Les girouettes politiques

Vadim Rogovine

Question : La transformation de nos principaux idéologues du communisme en anticommunistes acharnés reste jusqu’à présent une énigme pour beaucoup. Comment des gens, qui ont passé de longues années au pouvoir et servi avec dévouement les idéaux socialistes, ont-ils pu en un instant changer radicalement d’opinion ? On peut, certes, comprendre l’évolution d’un jeune homme qui cherche et modifie ses convictions. Mais comment expliquer cette « conversion » en masse, ces palinodies de gens d’âge respectable, d’idéologues communistes de l’envergure de Iakovlev, Eltsine, Chevarnadze et tant d’autres ?

V.Z. Rogovine : Le phénomène, vu de l’extérieur, peut effectivement paraître étonnant. Il ne s’était encore jamais produit dans l’histoire à une telle échelle. On peut évoquer une girouette politique comme Fouché, jacobin devenu ministre de Napoléon, puis du roi (chemin brillamment décrit par Stéphane Zweig). Dans notre histoire récente, on peut y rattacher par exemple les mencheviks de droite, Andreï Vychinski et David Zaslavski qui, après avoir violemment dénoncé le bolchevisme, l’ont défendu avec ardeur quand le stalinisme triomphait. Mais cela peut s’expliquer. Staline, au milieu des années 30, a réalisé dans le pays une contre révolution antibolchevique, ne conservant qu’une phraséologie pseudo-marxiste pour en camoufler la nature. Pour beaucoup c’était évident déjà à l’époque. En témoignent les écrits du français André Gide, du philosophe émigré Fedotov et d’autres.

Aux procès politiques des années 30, les vieux bolcheviks étaient accusés de vouloir restaurer le capitalisme, d’être des contre-révolutionnaires, etc. Mais pour convaincre des millions de gens, dans notre pays et à l’étranger qu’une telle dégénérescence était possible, il a fallu les efforts colossaux de la machine de propagande stalinienne et un système de torture digne de l’inquisition.

Aujourd’hui cette dégénérescence est devenue réalité. Et ce qui était une honte pour les bolcheviks des années 30 est devenu un sujet de fierté pour le haut bureaucrate du parti à la fin des années 80.

En fait il n’est pas très difficile d’expliquer cette dégénérescence, si l’on connaît notre histoire. Pour instaurer son nouveau régime, Staline a presque totalement exterminé deux générations de vrais bolcheviks. Non seulement ils ont été physiquement liquidés, mais Staline a réussi à éradiquer de la conscience populaire l’esprit, la mentalité bolchevique. Une nouvelle génération a succédé à celle qui avait été anéantie, une génération de tout jeunes gens, sans aucun passé politique. Des exécutants consciencieux, capables d’une obéissance absolue et prêts à effectuer docilement toute injonction du chef, sans trop réfléchir à sa validité, son caractère moral ou immoral. Ils étaient totalement redevables à Staline de leur accession au pouvoir et de tous les biens et privilèges qui en découlaient. Le dévouement de cette génération à Staline était cimenté par le sang des milliers de victimes du régime d’inquisition, de la lutte contre l’opposition. C’est pourquoi jamais aucun d’eux n’a eu l’intérêt ou le désir de démasquer totalement Staline, n’a voulu démêler les vraies raisons de la lutte dramatique dans le parti, rétablir la vérité historique.

Les protégés de Staline se sont maintenus presque un demi-siècle au pouvoir. Ils ne voulaient absolument pas céder la place aux plus jeunes. Pendant la période de la stagnation, si quelques-uns ont pu parvenir jusqu’aux sommets du pouvoir, c’est qu’ils s’étaient distingués par la souplesse de leur échine, leur absence de principes, leur hypocrisie. C’étaient les qualités requises par le système pour gravir les échelons du pouvoir. Telles étaient les règles du jeu. Je me souviens comment, en 1976, beaucoup n’en croyaient pas leurs yeux en lisant le discours adressé à Brejnev par Chevarnadze au XXV° congrès du PCUS. Son panégyrique était si obséquieux que même des gens habitués à louer le premier personnage de l’Etat l’ont trouvé tout simplement indécent. Le trait le plus intolérable de notre régime – la toute-puissance du « Premier » – s’est maintenu jusqu’à nos jours.

Deux ans et demi après la perestroïka, au plénum d’Octobre, il a suffi d’une remarque critique à l’adresse du secrétaire général dans l’intervention confuse d’un délégué, pour que celui-ci soit violemment dénoncé par les 26 membres du comité central et quasiment traité d’ennemi du parti. Le plus grand crime d’Eltsine fut d’avoir dit que certains louaient exagérément le nouveau secrétaire général. Telle était la mesure de l’audace de Eltsine et la mesure des principes de ceux qui le soutiennent aujourd’hui. A peine un culte s’était-il éteint, celui de Gorbatchev, qu’un autre prenait son essor, celui de Eltsine que les mêmes s’employèrent à louer avec ardeur.

La mentalité bolchevique, comme je l’ai déjà signalé, avait été extirpée dans notre pays par le feu de l’inquisition. Bien entendu, il y avait, il y a encore aujourd’hui beaucoup de gens sincèrement attachés aux principes du socialisme. Mais on peut dire sans exagération que plus on monte dans la hiérarchie du parti, moins ils sont nombreux. Les formules rituelles obligées sur le communisme, le mode de vie soviétique, Lénine, la révolution d’Octobre, etc. étaient indispensables à la nomenclature du parti pour dissimuler son pouvoir, ses privilèges, pour tromper le peuple. Les années 70-80 ont été des années de putréfaction de la couche dirigeante, tous les étages de l’appareil ont été gangrenés par la corruption. La partocratie, soucieuse avant tout de conserver les privilèges acquis et qui avait fusionné avec les structures mafieuses, constituait, pour l’essentiel, la nouvelle couche précapitaliste.

Naturellement, tout comme les acteurs de l’économie de l’ombre, elle aspirait à s’émanciper des entraves de la légalité soviétique et à assurer ses privilèges non seulement pour sa vie entière, mais pour ses descendants, à posséder légalement les moyens de production qu’elle administrait. Elle aspirait de plus en plus à investir les richesses acquises (par le moyen des privilèges officiels, de la corruption, des pots de vin), c’est-à-dire à devenir capitaliste. Pour satisfaire les convoitises, les prétentions, les appétits voraces des partocrates il fallait un changement du régime social. Ils étaient déjà prêts à le mettre en oeuvre.