Conférence d’Agustín Guillamón, 17 mai 2024, à l’Ateneo La Idea de Madrid.
Introduction
La lutte des travailleurs pour connaître leur propre histoire n’est pas purement théorique, ni abstraite ou banale, car elle fait partie de leur propre conscience de classe et se définit comme une théorisation des expériences historiques du prolétariat international, et en Espagne, elle doit inexcusablement comprendre, assimiler et s’approprier les expériences du mouvement anarcho-syndicaliste des années 1930.
Si des doctrines, des mythes, des préjugés idéologiques ou des textes sacrés se heurtent à la réalité sociale et historique, ce sont ces fausses illusions et ces illusions qu’il faut modifier, et non l’interprétation de la réalité.
Ces onze thèses théorisent les expériences du prolétariat dans la révolution de 1936 et 1937.
Thèse numéro 1
Du 17 au 19 juillet 1936 a eu lieu un soulèvement militaire contre le gouvernement de la République, promu par l’Église catholique, la majorité de l’armée, les fascistes, la bourgeoisie, les propriétaires terriens et les droitiers. La préparation de ce coup d’État avait été tolérée par le gouvernement républicain, qui avait remporté les élections de février 1936 grâce à la coalition du Front populaire.
Les partis parlementaires démocratiques RÉPUBLICAINS ou monarchistes, de gauche comme de droite, ont poursuivi la politique qui convenait le mieux à la bourgeoisie espagnole, à savoir la préparation d’un coup d’État sanglant.
Le soulèvement militaire échoue dans les principales villes et provoque, en réaction (dans la zone républicaine), un mouvement révolutionnaire, victorieux dans son insurrection armée contre l’armée. Dans cette victoire insurrectionnelle, les Cadres et les Comités de défense de la CNT-FAI, préparés depuis 1931, ont joué un rôle prépondérant en Catalogne. IL NE S’AGIT PAS D’UNE INSURRECTION SPONTANÉE…
Les comités révolutionnaires, que Munis théorise comme des comités de gouvernement, exercent en de nombreux endroits tout le pouvoir au niveau local, mais il n’y a pas de coordination ou de centralisation de ces comités locaux : il y a UN VIDE DE POUVOIR CENTRAL OU D’ÉTAT. Ni l’État républicain ni les gouvernements régionaux autonomes (comme la Generalitat) n’exerçaient le pouvoir central, mais ces comités locaux ne l’exerçaient pas non plus.
On peut parler d’ATOMISATION DU POUVOIR.
Thèse numéro 2
Les comités révolutionnaires : de défense, d’usine, de quartier, de contrôle ouvrier, local, de défense, de ravitaillement, etc. sont l’embryon des organes de pouvoir de la classe ouvrière. Ils ont initié une expropriation méthodique des biens de la bourgeoisie, mis en route la collectivisation industrielle et paysanne, organisé les milices populaires qui ont défini les fronts militaires des débuts, organisé les patrouilles de contrôle qui ont imposé le nouvel «ordre révolutionnaire» par la répression violente de l’Église, des patrons, des fascistes et des anciens syndicalistes et fusiliers de la Libre. Mais ils sont incapables de se coordonner et de créer un pouvoir ouvrier centralisé. Les comités révolutionnaires submergent par leurs initiatives et leurs actions les dirigeants des différentes organisations traditionnelles du mouvement ouvrier, dont la CNT et la FAI. Il y avait une révolution dans les rues et dans les usines, et il y avait des organes de pouvoir potentiels du prolétariat révolutionnaire : LES COMITÉS, qu’aucune organisation ou avant-garde ne savait ou ne voulait COORDONNER, RENFORCER et TRANSFORMER EN ORGANES AUTHENTIQUES DE POUVOIR OUVRIER.
Les comités supérieurs optent pour la collaboration avec l’État bourgeois afin de gagner la guerre contre le fascisme. Le mot d’ordre de García Oliver, le 21 juillet, de «tout faire» n’était rien d’autre qu’une proposition léniniste pour la prise du pouvoir par la bureaucratie cénétiste ; ce que, d’ailleurs, García Oliver lui-même savait rendre inapplicable et absurde, lorsqu’au plénum cénétiste il proposa une fausse alternative entre «dictature anarchiste» ou collaboration antifasciste. Cette fausse option «extrémiste» de García Oliver, l’avertissement craintif d’Abad de Santillán et de Federica Montseny sur le danger de l’isolement et de l’intervention étrangère, et l’option de Durruti d’attendre la prise de Saragosse, décidèrent le plénum à opter pour une collaboration antifasciste «provisoire». L’alternative révolutionnaire de la destruction de l’État républicain et de la transformation des comités en organes du pouvoir ouvrier et des milices en armée du prolétariat n’a jamais été évoquée.
On ne peut parler d’une situation de double pouvoir entre le Comité central des milices antifascistes (CCMA) et le gouvernement de la Generalitat, à aucun moment, car à aucun moment il n’y a eu de pôle de centralisation du pouvoir ouvrier ; mais on peut parler d’une possibilité, qui a échoué dans les premières semaines après le 19 juillet, d’établir une situation de double pouvoir entre ces comités révolutionnaires et le CCMA. Certains comités syndicaux, locaux et de quartier ont exprimé dès le début leur méfiance et leurs craintes à l’égard du CCMA, car ils pressentaient le rôle contre-révolutionnaire qu’il pouvait jouer.
De nombreux protagonistes, ainsi que des historiens, parlent d’une situation de double pouvoir entre la CCMA et le gouvernement de la Generalitat. Cependant, c’est une profonde erreur de croire que la CCMA était autre chose qu’un pacte antifasciste des organisations ouvrières avec les organisations bourgeoises et les institutions de l’État, c’est-à-dire un organisme de collaboration de classe,
Les dirigeants de la CNT se méfiaient des comités révolutionnaires parce qu’ils n’entraient pas dans leurs schémas organisationnels et doctrinaux, et en même temps, en tant que bureaucratie, ils se sentaient dépassés et menacés par leurs réalisations.
Thèsenuméro 3
Pendant tout un mois, du 21 juillet au 21 août 1936, les «notables» anarchistes et anarcho-syndicalistes discutèrent du dilemme suivant : supprimer le CCMA, sans entrer dans le gouvernement de la Generalitat, ou le conserver. Il y avait deux modalités de base : la première consistait à créer des commissions techniques dans les différents départements (ou ministères de la Generalitat) comme formule de contrôle, sans participer au gouvernement : c’était l’exemple de la Commission des industries de guerre ou du Conseil de l’économie ; la seconde consistait à le faire à partir des «organes révolutionnaires», en soutenant formellement les pouvoirs légaux, mais en soutenant un pouvoir «révolutionnaire» qui donnerait une véritable position de force aux cénétistes :c’est l’exemple des patrouilles de contrôle et de la commission d’enquête de la CCMA, coordonnée par Manuel Escorza du Service d’information et d’enquête de la CNT-FAI, qui dépendait exclusivement du Comité régional de la CNT et du Comité péninsulaire de la FAI.
La participation de la CNT-FAI à l’appareil d’État repose sur trois institutions fondamentales : la CCMA, le Conseil de l’économie et le Comité des approvisionnements. Le CCMA était un gouvernement de collaboration de classe, constitué par toutes les organisations antifascistes catalanes, qui aida à la reconstruction de l’appareil d’État de la Generalitat et prépara l’entrée des anarchistes dans un gouvernement d’unité antifasciste.
Après neuf semaines et demie, il fut dissous le 1er octobre 1936, suite à l’entrée de trois conseillers anarchistes dans le gouvernement de la Generalitat formé le 26 septembre, sous la présidence de Tarradellas en tant que premier conseiller.
La transformation des comités de défense en comités révolutionnaires de quartier et locaux, qui tendaient à remplacer l’État, en gérant et en assumant toutes ses fonctions, ainsi que le vaste et profond processus d’expropriation spontanée des usines par les syndicats industriels, développèrent l’une des révolutions sociales et économiques les plus profondes de l’histoire.
Mais les Comités supérieurs, organisés en un Comité des Comités élitiste, exécutif et autoritaire qui, par leur collaboration politique dans un gouvernement d’unité antifasciste, soutenait et renforçait le pouvoir de l’État capitaliste, n’ont pas dirigé et coordonné cette révolution du militantisme de la base dans les rues et dans les usines, mais est devenu un parti antifasciste de plus, allié au reste des partis antifascistes, des staliniens, nationalistes et poumistes aux républicains et au gouvernement de la Generalitat, sans autre objectif que la victoire dans la guerre contre le fascisme, même si cela signifiait renoncer à toute «conquête révolutionnaire» et aux principes mêmes de l’antifascisme.
Il y a donc une véritable divergence et séparation entre le Comité des Comités et la révolution sociale et économique menée dans la rue par les comités révolutionnaires et les syndicats.
Cet antagonisme de classe entre le CCMA et les comités révolutionnaires de juillet 1936 conduit à une opposition au sein de l’Organisation CNT-FAI qui, en décembre 1936, oppose le Comité des Comités aux comités de quartier de Barcelone, lorsque ces derniers refusèrent de remettre leurs armes pour les envoyer au front, arguant que ces armes étaient la seule garantie de la révolution en marche, et que si l’on avait besoin d’armes pour le front, là, dans l’arrière-garde barcelonaise, les gardes d’assaut et la garde civile étaient cantonnées et armées. Que les comités révolutionnaires de quartier ne remettraient jamais à l’armée les armes qu’ils avaient gagnées dans les batailles de rue.
Thèse numéro 4
Sans la destruction de l’État, on ne peut parler de révolution prolétarienne. On peut parler de situation révolutionnaire, de mouvement révolutionnaire, d’insurrection triomphante, de perte «partielle» ou «provisoire» des fonctions de l’État bourgeois, de chaos politique, de perte d’autorité réelle par l’administration républicaine, de VIDE DU POUVOIR CENTRALISÉ et d’atomisation du pouvoir, mais pas de révolution prolétarienne.
La SITUATION révolutionnaire de juillet 1936 n’a jamais posé la question de l’instauration d’un pouvoir ouvrier antagoniste à l’État républicain : il n’y a donc pas eu de révolution prolétarienne, si l’on parle stricto sensu. Et, en l’absence de révolution prolétarienne, la situation révolutionnaire a rapidement évolué vers la consolidation de l’État républicain, l’affaiblissement des forces révolutionnaires et le triomphe définitif de la contre-révolution après les journées de mai 1937, avec la mise hors la loi et la persécution politique du POUM en juin 1937, ainsi que la clandestinité des Amis de Durruti, de divers groupes prolétariens et de comités de défense, comme celui qui éditait le journal Alerta, entre octobre et décembre 1937.
La participation de la CNT (mais aussi du POUM et de la FAI) aux institutions bourgeoises, avec l’offre correspondante de postes publics, ainsi qu’un processus massif d’affiliation syndicale, parallèlement à la marche au front des meilleurs militants, des plus expérimentés dans la lutte sociale et de ceux ayant la formation théorique la plus avancée, ont favorisé un processus rapide de bureaucratisation de la CNT.
Au printemps 1937, les militants révolutionnaires se retrouvent isolés dans les assemblées et dans une situation de minorité absolument insurmontable. Les principes fondamentaux de l’anarcho-syndicalisme s’effondrent et cèdent la place à un opportunisme masqué par l’idéologie de l’unité antifasciste («renoncer à la révolution pour gagner la guerre») et le pragmatisme d’une collaboration fidèle et loyale avec les partis et le gouvernement de la bourgeoisie républicaine, dans le but exclusif de défendre la démocratie capitaliste et la République bourgeoise. LA BUREAUCRATIE SYNDICALE CÉNÉTISTE A DÉMONTRÉ EN MAI 1937 SON CARACTÈRE CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE. La lutte contre le fascisme a été le prétexte donné pour renoncer à la destruction de l’État républicain bourgeois, défendu par les forces contre-révolutionnaires du PSUC et de l’ERC (Gauche républicaine de Catalogne). La confrontation du prolétariat révolutionnaire avec la bureaucratie cénétiste, qui était déjà dans le camp contre-révolutionnaire, était inévitable.
Thèse numéro 5
[C’est la thèse la plus courte, mais elle est absolument fondamentale].
Face à l’alternative entre le capitalisme ou la révolution anticapitaliste, l’idéologie bourgeoise, dans l’Espagne des années 1930, a toujours proposé de fausses options bourgeoises, qui déniaient au prolétariat la possibilité et l’existence d’une alternative révolutionnaire : En 1931, elle proposait le choix entre la monarchie et la république. En 1931, il a proposé le choix entre la monarchie et la république. En 1934, il a proposé le choix entre la droite et la gauche. En 1936, il a imposé le choix entre le fascisme et l’antifascisme.
L’acceptation par le prolétariat de l’idéologie antifasciste signifiait la défense de la démocratie capitaliste, le renoncement à s’affirmer comme classe révolutionnaire.
Le choix bourgeois entre fascisme et antifascisme n’était pas seulement faux, il signifiait aussi la défaite de l’alternative révolutionnaire et anticapitaliste.
Seules quelques minorités, à peine influentes, ont osé dénoncer l’antifascisme comme une idéologie bourgeoise et contre-révolutionnaire.
Thèse numéro 6
Les collectivisations ne pouvaient avoir de développement futur que si l’État capitaliste était détruit. En fait, les collectivisations ont fini par servir les besoins impérieux d’une économie de guerre. Les situations ont évolué de façon très variée, rapide et instable, depuis l’expropriation révolutionnaire des usines de la bourgeoisie en juillet 1936 jusqu’à la militarisation de l’industrie et du travail, prédominante en 1938.Il était et il est toujours impossible de séparer la révolution politique de la révolution sociale et économique. Les révolutions, comme l’ont conclu les Amis de Durruti, sont toujours TOTALITAIRES, au double sens du terme : totales et autoritaires. Il n’y a rien de plus autoritaire qu’une révolution : exproprier une usine de ses propriétaires, ou un grand domaine de son propriétaire, ou occuper une caserne, une église ou une grande demeure sera toujours une imposition autoritaire. Et cela ne pourra se faire que lorsque les organes répressifs de la bourgeoisie, armée et police, auront été vaincus par une armée révolutionnaire qui imposera AUTORITAIREMENT la nouvelle légalité révolutionnaire. L’anarcho-syndicalisme et le POUM, par incapacité théorique pour le premier et faiblesse numérique, verbalisme, suivisme et manque d’audace pour le second, n’ont jamais posé la question du pouvoir, qu’ils ont abandonné aux mains des politiciens professionnels de la bourgeoisie républicaine et des socialistes : Azaña, Giral, Prieto, Largo Caballero, Companys, Tarradellas, Negrín…, ou qu’ils ont partagé avec eux, lorsque leur participation était nécessaire pour fermer la voie à une alternative révolutionnaire.
Dans le domaine économique, le mythe historiographique englobé dans le concept générique de «COLLECTIVISATION» a connu (en Catalogne) quatre étapes :
– La saisie ouvrière (juillet-septembre 1936).
– L’adaptation des saisies au Décret de Collectivisations (octobre à décembre 1936).
– La lutte de la Generalitat pour diriger l’économie et contrôler les collectivisations, face à la tentative de socialisation de l’économie, promue par le secteur radical du militantisme cénétiste (janvier à mai 1937).
L’interventionnisme progressif et la centralisation étatique (du gouvernement central) imposent une économie de guerre et la MILITARISATION du travail (de juin 1937 à janvier 1939).
Les comités révolutionnaires deviennent rapidement des comités antifascistes, des comités syndicaux de gestion dans les entreprises, ou entrent en hibernation prolongée (comme les comités confédéraux de défense) ou sont transformés en organismes d’État.
L’ambiguïté et l’ambivalence des patrouilles de contrôle, des collectivisations, des milices, des comités de défense, bref de la «Révolution du 19 juillet», est la conséquence directe de l’ambiguïté et de l’ambivalence même des organisations d’extrême gauche du Front populaire (CNT et POUM). Ambiguïté car le CCMA est le fruit de la victoire insurrectionnelle PROLÉTARIENNE du 19 juillet, mais aussi de l’échec politique du 21 juillet, LORSQUE LA COLLABORATION DE CLASSE EST ACCEPTÉE.
Thèse numéro 7
Mai 37 fut la défaite armée du prolétariat révolutionnaire le plus avancé dont la contre-révolution avait besoin pour passer à la contre-offensive. Les causes du mois de mai résident dans l’augmentation du coût de la vie, la pénurie de subsistance, la résistance à la dissolution des patrouilles de contrôle et à la militarisation des milices, et la lutte constante des travailleurs des entreprises collectivisées pour conserver le contrôle de la production face à l’interventionnisme croissant de la Generalitat, encouragé par l’application des décrets de s’Agaró. Ce n’est pas pour rien que les journées de mai ont commencé dans une entreprise collectivisée, la Telefónica, en raison de l’opposition armée des travailleurs cénétistes de base à son occupation par les forces répressives de la Generalitat.
L’extension rapide de la lutte à toute la ville de Barcelone est l’œuvre des comités de défense et des comités de quartier, reliés par téléphone, qui agissent en marge des comités supérieurs de la CNT, en les débordant.
D’un côté de la barricade se trouvent les forces de l’ordre, les staliniens du PSUC, de l’ERC, de l’Estat Català (« État catalan ») et les milices catalanistes pyrénéennes, tous théoriquement au service du gouvernement de la Generalitat. De l’autre côté de la barricade se trouvent les ouvriers cénétistes et le POUM. Seuls les anarchistes de l’« Agrupación de Los Amigos de Durruti » et les trotskistes de la Section bolchevik-léniniste tentent de donner des objectifs révolutionnaires à la lutte sur les barricades.
Mais le militantisme de la CNT n’a pas pu et n’a pas su agir contre les slogans collabos lancés par les dirigeants et les comités supérieurs de la CNT. Les postes de radio qui transmettaient les discours conciliants de García Oliver et de Federica Montseny ont même été la cible de tirs, mais leurs slogans ont fini par être suivis. Les Amis de Durruti qualifient l’activité de ces dirigeants et des comités supérieurs d’« énorme trahison».
Après mai 1937, les tentatives d’expulsion des Amis de Durruti par les comités supérieurs de la CNT bureaucratisée échouent, car elle n’est ratifiée par aucune assemblée syndicale. Cependant, il n’y avait pas de scission capable de clarifier les positions conflictuelles et irréconciliables au sein de la CNT.
Thèse numéro 8
L’institutionnalisation de la CNT a eu des conséquences importantes et inévitables sur la nature même de l’organisation et de l’idéologie de la CNT.
L’entrée des militants les plus éminents dans les différents niveaux de l’administration de l’État, des conseils municipaux aux ministères du gouvernement de la République, en passant par les départements de la Generalitat ou de nouvelles institutions «révolutionnaires», plus ou moins autonomes, comme le CCMA, le CC de Abastos et le Conseil de l’Économie, a créé de nouvelles fonctions et de nouveaux besoins, qui devaient être couverts par un nombre limité de militants capables d’assumer de telles fonctions de responsabilité.
La nomination de ces militants à des postes de responsabilité, ainsi que leurs conseils et leur contrôle, étaient assurés par des comités supérieurs, qui généraient à leur tour d’autres postes de responsabilité internes à l’Organisation.
Les comités supérieurs étaient composés du CR, de la Fédération locale des syndicats, du PC, du CR de la FAI, de la Fédération locale du GGAA de Barcelone, du FIJL, de la Jeunesse libertaire de Catalogne, des conseillers et conseillères, ainsi que du CN et des ministres quand ils le pouvaient, et occasionnellement des délégués des colonnes confédérales, et de certaines personnalités prestigieuses.
Les fonctions de direction et de pouvoir exercées par ces comités supérieurs, composés d’une minorité très restreinte d’éléments capables de les exercer, ont créé une série d’intérêts, de méthodes et d’objectifs différents de ceux de la base militante confédérale. D’où, d’une part, une démobilisation et un désenchantement généralisés des adhérents et des militants de base, confrontés à la faim et à la répression, absolument impuissants de la part des comités supérieurs. D’où l’émergence d’une opposition révolutionnaire, incarnée notamment par les Amis de Durruti, la Jeunesse libertaire de Catalogne, quelques groupes anarchistes de la Fédération locale du GGAA de Barcelone, et surtout par les comités de quartier et de défense des quartiers de Barcelone.
Le caractère exceptionnel de la situation historique, ainsi que l’urgence des décisions à prendre, ont empêché un fonctionnement horizontal et en assemblée de la CNT catalane. Le Comité des Comités dirige l’Organisation du 23 juillet 1936 à juin 1937.La Commission politique consultative (CAP) de juin 1937 à mars 1938. Entre-temps, en juillet 1937, la FAI a été transformée en un parti antifasciste comme les autres, capable de fournir et de former les bureaucrates nécessaires pour assumer des postes de responsabilité et de commandement. Enfin, dans un contexte de dissolution et d’effondrement des fronts, l’élite et le Comité exécutif auto-élu du Mouvement libertaire de Catalogne dirigent de manière dictatoriale et hiérarchique l’Organisation d’avril à octobre 1938, sans autre horizon que la militarisation du travail et de la société, ainsi que de l’Organisation elle-même.
L’institutionnalisation de la CNT et l’adoption de l’idéologie de l’unité antifasciste ont transformé les comités supérieurs en pires ennemis de l’opposition révolutionnaire (minoritaire) de la CNT, qui a failli provoquer une scission, laquelle n’a finalement pas eu lieu en raison de l’élimination physique, de l’emprisonnement ou de la clandestinité auxquels cette opposition a été soumise par la répression étatique et stalinienne. Répression qui avait un caractère SÉLECTIF, puisqu’elle était dirigée contre la minorité révolutionnaire, tout en essayant d’assurer l’intégration des comités supérieurs dans l’appareil d’État républicain.
Il ne faut pas parler d’une TRAHISON DES COMITÉS SUPÉRIEURS, ce qui n’explique rien, mais d’un affrontement de CLASSE entre des comités supérieurs qui étaient l’ÉTAT, et une minorité révolutionnaire réprimée et persécutée. Ce n’était pas une trahison, c’était une lutte de classe entre dirigeants et dirigés, entre gouvernants ou prétendants gouvernants et gouvernés, entre bureaucrates et travailleurs.
Thèse numéro 9
La militarisation des milices antifascistes, ainsi que le décret de collectivisation et la dissolution des comités locaux ont marqué le début et le déroulement de la contre-révolution bourgeoise et de sa reconquête de l’appareil d’État, qui n’avait pas été détruit.
La militarisation des milices, au front, ne signifiait pas seulement la perte de la direction ouvrière de la guerre et la perte de tout objectif révolutionnaire, mais entraînait aussi la militarisation de l’arrière, c’est-à-dire de l’ordre public.
Et cette militarisation de l’arrière a transformé tous les rapports de force sociaux et politiques, car la violence et le pouvoir ne font qu’un. La militarisation de l’ordre public implique également un processus de démobilisation sociale, politique et révolutionnaire croissante des travailleurs.
Dans l’opposition à la militarisation des milices populaires (décrétée en octobre 1936), se distingue le quatrième groupe Gelsa de la Colonne Durruti qui, après avoir surmonté une tentative d’affrontement armé avec d’autres forces de la Colonne, partisanes de la militarisation, décide d’abandonner le front (en février 1937) et de retourner à Barcelone, en emportant ses armes. Ces 800 miliciens, avec d’autres militants cénétistes radicaux, engagés dans la lutte existante pour la socialisation dans les entreprises, fondèrent en mars 1937 l’Agrupación de Los Amigos de Durruti, qui atteignit quatre à cinq mille adhérents et constitua, en Catalogne, une alternative révolutionnaire aux comités supérieurs (collaborationnistes) de la CNT-FAI.
De la violence révolutionnaire des comités, contre la bourgeoisie, les prêtres et les fascistes, on est passé à la violence répressive des forces bourgeoises de l’ordre capitaliste contre les minorités révolutionnaires. Cette répression de l’opposition révolutionnaire (et des autres minorités révolutionnaires) était parallèle et homologue à l’intégration des comités supérieurs dans l’appareil d’État (qu’ils soient au gouvernement ou non).Il ne s’agissait pas d’une trahison de la base par les dirigeants, mais des deux volets nécessaires d’un même processus contre-révolutionnaire SÉLECTIF : persécution des révolutionnaires et institutionnalisation des comités supérieurs.
L’ordre public antifasciste était fondé sur l’unité antifasciste de toutes les organisations dans le seul but de gagner la guerre. Cette victoire militaire a impliqué et approfondi la militarisation des milices, des forces de l’ordre, du travail, des relations sociales et de la politique. La guerre a dévoré la révolution.
Thèse numéro 10
La résistance au désarmement des comités de quartier en décembre 1936 a conduit à leur hibernation par la Fédération locale des syndicats ; mais lorsque, le 4 mars 1937, un décret unifie les troupes d’assaut et les gardes civils sous le commandement du gouvernement de la Generalitat, les syndicats répondent à cette menace en revenant financer, armer et réactiver les comités de défense de quartier. L’offensive des staliniens, des républicains, des nationalistes catalans et de la Generalitat s’était solidifiée et semblait ne pouvoir être stoppée. La faim populaire avait exprimé son mécontentement lors des manifestations de femmes du 14 avril sur différents marchés de Barcelone. Du 12 au 24 avril 1937, la Fédération locale des groupes anarchistes, la JJLL (Fédération ibérique des jeunesses libertaires) et les comités de défense de quartier se préparent à une insurrection capable d’affronter l’avancée progressive et répressive de la contre-révolution. À la mi-avril, Herrera et Escorza négocient avec Companys un nouveau gouvernement et une sortie de la crise gouvernementale. Les premières inculpations pour «cimetières clandestins» sont ouvertes, accusant et emprisonnant les membres des comités des journées révolutionnaires de juillet.
Le 27 avril 1937, les autorités de Bellver, soutenues par le gouvernement de la Generalitat et enhardies par l’invasion croissante des carabiniers en Cerdagne, organisent une embuscade pour assassiner Antonio Martín, déclenchant une offensive répressive contre les anarchistes de cette région. Les comités supérieurs estiment qu’il suffit de «montrer les dents» au PSUC, à l’ERC et à la Generalitat pour qu’ils arrêtent leur offensive répressive. Les comités de défense des quartiers de Barcelone débordent les comités supérieurs et déclenchent, le 3 mai, une insurrection révolutionnaire qui échappe à leur contrôle.
À partir de juin 1937, date de la dissolution des patrouilles de contrôle, les différentes localités et quartiers sont reconquis par les forces d’assaut et la Garde civile, qui exercent une répression brutale contre les cénétistes et surtout contre les ex-patrouilleurs et les militants les plus en vue. Dans de nombreux endroits, l’organisation cénétiste disparaît, comme en Cerdagne et dans les Terres de l’Èbre.
Cette répression de l’anarcho-syndicalisme s’est accompagnée d’une attitude passive des comités supérieurs, qui ont opté pour une défense individuelle et juridique des prisonniers, au lieu d’une défense collective et politique. Les milliers de prisonniers anarcho-syndicalistes exigent un engagement et une solidarité accrus de la part des comités supérieurs, qui ne parviennent qu’à obtenir de la CR de la CNT et de la CR de la FAI qu’elles acceptent d’éditer une presse clandestine qui fait campagne en faveur des prisonniers.
Le 9 juin 1937, Campos et Xena entament une discussion filandreuse sur le maintien ou non du «Comité des Comités», créé le 23 juillet 1936 comme instrument directif et centralisateur de la CNT-FAI, capable de prendre des décisions urgentes et importantes sans consulter la base militante.
Quelques jours plus tard, le 14 juin, la Commission politique consultative (CAP) est formellement constituée, ce qui n’est rien d’autre qu’une résurrection et une mise à jour du Comité des Comités qui avait vu le jour en juillet 1936. Les motivations sont identiques, la nécessité d’un organe exécutif pour prendre rapidement les décisions les plus importantes et les plus urgentes. Mais une nouvelle raison s’y ajoute : les comités de défense ne doivent PAS prendre le dessus sur les comités supérieurs, comme cela s’était produit en mai. Afin d’approvisionner, de contrôler et d’empêcher un nouveau débordement des comités de défense, le Comité de liaison, subordonné à la CAP, est mis en place.
Thèse numéro 11
(thèse ultime)
En juillet 1936, la question essentielle n’est pas celle de la prise du pouvoir (par une minorité de dirigeants anarchistes), mais celle de la coordination, de l’avancée et de l’approfondissement de la destruction de l’État par les comités. Les comités révolutionnaires de quartier (et certains comités locaux) n’ont pas fait ou manqué de faire la révolution : ils ont été la révolution sociale.
Alors que les comités supérieurs faisaient de la CNT une organisation antifasciste comme les autres, vouée au rétablissement et au renforcement de l’appareil d’État républicain, les comités révolutionnaires se chargeaient de détruire l’État et de le remplacer dans toutes ses fonctions.
Le rôle de la CNT, en tant que syndicat, aurait peut-être dû être réduit temporairement à la gestion de l’économie, mais en se subordonnant et en se dissolvant dans la nouvelle organisation issue des comités de quartier, locaux, d’usine, de ravitaillement, de défense et autres. L’incorporation massive des travailleurs, dont beaucoup étaient jusqu’alors absents du monde prolétarien organisé, a introduit une nouvelle réalité. Et la réalité que la révolution a créée est différente de celle qui existait avant le 19 juillet. Les anciennes organisations et les anciens partis politiques étaient, dans la pratique, en dehors de la nouvelle réalité sociale qui avait été établie. L’organisme révolutionnaire des comités révolutionnaires, généralisé à tous les niveaux, aurait dû représenter l’ensemble du prolétariat révolutionnaire, sans les divisions absurdes des acronymes, qui avaient un sens avant l’insurrection de juillet, mais pas après.
La CNT-FAI aurait dû être le ferment du nouvel organisme révolutionnaire, coordinateur des comités, disparaissant dans le processus même de la fermentation révolutionnaire (en même temps que les autres organisations et partis étaient dissous).
Après l’insurrection victorieuse des travailleurs et la défaite de l’armée, et avec le cantonnement des forces de l’ordre, la destruction de l’État a cessé d’être une utopie futuriste abstraite.
La destruction de l’État par les comités révolutionnaires était une tâche très concrète et réelle, dans laquelle ces comités reprenaient toutes les tâches et fonctions que l’État exerçait avant juillet 1936.
Les Amis de Durruti en conclurent qu’il manquait une avant-garde (et non un substitut) prête à défendre cette autonomie prolétarienne, capable de coordonner, d’étendre et de renforcer ces comités révolutionnaires. Les Amis de Durruti l’appelèrent Junte révolutionnaire, mais ils ne savaient pas comment et ne pouvaient pas la mettre en pratique, bien que dans l’affiche qu’ils distribuèrent fin avril 1937 à Barcelone, ils proposaient résolument le remplacement de la Generalitat par cette Junte révolutionnaire.
Ces onze thèses se basent sur les livres suivants d’Agustín Guillamón :
– Los Comités de Defensa de la CNT en Barcelona. Descontrol, 5e édition, mars 2018, traduit en anglais, italien et français (Coquelicot, 2014).
– Los amigos de Durruti: historia y antología de textos. Descontrol, Barcelona, 2e édition, 2021
– Durruti sin mitos ni laberinto y otras estampas. Fundación Aurora Intermitente y Sueños de Sabotaje, Madrid, 2022.
– CNT Vs AIT 1936-1939. Los comités superiores cenetistas contra la oposición revolucionaria interna e internacional. Descontrol, Barcelona, 2022.
Présentation et traduction du dossier par Jacqueline Trinquet
Le document qui constitue le prétexte à ce dossier est une lettre de Trotsky de juin juillet 1934 qui n’avait connu qu’une diffusion restreinte sous une forme abrégée. Elle est rétablie ici, en français, dans son intégralité.
Ce dossier comprend :
1 . Lapremière édition complète d’une lettre de Trotsky à l’Izquierda Comunista Espanola (ICE), juin-juillet 1934, avec à la suite l’article d’une présentation précédente par Pelai Pagès dans L’Avenç (2014).
2 . Une lettre d’Alfonso Leonetti au nom du Secrétariat International de la Ligue Communiste Internationale à l’ICE.
3 . Laprésentation du contexte de 1934, de la lettre de Trotsky, publiée pour la première fois de façon complète et en français (langue d’origine), et de celle de Leonetti, ainsi que des péripéties de leurs publications par Sergi Rosés Cordovilla sur le site SerHistórico (Novembre 2020).
C’est à Pelai Pagès, historien, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Barcelone, qu’est revenu l’initiative de diffuser en 2014 pour la première fois depuis longtemps en Espagne et pour la première fois en catalan, la lettre de Trotsky (mais toutefois de façon incomplète), alors qu’un processus de mobilisation pour une République indépendante s’engageait à nouveau en Catalogne. Cette lettre et sa présentation sont parues dans la revue catalane L’Avenç (septembre 2014).
Sergi Rosés, historien, nous a communiqué l’article qu’il a récemment fait paraitre avec la lettre de Trotsky et celle de Leonetti (novembre 2020) sur le site Ser Histórico. Cet article présente le contexte de l’année 1934 et les péripéties de la publication de ces deux lettres, celle de Trotsky publiée de façon complète pour la première fois, et celle de Leonetti totalement inédite.
Qu’ils soient l’un et l’autre remerciés de leur contribution.
Pour améliorer la compréhension de ces textes nous ajoutons des éclaircissements sur quelques sigles évoqués dans ceux-ci. Quand ils apparaissent pour la première fois dans un des textes ils y sont repérés par un astérisque.
C.E.D.A. : Confédération Espagnole des Droites Autonomes. Fondée en février 1933 elle regroupait plusieurs petits partis de droite, des chrétiens démocrates aux fascistes et elle avait le soutien des propriétaires terriens, de certains milieux d’affaires, d’officiers supérieurs et des évêques.
Rabassaire : vigneron qui loue sa vigne par bail emphytéotique. A la fin du XIX° siècle les viticulteurs catalans (rabassaires) dont le bail avait la durée de vie des ceps furent ruinés par le phylloxéra. Ils tinrent congrès en 1893 pour exiger que les terres de “rabassa morta” leur soient cédées à perpétuité.
E.R.C. : Esquerra Republicana de Catalunya. Gauche Républicaine de Catalogne.
P.C.C. : Partit Comunista de Catalunya (1932 – 1936) projection en Catalogne du P.C.E. Fusionne en 1936 avec d’autres partis pour constituer le P.S.U.C. (Parti Socialiste Unifié de Catalogne ),expressiondu P.C.E. en Catalogne.
U.S.C. : Unio Socialista de Catalunya. Issue en 1923 d’une scission de la Fédération catalane du P.S.O.E. Intègre le P.S.U.C. en 1936.
LE CONFLIT CATALAN ET LES TACHES DU PROLETARIAT[1]
L. Trotsky (juin/juillet 1934)
Trotsky en 1934
(Lettre du cde P., collaborateur du S.I.)
1. L’appréciation du conflit catalan et des possibilités en résultant doit partir du fait que la Catalogne représente aujourd’hui indubitablement la plus forte position des forces défensives dirigées contre la réaction espagnole et contre les dangers du fascisme. Si cette position tombe, la réaction aura remporté une victoire décisive et pour longtemps. Avec une politique juste de l’avant-garde prolétarienne il est possible de faire de cette position défensive la plus forte, la position de départ d’une nouvelle offensive de la révolution espagnole. Telle doit être notre perspective.
2. Ce développement n’est possible que si le prolétariat catalan réussit à s’emparer lui de la direction de la lutte défensive contre le gouvernement central réactionnaire de Madrid. Mais cela n’est possible que si le prolétariat catalan ne promet pas seulement de soutenir cette lutte, au cas où elle serait déclenchée, – soit par l’intransigeance du gouvernement de Madrid, soit par l’agressivité de la petite-bourgeoisie catalane (cette politique de suivisme est préconisée par nos camarades dans l’Alliance Ouvrière de Catalogne et réalisée contre Maurin) -, mais s’il se met dès le début à la tête de la résistance, s’il dessine des perspectives, lance des mots d’ordre plus hardis et dès le commencement mène la lutte non seulement en paroles, mais en actes.
3. Une résistance victorieuse n’est concevable que si non seulement elle mobilise toutes les forces de masse de la Catalogne (toutes les conditions en sont actuellement données), mais pousse de plus vers l’offensive. C’est pourquoi il est d’une importance décisive que l’avant-garde prolétarienne sache expliquer dès maintenant aux masses ouvrières et paysannes du reste de l’Espagne que par la victoire ou la défaite de la résistance catalane se décidera aussi leur victoire ou leur défaite. La mobilisation de ces alliés de l’Espagne tout entière doit être faite dès maintenant et non pas au moment où l’offensive réactionnaire contre la Catalogne sera devenue un fait (ce qui est la position de nos camarades et de la majorité de l’A.O.).
4. La Catalogne peut être pour longtemps le pivot décisif de la révolution espagnole. La conquête de la direction en Catalogne doit être le centre de notre politique en Espagne. La politique de nos camarades la rend complètement impossible. Cette politique doit être rapidement changée si l’on ne veut pas qu’une situation décisive aboutisse, par notre faute à une nouvelle défaite de la révolution espagnole qui serait décisive pour longtemps. On ne doit pas cacher que la politique de nos camarades dans cette question, jusqu’à maintenant, a fortement nuit au prestige non seulement de notre propre organisation et de l’Alliance Ouvrière, mais à celui du prolétariat lui-même, ce qui ne saurait être réparé que par un tournant radical et convainquant par les faits. La position de nos camarades et de ceux de l’A.O. ne peut être comprise par les masses travailleuses non-prolétariennes que comme suit : le prolétariat s’engage par la voix de ces organisations à participer si les autres commencent ; mais même pour cela il demande son prix (les conditions posées par l’A.O. à l’Esquerra petite-bourgeoise, ignorent complètement l’intérêt particulier des paysans et des petits-bourgeois citadins) ; et cette position cherchera – aussitôt que la possibilité s’y prêtera – à donner à la lutte une direction dans les sens de ses propres buts de classe, la dictature du prolétariat. Au lieu d’apparaître comme le dirigeant de toutes les couches opprimées de la nation, comme le leader de la libération nationale, le prolétariat apparaît ici purement comme un partenaire des autres classes, voire un partenaire très égoïste, auquel il faut donner ou plutôt promettre sa part parce qu’on a besoin de lui et pour aussi longtemps que nécessaire. La petite-bourgeoisie catalane et la grande bourgeoisie et la réaction se fondant sur la carence de cette petite-bourgeoisie ne pourraient demander rien de mieux qu’un prolétariat dans cette position.
5. Le tournant de nos camarades, doit consister tout d’abord en ceci : ils doivent propager (par notre propre organisation et par l’A.O.) la proclamation de la République Catalane Indépendante et doivent demander pour l’assurer l’armement immédiat de tout le peuple. Ils ne doivent pas, pour cet armement, attendre le gouvernement, mais commencer immédiatement à former des milices ouvrières, qui, elles, doivent alors non seulement revendiquer un meilleur armement de la part du gouvernement, mais doivent s’en procurer par elles-mêmes par le désarmement des réactionnaires et des fascistes. Le prolétariat doit prouver par les faits aux masses catalanes qu’il prend un intérêt sacré à la défense de l’indépendance catalane. Dans cela consistera le pas décisif vers la conquête de la direction de la lutte de toutes les couches prêtes à la défense de la ville et de la campagne.
L’armement du peuple doit devenir le centre de notre agitation des prochaines semaines sous les mots d’ordre de :
Continuation du paiement de tous les salaires ;
Le gouvernement et les employeurs doivent se partager le coût de l’armement et de l’approvisionnement ;
Les forces de combat existantes (police, etc.) seront encadrées comme instructeurs dans la formation des milices ;
Les officiers seront élus par les membres de la Milice ;
La base des milices est l’usine, ou bien le lieu d’habitation ;
Les ouvriers des grandes entreprises, des chemins de fer etc. et de toutes entreprises publiques feront automatiquement partie de la milice ;
De plus tous les citoyens sont invités à s’enrôler ;
Toute formation élit son comité, qui, de son côté, envoie son représentant (sans doute par des instances intermédiaires) au Comité central de toutes les formations de milice de Catalogne. Ce comité central (c.à.d. le Soviet central) remplit la tâche d’un état-major politique, mais tout d’abord celle du contrôle, plus tard, de la direction centrale de l’approvisionnement en armes et en vivres, etc. En réalisant cette tâche, il sera obligé de devenir, d’un organe à côté du gouvernement proprement dit, ce gouvernement lui-même. Cela est la forme et le chemin concrets des soviets dans la situation donnée en Catalogne.
6. Etant donné l’extrême division du prolétariat catalan, qui ne permet pas à son hégémonie de se faire jour en Catalogne, le prolétariat dans la situation actuelle ne peut proclamer lui-même l’indépendance catalane. Mais il peut et il doit en appeler la proclamation de toute sa force et l’exiger de l’Esquerra petite-bourgeoise actuellement gouvernante. Il doit répondre à son retard par la revendication de nouvelles élections immédiates : « Nous avons besoin d’un gouvernement qui représente et dirige la volonté réelle de lutte des masses populaires ». Les comités des formations de milice doivent devenir le moyen principal de la réalisation et de la préparation de ces élections. Autrement dit : dans la mesure où les deux côtés de la chose – proclamation de l’indépendance et armement du peuple – peuvent être séparés l’un de l’autre, c’est le dernier par lequel il faut commencer le travail pratique et par le moyen duquel il faut imposer le premier.
7. Non seulement le prolétariat doit mettre en avant des revendications démocratiques générales (la liberté de la presse etc. ; un Etat qui ne soit pas coûteux ; le nivellement des salaires des fonctionnaires ; une économie démocratique – la suppression des impôts indirects, la taxation élevée directe des possédants pour le financement de la résistance, etc.) ; non seulement il doit faire siennes – en dehors de ses propres revendications de classe – toutes les revendications spécifiques aux paysans et aux petits-bourgeois citadins et même dépasser les revendications mises en avant jusqu’alors (il manque ici la connaissance des détails, surtout dans la question agraire), mais avant tout le prolétariat doit dès maintenant et de sa propre initiative lancer les revendications comme mots d’ordre dans les masses et appeler celles-ci à lutter pour elles, – mais non pas poser ces revendications à l’Esquerra qui gouverne comme « conditions » auxquelles on serait prêt à participer à la lutte.
8. Plus haut on parle toujours vaguement de « le prolétariat doit… ». La raison en est que malheureusement on ne peut pas parler du « Parti du prolétariat ». Notre organisation qui – avec une politique juste – pourrait prendre sur elle le rôle du parti, paraît s’être plus ou moins dissoute dans la masse molle d’unité de l' »Alliance ». Dans quelle mesure ici serait possible un tournant rapide qui corresponde à la poussée de l’heure actuelle, il n’est assurément pas possible de le fixer hors du lieu-même. Comme dans la situation actuelle le sort de la Révolution espagnole et de notre organisation en Espagne peut être décidé pour une longue période (naturellement il y a aussi la possibilité que le conflit se résolve – mais même dans ce cas l’influence de notre organisation, si elle continue la politique actuelle, devrait subir parmi les masses prêtes à lutter un dommage extraordinaire capable de la pousser entièrement hors de l’arène politique). L’envoi d’un délégué du S.I. est nécessaire. Son voyage devrait être préparé par une lettre du S.I. à écrire immédiatement et qui exposerait notre position sur la question.
[1] Les lettres majuscules et les termes en italique sont de l’original ; quelques corrections orthographiques ont été faites.
LEON TROTSKY, LE MOUVEMENT COMMUNISTE CATALAN ET LA REPUBLIQUE CATALANE.
Pelai Pages
Lorsqu’à l’été 1934 eut lieu dans toute son âpreté le conflit entre le gouvernement de la Généralité et le gouvernement de la république de Madrid lors de la promulgation de la loi des contrats de Culture, il y avait déjà quelques mois qu’en Catalogne avait été constituée l’Alliance ouvrière, promue fondamentalement par le Bloc ouvrier et paysan dirigé par Joaquim Maurin. A partir de l’Alliance ouvrière contre le fascisme, fondée en mars 1933, fut constituée définitivement le 9 décembre de la même année l’Alliance ouvrière comme réponse au triomphe électoral des partis de droite aux élections du 19 novembre précédent. La menace de régression liée à ce résultat électoral – comprenant des radicaux et la CEDA* comme majorité parlementaire – conduisit à la création d’un Front unique ouvrier dont, en Catalogne, la CNT et le Parti communiste s’écartèrent volontairement. D’après son manifeste de fondation l’Alliance ouvrière avait été créée avec pour objectif fondamental de freiner l’offensive antisociale de la droite espagnole et afin d’éviter un coup d’état imposant une dictature fasciste. L’expérience allemande et l’ascension d’Hitler au pouvoir était trop récente pour qu’une situation similaire ne puisse pas se reproduire dans l’Etat espagnol. L’alliance ouvrière était par conséquent un organisme clairement défensif, qui prétendait rassembler divers efforts afin d’éviter et d’affronter, si le cas se présentait, la réaction des forces d’extrême droite espagnole.
Le développement des événements – la politique clairement antisociale menée par le nouveau gouvernement – finit par provoquer une radicalisation progressive de la situation et ainsi, l’Alliance ouvrière développa une politique beaucoup plus offensive, aussi bien à l’égard du gouvernement de Madrid que finalement, vis-à-vis de celui de Barcelone. Ainsi dès le 13 mars 1934 elle convoqua une grève générale en solidarité avec les ouvriers grévistes de Madrid qui, même si elle échoua à Barcelone, finit par triompher dans la plupart des villes industrielles de Catalogne, bien que boycottée par le gouvernement de la Généralité et sans le soutien de la CNT. Au cours d’un entretien de Maurin et Nin avec la journaliste Irene Polo à propos de cette grève, tous les deux furent d’accord pour affirmer, du côté de Maurin qu’il fallait étendre le mouvement à l’ensemble de l’Etat car seulement ainsi « la classe ouvrière pourra atteindre l’objectif de la prise du pouvoir », quant à Nin il déclara que « le problème est d’être unis afin d’atteindre le même but : vaincre le fascisme par la conquête du pouvoir par la classe travailleuse. Nous sommes tous d’accord là-dessus ; y compris les syndicalistes anarchistes ». Après avoir posé le contentieux avec Madrid – et également, il faut le rappeler, à l’égard des propriétaires catalans de l’Institut agricole catalan de Saint Isidre – en juin 1934, l’Alliance ouvrière catalane organisa une conférence où fut adopté l’accord déclarant textuellement que «si le gouvernement contre-révolutionnaire de Madrid attaque la Catalogne et si de ce fait la République catalane est proclamée, l’Alliance ouvrière soutiendra le mouvement, en faisant tout son possible pour en prendre la direction avec l’objectif de le mener vers le triomphe de la République socialiste fédérale ». Et de nouveau, avant octobre 1934, l’Alliance ouvrière fit une autre démonstration de force lorsque, le 10 septembre elle organisa une manifestation à Barcelone, contre les grands propriétaires de l’Institut agricole catalan, avec la participation de 25 000 personnes.
C’est dans ce contexte que Trotsky écrivit son article, d’un ton franchement critique aussi bien à l’égard des militants trotskystes catalans et espagnols que dirigeait Andreu Nin, que vis-à-vis de Maurin et de l’Alliance ouvrière elle-même. Il faut dire ici, qu’ainsi que le révolutionnaire russe le fit dans beaucoup d’autres circonstances, celui-ci avançait des suggestions en partant de son expérience pendant la révolution russe et en appliquant le modèle que les bolchéviques avaient suivi dans le processus qui avait abouti à leur triomphe d’octobre 1917. De ce fait, en grande mesure, des critiques qui venaient de loin. Il est clair que, les rapports entre Nin, les trotskystes espagnols et Trotsky n’avaient pas été spécialement bons et celui-ci n’avait pas vu d’un bon oeil les rapports que Nin entretenait avec Maurin lorsqu’il était revenu de Russie en Catalogne, en septembre 1930, à tel point qu’il obligea pratiquement Nin à rompre avec Maurin en juin 1931. Plus tard, lors de la crise qui traversa la Gauche communiste de Nin, et qui s’était prolongée jusqu’en 1933 et avec les rapports tendus avec le Secrétariat International trotskyste, les interventions de Trotsky avaient été spécialement critiques. Mais, curieusement au cours de l’année 1934, les articles parus dans la revue « Comunismo » (Communisme), l’organe théorique de la Gauche Communiste, signés par Trotsky, se référaient presque toujours à la situation internationale ou à des aspects historiques – dans le numéro du mois de février fut publié l’article Récapitulation historique sur le front unique – sans qu’il y ait d’article spécifique sur la situation espagnole ou catalane. Et en septembre 1934 un éditorial de « Comunismo » annonçait déjà l’imminente rupture avec Trotsky et le trotskisme international.
Les rapports de Trotsky avec Maurin et le Bloc ouvrier et paysan avaient été historiquement beaucoup plus critiques. Pour Trotsky, Maurin et le Bloc représentaient une option « centriste » qui ne pouvait en aucun cas être capable de diriger un processus révolutionnaire. Déjà en juillet 1931 il avait recommandé à ses partisans espagnols de mener à bien une critique radicale contre la politique de Maurin, « ce mélange de préjugés petits bourgeois, d’ignorance, de « science » provinciale et de roublardise politique ». Les critiques sur le programme et l’intervention du BOC de la part de Trotsky avaient toujours été percutantes et elles avaient trouvé des réponses dans les pages de « La Batalla », l’organe de presse du BOC, avec la signature, entre autres, de Julian Gorkin ou de Jordi Arquer, même s’ils avaient toujours défendu le révolutionnaire russe lorsqu’il était attaqué viscéralement par le stalinisme, et y compris en 1934, ils avaient demandé que l’asile politique lui soit accordé en Espagne.
Il était donc tout à fait normal que des critiques apparaissent de nouveau ainsi que des recommandations sur la façon d’intervenir dans une situation délicate comme l’était alors la situation en Catalogne et dans la République espagnole, dans le seul article que nous connaissons de Trotsky sur la situation catalane publié en 1934. Trotsky faisait partie des révolutionnaires européens, peu nombreux, capable d’estimer l’importance atteint par le processus politique de la République espagnole et même s’il ne disposait pas toujours de toute l’information possible, la stratégie et la tactique qu’il proposait étaient toujours dirigées vers un but très concret qui n’était autre que de rendre possible la prise du pouvoir par la classe travailleuse. Et il n’hésitait pas non plus à réclamer la République catalane, comme une formule qui rende possible un principe qui lui avait toujours paru inaliénable : l’exercice du droit des peuples et des nations à l’autodétermination. Un exercice qui, en première instance, devait être défendu par la classe travailleuse. L’indépendance de classe, l’action prépondérante de la classe ouvrière – qui en aucun cas ne devait être à la remorque de la situation – étaient les autres recommandations qu’exprimait Trotsky dans un article frappant qui, de façon claire et expressive, situait la question catalane au premier plan de la situation conflictuelle républicaine d’alors.
LETTRE D’A. LEONETTI A LA C.E. DE L’I.C.E. (17 JUILLET 1934)
Une lettre avait été préparée par nous au sujet du conflit catalan, avant l’arrivée du cam. M. Les conversations avec ce camarade nous ont confirmé dans la nécessité de vous adresser cette lettre afin de mieux préciser nos points de vue respectifs sur cette question importante.
1 – Nous pensons ne pas avoir de désaccords avec vous sur l’appréciation « que dans les circonstances actuelles le mouvement de l’émancipation nationale de la Catalogne est un facteur progressif dans le développement de la révolution espagnole » (voir votre information « La situation en Catalogne »).
Mais justement, de ce fait, nous estimons que votre position dans le conflit entre Madrid et Barcelone ne correspond pas à la tâche de faire du mouvement d’émancipation nationale de la Catalogne un véritable facteur progressif de toute la révolution espagnole.
2 – Il faut tout d’abord placer clairement le conflit catalan dans les perspectives de la révolution espagnole. Indubitablement la Catalogne représente aujourd’hui la plus forte position défensive contre la réaction clérico-monarchiste. Si cette position tombe, la réaction espagnole aura remporté une victoire décisive et pour bien longtemps. La lutte de la Catalogne se trouve ainsi placée par les circonstances actuelles au centre de tout le mouvement d’émancipation des masses opprimées d’Espagne, c’est-à-dire que la lutte de la Catalogne n’est pas séparable de la lutte des masses ouvrières et paysannes de toute l’Espagne. Mais pour faire du conflit catalan le point de départ d’une nouvelle offensive de la révolution espagnole, il est nécessaire que le prolétariat catalan, soutenu par la classe ouvrière espagnole, sache s’emparer de la direction de la lutte défensive contre Madrid, jusqu’à la séparation. Cela signifie que la tâche de l’avant-garde prolétarienne doit consister à démontrer toute l’impuissance de l’Esquerra de défendre et de réaliser l’émancipation nationale de la Catalogne, dont elle – l’avant-garde prolétarienne – doit prendre la tête. Comment ?
3 – Lutter dans les circonstances actuelles pour l’émancipation catalane signifie pousser à l’extrême le conflit entre Madrid et Barcelone ce qui veut dire lutter pour la séparation. Dans cette voie on démontrera tout l’esprit hésitant, inconséquent, tendant au compromis, etc., de la petite bourgeoisie, voire de l’Esquerra.
Or, la position adoptée par vous et que vous avez fait adopter à l’Alliance Ouvrière nous apparaît une position d’attente et de suivisme. Vous dites :
« Si le gouvernement réactionnaire de Madrid attaquait la Catalogne, la place de la classe ouvrière serait aux côtés de cette dernière » ;
« Si la République catalane était proclamée, nous devrions nous défendre contre l’offensive du pouvoir central et profiter de cette occasion pour pousser le mouvement sur le chemin de la révolution socialiste » (voir votre rapport cité plus haut).
« Si le gouvernement réactionnaire attaquait », « si la République catalane était proclamée… » cela signifie une position « d’attente ».
Non, cette position, nous estimons qu’elle doit absolument et de toute urgence être revue.
Il ne faut pas attendre l’attaque du gouvernement réactionnaire de Madrid. D’ailleurs l’attaque de la part de celui-ci est déjà déclenchée. Il faut dire à la classe ouvrière (et non seulement de la Catalogne, mais de toute l’Espagne) que de la victoire ou de la défaite de la résistance catalane se décidera aussi sa victoire ou sa défaite. La classe ouvrière doit mobiliser toutes les forces des masses de Catalogne pour les dresser contre la réaction, dont Madrid est le centre. Pour cela, la classe ouvrière (et son avant-garde politique) doit poser le problème de l’indépendance de la Catalogne, jusqu’à – nous le répétons – la séparation d’avec Madrid.
4 – Evidemment, nous, marxistes, nous ne sommes pas des « séparatistes » ; mais nous ne sommes non plus des « démocrates ». Néanmoins en luttant pour la « démocratie » nous pensons arriver au socialisme et au pouvoir prolétarien. La même chose pour la question nationale.
En luttant pour l’indépendance catalane, pour la République catalane, en somme, la classe ouvrière ne perd pas de vue un instant que sa tâche est de lutter pour une libre république catalane ouvrière et paysanne dans une libre république ouvrière et paysanne d’Espagne.
5 – Pour que le mouvement de l’émancipation nationale de Catalogne soit un facteur progressif à l’heure actuelle, il faut la mobilisation de tout le peuple catalan contre Madrid, contre la réaction monarchiste-vaticaniste. C’est pourquoi la lutte pour la République catalane indépendante est d’une importance décisive dans les circonstances actuelles. Cela signifie-t-il que Maurín a une position juste ? Nullement. Ce qui nous sépare de Maurín est constitué par tout ce qui nous sépare des « démocrates » et des « opportunistes ». Pour nous la lutte en faveur des libertés démocratiques et par suite la lutte pour la République démocratique catalane est un moyen « pour pousser le mouvement sur le chemin de la révolution socialiste », tandis que pour Maurín et les autres « catalanistes » c’est un moyen pour tromper les masses. Or, si nous voulons démasquer tant les Maurins que les radicaux de l’Esquerra, nous devons justement ne pas les laisser apparaître comme les défenseurs de l’autonomie et de l’indépendance catalane, mais prendre dans nos mains la lutte pour cette indépendance et cette autonomie.
6 – Il se dit que les ouvriers catalans ne sont pas séparatistes et que d’autre part les ouvriers et paysans espagnols se placent à côté de la réaction contre tout mouvement séparatiste. Nous ne mettons pas en doute que de pareilles tendances puissent exister dans la classe ouvrière catalane et espagnole. Mais il s’agit de les comprendre et de les expliquer. La lutte pour la séparation est aujourd’hui la lutte contre la réaction qui a son centre dans le gouvernement de Madrid. Le peuple catalan indépendant et armé signifie un rempart formidable pour la lutte des ouvriers et paysans espagnols contre le fascisme et les forces monarchistes.
La proclamation de la République catalane exige la mobilisation des masses ouvrières et paysannes de l’Espagne tout entière contre le gouvernement central de Madrid. Et de cette manière la lutte pour la Catalogne indépendante peut se transformer en lutte pour la République ouvrière et paysanne de toute l’Espagne.
Donc ne pas attendre la proclamation de la République catalane ; ne pas attendre l’attaque contre elle de Madrid ; mais prendre dès maintenant la direction pour la lutte en faveur de la République catalane contre Madrid ; démontrer l’incapacité de l’Esquerra, l’hypocrisie des Maurín, etc.
7 – La tâche de l’Alliance ouvrière dans ce conflit consiste non pas à discuter si l’on doit ou non donner comme mot d’ordre la proclamation de la République catalane ; mais bien à résoudre les problèmes concrets pour mobiliser l’ensemble des masses catalanes contre Madrid.
Le premier problème qui se pose est celui de l’armement du peuple. Remplacer la milice créée par l’Esquerra par le peuple armé :
a) milice ouvrière et paysanne,
b) éligibilité des officiers,
c) salaires payés aux travailleurs pendant leur service, etc.
Mais ne pas attendre l’armement du peuple de l’Esquerra. Le peuple doit s’armer : c’est la condition fondamentale pour garder et garantir ses droits.
8 – Il ne suffit pas de dire : L’Alliance est avec le peuple dans le conflit avec Madrid. Il faut mettre à nu toute l’impuissance de l’Esquerra dans ce conflit à défendre le peuple. L’armement des masses populaires exigé et entrepris par nous et l’A.O. peut bien mettre à nu tout l’esprit de « compromis » qui anime le gouvernement de Companys.
Vous dites que l’A.O. a été consultée officiellement à Barcelone aussi bien qu’en province au sujet d’une possible « collaboration » avec le gouvernement Companys. Votre réponse que « dans le cas où la Catalogne serait attaquée etc. », « l’Alliance se mettrait aux côtés du peuple » nous semble également fausse. Nous y trouvons -permettez-nous de le dire – toujours la même position attentiste et suiviste. Il ne faut pas attendre, mais prévenir l’attaque ; cela veut dire qu’il faut organiser la résistance ; armer le peuple, les ouvriers et les paysans ; organiser les masses populaires ; les informer, etc. Ne pas promettre seulement de soutenir le peuple catalan contre Madrid, mais dire comment le peuple catalan peut et doit se défendre et mener sa lutte réelle contre Madrid. Cela veut dire qu’il faut distinguer le peuple du gouvernement de Companys.
Il ne peut s’agir nullement de « conditions » à l’Esquerra pour « collaborer » avec elle contre Madrid ; il s’agit de déterminer nettement les conditions qui peuvent seulement permettre au peuple catalan de résister à Madrid et de développer sa résistance. Ces conditions sont :
1) constitution d’une milice ouvrière et paysanne (armement du peuple) ;
2) formation de comités d’Alliance ouvrière et paysanne dans toute la Catalogne ;
3) alliance avec les ouvriers et paysans de toute l’Espagne.
L’Esquerra ne peut que trahir les intérêts du peuple catalan, comme elle l’a déjà trahi une fois. Aucune confiance dans l’Esquerra ; ne pas la soutenir et démontrer ses oscillations et ses faiblesses dans la lutte contre Madrid.
C’est aux masses que l’A.O. doit s’adresser pour leur armement, le désarmement des fascistes, l’expropriation des réactionnaires de la Lliga, etc. Et non seulement par des appels, mais en prenant directement l’initiative. De cette manière, l’influence de l’Esquerra dans les masses populaires sera de plus en plus évincée par l’influence des organisations de l’avant-garde prolétarienne.
9 – La question de l’indépendance catalane se présente aujourd’hui sous l’aspect de la lutte paysanne (loi d’affermage). Il est nécessaire de donner à la lutte pour l’émancipation nationale un contenu social ; ce contenu peut être donné :
1) par la lutte en faveur de la terre aux paysans (à bas l’esclavage du métayage ; affranchissement des rabassaires de tout charge étatique et féodale ; etc.)
2) par la lutte en faveur de la semaine de 40 heures et du contrôle ouvrier, etc.
10 – Nous nous résumons : le prolétariat ne doit ni attendre l’attaque réactionnaire, ni promettre son aide ; le prolétariat doit par son activité se mettre à la tête du mouvement d’émancipation nationale et lui imprimer un cours net et ferme. Pour faire cela, le prolétariat doit lutter pour :
1) la proclamation de la République catalane indépendante,
2) l’armement du peuple,
3) la terre aux paysans,
4) le contrôle ouvrier,
5) la constitution de comités de l’Alliance ouvrière et paysanne,
6) l’alliance avec les masses ouvrières et paysannes de toute l’Espagne,
7) la convocation de nouvelles élections pour la formation d’un gouvernement capable de diriger vraiment la lutte des masses populaires contre « Madrid ».
Des perspectives claires ; des mots d’ordre hardis ; pas d’attente. Par cette voie il est vraiment possible de changer la défense en attaque et de pousser le mouvement sur le chemin de la révolution socialiste.
Fraternellement
pour le S.I. Martin
P.S. : Ci-jointe nous vous transmettons en communication aussi une lettre du cam. P. de la section allemande sur le même sujet.
[1] Les lettres majuscules et les termes en italique sont de l’original ; quelques corrections orthographiques ont été faites.
PRESENTATION DE LA LETTRE DE TROTSKY « LE CONFLIT CATALAN ET LES TÂCHES DU PROLETARIAT » : L’AUTRE TOURNANT DE L’ETE 1934
Sergi Rosés Cordovilla, novembre 2020
1. Le contexte : la situation en Catalogne et en Espagne au premier semestre de 1934, et la position de l’I.C.E.*
La victoire de la droite aux élections de novembre 1933 met fin au dénommé biennium (2 années) réformiste de la Deuxième République espagnole et inaugure le « biennium noir », en transférant la direction des affaires gouvernementales au Parti républicain radical*, soutenu par la C.E.D.A.*, le groupe majoritaire de droite qui resta néanmoins en dehors du gouvernement. En Catalogne, cependant, le gouvernement était resté aux mains du parti représentant la petite bourgeoisie, l’E.R.C.*, qui, dirigé par Lluís Companys dès le début de 1934, incorpora les socialistes de l’U.S.C.* et deux autres petits partis catalanistes.
Au cours du premier semestre de 1934, les contradictions sociales en Catalogne et en Espagne s’étaient approfondies et polarisées. Un bon exemple en fut la création et la croissance de l’Alliance Ouvrière en Catalogne (A.O., un organisme de front unique des organisations ouvrières, sans la participation cependant de la C.N.T. et du P.C.C.*,) et plus tard dans le Pays de Valence et les Asturies, ainsi que le renforcement de la gauche dirigée par Largo Caballero au P.S.O.E., la victoire de l’aile gauche au congrès de la jeunesse socialiste, les grèves de la métallurgie à Madrid, celle des journaliers et des petits fermiers d’Estrémadure, les affrontements à l’Escorial en avril entre les partisans de la C.E.D.A. et les militants ouvriers (en particulier les socialistes) et – particulièrement important au vu de ce qui se passera en octobre en Catalogne – l’approbation de la loi des contrats de culture par le Parlement de Catalogne en mars, qui non seulement suscita des réactions de colère dans la presse, aux parlements et aux gouvernements, mais aussi des actions revendicatives des paysans catalans.
La loi sur les contrats de culture promue par l’E.R.C. apportait une solution partielle aux anciennes revendications des rabassaires* catalans (locataires), modifiant les caractéristiques de la « rabassa morta » et permettant un accès lent à la propriété foncière. Cette réforme agraire partielle avait cependant été combattue par la bourgeoisie catalane, en particulier par le parti régionaliste de la Lliga Catalana* de la grande bourgeoisie et des propriétaires terriens dirigé par Francesc Cambó, qui avait sollicité l’aide de la droite espagnole. La Lliga et les propriétaires terriens (l’Institut Agrícole de Sant Isidre) demandèrent le soutien du gouvernement espagnol pour qu’il introduise un recours devant le Tribunal des garanties constitutionnelles, qui rejeta la loi catalane le 8 juin, en la déclarant inconstitutionnelle. Le gouvernement catalan, cependant, ne se plia pas aux diktats des institutions de l’Etat espagnol, et présenta au parlement une nouvelle loi identique au premier texte, adopté le 12 juin ; dans le même temps, les députés de l’E.R.C. abandonnèrent le parlement espagnol, suivis plus tard par ceux de l’E.A.J.-P.N.V.* L’affrontement redoubla avec l’appel de la droite à l’intervention de l’armée en Catalogne et à la suspension de l’autonomie catalane.
Dans ce contexte, l’Alliance Ouvrière de Catalogne tint sa première conférence le 17 du même mois ; à cette occasion le Bloc Obrer i Camperol (B.O.C.) proposa la proclamation de la République catalane comme un premier pas vers la République socialiste fédérale, un mot d’ordre très similaire à celui prôné par la Gauche communiste espagnole (I.C.E.) dès sa III° Conférence en mars 1932. Mais Nin, étonnamment, ne défendit pas cette position lors de la conférence, mais présenta une attitude plus passive, de compromis, proposant de ne pas se mettre à la tête de l’action de protestation mais de se ranger aux côtés des rabassaires et du peuple catalan pour les conduire plus tard, ce que Trotsky allait critiquer. L’A.O. adopta finalement une résolution plus conforme à celle de l’I.C.E. qu’à celle du B.O.C., ne proposant pas la proclamation de la république catalane, mais appelant à sa défense en«essayant» d’en prendre la direction pour la conduire au triomphe de la république socialiste fédérale seulement dans le cas où elle aurait été proclamée par le gouvernement catalan et attaquée par le gouvernement espagnol [1], et demandant par conséquent l’armement des travailleurs (le gouvernement de la Generalitat a préféré bien sûr, cet été-là, la voie de l’accord et du pacte avec le gouvernement espagnol). Comme on le verra à la lecture du texte de Trotsky, sa position était complètement différente : il fallait prendre la tête du mouvement défensif en proclamant l’indépendance, en formant des milices et en se procurant des armes (pas seulement en les réclamant), également en faisant appel à la solidarité de la classe ouvrière espagnole, afin de pouvoir passer à l’offensive plus tard ; c’est donc à ce conflit catalan que Trotsky fait référence.
Quant à elle l’I.C.E. (Section espagnole de la Ligue communiste internationale (L.C.I.)), elle avait subi une importante lutte de fractions en 1932 et 1933 qui prit fin à l’été de cette dernière année avec le départ d’Henri Lacroix et d’une partie de sa fraction de l’organisation. Au cours de ce combat, la direction de l’organisation accusa Trotsky et le Secrétariat international (S.I.) de la L.C.I. de prendre position pour Lacroix ; en réalité, ni Trotsky ni le S.I. ne s’alignèrent sur Lacroix, mais ils critiquèrent certains aspects de la politique de la faction majoritaire dirigée par Nin (comme, d’autre part, ils critiquèrent aussi Lacroix), et les relations se détériorèrent fortement. À la fin de 1933, cependant, les relations formelles s’améliorèrent considérablement, grâce à la volonté conjointe du S.I. et de l’I.C.E. de travailler ensemble dans la même organisation internationale. L’I.C.E. justifia cependant sa critique de la pratique organisationnelle du S.I., et réaffirma la validité de ses positions politiques et organisationnelles vis-à-vis de ce dernier, ce qui témoignait d’un éloignement progressif des positions.
Le S.I. choisit de continuer sur la voie de l’amélioration des relations et il n’est pas prouvé qu’il soit intervenu de manière excessive dans les affaires espagnoles pendant cette période, mais plutôt dans une attitude assez passive ; le nouvel aiguisement du processus révolutionnaire espagnol comme conséquence de la situation en Catalogne n’avait cependant pas échappé à Trotsky, qui suivait constamment la situation politique et sociale mondiale et il adressa au S.I. ses réflexions sur la situation et proposa des mesures pour l’approfondissement de l’intervention prolétarienne et, par conséquent, fit la critique constructive qui, à son avis, devait être faite dans la section espagnole. C’est donc dans ce contexte qu’au début de l’été 1934, il écrivit le texte « Le conflit catalan et les tâches du prolétariat ».
Andreu Nin
Depuis la fin de 1933 la formation et le renforcement de l’Alliance Ouvrière était la priorité politique de l’I.C.E., (Nin écrivait que c’était « le but central de son activité » [2]), plus encore que le renforcement et la croissance de l’organisation elle-même, en ignorant surtout les possibilités qu’offrait à celle-ci la radicalisation d’une partie des organisations socialistes, d’abord ignorée puis méprisée. Créée en Catalogne à l’initiative du B.O.C., la politique d’Aliança Obrera (A.O.) a été immédiatement acceptée par Nin puis par le reste de la direction de l’I.C.E., mais conçue davantage comme un facteur de convergence des organisations pour atteindre l’unité organique que comme front unique contre un ennemi commun mais avec liberté de critique et donc comme un moyen de renforcer sa propre organisation et de conquérir l’hégémonie. Cette approche de la manière dont l’I.C.E. interprétait la politique du front unique motiva certaines critiques de Trotsky, mais la question organisationnelle ne reviendrait au premier plan qu’à l’été 1934, avec sa proposition du « tournant » de l’entrée dans les organisations socialistes, que l’I.C.E. refusa.
Face à l’escalade du conflit politique et social en Catalogne au printemps et à l’été 1934, l’I.C.E. présenta une alternative basée sur trois axes : la distributionde grandes propriétés agricoles et l’attribution de terres aux agriculteurs cultivant de petites propriétés ; l’armement du prolétariat, sous la direction de l’A.O. ; et l’unité d’action de toute la classe ouvrière d’Espagne par le biais de l’A.O. [3]. Étonnamment, et malgré les conversations qu’un membre de la direction (probablement Molins i Fàbrega) eut à Paris avec le S.I. en juin ou juillet, le droit à l’autodétermination pour la Catalogne – qui a été le fond du conflit entre les gouvernements catalan et espagnol, avec la question de la terre comme catalyseur – et la propre proposition politique de l’I.C.E. d’une république catalane au sein d’une fédération socialiste ibérique, n’était pas apparu dans sa presse publique pendant les mois du «conflit catalan», et Nin ne la présenta que tardivement fin août et septembre [4]. En concevant la politique d’A.O. comme priorité de l’organisation, l’I.C.E. subordonna ses propres propositions à des résolutions de compromis qui ne brisaient pas l’A.O. Face à cela, les huit points de la lettre de Trotsky étaient un guide pour une politique indépendante et résolue de la section espagnole.
Le texte de Trotsky allait au-delà de la question de la solution à l’oppression espagnole de la Catalogne, et il tourne en fait autour de la manière de faire avancer la révolution ouvrière en Espagne, en préconisant des politiques de front unique et la création et la coordination de milices ouvrières qui déjà laissaient entrevoir des formes que l’on verrait apparaître pendant l’octobre asturien de 1934 et l’été catalan de 1936, critiquant également la politique erronée de l’I.C.E. Mais sans aucun doute l’argument principal du texte et ce qui lui donne une valeur spécifique dans la littérature révolutionnaire marxiste est la défense sans complexes de l’indépendance de la Catalogne, comme moteur de la révolution espagnole mais aussi comme solution à ce moment-là à l’oppression espagnole : si Nin et l’I.C.E. n’ont pas vu – ou n’ont pas osé aller – au-delà de la position toujours maintenue par l’organisation de reconnaissance du droit à l’autodétermination pour la Catalogne (y compris la séparation) mais en même temps prônant comme solution la république fédérale, comme si la séparation d’une nation était possible pour d’autres lieux mais tabou pour l’Espagne, Trotsky n’hésita pas à adapter les mots d’ordre et les tâches à l’évolution politique et sociale de ce moment historique en Catalogne.
La lettre de Trotsky et celle d’Alfonso Leonetti (alors membre du S.I. et l’un des responsables du travail pour l’Espagne) n’ont pas été publiées par l’I.C.E., mais elles sont très probablement parvenues aux mains de sa direction, comme indiqué par deux faits : une copie a été trouvée dans les documents sur l’Espagne des fonds du mouvement trotskyste conservés au R.G.A.S.P.I. ; et les trois écrits de Nin publiés dans les mois d’août et de septembre 1934 étaient précisément consacrés à la question nationale [5] (que lui et l’I.C.E. avaient publiquement ignorée les mois précédents, quand elle était d’actualité). En effet, il ne semble pas logique que Nin ait senti qu’il fallait rédiger trois articles sur la question nationale – dont deux proposaient en outre des solutions pratiques à la question nationale catalane (République catalane au sein de la République fédérale espagnole) – précisément au moment où l’affrontement entre les gouvernements catalan et espagnol s’était atténué en août ; d’autre part, si l’on considère que les lettres de Trotsky et Leonetti avec leurs mots d’ordre de rupture sur la question nationale catalane devaient arriver à Barcelone dans la seconde quinzaine de juillet, alors nous pouvons pleinement comprendre la nécessité pour Nin d’envisager la question nationale de façon théorique et de proposer des mots d’ordre pratiques pour la situation catalane.
Dans la lignée de sa propre trajectoire antérieure sur la question nationale, de la position de l’I.C.E., et de celle de Trotsky lui-même antérieurement, Nin partagea dans ses articles d’août et de septembre le diagnostic posé dans les lettres envoyées par le S.I. en juillet, mais il proposa une solution de moindre rupture, arguant qu’il était nécessaire de «considérer la proclamation de la République catalane comme un acte d’une énorme transcendance révolutionnaire» et que la classe ouvrière devait adopter cette solution afin d’écarter la petite bourgeoisie de la direction. du mouvement national, mais qu’une fois «émancipée du joug espagnol», la Catalogne indépendante serait le premier pas vers l’Union des Républiques socialistes d’Ibérie [6]. Nin exprimait donc de nouveau la position officielle de l’I.C.E. en ce qui concerne la question nationale catalane (autodétermination conduisant à une république au sein d’une république fédérale), mais qu’il n’avait pas défendue en juin à la conférence de l’A.O. et que l’I.C.E. n’avait présenté dans sa presse qu’à la fin du mois d’août.
Dans la même situation par contre, sur la base d’analyses et de préoccupations similaires, Trotsky en déduisit, que la solution à l’époque exigeait l’indépendance, allant au-delà de sa propre position fédéraliste précédente: « Le tournant de nos camarades, doit consister tout d’abord en ceci : ils doivent propager (par notre propre organisation et par l’A.O.) la proclamation de la République Catalane Indépendante et doivent demander pour l’assurer l’armement immédiat de tout le peuple », et du fait que la classe ouvrière n’était pas hégémonique et n’était donc pas assez forte pour proclamer seule l’indépendance, « elle peut et doit en appeler à la proclamation de toute sa force et l’exiger de l’Esquerra petite-bourgeoise actuellement au gouvernement« . Le traitement de la question nationale par Trotsky était dialectique, soulignant le caractère progressif et accélérateur pour la révolution prolétarienne de l’indépendance catalane : l’organisation étatique indépendante ou fédérée ou confédérée ultérieure n’était pas une fin en soi et dépendrait des circonstances historiques, et à cette époque il considérait que la solution révolutionnaire exigeait celle de l’indépendance ; en 1936, dans une situation de révolution impliquant toute l’Espagne, il ne la souleva plus. Comme il l’a fait remarquer dans son dernier grand ouvrage :
«Le parti du prolétariat ne recommande pas que les diverses nationalités restent dans les limites d’un certain État ou s’en séparent ; c’est l’affaire de chacun d’eux. Mais il s’engage à les aider à réaliser leur authentique volonté nationale. Quant à la possibilité de se séparer d’un État, cela dépend des circonstances historiques concrètes et de la corrélation des forces »[7].
La divergence entre Trotsky et Nin (et de toute l’I.C.E. avec lui) sur ce point n’est pas mineure, et explique pourquoi l’I.C.E. n’a pas publié le texte, même dans ses bulletins intérieurs : s’ils partageaient analyse et perspectives, Nin défendait le droit à l’autodétermination et à la séparation mais adhéra à la solution fédérale pour la Catalogne chaque fois que la question catalane se posa [8], notamment à son paroxysme en 1934 (peut-être parce qu’il ne voyait pas de prédisposition au sein de la direction et des militants de l’I.C.E. à la proposition de Trotsky et du S.I.), alors que Trotsky, dialectique, voyait la nécessité historique dans la conjoncture de cette année-là de l’indépendance de la Catalogne. Il est certain que Trotsky a appelé à celle-ci dans le but de favoriser le triomphe de la révolution ouvrière non seulement en Catalogne mais aussi en Espagne, mais il est aussi certain qu’il a préconisé la solution indépendantiste au problème de l’oppression espagnole sur la Catalogne, sans que le fédéralisme soit un fétiche obligatoire pour les marxistes espagnols.
2. Brève histoire du texte de Trotsky « Le conflit catalan et les tâches du prolétariat »
(Ce texte) est la première édition de l’original en français du document complet de Trotsky « Le conflit catalan et les tâches du prolétariat », auquel s’ajoute également une lettre de Leonetti qui l’accompagnait, dans ce cas inédite. Il s’agit d’une copie carbone conforme d’un document dactylographié non daté de trois pages, apparemment une transcription dactylographiée d’une lettre écrite et envoyée au S.I. par le « Camarade P., collaborateur du S.I. ». Quant à la date de son élaboration, tant pour le sujet traité que pour le fait que la lettre de Leonetti qui l’accompagnait date du 17 juillet 1934, elle fut écrite entre la célébration de la première conférence de l’A.O. et cette dernière date, c’est-à-dire de la mi-juin à la mi-juillet 1934. Quant à sa paternité, elle doit certainement être considérée comme écrite par Trotsky, mais la question mérite d’être expliquée plus en détail.
En effet, le document original indique qu’il s’agit d’une lettre du « camarade P., un collaborateur du S.I.», et la fin de la lettre de Leonetti précise que ce camarade P. était de la section allemande. On ne sait pas que Trotsky ait jamais utilisé le pseudonyme «camarade P.» [9], mais il n’y a pas non plus de trace d’un militant de premier plan dans la section allemande à cette époque dont le nom ou le pseudonyme commençait par «P.» [10]. Il y avait certes, un révolutionnaire communiste allemand de premier plan à cette époque dont le pseudonyme commençait par P., l’ancien dirigeant du K.P.D. Arkadij Maslow, qui a utilisé les mots « Parabellum » et « Paul » et qui avec sa camarade Ruth Fischer avait commencé à collaborer avec le S.I. Cependant, il est hautement improbable que Maslow ait été l’auteur du texte sur la Catalogne adressé au S.I., car il avait à peine entamé cette collaboration à partir de février ou mars 1934, sur la suggestion de Trotsky et – ce qui a un sens dans l’affaire qui nous occupe ici – contrairement à l’avis de la direction de la section allemande, qui avait précisément refusé en même temps, le 13 juin, son entrée dans la section et dont il n’était donc pas membre (comme l’était à l’époque, selon Leonetti, le «camarade P.»). Maslow semblait important pour Trotsky, en particulier pour le travail allemand et international (probablement, comme Fischer, pour les pays anglo-saxons [11]), et ses articles dans Unser Wort traitaient de ce travail et aussi des affaires économiques [12], mais aucun d’entre eux de la Catalogne ou de l’Espagne ; en fait, les quelques articles publiés en 1934 sur ces pays dans l’organe bolchevique-léniniste allemand ne traitaient du conflit catalan de cette année-là et aucun d’entre eux n’est de Maslow [13]. En bref, il est hautement improbable qu’un militant allemand exilé récemment à Paris et sans expérience préalable dans la L.C.I. ait adressé une lettre au S.I. traitant d’un sujet aussi spécifique que la Catalogne où il montrait une connaissance suffisante de la situation analysée et du passé de la section espagnole, et où il proposait également d’adopter dans le S.I. et dans l’I.C.E. un mot d’ordre de rupture tel que celui de l’indépendance.
Par contre, un certain nombre de facteurs indiquent que l’auteur du texte doit avoir été Trotsky :
– Formels : à la fois le style d’analyse et le raisonnement des propositions, ainsi que quelques mots (« tournant », qui est le même mot qu’il a utilisé en même temps dans les documents dans lesquels il a proposé l’entrisme ; « rayon », qui est un mot russe, pour district).
– Le niveau de connaissance concernant l’I.C.E. : références négatives sur les positions passées et actuelles (dissolution dans l’A.O.) de l’organisation ; la référence au manque d’information sur la question agraire (l’I.C.E. n’a jamais fini d’élaborer des thèses définitives, elle n’a présenté que des propositions qu’elle n’a jamais adoptées) ; et les mentions au sujet de Maurín.
– Les propositions qui y sont présentées constituent un tournant radical dans la question catalane tant pour l’I.C.E., la L.C.I., que pour celles défendues jusqu’alors par Trotsky lui-même (fédéralisme), et coïncident dans un concept de rupture avec la proposition d’un tournant qu’il avait faite des semaines plus tôt, en juin, avec l’entrisme ; ce tournant «radical et convaincant» se voit non seulement dans cet appel à l’indépendance, mais aussi dans le traitement détaillé des milices dans le document, un problème qu’il avait développé quelques semaines auparavant dans des thèses perdues [14].
– Leadership : l’auteur de la lettre proposa un voyage d’un délégué en Espagne afin de convaincre la section espagnole du nouveau tournant, et aussi qu’une lettre soit envoyée immédiatement en préparation de ce voyage. La documentation disponible ne permet pas de savoir si ce voyage a été effectué, mais il est clair que la lettre préparatoire que l’auteur a demandée a été écrite, et immédiatement : c’est la lettre de Leonetti, dans laquelle celui-ci a endossé le même discours que celui de la lettre originale. Seul Trotsky avait une telle capacité à faire valoir sa position au sein du S.I.
Certains de ces facteurs doivent avoir été pris en compte par les premiers éditeurs du texte (George Breitman, Pierre Broué et Michel Dreyfus), qui ont donc attribué à juste titre leur paternité à Trotsky. Pourquoi, alors, ce texte est-il attribué dans l’exemplaire original et dans la lettre de Leonetti au « camarade P. » ? Et pourquoi Leonetti a-t-il dit qu’il provenait de la section allemande ? Évidemment, nous ne pourrons jamais avoir de réponse sûre à cela, mais le plus raisonnable est de penser que, dans le contexte du passé tendu de la section espagnole avec Trotsky, il a pensé qu’il valait mieux qu’une telle proposition de rupture que la sienne soit considérée de la manière la plus objective possible, et qu’il y parviendrait mieux s’il le faisait sous un pseudonyme, afin d’attirer l’attention sur la proposition et non sur qui l’avait faite [15].
Pour autant que je sache, cette lettre n’a pas été publiée dans la presse bolchevique-léniniste de l’époque, tant interne que publique, qu’elle soit espagnole, d’une autre section ou internationale, dans une manifestation claire de désaccord avec une proposition politique mal comprise et non partagée. Sa non-inscription dans la presse interne de l’I.C.E., c’est-à-dire le boycott de celle-ci – à moins qu’elle ait été interceptée par des agents staliniens, option peu probable mais qu’on ne peut pas écarter non plus – est un indicateur suffisamment significatif de la distance politique progressive entre la direction espagnole et Trotsky, que la question plus importante de l’entrisme, à la même époque, aggraverait.
Ce n’est qu’en 1978 que la première édition de ce texte parut dans la International socialist review, un supplément au journal The Militant, organe du S.W.P. (alors section du Secrétariat Unifié aux États-Unis) ; le texte avait un titre différent de l’original et a été présenté par George Breitman, rédacteur en chef des Writings de Trotsky (avec l’aide de Pierre Broué pour le contexte historique), qui a rapporté qu’il s’agissait d’une traduction de 1934 d’un texte inédit [16]. Breitman, cependant, n’a pas précisé sa provenance (il n’a mentionné que la bibliothèque où cette traduction était conservée à l’époque) ni abordé la question de sa paternité, qu’il attribuait directement à Trotsky. Dans sa longue introduction, il a souligné les deux caractéristiques fondamentales du texte (l’appel à l’indépendance et la formation des milices), tout en soulignant un sentiment d’insurrection pour la libération nationale qui peut expliquer en partie la trajectoire ultérieure du texte. Quant au texte de Trotsky, il se composait de sept points, et certains paragraphes (en particulier le second) avaient des éclaircissements entre crochets apportés par l’éditeur, car le texte de la traduction anglaise comportait des parties incomplètes ou illisibles. Il n’y a aucune certitude quant à la raison pour laquelle la traduction anglaise qui a servi de source à Breitman comportait sept points et non les huit qui apparaissent dans le document original ; n’ayant pas pu consulter cet exemplaire, la raison ne peut être connue avec certitude, mais il est fort probable que le huitième point appartenait à une page qui s’est détachée, ne laissant que sept points dans les pages du texte conservé ; il ne semble donc pas s’agir d’une omission consciente, puisque le contenu du huitième point suit la même logique d’argumentation, de critique et de proposition que les sept précédents.
L’année suivante, les deux premières éditions de ce texte parurent dans des monographies, en anglais et en français. La version anglaise est apparue dans le supplément aux Writings de Trotsky pour les années 1934-1940, également édité par Breitman [17]. Ce texte était le même que celui qui avait paru dans l’International socialist review, mais comprenait également quatre notes explicatives, la première rapportant qu’elle provenait des archives de James P. Cannon et où Breitman mentionnait spécifiquement la question de l’auteur, non pas en l’attribuant au « camarade P. » (comme indiqué dans le document original), mais au « camarade T. »: encore une fois, n’ayant pas eu l’occasion de pouvoir consulter cette copie [18], je ne peux pas savoir si ce changement de « P. » à « T. » était dans la copie originale, ou si elle a été faite par Breitman.
La version française est parue en 1979 dans le quatrième volume des Œuvres de Trotsky, édité par Pierre Broué et Michel Dreyfus [19]. Ces éditeurs ont retraduit le texte en français à partir de la copie anglaise et ont averti que la traduction anglaise était plutôt médiocre et que leur retraduction en français était approximative [20]. Le texte proposé par les Oeuvres ne reprend donc que les sept points, mais Broué et Dreyfus ont choisi de supprimer les éclaircissements entre parenthèses de Breitman et n’ont laissé qu’une phrase incomplète entre parenthèses dans un seul cas ; en outre, ils ont rédigé leurs propres notes explicatives – neuf en tout – bien que leur signification générale coïncide avec celles rédigées par Breitman.
Le texte eut un certain impact immédiat sur le principal dirigeant du S.U., Ernest Mandel, qui le cita dans son livre sur la pensée de Trotsky – initialement publié en 1979 – dans une section sur les variantes des formes et des situations de double pouvoir et qui étayaient en partie son argumentation en montrant le point de vue de Trotsky selon lequel, en Catalogne, en 1934, la création de milices ouvrières et la formation démocratique d’un comité central de celles-ci étaient nécessaires, comme une prémonition de ce qui allait se produire en juillet 1936 [21] (Broué et Dreyfus, cependant, l’avaient déjà signalé dans une de leurs notes [22]) ; cependant, Mandel ne fait aucune référence au point principal du texte, l’appel à l’indépendance de la Catalogne. Cet impact immédiat a cependant rapidement disparu, car le texte ne semble pas avoir été utilisé dans aucun autre document de diffusion publique ; Broué lui-même n’a cité ce texte qu’une seule fois dans un article quatre ans plus tard, soulignant le raisonnement de Trotsky en faveur de l’indépendance catalane comme un pas vers la révolution prolétarienne en Espagne [23], mais je n’ai pas connaissance que le texte de Trotsky ait été publié par aucune section du lambertisme, où Broué était actif à l’époque.
Bien qu’il s’agisse donc depuis 1978, d’un texte connu, la première – et pendant trente ans la seule – édition en castillan n’est arrivée que cinq ans plus tard, en novembre 1984, dans l’édition espagnole d’Inprecor, organe théorique du S.U. publié en Espagne par la L.C.R. [24]. Cette traduction en castillan a été faite à partir de la version française des Oeuvres, mais cinq des notes écrites par Broué et Dreyfus ont été supprimées et les quatre autres ont été retravaillées et raccourcies. Le texte n’a pas eu un grand impact sur les militants qui se réclamaient du trotskysme au niveau catalan, espagnol et international, en raison certainement de facteurs objectifs (le texte ne figurait dans aucun des différents recueils d’écrits de Trotsky sur l’Espagne ni dans les Escritos – la traduction en castillan que la maison d’édition Pluma a faite des Writings, qui n’incluait pas ses suppléments -), mais surtout subjective (les partis qui se réclamaient non seulement spécifiquement du trotskysme mais plus généralement du marxisme ne prônaient pas l’indépendance de la Catalogne ou d’aucune autre nation sous le joug espagnol ; il n’y avait qu’en Catalogne, au Pays basque et en Galice qu’il existait des organisations se réclamant du marxisme que la prônaient, mais aucune ne se réclamait du trotskysme). Ainsi, le raisonnement de Trotsky sur une question fondamentale de la politique catalane et espagnole a été écarté, oublié et / ou caché, inconnu de la plupart des militants, incompris ou rejeté, en tout cas non incorporé pendant près de trois décennies [25], par ceux qui connaissaient ce texte. Le texte souffrait, précisément à cause de sa proposition politique, d’un second boycott, après le premier de l’I.C.E.
Une petite référence incomplète au texte de Trotsky est apparue dans un article de 2009 de l’historien Andy Durgan, qui montrait sa critique de la position passive de Nin sur la question catalane en 1934 [26] ; cependant, Durgan a écrit que Trotsky a défendu la nécessité de la « République catalane » contre Nin sans indiquer que le concept utilisé par lui était lié à celui de l’indépendance: « République catalane indépendante », selon les propres mots de Trotsky.
Ce n’est qu’en septembre 2014, trente ans après la parution de l’édition en castillan dans Inprecor et trente-six ans après sa première apparition publique dans l’International socialist review, que le texte a été retrouvé et traduit en catalan dans le cours du processus d’indépendance en Catalogne, et il a commencé à avoir une certaine distribution non seulement dans les secteurs militants des organisations subjectivement trotskystes, mais aussi dans les secteurs les plus mobilisés de l’indépendantisme de gauche. L’initiative, cependant, n’est partie d’aucune organisation politique, mais de l’historien Pelai Pagès, qui dans le numéro de septembre 2014 du magazine L’Avenç a présenté une introduction [27] à sa traduction en catalan réalisée à partir du texte des Œuvres[28].
Dans cette édition, Pagès a conservé les neuf notes de Broué et de Dreyfus, avec quelques petites extensions. Par la suite, cette même traduction catalane et deux nouvelles traductions en castillan ont été publiées sur papier ou sur internet par quelques groupes ou revues [29], (et elle a été découverte par quelques historiens [30]) bien que sans grande influence dans la grande majorité des organisations qui se réclament du trotskysme, qui continuent de reconnaître le droit à l’autodétermination pour la Catalogne mais sans prôner son indépendance [31] et qui, en fait, continuent de boycotter le texte de Trotsky.
En résumé, c’est donc un texte qui a peu circulé même parmi les militants au cours de ses quatre-vingt-six ans d’existence, sauf de façon relative ces dernières années en Catalogne ; cette faible diffusion est due à des facteurs objectifs mais surtout subjectifs, puisqu’il a subi trois boycotts tout au long de son existence car présentant une proposition non conforme à ce que l’on attend d’une «politique trotskyste». A cette ignorance s’ajoute le fait que le texte qui a été diffusé est incomplet et, sauf dans le cas de la traduction anglaise, avec traduction sans indication d’origine dans le texte original, étant doublement traduit (de la traduction anglaise puis en français) ou triple (retraduction du français en castillan et catalan). Bien que le sens général de l’ensemble du texte soit le même dans ces traductions, il est nécessaire de signaler deux erreurs de sens : au point 2 du texte original, la référence à Maurín est faite pour critiquer la politique de l’I.C.E., non pas la critique de celui-ci, comme il est apparu dans toutes les traductions ; et le point 7 de l’original et de la traduction anglaise dit que l’une des caractéristiques d’une économie démocratique est « plus d’impôts indirects », mais la traduction française, castillane et catalane indiquent « suppression » de ceux-ci.
Ainsi, pour la première fois, le texte intégral est proposé, à la suite de l’original en français du texte « Le conflit catalan et les tâches du prolétariat », d’après un exemplaire conservé au R.G.A.S.P.I. [32]. On ne sait pas comment cette copie est arrivée à Moscou : elle a peut-être été interceptée par des agents staliniens en 1934, mais a probablement été envoyée là-bas deux ans plus tard, lorsque les services secrets soviétiques se sont appropriés les archives de Lev Sedov en novembre 1936 (ou une troisième possibilité serait lors de la saisie des archives de Nin et du POUM en juin 1937).
La lettre de Leonetti (« Martin ») au nom du SI, à la direction de l’I.C.E. [33] envoyé à la demande de Trotsky à la direction de l’I.C.E.,insiste sur le contenu du texte de celui-ci (non sans répétitions et quelques passages équivoques, cependant). Comme ce document, il s’agit également d’une copie provenant du R.G.A.S.P.I. et pour autant que j’ai pu le découvrir, il n’a été reproduit dans aucune publication bolchevique-léniniste de l’époque ou plus tard, et est donc un texte inédit.
[1] Voir : PAGÈS, Pelai. El movimiento trotskista en España, 1930-1935. Barcelona : Península, 1978, p. 200, et PAGÈS, Pelai. « Trotski i la república catalana ». L’Avenç, núm. 404 (setembre 2014), p. 38 ; voir aussi: DURGAN, Andy. « Sobre las Alianzas Obreras ». Viento sur, nº 105 (octubre 2009), p. 45-46.
[2] NIN, Andreu. « Hacia la Alianza Obrera nacional ». La Antorcha, nº 1 (1-V-34), p. 8.
[3] Voir notamment : « La situación en Cataluña ». La Antorcha, nº 2 (30-VI-34), p. 1 ; et « La tierra debe pasar a los campesinos sin indemnización : el pleito de Cataluña en suspenso ». La Antorcha, nº 3 (14-VII-34), p. 1.
[4] Voir : NIN, Andreu. « La República Catalana como factor revolucionario ». La Antorcha, nº 5 (25-VIII-34), p. 3 ; et NIN, Andreu. « El marxismo y los movimientos nacionalistas ». Leviatán, nº 5 (septiembre 1934), p. 39-47.
[5] Les deux articles de la note précédente et : NIN, Andreu. « La cuestión de las nacionalidades y el movimiento obrero revolucionario : antecedentes de la teoría proletaria ». Comunismo, nº 37 (agosto de 1934), p. 22-26. L’année suivante, Nin planifia une étude spécifique sur la question catalane qu’il ne réalisa pas, étudiant uniquement dans le livre Els moviments d’emancipació nacional le thème général de la question nationale qu’il avait commencé dans ses articles de l’été 1934.
[6] NIN, Andreu. « El marxismo y los movimientos nacionalistas », op. cit., p. 47.
[7] TROTSKY, L. Stalin: [una valoración del hombre y su influencia]. 1ª ed. Completado con material inédito, editado y traducido [al inglés] por Alan Woods. [Zaragoza : Lucha de Clases, 2017], v. 1, p. 260. Cette citation est identique à celle qui apparaît dans la première édition en castillan (Stalin. 1ª ed. Compilado y traducido del ruso por Charles Malamuth. [Barcelona : José Janés], 1947, p. 163), mais je l’ai légèrement modifié pour la rendre plus conforme à l’original anglais (Stalin : an appraisal of the man and his influence. Edited and translated from the Russian by Charles Malamuth. London : Hollis and Carter, 1947, p. 155) : j’ai traduit le mot «concret» par «concretas» (et non par «nacionales», comme indiqué dans les deux traductions), et j’ai mis «partido» et «estado» en minuscules, tels qu’ils apparaissent dans l’original. Je remercie Juan José Barrero Menéndez pour son aide dans des certaines vérifications.
[8] Comme je l’ai indiqué précédemment, Nin n’aborde pas spécifiquement la question catalane dans son livre de 1935 Els moviments d’emancipació nacional, mais le modèle de solution avec lequel cette étude s’est terminée, la fédération de l’URSS, indique clairement que, pour le cas catalan, il a continué à prôner l’Union des républiques socialistes d’Ibérie.
[9] Voir : LUBITZ, Wolfgang ; LUBITZ, Petra. « Leon Trotsky’s pen names ». Dans : Lubitz’ TrotskyanaNet (https://www.trotskyana.net/Leon_Trotsky/Pseudonyms/trotsky_pseudonyms.html#pennames).
[10] Voir, par exemple: ALLES, Wolfgang. “German Trotskyism in the 1930s”. Revolutionary history, v. 2, no. 3 (autumn 1989), p. 29-36.
[11] Voir : TROTSKY, L. « [Les difficultés dans l’organisation] ». Dans : TROTSKY, L. Oeuvres, op. cit., p. 99.
[12] Voir : ALLES, Wolfgang, op. cit., p. 31 ; et KESSLER, Mario. A political biography of Arkadij Maslow, 1891-1941 : dissident agains his will. Cham : Palgrave Macmillan, cop. 2020, p. 149, n. 13.
[13] Je remercie Wolfgang Lubitz pour cette information.
[14] Surtout après l’insurrection de Vienne et les événements de Paris en février 1934, la question des milices revint dans plusieurs écrits de Trotsky de cette année-là, au point qu’il y consacra finalement quelques thèses, comme il l’annonça dans une lettre à Leonetti du 15 juin ; malheureusement, ces thèses ont été perdues (voir: TROTSKY, L. « [Les difficultés dans l’organisation] ». Dans: TROTSKY, L. Oeuvres, op. cit., p. 99 et n. 12). Il est possible, cependant, que la signification générale de ceux-ci se trouve dans certains articles de la presse bolchevique-léniniste de l’époque, comme dans : « Por las milicias antifascistas ». La Antorcha, nº 3 (14-VII-34), p. 4.
[15] En fait, Trotsky utilisait habituellement cette procédure lors de son dernier exil, en utilisant quand il le jugeait bon divers pseudonymes, tels que « Crux », « Gourov » et « Vidal ».
[16] TROTSKY, L. « The Catalonian struggle and the Spanish Revolution : a letter from Leon Trotski ». International socialist review : monthly magazine supplement to The Militant, (August 1978), p. 9-10. Confirmant ce que Breitman a écrit, Louis Sinclair n’a mentionné aucune édition précédente dans sa bibliographie (voir: SINCLAIR, Louis. Trotsky : a bibliography. Aldershot : Scholar Press, 1989, v. 2, p. 746) ; je remercie Wolfgang Lubitz pour cette dernière information.
[17] TROTSKY, L. « The Catalan conflict and the tasks of the proletariat ». En: TROTSKY, L. Writings of Leon Trotsky. 1st ed. [Edited by George Breitman]. New York : Pathfinder Press, 1979, suppl. 1934-40, p. 496-499.
[18] Breitman n’a pas donné de détails exacts sur sa localisation, seulement qu’il provenait des archives de Cannon à la Library of Social History, mais Pierre Broué et Michel Dreyfus l’ont fait, affirmant qu’il était dans un dossier de ces archives daté de «1934». (voir paragraphe suivant et note). Mais dans les archives Cannon, actuellement conservées dans les archives de la Wisconsin Historical Society, ce document ne se trouve pas dans le microfilm du dossier « Spain 1931-1934 » ni dans le microfilm de la correspondance générale des « International files » de 1931- 1963, où curieusement le dossier 1934 manque (il passe du dossier 1931-1933 au dossier 1935-1936) ; il semble donc que ce dossier soit perdu ou, à tout le moins, egaré.
[19] TROTSKY, L. « Le conflit catalan et les tâches du prolétariat ». Dans: TROTSKY, L. Oeuvres. Introduction et notes de Pierre Broué et Michel Dreyfus. Paris : Publications de l’Institut Léon Trotsky ; EDI, 1979, v. 4, p. 182-186.
[21] MANDEL, Ernest. El pensamiento de León Trotsky. 1ª ed. Barcelona : Fontamara, 1980, p. 72. La note citant la lettre de Trotsky déclare à tort que ce texte a été inclus dans le recueil des écrits de Trotsky sur l’Espagne La revolución española, d’Editorial Fontanella.
[22] Voir: TROTSKY, L. « Le conflit catalan et les tâches du prolétariat », op. cit., p. 185, n. 7.
[23] BROUÉ, Pierre. « Quand Carrillo était gauchiste… : les Jeunesses socialistes d’Espagne, 1934-1936 ». Cahiers Léon Trotsky, no. 16 (décembre 1983), p. 35-36 ; Broué a également réitéré la question de l’anticipation du Comité central de la milice de 1936.
[24] TROTSKY, L. « El conflicto catalán y las tareas del proletariado ». Inprecor, nº especial [40] (noviembre 84), p. 50-51.
[25] Attitude qui persiste à ce jour dans l’ensemble de la gauche espagnole et internationale : les réflexions de Miguel Romero, ancien dirigeant de la LCR, vingt-cinq ans après l’apparition de l’article dans Inprecor, qui confond les moments de 1934 (le conflit de juin avec le mouvement d’octobre) et déclare qu’il ne comprend pas comment une proclamation pro-indépendance de l’AO aurait aidé le soulèvement d’octobre de cette année-là, lorsque Companys a proclamé l’État catalan au sein de la République fédérale espagnole (voir: ROMERO, Miguel. « Una relectura autocrítica, veinticinco años después ». Viento sur, nº 105 (octubre 2009), p. 81-82). La lettre de Leonetti donne cependant des éléments de réponse à cette attitude.
[27] PAGÈS, Pelai. « Trotsky i la república catalana », op. cit., p. 38-39.
[28] TROTSKY, L. « El conflicte català i les tasques del proletariat ». L’Avenç, núm. 404 (setembre 2014), p. 40-41.
[29] Par exemple, le web Marxists.org, le web et magazin de Lluita Internacionalista, et le web de la revue Sin permiso.
[30] Comme Eduard Puigventos – biographe de Ramon Mercader – qui confondant politique révolutionnaire et politique de front populaire a affirmé étonnament que la conception de Trotsky selon laquelle avec une politique juste de l’avant-garde prolétarienne il était possible de convertir la position défensive de la Catalogne en une position offensive de la révolution espagnole, « elle pourrait bien être attribuée à la majorité des forces loyales à la République à partir de l’éclatement de la guerre civile » (cf : PUIGVENTOS Eduard. “El paper dels catalans en l’asil i l’assassinat de Trotski : Andreu Nin i Ramon Mercader”. Temps i espais de memoria, num. 04 (gener de 2017), p. 3)
[31] A l’exception de En Lluita, Lluita Internacionalista et de la Ligue communiste internationale.
[32] TROTSKY, L. « Le conflit catalan et les taches du prolétariat », Arkhiva Kominterna, f. 552, op. 1, d. 7, ll. 5-7, R.G.A.S.P.I.
[33] Carta d’Alfonso Leonetti a la C.E. de l’I.C.E. (17-VII-1934), Arkhiva Kominterna, f. 552, op. 1, d. 7, ll. 8-9, R.G.A.S.P.I.