Varlam Chalamov : une lettre au Guépéou en 1929

Varlam Chalamov, l’immortel auteur des Contes de la Kolyma, fut arrêté par le Guépéou en février 1929 pour sa participation à l’impression clandestine et à la diffusion du Testament de Lénine, entreprise à laquelle il participait en tant que sympathisant actif de l’Opposition de gauche, ce qui est l’une des raisons de la haine profonde que Soljenitsyne lui voue.

Le 1er mars 1929, il répond à l’enquêteur du Guépéou qui l’interroge : « Je refuse de répondre à toutes les questions concernant mon activité d’opposant » et confirme cette déclaration le lendemain. Cette fermeté insolente lui vaut une condamnation à trois ans de camp de concentration, alors que les autres étudiants du groupe de l’université de Moscou avec lesquels il militait sont condamnés, eux, seulement à des peines d’exil.

Irina Sirotinskaia, qui publie dans la revue Znamia (n° 6, 2001, pp. 135-136) la lettre qu’il adresse au Guépéou le 6 juillet 1929, écrit : « Le 13 avril 1929, Chalamov franchit les portes du camp. L’intrépidité de ce gamin étonne. Passé à tabac pendant le transport, jeté dans le camp avec des droits communs, il adresse le 6 juin une lettre au comité central du Parti communiste russe et au Guépéou. »

Le collège du Guépéou mit fort longtemps à réagir à la lettre de Chalamov… heureusement pour lui. Le 14 février 1932, il fit parvenir à la direction du camp de la Vichera sa décision : à l’expiration de sa condamnation, prolonger la peine de Chalamov pour trois ans et l’envoyer dans un camp du nord. L’administration de la Vichera informa le Guépou que Chalamov avait été libéré (par une anticipation inexpliquée) le 11 octobre 1931). Irina Sirotinskaia écrit : « Les recherches du détenu, qui avait fui le lieu d’exil, furent menées dans tout le nord du pays, alors que Chalamov se trouvait à Moscou, où il écrivait des articles dans les revues syndicales, faisait imprimer ses nouvelles et se mariait. »

Il abandonna toute activité politique, considérant, écrivit-il plus tard, qu’il ne serait qu’un « jouet dans les mains des politiciens« . Mais, dans son dossier, figurera constamment la lettre  » T  » (« trotskyste »). Il sera condamné en 1937 pour KRTD, « activité contre-révolutionnaire trotskyste », ce  » T  » qui, sous Staline, interdisait à celui qui portait ce stigmate de sortir vivant du camp…

Il faut rappeler, pour bien comprendre le contenu de la lettre, qu’à cette époque (et ce jusqu’à l’été 1933), la politique l’Opposition de gauche était orientée vers la réforme démocratique du Parti communiste, à la différence des partisans de Timothée Sapronov et Vladimir Smirnov, qui considéraient que la petite bourgeoisie avait pris le pouvoir en URSS et étaient donc partisans de la constitution d’un second parti.

La lettre

La situation politique tendue des dernières années a contraint chaque véritable citoyen soviétique à définir d’une façon ou d’une autre son attitude devant ce qui se passe aujourd’hui et ce qui se passera demain.

D’un autre côté, il est tout à fait clair que le parti ne constitue pas une caste fermée, qu’il n’y a pas que les détenteurs d’une carte du parti qui vivent des intérêts du parti. Tout « sans-parti » peut et doit prendre part à la solution de toutes les questions que la vie pose devant le parti et, en conséquence, devant la classe ouvrière, ou, plus exactement, pose devant la classe ouvrière et par voie de conséquence devant le parti.

Pour quiconque a appris à connaître la vérité léniniste, les rapports entre le parti et l’opposition ont été l’axe politique des événements de la dernière période. Aucun individu qui se considère comme un léniniste ne peut parler d’un second parti prolétarien dans le pays à l’époque de la dictature du prolétariat, c’est-à-dire à l’époque d’une lutte exacerbée avec le monde capitaliste agonisant. Il est impossible d’accepter l’affirmation calomnieuse que le Parti communiste russe n’est pas un parti prolétarien.

Le travail de l’opposition avant et après le XVe Congrès (1) n’a pas été un travail antiparti. Son contenu, y compris les méthodes les plus « criminelles », comme le soutien à des grèves courtes et exceptionnelles, était dirigé fondamentalement dans un sens utile au Parti communiste russe comme parti de la classe ouvrière. Contrainte de recourir à des méthodes « illégales » pour en appeler à la classe ouvrière – et c’est à elle seulement que s’est adressée l’opposition -, elle ne s’est pas trompée dans la justesse de son attitude. L’opposition léniniste, par sa critique, ses indications et son travail, a pris, dans une mesure significative, sa part dans les mesures prises ces derniers temps. Les décisions de la XVIe conférence, la purge du parti, la purge de l’appareil, la lutte contre la déviation de droite (2), qui, il est vrai, se mène presque à l’aveuglette sans indication de noms, noms que l’opposition désignait hardiment, constituent indubitablement des pas sérieux à gauche de la direction, c’est-à-dire dans le sens de la correction des erreurs qu’elle avait commises auparavant.

Je ne vais pas parler ici de ces erreurs graves, assez connues, en politique intérieure et extérieure, qui ont débouché sur la crise économique permanente du pays, sur le retard imposé à la révolution mondiale et sur la détérioration de la situation internationale du Comintern, trois conséquences dialectiquement liées entre elles. Une chose est claire : la direction essaie de corriger ces erreurs. Mais elle essaie de les corriger d’en haut avec les forces de l’appareil lui-même. Chaque bolchevik-léniniste est obligé de soutenir tous les pas révolutionnaires pratiques de la direction centriste (3), qui maintenant se dépouille en tranchant à droite et à gauche (plus à gauche qu’à droite). La lettre de L. D. Trotsky « La crise du bloc de la droite et du centre et les perspectives » en dit assez sur la méthode de la lutte « sur deux fronts ». S’efforçant, d’une main, de corriger ses erreurs (ce qui est impossible sans la plus proche participation des larges masses de la classe ouvrière), la direction du parti, de l’autre main, envoie les opposants au bagne. C’est précisément cela qui, au premier chef, contraint de douter du caractère décidé de l’orientation prise, car la politique ignore la haine et quiconque se considère comme un bolchevik est prêt à se battre et se battra pour chaque décision dirigée vers la défense de la dictature prolétarienne. La direction du parti a avec acharnement poussé l’opposition à rompre avec le parti. Toute une série d’interventions de dirigeants et toute une série de mesures répressives contre l’opposition, allant jusqu’à l’exil de Trotsky à l’étranger et les tentatives successives de discréditer le nom de l’un des chefs d’Octobre aux yeux des ouvriers, tout cela témoigne suffisamment de la duplicité de la politique de la direction du parti. Le bavardage sur le fait de savoir si la dictature du prolétariat existe ou non est pur bavardage, car la mesure de la dictature se juge par toute la série des rapports entre l’URSS et le monde capitaliste (et, globalement, par la part de la participation de la classe ouvrière à la répartition des revenus du pays, par le degré de participation des éléments capitalistes dans cette répartition et par le sens dans lequel se développe la part de l’un et de l’autre, et par toute une série d’autres éléments).

La politique est moins que tout une question d’amour-propre et celui qui n’a pas compris que l’opposition n’a pas cessé de tendre la main au parti, celui-là n’a rien compris aux événements politiques de ces dernières années. Le malheur est que la direction continue à rester un appareil, malgré les affaires de Smolensk, de Sotchi, d’Artemovsk et d’Astrakhan (4). Avec la majorité de l’opposition léniniste, je considère que le seul moyen de redresser l’orientation de la direction du parti et, en conséquence, de toute la politique des soviets et des syndicats, est une profonde réforme intérieure du parti reposant sur une purge impitoyable de tous les éléments aux tendances thermidoriennes et des partisans de la conciliation avec ces éléments, le retour de l’opposition léniniste des lieux d’exil, des prisons et du bagne dans le parti.

Varlam Tikhonovitch Chalamov,

détenu de la 4ème compagnie

des camps spéciaux de la Vichera

Notes de la rédaction :

(l) Ce XV’ Congrès, tenu en décembre 1927, exclut 75 membres dirigeants de l’Opposition unifiée.

(2) Chalamov fait ici allusion aux décisions prises dans le sens de l’industrialisation du pays et de la collectivisation agricole, qui, en ce qui concerne cette dernière, ne laissaient pas prévoir la collectivisation totale, forcée et sanglante, qui ne sera décidée qu’en décembre 1929.

(3) A cette époque, Trotsky analysait la politique du groupe de Staline comme se situant au « centre », entre celle que préconisait l’Opposition de gauche et celle que préconisaient les droitiers (Boukharine, Rykov, Tomski), partisans du soutien à la couche aisée, voire riche, de la paysannerie. Les changements de la situation amèneront Trotsky à abandonner cette analyse au début des années 1930.

(4) Chalamov cite ici des villes où avaient éclaté des grèves manifestant le mécontentement des ouvriers.

Première édition française des Récits de Kolyma

Présentation : Claudie Lescot

Pour lire l’ouvrage cliquez sur la première de couverture

La maison-musée Chalamov créée en 1990 à Vologda, au nord de la Russie, abrite les collections de photographies, de documents, de la vie et des œuvres de Varlam Chalamov. Il s’agit de sa maison natale, sa famille habitant une partie de la maison transformée en presbytère. Né en 1907 il y vécut jusqu’à l’âge de 17 ans, en 1924 il quitte Vologda pour Moscou.

Marc Goloviznine nous envoie l’un de ces documents exposés, la première édition en français des Récits de Kolyma en 1969, traduite par Katia Kerel et Olivier Simon (Jean-Jacques Marie), que nous publions en en-tête.

Curieuse histoire que celle de cette première édition passée inaperçue. Elle paraissait après le rapport Krouchtchev (fév. 1956), c’était le « dégel », les dissidents, les samizdats qu’on se procure par des moyens étranges. Une journée d’Ivan Denissovitch avait paru en 1962 en U.R.S.S. mais pas encore en français.

Maurice Nadeau raconte dans ses mémoires littéraires, Grâces leur soient rendues, l’origine et le parcours de l’ouvrage de Chalamov :

J’ai publié un des grands livres français sur les camps nazis, « Les Jours de notre mort ». Il se trouve que j’ai également publié le premier grand livre sur le Goulag : « Récits de Kolyma », de Varlam Chalamov.

(…)

C’est mon amie Janine Lévy qui me procure « Récits de Kolyma ». J’ai pleine confiance en elle, mais elle ne peut évidemment pas me révéler la filière par laquelle les trois rouleaux de microfilms qu’elle me met en mains sont tombés dans les siennes. Il me suffit de savoir que l’auteur, Varlam Chalamov, vient d’être libéré, qu’il est en mauvaise condition physique, sourd et presque aveugle, mais qu’il tient à ce que son témoignage parvienne en Occident. Est-il connu comme écrivain ? Elle pense que non. Existe-t-il même vraiment ? N’y a-t-il pas là-dessous une nouvelle provocation du K.G.B. ? Pour répondre à mes doutes, il lui faut remonter la filière, cela prend du temps. A la fin, je dispose d’une biographie de Chalamov et même d’une photo de l’auteur, assez mauvaise mais récente, et terrible : on devine dans quel état physique il se trouve. Il ne faut plus hésiter à publier son témoignage.

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Déjà, j’avais confié les films à Jean-Jacques Marie qui, avec Claude Ligny, m’avait confectionné mon numéro spécial des « Lettres Nouvelles » sur les plus récents écrivains russes. Il les a décryptés, il en est encore bouleversé : « Je n’ai jamais rien lu de pareil, cela dépasse tout ce que l’on sait sur les camps soviétiques et c’est en même temps un chef-d’oeuvre littéraire. Mais cela va être un ouvrage énorme, six cents pages, ajoute-t-il, et, outre qu’il faut faire vite, je n’ai pas le temps de tout traduire… Je pourrais te faire un choix… »

« Récits de Kolyma » paraît dans le choix de Jean-Jacques Marie. Avec une économie de moyens à couper le souffle, sur le ton d’un récit précis et sec, sans fioritures ni discours, sans référence à « la dignité de l’homme » et sans appel à la conscience universelle, Chalamov brosse par petites touches les multiples aspects d’une entreprise plus perverse que l’entreprise nazie. (…) Chalamov ne compte que sur sa mémoire. (…)

Prisonnier politique étiqueté « trotskyste », il entend montrer au monde la face abjecte de ce qui, en Occident, passe pour le socialisme.

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(…)

Quelques articles dans la presse, gênés, plus généralement le silence. David Rousset a bien attiré l’attention sur l’existence des camps soviétiques (…) Plus simplement, on refuse de lire le livre de Chalamov,(…) Staline est mort, sans doute, et sa dépouille ne paraît pas digne de voisiner avec celle de Lénine, mais « la gauche » en France c’est aussi les communistes, toujours auréolés de la révolution d’Octobre. « Je tiens tout anticommuniste pour un chien », avait dit Sartre. Après le Rapport Krouchtchev, après Budapest, après ces « Volontaires pour l’échafaud » de Savarius, témoignage d’une victime du procès contre Rajk « et ses complices » (qu’on me force à retirer de la vente sous peine de procès), on ferme les yeux, les oreilles, l’entendement à ce que raconte Chalamov.(…) Il faudra que, durant la restalinisation, se déroulent les procès Siniavski-Daniel, de Guinzbourg, de Galanskov et les trotskystes français (en premier lieu Jean-Jacques Marie) mettent sérieusement la main à la pâte pour qu’enfin, ici, on s’émeuve.

Maurice Nadeau termine son chapitre Chalamov ainsi :

Ô miracle ! Ô misère ! Il n’échapera pas à la récupération, il deviendra, pour les préfaciers des éditions complètes qui vont se succéder dans le monde entier, « le juste » par excellence.

Pour d’autres dont nous sommes, il suffit qu’il ait été l’auteur des « Récits de Kolyma », l’une des pièces maîtresses de l’accusation portée contre ce siècle qui s’achève.

On peut voir dans une vitrine du musée le document manuscrit de Maurice Nadeau, reproduit ci-dessous, relatant comment Récits de Kolyma est arrivé en France.

J’ai publié en 1969 pour les Lettres nouvelles, Récits de Kolyma, de Varlam Chalamov d’après un micro film qui m’a été remis par mon amie Janine Lévy. Elle m’a dit le tenir d’un employé d’ambassade qui lui avait fait passer la frontière dans un « sac à provisions ».Janine et Raoul Lévy étaient en relations avec des « dissidents » soviétiques. Moi-même, je l’étais avec Boris Pasternak (j’ai publié une lettre qui m’était adressée), Soljenitsyne et quelques autres (noms indéchiffrables) que j’ai publiés dans ma revue.En vue de déjouer une provocation du Guépéou je demandais des précisions à Varlam Chalamov. Elles me furent envoyées sous forme d’un portrait photographique dédicacé et contentement d’être publié en françaisCes pièces font partie des archives des Lettres Nouvelles détenues par l’éditeur René Julliard.Pour des renseignements sur moi même, consulter l’Encyclopédie soviétique où je figure comme « ennemi de l’URSS » , « valet du Capital », et « dangereux trotskyste ».                                                                     2 juin 2008 

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Section Varlam Chalamov

animée par Marc Goloviznine

avec l’aide de l’un des meilleurs connaisseurs russes de Chalamov, Valeri Essipov.

Première édition française des Récits de Kolyma, en 1969.

Lettre de Chalmov adressée au Guépéou en 1929, publiée dans le Cahier 17, avril-mai 2002.

Valéri Essipov, Chalamov et l’esprit de résistance, publié dans le CMO n° 10, juin 2000.

Valeri Essipov, Varlam Chalamov et Alexandre Soljenitsyne, publié dans le CMO n° 15, octobre 2001.

Marc Goloviznine, Varlam Chalamov et l’opposition au sein du parti bolchevique dans les années 1920, publié dans le CMO n° 21, septembre 2003.

Marc Goloviznine, La « théologie de la libération », les « obnovlentsys », rénovateurs de l’Eglise orthoxe, dans la vie et l’oeuvre de l’écrivain, chez Varlam Chalamov, publié dans le CMO n° 61, premier trimestre 2014.