Le président de la société militaire russe dirige la rédaction du nouveau manuel d’histoire pour les lycéens russes

https://sn.ria.ru/20230329/uchebnik-1861564545.html?in=t

Kravtsov : le travail sur un nouveau manuel d’histoire est presque terminé. Les travaux sur la création d’un nouveau manuel d’histoire pour les lycéens sous la direction de Vladimir Medinsky, président de la Société historique militaire russe (RVIO), sont sur le point d’être achevés, a déclaré le ministre de l’Éducation de la Fédération de Russie, Sergey Kravtsov. « Vladimir Rostislavovitch termine le travail sur un manuel d’histoire moderne pour les lycéens, qui comprendra une section sur l’opération militaire spéciale, ce manuel sera prêt d’ici le 1er septembre« , a-t-il déclaré aux journalistes. Kravtsov a également noté que Medinsky était également impliqué dans la création d’un nouveau manuel de sciences sociales. « Sur le plan des sciences sociales, nous élaborons un nouveau manuel qui va (…) révéler, entre autres, les réalisations dont nous sommes fiers, dont nos jeunes sont fiers, qui forment notre pays. Nous parlons de la multipolarité de monde, nous parlons de l’importance d’une économie souveraine, d’une culture souveraine, du système éducatif », a expliqué le chef du ministère de l’Éducation.

L’Union européenne et la protection des oligarques de Russie, et d’ailleurs.

Jean-Jacques Marie

Sous le titre Les oligarques aux abris Matti Kokkonen, le dirigeant de l’ONG Financial Transparency Coalition apporte une précision, qui ne surprendra que tous les naïfs partisans de l’Union européenne. Rappelant que les avoirs de nombreux oligarques russes ont été gelés dans les pays de l’Union européenne, mais que nombre de biens et d’avoirs de ces oligarques sont dissimulés derrière des prête-noms ou des sociétés-écran il souligne la protection récemment apportée par ces dernières aux dits oligarques :

« Un arrêt de la Cour de justice européenne rendu en novembre 2022 a invalidé l’accès public aux registres des bénéficiaires effectifs pour des raisons de confidentialité et de protection des données. Cette décision complique considérablement le suivi de ces actifs, qui nécessite désormais des demandes officielles, avec les retards habituels et cela même en cas de requête légitime(…)

 Au cours de l’année écoulée l’accent a été mis sur les mesures répressives pour cibler les fonds et les avoirs cachés des oligarques russes(…) Rien n’indique que cette approche inadéquate changera sitôt ».

La protection du secret qui entoure l’argent ainsi volé et pillé et les biens qu’il permet à ses détenteurs d’acheter (navires de plaisance luxueux, villas tout aussi luxueuses, jets privés…etc ), est d’autant plus importante que les oligarques peuvent déplacer leurs fonds vers des cieux un petit peu plus accueillants encore : « les oligarques sanctionnés, écrit Matti Kohonen, et pas  seulement des Russes  ont même réussi à renverser la vapeur ces derniers mois en contestant avec succès les mesures prises à leur encontre, tout en déplaçant leur richesse cachée vers des destinations comme Dubaï, où les contrôles sont rares, y alimentant ainsi un boom immobilier. »

Mais les oligarques russes appartiennent à la confrérie mondiale des grands patrons, capitalistes et autres exploiteurs, qui malgré la concurrence qui peut créer des rivalités entre eux, ont un intérêt commun. Aussi Matti Kohonnen peut-il conclure : « Les oligarques du monde entier continueront à jouir librement de leurs milliers de milliards de dollars de richesses illicites » pendant que, dans tous les pays du monde, la santé et l’école sont soumises à une entreprise de démolition, par les gouvernements à la botte du Capital.

« La Russie sous Poutine » de Jean-Jacques Marie

Sortir des illusions du poutinisme

Gaïdz Minassian (Le Monde 21 mars 2016)

« La Russie sous Poutine », de Jean-Jacques Marie (Payot, 2016, 336 pages).

L’historien Jean-Jacques Marie se démarque (… et) signe (…) une analyse des plus fines et des plus complètes de la Russie postsoviétique.

(…). (Il) propose (…) pour (la) comprendre (…) de la prendre par les deux bouts, d’un côté, observer l’état de la société, de l’autre, se fonder sur la singularité du système politique, le pouvoir oligarchique (…).

Ainsi Vladimir Poutine (…) est aussi l’héritier d’une conception policière du pouvoir, de par son expérience au sein du KGB – aujourd’hui FSB –, mais aussi et surtout de par le fossé qui existe entre l’Etat coercitif et une société civile inexistante.

Enfant légitime du mariage entre le passé glorieux d’un soviétisme vétuste et la décennie eltsinienne vécue comme une humiliation, Vladimir Poutine brandit le patriotisme comme l’étendard d’un Etat slave triomphal et réparateur.

La Russie d’aujourd’hui offre ainsi le tableau d’une puissance retrouvée (…). Mais (…) la réalité n’a rien à voir avec cette image d’Epinal de la grandeur russe.

L’Etat ? Un appareil criminel généralisé. Les partis ? Des fantômes incapables de s’autonomiser du pouvoir. L’opposition ? Un concept creux quand ses figures ne sont pas assassinées. Les syndicats ? La Fédération nationale des syndicats indépendants est aux ordres du régime, alors que le vrai syndicalisme indépendant est pourchassé. L’Eglise ? Un instrument de surveillance morale à la face grotesque. Le gaz et le pétrole ? Des atouts aléatoires qui peuvent se retourner contre les élites, (…). Le prestige russe dans le monde ? (…) sa « diplomatie de nuisance » trahit (…) une peur de déclassement (…).

La corruption ? (un) Cancer. Le patriotisme ? Un sursaut artificiel et raciste (…) Enfin, les inégalités ? Endémiques et sans le moindre soupçon de justice sociale (…).

(…et) hanté par la peur de rater son rendez-vous avec l’Histoire, Vladimir Poutine ne peut concevoir d’alternative à son pouvoir absolu ni même penser l’avenir.

Articles et documents parus dans les CMO sur la RUSSIE POST-SOVIETIQUE

CMO n° 4 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_004.pdf

P 99 à 103 : Reprendre conscience : la renaissance du mouvement ouvrier en Russie, par Alexandre Zolotov

CMO n° 18 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_018.pdf

P 117 à 125 : Document : Trotsky et les staliniens d’aujourd’hui, Iouri Nazarenko

P 126-127 : Document : Dix ans d’histoire de la Russie contemporaine, Iouri Abramson

CMO n° 19 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_019.pdf

P 125-134 : Document, Le bilan des réformes économiques dans l’ex-URSS, par un universitaire chinois, Tchou Sintcheng

P 135-139 : Article : Une page d’histoire contemporaine : le Parti national bolchevique, Jean-Jacques Marie

CMO n° 22 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_022.pdf

P 123 à 126 : Document : La confession d’un paysan russe (2002)

CMO n° 25 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_025.pdf

P 115 à 124 : Document : Dans les pays de l’ex-URSS aujourd’hui (fin 2004) : mobilisations, manifestations, grèves

CMO n° 26 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_026.pdf

P 100-104 : Documents sur la Russie et sur l’Ukraine : Article de Novaïa Gazeta, témoignages, déclarations syndicales

CMO n° 27 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_027.pdf

P 143 à 146 : Article : Bureaucrates et mafieux en Russie (à propos du livre de Politkovskaia)

CMO n° 28 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_028.pdf

P 121 à 124 : Document : Dans l’ex-URSS d’aujourd’hui : mobilisation contre les privatisations

CMO n° 29 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_029.pdf

P 119 à 122 : Document : Dans l’ex-URSS d’aujourd’hui : mobilisation contre les privatisations

CMO n° 32 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_032.pdf

P 149 à 156 : Document : Les travailleurs du pétrole défendent leurs droits, Olga Bobrova

CMO n° 33 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_033.pdf

P 123 à 125 : Document : La mafia contrôle plus de 2000 sites industriels en Russie

P 126 : Document : Chostakovitch censuré (en 2006), Nathalie Krafft

CMO n° 34 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_034.pdf

P 134-136 : Document : Situation critique à l’Université d’Etat de Moscou (2007)

CMO n° 35 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_035.pdf

P 124 à 129 : Document : « Les grèves sont à la mode », Ilia Jigoulev, Alexandre Kiatkine, Tatiana Ceïranian, 20 août 2005

CMO n° 42 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_042.pdf

P 132 : Document : Une nouvelle situation révolutionnaire est créée (2009)

CMO n° 46 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_046.pdf

P 117-120 : Document : Mémorial : histoire et politique en Russie 

p 121 à 124 : Appel : la vie du syndicaliste russe Valentin Ourouzov est en danger, Carinne Clément et Jean-Jacques Marie

CMO n° 53 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_053.pdf

 

P 127-128 : Notes de lecture : Les héritiers du KGB, enquête sur les nouveaux boyards, d’ Irina Borogan, Andreï Soldatov, par Jean-Jacques Marie

CMO n° 57 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_057.pdf

P 143-144 : Document : Communi­­qué du Comité international contre la répression : le syndicaliste Valentin Ourousov va être libéré

CMO n° 61 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_061.pdf

P 116-117 : Falsification : Alexeï Navalny, un étrange opposant « démocratique » à Poutine : de Harvard à la chasse aux immigrés et au salut nazi, par Jean-Jacques Marie,

CMO n° 62 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_062.pdf

P 99-100 : Document : Les trains sont définitivement partis (lu dans le NovayaGazeta.ru du 19 mars 2014)

CMO n° 66 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_066.pdf

P 73 à 75 : Compte-rendu de lecture : Le passé de la Russie est imprévisible, journal de bord d’un enfant du dégel, d’ Andreï Gratchev

CMO n° 72 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_072.pdf

P 41 à 44 : Article : Un évènement de l’histoire contenporaine : : de 1994 à aujourd’hui, la privatisation difficile d’Aeroflot, par Jean-Jacques Marie

CMO n° 79 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_079.pdf

P 121 122 : Comptes-rendus de lecture par Jean-Jacques Marie : deux lucarnes sur la Russie de Poutine : Les hommes du Kremlin. Dans le cercle de Vladimir Poutine, de Mikhail Zygar et Un continent derrière Poutine, de Anne Nivat.

P 130 132 : Falsification : Trotsky à la télévision poutinienne

CMO n° 80 : https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_080.pdf

p 112 à 114 : Comptes-rendus de lectures : Notice rouge. Comment je suis devenu l’ennemi n°1 de Poutine, de Bill BROWER, et Poutine, de Frédéric PONS, par Jean-Jacques Marie,

P 136 : Falsifications : Lu dans l’hébdomadaire russe Rousskaia Mysl

 

La philosophie politique et morale mène décidément bien loin…

Le Courrier International du 2-8 février 2023 publie une longue interview de Martha Nussbaum, professeur de droit et d’éthique à l’Université de Chicago. D’après l’hebdomadaire, « elle est connue pour ses contributions à la philosophie politique et morale contemporaine » (indubitablement un vaste champ à explorer !!!). Elle a notamment développé (…) la notion de « capabilités ». Selon l’hebdomadaire enfin, « elle défend le droit des animaux à vivre une vie épanouie et propose de les doter d’un statut juridique« . Dans son interview elle déclare : « Les êtres humains et les animaux doivent limiter leur croissance démographique pour que le monde soit un minimum juste ». Diable… un contrôle animal des naissances. Mais qui va pouvoir persuader les araignées, les mouches, les sardines, les rats, les puces et même les mouettes et les tortues de limiter leur reproduction et leur croissance ? D’autant que Mme Nussbaum, comparant l’émancipation des femmes et les droits réclamés pour les animaux précise : « avec les animaux c’est un rythme plus lent car leurs voix (sic!!!) ne sont pas consignées et ils ne participent pas directement (resic!) aux politiques publiques »... Le journaliste soulignant que « les animaux sauvages carnivores resteront des prédateurs », elle lui assène un argument massue : « C’est ce que les êtres humains font depuis des siècles : s’il n’y a pas autant de femmes et d’enfants qui sont violés, torturés et j’en passe, c’est parce que nous avons inventé des exutoires comme le football professionnel et d’autres sports de compétition, pour évacuer les instincts agressifs que les hommes ont depuis des siècles » ! La philosophie politique et morale mène décidément bien loin…

Une histoire de la manipulation par les chiffres de l’Antiquité à nos jours ou le théorème d’Hypocrite. Antoine HOULOU-GARCIA et Thierry MAUGENEST

Les chiffres parlent (-ils vraiment) d’eux-mêmes … ?

par Odile DAUPHIN

Comme l’annonce la quatrième de couverture, « la longue histoire du côté obscur des mathématiques nous est révélée dans un récit aussi savoureux qu’explosif ».

Antoine Houlou-Garcia, auteur et universitaire, enseignant la théorie politique à l’Université de Trente, et Thierry Maugenest, historien et écrivain réussissent à mettre à la portée des profanes des mécanismes mathématiques (moyennes et médianes, statistiques, algorithmes…), et ainsi à les démystifier. Sa lecture affranchit de fausses évidences, distillées par ceux qui prétendent détenir un savoir auquel le commun des mortels n’est pas capable d’avoir accès.

Des exemples pris tout au long de l’histoire depuis l’Antiquité, et bien sûr de plus en plus nombreux avec l’évolution des techniques, permettent de comprendre comment ces mécanismes ont pu être manipulés. Contrairement à ce qui est communément admis, les chiffres ne sont pas une garantie d’impartialité. Tout dépend de la façon dont ils sont choisis, présentés, exploités.

Des mathématiciens, conscients de l’utilisation perverse que l’on pouvait faire de leur découverte, ont essayé de l’empêcher. Tel René Camille, à l’origine d’un code chiffré pour chacun (afin d’éviter les erreurs liées aux homonymies, code qui deviendra notre identifiant de sécurité sociale), mort en déportation pour avoir empêché l’utilisation de sa découverte à la recension des juifs dans la France de Vichy.

Des « lanceurs d’alerte » ont mis et mettent en garde contre les usages pervers que l’on peut faire des progrès mathématiques. Tels George Papanicolaou, membre de la National Academy of Sciences, et Stéphane Jaffard, président de la Société mathématique de France dénonçant les dangers que représentent les manipulations algorithmiques pour l’économie mondiale.

Mais, les chiffres, et les statistiques en particulier, ont servi et servent toujours plus d’alibis, voire d’outils pour parvenir à des buts préétablis, lesquels n’ont pas forcément grand-chose à voir avec les objectifs affichés.  Les manipulations sont multiples.

Par les milieux d’affaires, les exemples ne manquent pas, du « clean Diesel » de Volkswagen, au scandale pseudo-scientifique de l’affaire Wakefield qui avec douze autres chercheurs accusent en 1998 le vaccin rougeole-oreillons-rubéole de provoquer des troubles intestinaux et comportementaux, au moyen d’une étude statistique truquée, dans le but de lever des fonds pour créer une entreprise, mettant sur le marché un vaccin « atténué », et des tests pour la détection de l’autisme. Qu’importe que les oreillons aient fait leur réapparition à New York et que des enfants soient morts de coqueluche en Californie…

Par les politiques : lorsque Jean Bodin à la fin du XVIème siècle prône l’instauration de la « censure » (le recensement) des sujets du roi, de leurs biens, de leurs productions pour, dit-il, que les pauvres ne soient plus « écorchés » alors que les riches « se sauvent toujours », il ne soupçonne pas que son idée va impulser une évolution lourde de conséquences. « En éloignant le gouvernant de ses sujets, les tableaux de chiffres vont permettre de neutraliser une situation traumatisante ». Choix de certains chiffres aux dépens des autres, souvent sortis de leur contexte, sans données explicatives, et qui sont présentés pourtant comme des dogmes. Taux de chômage en baisse, mais augmentation des travailleurs pauvres, PIB et RNB incluant les revenus de la drogue et de la prostitution, diminution artificielle de la dette avec la complicité d’une des plus grandes banques mondiales, manipulations et fantasmes autour de ce qui est présenté désormais comme insupportable, la part des prélèvements obligatoires dans le PIB, assimilés à tort à des impôts alors qu’ils sont intégralement redistribués sous forme de prestations sociales. Ces quelques exemples pris uniquement dans l’Union Européenne sont les manifestations d’une dictature des chiffres, quelles que soient les réalités qu’ils recouvrent. Qu’importe que les indicateurs sociaux se détériorent gravement, si le taux d’endettement diminue !

Par la justice : la fausse preuve de la trahison de Dreyfus élaborée par Bertillon à grand renfort de mesures millimétriques et de calculs de probabilités n’a pas servi de leçon. Des tribunaux, américains, européens, chinois recourent de plus en plus à des modélisations toujours plus sophistiquées, au nom de l’efficacité et du gain de temps. 

Quand le détournement de découvertes mathématiques entraînent la discrimination d’une partie des êtres humains… De la courbe de Gauss à l’eugénisme, légalisé dès 1907 dans l’Etat de l’Indiana, puis dans les années 1930, en Suède, Suisse, Danemark, Norvège, Finlande, Estonie, Islande, en Chine, à Singapour, et bien sûr dans l’Allemagne nazie, et… la France de Vichy. Des travaux de Michal Kosinski sur la manière de quantifier certains aspects psychologiques à l’entreprise de conseil Cambridge Analytica, au service de l’ultradroite américaine en exploitant notamment des données récoltées sur Facebook, mais qui œuvre aussi en Inde, au Kenya, en Australie, au Mexique, à Malte, au Nigeria, aux Philippines…

Et à partir de combien de victimes potentielles à éviter, est-il légitime d’utiliser l’arme nucléaire ? De 40.000 à 1.000.000, une surenchère qui ne relève pas d’une simple marge d’erreur.

Les auteurs de ce petit livre mettent en garde contre l’« algocratie », et rappellent que tout outil aussi performant soit-il doit « sans cesse être soumis à notre questionnement philosophique et politique », et que le « rêve » peut devenir réalité. Qui, aujourd’hui remettrait en cause le bien-fondé des congés payés, pourtant présentés il n’y a pas si longtemps comme une utopie irréalisable…

PARU RECEMMENT sur le site

A la demande de lecteurs réguliers du site, nous avons créé cette rubrique afin de lister au fur et à mesure les nouveautés mises en ligne. Cette page est donc « alimentée » par le haut de façon à mettre en évidence les dernières parutions.
– En I. : Les parutions de 2024, 2025, et début 2026
– En II : Les autres informations concernant les CMO :  bibliothèque du mouvement ouvrier, conférences, dossiers spéciaux…

I.  NOUVEAUX ARTICLES ET DOCUMENTS

Articles et documents mis en ligne EN 2026 

EN AVRIL : 
Dans la page « Histoire immédiate :
Uzbekistan’s double act: Sunny abroad, oppressive at home
 
EN MARS : 
Nouvelle page : HISTOIRE IMMEDIATE 
qui regroupe IRAN et de nouveaux articles
Pour une analyse profane des conflits, par Georges Corm, historien et économiste libanais (Le Monde diplomatique, février 2013)  :     https://share.google/Wt0sx1cyn4rjTuJCC
Le nettoyage ethnique de la Palestine, d’Ilan Pappé
US Imperialism is strangling Cuba. Nobody helps it!
De Jaurès à Mélenchon, la fabrique de l’ennemi public , par Dominique Ziegler (LE COURRIER, 11 mars 2026)
IRAK 2003
EN JANVIER :
Dans Points d’Histoire / Trotsky et le Trotkysme, de Hugo Melchior : Le « bi 30 » ou le mythe des tentations militaristes de la Ligue communiste, 1972
IRAN Manifeste des Conseils Ouvriers d’ARAK
A la page « POINTS D’HISTOIRE », rubrique « Mouvement ouvrier » : Les caddies de la colère

Articles et documents mis en ligne EN 2025 

EN NOVEMBRE :
A la page « STALINISME : complaisants ou trompés  » : Churchill,défenseur acharné de Staline et de l’Empire colonial britannique… Maudit Trotsky.
A la page « POINTS D’HISTOIRE », rubrique  » MOUVEMENT OUVRIER », et à la page « NOTES DE LECTURE » : À propos de « Pour lire la 1re Internationale » de Marcello Musto
EN OCTOBRE :
A la page « POINTS D’HISTOIRE », rubrique  » GUERRE CIVILE ESPAGNOLE » : Onze thèses classistes sur la révolution et la contre-révolution en Catalogne (1936-1938). Pour une théorie anarchiste des révolutions, à partir d’une analyse matérialiste des faits historiques par AGUSTÍN GUILLAMÓN
A la page « POINTS D’HISTOIRE », rubrique « Lénine et la révolution russe » : MEJRAIONTSY, de la mobilisation spontanée à la mobilisation organisée, par Jean-Jacques MARIE
EN SEPTEMBRE :
A la page « POINTS D’HISTOIRE », rubrique « Staline et le stalinisme » et à la page « STALINISME : complaisants ou trompés »  : Georges Lukacs tel qu’en lui-même… par Jean-Jacques MARIE
EN JUILLET : 
A la page « POINTS D’HISTOIRE », rubrique « Autres thèmes » :  8 mai 1945 : soulèvement national et répression coloniale en Algérie  par Philippe COUTHON
EN JUIN :
A la page « POINTS D’HISTOIRE », rubrique « Le mouvement ouvrier » : La grève générale de 1924-1925 à Douarnenez menée par les Penn Sardin, par Pierre MONTAG

EN AVRIL :

La Bibliothèque du mouvement ouvrier – avril 2025, mise à jour par Didier DERU est en ligne ainsi que Liste des nouveautés pour avril 2025,

EN FEVRIER

A la page « STALINISME : COMPLAISANTS OU TROMPES ?  » et à la page « NOTES DE LECTURE », présentation par Jean-Jacques MARIE de « Les marxismes » de Jean-Numa Ducange
A la page « POINTS D’HISTOIRE « /  » GUERRE CIVILE ESPAGNOLE » : Lettre à un ouvrier poumiste
A la page « STALINISME : COMPLAISANTS OU TROMPES ?  » :  Petite (mais grossière) ruse d’un bon stalinien

En JANVIER

A la page « STALINISME : COMPLAISANTS OU TROMPES ?  » : Aragon, du caviar Belouga à la police des lettres soviétiques… et  Hannah Arendt apologète de Staline (et d’ Hitler) par Jean-Jacques MARIE
A la page « POINTS D’HISTOIRE » dans la rubrique « STALINE ET LE STALINISME »: Staline et un spécialiste de Hegel. à propos du « Staline » de LOSURDO : le débat entre Jean-Jacques MARIE et Domenico LOSURDO
A la page « POINTS D’HISTOIRE » dans la rubrique  » TROTSKY ET LE TROTSKISME » : La REVOLUTION TRAHIE revisitée par Jean-Jacques MARIE
A la page « POINTS D’HISTOIRE » dans les rubriques « STALINE ET LE STALINISME » et « LA GUERRE CIVILE ESPAGNOLE » : Un mythe stalinien parmi tant d’autres : les prétendus volontaires
A la page « FALSIFICATIONS » : Souvenirs plus que douteux.

Articles et documents mis en ligne en 2024 :

A la page « Points d’histoire », dans la rubrique « Mouvement ouvrier » :   UN NOBLE A LA TETE DU LABOUR PARTY par Jean-Jacques MARIE
A la page « Points d’histoire », dans la rubrique « Autres thèmes » et à la page « Notes de lecture » :  L’Occupation américaine d’Haïti de Suzy CASTOR. Notes de lecture par Odile DAUPHIN  https://cahiersdumouvementouvrier.org/loccupation-americaine-dhaiti-de-suzy-castor/ 
A la page « Points d’histoire », dans la rubrique « Mouvement ouvrier » : Les historiens contre la Commune d’EMMANUEL BRANDELY   par Michèle AUDIN
A la page « Points d’histoire », dans la rubrique « Staline et le stalinisme » : Dans l’URSS de Staline… LES MUTINS DU GOULAG ET DU QUOTIDIEN.     par Jean-Jacques MARIE
A la page « Points d’histoire », dans la rubrique « Staline et le stalinisme » : Les voix des bourreaux. Des officiers du NKVD discutent des préparatifs des massacres…
A la page « Trotsky et le trotskisme » Si le régime bourgeois sort de cette guerre impuni, tous les partis révolutionnaires dégénéreront
A la page « Notes de lecture », Chostakovitch et Staline, de SOLOMON VOLKOV, par Jean-Jacques MARIE
A la page « Stalinisme. Complaisants ou trompés ? » : ARAGON STALINE et TROTSKY
A la page Section Varlam CHALAMOV « , Réédition de la première édition française des Récits de Kolyma (1969)
A la page UKRAINE / rubrique « Et pendant ce temps, en Russie… », Ils l’avaient prévu il y a 30 ans
A la page « Stalinisme. Complaisants ou trompés ? » : Churchill défenseur acharné de l’Empire colonial britannique… et de Staline
A la page « Notes de lecture », et à la page « LE CENTENAIRE DE LA MORT DE LENINE » : Lénine, d’Alexandre SUMPF par Jean-Jacques MARIE
A la page « POINTS d’HISTOIRE », à la rubrique « Lénine et la révolution russe », et à la page « LE CENTENAIRE DE LA MORT DE LENINE » : Les derniers mois de la vie de Lénine, par Charles DUPUY
A la page « POINTS D’HISTOIRE », à la rubrique  » Mouvement ouvrier » Jacques Delors, des origines à l’adhésion au Parti Socialiste : l’artisan de l’Europe néo-libérale par Robert DUGUET
A la page « POINTS D’HISTOIRE », à la rubrique « Guerre civile en Espagne » Un an après le 19 juillet 1936 : la note infâme de la CNT-FAI et le sectarisme du POUM, par Sergi ROSES CORDOVILLA
A la page « UKRAINE » dans la rubrique « Et pendant ce temps-là en Russie » Des centaines de personnes sont venues sur la place centrale d’Oufa, certaines ont été arrêtées

II. AUTRES INFORMATIONS CONCERNANT LES CMO

APPEL AUX LECTEURS DU SITE
BIBLIOTHEQUE DU MOUVEMENT OUVRIER :  dernière mise à jour en octobre 2025, ainsi que la liste des ajouts
Bibliothèque du mouvement ouvrier – octobre 2025-1
Liste des nouveautés pour octobre 2025
NOUVELLES VIDEOS DE CONFERENCES
La vidéo de la conférence organisée par les CMO le 2 mars 2024 est en ligne: LE CENTENAIRE DE LA NAISSANCE DE L’OPPOSITION DE GAUCHE par Jean-Jacques MARIE
suivie du DOSSIER : la naissance de l’opposition de gauche
Le 15 janvier 2024 a eu lieu : Une conférence sur LENINE à l’ENS rue d’ULM le 15 janvier à 18 heures 30.
La vidéo de la conférence de Jean Numa DUCANGE, La République ensanglantée, est en ligne dans l’espace « vidéos de conférence » : https://cahiersdumouvementouvrier.org/videos-de-conferences/
UNE NOUVELLE PAGE : LES CENTENAIRES
LE CENTENAIRE DE LA MORT DE LENINE
LE CENTENAIRE DE LA NAISSANCE DE L’OPPOSITION DE GAUCHE par Jean-Jacques MARIE
DES NOUVELLES D’AZAT
« Le FSB est le principal terroriste » Azat MIFTAKHOV, mars 2024
URGENT : Ouverture du procès d’Azat MIFTAKHOV
Prisonnier de conscience russe, IGOR KUZNETSOV
PUBLICATIONS

LES ECRITS MILITAIRES de TROTSKY
LA COLLABORATION STALINE HITLER

 

 

 

 

 

 

 

LA REPUBLIQUE ENSANGLANTEE

ou

La révolution dans la Mitteleuropa (1918-1923) et ses suites.

Conférence de Jean-Numa Ducange, auteur de la République ensanglantée,

Le 17 juin 2023, à 14 heures 30, au Maltais rouge, 40, rue de Malte, 75011 Paris. (Métro République)

En janvier 1918, la Mitteleuropa (l’Autriche-Hongrie ou royaume des Habsbourg) s’embrase : des grèves de masse éclatent à Vienne puis à Cracovie, Brünn, Budapest, Trieste, Prague. Au début de novembre 1918 les marins de Kiel au nord de l’Allemagne se mutinent.

Apparaît alors l’une des questions-clé de la Révolution allemande en marche. Le social-démocrate Gustav Noske, chargé du rétablissement de l’ordre, se fait alors à la fois nommer gouverneur de la ville et élire à la tête des conseils ouvriers.

C’est le début symbolique de la tension extrême qui va régner en Allemagne après l’effondrement de la dynastie des Hohenzollern et la proclamation de la République le 9 novembre 1918. Mobilisation des masses d’un côté et de l’autre signature des accords Legien (responsable des syndicats) – Stinnes (représentant du patronat), accords visant à élaborer une « communauté du travail » dont l’héritage s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui.

De Berlin à Budapest, s’enclenche un mouvement « vers la révolution mondiale ». Mais au moment même où le Parti communiste allemand, fondé à la fin de décembre 1918, se voit aussitôt privé de ses deux principaux dirigeants, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, assassinés le 15 janvier 1919, se forme « la grande coalition des organisations du mouvement ouvrier alliées aux forces « bourgeoises » qui, « née en pleine révolution, constitue une des modalités clefs de la vie politique allemande jusqu’à nos jours ».

Les épisodes essentiels de cette Histoire, les convulsions qu’elle a connues pendant qu’au sud, en Autriche se formait, sous la direction de la social-démocratie, le bastion des réformes sociales de Vienne la rouge, balayé en 1933 par le coup d’état du chancelier Dolfuss au moment où en Allemagne l’emportait le nazisme, qui « n’est pas qu’une réaction à la Révolution russe et aux communistes mais à l’ensemble du mouvement ouvrier organisé, qui, à compter du mois de novembre 1918 avait commencé à devenir un acteur majeur de l’Histoire ».

Ce sont les quinze années de cette histoire dramatique que Jean Numa Ducange raconte dans La République ensanglantée et qu’il évoquera dans cette conférence.


L’internationalisme en actes. La révolution russe dans le destin de militants polonais en Ukraine (1)

Par Eric Aunoble

De la trahison de la IIe Internationale – socialiste – en août 1914 à la fondation de la IIIe – communiste – à Moscou en mars 1919, des quelques militants opposés à la guerre réunis à Zimmerwald en 1915 à la vague révolutionnaire qui balaie l’Europe à partir de 1917, une certaine histoire de l’internationalisme est familière aux lecteurs des CMO. Elle voit des militants se tendre la main et agir pour le même bouleversement social par-delà des frontières.

Un aspect bien moins connu est l’action des étrangers dans les mobilisations révolutionnaires de leur pays de résidence. Dans le cas soviétique, l’historiographie officielle n’a reconnu qu’après la mort de Staline « la participation de camarades étrangers aux luttes et aux victoires du peuple soviétique » (2). On sait par exemple que Béla Kun et Josip Broz (Tito), soldats austro-hongrois faits prisonniers en Russie pendant la Première Guerre mondiale, rejoignirent les bolcheviks et furent appelés ultérieurement à devenir des dirigeants du mouvement communiste international. Ces deux noms ne doivent cependant pas occulter un phénomène beaucoup plus massif et qui n’est pas limité aux anciens « ennemis » de la Russie devenus des amis des soviets.

Les Polonais représentent à ce titre une configuration bien différente. La Russie avait absorbé la moitié de leur pays à la fin du XVIIIe siècle et, face aux révoltes de 1831 et 1863, la puissance tutélaire avait intensifié sa politique assimilationniste : les Polonais étaient des sujets russes. Cela n’avait pas étouffé leur esprit de rébellion, comme on l’avait vu en 1905. La première révolution russe y avait pris un caractère radical, comme en témoigne l’insurrection de la ville industrielle de Łódź. Les Polonais trouvent donc naturellement leur place dans la révolution commencée en février 1917 avec le renversement du tsar. Et certains prolongent cet engagement vers Octobre et au-delà en prenant le parti des Rouges (3).

Les pages qui suivent sont fondées sur l’étude des dossiers personnels de 29 de ces révolutionnaires polonais conservés aux archives de Kiev et de Kharkov, les deux principales villes d’Ukraine soviétique (4). Si l’échantillon est réduit, il a l’avantage de permettre une étude approfondie des parcours militants. En effet, ces dossiers consistent en des souvenirs sur la révolution, des questionnaires administratifs et des relevés d’états de service rédigés pour l’appareil d’État ou celui du Parti communiste (5). Ce type de documents biographiques et autobiographiques permet de retracer précisément les trajectoires individuelles. On peut suivre les migrations et comprendre leurs causes. L’implication individuelle dans la révolution de 1917 et la guerre civile apparaît ensuite à travers les différentes formes d’action adoptées par les uns ou les autres. Enfin, le parcours ultérieur des 29 révolutionnaires polonais jusque dans les années 1960 donnera une idée de l’impact de la commotion révolutionnaire sur l’ensemble de leur vie, tant professionnelle que politique.

Des Polonais en Ukraine en 1917

La présence de Polonais en Ukraine en pleine guerre mondiale est le premier tour de leur destin à élucider. Certes, au début du XXe siècle, on comptait un demi-million de Polonais ethniques vivant sur ces territoires de l’Empire russe depuis des générations : ils étaient les descendants d’une noblesse qui avait dominé la rive droite du Dniepr jusqu’à la révolte cosaque de Bohdan Khmelnytsky en 1648 qui avait fait tomber ces régions dans l’escarcelle de Moscou. Marqués par deux siècles et demi de déclassement, cette communauté polonaise d’Ukraine était profondément conservatrice. Également très anti-russes, ses représentants ont néanmoins participé à l’effervescence politique de 1917 en soutenant d’abord les velléités nationalistes ukrainiennes (6). En tout cas, ce milieu n’était pas un vivier de bolcheviks et nos 29 révolutionnaires n’en étaient pas issus. En effet, ils appartiennent très majoritairement aux classes laborieuses (25 d’entre eux n’ont pas fait d’études secondaires ou supérieures) et, d’ailleurs, seuls quatre d’entre eux étaient nés en Ukraine. Vingt-et-un étaient au contraire originaires de l’ancienne Pologne sous domination russe, c’est-à-dire du « Pays de la Vistule » et de la province de Vilno dans la terminologie tsariste.

Dès lors, se pose la question de savoir comment ces 21 natifs de Pologne se sont retrouvés sur les rives du Dniepr en 1917. Neuf étaient partis vers l’Ukraine ou la Russie avant guerre. Un orphelin avait été recueilli par sa tante à Moscou. Les autorités tsaristes en avaient exilé deux. Deux autres étaient partis poursuivre leurs études, l’un à Kiev et l’autre à Saint-Pétersbourg. Surtout, quatre avaient émigré pour trouver du travail dans la région industrielle du Donbass. Ultérieurement, c’est la guerre qui provoque des déplacements de population après août 1914. Dans notre échantillon de 29, huit soldats polonais de l’armée tsariste et sept civils évacués arrivent ainsi en Ukraine. Ils sont représentatifs d’un mouvement bien plus vaste. Plus de 600 000 Polonais sont conscrits dans l’armée russe (7) et 160 000 d’entre eux combattent sur le front sud-ouest, c’est-à-dire en Ukraine. Au même moment, 100 000 à 260 000 Polonais ayant fui l’offensive allemande de 1915 ont trouvé refuge à l’est du Dniepr.

Cette communauté polonaise réfugiée a une composante prolétarienne affirmée : 31 usines ont été évacuées de Pologne en Ukraine, particulièrement vers les régions industrielles de Kharkov et d’Ekaterinoslav (aujourd’hui Dnipro). Deux ouvriers de notre échantillon sont ainsi venus de Varsovie à Krementchoug avec l’usine de mécanique et d’armement Lilpop. De tels déplacements favorisent le contact entre des ouvriers aux parcours différents. L’entreprise métallurgique Rudzki & C°, transférée de Mińsk Mazowiecki à Ekaterinoslav, a complété son personnel sur place. Elle recrute au début 1917 Albert Wojciechowicz, un Polonais né à Wilejka (province de Vilno) en 1877. Il était arrivé à Ekaterinoslav dès 1896 pour travailler comme modeleur. C’était aussi un militant bolchevique depuis 1903. Côtoyant désormais des compatriotes à l’usine, il peut faire le lien entre les mouvements ouvriers russe et polonais.

Ces quelques exemples donnent une idée des circulations qui ont aidé à former une seule classe ouvrière à partir d’individus d’origines diverses. Ils rappellent aussi que la guerre a déstabilisé les cadres sociaux en provoquant d’importants déplacements de populations, dont la création d’une masse de soldats déracinés n’est pas le moindre aspect. Enfin, pour (re-)connecter des groupes humains dispersés par la guerre, les militants ont joué un rôle central.

Or, sur les 29 Polonais de notre échantillon, 18 avaient commencé à militer avant 1917. Quatre étaient membres de la Social-démocratie du royaume de Pologne et de Lituanie (SDKPiL), le parti marxiste dirigé par Felix Dzerjinski et Rosa Luxemburg. Neuf avaient milité au Parti socialiste polonais (PPS), une organisation populiste et nationaliste créée par Józef Piłsudski. Six avaient cependant appartenu à son aile gauche (Lewica), constituée en 1906. Si cinq s’étaient engagés dès avant 1905, la première révolution en avait poussé dix autres à militer, parfois de façon radicale et terroriste. Ainsi Bolesław Skarbek, né en Russie dans une famille d’exilés politiques polonais, entre à la fraction « révolutionnaire » du PPS (Frak), politiquement droitière, mais qui combattait le tsarisme avec des bombes et des revolvers. Inversement, Sergiusz Konarski, qui était né à Varsovie, avait rejoint à l’âge de 17 ans l’organisation de combat du Parti socialiste-révolutionnaire (S-R) russe en 1907.

 De la révolution à la guerre civile

En 1917, nos héros ont 27 ans en moyenne et cette année marquera un nouveau tournant dans leur politisation alors qu’ils sont rapidement pris dans le tourbillon de la révolution en Russie. Les organisations autrefois clandestines apparaissent au grand jour et tentent d’encadrer les mobilisations. À Kiev, les « socialistes » du PPS-Frak s’accordent en mars avec les nationaux-démocrates pour constituer un « Comité exécutif polonais » en Ukraine d’orientation nationaliste. En revanche, à Kharkov, le PPS-Lewica constitue avec la SDKPiL en avril une Union socialiste polonaise (PSZ) qui s’allie aux mencheviks et aux socialistes juifs du Bund pour les élections municipales de l’été. Ce bloc explose fin août et on observe alors la création de groupes concurrents de la SDKPiL, du PPS-Lewica et du PPS-Frak au centre et à l’est de l’Ukraine parmi les soldats et réfugiés, à Kharkov, Odessa, Kiev, Ekaterinoslav, Lougansk et Aleksandrovsk. Pendant ce temps, les nationaux-démocrates s’affirment à l’ouest de l’Ukraine comme les représentants des Polonais « de souche ».

Un des centres de cette vie politique particulièrement animée se tient dans les « Maisons polonaises » (Dom Polski), créées entre autres à Kharkov ou Odessa à l’initiative des nationalistes. Elles deviennent néanmoins un vivier également pour les forces les plus à gauche. La seule femme de notre échantillon était en 1917 une réfugiée polonaise de 16 ans qui fréquentait le Dom Polski de Marioupol sur les rives de la mer d’Azov. La jeune fille avait été attirée par un groupe de jeunes révolutionnaires venus du Donbass et s’était politisée à leur contact, participant tant aux discussions qu’aux sorties entre jeunes. Il ne faut toutefois pas en conclure que ces militants polonais vivent en circuit fermé dans leur communauté nationale. Malgré leurs profondes divergences (sur la question nationale notamment) la SDKPiL et le Parti bolchevique entretenaient des relations étroites avant 1914 et l’opposition commune à la guerre avait à son tour rapproché le PPS-Lewica des deux autres partis (8). En 1917, la SDKPiL en Russie et le Parti bolchevique formalisent leur relation privilégiée dès le printemps et créent des comités locaux conjoints à Lougansk et Ekaterinoslav où ils se présentent ensemble aux élections municipales. Les historiens Pavlo Haï-Nyjnyk et Maksym Potapenko considèrent même que la SDKPiL était de fait la « section ethnique polonaise du Parti bolchevique » en Ukraine.

Cette proximité entre les gauches radicales polonaise et russe favorise un engagement transnational et transpartisan. Le dossier de Stanilas Redens mentionne qu’il était né en Mazovie et était arrivé à Kamenskoïe (près d’Ekaterinoslav) comme apprenti à l’âge de 10 ans en 1902. Il était devenu bolchevik en 1914. Pourtant, on le retrouve en 1917 comme secrétaire de la section locale de la SDKPiL. Inversement, quatre autres militants de notre échantillon passent d’une organisation polonaise (SDKPiL et PPS-Lewica) au Parti bolchevique. Plus généralement, le bouillonnement révolutionnaire favorise les déplacements politiques. Parmi les sept nouveaux adhérents du parti de Lénine en 1917, on trouve aussi l’ancien terroriste S-R, passé d’abord par le parti S-R de gauche. Il y a surtout deux jeunes Polonais de 19-20 ans dont c’était le premier pas en politique et qui avaient franchi le pas en adhérant à une organisation radicale russe.

L’adhésion à un parti n’est cependant pas la seule forme d’action en cette année de révolution, qui voit la création par la base d’institutions nouvelles. Vingt-quatre des 29 Polonais s’investissent dans un ou plusieurs de ces organes. Sept sont élus dans des soviets (dont ils faut noter qu’ils étaient ouverts aux délégués de toutes origines (9) dont trois ont un rôle dirigeant au sein du comité exécutif (Ispolkom) du soviet de Kharkov. Il s’agit des militants les plus aguerris : Felix Kon, dont la première arrestation remontait à 1884, était un dirigeant du PPS-Lewica arrivé en ville à l’automne 1917. Il y retrouve les deux anciens terroristes polonais déjà passés au bolchevisme, Skarbek (ex-PPS-Frak) et Konarski (ex-S-R). Ce dernier avait été élu à la section militaire du soviet et il faut noter que quatre autres militants de notre échantillon étaient des délégués de soldats, aux comités de régiment ou aux soviets dans d’autres villes. L’activisme sur le lieu de travail est assez peu représenté, avec quatre hommes impliqués dans un comité de grève, un comité d’usine ou un syndicat. En revanche, on trouve neuf cas d’engagement dans la Garde rouge. Ce déséquilibre peut s’expliquer de plusieurs manières. D’abord, les comités ne rassemblent que des élus alors que la Garde rouge recrute tous les volontaires en bonne condition physique. On peut aussi imaginer qu’une origine étrangère dispose moins à s’exprimer dans un organe délibératif qu’à porter le fusil. Toujours est-il que les gardes rouges polonais participent avec leurs camarades aux premiers combats pour le « pouvoir des soviets » après Octobre.

En Ukraine, la révolution se transforme en effet rapidement en guerre civile comme en témoignent les actions d’Ignacy Drożniak. Social-démocrate, cet ouvrier métallurgiste originaire de Częstochowa avait été exilé à Kramatorsk, dans le Donbass, après 1905. Au moment du putsch de Kornilov en août 1917, il concoure à la formation de la Garde rouge dans son usine. En décembre, il combat les « bandes blanches » de Kalédine qui descendent à travers le Donbass pour gagner la région cosaque du Don, base arrière de la contre-révolution. Ensuite, il affronte les troupes de la Rada, le conseil central ukrainien qui a proclamé l’indépendance du pays en réponse immédiate à l’insurrection bolchevique d’Octobre. En avril 1918, après le traité de Brest-Litovsk, l’armée allemande occupe l’Ukraine. Drożniak « participe à l’organisation clandestine d’un soulèvement armé » et remporte quelques victoires contre la « garde de l’Hetman », la police supplétive ukrainienne. Un an plus tard, « l’organisation de détachements de combat armés » recommence, cette fois contre le général blanc Dénikine qui prend le Donbass à la fin du printemps 1919. Ce passage de la lutte politique à la lutte armée est un phénomène général. Sur les 23 Polonais de notre échantillon qui furent actifs en Ukraine entre 1918 et 1921, 19 combattirent dans l’Armée rouge ou, clandestinement, à l’arrière des Blancs. Ceux qui ne prennent pas part aux combats s’engagent dans la création des institutions du nouvel État. Redens quitte l’Ukraine en décembre 1917 pour fonder la Tcheka à Moscou, tenant localement le même rôle qu’un Dzerjinski à l’échelle de la Russie rouge.

 Vers une révolution polonaise ?

D’autres responsables polonais bolchevisés s’investissent dans les affaires de leur communauté. La masse des Polonais conscrits ou évacués en Ukraine se retrouvent en effet dans une situation impossible avec la paix qui se profile : l’État russe dont ils dépendaient n’existe plus et la guerre qui les avait éloignés de chez eux touche à sa fin. Et quelle peut être désormais leur place dans une guerre civile qui commence autour des dépouilles de la « grande Russie » entre Rouges, Blancs et Ukrainiens ? La jeune fille qui avait été politisée à la Maison polonaise de Marioupol avait vécu 1918 dans une atmosphère de peur, dans l’attente d’un rapatriement.

Les bolcheviks créent dès décembre 1917 des « commissariats polonais » intégrés à l’administration soviétique à tous les niveaux, local, ukrainien et central. On y retrouve des militants aguerris. À Kharkov, Skarbek et Kon s’adjoignent les services d’un camarade d’avant-guerre de ce dernier, Stanisław Górniak. À Slaviansk, dans le Donbass, le commissariat polonais est dirigé par Stanisław Tołwiński, un militant du PPS-Frak que la révolution de Février avait sorti des prisons tsaristes.

Les commissariats ont un rôle éducatif et politique en stimulant dans la communauté polonaise locale une vie culturelle à la soviétique, telle que promue par Anatoli Lounatcharski à Moscou. La première tâche des commissariats est toutefois d’aider au rapatriement des Polonais. Dans notre échantillon, neuf personnes rentrent en 1918-1919 et le mouvement s’accélère à partir de la fin 1918 quand la Pologne accède à l’indépendance. Ainsi, les ouvriers de l’usine Gerlach & Pulst évacuée à Kharkov rentrent tous chez eux à Varsovie en avril 1919, ce qui est l’occasion d’une cérémonie organisée par le commissariat. Toutefois, avec ces rapatriements de masse, la communauté des Polonais réfugiés en Ukraine disparaît peu à peu et les « commissariats polonais » cessent leur activité au milieu de 1919.

Ne restent alors en Ukraine que les plus engagés auprès des bolcheviks. Ils n’avaient formé de section nationale au sein du Parti communiste qu’au printemps 1919, quand la fédération des communistes étrangers, fondée un an plus tôt à Moscou, a été transférée à Kiev dans la perspective d’une offensive révolutionnaire vers l’Europe centrale. Rappelons que les conseils ouvriers s’affirment en Hongrie au même moment. Formée tardivement, la section polonaise du PC en Ukraine rencontre un grand succès : elle compte 300 membres rien qu’à Kiev. Elle commence à publier de nombreux journaux : Komunista Polski (Le Communiste polonais), puis Głos komunisty (La Voix du communiste)à Kiev, Komuna à Odessa, Sztandar Komunizmu (le Drapeau du communisme)à Kharkov et Kiev… Ces publications sont supervisées par le même noyau de responsables : Kon et Skarbek s’occupent par exemple de Sztandar Komunizmu et Głos komunisty.

Un an plus tard, en 1920, alors que le conflit s’exacerbe entre les soviets et la Pologne de Piłsudski, un bureau polonais est créé auprès du comité central du PC d’Ukraine. La section politique de l’Armée rouge pour le front sud-ouest lance quant à elle un journal, Żołnierz Polski (Le Soldat polonais, nommé ultérieurement ensuite Żołnierz Rewolucji, Le Soldat de la révolution) qui entend saper l’armée polonaise. En juillet 1920, quand l’avancée de l’Armée rouge vers Varsovie semble invincible, un Comité révolutionnaire polonais (Polrevkom) de huit membres est fondé à Białystok. Dirigé par Feliks Dzerjinski et Julian Marchlewski, il doit attiser les braises d’un soulèvement des classes pauvres en Pologne et prendre le pouvoir. Cet espoir fait long feu quand Piłsudski joue du sentiment patriotique pour provoquer le « miracle sur la Vistule » contre l’Armée rouge. Les membres du Polrevkom seront désormais considérés comme des traîtres. Il faut reconnaître que ces huit hommes étaient moins représentatifs des masses en Pologne que du petit milieu polonais radical en Russie rouge (où ils vivaient). On trouve d’ailleurs deux Polonais « ukrainiens » au Polrevkom, Feliks Kon (de notre échantillon) et Stanisław Bobiński qui avait représenté la SDKPiL au premier congrès du PC d’Ukraine en 1918.

 De la révolution au stalinisme

Le destin ultérieur de ces militants illustre celui de la révolution, tant dans sa dimension soviétique qu’européenne. En effet, sur les 29 Polonais étudiés ici, 17 sont rentrés en Pologne et 12 sont restés en URSS.

À première vue, la réussite de ceux qui restèrent au pays des soviets à la fin de la guerre civile est éclatante. Sur douze, seuls deux n’ont pas décollé du bas de l’échelle sociale durant les années 1920-1930. Leur cas est d’ailleurs intéressant. Le premier, Franciszek Kowalczyk , né en 1877, était cordonnier et membre du PPS-Lewica. Il est garde rouge à Kharkov en 1917, adhère au Parti bolchevique en février 1918 et rejoint un détachement de partisans rouges qui combat les Allemands. En 1935, toujours ouvrier dans une usine de chaussures, il était seulement passé contremaître. Comme il écrit maladroitement en russe, on peut penser qu’il n’avait pas les qualités requises pour devenir un apparatchik.

L’exemple de Stanislas Kaczkowski montre les problèmes d’intégration d’un « héros de la révolution » dans la société soviétique après quatre ans de chaos. C’est lui qui avait été recueilli à l’âge de 10 ans par une tante de Moscou, après que son père a été tué dans une manifestation à Poznań en 1905. En 1917, il s’engage dans la Garde rouge et passe logiquement dans l’Armée rouge quand la guerre civile commence. Grièvement blessé pendant la campagne de Pologne en 1920, il est hospitalisé pendant un an et reste ensuite en Ukraine mais ne s’établit pas vraiment. Il vit de petits boulots et déménage souvent de ville en ville. Malgré ses excellents états de service de soldat rouge, il vit aux marges de la société. En 1933, il est accusé d’un meurtre à Kiev et disparaît sans que les autorités soviétiques n’arrivent à l’arrêter.

Excepté ces deux cas, tous les anciens révolutionnaires polonais installés en Ukraine deviennent des officiels : un élu local au soviet et au comité du parti et quatre directeurs d’usine ou au moins d’une succursale d’entreprise. Kon, Konarski et Redens furent les trois plus haut placés dans l’appareil d’État. Membre du Comité exécutif central (TsIK) panrusse depuis 1920, Feliks Kon fut élu en 1921 aux deux plus hautes instances d’Ukraine : les TsIK de la république et le secrétariat du PC d’Ukraine. Jusqu’à sa mort en 1941, il occupa des postes honorifiques où il se prévalait de sa proximité avec Lénine dans l’exil suisse (en omettant de rappeler leurs désaccords en 1917 et le qualificatif de « vieil imbécile » que Vladimir Ilitch lui avait attribué).

Konarski, l’ancien terroriste S-R élu délégué de régiment et devenu bolchevik en 1917, s’était spécialisé dans le droit à la fin de la guerre civile. Il travaille au commissariat du peuple à la Justice d’Ukraine puis au Plan d’État (Gosplan), avant d’être nommé à la tête de l’Institut de l’administration et du droit soviétique, sorte d’équivalent de l’ENA, destiné à former les hauts fonctionnaires de la République soviétique d’Ukraine. Il est arrêté et exécuté en 1937 sur l’accusation d’avoir participé à une organisation nationaliste polonaise contre-révolutionnaire. Redens, qui avait quitté l’Ukraine en 1917 pour fonder la Tcheka de Moscou, a occupé par la suite des postes dirigeants au Guépéou et au NKVD en Russie, en Ukraine, en Crimée, au Caucase et au Kazakhstan. La roche Tarpéienne étant proche du Capitole, Redens est arrêté en novembre 1938. Il est condamné à mort comme espion polonais et la sentence est exécutée en février 1941. Il fut une des dernières victimes de la Grande Terreur stalinienne et particulièrement de son volet polonais.

Pour comprendre les ressorts de la persécution spécifique des Polonais sur le sol soviétique (plus de 110 000 exécutions en 1936-1938 (10), le cas de Skarbek est éclairant parce qu’il anticipe sur la Grande Terreur. Skarbek est en effet exécuté dès 1934 sous l’inculpation d’avoir tenté de « renverser le pouvoir soviétique par un soulèvement armé ». Ces accusations n’avaient aucun fondement, si ce n’est l’investissement continu de Skarbek dans les institutions polonaises en Ukraine soviétique, institutions mises en place selon la politique nationale promue par Lénine. Ainsi, il avait dirigé le Bureau polonais auprès du Comité central du PC d’Ukraine en 1920-1923 et avait travaillé par la suite à la rédaction de plusieurs journaux polonophones : Sierp (La Faucille) à Kiev en 1923-1924 et Kharkov en 1929-1930, Trybuna Radziecka (Tribune soviétique) à Moscou en 1926-1928 ; Poradnik Oswiatowy (Le Vademecum pédagogique)à Kharkov en 1930-1932. Le Guépéou lui fit avouer qu’une des tâches de l’« Organisation militaire polonaise » dont il aurait été membre était justement « d’utiliser les institutions culturelles et éducatives pour répandre les idées nationalistes polonaises ».

Parmi les 17 Polonais de notre cohorte rapatriés en Pologne, 14 ont continué de militer dans des organisations de gauche à leur retour au pays. On en retrouve trois au PPS qui, privé de son aile gauche passée au communisme et débarrassé de la tutelle de Piłsudski, est le principal parti ouvrier de l’entre-deux-guerres. Les onze autres sont restés dans le mouvement communiste. Un, émigré en France, milite quelques années au PCF (11), les dix autres au Parti communiste polonais. Mais celui-ci est dissous en 1938 par une décision secrète du Komintern, prise sur ordre de Staline, comme une retombée extérieure de la persécution paranoïaque qui sévit en URSS contre les Polonais (12). Leur passeport polonais ne protégeait même pas les communistes dès lors qu’ils se trouvaient à portée du Guépéou-NKVD. Deux cas en témoignent cruellement. Stanisław Kościelewski, après avoir milité à Odessa en 1918, était rentré en Pologne l’année suivante pour poursuivre ses activités révolutionnaires. Dans ce cadre, il fait la navette avec l’Union soviétique. Il est arrêté à Kiev en 1935 et restera emprisonné en camp jusqu’à la guerre.

Le cas de Jan Lubienecki est encore plus tragique. Ouvrier militant à la SDKPiL, il avait été exilé par les autorités tsaristes à Kamenskoïe, banlieue industrielle d’Ekaterinoslav, après un séjour en prison en 1914-1915. En 1917, il adhère au Parti bolchevique et participe à la création de la Garde rouge locale qui combat les premières unités blanches dès la fin 1917. Rapidement acculé par les Allemands au printemps 1918, il passe quelques mois dans la clandestinité avant de gagner Voronej, en Russie rouge. Il y travaille au comité des réfugiés et à la Tcheka, sans oublier ses responsabilités politiques à la SDKPiL et au Parti bolchevique. Fin 1918, il rentre en Pologne et intègre le comité central du Parti communiste ouvrier de Pologne nouvellement créé. Son militantisme lui vaut plusieurs arrestations dans les années 1920. Pourtant, s’il quitte la Pologne et devient un agent international du Komintern en 1929, ce n’est pas à cause de la répression mais en raison des luttes de fraction qui l’ont fait exclure du comité central. Après plusieurs « missions », dont deux ans passés en Chine, il réintègre finalement l’appareil du Parti polonais en 1935 et fait dès lors des allers-retours réguliers à Moscou. Il y est arrêté et exécuté en 1937 (13).

À partir de 1939, la guerre confronte de nouveau les 16 anciens participants de la révolution en Ukraine qui restent en Pologne à des situations extrêmes. Deux servent dans l’armée polonaise contre l’Allemagne, l’un restant prisonnier. Deux communistes sont déportés en camps de concentration. Quatre entrent dans la résistance, un dans l’Armia Krajowa nationaliste, un avec les socialistes et deux dans le Parti ouvrier polonais (PPR), organisation stalinienne recréée sur ordre de Moscou en 1942. Enfin, trois qui avaient été soviétisés en 1939 combattent soit dans l’Armée rouge, soit dans la division polonaise Kościuszko formée par les Soviétiques en 1943.

Après-guerre, dix rejoindront le Parti ouvrier unifié polonais (PZPR), issu de la fusion forcée en 1948 entre le parti socialiste et le parti stalinien. C’est le parti au pouvoir et il n’est donc pas étonnant qu’il offre des perspectives de carrière. On peut considérer que neuf membres de l’échantillon appartiennent à l’élite sociale de la République populaire de Pologne : cinq ont des responsabilités locales (dans l’économie, dans les assemblées ou au parti), un devint officier et trois occupèrent des postes centraux, au Parlement (Sejm) ou au ministère de l’Intérieur. Parmi eux, un seul (14) subit une exclusion du parti à la fin de la période stalinienne (1951-1957), mais il faut noter qu’il occupa néanmoins sans discontinuer des directions d’usine de 1948 jusqu’à sa retraite en 1960. Ajoutons le cas d’un Polonais né en Ukraine et resté en URSS qui s’installe dans le pays de ses ancêtres en 1945. C’est un vétéran de la division Kościuszko qui a le grade d’officier dans la nouvelle armée polonaise. Sans doute participait-il de la politique soviétique d’encadrement des structures de force de la nouvelle République populaire (15).

On sait, en revanche, peu de choses de ceux qui, dans notre échantillon, n’ont pas gravi l’échelle sociale à commencer par les sept qui n’étaient pas entrés au PZPR. Néanmoins, l’absence de carte du parti ne signifie pas forcément une réserve politique. Ainsi, la seule femme de l’échantillon, celle qui, jeune fille, avait découvert la politique en fréquentant des révolutionnaires à la Maison polonaise de Marioupol, a travaillé après 1945 comme simple bibliothécaire. Elle appartenait tout de même à deux « organisations de masse » du régime, la Ligue des femmes polonaises (LKP) et la Société d’amitié polono-soviétique (TPPR).

* * *

Ces biographies donnent matière à réflexion sur certains points nodaux de la révolution russe et du mouvement communiste. Le processus de mobilisation révolutionnaire se lit dans leur parcours : en 1917, un cadre de militants aguerris qui agissent dans les organisations larges constituées après Février sur des bases nationales et civiques (Maisons polonaises) ou sociales et professionnelles (comités et soviets). Ils politisent de nouvelles vagues de néophytes dans une atmosphère de débat entre des organisations aux orientations diverses. En revanche, dès la fin de l’année, l’action des militants radicaux se militarise de façon sensible mais graduelle. La Garde rouge constituée contre Kornilov en septembre mène ses premiers combats en décembre et devient une unité mobile de partisans au début 1918, à l’arrivée des Allemands. Ainsi détachés des communautés de vie et d’activité qu’ils avaient reconstitué en Ukraine, les militants deviendront facilement des soldats de l’Armée rouge, amenés à combattre n’importe où dans l’ancien empire. L’alternative est l’intégration dans l’appareil du parti ou dans celui des soviets, ce qui signifie également des déplacements au gré des nécessités de service et de la fortune militaire des Rouges. En un an et quelques mois, des militants ouvriers sont devenus des militaires ou des apparatchiks qui ont largement coupé les liens avec leur base sociale (laquelle, dans le cas des Polonais d’Ukraine, cherche avant tout à être rapatriée).

Ces hommes et cette femme, très majoritairement issus de la classe ouvrière, ont forcé le destin en participant à la révolution : ils ont finalement accédé à des positions et des responsabilités inimaginables pour des prolétaires. On ne peut nier que le stalinisme ait fonctionné comme un ascenseur social, ce qui explique aussi le soutien dont a pu bénéficier un régime particulièrement oppressif par ailleurs. Il est intéressant à ce titre de comparer le parcours des Polonais devenus soviétiques à celui des rapatriés. La moindre proportion de promus parmi les seconds s’explique sans doute par les 25 années « perdues » hors de la matrice bureaucratique : en 1945, ceux qui n’étaient pas déjà dans l’appareil repartaient au mieux de zéro ; au pire, ils ne pouvaient plus y accéder car ils avaient entre-temps suivi d’autres voies politiques ou parcours de vie. En revanche, ceux qui étaient restés dans les registres de la bureaucratie soviétique disposaient, sauf exception, d’opportunités de promotion. Néanmoins, ils étaient également à la merci d’une rafle. Le taux de victimes de la répression stalinienne est en effet très élevé : cinq condamnés à mort et un prisonnier des camps sur 29 personnes, soit plus d’un cinquième de l’échantillon (parmi les Polonais soviétiques, la proportion monte même à un tiers, 4 sur 12) !

Notons qu’avant la répression stalinienne la « polonité » des personnes restées en Ukraine soviétique ne jouait qu’un rôle marginal : à l’exception de Skarbek qui était devenu un « Polonais professionnel » travaillant dans les structures officielles dédiées aux nationalités, les 11 autres ne mettaient pas leur origine en avant et se comportaient en citoyens et travailleurs soviétiques génériques. Il reste que leurs fiches de renseignement d’adhérents du parti ou d’anciens combattants rouges portaient systématiquement la mention de leur nationalité, même si dans les années 1920 ce critère n’avait aucune importance par rapport à l’origine sociale et à la date d’adhésion au parti. La situation s’infléchit radicalement en 1932 quand le passeport intérieur, devenu obligatoire, indique la nationalité juste après le nom et la date de naissance (16). On était bien loin de l’internationalisme pratiqué spontanément dans les soviets en 1917 et tout était désormais prêt pour délimiter administrativement et exclure politiquement les groupes que le pouvoir présenterait, sur critère national, comme un danger pour l’État.

On comprend pourquoi la trace de ces étrangers qui avaient participé à la révolution et à la guerre civile fut longtemps indiscernable. Dans les années 1920, les nombreuses publications d’histoire révolutionnaire mettaient en valeur l’appartenance de classe et l’affiliation partisane, sans préciser de nationalité. Seule la consonance d’un nom pouvait suggérer que tel ouvrier bolchevique du Donbass était plutôt originaire du bassin de la Vistule. Par la suite, dans les années 1930, la terreur a fait peser une chape de plomb sur toute la mémoire des révolutionnaires mais encore plus sur les allogènes et particulièrement les Polonais, même et surtout communistes. Après-guerre, seule la constitution d’une Pologne « socialiste », alliée de l’URSS, permit de redécouvrir l’existence d’une composante polonaise du mouvement communiste. Il fallut pourtant attendre la déstalinisation pour qu’on dévoile en URSS l’apport des étrangers en 1917.

Ce retour tardif de la vérité historique est limité à la période « héroïque » des événements révolutionnaires. Les publications indiquent éventuellement la date de décès d’un militant en 1937 ou 1938, mais sans en préciser la cause. Et même les dossiers internes transmis par l’Institut d’histoire du parti polonais à son homologue ukrainien précisent pudiquement que tel ou tel avait finalement été « victime d’une provocation ». Quant aux survivants, ils avaient adopté depuis longtemps le discours historique officiel par mimétisme, par opportunisme ou par peur. Ils avaient même participé à le construire. En 1934, Feliks Kon concluait un discours devant l’association des anciens prisonniers politiques en s’écriant : « Vive la révolution mondiale ! Vive notre grand guide, le camarade Staline ! » Même après la mort de ce dernier, il restait difficile de faire un retour critique sur le passé. Arrivé de Pologne en 1905 et bolchevik depuis 1915, Wacław Trzaskowski se plaint au directeur de l’institut d’histoire du parti ukrainien dans les années 1960 :

« La vieille génération qui a eu la chance de voir Lénine vivant et de discuter avec lui n’avait pas la possibilité d’écrire quoi que ce soit à ce sujet parce que Staline et ses acolytes l’avaient interdit. »

C’est toutefois moins l’antistalinisme qui le motivait qu’une ambition étouffée d’écrivain : ayant publié ses souvenirs dès les années 1920, il avait dû se taire pendant deux décennies. Il se rattrapait en inondant l’institut d’histoire du parti de 200 pages de lettres et mémoires entre 1956 à 1967 !

Or qu’avait à dire cette vieille génération révolutionnaire à la nouvelle, qui se posait des questions entre déstalinisation et persistance de l’emprise bureaucratique ? Dans l’un des 29 dossiers consultés, on lit cette déclaration écrite dans les années 1960 par l’ancien partisan rouge Ignacy Drożniak :

« Je veux dire à nos jeunes successeurs : souvenez-vous du prix élevé que nous avons payé pour la victoire d’Octobre. Vous devez conserver les merveilleuses conquêtes du peuple soviétique comme la prunelle de vos yeux. »

La répétition d’un discours figé depuis les années 1930 ne pouvait pas répondre aux attentes des jeunes Soviétiques des années 1960.

La mémoire de ces révolutionnaires internationalistes s’est ainsi abîmée il y a bien longtemps dans l’édification de régimes bureaucratiques dictatoriaux. Est-elle perdue pour autant ? Qu’on y réfléchisse aujourd’hui, alors que la question des « migrants » sert de prétexte à des assauts de xénophobie. Il y a 100 et quelques années, les vicissitudes de la vie, la nécessité économique et surtout la guerre avaient jeté loin de leur terre natale des centaines de milliers de prolétaires et, parmi eux, quelques militants aguerris. Ces « étrangers » s’étaient impliqués dans la vie politique et sociale de leur pays d’accueil. Ils avaient participé à sa fermentation révolutionnaire, notamment au sein des organisations ouvrières, et on les retrouva au premier rang de la lutte pour une révolution mondiale.

 (1) Ce travail a été mené dans le cadre du projet Mémoires divisées, mémoires partagées. Ukraine/Russie/Pologne (XXe-XXIe siècles) : une histoire croisée, soutenu par le Fonds national suisse pour la recherche scientifique. Je remercie particulièrement l’initiatrice du projet, Korine Amacher, pour ses précieuses remarques sur ce texte.

(2) M. Vistinetski, Sous le Drapeau du travail : textes et documents. Recueil, Moscou, Éditions en langues étrangères, 1957, p. 8.

(3) Konrad Zieliński, « Remarks about the Activity of Polish Communists in Soviet Russia 1918-1922 », Annales Universitatis Mariae Curie-Skłodowska Lublin – Polonia, vol. XXIII, 1, (2016).

(4) Les historiens du Bloc avaient dénombré au total 1 300 Polonais pro-bolcheviques dans tout l’ex-empire, dont quelque 150 dans les provinces du sud-ouest, c’est-à-dire en Ukraine.

(5) On trouvera ci-après la liste succincte des sources et de la bibliographie consultées en polonais, en russe et en ukrainien.

(6) Daniel Beauvois, Pouvoir russe et noblesse polonaise en Ukraine : 1793-1830, Paris, CNRS éd., 2003 ; Le Noble, le serf et le revizor : la noblesse polonaise entre le tsarisme et les masses ukrainiennes : 1831-1863, Paris, Éd. des Archives contemporaines, 1985 ; La bataille de la terre en Ukraine, 1863-1914 : les Polonais et les conflits socio-ethniques, [Villeneuve-d’Ascq,] Presses universitaires de Lille, 1993. Marcel Radosław Garboś, « Revolution and the Defence of Civilization: Polish Visions of Nationhood, Property and Territory in Right-Bank Ukraine (1917-1922) », The Slavonic and East European Review, vol. 96, n° 3 (2018).

(7) Allan K. Wildman, The end of the Russian imperial army : the old army and the soldiers’ revolt (March-April, 1917), Princeton : Princeton UP, 1980, p. 103.

(8) Jean-François Fayet, « Les Révolutionnaires russes et polonais installés en Suisse pendant la Première Guerre mondiale », in La Suisse et la Guerre de 1914-1918, Genève : Georg, 2015 ; Jean-François Fayet, « 1905 de Varsovie à Berlin : la polonisation de la gauche radicale allemande », Cahiers du Monde russe, vol. 48, n° 2/3 (2007) ; Jerzy Holzer, « Le mouvement ouvrier polonais face au développement du conflit mondial », Le Mouvement social, n° 49 (1964). Marian K. Dziewanowski, « World War I and the Marxist Movement of Poland », The American Slavic and East European Review, vol. 12, n° 1 (1953).

(9) Le premier soviet de Kharkov élu en mars 1917 comptait officiellement 442 Russes et Ukrainiens, 40 Juifs, 8 Polonais et 7 Lettons.

(10) James Morris, « The Polish Terror : Spy Mania and Ethnic Cleansing in the Great Terror », Europe-Asia Studies, vol. 56, n° 5 (2004).

(11) Ce qui n’est pas inouï. Voir Thomas Olszanski, Un militant syndicaliste franco-polonais (« La vie errante » de Thomas Olszanski, 1886-1959), Villeneuve-d’Ascq : Presses universitaires de Lille, 1993.

(12) Kevin McDermott, « Stalinist Terror in the Comintern : New Perspectives », Journal of Contemporary History, Vol. 30, n° 1 (1995).

(13) Son dernier écrit est sans doute le bref récit de son activité en 1915-1918, rédigé à Moscou en 1936 et conservé aujourd’hui aux archives de Kiev. Notons que le frère de Jan, Feliks, militant du parti paysan pro-communiste « Samopomoc », meurt quant à lui à Auschwitz en 1943.

(14) Il s’agit de Roman Hartenberger (1897-1965). Né en Ukraine, il avait adhéré à la SDKPiL à l’âge de 16 ans en 1913 en sortant de son apprentissage de tourneur. Il rejoint les bolcheviks en 1917. Pendant la guerre civile, il devient commissaire politique. Il s’installe en Pologne en 1922, travaille à l’usine et milite syndicalement. En 1942-1945, il participe à la réorganisation du parti stalinien (PPR) dans la clandestinité. Il fait quelques mois de camp de concentration en 1945.

(15) Le général soviétique d’ascendance polonaise Konstantin Rokosovski est même nommé ministre de la Défense de Pologne en 1949.

Sources et bibliographie consultées en russe, ukrainien et polonais

Les dossiers personnels suivants ont été consultés :

– Aux Archives d’État des organisations civiques d’Ukraine à Kiev (CDAGO)

· fonds F59 : Franciszek Biedrzycki, Ignacy Drożniak, Stanisław Gorniak, Roman Hartenberger, Stanisław Kościelewski (alias Jan Kwiatkowski), Jòzef Kowalewski, Jan Lubieniecki (alias Ignacy Rylski), Bronisław Makowski, Antoni Michalak, Marian Nachtman, Stanisław Paliński, Władysław Pawłowski, Adam Pecold, Jòzef Piaszcynski, Henryk Plawinski, Helena Sobczak-Wisniewska, Stanisław Tołwiński, Edmund Tomaszewski, Wacław Trzaskowski, Albert Wojciechowicz, Stanisław Żolnierowicz ;

· fonds F39 : Feliks Kon, Stanisław Redens et Bolesław Skarbek (alias Szacki) ;

– Aux Archives régionales d’État de Kharkiv (DAHO) dans le fonds R1772 : Ignacy Drożniak, Antoni Gadoś, Franciszek Jackiewicz, Stanisław Kaczkowski, Sergiusz Konarski, Franciszek Kowalczyk.

Bjeljakevyč Ivan, « La participation des travailleurs internationalistes polonais dans la lutte pour le pouvoir des soviets en Ukraine (avril 1917-février 1918) », Ukraïns’kyj istoryčnyj žurnal, n° 11, (1985).

Gaj-Nyžnyk Pavlo, Maksym Potapenko, « La position du mouvement révolutionnaire polonais en Ukraine du Dnepr sur l’indépendance de L’UNR (1917-1918) », in Šljahy stanovlennja nezaležnosti Pol’šči i Ukraïny: mynule, sučasne, majbutnje / Materialy V Mižnarodnoï naukovoï konferenciï, 15-16 lystopada 2008 r., Žytomyr : Derž. un-t im. Ivana Franka, 2009, pp. 50-68.

Gorburov Kyrylo, « Boleslav Skarbek-Šac’kyj (1888-1934) : la biographie méconnue du responsable du “travail communiste polonais” en Ukraine soviétique », Z arhiviv VUČK-GPU-NKVD-KGB, n° 1 (2012).

Kalenyčenko Pavlo, « Fragments d’histoire des commissariats polonais en Ukraine (1918-1919) », Ukraïns’kyj istoryčnyj žurnal, n° 5 (1967).

KC PZPR. Zakład Historii Partii, Le Livre des Polonais participants à la révolution d’Octobre 1917-1920, Warszawa : Książka i Wiedza, 1967

Mel’nykova Iryna, ed., Les Internationalistes étrangers dans les rangs des combattants pour le pouvoir des soviets en Ukraine (1917-1920), Kyïv : Naukova Dumka, 1967.

Radziwonowicz Tadeusz, « Les Polonais dans l’armée russe (1874-1914) », Studia i materiały do historii wojskowości, n° 30 (1988).

Tych Feliksed., Dictionnaire biographique des militants du mouvement ouvrier polonais, Warszawa : « Książka i Wiedza », 1978-1992.

Žvanko Ljubov, Les réfugiés de la Première Guerre mondiale : la dimension ukrainienne (1914-1918), Harkіv : Vіrovec’ A. P. “Apostrof”, 2012.


 

ALEXANDRE SUMPF, Okhrana. La police secrète des tsars 1883-1917

La mère de la police politique moderne ?

Par Jean-Jacques Marie

444 pages, CERF, 24 euros.

Fondée en 1878, la Volonté du peuple, petit groupe révolutionnaire de quelques dizaines de membres exige du Tsar l’instauration des libertés politiques. En mars 1880, convaincus de l’impossibilité d’obtenir le moindre résultat par une lutte légale contre l’absolutisme tsariste, elle annonce qu’elle ne cessera la lutte que lorsqu’Alexandre II abdiquera et laissera une assemblée nationale constituante poser les bases de la réforme sociale. Le tsar autocrate ne répond bien entendu pas à cet ultimatum, qu’un petit détachement du groupe se prépare à réaliser. Le matin du 1er mars 1881, un membre du groupe abat Alexandre II en lançant une bombe sur son carrosse. Son successeur, Alexandre III fait pendre les auteurs et complices de l’attentat, promulgue « l’état de protection renforcée », qui permet par simple décret de suspendre toutes les libertés individuelles et surtout crée, l’année suivante, des « sections de la protection de l’ordre et de la sécurité publique », l’Okhrana. Cette police politique secrète doit combattre les groupes révolutionnaires en les espionnant et en les infiltrant.
Le sentiment que le système est impossible à réformer redonne vie au courant populiste qui forme des groupes dits socialistes-révolutionnaires (SR, héritiers politiques de la Volonté du peuple). Les SR combattent l’autocratie par la bombe et le revolver et multiplient contre les dignitaires du régime des attentats accomplis par une poignée de militants sélectionnés. Le 14 février 1901 un étudiant SR abat le ministre de l’Instruction publique Bogolepov . En avril 1902, un autre abat le ministre de l’Intérieur, Sipiaguine. Les SR fondent dès 1901 – avant même d’avoir proclamé leur parti en 1902 ! – une minuscule Organisation de Combat, chargée des attentats contre les dignitaires du régime dirigée dès 1903 par l’agent de l’Okhrana, Yevno Azev. Au fil des années elle infiltrera environ 2000 agents dans les diverses organisations révolutionnaires, surtout chez les Socialistes Révolutionnaires, puis chez les sociaux-démocrates constitués en parti en 1897, bientôt divisés en bolcheviks et menchéviks, et des groupes anarchistes. L’Okrana, on le sait, infiltrera, entre autres, un agent, Malinovski, dans le groupe dirigeant bolchevik et dans son groupe parlementaire. Lénine, jusqu’à la révolution, refusera de prêter l’oreille à ceux qui dénoncent en Malinovski un agent provocateur. Alexandre Sumpf rappelle ironiquement, qu’en 1914 « Lénine institue une commission d’enquête formée de lui-même et de Grigori Zinoviev : au terme d’un long et pénible interrogatoire, Malinovski est innocenté par celui-là même qui n’a pas intérêt à voir céder le pilier de son action en Russie ». (p 59)
Aveuglement ou complaisance ? Il faut tenir compte de deux aspects de cette question ; d’abord rares ont été les agents provocateurs démasqués pendant leur activité en Russie, malgré la chasse organisée contre eux par le russe Bourtsev, installé à Paris débusqueur de provocateurs, qu’Alexandre Sumpf a évoqué dans de nombreuses pages de son ouvrage où il le qualifie de « Sherlock Holmes » (qui ne considèrera, lui, Malinovski comme provocateur qu’en 1916, tant les évidences sont douteuses dans cet univers policier !). Nombre de provocateurs infiltrés dans le Parti bolchevik ne furent démasqués qu’en février 1917 (Tchernomazov, Jitomirski, etc.).
L’agent de l’Okhrana le plus célèbre d’entre eux, Yevno Azef, agent de la police politique depuis 1893,installé en 1903, à la tête de l’Organisation de combat des SR, avait été dénoncé dès 1895 par un étudiant, aussitôt exclu de son cercle comme calomniateur. En 1903, une commission examina les accusations de provocation portées contre lui par un jeune militant et blanchit entièrement Azev. Le Comité central du PSR le déclara alors « en deçà de tout soupçon ». Il ne sera démasqué que grâce à Alexis Lopoukhine, ancien chef du département de la police. Convaincu qu’Azev nuisait beaucoup plus à l’Etat qu’aux SR, il révéla le rôle d’Azev à Bourtsev.
Lénine n’a pas bénéficié des révélations d’un Lopoukhine et a été moins perspicace que d’autres.
Ensuite l’un des jeux des provocateurs de l’Okhrana est de se défendre en répandant insinuations et des rumeurs contre des militants étrangers aux manipulations de la dite Okhrana. Leurs ravages distillaient les doutes et la suspicion que la moindre coïncidence nourrissait. C’était l’un des buts de l’infiltration policière.
Ainsi, pour se défendre en mettant en valeur sa vigilance, Malinovski calomnia plusieurs responsables bolcheviks parfaitement innocents. La méfiance avait donc deux buts. Malinovski enfin avait été capable de dissimuler à tout le monde à la fois son vrai nom, ignoré même de la police, et sa triple condamnation à la prison pour vol dans sa jeunesse, qui permit à la police de le manipuler dès qu’elle l’eut appris.

Pour l’auteur, selon le titre de l’un des premiers chapitres de son livre, l’Okhrana marque la « naissance de la police politique moderne ». Est-ce si évident ? Je me rappelle avoir jadis feuilleté les quatre volumes de l’ouvrage d’Ernest d’Hauterive consacré à l’activité de l’ancien jacobin, Joseph Fouché, dans les fonctions de chef de la police, qu’il exerça sous Napoléon jusqu’en 1810, livre intitulé La Police secrète du Premier empire (Paris, 1963). Avec des moyens évidemment plus artisanaux et rudimentaires, il utilisa déjà plusieurs techniques et procédés mis en oeuvre à la fin du siècle par l’Okhrana.
Alexandre Sumpf décrit avec une très grande minutie le fonctionnement de cette dernière, ses mécanismes et ses conflits internes, son personnel ses liens avec les services de police étrangers, surtout avec la Sureté française. Les chapitres consacrés à ces thèmes, nourris par un dépouillement d’archives jusqu’alors souvent peu ou pas du tout, exploitées sont les plus intéressants de ce volume. Il résume lui-même l’évolution de cette institution en écrivant à propos de son Agence de l’étranger  « Elle a débuté dans une ambiance artisanale, où l’instinct, l’audace, le secret et aussi la violence faisaient office de stratégie. Elle a achevé son parcours comme une sorte d’administration, où l’infiltration et la surveillance avaient pour but principal de collecter des renseignements détaillés en masse, et plus de s’adonner à l’incitation au crime révolutionnaire » ( p 235). Bref elle aurait ou abandonné ou relégué au second plan la provocation.
Dès les premières lignes de son introduction, Alexandre Sumpf définit l’un des objectifs de son ouvrage au-delà de la seule description de l’Okhrana, de son fonctionnement, de son personnel et de ses objectifs, citant un écrit de l’anarchiste devenu bolchevik, Victor Kibaltchitch (dit Victor Serge), « ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression« . Il évoque l’étonnement de ce dernier devant la découverte de « plusieurs dossiers à son nom dans les archives laissées par la police secrètetsariste, l’Okhrana, quoiqu’il n’ait jamais mis les pieds en Russie. » Puis il ajoute : « Ironie de l’histoire, cet anarchiste venu en 1919 se battre aux côtés des bolcheviks pour le salut de la Russie rouge, aura bientôt affaire à son héritière en ligne directe : la Guépéou, qui a vu le jour dès décembre 1917 sous le nom de Tcheka » ; et il ajoute : « Longtemps ce que je savais de l’Okhrana, la mère de toutes les polices politiques, s’est résumé à cette filiation entre les deux systèmes établie par l’œuvre de ce révolutionnaire intransigeant et écrivain sensible. » (p 11).
Cette affirmation surprend. D’abord si l’Okhrana est une police politique secrète… la Tcheka, elle, dès sa proclamation le 7 décembre 1917, est une institution publique dont une importante partie de l’activité est publique puisqu’elle se déroule sous les yeux de la population, de la confiscation de biens ou de récoltes de paysans jusqu’à l’arrestation ou l’exécution d’ennemis du nouveau pouvoir, ou considérés ou même qui se proclament comme tels.
Ensuite les conditions dans lesquelles les deux institutions sont constituées diffèrent profondément. Quand Alexandre III crée l’Okhrana, il ne pense nullement que les fondements de son régime soient réellement menacés. L’Okhrana doit d’abord et surtout défendre la précieuse personne du tsar et les personnes, un peu moins précieuses, de son entourage et de son gouvernement, mission dans laquelle elle ne se montrera pas très efficace à en juger par la liste des personnalités abattues par les « terroristes », de certains ministres- dont celui du ministre de l’Intérieur Plehve – au grand-duc Serge, membre de la famille impériale et gouverneur de Moscou.
Quand les bolcheviks, eux, créent la Tcheka, au moment même où commence à se constituer dans le sud de la Russie la première armée blanche sous la houlette des généraux Alexeiev et Kornilov, ils pensent que leur avenir,même proche, est plus qu’incertain ; en témoigne le discours que prononce Trotsky lui-même, pourtant l’un des moins pessimistes des dirigeants bolcheviks, après Lénine, le lendemain même de la fondation de la Tcheka, le 8 décembre. Il lit ce jour là au théâtre Alexandre un rapport angoissé sur les pourparlers de paix avec les Allemands. Il faut négocier avec le Kaiser dans l’attente de la révolution internationale, mais l’échec est possible ; dans ce cas, ajoute-t-il,  « notre souvenir se transmettrait de génération en génération et éveillerait nos enfants à une lutte nouvelle ». Evoquant la lassitude devant la guerre apparemment interminable et la lenteur du bouillonnement révolutionnaire en Europe, il ajoute : « si ce silence de mort devait régner plus longtemps sur l’Europe, si ce silence devait donner au Kaiser la possibilité de nous attaquer et de nous dicter des conditions injurieuses pour la dignité révolutionnaire de notre pays, je ne sais pas alors, avec la désorganisation de notre économie et le chaos engendré par la guerre et les bouleversements intérieurs, si nous pourrions continuer à combattre (…) ; si, à cause de la ruine de notre économie, nous ne sommes pas capables de combattre (…) alors nous dirons à nos camarades étrangers : la lutte ne sera pas pour autant terminée ; elle sera simplement repoussée, comme ce fut le cas en 1905. » (1) Bref, 1917 pourrait donc être une seconde « répétition générale » et ses participants même pourraient bien en être réduits à transmettre le flambeau aux générations à venir.

C’est déjà ce que suggérait clairement Alexandra Kollontaï au capitaine Jacques Sadoul lorsqu’elle le reçut au lendemain de la prise du pouvoir. Faut-il préciser que les fondateurs de l’Okhrana n’étaient pas habités par de semblables doutes lorsqu’il la mirent sur pied.
Enfin la Tcheka agira au cœur d’une guerre civile impitoyable, d’une violence extraordinaire des deux côtés (des trois côtés si l’on ajoute aux rouges et aux blancs les bandes paysannes qualifiées alors de « verts »). Comme les violences commises par les Rouges et par les Blancs sont largement connues, un exemple pris chez ces verts donne la première idée de la cruauté de cette guerre civile. Au début de 1921 des paysans de la région d’Ichim, en Sibérie occidentale, révoltés par les réquisitions de blé, se soulèvent. Des détachements de l’Armée rouge sont envoyés pour écraser leur révolte… Lorsque les paysans capturent des soldats, ils séparent les communistes des autres et laissent les premiers nus dehors, dans le froid, jusqu’à ce qu’ils meurent gelés, ou leur imposent un traitement plus raffiné encore : ils leur arrachent les yeux, leur coupent le nez et les oreilles, les transpercent à coups de pics ou de fourches, puis brûlent dans des fosses leurs restes déchiquetés. Quant aux membres des détachements de réquisition capturés, les paysans leur découpent le ventre, leur arrachent les intestins, leur remplissent le ventre de paille ou de foin et plantent sur la victime un écriteau proclamant :  » Réquisition terminée ».
Au même moment l’Armée rouge prend d’assaut l’île de Cronstadt dont la garnison s’est soulevée au début de mars. La Tcheka condamne à mort 2.103 des marins révoltés.
En attendant ce dénouement, au cours de ses incursions en Biélorussie, dans les régions de Gomel et de Minsk, de l’été 1920 au début de l’automne 1921, sa bande se déchaîne contre les Juifs, auxquels ils coupent le nez, tranchent les mains et les pieds, qu’ils égorgent, éventrent, roulent dans du fil de fer barbelé, écorchent vifs, pendent aux arbres, après avoir violé puis brûlé vives vieilles femmes, fillettes et femmes enceintes.
La Tcheka agit, on le voit, dans des conditions qui n’ont rien à voir avec celles dans lesquelles s’est trouvée l’Okhrana tout au long de son existence.
La filiation entre l’Okhrana et la Tcheka parait si importante à Alexandre Sumpf qu’elle forme la conclusion de son livre ; il écrit ainsi, sans d’ailleurs appuyer cette affirmation par la moindre référence : «  Les bolcheviks Lénine en tête se sont toujours félicités d’avoir tourné à l’avantage de la révolution (et surtout au leur) les manœuvres de l’Okhrana » (p 419). Et surtout il ajoute : « Cependant sous le stalinisme le pouvoir politique s’est laissé envahir et dominer par la politique de surveillance. » Faudrait-il donc comprendre que le stalinisme découlerait d’une prééminence de l’appareil policier sur l’appareil politique ? Mais Staline a liquidé sans la moindre difficulté les chefs successifs du NKVD (Yagoda, puis Iejov), simples instruments de ses fins politiques. Quant au dernier chef de la police politique, Lavrenti Beria, qui a cru exercer le pouvoir au lendemain de la mort de Staline, ses collègues de la direction du PCUS l’ont liquidé sans grande peine quatre mois après son accession apparente au sommet du pouvoir, puis ils ont relayé la police politique au second rang en la ramenant du rôle de « ministère » (MVD) à celui de Comité (KGB) sans que leur régime cesse pour autant d’être stalinien… sans Staline.
Ces affirmations, à mon sens, discutables, ne retirent pas son intérêt au portrait que trace Alexandre Sumpf de cette institution policière chargée de protéger un régime qui n’est pas mort des insuffisances ou des difficultés de l’institution policière chargée de le protéger… mais de son aveuglement, qui l’avait amené à ignorer l’avertissement donné dès février 1914 par l’ancien ministre de l’Intérieur, Dournovo, bon connaisseur, et pour cause, de l’Okrana et qui, dans un memorandum adressé au tsar Nicolas II lui déclarait : si la Russie entre dans la guerre, sa défaite inéluctable provoquera la révolution : « Les troubles commenceront par l’accusation portée contre le Gouvernement d’être responsable de tous les désastres. Dans les institutions législatives une vigoureuse campagne s’engagera contre le gouvernement, suivie par une agitation révolutionnaire à travers le pays, avec des slogans socialistes capables d’éveiller et de rallier les masses, d’abord sur le partage des terres, puis sur celui de toutes les richesses et de toute la propriété. L’armée battue, ayant perdu ses meilleurs hommes, et emportée par la vague de la soif paysanne primitive de la terre, sera trop démoralisée pour défendre la loi et l’ordre » ; il annonçait enfin la victoire probable des  « partis extrémistes » portés par « la vague populaire » et qui « dégénérera inévitablement en un mouvement socialiste. »(2). On ne saurait mieux décrire la dynamique des événements futurs. Mais La Cour reste sourde à cet avertissement prophétique que la vague chauvine et l’union sacrée patriotique du début de la guerre, bénies par L’Eglise, semble démentir.
Cet avertissement prophétique permet de mettre en doute la portée historique qu’attribue Alexandre Sumpf à l’assassinat du moine Raspoutine, très influent auprès de la tsarine, et son interprétation du rôle de l’Okhrana dans cette affaire. Dans un chapitre intitulé L’Okhrana trahit la monarchie, il souligne que l’Okhrana a tardé à alerter Raspoutine sur le complot préparé contre lui par deux membres de la famille impériale (Felix Youssoupov, Dimitri Romanov) et le député ultra-monarchiste Vladimir Pourichkevitch, complot, ajoute-t-il,  « que connaît la moitié de Petrograd » (p 82). Raspoutine a donc dû en entendre parler. D’ailleurs quand le chef de l’Okhrana téléphone à Raspoutine pour l’en informer, ce dernier l’envoie promener en fanfaronnant ? Or, selon Alexandre Sumpf, « son assassinat achève de délégitimer la maison Romanov et donne le dernier coup à l’édifice impérial, qui ne demandait qu’à s’effondrer » (p. 82). L’analyse, brève mais prophétique de Dournovo, fondée sur une perspective historique, me parait plus proche de la vérité et donc dédouaner l’Okhrana … sur ce point particulier.

(1) Léon Trotsky, Sotchinenia, vol. 3, t. 2, p 213-217

(2) G Sokoloff, La Puissance pauvre, Paris, p. 25o