Par Charles Dupuy
Un point de vue politique et historique
Le 27 décembre 2025 marque le 100ème anniversaire de la mort à 30 ans de Sergueï Alexandrovitch Essénine, un représentant éminent de « l’âge d’argent » de la poésie russe, resté très populaire encore aujourd’hui comme de son vivant, après une mise sous le boisseau à l’époque stalinienne. La trajectoire et la mort de ce grand poète restent un enjeu idéologique important dans la vie intellectuelle actuelle du monde russophone.
J’aborderai ici le sujet d’un point de vue surtout politique et historique général. Je ne m’aventure guère dans les circonstances détaillées de la vie du grand poète[1]. La trajectoire de Serge Essénine au milieu des années 1920 illustre à mon avis de façon frappante la marche à la mainmise bureaucratique stalinienne sur la nouvelle URSS et, entre autres, sur sa vie intellectuelle et artistique. Un processus contradictoire, que nombre d’observateurs, dont Léon Trotski, ont qualifié de « Thermidor soviétique », par analogie avec la chute des Jacobins et la mort de Robespierre. Il s’agit d’une réaction, une régression qui ne marque pas encore une restauration capitaliste.
La mort d’Essénine a eu un écho social très important. Elle a été immédiatement suivie d’une vague de suicides de jeunes soviétiques pour lesquels Essénine était devenu une idole poétique. Tous s’accordaient à saluer son talent et sa force lyriques, fortement enracinés dans la culture paysanne et des « raskolniks » (les Vieux-Croyants).
L’ onde de choc après la mort du poète a culminé près d’un an plus tard avec le suicide sur sa tombe de son « ange gardien », amoureuse transie mais protectrice vigilante Galina (« Galia ») Benislavskaïa[2]. Serge Essénine a eu droit à des funérailles grandioses, mais seul Léon Trotski y a représenté le Bureau Politique, dont il était encore un membre très isolé. C’est encore Léon Trotski qui a publié un hommage nécrologique solennel[3], conforme à son attitude constante favorable à la plus grande liberté en art, en particulier à l’égard des « compagnons de route » de la Révolution, dont Essénine en était une figure éminente.
Le moment politique en décembre 1925
En 1925, la NEP[4] avait en sa quatrième année en partie rempli ses objectifs de redressement économique, au prix de nouvelles contradictions ̶ et de déceptions pour les romantiques de la Révolution. Cette deuxième année après la mort de Lénine s’est conclue par une victoire du « Centre » stalinien ̶ l’appareil bureaucratique du parti et de l’État ̶ sur la « nouvelle opposition » de Kamenev-Zinoviev. Ce dernier évènement ne fut certes pas la cause du suicide du poète, mais illustre le climat général qui y a conduit.
Rappelons brièvement la succession d’évènements constitutifs du « Thermidor soviétique ». Dès la fin de sa vie publique en 1922 et au début de1923, Lénine avait sonné l’alarme sur l’influence grandissante d’une bureaucratie réactionnaire. En témoigne son « Testament », un ensemble de textes publiés en URSS seulement après 1956, où il conseillait entre autres mesures de remplacer Joseph Staline au Secrétariat Général du PCUS ̶ pour lui le grand ordonnateur d’un appareil devenu trop puissant.
Le mois d’octobre 1923, alors que Lénine, devenu aphasique, était contraint à l’isolement, a été marqué par l’échec de la révolution en Allemagne. Ce fut le point de départ d’une lutte politique acharnée entre une « opposition de gauche » regroupée autour de Léon Trotski et la « troïka » Staline-Kamenev-Zinoviev. On ne saurait trop insister sur l’impact de la défaite allemande dans les rangs du parti bolchevik . Le succès attendu anxieusement de la révolution socialiste dans un pays avancé, susceptible de venir en aide à l’URSS, semblait repoussé « sine die ». Aussi, après une année de campagne « anti trotskiste » acharnée, « l’opposition de gauche » a été battue à deux reprises en 1924 dans les instances suprêmes du parti bolchevik. Lénine est mort le 21 janvier 1924, peu après le premier échec. Trotski démissionna finalement du Commissariat du Peuple à la Guerre en mars 1925, et se tenait alors relativement en retrait.
C’est à l’automne 1925 que lui et ses amis ont observé avec quelque ironie le passage dans une « Nouvelle Opposition » des partisans de Kamenev et Zinoviev, respectivement présidents des soviets de Moscou et de Leningrad. Cela correspondait à la rébellion croissante des organisations bolcheviques des deux capitales face à la bureaucratie, aux « NEPmen » (affairistes) et aux « koulaks ». Mais, du 18 au 31 décembre 1925, au congrès du PCUS, une nouvelle bataille fut perdue, l’appareil étant arrivé à isoler complètement cette « nouvelle opposition ». C’est à ce moment qu’Essénine s’est enfui de Moscou, pour passer ses quatre derniers jours à Leningrad.
L’hommage de Léon Trotski
Trotski était en butte depuis la mort de Lénine à une violente campagne de la « troïka » Zinoviev-Kamenev-Staline, agrémentée d’accusations de sous-estimation de la paysannerie russe. Son hommage[5] introduit à mon sens l’essentiel sur la trajectoire de Serge Essénine. En voici de larges extraits :
« Nous avons perdu Essénine, cet admirable poète, si frais, si vrai. Et quelle fin tragique ! Il est parti de lui-même, disant adieu de son sang à un ami inconnu, peut-être à nous tous. Ses dernières lignes sont étonnantes de tendresse et de douceur ; il a quitté la vie sans crier à l’outrage, sans affecter de protestation, sans claquer la porte, mais la fermant doucement d’une main d’où le sang coulait[6]. (…)
Essénine a composé les mordants » Chants d’un hooligan « , et aux insolents refrains des bouges de Moscou il a donné cette inimitable mélodie essénienne bien à lui. Bien souvent, il se targuait d’un geste vulgaire, d’un mot cru et trivial. Mais là-dessous palpitait la tendresse toute particulière d’une âme sans défense et sans protection (…)
Il convient d’insister sur cette grossièreté semi-feinte, car Essénine n’avait pas simplement choisi sa forme d’expression : les conditions de notre époque, si peu tendre, si peu douce, l’en avaient imprégné (…). Il semble bien qu’Essénine ne se soit jamais senti de ce monde. Ceci n’est dit ni pour le louer, car c’est justement en raison de cette incompatibilité que nous avons perdu Essénine, ni pour le lui reprocher : qui songerait à blâmer le grand poète lyrique que nous n’avons pas su garder à nous ?
Âpre temps que le nôtre, peut-être un des plus âpres dans l’histoire de cette humanité dite civilisée. Le révolutionnaire, né pour ces quelques dizaines d’années, est possédé d’un patriotisme furieux pour cette époque, qui est sa patrie dans le temps. Essénine n’était pas un révolutionnaire (…).
« Tranquille, dans le buisson de genévriers, auprès du ravin, /L’automne, cavale alezane, secoue sa crinière. »
(…) Le poète nous a forcés à sentir les racines paysannes de ses images et à les laisser pénétrer profondément en nous (…). Le fond paysan – bien que transformé et affiné par son talent créateur – était solidement ancré en lui. C’est la puissance même de ce fond paysan qui a provoqué la faiblesse propre d’Essénine : il avait été arraché avec sa racine au passé, mais cette racine n’avait pu prendre dans les temps nouveaux.
La ville ne l’avait pas fortifié, elle l’avait, au contraire, ébranlé et blessé. Ses voyages à l’étranger, en Europe et de l’autre côté de l’Océan, n’avaient pu le « redresser « [7](…)
Essénine n’était pas hostile à la Révolution et elle ne lui fut même jamais étrangère ; au contraire, il tendait constamment vers elle, écrivant (…) dans les dernières années :
« Et maintenant, sur la terre soviétique/Je suis le plus ardent compagnon de route. »
La Révolution a violemment pénétré dans la structure de ses vers et dans ses images qui, d’abord confuses, s’épurèrent[8]. Dans l’écroulement du passé, Essénine ne perdit rien, ne regretta rien[9].
Étranger à la Révolution ? Certes pas, mais elle et lui n’étaient pas de même nature (…). On a dit que chaque être porte en lui le ressort de sa destinée, déroulé jusqu’au bout par la vie. En l’occurrence, il n’y a là qu’une part de vérité. Le ressort créateur d’Essénine, en se déroulant, s’est heurté aux angles durs de l’époque – et s’est brisé.
(…)
« Je prends tout – tout, comme cela est, je l’accepte./ Je suis prêt à suivre les chemins déjà battus,
Je donnerai toute mon âme à Octobre et à Mai, /Mais seule ma lyre bien-aimée, je ne la céderai pas ! ».
Son ressort lyrique n’aurait pu se dérouler jusqu’au bout que dans des conditions où la vie aurait été harmonieuse, heureuse, pleine de chants, dans une époque où ne régnerait pas en maître le dur combat, mais l’amitié, l’amour, la tendresse. Ce temps viendra. (…)
C’est seulement maintenant, après le 27 décembre, que nous tous, ceux qui l’ont peu connu et ceux qui ne le connaissaient pas, pouvons comprendre totalement la sincérité intérieure de sa poésie,(…)
« Écoutant une chanson dans le silence/ Mon aimée, avec un autre aimé,
Se souviendra peut-être de moi/ Comme d’une fleur unique. »
Dans notre conscience, une pensée adoucit la douleur aiguë encore toute fraîche que ce grand, cet authentique poète a, à sa manière, reflété son époque et l’a enrichie de ses chants, disant de façon neuve l’amour, le ciel bleu tombé dans la rivière, la lune qui comme un agneau paît dans le ciel, et la fleur unique – lui-même.
Que, dans ce souvenir au poète, il n’y ait rien qui nous abatte ou nous fasse perdre courage. Le ressort de notre époque est bien plus fort que celui de chacun de nous. (…)Préparons l’avenir. Conquérons, pour chacun et pour chacune, le droit au pain et le droit au chant.
Le poète est mort, vive la poésie ! Sans défense, un enfant des hommes a roulé dans l’abîme ! Mais, vive la vie créatrice où, jusqu’au dernier moment, Serge Essénine a entrelacé les fils précieux de sa poésie !
Léon Trotski, 19 janvier 1926, la Pravda.
La figure d’Essénine dans la tourmente des luttes politiques
La crise personnelle d’Essénine a été exacerbée ̶par les luttes des différentes « oppositions » contre l’alliance stalino-boukharinienne. Selon un critique récent[10] les deux articles post-mortem que lui ont consacré respectivement Léon Trotski et Nicolas Boukharine, deux ans plus tard (« Remarques Méchantes », Zlyé Zamètki en russe, 1927), reflètent des positionnements opposés, tour à tour fragilisés face à la bureaucratie stalinienne.
Dès avant le suicide du poète, une campagne contre « l’esséninisme » s’était ouverte, dans le droit fil du « Thermidor » stalinien. Nicolas Boukharine, leader de l’aile droite du parti bolchevik, défenseur attitré des paysans et même des « koulaks », a essayé de se démarquer, sur un plan purement idéologique , des « cochonneries chauvines, nationalistes, et réactionnaires » véhiculées par un courant littéraire soi-disant « pro-paysan ». Ses « remarques » ont un sens défensif, car l’orientation de « droite », jusque-là approuvée par l’appareil stalinien, commençait à l’inquiéter au vu d’une résurgence du stockage spéculatif des céréales. Ce malaise devait déboucher sur la rupture des staliniens avec la « droite » dès l’année suivante 1928 : ce furent l’industrialisation à marche forcée et une collectivisation catastrophique-et la disgrâce de Boukharine.
Boukharine amalgame Essénine à des personnages bien oubliés. Mais il reconnaît le talent littéraire du poète, et dénonce surtout les « dérives » de dandy bohème, provocatrices, et sa chute dans l’éthylisme. Il marque ainsi le coup d’envoi de la mise du poète et de son œuvre sous le boisseau. L’appareil dirigeant les a considérés comme incompatibles avec le nouvel « ordre moral », nécessaire à l’affermissement du pouvoir des «cadres ».
Vicissitudes de l’alliance des ouvriers et des paysans » : la « smytchka »
La trajectoire de Serge Essénine reflète à mon avis de façon frappante les péripéties des relations entre la classe ouvrière et la paysannerie russes, de ce que les Russes appellent la « smytchka » , c’est-à-dire « l’alliance ». Marx avait déjà posé le problème à propos de la France des années 1850 et du rôle joué par l’imposante classe des paysans-propriétaires issus des rapports sociaux instaurés par la Grande Révolution; il avait écrit ces mots prophétiques : « …le paysan français perd la foi en sa parcelle (…) et la révolution prolétarienne réalise ainsi le chœur sans lequel, dans toutes les nations paysannes, son solo devient un chant funèbre»[11]. La révolution socialiste ne peut triompher – provisoirement- que grâce à cette « alliance » entre les ouvriers et une partie importante de la petite-bourgeoisie dont, dans l’empire tsariste, la paysannerie constituait la majorité écrasante.
La révolution d’Octobre 1917, et « l’émancipation » relative des campagnes russes qui l’a suivie, a exalté toute une couche d’écrivains et de poètes aux racines populaires comme Essénine. Son ami et éditeur Voronski a vu, à juste titre, dans le grand poème « Inonia » ( fin de 1918 ) le produit de l’enthousiasme révolutionnaire et des espoirs de transformation sociale à la campagne.
Mais les épreuves et les cruautés de la lutte de classes nationale et internationale ont durement mis à mal de telles visions idylliques. La victoire dans la guerre civile est celle de la « smytchka » – et de la solidarité prolétarienne internationale – : un facteur décisif de la victoire sur les Blancs et les interventions impérialistes, mais au prix de très cruelles épreuves. La lutte pour garder aux côtés du pouvoir soviétique les paysans pauvres et moyens a comporté ainsi l’élimination des « armées vertes », oscillant entre les Rouges et les Blancs – dont celle de Makhno par exemple[12]. Mais comme l’ancien chef de « l’Armée des Volontaires (blancs) », Denikine, l’a reconnu dans ses « mémoires », si la victoire est bien revenue aux Rouges, c’est pour une profonde raison sociale, le rejet par la paysannerie (y compris les « koulaks ») du retour des grands propriétaires nobles – et des monastères.
Le traumatisme des soulèvements contre le « communisme de guerre »
Politiquement et esthétiquement, Essénine a accompagné la trajectoire de la paysannerie. Avec ses amis du groupe poétique des « Imaginistes », il a employé les ressources chatoyantes de la culture populaire traditionnelle au service de l’exaltation d’un temps nouveau plus rêvé que réel…
Une première et profonde fêlure dans l’adhésion et la foi d’Essénine dans le nouveau régime est intervenue lors des grands soulèvements contre le « communisme de guerre » ̶ c’est-à-dire les réquisitions de céréales et autres produits dans les villages, sans suffisantes contreparties de la part de l’industrie des villes. La révolte de la forteresse maritime de Cronstadt en mars 1921 est un épisode, spectaculaire et paradoxal[13], de ces soulèvements. Le plus grave ̶ selon Lénine lui-même ̶ a eu lieu au dernier semestre de 1920 dans le gouvernement de Tambov, sous la direction d’un ex-Socialiste Révolutionnaire de gauche, Antonov. Il a été écrasé dans le sang par l’Armée Rouge.
Essénine à la fin de sa vie et la « ritournelle des antonoviens »
Le début de rupture de la « smytchka » n’a pas seulement secoué le pouvoir soviétique et le parti bolchevik, mais il a profondément marqué Essénine. C’est fondamentalement à cause de la crise du « communisme de guerre » que Lénine a proposé l’instauration de la NEP. Le choc provoqué chez Essénine s’est sans doute reflété dans la pièce « Le pays des canailles », dont deux protagonistes sont l’anarchiste Nomakh (verlan transparent pour Makhno) et le commissaire politique Lev Tchékistov, un masque pour Léon Trotski, auquel le poète a plus tard explicitement manifesté son admiration. Les témoignages de ses « proches » rappellent qu’ à la fin de sa vie, le poète chantonnait la « tchachoutka des Antonoviens », légendaire complainte, contre « les communistes », des derniers survivants du soulèvement de Tambov .
Comme l’a souligné Léon Trotski, Essénine est un « poète paysan » déraciné et déclassé. L’amour pour la langue maternelle, les traditions rurales russes, avec un culte pour la nature -notamment les arbres et les animaux de la ferme– forment un axe majeur de l’œuvre poétique de Serge Essénine. Cet enracinement a fait, conjointement avec un ton provocateur et des poses de « houligan », l’énorme popularité du poète.
Nostalgies d’enfance et d’adolescence
Paradoxalement, l’existence de Serge Essénine arrivé à l’âge adulte peu avant 1914, ne s’est nullement déroulée à la campagne ! Il a bien passé son enfance et son adolescence dans la Russie profonde du gouvernement de Riazan, d’abord dans son village natal de Konstantinovo, où il n’est revenu qu’épisodiquement les années suivantes, pour y rencontrer déception sur déception. Plusieurs poèmes de la fin de sa vie sont significatifs, dont « La Russie soviétique » et « La Russie qui s’en va »[14]. Il écrivait ainsi :
Pupilles de la victoire léninienne,
Nous comprenons encore si peu,
(…)
Les tempêtes ont fait éclore
Des sensations inespérées,
Et la bourrasque a paré mon sort
D’une floraison de fils dorés.
Les hommes nouveaux
Je ne suis pas de leur nombre
A quoi bon le nier, ? J’ai un pied dans le passé
Et de l’autre je glisse et tombe
Quand je cherche à rejoindre la troupe d’acier.
(…)
À l’âge de 18 ans, Essénine a exercé quelques temps le métier de correcteur d’imprimerie, d’abord à Moscou puis à Petrograd ; il a donc été un véritable ouvrier, fréquentant les cercles conspiratifs socialistes. La gloire littéraire venue, le plus clair de sa vie s’est ensuite passé dans les villes ou dans des voyages parfois pittoresques ou mouvementés. Les confortables honoraires octroyés par les éditions d’État lui ont permis de se propulser en vedette dans les milieux littéraires et bohèmes de la capitale mais, souvent sans un sou en poche ni domicile fixe, il jetait littéralement son argent par les fenêtres, le laissant accaparer par sa famille de Konstantinovo, et par ses admirateurs-parasites (soboultiki, « compagnons de bouteille »). Il n’était pas intéressé par l’argent, mais fondamentalement par sa création et sa « gloire » poétiques. Je ne développerai pas ici sur les conséquences importantes de sa (bi)sexualité débordante. Seulement pour noter qu’il ne s’est jamais attaché durablement ni à un homme ni à ses nombreuses liaisons féminines, ponctuées par quatre mariages, tous conclus par des divorces.
L’idéal de Serge Essénine -tel qu’il le projette dans Inonia-, est celui du moujik « libre », maître de sa propre terre. C’est l’idéal d’un paysan « moyen », coincé entre le koulak et l’ouvrier agricole. Le programme marxiste classique des bolcheviks prévoyait quant à lui la collectivisation progressive des terres, seul moyen d’empêcher l’émergence d’une bourgeoisie rurale ennemie du socialisme. Cet aspect « théorique » est resté ignoré de Serge Essénine. Citons cette conclusion douce-amère du « Retour au pays»[15] :
… » Allez, raconte-moi sœurette ! »
Et ma sœur
Ouvre, comme la Bible, un Capital ventru-
S’est mise à pérorer/ Sur Marx, Engels…
Moi, qu’il pleuve ou qu’il vente,
Ce livre bien sûr je ne l’ai jamais lu.
Et ça m’amuse
De voir cette gamine alerte
Me faire la leçon comme à un enfant.
(…)
Le « défaut d’orientation politique » et la dérive personnelle
Essénine se voulait « à l’écart de la politique ». Mais le qualifier « d’apolitique » -comme le suggère Léon Trotsky- me semble plutôt lié à une volonté de tenue à l’écart « protectrice ». Le poète avait bien des préférences politiques, même s’il ne les traduisait pas dans une action militante, au moins après son retour d’Occident. Il a renié, ou caché, son adhésion d’avant 1917 aux Socialistes Révolutionnaires de gauche S-R. Or il avait travaillé à l’un de leurs journaux, c’est là qu’il avait rencontré une secrétaire, sa future femme Zinaïda Raïkh. Il en a été profondément marqué.
Durant les deux dernières années 1924-1925 de la vie d’Essénine, et alors que s’est déchaînée la lutte « anti-trotskiste » de la part de la troïka Kamenev-Zinoviev-Staline, le poète, rentré dégoûté et démoralisé de sa tournée d’un an (1922-23) en Occident, n’a plus pour public la jeunesse ardente de 1918-1920 qu’il retrouvait dans les salles publiques des grandes villes, mais la faune des cabarets de Moscou, chers aux NEPmen (affairistes), aux prostituées, aux ivrognes, aux parasites pseudo-« littéraires » et à… Isadora Duncan.
En 1925 les revues soviétiques (sauf Krasnaïa Nov’ encore dirigée par Voronski) se fermaient à sa poésie ; les Editions d’Etat, dirigées par des partisans du « proletkult » le manipulèrent au point de publier une fois dans une revue détestée « Oktiabr’ », cependant que ses « amis » et parents le poussaient dans les bras de Sophie Andréevna Tolstoï, une « sotte » , mais qui disposait d’un « nom » et de l’appartement-musée de feu son grand-père Léon Tolstoï.
Le mariage avec Sophie Tolstoï a été un nouveau désastre. Serge Essénine s’enfonçait dans l’alcoolisme, se faisait interner plusieurs fois en clinique. Il avait été secoué par la mort de son vieil ami, le poète Ganine, fusillé en avril comme mystérieux « chef des fascistes russes », ainsi que par celle[16] de Frounzé, autre connaissance, l’éphémère successeur de Trotski comme Commissaire du Peuple à la Guerre. Essénine se sentait persécuté et s’était, semble-t-il, mis sous la protection d’une étoile montante de l’appareil, le fameux Serge Kirov. Rencontré lors de voyages au Caucase, Kirov venait d’être « nommé » responsable de Leningrad, après la défaite de Zinoviev. Attribuer les errements du poète au « défaut d’orientation politique » que lui reprochaient ses amis est une façon polie de parler d’un opportunisme d’abord motivé par le souci d’être publié !
Fabrication de la thèse de l’assassinat ou « complot trotskiste ? »
À plusieurs reprises au cours des 100 dernières années, les circonstances imparfaitement élucidées de la mort d’Essénine ont été l’enjeu de violentes polémiques en Russie. L’hypothèse publique d’un maquillage en assassinat a été aussitôt imprimée par des émigrés « blancs », sans produire aucune preuve.
Pendant la perestroïka gorbatchévienne, cette thèse a été reprise par divers critiques ; une grande commission médico-légale, associée à une société du souvenir d’Essénine a repris tout le dossier. Elle a conclu à la véracité du suicide, tout en relevant le caractère bâclé de l’enquête initiale, et sans convaincre définitivement.
Au tournant de ce siècle, à la jonction des présidences de Boris Eltsine, fossoyeur de l’ex-URSS, et de Vladimir Poutine, on a assisté à un déploiement d’écrits, et même d’une série-télé, accusant d’un tel « assassinat » des « trotskistes-juifs du Guépéou ». Ils auraient été prétendument motivés par leur aversion pour l’antisémitisme prêté à Serge Essénine. Ce sujet controversé est étayé par une série de « déraillements » du poète exclusivement liés à ses fréquents états d’ivresse ; manifestement la résurgence d’un vieux fond rural. À l’état sobre, Serge Essénine a toujours condamné l’antisémitisme, respecté ses amis juifs et Zinaïda Raïkh, mère de deux de ses enfants. C’est un courant chauvin, anti-communiste et antisémite qui a été ainsi propulsé par le pouvoir « restaurationniste » des oligarques ex-staliniens, dans le contexte de l’effondrement de l’URSS. Les « Cahiers du Mouvement Ouvrier » (n°3), dès 1997, ont dénoncé ces campagnes désignant comme commanditaire de « l’assassinat » Léon Trotski lui-même, et comme exécuteurs un commando de « tchékistes » dirigés par Yakov Bloumkine[17], un célèbre aventurier révolutionnaire, passé du terrorisme des S-R à un « bolchévisme » bien particulier .
Bloumkine était, jusqu’en 1924, très ami du poète, le dégageant plusieurs fois des interpellations par la milice à cause de ses « scandales ». Son antagonisme et sa rupture tardifs avec Essénine sont bien attestés, pour un motif a-t-on dit de rivalité sentimentale. De là à impliquer Bloumkine comme chef juif d’assassins « trotskistes », il n’y a qu’un pas, franchi allègrement par les nationalistes et antisémites au tournant du siècle.
Il n’est sans doute pas utile d’entrer dans des digressions au sujet de cette thèse du « complot judéo-trotskiste » Elle est invraisemblable sur le plan purement politique compte-tenu de la position très délicate à l’époque de l’Opposition de gauche. Mais il reste un doute sur la possibilité d’un assassinat maquillé, thèse pour laquelle penchent l’excellent Henri Abril et les auteurs anonymes des articles de Wikipédia (notamment en langue russe)[18]. Les mobiles et les coupables supposés restent très nébuleux. Mais si « assassinat » il y avait eu, il a été clairement « couvert » par l’appareil stalinien !
L’état de délabrement physique (crises de délirium tremens attestées) et moral du poète suffit à expliquer son suicide. Sophie Laffitte (d’origine « russe blanche ») dans son étude sur le poète[19], fait à cet égard un exposé très convaincant. Le désespoir intime du poète éclate aussi dans le grand poème médité toute l’année 1925 et terminé seulement en novembre, « l’Homme noir ». Je ne m’aventure pas à en présenter des extraits, se référer à l’édition par Henri Abril déjà citée.
En guise de conclusion
Je pense avoir montré que le suicide de Serge Essénine à la fin de 1925 ne peut être considéré comme l’aboutissement fatal d’une dérive personnelle du poète. Il illustre certainement un coup d’arrêt à la magnifique floraison artistique du premier quart du XXème siècle, portée par une puissante vague révolutionnaire, et encouragée par le pouvoir soviétique à ses débuts. « L’âge d’argent » de la poésie russe ne s’éteint pas avec la mort de Serge Essénine, mais il a dû affronter des circonstances très difficiles, jalonnées d’autres suicides et disparitions.
L’histoire de l’URSS comporte des pages très noires, mais aussi des avancées, les « conquêtes d’Octobre » défigurées mais non détruites qui, en dernière analyse, expliquent l’extraordinaire résistance victorieuse de ses peuples à l’entreprise exterminatrice des nazis en 1941-1945.
Pour une appréciation d’ensemble du « Thermidor soviétique », il convient de lire ou relire le livre fondamental de Léon Trotski « La révolution trahie »[20], paru en 1936 à la veille de la « Grande Terreur » stalinienne. Même à présent, ses analyses de l’URSS aussi équilibrées qu’impitoyables restent incontournables .
En pages suivantes, une photo (1922) et le poème « le Bois doré » ( traduction personnelle)
[1]Voir Henri Abril : Sergueï Essénine – L’homme noir, Éditions Circé, Strasbourg 2015. Il s’agit d’un ouvrage bilingue (traductions excellentes), avec un appareil introductif et critique remarquable.
[2] Membre loyale du parti bolchévik. Elle a longtemps travaillé pour la section « économique » de la Tchéka. Son Journal est une source très intéressante, non « hagiographique ». Extraits dans l’ouvrage en langue russe « SA Esenin -materiali k biografii » (matériaux pour une biographie de Serge Essénine). Moscou, 1992.
[3] Annexe à « Littérature et révolution »(1924).
En ligne : https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/litterature/Essénine.htm
[4] NEP acronyme de Novaïa Ekonomitcheskaïa Politika : Nouvelle politique économique, décidée au Xème Congrès du PC(b), comportait l’abandon des réquisitions forcées remplacées par un impôt en nature, etc. Une « retraite » qui s’imposait selon Lénine , mais grosse de dangers pour la dictature du prolétariat .
[5] Annexe à « Littérature et révolution » 1924. En ligne en langue russe: https://textlit.de/index.php/2022/02/18/41877/
[6] Référence aux deux quatrains écrits le 27 décembre 1925 (Traduction Henri Abril) :
Au revoir, mon ami, au revoir,
Dans mon cœur je te garde à jamais.
C’est une autre rencontre plus tard
Que l’adieu fatidique promet.
Au revoir, mon ami, sans mots, sans soupirs,
Que tes sourcils ne s’affligent pas trop :
Il n’est pas neuf ici-bas de mourir,
Mais vivre, bien sûr, n’est pas plus nouveau.
[7] Allusion au voyage de mi-1922 à mi-1923 à la remorque de son éphémère épouse Isadora Duncan.
[8] A la fin de sa vie, Essénine s’est de plus en plus référé au génie souverain Alexandre Pouchkine, tant dans la forme poétique épurée, que dans son inspiration. Voir son « Pougatchev » et comme le thème de l’ »Homme noir » fait écho au « Mozart et Salieri », pièce en un acte de Pouchkine.
[9] Essénine voulait y croire…. Voir par exemple « Le bois doré » , traduction en Annexe .
[10] Voir Alexandre V. Samovarov « Boukharine et Essénine -Boukharine, L’ange déchu en 38 » 23 mars 2021, en langue russe et en ligne : https:// a-samoravov.live journal.com/ 382503.html.
[11] « Le 18 brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte ». Éditions Sociales, Paris, 1963, p 111.
[12] C. f. : Marie, Jean-Jacques : La guerre civile russe, 1917-1922. Armées paysannes rouges et vertes, Paris, Éditions Autrement, 2022.
[13] Les « marins » de 1921 n’avaient que peu à voir avec ceux de1917. C’étaient surtout de jeunes paysans.
[14] « La Russie qui s’en va »,novembre 1924, traduction d’Henri Abril, opus cit, pp 240 et seq.
[15] « Le retour au pays », L’homme noir opus cit. Pp 210-211.
[16] L’écrivain Boris Pilniak, ami d’Essénine, a publié aussitôt sous le manteau une nouvelle retentissante sur cette mort – un assassinat commandité par la clique stalinienne (« le conte de la lune non éteinte »)
[17] Il a été très proche de Léon Trotski pendant et juste après la guerre civile, mais constamment membre de la « Tchéka ». Devenu »résident » au Proche-Orient, il a été fusillé en 1929 pour avoir accepté au compte de Trotski (en exil à Istamboul) une mission secrète à destination de l’Opposition .
[18] D’après Wikipédia, un auteur récent A. Krusanov , a fait en 2023 le tri des hypothèses en éliminant les plus grossières, mais son ouvrage en langue russe est épuisé et nous est présentement inaccessible.
[19] Sophie Laffitte » Serge Essénine » – Seghers 1959-collection « poètes d’aujourd’hui ».
[20] Réédité en 1973 aux Éditions de Minuit, collection Arguments.
LE BOIS DORE[1] (Serge Essénine «Роща Золотая».)
Le bois doré ne se fait plus entendre
Dans la langue joyeuse des bouleaux.
Le vol de grues qui passe par là tristement,
Lui déjà, ne regrette plus personne.
Et qui donc regretter ? Chacun, dans ce monde, est errant
Passe par ici, s’en va par-là, derechef quitte sa maison.
A ceux qui s’en allèrent rêve la chènevière
Et luit la large lune sur le bleu de l’étang.
Seul je me tiens debout sur la plaine dénudée,
Le vent entraîne au loin le vol des grues .
M’emplissent les pensées sur ma jeunesse folle,
Mais je ne regrette rien du passé révolu.
Rien ne regrette des années vainement dissipées,
Je ne regrette pas les lilas dans mon âme éclos.
Au jardin brûle le brasier du sorbier écarlate,
Mais il est bien en peine de réchauffer quiconque.
Lеs baies du sorbier ne se consumerоnt pas,
Et l’herbe désormais gardera sa couleur jaune,
L’arbre en silence laissera tomber ses feuilles,
Moi, pareillement, laisserai tomber mes tristes mots.
Et si le temps, les balayant d’un souffle
Les rassemblаit tous en un tas inutile…
Vous direz que… le doux langage
Du bois doré ne se fait plus entendre.
(Traduction Ch. Dupuy)
[1] Dans l’Homme noir, traduction d’Henri Abril sous le titre « le bosquet d’or ».

