LA LETTRE DES 46

 

(La lettre des 46, datée du 15 octobre 1923 et qui marque le point de départ de la lutte de l’opposition de gauche, se présente sous la forme d’un texte signé de Préobrajenski, Breslav et Serebriakov, suivi de remarques où les autres signataires affirment leur accord global ou partiel avec le texte. Parmi les principaux signataires : Beleborodov, Rozengoltz, Antonov-Ovseenko, Ivan Smirnov, Piatakov, Ossinski, Mouralov, Sapronov ; Sosnovski, Stoukov, Rafail, Boubnov, Voronski, E. Bosch, Vladimir Smirnov, Benjamin Kossir, Drobnir, Boris Eltsine, Kaganovitch, Iakovleva…

Après une description de la crise économique et sociale que traverse l’URSS, la lettre des 46 insiste surtout – et c’est le trait caractéristique de cette première lutte engagée par l’opposition de gauche – sur la mise en cause du régime du parti, et des méthodes de la direction.)

Nous voyons s’effectuer une division sans cesse croissante et désormais à peine masquée entre la hiérarchie des secrétaires et le « peuple tranquille », entre les cadres professionnels du parti, recruté par en haut et la masse des membres, qui ne participent pas à la vie commune du parti.
C’est un fait bien connu de chaque militant. Les membres du parti mécontents de telle ou telle décision du Comité central ou même d’un Comité provincial, qui ont des doutes, qui notent en privé telle ou telle erreur, telle ou telle irrégularité, tel ou tel désordre, ont peur d’en parler dans les réunions du parti – et même dans leurs conversations, à moins que l’interlocuteur ne soit parfaitement sûr du point de vue de la « discrétion », la libre discussion au sein du parti à pratiquement disparu, l’opinion publique du parti est paralysée. Aujourd’hui ce n’est plus le parti, ce n’est plus la masse de ses militants qui choisit et sélectionne les membres des comités provinciaux et du Comité central du P.C.R. Au contraire – et ce à un degré sans cesse plus grand – c’est la hiérarchie des secrétaires qui recrute les délégués des conférences et des congrès, qui deviennent ainsi de plus en plus les assemblées exécutives de cette hiérarchie.
Le régime établi dans le parti est parfaitement intolérable : il détruit l’indépendance du parti en remplaçant ce dernier par un appareil bureaucratique sélectionné qui fonctionne sans à-coups en période normale, mais est incapable de faire face aux crises et menace d’être totalement inefficace devant les évènements graves à l’ordre du jour.
Cette situation s’explique par le fait qu’une dictature d’une fraction dans le parti – instaurée en fait après le Xème congrès – s’est perpétuée alors qu’elle a fini de jouer son rôle. Nombre d’entre nous ont accepté de se subordonner à un pareil régime. Le tournant politique de 1921 puis la maladie du camarade Lénine exigeaient aux yeux de certains d’entre nous la dictature dans le parti comme une mesure temporaire. D’autres camarades ont dès le début adopter une attitude sceptique ou négative à cet égard. Quoi qu’il en soit, dès l’époque du XIIème congrès ce régime dictatorial avait épuisé ses possibilités ; il se survit et commence à étaler ses aspects négatifs.

 

 

LETTRE DE TROTSKY AU COMITE CENTRAL

  • Lettre du 8 octobre 1923. En annexe à Max Eastman, Since Lenin died, p 142-143.
A l’époque la plus acharnée du communisme de guerre, le système de la nomination des responsables dans le parti n’avait pas le dixième de l’ampleur qu’il a atteinte aujourd’hui. La nomination des secrétaires des comités provinciaux est désormais la règle. Cela donne au secrétaire une position fondamentalement indépendante de l’organisation locale (…).
La XIIème conférence du parti s’était déroulée sous le signe de la démocratie. Nombre des interventions faites alors en faveur de la démocratie ouvrière m’avaient paru exagérées et, une grande partie, démagogiques, étant donné l’impossibilité d’une démocratie ouvrière complète dans un régime de dictature. Mais il était parfaitement clair que le système de pression du communisme de guerre devait laisser place à un système de responsabilité plus vivante et plus large. Mais le régime actuel, qui a commencé à se former avant la XIIème conférence, et qui depuis s’est défini et renforcé est beaucoup plus éloigné de la démocratie ouvrière que le régime de la période la plus acharnée du communisme de guerre.
La bureaucratisation de l’appareil du parti s’est développée dans des proportions inouïes au moyen de méthode de sélection des secrétaires (…). On a ainsi créé une très large couche de permanents qui, en entrant dans l’appareil de direction du parti, renoncent complètement à leurs opinions politiques personnelles ou, du moins, à leur expression ouverte, comme s’ils pensaient que la hiérarchie des secrétaires constitue l’appareil qui crée l’opinion du parti et façonne les décisions.
Sous cette couche de permanents qui renoncent à leurs opinions personnelles se trouve la large masse des adhérents du parti à qui chaque décision apparaît sous la forme d’ordres ou de sommations.
A la base du parti un mécontentement d’une ampleur inhabituelle s’accumule. (…) Ce mécontentement ne se dissipe pas par l’échange ouvert d’opinions dans les réunions du parti et par l’influence que la masse des adhérents du parti devait exercer sur l’organisation du parti lui-même (élection des comités du parti, des secrétaires, etc.) mais elle s’accumule en secret et mène à des tensions intérieures.

LA REPONSE DU BUREAU POLITIQUE

« Nous jugeons nécessaires de dire franchement au parti que le mécontentement du camarade Trotsky, toute son irritation, toutes ses attaques contre le Comité central, qui durent sans interruption depuis des années, sa volonté de semer le trouble dans le parti, reposent sur le fait que Trotsky désire que le Comité central le place, lui et le camarade Kalegaev, à la tête de l’économie du pays. »

 

La « Collaboration »

La collaboration Staline-Hitler

              10 mars 1939-22 juin 1941.

               Août-septembre 1944.

En début de soirée du 22 aout 1939, dans son bureau du Kremlin, Staline, flanqué de Viatcheslav Molotov, commissaire aux affaires étrangères et chef officiel du gouvernement, rédige une courte lettre à Hitler, en réponse à l’épitre urgente que ce dernier lui a fait parvenir la veille. L’intérêt de cette courte réponse est d’autant plus grand que nombre de ceux qui l’évoquent ou bien n’en citent pas une ligne ou, pire encore, la citent en en effaçant la phrase essentielle. Hitler a invité Staline à signer avec lui un accord conjoncturel (un pacte de non-agression) lui permettant d’attaquer la Pologne. Sommé de ne pas perdre de temps par le chancelier allemand, Staline lui adresse la courte réponse suivante, formée de cinq courtes phrases qui, toutes ensemble, forment dix lignes.

 « Je vous remercie de votre lettre. J’espère que l’accord germano-soviétique de non-agression sera un tournant vers une sérieuse amélioration des relations politiques entre nos pays. Les peuples de nos pays ont besoin de relations pacifiques entre eux. L’accord du gouvernement allemand pour signer un pacte de non-agression constituera la base permettant de liquider la tension politique et d’instaurer la paix et la collaboration entre nos pays. » Staline propose donc très clairement à Hitler de passer du simple pacte de non-agression, que ce dernier lui propose, à une « collaboration », et, pour lui, l’objectif essentiel du pacte n’est pas d’écarter la menace de guerre mais de créer les conditions politiques d’une alliance durable, voire d’une entente organique, entre Moscou et Berlin. Il conclut : « Le gouvernement soviétique m’a chargé de vous informer qu’il est d’accord pour que M. Ribbentrop arrive à Moscou le 23 août ».

 Les quatre lignes soulignée en gras ci-dessus seront purement et simplement effacées par nombre d’auteurs qui évoquent cet épisode, dont de nombreux biographes de Staline, alors même que Molotov et Hitler reprendront à leur compte le mot de « collaboration » ; le premier le citera dans son allocution du 31 août 1939 devant le soviet suprême, le second dans son discours du 6 octobre 1939, dont, le 7 octobre 1939, l’agence Tass diffusera un « extrait » publié dans la Pravda du même jour sans le moindre commentaire. Après avoir souligné que l’Etat polonais s’était édifié « sur les ossements et le sang des Allemands et des Russes », Hitler, attribuant la paternité de l’idée à « la Russie », déclare : « La Russie ne voit aucune raison qui interdirait l’établissement d’une étroite collaboration entre nos Etats.[1](…). Le pacte avec l’URSS est un moment tournant dans le développement de la politique extérieure de l’Allemagne, la base d’une collaboration durable et positive entre l ’Allemagne et la Russie. (…) A l’est de l’Europe, les efforts de l’Allemagne et de la Russie instaurent la tranquillité et la paix. Les intérêts de l’Allemagne et de la Russie coïncident ici complètement ». L’agence Tass n’ajoute aucun commentaire à ce résumé des déclarations d’Hitler établi par ses soins.

Pressé d’envahir la Pologne sans se trouver confronté à une guerre sur deux fronts, à l’Ouest avec l’Angleterre et la France alliées de la Pologne et, à l’Est, avec l’URSS, Hitler invite Staline à signer de toute urgence un pacte de non-agression, qui assurera sa tranquillité à l’Est. Ainsi, dans la lettre qu’il lui adresse le 20 août, il affirme qu’il accepte le projet de pacte proposé, le 16 août, par Molotov puis déclare « absolument nécessaire de résoudre par les voies les plus rapides les problèmes qui s’y rapportent ». Il veut que Staline reçoive « le mardi 22 août ou, au plus tard, le mercredi 23 », son ministre des Affaires étrangères, Ribbentrop, qui, «vu la situation internationale, (…) ne peut rester à Moscou qu’un à deux jours au maximum. Il demande « une prompte réponse », car, écrit-il, « la tension entre l’Allemagne et la Pologne est devenue insupportable. (…) La crise peut éclater à n’importe quel moment ». Staline propose donc à Hitler sa « collaboration » en réponse à une requête impérieuse de ce dernier, qui, lui, ne demande qu’un service ponctuel et ne la sollicite pas.

Coupures en stock.

Curieusement sa proposition n’a guère suscité de commentaires, même si l’attaché naval allemand à Moscou affirmera plus tard que Staline était « le pivot de la collaboration germano-soviétique » et le mot lui-même semble tomber vite dans l’oubli… sauf pour Hitler.

Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, les auteurs de Barbarossa, ne citent pas un seul mot de la réponse de Staline du 22 août et ne disent donc rien de la collaboration offerte par le dirigeant soviétique ; effaçant la note de Molotov du 19 août, ils attribuent même l’initiative de l’accord à Hitler : « C’est lui qui en a l’idée, et non Staline. » Or c’est Molotov qui, comme le rappelle Hitler, a proposé un pacte de non-agression ; de plus le passage de l’accord circonstanciel lui permettant d’attaquer la Pologne à une « collaboration » structurelle revient à Staline. Et là est l’essentiel.

Dans l’édition russe de son Staline, l’historien Dmitri Volkogonov publie intégralement la réponse du dirigeant soviétique, mais l’édition française supprime la phrase ici reproduite en gras sans le signaler ni expliquer pourquoi. Dans son Hitler et Staline, élogieusement préfacé par Marc Ferro, l’historien britannique Allan Bullock publie lui aussi sa réponse en y effectuant la même coupure.

Mieux encore, Isaac Deutscher, Boris Souvarine, Jean Elleinstein, François Kersaudy, les historiens britanniques Robert Service, Robert Conquest et Simon Sebag Montefiore, l’historien russe Oleg Khlevniouk (qui consacre six bonnes pages au pacte d’août 1939 et juge, avec un humour sans doute involontaire, « difficile d’évaluer la part des considérations d’ordre moral (sic !) dans les décisions de Staline »), les historiens américains Louis Fischer et Adam B. Ulam, l’historien allemand Heinz-Dietrich Löwe, l’historien italien Raffaello Uboldi font la même impasse dans leurs biographies. Et la liste pourrait s’allonger…

Le Livre noir du communisme de Courtois-Werth-Blum est aussi discret. Les quatre pages consacrées aux « pactes germano-soviétiques » du Dictionnaire du communisme, composé par Stephane Courtois, évoquent certes une « alliance germano-soviétique », mais ne citent pas un mot de ladite réponse. Pourtant de la non-agression que demande Hitler, à la collaboration que propose Staline, il y a plus qu’un pas. L’un n’entraîne pas nécessairement l’autre, loin de là.

Leur admiration pour le dirigeant soviétique pousse sans doute certains biographes, comme Isaac Deutscher ou Simon Sebag Montefiore, à effectuer cette coupure. Dans sa biographie de Staline, Deutscher ne dit mot de la proposition de collaboration faite à Hitler, et glorifie l’activité de Staline, qui, à l’en croire, «tel Cromwell, incarne la continuité de la révolution, à travers toutes ses phases et métamorphoses (…). Afin de sauvegarder cette œuvre pour l’avenir et lui donner toute sa valeur, l’Histoire devra peut-être encore purifier et remodeler l’œuvre de Staline ».

Simon Sebag Montefiore, dans son Staline, réduit, lui, la réponse de Staline à Hitler à sa première phrase affirmant l’espoir que le pacte germano-soviétique soit un tournant marquant dans l’amélioration des relations politiques entre les deux pays. Il supprime les deux suivantes, dont la proposition de « collaboration ». Pour lui, il est vrai Staline était « un intellectuel aux nerfs à vif », dont « toute l’affectivité était absorbée par le rôle dramatique qu’il jouait au service de la révolution » ?

Comment expliquer l’ellipse si fréquente de la proposition de collaboration avancée par Staline et reprise, mot pour mot, par Hitler, autrement que par la pression inconsciente d’une vision  de la seconde guerre mondiale, qui gomme le rôle joué par Staline jusqu’au 22 juin 1941, puis lors de l’insurrection de Varsovie pendant l’été 1944, au motif, réel, que l’Armée rouge a vaincu l’Allemagne nazie, pendant que les Etats-Unis, eux, consacraient l’essentiel de leurs efforts à arracher au Japon le contrôle de l’Océan pacifique ? Mais tel n’était pas l’objectif de Staline en août 1939. Selon sa fille, Svetlana, il a d’ailleurs, exprimé, après la guerre, une nostalgie de cette collaboration inachevée « avec, écrit-elle, ces Allemands, avec lesquels il s’était tant ingénié à établir une longue, une indestructible alliance. (…) Bien après la guerre, il répétait, c’était devenu une habitude : « Quand même, avec ces Allemands nous aurions été invincibles ».« 

Cette ellipse aboutit à valider l’un des éléments centraux de la propagande officielle, qui présente la signature par Staline du pacte de non-agression avec Hitler comme une simple réponse aux manœuvres dilatoires – évidentes – des gouvernements anglais et français depuis l’accord de démantèlement de la Tchécoslovaquie signé à Munich, le 30 septembre 1938, avec Hitler et Mussolini par Chamberlain et Daladier, soucieux d’orienter l’expansion ultérieure de l’Allemagne nationale-socialiste vers l’Est, c’est-à-dire vers l’URSS.

Staline a élaboré lui-même une opération de camouflage dès la question  qu’il pose au début de son discours du 3 juillet 1941, dix jours après l’invasion de l’URSS par la Wehrmacht : « On peut nous demander : comment a-t-il pu se faire que le Gouvernement soviétique ait accepté de conclure un pacte de non-agression avec des filous de cette espèce et des monstres tels que Hitler et Ribbentrop ? » Accepté ? L’initiative viendrait donc de ces seuls deux derniers et Staline aurait seulement consenti à ’y répondre.

Puis il feint de s’interroger : « Le Gouvernement soviétique n’a-t-il pas en l’occurrence commis une erreur ? » Question purement oratoire. Staline, infaillible, ne saurait se tromper. Il répond : « Non, bien sûr ». Et il précise : « Aucun Etat pacifique ne peut refuser un accord de paix avec une Puissance voisine, même si à la tête de cette dernière se trouvent des monstres et des cannibales comme Hitler et Ribbentrop ». Sans doute, mais le premier objectif avoué du pacte, visait à permettre à Hitler de démembrer la Pologne, en collaboration avec Staline, qui en prit la moitié.

Puis à la question rhétorique : « Qu’a gagné l’URSS ? » Staline répond alors : « Nous avons assuré à notre pays la paix pendant un an et demi et la possibilité de préparer nos forces à la riposte au cas où l’Allemagne fasciste se serait hasardée à attaquer notre pays en dépit du pacte. »

Cette version fabriquée par Staline est le point de départ d’une vulgate largement orchestrée : Staline signe un pacte de non-agression avec Hitler, le 23 août 1939, pour différer le plus possible une guerre, à ses yeux inéluctable, puisque le Führer ne cesse, depuis Mein Kampf, de répéter sa volonté de liquider le « judéo-bolchevisme« . Il aurait conclu une fragile alliance provisoire, avec Hitler, pour gagner du temps et préparer sa riposte à l’inéluctable agression nazie, qui va pourtant le surprendre.

Lors du procès de Nuremberg contre les dirigeants nazis en 1946, les représentants de l’URSS ont fait tout leur possible pour écarter la question du pacte Staline-Hitler.

Les protocoles secrets qui ont accompagné la signature du pacte, puis l’ont enrichi, ont été, jusqu’à la chute de l’URSS, considérés comme des secrets d’Etat. Leur texte ne figurait pas dans les archives du ministère des affaires étrangères mais dans celles, aussi secrètes que les protocoles eux-mêmes, du comité central du parti communiste. Cette dissimulation permettait aux autorités de jurer leurs grands dieux que les dits protocoles n’avaient jamais existé et n’étaient qu’une invention de la perfide propagande antisoviétique.

L’escamotage de la collaboration proposée par Staline à Hitler explique pourquoi certains aspects importants de la politique menée par Staline des années durant, qui mène au pacte, et certaines de ses conséquences sont trop souvent sous-estimés, escamotés, voire camouflés, à l’image de sa proposition même de Staline. On peut y ajouter le silence discret qui entoure sa déclaration au journaliste américain Howard Roy, le 1er mars 1936, affirmant que lui prêter l’intention de promouvoir « la révolution mondiale » relevait d’un « malentendu comique ( …) ou plutôt tragi-comique » ; plus significatif encore, le silence fait sur l’appel lancé en août 1936 par cinquante dirigeants du parti communiste italien, pour certains réfugiés à Moscou, dont son secrétaire Palmiro Togliatti, à une union  des communistes et des fascistes italiens, liés aux nazis, pour appliquer le programme fasciste de 1919, qualifié de « programme de paix et de liberté, de défense des intérêts des travailleurs».

Une étape transitoire vers la coalition antihitlérienne ?

Certains sont allés plus loin encore. Le Manuel (officiel) d ’Histoire du parti communiste français, publié en 1964, présente le pacte Staline-Hitler comme une étape vers la coalition anti nazie dans la guerre mondiale. Les auteurs affirment : « Le traité conduira à l’isolement ultérieur des Etats fascistes et prépare contre eux la coalition des Etats démocratiques que l’URSS a vainement préconisée pour éviter la catastrophe ». [2]  

 Ainsi, par une ruse mystérieuse de la dialectique, le concours apporté à Hitler par Staline, qui, entre autres services rendus, lui fournit les matières premières nécessaires pour combattre l’Angleterre, contribue à isoler l’Allemagne nazie, qui en bénéficie, et prépare ainsi l’alliance de l’URSS avec Londres et Washington contre elle. Cette idée appartient sans doute au département d’agitation et de propagande du comité central du PC de l’URSS, qui, jusqu’à l’ère Gorbatchev, dicte sa loi aux « historiens » soviétiques et des divers partis communistes.

 Cette étrange vision tend à présenter le pacte du 23 août 1939 comme une décision tactique purement conjoncturelle, prise par Staline dans le seul but de repousser une guerre inévitable avec l’Allemagne pendant le temps nécessaire pour s’y préparer, bref à valider la version truquée présentée par lui dans son discours du 3 juillet 1941.

Enfin effacer la proposition faite par Staline à Hitler aboutit à valider la vision officielle trompeuse du pacte comme fondé sur la neutralité que l’Union soviétique affirmait observer dans la guerre mondiale déclenchée dès le 1er septembre.  Maintenir la qualification officielle de « pacte de non-agression », en escamotant la « collaboration », proposée par Staline et acceptée par Hitler, revient à camoufler la réalité de leur entente, dont la Pologne va immédiatement payer le prix.

La police de l’histoire. 

Le régime de Poutine maintient la vision du pacte de 1939 comme une simple manœuvre tactique uniquement destiné à différer le danger de guerre ; il lui donne le statut d’une vérité officielle insérée dans la conception plus large d’une histoire officielle fondée sur le nationalisme chauvin encensé par l’Eglise orthodoxe. Des mesures de police doivent garantir cette refonte de l’histoire. Ainsi, le 19 mai 2009, le président Medvedev, simple exécutant docile de Poutine, a créé une « Commission visant à combattre les tentatives de falsification de l’histoire au préjudice des intérêts de la Russie », chargée de collecter et analyser des informations sur « la falsification de faits et d’événements historiques réalisée dans le but de ternir le prestige de la Fédération russe sur la scène internationale ».

La composition de la commission soulignait sa fonction de haute police : sous la présidence du chef de l’administration présidentielle, Serguei Narychkine, elle comporte des représentants du FSB (ancien KGB) du Service des renseignements extérieurs, du Conseil de sécurité, du ministère des Affaires Etrangères et du ministère de la Justice, y compris le chef d’état major des Armées. Seuls trois de ses vingt-huit membres étaient des historiens (très officiels).

En même temps, Poutine réduit le comportement de Staline face à Hitler à une manifestation de faiblesse et à une volonté d’apaiser le chancelier du Reich pour tenter de différer l’agression. Ainsi, lorsqu’il annonce, le 24 février 2022, sa décision d’envahir l’Ukraine, à qui il dénie le droit à l’existence, il déclare : en 1941, « la tentative de plaire à l’agresseur à la veille de la Grande guerre patriotique a été une erreur qui a coûté cher à notre peuple ». Comparant étrangement l’Ukraine à l’Allemagne nazie, il s’exclame : « Nous ne ferons pas une telle erreur une deuxième fois. Nous n’en avons pas le droit »

En passant un accord avec Hitler, Staline veut bien entendu d’abord éviter de subir le choc d’une guerre inégale avec une Allemagne nazie, dont Staline veut, en ce qui concerne l’URSS, repousser l’échéance le plus tard possible. Mais la collaboration qu’il propose à Hitler se réduit-elle à cette fin immédiate ? La puissance militaire allemande n’a pas, en août 1939, la dimension que va lui donner l’effondrement brutal et inattendu de la Pologne, au lendemain de la signature du pacte, que l’ancien diplomate américain Kissinger, prix Nobel de la paix en 1973, a qualifié de « plus grand coup diplomatique de génie du XXe siècle » ? De plus, même en réduisant l’accord au pacte de non-agression, l’essentiel en est exprimé dans la longue liste des protocoles secrets qui le déclinent, dont l’URSS niera, jusqu’à la fin de décembre 1989, la réalité, longtemps camouflée parce qu’ils l’expriment.

Le souci de différer le plus possible la guerre avec l’Allemagne est, certes, une composante de l’accord du 23 août 1939, mais n’en est nullement, loin de là, l’aspect essentiel. L’historien Gabriel Gorodetsky le suggère « Staline, contrairement à ce que pensaient les historiens, croyait pouvoir éviter totalement la guerre. La collaboration germano-soviétique n’était donc pas transitoire et précaire : elle semble au contraire avoir été envisagée dans la durée ».  Mais avec quel objectif ?

L’historien allemand Bernard Bayerlein, dans un ouvrage publié à Berlin en 2008 puis en Russie, en 2011, souligne : « Jusqu’à ce jour la victoire de l’URSS dans la Seconde Guerre mondiale a rejeté dans l’ombre l ’histoire de la collaboration des deux dictateurs ». Le communiste allemand Wolfgand Leonhard, insiste : « l’accord du 23 août 1939 entre Hitler et Staline n’était pas seulement un acte de politique extérieure, comme on le présente souvent : il concernait aussi la politique intérieure, l’idéologie et l’activité des services secrets. »

Cet ensemble exigeait des fondements plus ou moins permanents.  Jusqu’à la veille de l’agression allemande, les déclarations soviétiques répèteront rituellement « les relations de bon voisinage qui se sont constituées entre l’URSS et l’Allemagne à la suite de la signature du pacte de non-agression (…) reposent non sur des motifs passagers de caractère conjoncturel mais sur les intérêts étatiques fondamentaux de l’URSS et de l’Allemagne ». Cette formule inlassablement répétée, n’est-elle qu’un habile camouflage diplomatique ou exprime-t-elle le véritable objectif de Staline qui l’amène à vouloir se comporter en véritable pilote de cette collaboration ?

Dès 1944, l’ancien ministre des affaires étrangères de Roumanie, Grégoire Gafenco, dans ses Préliminaires de la guerre à l’est, évoquait « la collaboration germano-soviétique », qui visait à établir « une collaboration durable », visant à définir « une organisation rationnelle et définitive de l’Ordre nouveau dans une région où seules l’Allemagne et la Russie avaient le droit désormais de décider conjointement ». Selon lui, donc, Staline et Hitler, par leur accord, auraient visé les mêmes objectifs fondamentaux.

Grégoire Gafenco ignorait le contenu de la discussion à Berlin entre Hitler, Ribbentrop et Molotov, mandaté par Staline, les 12 et 13 novembre 1940 au cours de laquelle a été évoquée l’éventualité que Moscou s’associe au pacte tripartite Berlin-Rome, Tokyo, ainsi transformé en pacte quadripartite chargé d’établir au-delà d’une nouvelle charte de l’Europe orientale, un nouvel ordre mondial. Même s ’il a feint d’en débattre avec Molotov, Hitler, lui, n’en voulait pas. Il n’a plus besoin de Staline, qui pour le satisfaire envisageait – un peu tard – de dissoudre le Comintern, et prépare donc l’invasion de l’URSS.


[1] Souligné par moi.

[2] Les éditions sociales précisent que ledit manuel a été rédigé sous la direction de Jacques Duclos, le secrétaire national du PCF qui avait salué Staline et François Billoux, par une brochette d’historiens dont Emile Tersen, [que j’ai eu l’honneur d’avoir comme professeur d’histoire en khâgne au lycée Louis le Grand en 1955-1956 !]

RIB ET ADRESSE des CMO

LCL Banque et assurance

IDENTIFIANT NATIONAL BANCAIRE
Banque /Indicatif /Numéro de compte / Clé RIB / Domiciliation
30002 / 00456 / 0000446284 F / 69 / PARIS DAUMESNIL
IDENTIFIANT INTERNATIONAL BANCAIRE
IBAN FR21 3000 2004 5600 0044 6284 F69
Code B.I.C. CRLYFRPP
TITULAIRE DU COMPTE :
LES CAHIERS DU MOUVEMENT OUVRIER
CMO
RESIDENCE LES CHARMES
36 RUE DE PICPUS
75012 PARIS

Attestation de souscription

Attestation de remise de souscription

Comment la révolution s’est armée de Léon Trotsky

Je sousssigné(e) Madame, Monsieur

Nom :

Prénom :

Adresse :

Mail :

Téléphone :

Avoir remis aux Cahiers du mouvement ouvrier en chèque ou en espèces la somme de          €

pour les volumes suivants (volume et frais de port à cocher) :

Volume 1 (33,60 €)       

Volume 2 (36,40 €)       

Volume 3 (26,60 €)       

Volume 4 (28,70 €)       

Volume 5 (31,50 €)       

Frais de port (8,00 €)

Fait à

Date et signature

Leon Narwicz et Julian Grimau

Agustín Guillamón

Le 20 avril 1963, Julian Grimau, membre du comité central du Parti communiste espagnol, était fusillé à Madrid à l’issue d’un procès expéditif, après son arrestation quelques mois auparavant par la Brigade politico-sociale franquiste et après avoir été torturé dans les locaux de la Direction générale de sécurité. Tous les partis communistes du monde et compagnons de route avaient lancé une intense campagne de protestation pour tenter de sauver celui qui allait devenir leur martyr.
On connaît beaucoup moins, en revanche, ce que fut le rôle de Julian Grimau durant la guerre civile d’Espagne. C’est ce que rappelait ce texte d’Agustín Guillamón de mai 2019 que le site de langue espagnole « Ser histórico » vient de republier.

_______________

L’assassinat
Le 10 février 1938, à Barcelone, vers dix heures du soir, un jeune homme d’une vingtaine d’années, vêtu de l’uniforme d’un capitaine de l’armée, venait d’allumer une cigarette. Il avait un rendez-vous. C’était une froide journée d’hiver. L’endroit était solitaire et morne, les maisons les plus proches se trouvaient à quelque cinq cents mètres de là. Il attendait dans la rue Legalidad, dans une zone non habitée et non urbanisée, près de la maison connue sous le nom de Can Compte. C’était une rue bordée de deux fossés qui la distinguaient à peine des vergers environnants. Les deux hommes avec lesquels il avait rendez-vous s’approchèrent. En réponse à son salut, le plus proche, sur sa gauche, lui tira dessus, à une distance d’un demi-mètre. La balle traversa le menton à gauche de la bouche, en suivant une trajectoire de bas en haut et de gauche à droite, brisant deux dents, une partie du palais et s’enfonçant dans le crâne, sans orifice de sortie. Le deuxième homme s’assura de sa mort en tirant deux fois dans la tête du capitaine, allongé sur le sol. Un peu de cervelle jaillit du crâne fracassé par les trois balles. Une grande flaque de sang entoura le cadavre, dessinant la silhouette du corps. Au sol, tout près, on trouvait une cigarette, une casquette militaire et deux douilles de balles de calibre 9 millimètres, courtes.

Leon Narwicz, avant et après son assassinat.

Vers 23 heures, Jaime Planella, veilleur de nuit dans le quartier, découvrit le corps d’un homme en uniforme, allongé perpendiculairement au sens de la rue. Il téléphona au commissariat. Lorsque la police et le juge de garde arrivèrent sur les lieux de l’assassinat, le corps fut fouillé et, d’après les documents trouvés, la victime fut identifiée comme étant Leon Narwick, ou peut-être Narwicz ou Narwich, la dernière lettre du nom de famille étant douteuse et totalement étrangère à la graphie espagnole. Il était capitaine dans les Brigades internationales, 1ère compagnie, 4e bataillon, 13e brigade, 45e division de l’armée de l’Est. Le 14 février, le corps de Leon Narwicz fut enterré dans la fosse commune du cimetière du Sud-Ouest de Barcelone.
Le 26 mars 1938, le délégué des Brigades internationales, le capitaine Jesús Prados Arrarte, se présenta au tribunal, à la demande du juge, pour répondre à ses questions. Il déclara orgueilleusement que le capitaine Leon Narwicz était de nationalité polonaise, qu’il avait été volontaire dans les Brigades internationales et qu’il travaillait alors au Service d’investigation militaire (SIM) des Brigades internationales. Le prénom Leon en polonais n’a pas d’accent. Il identifia Narwicz à partir des photos qui lui furent montrées. Le capitaine Prados exigea que Kurt Laube, chef du SIM et de la délégation des Brigades internationales à Barcelone, soit autorisé à emporter les papiers et les effets personnels du défunt, qui lui furent finalement remis le 12 avril. Le reçu signé par le chef du SIM de Barcelone détaillait les objets appartenant au défunt : plusieurs photographies, un peu plus de deux cents pesetas, un stylo-plume noir, une montre-bracelet blanche, un briquet, un peigne, un porte-cartes avec des tickets de métro, un mouchoir sans initiales et, bien que cela ne soit pas détaillé dans le reçu, cinq feuilles d’inscription numérotées du Secours rouge du POUM (1), ainsi que ses papiers personnels et un répertoire avec des adresses.
Dans le carnet d’adresses de Narwicz figurait celle de Munis, dirigeant de la Section bolchevique-léniniste d’Espagne (SBLE). Le commissaire général ordonna l’installation d’un service de surveillance du quatrième étage de la maison au numéro 308, rue Valencia, dans le but d’arrêter Munis et ses éventuels complices ou collaborateurs. Le commissaire général suivait les instructions de Julián Grimau García. Grimau était au courant de l’opération du SIM, préparée par deux de ses agents, le capitaine Narwicz assassiné et un autre, connu sous le nom de Marx ou Joan. Tous deux travaillaient sur la tentative de la police politique soviétique d’infiltrer les rangs des bolcheviks-léninistes.
Le 13 février 1938, à 13 heures, les policiers Antonio Martínez, José del Olmo, Francisco Llobet et Manuel Dayán, à la tête d’un important dispositif policier, se présentèrent au domicile de Munis pour l’arrêter. Avant d’entrer dans la maison, ils avaient déjà arrêté Jaime Fernández Rodríguez et Luis Zanon qui s’apprêtaient à rendre visite à Munis. Lors de la tentative d’arrestation de Munis, celui-ci se jeta sur l’officier Francisco Llobet, lui arrachant son pistolet. Une situation confuse et dangereuse s’ensuivit, qui fut résolue lorsque Munis, entendant l’avertissement que lui lança son ami Jaime comme quoi la maison était cernée par un énorme déploiement policier, abandonna toute résistance et rendit le pistolet.
Munis, Jaime Fernández et Zanon ainsi que d’autres militants du SBLE emprisonnés par la suite – l’Italien « Adolfo Carlini » (Domenico Sedran), le Danois Aage Kielso (qui parvint à s’évader), le Tchèque Víctor Ondik et Teodoro Sanz – furent détenus pendant un mois dans la prison clandestine du SIM au sous-sol de la place Berenguer, siège de la Brigade criminelle, soumis à toutes sortes de tortures par une équipe d’agents du SIM, dirigée par Julián Grimau : coups, simulacres d’exécution, cheveux arrachés à la racine avec des tenailles, plusieurs jours sans nourriture ni eau, au point d’être contraints de boire leur propre urine, etc.


Page du rapport d’enquête sur l’assassinat de Leon Narwicz.

Les détenus dormaient à la préfecture de police, rue Layetana, et étaient transférés quotidiennement dans une fourgonnette jusqu’à la place Berenguer, lieu des interrogatoires. Les deux endroits étaient distants d’une centaine de mètres.
Zanon qui avait été séparé du reste du groupe, fut le seul à dormir dans les locaux de la Brigade criminelle. Il s’effondra psychologiquement, absolument terrifié. Grimau fit signer à Zanon une « confession » accusant ses camarades de l’assassinat de Narwicz. Il se rétracta ensuite, dès qu’il intégra la prison Modelo de Barcelone.
Leon Narwicz, avant les journées de mai (2), s’était présenté comme un sympathisant de l’opposition russe, gagnant la confiance de Nin, Gorkin, Landau et Andrade (3). Avec son appareil photo, il avait fait le tour des différents locaux du POUM. Le groupe d’action du POUM qui avait tué le capitaine Narwicz était composé d’Albert Masó March et de Lluís Puig. Aucun d’eux ne fut arrêté. Avec la mort de cet agent polonais du SIM, le POUM voulait venger l’assassinat de Nin et le déchaînement répressif exercé contre ce parti depuis le 16 juin 1937. Les photos de Narwicz avaient joué un rôle irremplaçable dans l’identification et l’arrestation par la police des dirigeants et militants du POUM. Puig mourut de la tuberculose à la prison de la Santé à Paris en 1939. Masó fut un militant éminent de Socialisme ou Barbarie et, pendant la Transition (4), il participa à la tentative avortée de reconstruction du POUM. Munis, auteur d’ouvrages remarquables sur la théorie marxiste, fonda en 1958 avec le poète surréaliste Benjamin Péret un groupe révolutionnaire (Fomento Obrero Revolucionario) dans lequel milita également Jaime Fernández. Le tortionnaire Julián Grimau, militant du PCE, a été arrêté, interrogé, torturé, jugé, condamné et fusillé à Madrid en 1963. Le régime fasciste en a fait un martyr antifranquiste.
Tous ont un point de référence commun : l’assassinat de Leon Narwicz, agent de la police politique soviétique et du SIM, rue Legalidad, le 10 février 1938, il y a maintenant quatre-vingt-un ans.

Penser le « cas Narwicz »
Pourquoi le cas Narwicz est-il important ? Qu’apporte-t-il à l’historiographie et comment comprendre un assassinat commis il y a quatre-vingt-un ans ?
Le cas Narwicz est important car nous savons qu’il était un agent du NKVD avant mai 1937 et qu’à ce titre il a su gagner la confiance des dirigeants du POUM et obtenir des photographies de ses dirigeants, qui ont ensuite servi à leur identification et à leur détention. Nous savons que Leon Narwicz et Lothar Marx tentèrent d’infiltrer le SBLE. On sait que Léon Narwicz obtint un rendez-vous avec les militants du POUM, qui vivaient déjà dans la clandestinité, dans le but d’obtenir des preuves dans le procès en cours contre leurs dirigeants, et de démanteler l’organisation clandestine de ce parti. Ce rendez-vous lui fut fatal, car le POUM connaissait alors le rôle joué par Narwicz avant mai 1937. C’est pourquoi il fut exécuté par le commando avec qui il avait rendez-vous. Lorsque le chef du SIM de Barcelone identifia son cadavre, il certifia son appartenance au SIM et emporta des documents compromettants pouvant impliquer l’autre agent infiltré : Lothar Marx.
Par conséquent, le capitaine polonais des Brigades internationales Leon Narwicz est la preuve évidente qu’un agent du NKVD avant mai 1937 était en février 1938 un agent du SIM. Ce fait irréfutable, certifié par de la documentation, a certaines conséquences :
Premièrement : le SIM était la version espagnole du NKVD.
Deuxièmement : le NKVD et le SIM partageaient des agents et des informations.
Troisièmement : les deux certitudes précédentes nous permettent d’émettre l’hypothèse que le SIM était totalement subordonné au NKVD.

L’assassinat du capitaine Narwicz par un groupe d’action du POUM rompt avec l’image victimaire du POUM que ce parti a toujours voulu présenter, pas toujours sans raison. Et l’image émerge d’un POUM qui, parfois, a su répondre justement au harcèlement répressif des staliniens, car après tout le POUM était un parti marxiste et non une association pacifiste. Lluís Puig et Albert Masó formèrent le commando du POUM qui assassina le capitaine Leon Narwicz, pour se venger de la disparition de Nin, de la dissolution du POUM, de la persécution, de l’assassinat et/ou de l’arrestation de ses militants, et du procès de Moscou contre ses dirigeants.
Par ailleurs, le fait que ce soit Julián Grimau qui ait été chargé de l’interrogatoire et de la torture des personnes accusées du meurtre du capitaine Narwicz n’est pas un pur hasard, mais démontre l’intérêt des Soviétiques à venger l’assassinat de leur agent. Cet assassinat fut faussement attribué aux militants de la Section bolchevique-léniniste d’Espagne, car ainsi ils éliminaient ce groupe politique trotskiste. Grimau était à l’époque « l’œil de Moscou » à Barcelone. Un Grimau tortionnaire, comme le montrent clairement les procès-verbaux des interrogatoires signés par lui. Un Grimau tortionnaire, comme en témoignent les trotskistes qu’il a martyrisés, comme le raconte Domenico Sedran (« Adolfo Carlini ») dans ses Mémoires, comme le décrit Zanon, alors libéré de la peur des tortures, depuis la prison Modelo. Grimau, le tortionnaire torturé par la police franquiste, en 1963. Grimau, le tortionnaire fusillé par le régime fasciste de Franco, qui en a fait par là même un martyr antifranquiste. Grimau eut-il à choisir entre l’exclusion du parti et le martyre ? Curieusement, une personnalité politique de premier plan et un bureaucrate rusé du PCE, Santiago Carrillo, gagnait quelle que soit l’option. Paradoxes de l’histoire : l’arroseur arrosé.

(1) POUM : Parti ouvrier d’unification marxiste, né d’une scission du Parti communiste espagnol, anti-stalinien et par là même cible permanente des staliniens.

(2) Les journées de mai 1937 désignent, pour aller vite, les journées d’affrontements, en Catalogne, entre les staliniens du Parti communiste espagnol, d’un côté, et les anarchistes de la CNT-FAI et militants du POUM de l’autre.

(3) Tous dirigeants du POUM.

(4) On appelle Transition, ou Transition démocratique, la période située entre la fin du franquisme et l’établissement de la démocratie parlementaire en Espagne.

Quelques pages de « la Russie sous Poutine »

Chap 6. UNE CRIMINALITE D’ETAT

« Ce n’est rien de grave, sinon j’aurais forcément été averti » déclare le ministre de la Défense Sergueï Ivanov, en déplacement à l’étranger, interrogé par le comité de mères de soldats. Il n’y avait effectivement rien de grave : il avait simplement fallu amputer des deux jambes le soldat Sytchev, membre du bataillon de ravitaillement de l’école de chars de Tcheliabinsk, ravagé par la gangrène après avoir été torturé par les « anciens » (les diedy ou grands-pères). Rien de grave bien sûr dans une armée qui perd bon an mal an 2000 à 3000 appelés, victimes de bizutages sauvages (la diedovchtchina), de mauvais traitements divers, de l’avidité du corps des officiers, qui les traitent comme des esclaves, et d’accidents dus à la négligence et à l’insouciance de l’encadrement. Ainsi le 14 juin 2005, le parquet militaire de la Russie indiquait que, en une semaine, 46 militaires avaient trouvé la mort (dont huit par suicide) sans participer à la moindre opération militaire et 22 avaient subi des mutilations. Anna Politovskaïa qualifiait en 2004 l’armée de « machine à bizuter, à mutiler et à tuer » ses propres soldats et comme « une zone de non-droit » où, de plus les officiers exploitent sans vergogne la force de travail de soldats en bonne santé. Rien n’a depuis lors vraiment changé.

Le mépris des hommes de troupe est un héritage de l’armée tsariste, où les officiers frappaient des soldats, et de l’armée soviétique de Staline, où l’on envoyait les vagues de fantassins à l’assaut, dans des conditions susceptibles de rendre jaloux les mânes du général Nivelle, le responsable du massacre du Chemin des Dames en 1917, et où les soldats capturés par l’ennemi étaient traités comme des traîtres.

Nombreuses sont les descriptions de l’armée russe qui recoupent en effet ce qu’en écrit Peter Pomerantsev en 2015 : « En fait de service, les appelés passent l’essentiel de leur temps à réparer et à repeindre les véhicules militaires que les officiers du camp revendent en douce (…). Ils sont avant tout de la main d’oeuvre gratuite. »

Certes, l’armée russe affiche une apparente bonne santé : une armée de terre de 380.000 hommes, une armée de l’air de 180.000, une marine de 130.000 et des troupes spéciales d’environ 75.000 hommes. Au total donc, environ 800.000 hommes sous les drapeaux, dont quelques 25% d’officiers et un budget en constante progression, qui prévoit de consacrer 23.000 milliards de roubles, de 2013 à 2020, pour moderniser et professionnaliser l’armée. Depuis 2008 les parades militaires du 4 novembre étalent sous les yeux des diplomates étrangers un défilé impressionnant de blindés et de missiles.

Mais l’envers du décor est moins reluisant. Depuis le célèbre ministre de la Défense Pavel Gratchev de l’époque d’Eltsine, les ministres qui se sont succédés n’ont guère brillé. Poutine y avait d’abord nommé, en 2001, son vieil ami de Saint-Pétersbourg Sergueï Ivanov. Ce diplômé de la faculté de philologie, passé par l’institut du KGB de Minsk, puis par l’école 101 de la Premier direction principale du KGB, a ensuite été envoyé exercé ses talents d’espion à Londres avant d’être rétrogradé en Finlande, puis, pis encore au Kenya, où selon l’universitaire Vladimir Inozemtsev, qui choisit sa photographie comme illustration de ce qu’il appelle « la dictature des médiocres« , son travail s’est traduit par une désorganisation générale du service de renseignements russe en Afrique de l’Est. Il accomplit ensuite une longue carrière d’officier supérieur comme premier directeur adjoint de l’une des directions du Service des renseignements de la Fédération (SVR), puis directeur adjoint du FSB, chef du département analyse, prévision et stratégie, et enfin secrétaire du Conseil de sécurité de la Fédération, avant d’être nommé le 28 mars 2001 ministre de la Défense, poste où il manifeste une incompétence notoire.

(…)

Le laisser-aller de la corruption règne de la caserne au sommet de l’Etat-major. En février 2012, le procureur militaire Sergueï Fridinski dénonce le caractère « astronomique » des pots-de-vin dans l’armée, qui atteignent une somme de 3 milliards de roubles.

Les arsenaux, mal entretenus, vieillissent. Le 2 juin 2008, un incendie ravage le dépôt de missiles sol-sol sur l’aérodrome militaire de Lodeïnoïe dans la région de Léningrad. Le 13 septembre 2009, une partie de la base des services de renseignements militaires à Tambov prend feu à son tour. Cinq militaires y trouvent la mort. Le 13 novembre 2009, à Oulianosk, le dépôt de munitions n° 31 de la flotte russe prend feu ; deux pompiers périssent, une soixantaine de maisons sont endommagées. Des soldats déchargent des obus intacts. Le 23 novembre, à la veille même de la visite du président Medvedev, plusieurs d’entre eux explosent et huit démineurs sont tués. Nicolaï Patrouchev, ancien chef du FSB, président du Conseil de sécurité, annonce pourtant une réorganisation militaire en 2010, et pour impressionner un adversaire potentiel, prévoit même l’utilisation de frappes nucléaires en cas de « conflit local » .

(…)

Chap 8 . GAZ ET PETROLE : LES DEUX ATOUTS INCERTAINS DE POUTINE

(…)

Le roman à rebondissements permanents avec l’Ukraine illustre l’ampleur du jeu politique que la Russie joue avec le gaz, utilisé comme moyen de pression, et les enjeux troubles qu’il recouvre ici et qu’un épisode éclaire. Lors d’une rencontre à Yalta avec le président ukrainien Koutchma en 2004, Poutine soutient la création de RosUkrEnergo, société douteuse qui sert d’intermédiaire dans les livraisons de gaz à l’Ukraine. Cette dernière achètera le gaz russe à 230 dollars, le mélangera à du gaz turkmène à 50 dollars et du gaz venant d’Ouzbékistan et du Kazakhstan à peu près au même prix et le revendra à l’Europe à bien meilleur tarif.

Cette société, fondée l’année précédente et enregistrée en Suisse, domine la vente de gaz en provenance d’Asie centrale. 50% appartient à la banque Gazprombank, une filiale de Gazprom, qui la rachètera par la suite ; l’autre moitié se trouve entre les mains de Centralgas, société enregistrée en Autriche, créées par la Raiffeisen Zentralbank pour représenter les intérêts de personnes privées russes et ukrainiennes, membres du fond autrichien Raiffen Investment, au titre duquel l’oligarque ukrainien Dmitri Firtach possède 40% des actifs. Elle est contrôlée par deux directeurs russes, nommés par Gazprom et par Centralgas. Elle succède à Eural Trans Gaz, déclarée l’année précédente dans un village de Hongrie par trois chômeurs roumains et un citoyen israëlien, Zel Gordon, avocat du mafieux Sergueï Moguilevitch, lié à l’oligarque Firtach. Ce Moguilevitch avait, dans les années 1996-1997, fait affaire avec le Premier ministre de l’époque, le mafieux Pavel Lazarenko, et sa collaboratrice très intime, Ioulia Timochenko. Sa société, Arbat International, inondait la Russie de contrefaçons de vodka Arbsolut et Raspoutine.

Avant que la bataille avec l’Ukraine ne commence vraiment, le 8 décembre 2005, dix jours avant les élections législatives en Allemagne, Gazprom et les compagnies allemandes BASF, et E.ON AG, en présence de Vladimir Poutine et de Gerhard Schröder, dont la carrière de chancelier en Allemagne s’achève, scellent l’accord créant la North European Gaz Pipeline Company. Gazprom dispose de 51% des actions, les compagnies BASF et EON de 15,5% chacune, GDF Suez et le néerlandais Gasunie de 9% chacun. Poutine nomme Matthias Warnig, ancien agent de la Stasi et directeur général (président des actionnaires) de Nord Stream. En 1991, il avait été le patron du bureau de Saint-Pétersbourg de la Dresdner Bank, ouvert, dès 1991, grâce à une licence octroyée par la mairie dont Poutine dirigeait alors le département des relations économiques internationales. En septembre 2011, Poutine le nommera président du conseil d’administration de Transneft, la société d’Etat russe qui contrôle l’ensemble des pipelines de Russie. Warnig siège aussi au conseil de Rosneft et de la banque d’Etat VTB. C’est un fidèle.

Pendant les premières années de la présidence de Poutine, Gazprom, profitant des recettes d’une exportation massive de gaz vers l’Europe, dépense, avec le soutien appuyé de l’Etat, désireux d’étendre son emprise sur l’économie, près de 14 milliards d’euros pour prendre des participations dans le pétrole, l’électricité et le bâtiment. Puis, à compter de 2005, il se concentre plus nettement sur le gaz.

Fin septembre 2005, au plus haut du boom du pétrole, Roman Abramovitch revend à Gazprom les 72% des actions qu’il détenait dans Sibneft pour 13 milliards de dollars, soit 130 fois plus cher qu’il ne les avait payées !

Gazprom, lui, renforce ses positions vers l’extérieur. En novembre 2005, Poutine, Silvio Berlusconi et Recep Erdogan assistent à Samsun, en Turquie, à l’inauguration officielle du gazoduc Blue Stream, qui peut transporter 16 milliards de mètres cubes de gaz par an. Le 19 juillet 2006, Poutine signe une loi sur les exportations de gaz naturel qui pose de manière aigüe la question de l’accès de Gazprom aux marchés européens de l’énergie, en plein processus d’ouverture à la concurrence. Peu après, la compagnie construit un grand site de stockage en Belgique.

En 2006, Gazprom, désireux de dépasser le statut de simple fournisseur de matières premières, décide d’acheter la compagnie de distribution gazière anglaise Centrica. L’Union européenne fait pression sur le gouvernement Blair pour qu’il empêche cette acquisition. Or, si une compagnie nationale achète 100 ou 200 dollars le mètre cube de gaz, les consommateurs en bout de chaîne le paient eux au moins 1000 dollars. C’est donc celui qui le conmmercialise et non celui qui extrait le gaz qui empoche la manne que l’Union européenne veut conserver, tout en menaçant de se tourner vers d’autres.

Moscou dépend alors de Kiev : le seul gazoduc desservant l’Europe traverse l’Ukraine, et la société Naftegaz Oukraïny, qui achète le gaz à Gazprom, prélève gratuitement ce dont elle a besoin sur le trajet mais paie rarement ses factures ; son endettement vis-à-vis de la Russie est colossal. Gazprom informe alors le gouvernement ukrainien de Ianoukovitch, que désormais leur gaz lui sera facturé un peu plus de 200 dollars les 1000 mètres cubes, contre 50 jusqu’alors. L’Ukraine menace de prélever 15% du gaz qui transite par son territoire. Le 1er janvier 2006, Gazprom interrompt la livraison à l’Ukraine. Les pays européens, privés de gaz, le menacent de procès pour rupture de contrat. Un accord est finalement signé le 4 janvier : l’Ukraine paiera finalement le gaz 95 dollars les 1000 mètres cubes.

(…)

Cronstadt 1921

Un livre utile sur la révolte de Cronstadt de mars 1921.

Jean-Jacques Marie

Il y a cent ans, le premier mars une insurrection éclate à Cronstadt, île dressée au milieu du golfe de la Baltique à une trentaine de kilomètres à l’Ouest de Petrograd et en défend l’accès. Près de vingt sept mille hommes y sont entassés sur les navires immobilisés par les glaces et dans les forts. Après 17 jours la révolte sera écrasée par l’Armée rouge. C’est à cette révolte qu’est consacré le Cronstadt 21 publié par les Editions Les nuits rouges. Les éditeurs ont décidé d’offrir au lecteur un choix de textes de participants (Petritchenko le président du comité révolutionnaire des insurgés, Trotsky), de témoins (Berkman, Goldman, Serge), d’historiens divers aux points de vue divergents, etc., choix conclu par une postface d’eux intitulée : l’espoir raisonné d’un socialisme libertaire.
Au début de 1921, rappelons-le, la Russie soviétique, ruinée et épuisée par quatre années de guerre et trois années de guerre civile, est exsangue, sa monnaie est devenue virtuelle. La valeur du rouble a diminué de 20 000 % depuis 1917. A Petrograd 92 % du salaire des ouvriers est payé en nature. Les trains, bloqués par les insurrections de la Sibérie occidentale et de Tambov ne parviennent plus à Petrograd qui manque de combustible et de pain. Dans l’île de Cronstadt qui commande le golfe de Petrograd, les marins s’agitent, excités par les plaintes qu’ils reçoivent de leurs villages. Leurs parents protestent contre la réquisition de leur maigre bétail, de leur moisson et même parfois de leur linge de corps. Au cours de l’automne 1920, 40 % des communistes de la flotte de la Baltique ont rendu leur carte du parti.

Le Parti bolchevik est quasiment suspendu dans le vide entre une classe ouvrière épuisée, décimée, affamée, mécontente, une paysannerie révoltée, désireuse de pouvoir vendre librement les produits des terres que la révolution lui a données et les paysans soldats au chômage. La vague révolutionnaire qui a balayé l’Europe, a empêché l’intervention militaire des grandes puissances de le renverser. La révolution mondiale avortée l’a donc sauvé. Mais son assise intérieure se réduit de plus en plus.
Pour pallier le manque de pain, le 21 janvier, le gouvernement décide de réduire d’un tiers les rations alimentaires de Moscou , Petrograd, Ivanovo-Voznessensk, grand centre de l’industrie textile moribonde et de Cronstadt. La mesure exaspère les ouvriers, les matelots et les soldats affamés. Fin janvier, le soviet de Petrograd, confronté à la chute brutale des arrivages de ravitaillement, réduit certaines rations alimentaires et les normes de livraison de pain. Mécontents, les traminots, des ouvriers se mettent en grève le 9 février. Dans les unités de la garnison où les soldats manquent de bottes et de pain et mendient parfois dans les rues, la grogne se répand. La raréfaction brutale des matières premières et du combustible pousse le soviet de Petrograd à fermer le 11 février une centaine d’usines… Le 24, deux mille ouvriers manifestent à Petrograd. Le 24 février après-midi, Lénine déclare aux militants de Moscou : « Le mécontentement a pris un caractère général  » (1). Le pouvoir ne parvient pas à en endiguer l’extension. Le lendemain, Zinoviev déclare la loi martiale dans la ville. La nouvelle des troubles de Petrograd parvient à Cronstadt le 26. Des délégués de l’équipage de deux cuirassés ancrés dans l’île, le Petropavloovsk et le Sebastopol, descendent dans les usines en grève, en reviennent excités, et tiennent, le Ier mars un grand meeting sur la place de la Révolution… Après six heures de débats agités, l’assemblée adopte à la quasi unanimité des 15.000 marins et soldats présents une résolution qui réclame la réélection immédiate des soviets à bulletin secret, liberté de parole et de presse pour les anarchistes et les socialistes de gauche, la libération de tous les détenus politiques ouvriers et paysans, l’abolition de tous les organes politiques et détachements de choc dans l’armée et les usines, et des détachements de barrage, l’égalisation des rations alimentaires, la liberté totale d’exploitation du paysan et de l’artisan sans main d’oeuvre salariée. Cette vision d’une société de petits paysans et d’artisans libres se répand sous le slogan  « Les soviets sans communistes« , qui n’y figure pas, mais résume assez bien son contenu. Le 2 mars,les révoltés passent de la protestation à l’insurrection, en créant un Comité révolutionnaire provisoire, Zinoviev, affolé télégraphie à Lénine que les marins ont adopté une résolution « S-R -cents noirs », sans lui en communiquer le texte. Le lendemain un communiqué du gouvernement signé Lénine et Trotsky dénonce la résolution en reprenant cette formulation que Lénine abandonnera au congrès du parti bolchevik pour analyser le mouvement. Lors de la réunion du bureau de la fraction des Dix le soir du 13 mars il affirmera :  « Cronstadt : le danger vient de ce que leurs slogans ne sont pas socialistes-révolutionnaires, mais anarchistes ». (2)
Un appel aux insurgés lancé le 4 mars par le Comité de Défense de Petrograd présidé par Zinoviev menace de « canarder  » les insurgés  « comme des perdrix » mot souvent attribué à tort à Trotsky, qui, lui, le 5 mars, dans un ultimatun exige la soumission immédiate des mutins, que la double menace ne fait qu’irriter, et ordonne en même temps de préparer l’écrasement de la mutinerie. Les insurgés espèrent enflammer les ouvriers de Petrograd, dont la majorité, las de la guerre civile, et souvent hostiles à ces marins qui perçoivent une ration alimentaire double de la leur, ne bougent pas. Mais Cronstadt peut s’étendre au continent, transformer les révoltes paysannes éparses en insurrection généralisée et favoriser une intervention des puissances occidentales. D’ici la fin du mois les glaces qui enserrent l’île et ses navires vont fondre, l’infanterie ne pourra plus l’attaquer et l’île, contre laquelle les douze mille marins de Petrograd, plus ou moins solidaires de leurs camarades, sont inutilisables sera accessible aux bateaux étrangers, dont la marine de guerre anglaise. Le sort du régime est en jeu. Lénine va écraser la mutinerie en cédant partiellement ensuite à ses demandes.
Le 7 mars au soir, Toukhatchevski lance vingt mille hommes à l’assaut de la forteresse qui les repousse. Au congrès du Parti bolchevik qui s’ouvre le 8 mars à midi, sous cet auspice. Lénine déclare : A Cronstadt, « on ne veut ni les gardes blancs, ni notre pouvoir et il n’y en a pas d’autre » (3). Quelques canonnades et bombardements de tracts et de bombes inefficaces sur Cronstadt rythment les jours qui passent.
Le 15 mars, Lénine propose au congrès de remplacer la réquisition par un impôt en nature ne prélevant qu’une partie de la récolte, dont le paysan est libre de vendre le reste. Le peuple, dit-il, est épuisé, « la paysannerie ne veut plus continuer à vivre de la sorte(…) il faut accorder la liberté d’échange « sous peine de voir le pouvoir soviétique renversé », puisque la révolution mondiale tarde». (4)
Les insurgés de Cronstadt dénoncent dans leur journal les Izvestia de Cronstadt « le feld-maréchal Trotsky« , « le dictateur de la Russie communiste, violée par les communistes« , (…), « le Maliouta Skouratov Trotsky » (Maliouta Skouratov était le chef de la féroce garde prétorienne d’ Ivan le Terrible), le « sanguinaire feld-maréchal Trotsky, debout jusqu’à la ceinture dans le sang des travailleurs« , « le tigre Trotsky assoiffé de sang« . Un marin le compare à un vampire: « Trotsky avait encore envie de boire du sang ouvrier dont il n’était pas rassasié (…) Il a décidé de boire encore un verre du sang ouvrier et paysan. » Un appel du comité révolutionnaire exilé, prête « au gredin Trotsky » l’ordre imaginaire de « fusiller la population de Cronstadt âgée de plus de 10 ans« ( un peu plus tard il fera descendre la barre à  « plus de 6 ans« ).
L’assaut final de Cronstadt commence le 17 au matin, sur la glace crevassée par les obus au milieu d’une tempête de neige. Le soir, les dirigeants de l’insurrection, s’enfuient en Finlande avec près de 7000 insurgés, internés en Finlande dans des camps de concentration délabrés. L’assaut s’achève le 18 mars au matin après de farouches combats de rue à la baïonnette et à la grenade. Dans son Staline écrit en 1939-1940, Trotsky qualifiera l’écrasement de la révolte de « nécessité tragique« . 
Une remarque finale. Dans la page 146 de ce dossier consacré au sort des quinze membres du Comité révolutionnaire Provisoire les éditeurs, évoquant celui de Petritchenko, écrivent : « Il est réputé être entré en contact avec des membres de l’émigration tsariste, mais rien n’a été prouvé de façon certaine, et, en tout cas il n’y eut aucun lien organisationnel entre eux « . Le dernier membre de phrase est exact, mais la première partie est plus douteuse. Au début de juin 1921, Grimm , le représentant du général blanc Wrangel en Finlande, où se sont réfugiés de nombreux insurgés, transmet à son chef, installé à Bizerte sous la protection du gouvernement français, une lettre du 31 mai 1921 signée par Petritchenko et quatre autres anciens insurgés, qui proposent une alliance à Wrangel.

Les cinq signataires, soulignant que « des actions isolées ne permettent pas de renverser les communistes« , veulent, pour y parvenir, »s’unir avec tous les groupes anti-bolcheviks à des conditions« , fondées sur, « l’ expérience tirée de leur trois années de lutte contre le communisme« . Ils proposent un accord en six points dont certains inacceptables pour les Blancs : 1. La possession de la terre aux paysans doit être confirmée ; 2. La liberté des syndicats pour les ouvriers ; 3. La reconnaissance de l’autodétermination des états frontaliers ; 4. Ils insistent sur le slogan « tout le pouvoir aux soviets et non aux partis », qui « constitue une manoeuvre politique adéquate car elle suscite la scission dans les rangs des communistes et est populaire dans les masses« . Ils réclament la suppression des « épaulettes » d’officiers.
Pour séduire Wrangel, ils affirment : « le soulèvement de Cronstadt avait comme seule fin de renverser le parti bolchevik  » et insistent sur la portée du slogan « tout le pouvoir aux soviets et pas aux partis » dont « la signification politique est très importante, car il arrache aux communistes l’arme qu’ils utilisent habilement pour réaliser les idées communistes ». Ils concluent :  » après le renversement des communistes nous jugeons indispensable l’instauration d’une dictature militaire pour lutter contre l’anarchie possible et garantir au peuple la possibilité d’exprimer librement sa volonté dans le domaine de l’édification de l’Etat », garantie que les dictatures militaires offrent rarement. L’authenticité de cette lettre n’est guère contestable, à moins de voir en Grimm – sans le moindre début de preuve – un agent inconnu de la Tcheka déguisé en Blanc .
Ce volume, qui fournit de nombreux éléments de connaissance et d’analyse de l’insurrection, de ses causes, de ses buts et de son écrasement, oublie de signaler cette lettre qui, par le désarroi qu’elle reflète, confirme, à mon sens l’affirmation de Lénine pour qui il n’y avait pas de troisième voie entre les Rouges et les Blancs.
Mais, comme le rappelle la dernière réplique de Certains l’aiment chaud : « Nul n’est parfait « …

1. Lénine,O.C,t. 42,p. 349.

2. Lénine, Neysvestnye dokoumenty, op. cit,p. 420

3. Ibid, p .72

4. Lénine, O.C, t. 42 , pp 61-63.