Je me souviens d’un livre à couverture rouge – Katia Dorey

Lettre de lectrice

C’était la traduction française, parue en 1974, du livre de Viatcheslav Tchornovil sur la vague d’arrestation qui s’était abattue, à la fin de l’été 1965, sur l’intelligentsia ukrainienne. Ces quelques dizaines d’arrestations, menées en catimini, n’avaient pas fait beaucoup de bruit. La plupart de ces écrivains, chercheurs, artistes, à peine trentenaires, commençaient seulement à être appréciés dans un cercle restreint. Presque tous sont condamnés, pour leurs lectures ou leurs écrits, à des peines plus ou moins lourdes de camp à régime sévère.

C’est le livre de Tchornovil qui va les faire connaître. Journaliste, il enquête sur ces arrestations et publie sur vingt d’entre eux les éléments de biographie qu’il est parvenu à réunir. Le titre est Le malheur d’avoir trop d’esprit, comme la pièce de l’écrivain russe Griboedov dont le héros, un siècle et demi plus tôt, trop critique sur la société, ne voit d’issue que dans l’exil. Le sous-titre est Portrait de vingt « délinquants». Il paraît dès 1967 en ukrainien à Paris et il est rapidement diffusé en russe, en samizdat, comme le sont les comptes rendus des procès de Brodsky ou de Siniavski et Daniel.

Arrêté à son tour, Tchornovil va alterner séjours en camp et relative liberté, il ne pourra retourner à Kiev qu’en 1985. Fondateur de la Roukh (Mouvement National Ukrainien), il est en 1991 le principal adversaire de Kravtchouk aux présidentielles.

Ses statues sont partout, mais son livre ne tomberait-il pas aujourd’hui sous le coup des lois de 2015 interdisant l’apologie du communisme ? La plupart des accusés appartiennent à la « génération des années 60 » qui a cru à la déstalinisation. C’est de Lénine contre Staline qu’ils se réclament. La page de garde originale porte une citation de Lénine : « C’est pourquoi quand on nous dit : dans le socialisme, le droit de disposer de soi-même est chose superflue, c’est comme si on nous disait : dans le socialisme, la démocratie est superflue » V. Lénine (œuvres, t. 23) ».

Depuis 2019 le site


Ouvert 20 ans après la parution du n° 1 des Cahiers du Mouvement Ouvrier, il met en ligne tous les numéros d’avril 1998 à aujourd’hui (sauf trois), tous les sommaires jusqu’au n° 85 (paru en décembre 2019), un tableau classant près de 1700 articles par thèmes.
En décembre 2019 est paru le numéro 84 des Cahiers du mouvement ouvrier. Ce numéro devait être le dernier publié en version papier. Mais la décision a été prise de publier un nouveau numéro papier (le numéro 85), exceptionnel par son contenu.
Le Cahier n° 86 a été publié exclusivement sur le site.
Depuis, outre les Cahiers, de nombreux articles ont été mis en ligne sur le site, classés en pages et rubriques : » Points d’Histoire », « Stalinisme, complaisants ou trompés », « Ukraine », etc. Deux « Sections » ont été ouvertes : l’une, dédiée à Vadim Rogovine et à ses publications dans les Cahiers, l’autre à Varlam Chalamov, animée par Marc Goloviznine, collaborateur scientifique de l’Institut de sociologie, Académie des sciences de Russie

Quand Alexandre Soljenitsyne répond aux auteurs du film sur le goulag

Arte a récemment montré un film sur le goulag réalisé par Patrick Rotman, Nicolas Werth et Fr. Aymé qui dans leur présentation affirment que le travail forcé du goulag a été « l’indispensable moteur de la machine de production soviétique » et le « cœur économique et politique caché du régime. »

Or Alexandre Soljenitsyne est catégorique : le goulag ne produisait – extraction de minerais exceptée – que de la camelote : « Tout ce que les détenus du camp, écrit-il, fabriquent pour leur cher Etat est du travail ouvertement et au suprême degré bousillé : les briques qu’ils ont faites peuvent être brisées à la main, la peinture s’écaille sur les panneaux, le crépi se détache, les poteaux s’écroulent, les tables branlent, les pieds sautent, les poignées vous restent dans la main. Partout des négligences, partout des erreurs. A tout bout de champ il faut arracher un couvercle déjà cloué, recreuser une tranchée déjà comblée, percer au pic et au tamponnoir des murs déjà revêtus. (L’Archipel du goulag, Seuil, 1974, tome 2, p. 437).

Il évoque ainsi des lignes de chemin de fer comme la ligne Salekhard-Igarka, longue de 1 200 kilomètres dont les rails se gondolent et qu’aucun train n’empruntera jamais ou la ligne Oussa-Vorkouta dont les rails « flottent » et sur laquelle le train tangue… même après l’exécution des constructeurs, fusillés pour « sabotage ». Soljenitsyne ajoute : « Et la ligne Lalsk (sur la Louza) -Pinioug (…) En 1938 on y consacra quelques grands camps. Il y eut quarante-cinq kilomètres de construits, puis on laissa tomber ». (p 439).

Le goulag est aussi le règne du bluff. Puits de mine creusés dans le sol gelé, comblés, recreusés, gigantesque train de bois pris dans l’eau gelée, dynamité… mais comptabilisé dans les résultats, car les statistiques de la production du goulag, dont on peut « corriger, selon Soljenitsyne, jusqu’à vingt fois les bordereaux de réalisation du plan », (p 436) ainsi maquillés à l’infini pour les faire correspondre aux instructions d’en haut sont aussi, voire encore plus mensongères que les autres.

Soljenitsyne conclut de cette liste partielle : « L’Archipel n’a pas connu l’autocouverture des frais » (p 436) et précise : « Non seulement l’Archipel ne paie pas ses frais, mais le pays en est même réduit à payer fort cher le plaisir de le posséder ». p. 439.

Donc une place politique centrale, sans aucun doute, dans le système de terreur stalinien… mais un apport économique nul et très coûteux….

Un stalinisme mou…

Jean-Jacques Marie

La propagande stalinienne a d’abord, sous sa forme la plus grossière et la plus grotesque, été orchestrée par l’appareil et les apparatchiks du Parti communiste soviétique et des divers partis communistes du monde. C’est ainsi qu’un certain Jean Kanapa, membre du Bureau politique du PCF, peut célébrer en Staline « le plus grand humaniste de tous les temps » (1) .
Ces dithyrambes faisaient écho à ceux, encore plus grotesques, dont la presse soviétique regorgeait. Ainsi la presse soviétique pouvait en 1937 imprimer des vers dithyrambiques bons pour un pharaon : l’un chantait sa domination divine sur la nature elle-même :
Les étoiles de l’aube obéissent à ta volonté.
Un autre le comparait à un dieu tout-puissant :
O toi Staline grand chef des peuples
Toi qui fis naître l’homme,

Ces bouffonneries flattaient sans doute la vanité de Staline mais n’avaient aucun impact politique réel ni à l’intérieur de l’URSS ni à l’extérieur.

Plus pernicieux pour l’extérieur étaient sans aucun doute l’écho apporté pendant des décennies à la propagande stalinienne par des chercheurs, historiens, universitaires, indépendants.

En voici un exemple parmi d’autres.
A la fin des années 50 la Librairie Armand Colin instaure une collection U, dite série « Histoire contemporaine » dirigée par l’historien René Rémond et qui vise un large public « elle s’adresse d’abord aux étudiants entrant dans l’enseignement supérieur (…) aux responsables d’organismes professionnels et politiques, aux militants ouvriers et ruraux, aux animateurs d’associations culturelles ou de mouvements de jeunesse, aux cadres de l’industrie » (p. 2). En 1964, Armand Colin y publie un ouvrage de l’universitaire Pierre Sorlin assistant à la Faculté de Lettres et Sciences humaines de Paris (Nanterre) intitulé « La société soviétique 1917-1964 » dans la collection U.

Certes la vision que Sorlin donne de la société soviétique diffère sur plusieurs points de la peinture rose diffusée par la propagande stalinienne. Il écrit ainsi en conclusion : « Trois fléaux se sont abattus sur l’Union soviétique depuis 1917. D’abord les Allemands quels que soient les crimes nazis, aucun n’atteint l’ampleur de celui qu’ils ont perpétré, non pas à l’encontre des seuls communistes – ennemis idéologiques – mais à l’encontre de tout le peuple russe (…) Les éléments naturels, sécheresse, inondation, disette ont tenu la seconde place. Enfin certaines réformes, celle en particulier de l’exploitation agraire ont complété le massacre » (p. 248-249).
Mais, à lire ces lignes, on se demande où est passé et d’où vient le stalinisme, qui ne saurait se réduire à la collectivisation forcée évoquée dans le troisième point ? Sorlin écrit sous le titre « Les conséquences indirectes de la guerre : le stalinisme » : « De 1945 à 1953, l’Union soviétique vit sous le système stalinien .
C’est la dictature intégrale, la peur, l’espionnage, le régime policier dans toute son horreur 
» (p. 200). Puis il ajoute que les nombreuses explications possibles «  laissent de côté un aspect immense du problème : pendant huit ans les Soviétiques ont tremblé sans arrêt et pourtant Staline est très populaire. A la crainte s’est toujours mêlée une admiration consciente » (p. 200). Comme Hannah Arendt, il prend donc les manifestations officielles, les applaudissements et les sourires obligatoires pour l’expression d’un sentiment réel. Puis il écrit en gras : « Les Soviétiques se sentent rassurés par la vigueur du pouvoir » ( p 205). Etre rassuré en tremblant semble pourtant difficile… Puis « le stalinisme dans son aspect brutal, dans ses conséquences tragiques, est une séquelle de la guerre » (p. 206). Dans l’évocation des années 30, Sorlin écrit d’ailleurs : « Les Soviétiques s’intéressent à l’essor de leur pays et sauf pendant quelques périodes de découragement se sont donné une véritable mystique du bond en avant. Le tableau est au total sympathique, la physionomie de la société soviétique paraît harmonieuse. » (p 137)
C’est donc l’agression nazie qui aurait provoqué la naissance du stalinisme. Il n’existerait donc pas avant 1945 !! Mais alors quel régime politique a connu l’URSS du début des années 30 à 1945, à l’époque du massacre de centaines de milliers d’ouvriers, paysans (qualifiés bien sûr de « koulaks »), de membres de minorités nationales installées en URSS (baltes, finnois, polonais… etc), des procès de Moscou, des massacres d’opposants, dont les trotskystes, dans les camps, à l’époque aussi d’une brutale législation ouvrière qui aboutit en 1940 à l’instauration de la semaine de sept journées de huit heures de travail (soit la semaine de 56 heures !). Au comité central de juillet 1940, Khrouchtchev bafouille : « La discipline du travail ne se trouve pas encore à la hauteur à laquelle elle devrait être. » Staline explose : « De quoi parlez-vous quand les gens refusent de travailler, ne se rendent pas au travail ? Ils disent « Je ne touche pas grand-chose par jour de travail, je ne veux pas aller travailler » […] Il faut les envoyer dans des camps de concentration. Le travail est une obligation dans le socialisme. Nous punissons les ouvriers qui arrivent en retard au travail et le kolkhozien ne va pas du tout travailler et il ne lui arrive rien ». (2)
Loin de cette réalité, évoquant les années 1939-1940, et la première moitié de 1941, Sorlin affirme : « la police ne fait plus sentir sa présence, les critiques sont autorisées » (p. 178). Un système policier où la police devient invisible… Etonnant ! A propos de l’agression allemande du 22 juin 1941, Sorlin écrit : « On a beaucoup reproché aux autorités soviétiques de n’avoir pas prévu le danger, de s’être laissé surprendre. Même dans un état totalitaire, le gouvernement est sensible aux fluctuations de l’opinion. La société soviétique, en 1941, ne veut pas la guerre et n’y croit pas. Quelques observateurs, placés près de la nouvelle frontière, peuvent signaler les préparatifs allemands, s’inquiéter de voir des avions à croix gammée s’égarer de plus en plus souvent au-dessus du territoire soviétique ; le public ne tient aucun compte de ces avertissements » (p. 178-179) … (dont il n’est, à la différence de Staline, pas informé !!). Sur la liquidation de l’état-major de l’armée rouge dénoncé comme lié aux Allemands lors d’un procès à huis-clos des principaux chefs de l’Armée rouge (Toukhatchevski, Iakir, Primakov, Poutna… etc) en juin 1937 et l’épuration massive du corps des officiers et des officiers supérieurs de bas en haut qui a suivi, Sorlin ose écrire : « seuls les cadres supérieur ont été touchés et on les a vite remplacés » (p. 179). Or la campagne de dénonciation systématique organisée par le NKVD a chassé de l’armée près de 40.000 officiers et officiers supérieurs, dont plusieurs milliers fusillés et 11.000 envoyés au Goulag, d’où Staline ne les sortira qu’au lendemain de l’attaque allemande du 22 juin 1941.
Quant à l’alliance Staline-Hitler selon Sorlin, « les accords germano-soviétiques d’août 1939 sont présentés comme un moyen de « supprimer le danger de guerre » et l’opinion les interprète ainsi » ( p 177). Où et comment s’exprime cette « opinion » publique à une époque où nombre de soviétiques craignent d’être dénoncés par un de leurs voisins pour une parole imprudente ? ? Dans la Pravda, les Izvestia ? Il faut ajouter que, dans la Pravda et dans les Izvestia les citoyens soviétiques, dont on ne peut savoir ce qu’ils en pensent, peuvent souvent lire des déclarations de Molotov ou des communiqués de l’agence Tass qui affirment inlassablement, 22 mois durant, que les relations amicales entre l’URSS et l’Allemagne « reposent sur les intérêts étatiques fondamentaux des deux pays », ce que Sorlin avait oublié de signaler, alors que la formule traîne dans les communiqués publiés par la Pravda et les Izvestia.

  1. La Nouvelle critique,mars 1953 , p 1.
  2. 2. Rgaspi, fonds 17,inventaire 2 ,dossier 670, feuillet 157.

A propos de NOVOTCHERKASSK


On a récemment montré sur les écrans le film du metteur en scène russe Kontchalovski « Chers camarades « , consacré à la grève générale, vite devenue insurrectionnelle, qui, au début de juin 1962, avait embrasé la ville de Novotcherkassk dans le sud de la Russie au lendemain du décret gouvernemental annonçant une augmentation de 30 % du prix des produits de première nécessité.
La bureaucratie, craignant que cette protestation ne s’étende aux villes voisines, s’acharne alors à l’écraser violemment. Les numéros 39, 40, et 54 des Cahiers du mouvement ouvrier (site Cahiers du mouvementouvrier.org) contiennent chacun un document sur ce soulèvement populaire.
Signe de l’importance historique de cette protestation ouvrière, un mois après son écrasement, sept cadres du KGB, dont son président, Chelepine et son successeur, Semitchastny, dans une note au Comité central, affirment leur inquiétude sur la situation du pays et la nécessité de renforcer la lutte contre  » les activités antisoviétiques  » et de prévenir d’éventuelles émeutes. Les rapports de Semitchastny et les mesures que prend alors le KGB pour faire face à d’éventuels  » troubles de masses  » soulignent l’ampleur de la peur qui s’empare alors de la bureaucratie dirigeante. Il invite le ministère de l’Intérieur de Russie à  » constituer dans les unités et les divisions des troupes intérieures du MVD des unités de réserve, susceptibles en cas de nécessité d’être utilisées pour assurer la protection des immeubles officiels, des centres de liaison, des stations radio, des banques, des prisons et autres objectifs et de fournir à des unités des moyens spéciaux en armement et en moyens de liaison« . Il demande enfin de «  prendre des mesures pour augmenter les capacités combattantes de la milice (police), pour renforcer son encadrement, développer leur fourniture en moyens de transport, instruments de liaison et matériel opérationnel (c-à-d en armement)  » (1). Ce genre de mesures destinées à faire face à une menace révolutionnaire sérieuse paraît hors de proportion avec le danger réel. Dans ses deux rapports sur l’agitation, dite antisoviétique, le KGB dénombre quelques dizaines de déclarations individuelles hostiles à l’augmentation des prix, 7 705 tracts et 60 groupes d’opposants dits antisoviétiques, regroupant en tout 215 personnes, démantelés au cours du premier semestre 1962, contre 47 groupes rassemblant 186 personnes au cours de toute l’année 1961 (2). Ainsi en février 1962 quatre komsomols de Moscou ont fondé une Union de la liberté et de la raison et, pendant trois jours, réussissent à distribuer des tracts dans une demi-douzaine d’endroits avant d’être arrêtés. Au printemps et à l’été 1962 un groupe de 13 ouvriers komsomols géorgiens distribuent dans plusieurs villes de Géorgie des dizaines de tracts réclamant, entre autres, l’indépendance de la Géorgie.
Pourquoi cette poussière de groupuscules inquiétait-elle les dirigeants de l’énorme appareil politique, policier, pseudo-syndical et militaire, qui contrôlait l’URSS avec ses centaines de milliers de permanents occupés à la seule tâche de diriger, surveiller, contrôler et sanctionner ? Un ordre du président du KGB répond dans sa langue de bois policière  en dénonçant  » des éléments antisociaux qui (….) dans des circonstances particulières s’efforcent d’utiliser dans leurs buts criminels les difficultés temporaires, qui apparaissent dans le cours de l’édification du communisme, en incitant des individus politiquement instables à des désordres de masse.  » Et ils y parviennent, puisque le texte poursuit : «  Au cours des dernières années dans quelques villes du pays se sont déroulés des désordres de masses, accompagnés de pogromes de bâtiments administratifs, d’anéantissement de biens sociaux, d’attaques contre des représentants du pouvoir et autres excès.  » En d’autres termes des citoyens en colère se sont attaqués aux symboles du pouvoir. Pire encore  «  dans toute une série de cas il n’a pas été possible de prévenir à temps les désordres de masse avec leurs conséquences sérieuses.  » (3). Un mois après Novotcherkassk sept cadres du KGB, dont son président, Chelepine et son successeur Semitchastny ,adressent une note au Comité central affirmant leur inquiétude sur la situation du pays et la nécessité de renforcer la lutte contre «  les activités antisoviétiques  » et de prévenir d’éventuelles émeutes. Ainsi les dirigeants soviétiques craignent des explosions de mécontentement.
La bureaucratie dirigeante répond à Novotcherkassk en durcissant le régime pénitentiaire. En octobre 1962 tous les camps, déjà placés en régime renforcés en mars, sont placés en régime sévère, qui outre la réduction des envois de colis aux détenus, de leurs possibilités d’acheter de la nourriture ou des marchandises à la boutique du camp, restreint la correspondance avec l’extérieur. Un détenu attribue ce durcissement  » aux troubles survenus à Novotcherkassk, aux procès contre les trafiquants, ainsi qu’à la dégradation générale de la situation alimentaire dans le pays qui avait débouché sur les révoltes du beurre  » (4).
Selon l’historien russe Pikoia, les événements de Novotcherkassk «  furent l’une des raisons qui poussèrent l’appareil du parti à se débarrasser du dirigeant du parti devenu impopulaire dans toutes les couches de la société  » (5), Khrouchtchev . Combien de notables soviétologues éminents interprétèrent pourtant son élimination comme un rejet de son rapport sur certains crimes de Staline !

1 Istoritcheski Arkhiv 1993, n°4, p. 161)
2 Ibid, p. 1 3 Ibid, p. 167
4 Voprossy Istorii,1994, n°4, p 114.
5 Istoritcheski Arkhiv 1993, 1 p 110.

Pour lire les trois articles parus dans les CMO sur la grève de Novotcherkassk, cliquer sur les liens ci-dessous :

D’Alexandre Chtchoubine : La grève de Novotcherkassk (1962), dans le CMO n°39, p. 75 à 84 :

https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_039.pdf

D’Alexandre Chtchoubine : La grève de Novotcherkassk de juin 1962 (deuxième partie) : la répression, les condamnations à mort, dans le CMO n°40, p. 75 à 86 :

https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_040.pdf

De Jean-Jacques Marie : Il y a cinquante ans Novotcherkassk, dans le CMO 54, p 77 à 86 :

https://cahiersdumouvementouvrier.org/wp-content/uploads/tous-cmo-pdf/cmo_054.pdf

Vous pouvez aussi les télécharger sur votre terminal :

Ukraine-Pologne : une histoire trafiquée.

Jean-Jacques Marie

Le Figaro du 21 octobre 2022, sous le titre « L’Europe vit le troisième acte d’un drame ouvert il y a cent ans » (1) un entretien avec Jan Roman Potocki l’auteur polonais d’un livre « magnifique » intitulé Frères d‘armes, où selon la rédaction du quotidien l’auteur « a exploré le rôle militaire et politique clé de la France dans la renaissance de la Pologne entre 1918 et 1924 ».

A en croire le Figaro lui-même, Monsieur Potocki est un historien un peu particulier puisque le quotidien le présente comme « un homme d’affaires (sic !) et un essayiste ».

Selon Potocki « La Pologne, à l’été 1920, a repoussé les assauts de l’Armée rouge aux portes de Varsovie avec le soutien, d’un millier d’officiers français, dont le capitaine de Gaulle et d’un armement français considérable. » Puis il ajoute :  «  Sans cet appui la Pologne serait effectivement « mort-née » selon les mots du Maréchal Foch.»

Monsieur Potocki, qui, dans la suite de l’article, manifeste un vif enthousiasme pour l’OTAN, est bien un homme d’affaires. Il trafique l’histoire en oubliant de dire comment l’Armée rouge a pu se retrouver devant Varsovie en juillet 1920.

Pour remplir la mission que la France bourgeoise lui confie, le chef polonais Pilsudski envahit à l’improviste l’Ukraine soviétique, le 25 avril 1920. Le gouvernement français lui a fourni pour remplir cette mission hautement civilisatrice 3000 mitrailleuses, 1500 canons et 150 aéroplanes. Face à une armée rouge épuisée, en cours de démobilisation, et dont certaines divisions sont alors transformées en « armées du travail », il vole d’abord de victoire en victoire. Il prend Jitomir et Berditchev dès le 25 avril, Moghilev le 28, et Kiev le 6 mai.

Mais le paysan ukrainien a gardé un vif et très désagréable souvenir de l ’asservissement auquel les grands propriétaires polonais l’ont soumis pendant des décennies ; il entre en masse dans les rangs de l’Armée rouge pour repousser l’envahisseur, vite chassé de Kiev et bouté hors d’Ukraine un mois plus tard. Lénine invite alors l’Armée rouge à poursuivre sa route en Pologne pour y susciter la révolution et trouver la jonction avec le prolétariat allemand. Mais ce calcul se heurte à un écueil. Le paysan et l’ouvrier polonais, dans leur masse, voient dans l’Armée qui entre sur leur territoire une armée, non pas rouge, mais russe. Et l’entreprise échoue avec la participation de De Gaulle, du général Weygand, présent à Varsovie, mais oublié par Potocki, et  de la camarilla d’un millier d’officiers français

Ainsi l’homme d’affaires historien célébré par le Figaro, en effaçant l’agression du 25 avril et les épisodes suivants de l’invasion de l’Ukraine soviétique par l’armée polonaise transforme l’envahisseur, mandaté et armé par l’impérialisme français, en envahi… contraint de se défendre contre celui-là-même qu’il a attaqué.

(1) « L’Europe vit le troisième acte d’un drame ouvert il y a cent ans ».

Jan Roman Potocki : Homme d’affaires et essayiste, Jan Roman Potocki a exploré dans un livre magnifique, Frères d’armes, le rôle militaire et politique clé de la France dans la renaissance de la Pologne entre 1918 et 1924. Pour lui, cette période oubliée, avec ses victoires puis ses ratages stratégiques qui menèrent à la catastrophe de 1939, est pleine d’enseignements pour faire face à la crise d’Ukraine et doit mener à la relance d’une grande alliance fertile entre Paris et Varsovie, pour « piloter l’après ».

LE FIGARO : Vous avez consacré un très beau livre à la fraternité d’armes franco-polonaise de 1918-1920. Vous considérez que cette période oubliée, durant laquelle la France forma l’armée polonaise et l’empêcha d’être mort-née face aux assauts bolcheviks, est pleine d’enseignements pour le moment géopolitique que nous vivons et doit mener à une nouvelle alliance stratégique fertile entre la France et la Pologne. Pourquoi ?

Jan Roman Potocki : En rédigeant Frères d’armes, en 2020, pour marquer le centenaire de la bataille de la Vistule, j’ai été frappé autant par l’ignorance quasi complète du sujet en France que par le rôle essentiel joué par votre pays. La Pologne, à l’été 1920, a repoussé les assauts de l’Armée rouge aux portes de Varsovie avec le soutien d’un millier d’officiers français, dont le capitaine de Gaulle, et d’un armement français considérable. Sans cet appui, la Pologne serait effectivement « mort-née », selon les mots du maréchal Foch.

La lutte contre le trotskysme dans le PC de Yougoslavie

Document rédigé en collaboration avec Pavlusko Imsirovic

Après l’interdiction du PCY (Parti Communiste de Yougoslavie) dans les années 1920, la plus grande partie de la direction du PCY s’est repliée à Moscou et s’est subordonnée à la mise au pas de la ligne politique et des ressources humaines d’abord zinoviévistes puis staliniennes – avec une courte période de direction du Komintern par Boukharine.

Le PCY a été fondé en 1919. C’était le parti communiste le plus puissant des Balkans et il a été interdit par la répression policière dès la fin de l’année 1920, après son grand succès aux élections de 1920. Malgré cela, le PCY a tenu quatre congrès jusqu’en 1928, et aucun congrès au cours des vingt années suivantes. Le Cinquième Congrès du PCY s’est tenu à l’été 1948. Cette période de vingt ans (1928-1948) a été une période de stalinisation rigide du PCY, qui a culminé avec la liquidation du Comité Central de Milan Gorkić (Josip Čižinsky) en 1937 et avec la nomination de  Josip Broz Tito au poste de Secrétaire Général en 1940 (et non en 1937 comme il est dit dans les légendes officielles).  

La division du Parti bolchévique en fractions après la mort de Lénine s’est produite principalement dans l’appareil du PCY de Moscou et n’a pas été relayée à l’organisation du parti restée dans le pays. Aucune fraction trotskyste ne s’est jamais formellement constituée au sein du PCY. Malgré cela,  l’essentiel de l’activité de la direction du PCY et de ses organismes au cours de la période de stalinisation a porté sur la lutte contre le trotskysme. De 1929 à 1942, le point central de presque toutes les questions du « Prolétaire », la publication principale du Comité Central du PCY, était la lutte contre le trotskysme, et le contenu de la lutte était principalement la retransmission des publications de Staline à Moscou, suivant les directives de l’appareil stalinisé du Komintern.

Pour un lecteur non-averti d’aujourd’hui, tout comme pour un lecteur de cette époque, la hargne  insensée contre le trotskysme, dans un parti où aucune fraction trotskyste ne s’était jamais constituée et où personne ne s’était publiquement déclaré trotskyste, pourrait sembler étrange et sans fondement. Mais ce courant était en réalité profondément enraciné dans les traditions marxistes du PCY héritées des partis ouvriers des Balkans. Deux de ces partis (le Parti social-démocrate serbe et le Parti bulgare « Tesnyatsi » – connu aussi comme « socialistes étroits » – l’aile gauche du Parti social-démocrate bulgare) appartenaient à la minorité révolutionnaire au sein de la Deuxième Internationale qui, avec les Bolcheviks russes, avaient voté contre les crédits de guerre dans leurs parlements, et également avec les Bolcheviks, avaient fondé l’Internationale Communiste, parallèlement à la fondation du PCY. 

La lutte des staliniens contre le trotskysme au sein du Komintern et du PCY était en réalité la formule et le nom de code de la lutte de la bureaucratie stalinienne contre-révolutionnaire parasitaire contre la continuité des traditions révolutionnaires prolétariennes, les traditions du marxisme et du bolchevisme-léninisme, contre la lutte de classe que cette bureaucratie était en train de trahir et de réprimer par sa politique de collaboration de classe, dans des formules telles que « la coexistence pacifique » et « le socialisme dans un seul pays ».  Ces traditions révolutionnaires n’étaient pas seulement ancrées dans l’appareil organisationnel du PCY, mais elles étaient également largement enracinées parmi les adhérents, et même les purges bureaucratiques les plus brutales de Staline et de Tito n’ont jamais pu les détruire complètement. Grâce à la vitalité des mêmes traditions, que l’on réprimait et que l’on extirpait, le PCY a permis à sa direction de rompre avec l’Etat bourgeois dans les circonstances historiques extraordinaires de la seconde Guerre Mondiale, et le PC a pu être au premier rang de la lutte de libération nationale et de la révolution socialiste yougoslave et en prendre la direction.

L’échelle des purges staliniennes au sein du PCY a été réellement monstrueuse. L’ancienne direction a presque totalement été exterminée dans les camps de concentration de Staline et dans les casernes du NKVD, la police secrète de Staline. Environ 1000 dirigeants du PCY ont été assassinés et des 7 secrétaires généraux du PCY seuls Tito et Trisha Kaclerovic sont morts de mort naturelle (dans le cas de Trisha Kaclerovic, c’est dû au fait que, déjà démoralisé en 1928, il s’était retiré de toute activité politique). Des 5 autres, seul  Djura Djakovic a été assassiné par la classe ennemie – la police du royaume de Yougoslavie – tandis que Filip Filipovic, Sima Markovic, Jovan Malisic et Milan Gorkic (Josip Čižinsky) ont été assassinés en Union Soviétique. Milan Gorkic a été exécuté à Moscou en juin 1937, mais ce n’est qu’en mai 1939 que « Le Prolétaire » a publié l’annonce du Comité Central du PCY que Milan Gorkic était exclu du parti en tant que « fractionniste et poison ». Son principal « crime » avait été de critiquer la politique des « fronts populaires » en Espagne et en France en 1936, et cette critique était fondée sur son expérience directe et pratique de la lutte de classe européenne. Son deuxième « crime » avait été de traiter Josip Broz Tito comme un apparatchik ordinaire, obscure et de faible envergure du Komintern et du NKVD. Tous les volontaires yougoslaves des brigades internationales de la guerre civile espagnole – sauf ceux qui ont été des assassins et des gangsters travaillant pour le NKVD, la police secrète de Staline – ont été soupçonnés et accusés d’être des trotskystes et un nombre important d’entre eux, sur ordre de Tito, ont été liquidés par les unités de partisans durant la guerre de libération de 1941-1945  (Zikica Jovanovic-Spanac, Ivan Antonov-Srebrnjak, Ratko Pavlovic-Cicko, Marko Oreskovic…). Leur plus grand « crime » a été que les volontaires des brigades internationales, lors de la conférence des communistes yougoslaves à Barcelone en 1938, avaient été contre la direction de Tito au Comité Central du PCY, et que leur candidat à ce poste était Blagoje Parović, qui a été assassiné en Espagne par Vlajko Begovic, l’un des tueurs yougoslaves du NKVD. 

La première expression venant de la direction stalinisée du PCY  à évoquer publiquement la terreur stalinienne de masse contre tous les communistes, y compris les communistes yougoslaves, a été le livre de Zivojin Pavlovic, membre du comité central du PCY de Gorkic depuis 1937.  En 1940 à Belgrade, fuyant la répression stalinienne, Zivojin Pavlovic a publié le livre « Bilan du Thermidor soviétique ». La plus grande partie de l’édition du livre a été achetée directement par la maison d’édition du PCY qui a ensuite immédiatement détruit les livres. Mais malgré cela, l’ouvrage a survécu et a de nouveau été publié en 1989. Durant les années 1960, des exemplaires du livre de  Pavlovic ont circulé en grand nombre parmi la jeunesse communiste dissidente en Yougoslavie. Dans la préface du livre, Zivojin Pavlovic a écrit :

« Depuis les premiers procès et les premières exécutions à Moscou, pour un grand nombre d’entre nous il était clair que c’était le début de la bataille finale entre la bureaucratie stalinienne, d’un côté, et les vieux Bolcheviks qui restaient fidèles aux vieux principes et au programme du parti, de l’autre côté. Même pour les non-initiés il était clair que ce n’était pas une bataille entre la révolution et « des espions et des traitres » mais la lutte pour imposer un régime personnel dirigé par Staline contre les vrais leaders du parti Bolchevik, ceux qui soutenaient la démocratie et le droit à l’autocritique au sein du parti. Rares étaient ceux qui croyaient à la véracité des procès truqués et des accusations impossibles et des auto-accusations. Au contraire, tous ceux qui connaissaient les luttes internes au sein du parti Bolchevik, et qui connaissaient la gravité des désaccords, savaient aussi que c’était le début de la liquidation définitive des groupes d’opposition et l’imposition de la dictature de Staline et de sa clique, et que cela n’était faisable qu’en passant sur le cadavre de tous les genres d’opposants – en fait sur le cadavre de tous ceux qui s’opposaient à la dictature d’une personne sur tout le parti et de tous ceux qui se souvenaient que cela ne se passait pas comme cela auparavant dans le parti. Il était également clair que les opposants ont tenté encore une nouvelle fois, une dernière fois, de préserver au moins une partie du caractère léniniste du parti, certains de ses principes de base, sa démocratie interne et le droit de critiquer, ainsi que de tenter de réparer les erreurs commises par la bureaucratie pendant la collectivisation et l’industrialisation forcées du pays – mais cette ultime tentative a été noyée dans le sang par les Thermidoriens du Kremlin dirigés par Staline.  

Mais même si nous avons vu clairement la fausseté des accusations et le caractère répétitif des méthodes de la vieille opposition bolchevik (puisque la bureaucratie stalinienne avait infiniment plus de moyens humains à sa disposition), la « discipline » nous a empêchés de soutenir ceux qui étaient persécutés, les victimes de la clique stalinienne, et de nous dresser contre ce bain de sang répétitif et pitoyable. Cette « discipline », qui dans notre vocabulaire ne signifiait rien d’autre que l’obéissance aveugle, non au parti mais à la clique actuellement à la tête du parti, nous a empêchés de défendre les prisonniers et les condamnés politiques et de revendiquer pour eux au moins les mêmes droits que nous revendiquions des régimes bourgeois pour ceux qui partageaient nos convictions politiques. Malheureusement les communistes qui n’étaient pas dans la ligne n’avaient pas ces droits dans la Russie bolchevique. Si nous l’avions fait durant les premiers jours du bain de sang à Moscou, comme l’ont suggéré Rapaport et d’autres, nous aurions préservé des milliers de vies de communistes russes, et nous aurions rempli notre devoir de communiste et nous ne porterions pas le poids de la responsabilité d’avoir été moralement complices du massacre horrible des vieux bolcheviks.

En dehors de la « discipline », la raison de ce silence criminel résidait aussi dans notre sentiment que malgré la terreur le peuple russe et en particulier les membres du parti et tout le parti, pourraient au moins arrêter le massacre de masse des meilleurs éléments dont disposait le parti. Nous pensions cela, et en particulier ceux d’entre nous qui étaient à l’étranger, parce que malheureusement nous avions l’illusion que les membres du parti avaient des droits et parce que nous n’avions aucune idée de la terreur imposée en URSS par le Département d’Etat de la police politique [NKVD]. Enfin, nous avons gardé le silence parce que la situation internationale était très mauvaise et que nous avons donc estimé que nous ne devions rien faire qui puisse remettre en cause la confiance en des travailleurs à l’extérieur de la Russie envers l’Union Soviétique, et que c’était le problème interne du parti bolchevik et que les membres du parti pourraient surmonter cette nouvelle crise sans trop de dommages pour le régime tout en évitant de faire éclater le parti.  Nous pensions que le prolétariat russe, qui s’est montré capable de briser le tsarisme, pourrait aussi venir à bout de cette poignée de bureaucrates et de malfrats qui ont imposé un régime dans lequel une ex-princesse ou un ex-prince avait plus de droits qu’un Bolchevik ou qu’un ex-président du gouvernement soviétique. 

Et en effet, si cette terreur stalinienne ne s’était pas répandue aux autres partis communistes, aux autres membres du Komintern et au Komintern lui-même, et s’il n’y avait pas eu d’alliance entre Hitler et Staline, nous aurions tranquillement surmonté cette épreuve en espérant une réponse des membres du parti et on pouvait ressentir ces symptômes dans presque toute l’Union Soviétique. Mais après que les communistes étrangers ont également été assassinés et ensuite après l’alliance ouverte de l’Allemagne de Hitler et la Russie stalinienne, quand pour la première fois on a mis ensemble le drapeau frappé de la faucille et du marteau avec celui frappé de la svastika, il est devenu parfaitement évident pour nous que c’était le début de la liquidation du bolchevisme, imposant la dictature personnelle de Staline et répandant la terreur stalinienne également  dans les  partis étrangers, qui, de cette manière, sont devenus rien de plus que des agents de la police de Moscou et de ses maîtres, ce qui signifiait ensuite la liquidation de la démocratie et du droit de critiquer aussi dans ces partis, ainsi que l’assassinat complet de tous les communistes qui n’étaient pas dans la ligne, tant en Union Soviétique qu’à l’étranger. Cela voulait dire qu’on instaurerait également des régimes similaires d’obéissance aveugle à de véritables pieuvres jouissant toujours de la confiance de la police stalinienne ».

A cause de ce livre, Tito a fait exécuter Zivojin Pavlovic à la fin de 1941 à Uzice, la première ville à avoir été au moins temporairement libérée dans l’Europe occupée. Après des tentatives infructueuses, en faisant usage d’une brutalité inimaginable, pour l’obliger à admettre qu’il avait été un « agent de police fasciste » infiltré dans le PCY, il a été exécuté. Pavlovic est mort courageusement et il n’a pas cédé à ses tortionnaires staliniens.

Tous les communistes yougoslaves qui n’ont pas obéi docilement à Staline, à la politique des « fronts populaires » et au pacte Staline – Hitler de 1939-1941, ont été dénoncés comme des trotskystes qu’il fallait exécuter. Tous ceux qui, contrairement à la discipline du parti, même depuis le début avril (quand la Yougoslavie a été occupée) jusqu’en juillet 1941, ont refusé de traiter les troupes d’occupation fascistes et les oustachis du régime de collaboration d’Ante Pavelic comme des alliés de l’Union Soviétique et du Komintern (et donc également du PCY) ont été le plus sévèrement persécutés par le PCY lui-même. L’un des épisodes les plus tragiques de cette persécution a été le sabotage de l’évasion des communistes et des antifascistes croates du camp d’oustachis de Kerestinec près de Zagreb en 1941. Plus de 300 communistes et antifascistes yougoslaves ont été liquidés dans ce camp. Ils avaient organisé une rébellion armée, vaincu les gardes et ils avaient réussi à s’évader du camp de concentration, mais on a laissé les soldats oustachis les massacrer, parce que l’appareil stalinisé du PCY de Tito ne leur a pas porté l’assistance et le soutien promis et on ne les a pas aidés à rejoindre les groupes de partisans dans les montagnes croates et bosniaques. 

Staline, plus tard, en essayant de soumettre complètement la révolution socialiste yougoslave aux intérêts du Kremlin, a excommunié le PCY du Kominform ; il a brandi la menace d’une intervention militaire en Yougoslavie. La Quatrième Internationale s’est dressée fermement en défense de la révolution yougoslave aussi bien devant l’impérialisme que devant le stalinisme et elle a gardé la même attitude même après la rupture de toutes les relations politiques avec la bureaucratie de Tito – quand il a voté en faveur de l’intervention américaine en Corée (1952).   

Malgré les sanglantes purges staliniennes qui ont coûté la vie à beaucoup de membres du Parti Communiste de Yougoslavie, malgré la démoralisation systématique et la désorganisation que le stalinisme a semées dans l’Internationale et dans les mouvements ouvriers des Balkans pendant des années, la mobilisation révolutionnaire des masses et des membres du PCY a libéré la Yougoslavie, dépossédé le capital collaborationniste et forcé le PCY après la guerre à refuser d’obéir au diktat politique, économique et social du Kremlin. Cette mobilisation a également obligé Tito en 1948 à se mettre du côté de la révolution yougoslave et contre son maître de Moscou.

Le trotskysme, le bolchevisme-léninisme est réapparu organisationnellement et publiquement en Yougoslavie après la vague de grèves et les manifestations d’étudiants dans les années 1960. Cette vague massive des ouvriers et ces manifestations d’étudiants ont arrêté les licenciements en masse de travailleurs et les réformes du marché commencés en 1963 – réformes qui étaient en fait le début du cours de la bureaucratie yougoslave, sous la pression de l’impérialisme, vers la restauration du capitalisme.   

En 1971, la première édition serbo-croate de six ouvrages de Trotsky a été publiée (les deux volumes de « La Révolution trahie », « La Révolution permanente », « Entre Impérialisme et Révolution », « Cours Nouveau », «Terrorisme et Communisme » et « Littérature et Révolution »), mais bientôt après a commencé la répression policière et le procès public politique d’un étudiant d’un groupe trotskyste – trois personnes ont été arrêtées au début du mois de janvier et condamnées en juillet 1972 à des peines de prison allant jusqu’à deux ans pour avoir constitué le Groupe d’Initiative pour le Parti Ouvrier Révolutionnaire de Yougoslavie. 

Pavlusko Imsirovic, vieux militant de la IVème Internationale, était l’une des trois personnes arrêtées et condamnées dans ce procès, et le seul qui se soit déclaré comme trotskyste à ce procès, ouvertement et publiquement..

Des gamins contre Staline de Jean-Jacques MARIE

LES JEUX INTERDITS DES ENFANTS SOVIÉTIQUES

Guillaume Malaurie

HISTORIA, (mensuel 906), juin 2022.

L’historien Jean-Jacques Marie exhume des archives (documents du NKVD, récits des zeks dans les goulags, archives de Smolensk) l’incroyable résistance de milliers de jeunes Russes qui ont bravé la Grande Terreur stalinienne. (…) catégorie rebelle, jusque-là à peine entrevue par Soljenitsyne en URSS (…). C’est ce que nous révèle (…), le livre glaçant et formidablement documenté de (…cet) excellent historien de la Russie contemporaine (…).

En 1935, le maître du Kremlin continue de déporter, d’affamer et d’assassiner les koulaks et les suspects en tout genre. Une jeune paysanne de 15 ans, Anna Khrabrova, rédige un poème qu’elle décide d’envoyer à Staline (… et) le signe : « La gaieté règne dans notre Union, Tout le monde va bien. En parole nous sommes tous si beaux. Mais tout le monde est à bout […]. (…). Vous buvez le sang du peuple entier. Quand enfin en serez-vous rassasié ? »

(… elle) n’est condamnée, c’est un miracle, qu’à « deux ans d’assignation à résidence » (…). Il en ira très différemment des autres jeunes qui, à l’université, dans leurs villages, dans leurs écoles, créent des groupuscules où la parole se libère un peu (les « Quatre Matous »). Parfois même un embryon de parti : l’Union pour la renaissance de la Russie, à Leningrad en 1934, et même le PPCS, le Parti panrusse contre Staline ! (… le) Parti populaire léniniste, (… Le) décret d’avril 1935 prévoit (…) la possibilité de déporter et d’infliger la peine de mort aux enfants de plus… de 12 ans. Staline, (…), estime, (…), que les enfants (…) sont une lourde menace qu’il convient d’éradiquer. Surtout les fils et filles d’opposants supposés ou réels. (…) Un dernier exemple, en résonance avec l’actualité : le 17 juin 1953, à Berlin, 42 soldats de l’Armée rouge refusent de tirer sur des habitants désarmés lors des révoltes ouvrières. Tous sont fusillés. (…)

Des gamins contre Staline de JEAN-JACQUES MARIE (Seuil, coll. « Don Quichotte », 294 p., 20 euros)