koulaks contre-révolutionnaires !
27 mars 1920.
[1] Sur la tentative d’organiser une insurrection paysanne en prenant appui sur un manifeste tsariste voir la note 72 du deuxième tome du premier livre.
de STALINE
« LE GUEPEOU N’EST PAS UNE BOITE POSTALE »
Présentation :
Au début de décembre le trotskyste Ianouchevski adresse à la direction de « l’isolateur » (prison politique) de Verkhne-Ouralsk, au nom des trotskystes qui y sont emprisonnés, une protestation contre les mesures répressives prises à l’encontre de « l’aile léniniste du parti ». L’administrateur de l’isolateur transmet le texte de la protestation à son supérieur Iagoda, alors chef du Guépéou, qui la transmet au comité central. Staline réagit aussitôt brutalement par le télégramme ci-dessous adressé à Iagoda et à son adjoint Evovkimov (Istoria Stalinskogo goulaga. Tome 6, p. 44). Rappelons que Iagoda sera l’un des condamnés à mort du troisième procès de Moscou, dit procès du « Bloc des droitiers et des trotskistes » antisoviétique, sans que l’avertissement sévère de Staline figure à sa charge.
Télégramme de Staline :
Aux camarades Iagoda et Evdokimov
« Je considère comme une grande erreur le fait que l’administration de l’isolateur de Verkhne-Ouralsk ait accepté le document des petits-bourgeois contre-révolutionnaires. Il faut considérer comme une faute encore plus grande la transmission de ce document par le Guépéou au Comité central du parti. Le Guépéou est le bras punitif du pouvoir soviétique et pas une boîte postale, au service des morveux petits-bourgeois de la contre-révolution. Nos affaires sont mal engagées si c’est ainsi que vous éduquez les cadres du Guépéou.
Je vous retourne le document dans l’espoir que vous vous débrouillerez pour sanctionner l’administrateur qui a accepté comme un document légal ce pamphlet ordurier contre le pouvoir soviétique.
Ce ne serait pas mal non plus de châtier monsieur Ianouchevski.
Nous pouvons aussi prendre en compte ce qu’il y a malgré tout de positif dans cet enfumage historique. A côté de ceux qui gobent tout ce qui est médiatique, il y aussi ceux qui vont sur Internet par exemple et qui découvrent une toute autre vision de Trotsky. Et je suppose qu’ils doivent être nombreux à se demander par quel miracle un tel personnage a pu jouer un tel rôle historique. Les auteurs de ces romans pseudo-historiques se tirent peut-être des balles dans les pieds.
Trotsky fait toujours peur aux possédants comme il a toujours fait peur aux staliniens de tout poil. Lors du conflit sino-soviétique, les deux camps s’accusaient de trotskysme et les deux ensemble en accusaient Tito. Partout dans les pays ou partis staliniens les trotskystes furent pourchassés et assassinés, y compris par le PC vietnamien.
Finalement le fantôme du vieux révolutionnaire intransigeant réapparaît quand les pouvoirs se sentent menacés par leur peuple.
La vidéo de présentation du téléfilm sur youtube donne le ton :