Auteur/autrice : cmo
Les caddies de la colère
« Les caddies de la colère redonnent visibilité à une grève des employés de l’hypermarché Mammouth qui a marqué la vie sociale rennaise en 1975. La force de ce livre tient au bel alliage qu’Hugo Melchior a su produire entre consultation intense d’archives (personnelles, syndicales, administratives), et collecte de témoignages et souvenirs par les acteurs. Ce livre s’inscrit dans un mouvement plus large de retour sur la conflictualité des «années 68» qui, depuis une vingtaine d’années, secoue la mythologie paresseuse et réactionnaire qui réduisait Mai 68 et les années qui le suivirent à des mobilisations étudiantes, ou à un gauchisme rétréci. » – Extrait de la postface du sociologue Eric Neveu.

Hugo Melchior, né à Rennes en 1987, est un chercheur indépendant en histoire contemporaine. Parmi ses dernières publications : « Des trotskistes à l’usine : le » tournant vers l’industrie » de la LCR par celles et ceux qui l’ont vécu »; « Blouses blanches et Gween ha Du, la grève oubliée des étudiants en médecine de Rennes (1973)», « Albert Camus et Messali Hadj à la recherche du « vivre heureusement ensemble » en Algérie », « La pratique militante des avortements illégaux en France. Le parcours d’un étudiant en médecine précurseur et insoumis ».
Bibliothèque du mouvement ouvrier octobre 2025
Churchill,défenseur acharné de Staline et de l’Empire colonial britannique… Maudit Trotsky.
Jean-Jacques Marie
Winston Churchill, grand défenseur de l’empire colonial britannique, de l’ordre bourgeois mondial dont il était une composante importante et de la monarchie britannique, son incarnation séculaire, voyait dans Staline un allié et dans Trotsky, incarnation de la révolution mondiale, un adversaire. Il déclarait à l’ambassadeur soviétique à Londres, Ivan Maïski, le 16 novembre 1937 : « Ce Trotsky c‘est un véritable diable (…) Je suis à fond pour Staline » (1). Il réitère le 23 mars 1938, à l’époque du troisième procès de Moscou : « Trotsky est le génie du mal de la Russie et c’est une très bonne chose que Staline ait pris sur lui sa revanche ». Puis il ajoute : « Je suis définitivement favorable à la politique de Staline. (…) Nous avons besoin d’une Russie forte et je souhaite à Staline de réussir » (2).
1 Ivan Maiski,Journal 1932-1943, p 172.
2 Ibid, p 193.
Onze thèses classistes sur la révolution et la contre – révolution en Catalogne (1936 -1938). Pour une théorie anarchiste des révolutions, à partir d’une analyse matérialiste des faits historiques.
CONFÉRENCE D’AGUSTÍN GUILLAMÓN, 17 MAI 2024, À L’ATENEO LA IDEA DE MADRID.
Introduction
La lutte des travailleurs pour connaître leur propre histoire n’est pas purement théorique, ni abstraite ou banale, car elle fait partie de leur propre conscience de classe et se définit comme une théorisation des expériences historiques du prolétariat international, et en Espagne, elle doit inexcusablement comprendre, assimiler et s’approprier les expériences du mouvement anarcho-syndicaliste des années 1930.
Si des doctrines, des mythes, des préjugés idéologiques ou des textes sacrés se heurtent à la réalité sociale et historique, ce sont ces fausses illusions et ces illusions qu’il faut modifier, et non l’interprétation de la réalité.
Ces onze thèses théorisent les expériences du prolétariat dans la révolution de 1936 et 1937.
Thèse numéro 1
Du 17 au 19 juillet 1936 a eu lieu un soulèvement militaire contre le gouvernement de la République, promu par l’Église catholique, la majorité de l’armée, les fascistes, la bourgeoisie, les propriétaires terriens et les droitiers. La préparation de ce coup d’État avait été tolérée par le gouvernement républicain, qui avait remporté les élections de février 1936 grâce à la coalition du Front populaire.
Les partis parlementaires démocratiques RÉPUBLICAINS ou monarchistes, de gauche comme de droite, ont pour suivi la politique qui convenait le mieux à la bourgeoisie espagnole, à savoir la préparation d’un coup d’État sanglant.
Le soulèvement militaire échoue dans les principales villes et provoque, en réaction (dans la zone républicaine), un mouvement révolutionnaire, victorieux dans son insurrection armée contre l’armée. Dans cette victoire insurrectionnelle, les Cadres et les Comités de défense de la CNT-FAI, préparés depuis 1931, ont joué un rôle prépondérant en Catalogne. IL NE S’AGIT PAS D’UNE INSURRECTION SPONTANÉE …
Les comités révolutionnaires, que Munis théorise comme des comités de gouvernement, exercent en de nombreux endroits tout le pouvoir au niveau local, mais il n’y a pas de coordination ou de centralisation de ces comités locaux : il y a UN VIDE DE POUVOIR CENTRAL OU D’ÉTAT. Ni l’État républicain ni les gouvernements régionaux autonomes (comme la Generalitat) n’exerçaient le pouvoir central, mais ces comités locaux ne l’exerçaient pas non plus.
On peut parler d’ATOMISATION DU POUVOIR.
Thèse numéro 2
Les comités révolutionnaires : de défense, d’usine, de quartier, de contrôle ouvrier, local, de défense, de ravitaillement, etc. sont l’embryon des organes de pouvoir de la classe ouvrière. Ils ont initié une expropriation méthodique des biens de la bourgeoisie, mis en route la collectivisation industrielle et paysanne, organisé les milices populaires qui ont défini les fronts militaires des débuts, organisé les patrouilles de contrôle qui ont imposé le nouvel « ordre révolutionnaire » par la répression violente de l’Église, des patrons, des fascistes et des anciens syndicalistes et fusiliers de la Libre. Mais ils sont incapables de se coordonner et de créer un pouvoir ouvrier centralisé. Les comités révolutionnaires submergent par leurs initiatives et leurs actions les dirigeants des différentes organisations traditionnelles du mouvement ouvrier, dont la CNT et la FAI. Il y avait une révolution dans les rues et dans les usines, et il y avait des organes de pouvoir potentiels du prolétariat révolutionnaire : LES COMITÉS, qu’aucune organisation ou avant-garde ne savait ou ne voulait COORDONNER, RENFORCER et TRANSFORMER EN ORGANES AUTHENTIQUES DE POUVOIR OUVRIER.
Les comités supérieurs optent pour la collaboration avec l’État bourgeois afin de gagner la guerre contre le fascisme. Le mot d’ordre de García Oliver, le 21 juillet, de « tout faire » n’était rien d’autre qu’une proposition léniniste pour la prise du pouvoir par la bureaucratie cénétiste ; ce que, d’ailleurs, García Oliver lui-même savait rendre inapplicable et absurde, lorsqu’au plénum cénétiste il proposa une fausse alternative entre « dictature anarchiste » ou collaboration antifasciste. Cette fausse option « extrémiste » de García Oliver, l’avertissement craintif d’Abad de Santillán et de Federica Montseny sur le danger de l’isolement et de l’intervention étrangère, et l’option de Durruti d’attendre la prise de Saragosse, décidèrent le plénum à opter pour une collaboration antifasciste « provisoire ». L’alternative révolutionnaire de la destruction de l’État républicain et de la transformation des comités en organes du pouvoir ouvrier et des milices en armée du prolétariat n’a jamais été évoquée.
On ne peut parler d’une situation de double pouvoir entre le Comité central des milices antifascistes (CCMA) et le gouvernement de la Generalitat, car à aucun moment il n’y a eu de pôle de centralisation du pouvoir ouvrier ; mais on peut parler d’une possibilité, qui a échoué dans les premières semaines après le 19 juillet, d’établir une situation de double pouvoir entre ces comités révolutionnaires et le CCMA. Certains comités syndicaux, locaux et de quartier ont exprimé dès le début leur méfiance et leurs craintes à l’égard du CCMA, car ils pressentaient le rôle contre-révolutionnaire qu’il pouvait jouer.
De nombreux protagonistes, ainsi que des historiens, parlent d’une situation de double pouvoir entre la CCMA et le gouvernement de la Generalitat. Cependant, c’est une profonde erreur de croire que la CCMA était autre chose qu’un pacte antifasciste des organisations ouvrières avec les organisations bourgeoises et les institutions de l’État, c’est-à-dire un organisme de collaboration de classe.
Les dirigeants de la CNT se méfiaient des comités révolutionnaires parce qu’ils n’entraient pas dans leurs schémas organisationnels et doctrinaux, et en même temps, en tant que bureaucratie, ils se sentaient dépassés et menacés par leurs réalisations.
Thèse numéro 3
Pendant tout un mois, du 21 juillet au 21 août 1936, les « notables » anarchistes et anarcho-syndicalistes discutèrent du dilemme suivant : supprimer le CCMA, sans entrer dans le gouvernement de la Generalitat, ou le conserver. Il y avait deux modalités de base : la première consistait à créer des commissions techniques dans les différents départements (ou ministères de la Generalitat) comme formule de contrôle, sans participer au gouvernement : c’était l’exemple de la Commission des industries de guerre ou du Conseil de l’économie ; la seconde consistait à le faire à partir des « organes révolutionnaires », en soutenant formellement les pouvoirs légaux, mais en soutenant un pouvoir « révolutionnaire » qui donnerait une véritable position de force aux cénétistes : c’est l’exemple des patrouilles de contrôle et de la commission d’enquête de la CCMA, coordonnée par Manuel Escorza du Service d’information et d’enquête de la CNT-FAI, qui dépendait exclusivement du Comité régional de la CNT et du Comité péninsulaire de la FAI.
La participation de la CNT-FAI à l’appareil d’État repose sur trois institutions fondamentales : la CCMA, le Conseil de l’économie et le Comité des approvisionnements. Le CCMA était un gouvernement de collaboration de classe, constitué par toutes les organisations antifascistes catalanes, qui aida à la reconstruction de l’appareil d’État de la Generalitat et prépara l’entrée des anarchistes dans un gouvernement d’unité antifasciste.
Après neuf semaines et demie, il fut dissous le 1er octobre 1936, suite à l’entrée de trois conseillers anarchistes dans le gouvernement de la Generalitat formé le 26 septembre, sous la présidence de Tarradellas en tant que premier conseiller.
La transformation des comités de défense en comités révolutionnaires de quartier et locaux, qui tendaient à remplacer l’État, en gérant et en assumant toutes ses fonctions, ainsi que le vaste et profond processus d’expropriation spontanée des usines par les syndicats industriels, développèrent l’une des révolutions sociales et économiques les plus profondes de l’histoire.
Mais les Comités supérieurs, organisés en un Comité des Comités élitiste, exécutif et autoritaire qui, par leur collaboration politique dans un gouvernement d’unité antifasciste, soutenait et renforçait le pouvoir de l’État capitaliste, n’ont pas dirigé et coordonné cette révolution du militantisme de la base dans les rues et dans les usines, mais est devenu un parti antifasciste de plus, allié au reste des partis antifascistes, des staliniens, nationalistes et poumistes aux républicains et au gouvernement de la Generalitat, sans autre objectif que la victoire dans la guerre contre le fascisme, même si cela signifiait renoncer à toute « conquête révolutionnaire » et aux principes mêmes de l’antifascisme.
Cet antagonisme de classe entre le CCMA et les comités révolutionnaires de juillet 1936 conduit à une opposition au sein de l’Organisation CNT-FAI qui, en décembre 1936, oppose le Comité des Comités aux comités de quartier de Barcelone, lorsque ces derniers refusèrent de remettre leurs armes pour les envoyer au front, arguant que ces armes étaient la seule garantie de la révolution en marche, et que si l’on avait besoin d’armes pour le front, là, dans l’arrière-garde barcelonaise, les gardes d’assaut et la garde civile étaient cantonnées et armées. Que les comités révolutionnaires de quartier ne remettraient jamais à l’armée les armes qu’ils avaient gagnées dans les batailles de rue.
Thèse numéro 4
Sans la destruction de l’État, on ne peut parler de révolution prolétarienne. On peut parler de situation révolutionnaire, de mouvement révolutionnaire, d’insurrection triomphante, de perte « partielle » ou « provisoire » des fonctions de l’État bourgeois, de chaos politique, de perte d’autorité réelle par l’administration républicaine, de VIDE DU POUVOIR CENTRALISÉ et d’atomisation du pouvoir, mais pas de révolution prolétarienne.
La SITUATION révolutionnaire de juillet 1936 n’a jamais posé la question de l’instauration d’un pouvoir ouvrier antagoniste à l’État républicain : il n’y a donc pas eu de révolution prolétarienne, si l’on parle strictosensu. Et, en l’absence de révolution prolétarienne, la situation révolutionnaire a rapidement évolué vers la consolidation de l’État républicain, l’affaiblissement des forces révolutionnaires et le triomphe définitif de la contre-révolution après les journées de mai 1937, avec la mise hors la loi et la persécution politique du POUM en juin 1937, ainsi que la clandestinité des Amis de Durruti, de divers groupes prolétariens et de comités de défense, comme celui qui éditait le journal Alerta, entre octobre et décembre 1937.
La participation de la CNT (mais aussi du POUM et de la FAI) aux institutions bourgeoises, avec l’offre correspondante de postes publics, ainsi qu’un processus massif d’affiliation syndicale, parallèlement à la marche au front des meilleurs militants, des plus expérimentés dans la lutte sociale et de ceux ayant la formation théorique la plus avancée, ont favorisé un processus rapide de bureaucratisation de la CNT.
Au printemps 1937, les militants révolutionnaires se retrouvent isolés dans les assemblées et dans une situation de minorité absolument insurmontable. Les principes fondamentaux de l’anarcho-syndicalisme s’effondrent et cèdent la place à un opportunisme masqué par l’idéologie de l’unité antifasciste (« renoncer à la révolution pour gagner la guerre ») et le pragmatisme d’une collaboration fidèle et loyale avec les partis et le gouvernement de la bourgeoisie républicaine, dans le but exclusif de défendre la démocratie capitaliste et la République bourgeoise. LA BUREAUCRATIE SYNDICALE CÉNÉTISTE A DÉMONTRÉ EN MAI 1937 SON CARACTÈRE CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE. La lutte contre le fascisme a été le prétexte donné pour renoncer à la destruction de l’État républicain bourgeois, défendu par les forces contre-révolutionnaires du PSUC et de l’ERC (Gauche républicaine de Catalogne). La confrontation du prolétariat révolutionnaire avec la bureaucratie cénétiste, qui était déjà dans le camp contre-révolutionnaire, était inévitable.
Thèse numéro 5
[C’est la thèse la plus courte, mais elle est absolument fondamentale].
Face à l’alternative entre le capitalisme ou la révolution anticapitaliste, l’idéologie bourgeoise, dans l’Espagne des années 1930, a toujours proposé de fausses options bourgeoises, qui déniaient au prolétariat la possibilité et l’existence d’une alternative révolutionnaire : En 1931, elle proposait le choix entre la monarchie et la république. En 1934, il a proposé le choix entre la droite et la gauche. En 1936, il a imposé le choix entre le fascisme et l’antifascisme.
L’acceptation par le prolétariat de l’idéologie antifasciste signifiait la défense de la démocratie capitaliste, le renoncement à s’affirmer comme classe révolutionnaire. Le choix bourgeois entre fascisme et antifascisme n’était pas seulement faux, il signifiait aussi la défaite de l’alternative révolutionnaire et anticapitaliste.
Seules quelques minorités à peine influentes, ont osé dénoncer l’antifascisme comme une idéologie bourgeoise et contre-révolutionnaire.
Thèse numéro 6
Les collectivisations ne pouvaient avoir de développement futur que si l’État capitaliste était détruit. En fait, les collectivisations ont fini par servir les besoins impérieux d’une économie de guerre. Les situations ont évolué de façon très variée, rapide et instable, depuis l’expropriation révolutionnaire des usines de la bourgeoisie en juillet 1936 jusqu’à la militarisation de l’industrie et du travail, prédominante en 1938. Il était et il est toujours impossible de séparer la révolution politique de la révolution sociale et économique. Les révolutions, comme l’ont conclu les Amis de Durruti, sont toujours TOTALITAIRES, au double sens du terme : totales et autoritaires. Il n’y a rien de plus autoritaire qu’une révolution : exproprier une usine de ses propriétaires, ou un grand domaine de son propriétaire, ou occuper une caserne, une église ou une grande demeure sera toujours une imposition autoritaire. Et cela ne pourra se faire que lorsque les organes répressifs de la bourgeoisie, armée et police, auront été vaincus par une armée révolutionnaire qui imposera AUTORITAIREMENT la nouvelle légalité révolutionnaire. L’anarcho-syndicalisme et le POUM, par incapacité théorique pour le premier et faiblesse numérique, verbalisme, suivisme et manque d’audace pour le second, n’ont jamais posé la question du pouvoir, qu’ils ont abandonné aux mains des politiciens professionnels de la bourgeoisie républicaine et des socialistes : Azaña, Giral, Prieto, Largo Caballero, Companys, Tarradellas, Negrín . . ., ou qu’ils ont partagé avec eux, lorsque leur participation était nécessaire pour fermer la voie à une alternative révolutionnaire. Dans le domaine économique, le mythe historiographique englobé dans le concept générique de « COLLECTIVISATION » a connu (en Catalogne) quatre étapes : 1. – La saisie ouvrière (juillet-septembre 1936). 2. – L’adaptation des saisies au Décret de Collectivisations (octobre à décembre 1936) .3. – La lutte de la Generalitat pour diriger l’économie et contrôler les collectivisations, face à la tentative de socialisation de l’économie, promue par le secteur radical du militantisme cénétiste (janvier à mai 1937). L’interventionnisme progressif et la centralisation étatique (du gouvernement central) imposent une économie de guerre et la MILITARISATION du travail (de juin 1937 à janvier 1939). Les comités révolutionnaires deviennent rapidement des comités antifascistes, des comités syndicaux de gestion dans les entreprises, ou entrent en hibernation prolongée (comme les comités confédéraux de défense) ou sont transformés en organismes d’État. L’ambiguïté et l’ambivalence des patrouilles de contrôle, des collectivisations, des milices, des comités de défense, bref de la « Révolution du 19 juillet », est la conséquence directe de l’ambiguïté et de l’ambivalence même des organisations d’extrême gauche du Front populaire (CNT et POUM). Ambiguïté car le CCMA est le fruit de la victoire insurrectionnelle PROLÉTARIENNE du 19 juillet, mais aussi de l’échec politique du 21 juillet, LORSQUE LA COLLABORATION DE CLASSE EST ACCEPTÉE.
Thèse numéro 7
Mai 37 fut la défaite armée du prolétariat révolutionnaire le plus avancé dont la contre-révolution avait besoin pour passer à la contre-offensive. Les causes du mois de mai résident dans l’augmentation du coût de la vie, la pénurie de subsistance, la résistance à la dissolution des patrouilles de contrôle et à la militarisation des milices, et la lutte constante des travailleurs des entreprises collectivisées pour conserver le contrôle de la production face à l’interventionnisme croissant de la Generalitat, encouragé par l’application des décrets de s’Agaró. Ce n’est pas pour rien que les journées de mai ont commencé dans une entreprise collectivisée, la Telefónica, en raison de l’opposition armée des travailleurs cénétistes de base à son occupation par les forces répressives de la Generalitat.
L’extension rapide de la lutte à toute la ville de Barcelone est l’œuvre des comités de défense et des comités de quartier, reliés par téléphone, qui agissent en marge des comités supérieurs de la CNT, en les débordant.
D’un côté de la barricade se trouvent les forces de l’ordre, les staliniens du PSUC, de l’ERC, de l’Estat Català (« État catalan ») et les milices catalanistes pyrénéennes, tous théoriquement au service du gouvernement de la Generalitat. De l’autre côté de la barricade se trouvent les ouvriers cénétistes et le POUM. Seuls les anarchistes de l’« Agrupación de Los Amigos de Durruti » et les trotskistes de la Section bolchevik-léniniste tentent de donner des objectifs révolutionnaires à la lutte sur les barricades.
Mais le militantisme de la CNT n’a pas pu et n’a pas su agir contre les slogans collabos lancés par les dirigeants et les comités supérieurs de la CNT. Les postes de radio qui transmettaient les discours conciliants de García Oliveret de Federica Montseny ont même été la cible de tirs, mais leurs slogans ont fini par être suivis. Les Amis de Durruti qualifient l’activité de ces dirigeants et des comités supérieurs d’« énorme trahison ».
Après mai 1937, les tentatives d’expulsion des Amis de Durruti par les comités supérieurs de la CNT bureaucratisée échouent, car elles ne sont ratifiées par aucune assemblée syndicale. Cependant, il n’y avait pas de scission capable de clarifier les positions conflictuelles et irréconciliables au sein de la CNT.
Thèse numéro 8
L’institutionnalisation de la CNT a eu des conséquences importantes et inévitables sur la nature même de l’organisation et de l’idéologie de la CNT.
L’entrée des militants les plus éminents dans les différents niveaux de l’administration de l’État, des conseils municipaux aux ministères du gouvernement de la République, en passant par les départements de la Generalitat ou de nouvelles institutions « révolutionnaires », plus ou moins autonomes, comme le CCMA, le CC de Abastos et le Conseil de l’Économie, a créé de nouvelles fonctions et de nouveaux besoins, qui devaient être couverts par un nombre limité de militants capables d’assumer de telles fonctions de responsabilité.
La nomination de ces militants à des postes de responsabilité, ainsi que leurs conseils et leur contrôle, étaient assurés par des comités supérieurs, qui généraient à leur tour d’autres postes de responsabilité internes à l’Organisation.
Les comités supérieurs étaient composés du CR, de la Fédération locale des syndicats, du PC, du CR de la FAI, de la Fédération locale du GGAA de Barcelone, du FIJL, de la Jeunesse libertaire de Catalogne, des conseillers et conseillères, ainsi que du CN et des ministres quand ils le pouvaient, et occasionnellement des délégués des colonnes confédérales, et de certaines personnalités prestigieuses.
Les fonctions de direction et de pouvoir exercées par ces comités supérieurs, composés d’une minorité très restreinte d’éléments capables de les exercer, ont créé une série d’intérêts, de méthodes et d’objectifs différents de ceux de la base militante confédérale. D’où, d’une part, une démobilisation et un désenchantement généralisés des adhérents et des militants de base, confrontés à la faim et à la répression, absolument impuissants de la part des comités supérieurs. D’où l’émergence d’une opposition révolutionnaire, incarnée notamment par les Amis de Durruti, la Jeunesse libertaire de Catalogne, quelques groupes anarchistes de la Fédération locale du GGAA de Barcelone, et surtout par les comités de quartier et de défense des quartiers de Barcelone.
Le caractère exceptionnel de la situation historique, ainsi que l’urgence des décisions à prendre, ont empêché un fonctionnement horizontal et en assemblée de la CNT catalane. Le Comité des Comités dirige l’Organisation du 23 juillet 1936 à juin 1937. La Commission politique consultative (CAP) de juin 1937 à mars 1938. Entre-temps, en juillet 1937, la FAI a été transformée en un parti antifasciste comme les autres, capable de fournir et de former les bureaucrates nécessaires pour assumer des postes de responsabilité et de commandement. Enfin, dans un contexte de dissolution et d’effondrement des fronts, l’élite et le Comité exécutif auto-élu du Mouvement libertaire de Catalogne dirigent de manière dictatoriale et hiérarchique l’Organisation d’avril à octobre 1938, sans autre horizon que la militarisation du travail et de la société, ainsi que de l’Organisation elle-même.
L’institutionnalisation de la CNT et l’adoption de l’idéologie de l’unité antifasciste ont transformé les comités supérieurs en pires ennemis de l’opposition révolutionnaire (minoritaire) de la CNT, qui a failli provoquer une scission, laquelle n’a finalement pas eu lieu en raison de l’élimination physique, de l’emprisonnement ou de la clandestinité auxquels cette opposition a été soumise par la répression étatique et stalinienne. Répression qui avait un caractère SÉLECTIF, puis qu’elle était dirigée contre la minorité révolutionnaire, tout en essayant d’assurer l’intégration des comités supérieurs dans l’appareil d’État républicain.
Il ne faut pas parler d’une TRAHISON DES COMITÉS SUPÉRIEURS, ce qui n’explique rien, mais d’un affrontement de CLASSE entre des comités supérieurs qui étaient l’ÉTAT, et une minorité révolutionnaire réprimée et persécutée. Ce n’était pas une trahison, c’était une lutte de classe entre dirigeants et dirigés, entre gouvernants ou prétendants gouvernants et gouvernés, entre bureaucrates et travailleurs.
Thèse numéro 9
La militarisation des milices antifascistes, ainsi que le décret de collectivisation et la dissolution des comités locaux ont marqué le début et le déroulement de la contre-révolution bourgeoise et de sa reconquête de l’appareil d’État, qui n’avait pas été détruit.
La militarisation des milices, au front, ne signifiait pas seulement la perte de la direction ouvrière de la guerre et la perte de tout objectif révolutionnaire, mais entraînait aussi la militarisation de l’arrière, c’est-à-dire de l’ordre public.
Et cette militarisation de l’arrière a transformé tous les rapports de force sociaux et politiques, car la violence et le pouvoir ne font qu’un. La militarisation de l’ordre public implique également un processus de démobilisation sociale, politique et révolutionnaire croissante des travailleurs. Dans l’opposition à la militarisation des milices populaires (décrétée en octobre 1936), se distingue le quatrième groupe Gelsa de la Colonne Durruti qui, après avoir surmonté une tentative d’affrontement armé avec d’autres forces de la Colonne, partisanes de la militarisation, décide d’abandonner le front (en février 1937) et de retourner à Barcelone, en emportant ses armes. Ces 800 miliciens, avec d’autres militants cénétistes radicaux, engagés dans la lutte existante pour la socialisation dans les entreprises, fondèrent en mars 1937 l’Agrupación de Los Amigos de Durruti, qui atteignit quatre à cinq mille adhérents et constitua, en Catalogne, une alternative révolutionnaire aux comités supérieurs (collaborationnistes) de la CNT-FAI.
De la violence révolutionnaire des comités, contre la bourgeoisie, les prêtres et les fascistes, on est passé à la violence répressive des forces bourgeoises de l’ordre capitaliste contre les minorités révolutionnaires. Cette répression de l’opposition révolutionnaire (et des autres minorités révolutionnaires) était parallèle et homologue à l’intégration des comités supérieurs dans l’appareil d’État (qu’ils soient au gouvernement ou non). Il ne s’agissait pas d’une trahison de la base par les dirigeants, mais des deux volets nécessaires d’un même processus contre-révolutionnaire SÉLECTIF : persécution des révolutionnaires et institutionnalisation des comités supérieurs.
L’ordre public antifasciste était fondé sur l’unité antifasciste de toutes les organisations dans le seul but de gagner la guerre. Cette victoire militaire a impliqué et approfondi la militarisation des milices, des forces de l’ordre, du travail, des relations sociales et de la politique. La guerre a dévoré la révolution.
Thèse numéro 10
La résistance au désarmement des comités de quartier en décembre 1936 a conduit à leur hibernation par la Fédération locale des syndicats ; mais lorsque, le 4 mars 1937, un décret unifie les troupes d’assaut et les gardes civils sous le commandement du gouvernement de la Generalitat, les syndicats répondent à cette menace en revenant financer, armer et réactiver les comités de défense de quartier. L’offensive des staliniens, des républicains, des nationalistes catalans et de la Generalitat s’était solidifiée et semblait ne pouvoir être stoppée. La faim populaire avait exprimé son mécontentement lors des manifestations de femmes du 14 avril sur différents marchés de Barcelone. Du 12 au 24 avril 1937, la Fédération locale des groupes anarchistes, la JJLL (Fédération ibérique des jeunesses libertaires) et les comités de défense de quartier se préparent à une insurrection capable d’affronter l’avancée progressive et répressive de la contre-révolution. À la mi-avril, Herrera et Escorza négocient avec Companys un nouveau gouvernement et une sortie de la crise gouvernementale. Les premières inculpations pour « cimetières clandestins » sont ouvertes, accusant et emprisonnant les membres des comités des journées révolutionnaires de juillet.
Le 27 avril 1937, les autorités de Bellver, soutenues par le gouvernement de la Generalitat et enhardies par l’invasion croissante des carabiniers en Cerdagne, organisent une embuscade pour assassiner Antonio Martín, déclenchant une offensive répressive contre les anarchistes de cette région. Les comités supérieurs estiment qu’il suffit de « montrer les dents » au PSUC, à l’ERC et à la Generalitat pour qu’ils arrêtent leur offensive répressive. Les comités de défense des quartiers de Barcelone débordent les comités supérieurs et déclenchent, le 3 mai, une insurrection révolutionnaire qui échappe à leur contrôle.
À partir de juin 1937, date de la dissolution des patrouilles de contrôle, les différentes localités et quartiers sont reconquis par les forces d’assaut et la Garde civile, qui exercent une répression brutale contre les cénétistes et surtout contre les ex-patrouilleurs et les militants les plus en vue. Dans de nombreux endroits, l’organisation cénétiste disparaît, comme en Cerdagne et dans les Terres de l’Èbre.
Cette répression de l’anarcho-syndicalisme s’est accompagnée d’une attitude passive des comités supérieurs, qui ont opté pour une défense individuelle et juridique des prisonniers, au lieu d’une défense collective et politique. Les milliers de prisonniers anarcho-syndicalistes exigent un engagement et une solidarité accrus de la part des comités supérieurs, qui ne parviennent qu’à obtenir de la CR de la CNT et de la CR de la FAI qu’elles acceptent d’éditer une presse clandestine qui fait campagne en faveur des prisonniers.
Le 9 juin 1937, Campos et Xena entament une discussion filandreuse sur le maintien ou non du « Comité des Comités », créé le 23 juillet 1936 comme instrument directif et centralisateur de la CNT-FAI, capable de prendre des décisions urgentes et importantes sans consulter la base militante.
Quelques jours plus tard, le 14 juin, la Commission politique consultative (CAP) est formellement constituée, ce qui n’est rien d’autre qu’une résurrection et une mise à jour du Comité des Comités qui avait vu le jour en juillet 1936. Les motivations sont identiques, la nécessité d’un organe exécutif pour prendre rapidement les décisions les plus importantes et les plus urgentes. Mais une nouvelle raison s’y ajoute : les comités de défense ne doivent PAS prendre le dessus sur les comités supérieurs, comme cela s’était produit en mai. Afin d’approvisionner, de contrôler et d’empêcher un nouveau débordement des comités de défense, le Comité de liaison, subordonné à la CAP, est mis en place.
Thèse numéro 11 (thèse ultime)
En juillet 1936, la question essentielle n’est pas celle de la prise du pouvoir (par une minorité de dirigeants anarchistes), mais celle de la coordination, de l’avancée et de l’approfondissement de la destruction de l’État par les comités. Les comités révolutionnaires de quartier (et certains comités locaux) n’ont pas fait ou manqué de faire la révolution : ils ont été la révolution sociale.
Alors que les comités supérieurs faisaient de la CNT une organisation antifasciste comme les autres, vouée au rétablissement et au renforcement de l’appareil d’État républicain, les comités révolutionnaires se chargeaient de détruire l’État et de le remplacer dans toutes ses fonctions.
Le rôle de la CNT, en tant que syndicat, aurait peut-être dû être réduit temporairement à la gestion de l’économie, mais en se subordonnant et en se dissolvant dans la nouvelle organisation issue des comités de quartier, locaux, d’usine, de ravitaillement, de défense et autres. L’incorporation massive des travailleurs, dont beaucoup étaient jusqu’alors absents du monde prolétarien organisé, a introduit une nouvelle réalité. Et la réalité que la révolution a créée est différente de celle qui existait avant le 19 juillet. Les anciennes organisations et les anciens partis politiques étaient, dans la pratique, en dehors de la nouvelle réalité sociale qui avait été établie. L’organisme révolutionnaire des comités révolutionnaires, généralisé à tous les niveaux, aurait dû représenter l’ensemble du prolétariat révolutionnaire, sans les divisions absurdes des acronymes, qui avaient un sens avant l’insurrection de juillet, mais pas après.
La CNT-FAI aurait dû être le ferment du nouvel organisme révolutionnaire, coordinateur des comités, disparaissant dans le processus même de la fermentation révolutionnaire (en même temps que les autres organisations et partis étaient dissous).
Après l’insurrection victorieuse des travailleurs et la défaite de l’armée, et avec le cantonnement des forces de l’ordre, la destruction de l’État a cessé d’être une utopie futuriste abstraite.
La destruction de l’État par les comités révolutionnaires était une tâche très concrète et réelle, dans laquelle ces comités reprenaient toutes les tâches et fonctions que l’État exerçait avant juillet 1936.
Les Amis de Durruti en conclurent qu’il manquait une avant-garde (et non un substitut) prête à défendre cette autonomie prolétarienne, capable de coordonner, d’étendre et de renforcer ces comités révolutionnaires : Les Amis de Durruti l’appelèrent Junte révolutionnaire, mais ils ne savaient pas comment et ne pouvaient pas la mettre en pratique, bien que dans l’affiche qu’ils distribuèrent fin avril 1937 à Barcelone, ils proposaient résolument le remplacement de la Generalitat par cette Junte révolutionnaire .
Ces onze thèses se basent sur les livres suivants d’Agustín Guillamón :
– Los Comités de Defensa de la CNT en Barcelona. Descontrol, 5e édition, mars 2018, traduit en anglais, italien et français (Coquelicot, 2014).
– Los amigos de Durruti : historia y antología de textos. Descontrol, Barcelona, 2e édition, 2021
– Durruti sin mitos ni laberinto y otras estampas. Fundación Aurora Intermitente y Sueños de Sabotaje, Madrid, 2022.
– CNT Vs AIT 1936-1939. Los comités superiores cenetistas contra la oposición revolucionaria interna e internacional. Descontrol, Barcelona, 2022.
– Barcelone mai 1937. Syllepse, Paris, 2023.
À propos de « Pour lire la 1re Internationale » de Marcello Musto
par Leonardo Alex, Philippe Couthon, Edgar Kmfe
L’histoire de l’Internationale a été une lutte continuelle du conseil général contre les sectes et les tentatives d’amateurs, qui tentèrent toujours de se maintenir contre le mouvement réel de la classe ouvrière au sein de l’internationale elle-même. (Karl Marx, « Lettre à Bolte », 23 novembre 1871, Friedrich Engels, Karl Marx, Œuvres choisies, t. 2, Progrès, 1976, p. 442)

Marcello Musto, professeur de sociologie à la New York University de Toronto, a livré en 2014 un ouvrage sur l’Association internationale des travailleurs depuis ses débuts en 1864 jusqu’à sa dissolution en 1876. En 2022, il a été traduit de l’anglais par Alexia Blin et Antony Burlaud sous le titre Pour lire la 1re Internationale adapté à une collection de l’éditeur (« Propédeutique », Éditions sociales, Paris, 408 pages, 17 euros). Musto est aussi l’auteur en 2020 de Les Dernières années de Karl Marx, publié en français par les PUF en 2023.
Quoique tardive, la parution en français de Pour lire la 1re Internationale est bienvenue, d’autant que la précédente étude (Mathieu Léonard, L’Émancipation des travailleurs, une histoire de la Première Internationale, La Fabrique, Paris, 2011) n’est plus disponible. L’ouvrage comporte :
- une préface (p. 7-11),
- une introduction historique dont l’essentiel avait été publié en français, traduit de l’italien, par la revue théorique du PCF La Pensée en 2014 (p. 15-112),
- une chronologie des conférences et congrès (p. 112),
- un tableau des effectifs (p. 113),
- une bibliographie (p. 395-400),
- une anthologie copieuse : rapports, résolutions, discours… (p. 115-390) qui permet d’appréhender les débats de l’AIT et ses avancées, dans le langage de l’époque : par exemple, le mot « réformisme » n’existait pas et on s’interpelait comme « citoyens » et non « camarades ».
Le choix du regroupement des documents par thème puis, au sein du thème, par date (voir p. 11) présente l’avantage de permettre à la lectrice ou au lecteur de trouver rapidement sur un sujet donné. Par contre, il tend à dissoudre l’évolution de l’AIT. En outre, une erreur est reproduite telle quelle de la première édition : le texte 52 (septembre 1867) aurait dû précéder les 50 et 51 (tous deux de septembre 1868).
Deux reproches à l’éditeur français : il n’a pas inclus d’index (contrairement à celui de la version originale) et le livre est matériellement fragile.
La naissance de l’AIT à Londres en 1864
Les expériences antérieures des Fraternal Democrats (1845-1857), des Comités de correspondance communiste (1846-1847), de la Ligue des communistes (1847-1852) et de la Société universelle des communistes révolutionnaires (1850) étaient géographiquement et numériquement limitées.

1864, MEETING DE LONDRES
Le 28 septembre 1864, 2 000 ouvriers et artisans, principalement anglais et français, se retrouvèrent au Saint Martin’s Hall à Londres, pour lancer l’Association internationale des travailleurs, appelée rétrospectivement « 1re Internationale », qui sera active jusqu’en 1872. Elle permit à une avant-garde de travailleurs de mieux comprendre les rouages du capital, de débattre dans un cadre commun, par-delà les frontières tracées par les classes dominantes. Les gouvernements l’espionnèrent toujours et la persécutèrent souvent.
- 1864, conférence à Londres (Grande-Bretagne)
- 1866, 1er congrès à Genève (Suisse)
- 1867, 2e congrès à Lausanne (Suisse)
- 1868, 3e congrès à Bruxelles (Belgique)
- 1869, 4e congrès à Bâle (Suisse)
- 1872, 5e congrès à La Haye (Pays-Bas)
- 1876, 6e congrès à Philadelphie (États-Unis)
L’AIT se dota d’un organe central, le conseil général, qui a siégé de 1864 à 1872 dans le pays le plus avancé économiquement de l’époque et dans la métropole européenne qui tolérait le plus de réfugiés. Elle regroupait à l’origine :
- en Grande-Bretagne, des socialistes utopiques disciples de Robert Owen (John Weston…) et des responsables syndicaux (George Odger, George Potter…),
- des anarchistes de type « mutuellisme » adeptes de Pierre-Joseph Proudhon, en France (Henri Tolain, Ernest Fribourg, Eugène Varlin…), en Suisse (Pierre Coullery…) ou en Belgique (César De Paepe…), hostiles à la grève comme arme de lutte et à l’engagement des ouvriers en politique, conservateurs sur la question de l’émancipation des femmes, hostiles à l’adhésion à l’AIT des intellectuels.
- des éléments non socialiste comme les disciples de Giuseppe Mazzini, axés sur des revendications nationales, cléricaux et favorables à la coopération entre classes sociales (Louis Wolff…),
- l’aile la plus consciente, sous forme d’un réseau de communistes formés au contact du premier mouvement politique de masse de la classe ouvrière, le chartisme britannique (1838-1848), et anciens membres de la Ligue des communistes (1847-1852). Animé par Karl Marx et Friedrich Engels, il s’efforçait de comprendre les contradictions du système de production capitaliste et de préparer son renversement par la classe ouvrière.
Karl Marx parvint jusqu’en 1872 à faire de ce magma l’organisation qui exprimait le mouvement réel. Bien que simple figurant du rassemblement inaugural, c’est lui que le conseil général chargea de rédiger l’adresse inaugurale et les statuts provisoires, de nombreuses résolutions, les comptes-rendus de ses congrès.
Lorsque Marx fonda l’Internationale, il rédigea les statuts généraux de manière que tous les socialistes de la classe ouvrière de cette époque pussent y participer : proudhoniens, lerouxistes et même la partie la plus avancée des syndicats anglais. Ce n’est que grâce à cette large base que l’internationale est devenue ce qu’elle fut : le moyen de dissoudre et d’absorber progressivement ces petites sectes, à l’exception des anarchistes. (Friedrich Engels, « Lettre à Florence Kelley-Wischnewetzky », 27 janvier 1887, cité par Roger Dangeville, « Introduction », dans Friedrich Engels & Karl Marx, Le Mouvement ouvrier français, Maspero, t. 2, 1974, p. 5)
Marx fut l’âme politique et organisationnelle du conseil général de l’AIT, en fournissant un programme clair et inclusif, doté d’un solide contenu de classe, reliant toujours fermement lutte économique et lutte politique, démontrant le caractère international de la lutte des travailleurs salariés. Il refusa toujours tout titre honorifique suggéré par les autres membres du conseil général.
Au départ, une organisation animée par un émigré allemand… sans section en Allemagne
Grâce au travail obstiné de Marx, à son expérience dans la Ligue des communistes ((1847-1852) et dans la révolution allemande (1848-1850), à la profondeur de son analyse du capitalisme (dont témoigna la parution du livre I du Capital, 1867) et à son sens du rassemblement, l’internationale se développa, dépassant la diversité des contextes nationaux. Marx s’attacha à maintenir cette difficile unité, au prix de concessions, tout en lui donnant toujours un contenu révolutionnaire. Il affuta ses conceptions politiques, au feu de problèmes posés par la lutte de classes mondiale et au fil du combat contre les courants qui voulaient tirer en arrière l’internationale, voire la détruire.
Le premier parti politique ouvrier de taille significative, l’Association générale des travailleurs allemands (ADAV) fondée en 1863 par Ferdinand Lassalle (qui cherchait secrètement à collaborer avec la premier ministre prussien Bismarck), socialiste d’État et sans démocratie interne, resta à l’écart de l’AIT. À tort, Musto met sur le même plan les socialistes étatistes et les communistes d’Allemagne.
Dans la Confédération de l’Allemagne du Nord, malgré la présence de deux organisations politiques du mouvement ouvrier, l’ADAV, lassallienne, et le SDAP lié à Marx, l’enthousiasme pour l’Internationale était faible… Pendant les 3 premières années, ils ignorèrent presque complètement l’AIT. Mais le tableau se modifia quelque peu à partir de 1868… les deux partis rivaux aspirèrent à représenter l’aile allemande de l’AIT. (Pour lire la 1re Internationale, p. 55)
D’une part, l’auteur s’empêtre dans les noms de parti et dans les dates.

- De 1864 à 1867 (« les trois premières années » de l’AIT), aucun SDAP n’a existé.
- En 1864, il n’y avait en Allemagne pas deux mais une seule « organisation politique du mouvement ouvrier », l’ADAV pro-prussienne dirigée par Lassalle puis par Jean Baptista von Schweitzer (à la manière dont Mélenchon régente LFI).
- Il y avait en 1864 une VDAV antiprussienne mais elle n’était pas « une organisation politique du mouvement ouvrier » puisqu’elle mélangeait encore des éléments ouvriers hostiles à l’ADAV et des bourgeois démocrates. Ce n’est qu’en 1868, quand l’aile ouvrière (dirigée par August Bebel et Wilhelm Liebknecht, « liés à Marx ») se prononça clairement pour l’AIT, que la bourgeoisie libérale déserta la VDAV.
- Le SDAP n’apparut qu’en 1869, cinq après la fondation de l’AIT, quand une minorité de l’ADAV, favorable à l’internationale, fusionna avec la VDAV.
- En 1875, après la disparition de l’AIT, ce qui restait de l’ADAV fusionna, lors du congrès de Gotha, avec le SDAP pour former le SAP (renommé SPD en 1890) qui se réclamait tant de Marx que de Lassalle (voir, entre autres, Joseph Rovan, Histoire de la social-démocratie allemande, Seuil, 1978, p. 24-45).
D’autre part, si les communistes allemands n’étaient pas sans défaut, il est abusif de les assimiler aux socialistes étatistes.
Je condamnais la tactique politique de Lassalle… C’était un non-sens de croire que l’État prussien pourrait exercer une action socialiste directe. (Karl Marx, « Lettre à Kugelmann », 23 février 1865, dans Friedrich Engels, Karl Marx, Jenny von Westphalen, Lettres à Kugelmann, ES, 1971, p. 35)
Contrairement au Manifeste du parti communiste et à tout le socialisme antérieur, Lassalle avait conçu le mouvement ouvrier du point de vue étroitement national. (Karl Marx, « Gloses marginales au programme du SAP », 1875, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, ES, 1972, p. 35-36)
Une organisation de taille limitée et financièrement indigente
Selon Musto, l’importance numérique des membres des sections affiliés à l’AIT a été surestimée, que ce soit par ses partisans ou par ses détracteurs. À son apogée en 1871, elle devait compter 150 000 adhérents, dont 50 000 en Grande-Bretagne, 30 000 en France, 30 000 en Belgique, 30 000 en Espagne, 30 000 en Italie, 10 000 en Allemagne, 6 000 en Suisse, 4 000 aux États-Unis, sachant que dans la plupart des États européens (monarchie prussienne, monarchie italienne, monarchie espagnole, empire autrichien, empire français, empire russe…), appartenir à l’AIT n’était pas légal.
Sa composition sociologique ne recoupait qu’en partie la main d’œuvre des grandes villes européennes. À sa fondation, l’AIT était peu implantée au sein du prolétariat industriel, surtout en France, car elle regroupait surtout des salariés de l’artisanat (tailleurs, ébénistes, cordonniers, horlogers, imprimeurs…) qui étaient déjà en fait les mieux organisés. En Suisse, sa base principale était francophone et artisanale plutôt que germanophone et industrielle. Cependant, contemporaine de l’expansion capitaliste en Belgique, en France, en Suisse, en Allemagne, aux États-Unis… elle y recruta des ouvriers de l’industrie et du bâtiment.
Ses ressources financières étaient tout aussi ténues, d’une instabilité chronique. Les contributions individuelles étaient rares, et les cotisations venaient principalement des syndicats pour une somme totale collectée de quelques dizaines de livres par an. Ce qui suffisait à peine à payer le salaire du secrétaire général (4 shillings/semaine) et impliquait de devoir subir les expulsions pour les arriérés de paiement. Néanmoins, malgré ces difficultés, l’internationale put maintenir une instance assurant la direction politique à travers son conseil général qui se réunit 385 fois entre 1864 et 1872.
1864-1870, l’expansion en lien avec une vague de grèves
Jusqu’en 1870, le mouvement ouvrier progressa numériquement (des syndicats se créaient, l’AIT s’étendit) et qualitativement (l’influence des socialismes utopiques et de l’anarchisme à la Proudhon recula).

1866, 2e congrès à Genève
Durant les premiers congrès de l’AIT, les « mutuellistes », au départ hégémoniques en France, en Suisse romande et en Belgique, conservaient une grande influence. Ils constituaient son aile conservatrice (on dirait aujourd’hui réformiste). Les disciples de Leroux, de Proudhon, d’Owen ou de Lassalle exprimaient leur hostilité aux grèves et aux syndicats (les « sociétés de résistance »).
Proudhon voulait persuader l’État d’instaurer le crédit gratuit pour que les travailleurs restent indépendants et se relient librement. Proudhon, Owen et Lassalle soutenaient que la « loi d’airain des salaires » empêchait d’augmenter le salaire réel). Au contraire, le conseil général préconisait les luttes « économiques » comme point d’appui pour l’abolition du salariat.
Heureusement, les dirigeants syndicaux britanniques, s’ils étaient plus au plan politique proches des libéraux bourgeois que communistes, ni les anciens chartistes ne s’opposaient ni aux revendications démocratiques, ni aux luttes économiques. Au passage, Musto sème parfois la confusion entre réformes et réformisme, celle qu’entretiennent les réformistes.
Il a semblé indispensable d’inclure [dans l’anthologie] les écrits qui revendiquaient une alternative au système capitaliste, y compris la défense de mesures réformistes à exiger hic et nunc. (p. 9-10)
Ces revendications réformistes… (p. 34, les traducteurs, qui ont senti le problème, ont ajouté des guillemets… absents de l’original, voir Workers Unite!, p. 14)
Les revendications économiques et politiques des travailleurs, reprises par l’AIT, n’étaient pas réformistes. L’ABC est de distinguer les exigences des travailleurs et le courant opportuniste qui prétend qu’il faut s’y limiter ou que leur satisfaction amènera progressivement à une société plus juste : « possibilistes », « trade-unionistes », « économistes » « réformistes »…
Quiconque se prononce en faveur de la réforme légale, au lieu et contre le la conquête du pouvoir politique et de la révolution sociale, ne choisit pas une voie plus paisible, plus sure conduisant au même but. Il a en vue un but différent. Il se contente de modifications superficielles apportées à l’ancienne société. (Rosa Luxemburg, « Réforme sociale ou révolution ? », 1898-1899, Œuvres, Maspero, t. 1, p. 73)
D’ailleurs, Musto emploie à plusieurs moments le terme « réformistes » dans ce sens (p. 17, p. 78) afin de les distinguer des révolutionnaires,
Le soutien en 1866 du conseil général aux salariés de la confection de Londres en grève entraina l’adhésion de cinq sociétés de tailleurs (soit 500 ouvriers). Dès son premier congrès, l’AIT enregistra ainsi l’affiliation de 17 syndicats et 25 000 nouveaux membres. En deux ans, ce sont plus de 100 syndicats et organisations politiques qui adhérèrent à l’internationale.
En 1866, après la guerre civile aux États-Unis, les membres de l’AIT aidèrent William Sylvis à créer une centrale syndicale, la National Labor Union (NLU), qui s’adressait aux non-qualifiés et combattait pour limiter la journée de travail à 8 heures. Malheureusement, Sylvis mourut en 1867.
Durant l’année 1867, de nombreuses grèves en France et en Suisse se développèrent face aux terribles conditions de travail des ouvriers de l’industrie, et l’internationale permit, grâce à la solidarité des fonds de soutien, de résister à l’oppression patronale. Elle fit la démonstration de la nécessité d’un front de classe et de la coopération internationale. Ainsi, son audience s’élargit en Europe continentale, notamment en France et en Suisse qui compta jusqu’à 25 sections à Genève.
À Lyon, ce n’était pas l’internationale qui jeta les ouvriers dans la grève, mais la grève qui les jeta dans l’internationale. (« Rapport du conseil général au 4e congrès », septembre 1869, La Première Internationale, 10-18, p. 253)
C’est en Grande-Bretagne que l’AIT comptait alors le plus de membres, 50 000 en 1867 (sur 800 000 ouvriers syndiqués). Néanmoins, elle y stagnait et peinait à rallier les ouvriers de l’industrie (hormis l’United Excavators) et les non qualifiés. Les ouvriers mécaniciens ne sentaient pas menacés par la concurrence étrangère. Le droit de vote donné aux ouvriers et la légalisation des syndicats entretint l’idée d’une voie pacifique dans la résolution du conflit inhérent au capitalisme. Les dirigeants syndicaux se tournèrent de plus en plus vers le Parti libéral. Ceci était une exception, car les mesures répressives contre les syndicats demeuraient en Europe.
L’affaissement de l’anarchisme patriarchal et antisyndical
La transformation capitaliste du continent européen et l’expérience sapèrent l’influence des « mutuellistes » dans l’AIT. Le 2e congrès se tint à Lausanne en 1867 avec 72 délégués, sans Marx, absorbé par Le Capital, ce qui laissa le champ libre aux mutuellistes pour imprimer leurs lubies de mouvement coopératif et de crédit gratuit. Néanmoins, grâce au belge César De Paepe, devenu « collectiviste », le congrès vota déjà un rapport favorable à la collectivisation des transports et de la circulation. De même, De Paepe souligna le caractère inévitable des guerres en régime capitaliste.
La répression politique frappa les premières sections françaises de l’AIT et radicalisa les plus jeunes membres qui fréquentèrent en prison des blanquistes (si Proudhon n’avait jamais regroupés ses partisans, Blanqui ne cessa jamais de le faire). Les grèves des bronziers parisiens, des tisserands lyonnais, des mineurs de Saint-Étienne améliorèrent leur condition de vie, accrurent leur conscience de classe. La pratique fit évoluer les anciens mutuellistes tout en confirmant le programme de l’AIT, l’importance des grèves et du combat politique.
En septembre 1868, à Bruxelles, le 3e congrès de l’internationale (avec 99 délégués) mit en minorité les mutuellistes. Il approuva la socialisation de la production, et adopta le principe de la propriété collective du sol arable. Il avança même des mesures environnementales comme la nature collective des forêts, la conservation des sources. Pour la première fois, l’internationale se prononça pour la socialisation des moyens de production, une victoire pour le conseil général. De plus, une motion contre la guerre fut présentée.
En Angleterre, l’internationale stagnait bien qu’ayant réussi à contenir les velléités des patrons d’importer des briseurs de grèves.
En 1868, le 5e congrès de la VDAV d’Allemagne se prononça pour l’AIT, même si la loi prussienne interdisait son adhésion directe. De 1866 à 1871, Johann Philipp Becker publia à Genève Der Vorbote, le premier organe de l’AIT en langue allemande. Cela permit de constituer en Allemagne quinze sections à l’apogée de l’AIT.
En France, en 1868, la répression du Second Empire entraina la disparition de toutes ses sections, sauf à Rouen. Varlin succéda à Tolain et renonça aux positions mutuellistes. Malgré un regain de l’organisation, seulement un tiers des départements français contenaient une section de l’organisation. Les disciples de Blanqui commencèrent à y adhérer.
En Belgique, l’AIT parvint à atteindre sa plus forte densité d’implantation
La reformulation de l’anarchisme à l’écart de l’AIT
En 1864, Marx tenta d’associer à la construction de l’AIT Mikhaïl Bakounine, un révolutionnaire russe qui était étranger au mouvement ouvrier lors de la révolution européenne de 1848-1850. Celui-ci répondit favorablement.

Bakounine au Congrès slave de Prague, 1848
Bakounine était avant tout un aventurier qui s’est tenu, la plus grande partie de sa vie, à l’écart du mouvement ouvrier. Ses vues variaient considérablement au fil du temps. Sa seule constance était le rejet du matérialisme historique. De 1848 à 1863, il était à l’aile gauche du nationaliste panslave, en appelant plus d’une fois au tsar (La Cause du peuple, 1862). En 1863, Bakounine fut reçu en tant qu’opposant russe par le roi de Suède. Lors du banquet, il défendit la monarchie constitutionnelle avec de hauts fonctionnaires, des dignitaires protestants, des aristocrates et des capitalistes.
De retour en Italie après la rencontre avec Marx, il lança à la fois sa secte et sa propre version du socialisme.
Dès 1864 Bakounine réussit à grouper un certain nombre d’Italiens, de Français, de Scandinaves et de Slaves dans cette société secrète, qui s’appela la Fraternité internationale ou Alliance des révolutionnaires socialistes. (James Guillaume, « Notice biographique », dans Mikhaïl Bakounine, Œuvres t. 2, Stock, 1907, p. XXX)
Ainsi naquit l’anarchisme moderne (les « antiautoritaires ») qui combina l’athéisme et l’indifférence à la démocratie de Stirner, l’hostilité à la politique de Proudhon et la préparation à la façon de Blanqui du soulèvement par une minorité.
Il est nécessaire qu’au milieu de l’anarchie populaire, l’unité de la pensée et de l’action révolutionnaire trouve un organe. Cet organe doit être l’association secrète et universelle des frères internationaux… une sorte d’état-major composé d’individus dévoués, énergiques, intelligents… capable de servir d’intermédiaire entre l’idée révolutionnaire et les instincts populaires. Le nombre de ces individus ne doit donc pas être nombreux. Pour l’organisation internationale dans toute l’Europe, cent révolutionnaires fortement et sérieusement alliés suffiront. (Mikhaïl Bakounine, « Programme et objet de l’Organisation secrète révolutionnaire des frères internationaux », automne 1868, dans Daniel Guérin, Ni Dieu ni maitre, anthologie de l’anarchisme, 1970, La Découverte, 2011, p. 231-232, une citation plus courte figure dans Musto, p. 95)
Blanqui ne pratiquait pas, lui, un double langage alors que les biographes de Bakounine ont été interloqués en découvrant le contraste entre la posture antiautoritaire affichée et les pratiques sectaires dissimulées.
Bakounine dénonçait le despotisme de Marx… Mais ces principes ne s’appliquaient en aucun cas à l’Alliance secrète et sélective dont les membres devaient être comme « des pilotes invisibles dans la tempête des passions populaires ». La révolution devait être dirigée « non par un pouvoir visible, mais par la dictature collective de l’Alliance. Dans ce but, les membres de l’Alliance devaient sacrifier leur liberté personnelle à une discipline aussi rigide que celle des Jésuites (Bakounine revint plus d’une fois à cette comparaison, dont la force résidait dans « l’effacement de l’individu face à la volonté collective ». (Edward Carr, Michael Bakunin, Macmillan, 1937, p. 422-423, pas traduit)
Peu importe que les multiples organisations secrètes imaginées par l’aventurier n’aient pas toutes existé. Une organisation qui réclame l’obéissance sans programme, sans statut, sans congrès, sans élection est une clique ou un culte. La soumission des adeptes s’oppose à la discipline de militants ouvriers en droit de débattre du programme, de se prononcer sur l’orientation et d’élire leurs organes dirigeants. Il faut distinguer la clandestinité à laquelle une organisation ouvrière peut être contrainte par la répression de l’État bourgeois et les groupes conspiratifs qui échappent volontairement à tout contrôle de la classe ouvrière. On retrouve un héritage douteux du bakouninisme dans le fonctionnement des black blocs mais aussi, de manière plus inattendue, dans LFI bâtie autour de Mélenchon et même dans VO-LO qui a caché durant 30 ans son organisation, ses congrès, son gourou (Hardy) aux travailleurs, au contraire du Parti bolchevik, pourtant confronté à une répression autrement violente.
La LIPL, une organisation bourgeoisie concurrente
Quelle furent les débuts de la société secrète de Bakounine ? Toujours à l’écart du mouvement ouvrier, l’Alliance participa, à la fondation d’une organisation bourgeoise par des personnalités libérales européennes (dont John Stuart Mill, John Bright, Giuseppe Garibaldi, Victor Hugo). Elle opposait aux tensions grandissantes entre puissances européennes l’utopie des États-Unis (capitalistes) d’Europe.
La tenue à Genève, en septembre 1867, du congrès constitutif de la Ligue internationale de la paix et de la liberté, lui offrit l’occasion inattendue d’exposer ses idées devant un auditoire prestigieux. (Gaetano Manfredonia, L’Anarchisme en Europe, PUF, 2001, p. 42)
Bakounine fut élu par le congrès au comité directeur de l’organisation bourgeoise. Les bakouninistes ne parvenant pas à s’emparer de la LIPL, l’aventurier en vint à préconiser la fusion de celle-ci avec l’internationale ouvrière en pleine croissance, naturellement sous son égide.
Non, je n’ai jamais eu l’intention de noyer notre Ligue dans l’Association internationale des ouvriers. Reconnaitre et annoncer que nous prenons pour point de départ et pour base de nos principes politiques les grands principes économiques et sociaux qui sont acceptés par l’AIT ne signifie pas se mettre à sa remorque et en devenir l’esclave. (Mikhaïl Bakounine, « Lettre au président de la LPL », septembre 1868, dans James Guillaume, L’Internationale, documents et souvenirs, t. 1, SNLE, 1905, p. 73)
1868-1869, l’OPA anarchiste sur l’AIT
Bakounine en convainquit la section de Genève de l’AIT. Quant au conseil général de l’AIT, il déclina sèchement l’offre. En 1868, au congrès de Berne de Ligue internationale de la paix et de la liberté, Bakounine dénonça le communisme, ce qui n’était pas pour déplaire aux bourgeois « libéraux ».
Parce que je demande l’égalisation économique et sociale des classes… on m’a reproché d’être communiste… je hais le communisme parce qu’il est la négation de liberté. (cité par James Guillaume, L’Internationale, t. 1, p. 74-75)
Malgré tout, son projet fut rejeté par LIPL. Déçu, Bakounine la quitta avec Élisée Reclus, Aristide Rey, Charles Keller, Victor Jaclard, Albert Richard, Nicolas Joukovsky, Valérien Mroczkowski, Giuseppe Fanelli, Saverio Friscia, Alberto Tucci… pour fonder l’Alliance internationale de la démocratie socialiste. L’AIDS demanda à adhérer comme telle à l’AIT.
L’Organisation secrète révolutionnaire des frères internationaux doublait clandestinement son Alliance internationale de la démocratie socialiste qui, elle se manifestait au grand jour et sollicitait d’être admise en bloc dans l’Internationale. (Daniel Guérin, Ni Dieu ni maitre, 1970, La Découverte, 2011, p. 225)
Le conseil général ayant refusé le 22 décembre 1868 l’adhésion d’une structure internationale, par nature concurrente, Bakounine prétendit qu’elle s’était dissoute en février 1869 et annonça la reconversion en groupes publics dans différents pays qui demanderaient séparément leur adhésion à l’AIT. En fait, il n’en apparut qu’un, en Suisse, qui fut accepté dans l’AIT en juillet 1869.

1869, Bakounine au 4e congrès de l’AIT
En septembre 1869, le 4e congrès de l’AIT se tint à Bâle (78 délégués). Y participaient un délégué de la NLU des États-Unis et un du SDAP allemand (résultat de la fusion de la VDAV pro-AIT et d’une minorité internationaliste de l’ADAV lassalienne). L’Alliance secrète (AIDS) avait soigneusement préparé le congrès par une chasse aux mandats (que Bakounine et Guillaume reprochèrent en 1871-1872 aux « autoritaires »). Bakounine, très actif au congrès, y recruta des vieux proudhoniens et des jeunes impatients.
La résolution sur la propriété de la terre fut confirmée et une résolution pour les « sociétés de résistance » (syndicats) adoptée. Bakounine avait choisi comme angle d’attaque l’héritage. Ressuscitant une vielle lune des socialistes utopiques, Bakounine, Varlin et Guillaume réclamèrent sa suppression totale et immédiate, ce qui n’aurait pas facilité l’alliance des ouvriers des villes et des paysans travailleurs.
Considérant que le droit d’héritage, qui est un élément essentiel de la propriété individuelle, a puissamment contribué à aliéner la propriété foncière et la richesse sociale au profit de quelques-uns et au détriment du plus grand nombre… Que d’autre part le droit d’héritage, quelque restreinte que soit son action, en empêchant que les individus aient absolument les mêmes moyens de développement moral et matériel, constitue un privilège… Le Congrès reconnait que le droit d’héritage doit être complètement et radicalement aboli, et que cette abolition est une des conditions indispensables de l’affranchissement du travail. (« Projet de résolution de la commission du congrès », La Première Internationale, 10-18, 1976, p. 295)
Le mot d’ordre d’abolition de l’héritage fut contesté par la section de Bruxelles (p. 296) et par le conseil général.
La loi de l’hérédité n’est pas la cause, mais l’effet, la conséquence juridique de l’organisation économique actuelle de la société… La disparition du droit d’héritage sera le résultat naturel d’un changement social abolissant la propriété individuelle dans les moyens de production, mais l’abolition du droit d’héritage ne peut être le point de départ d’une pareille transformation sociale… Proclamer l’abolition du droit d’héritage comme point de départ d’une révolution sociale ne peut que détourner les travailleurs du véritable point d’attaque contre la société présente… Toute mesure concernant le droit d’héritage ne peut conséquemment avoir rapport qu’à un état de transition sociale. Ces mesures transitoires ne peuvent être que les suivantes : a) extension de l’impôt sur le droit d’héritage… b) limitation du droit de tester. (« Rapport du conseil général », La Première Internationale, 10-18, 1976, p. 302-305)
La proposition du conseil général fut nettement minoritaire : 37 contre, 19 pour, 6 abstentions. La résolution de l’Alliance soumise par la commission du congrès sur l’héritage obtint une majorité relative : 32 pour, 23 contre, 13 abstentions (ce qui empêcha son adoption par le congrès qui aurait nécessité une majorité absolue : 35 au moins).
Épisode instructif négligé par Musto, Bakounine soutint avec enthousiasme une résolution pour renforcer les pouvoirs du conseil général qu’il proposait de déplacer de Londres à Genève.
Bakounine propose de donner au conseil général le droit de refuser à des sections nouvelles l’entrée de l’Internationale jusqu’au congrès suivant, et de suspendre des sections existantes. (cité par James Guillaume, L’Internationale, documents et souvenirs, t. 1, SNLE, 1905, p. 209)
1870, l’internationale aux États-Unis et l’illusion d’un parti de plusieurs classes
L’ancrage aux États-Unis reposait surtout sur des sections de travailleurs émigrés d’Europe (Allemagne, France…). Mais celles-ci ne débordaient guère de leur caractère ethnique d’origine et échouèrent longtemps à s’unifier, à recruter des ouvriers nés sur place et même à publier un journal anglophone.
Pour autant, l’expression « nationaliste » qu’emploie Musto à leur égard (p. 56) est infondée. Si la Ligue prolétarienne de Chicago (animée par Joseph Weydemeyer) et le Club communiste de New-York (animée par Friedrich Sorge) avaient été « nationalistes allemands », pourquoi auraient-ils choisi leur camp lors la guerre civile entre Américains ?
En 1861, l’antagonisme entre les capitalistes et les planteurs éclata en une guerre civile. Reconnaissant le caractère progressiste de la lutte de la bourgeoisie pour le « travail libre » contre le système esclavagiste, les partisans de Marx répondirent à l’appel aux armes du président Lincoln. (Farrell Dobbs, Revolutionary Continuity, t. 1, pas traduit, Monad, 1980, p. 51)
Après la guerre civile et l’accumulation accélérée du capital qui s’ensuivit, les groupes de travailleurs allemands eurent certainement tort de s’accrocher à leur langue. Mais Musto ne distingue pas clairement les communistes (internationalistes) et les lassaliens (nationalistes allemands).
Les communistes encourageaient les revendications, la syndicalisation des non qualifiés, dont les Noirs et l’émancipation des femmes.
Les socialistes étatistes orientèrent le mouvement ouvrier vers l’action politique mais pour demander à l’État bourgeois d’aider à fonder des coopératives de production (une utopie partagée par les owénistes et les proudhoniens). Ainsi, avec des responsables de la NLU, les lassaliens des États-Unis lancèrent en 1870 un parti de plusieurs classes, le National Labor Reform Party qui prit pour axe une utopie petite-bourgeoise, à savoir baisser le taux d’intérêt à 1 % pour aider les travailleurs indépendants et les coopératives de production.
1870, une première scission en Suisse

James Guillaume, chef suisse de l’AIDS, 1866
En Suisse, l’Alliance prépara le congrès d’avril 1870 de la fédération à la Chaux-de-Fonds avec les mêmes méthodes que pour le congrès de l’internationale.
Chaque membre de l’Internationale garde la liberté pleine et entière de s’affilier à n’importe quelle société secrète. (James Guillaume, 4 avril 1870, L’Internationale, documents et souvenirs, t. 1, SNLE, 1905, p. 344)
L’Alliance disposa de 21 mandats dont certains représentant des sections fictives ou insignifiantes face aux 12 mandats des sections de Genève et aux 6 autres de sections locales.
Il en résulta la première scission. La majorité admettant l’animation de l’AIT par le conseil général, surtout composée d’ouvriers qualifiés de nationalité suisse, garda le nom de Fédération romande de l’AIT. La fraction hostile au conseil général dirigée par August Spichiguer (ouvrier de l’artisanat), Adhémar Schwartzguebel (artisan) et James Guillaume (gérant de l’entreprise paternelle), composée surtout d’artisans et d’ouvriers immigrés (français, italiens…) prit le nom de Fédération jurassienne de l’AIT.
Au nom de l’AIT, l’Alliance internationale de la démocratie socialiste s’étendit spectaculairement en Italie et en Espagne qui étaient encore peu industrialisées. En Russie, l’AIDS intégra en 1869-1870 un groupe terroriste autour de Sergueï Netchaïev, dont le journal incitait la noblesse à renverser le tsar pour le remplacer par un « monarque révolutionnaire ». Quand les violences de Netchaïev au sein du mouvement révolutionnaire russe et ses vols furent révélées et suscitèrent une réprobation générale dans le mouvement ouvrier européen, Bakounine fut contraint de prendre ses distances après avoir compromis l’AIT en Russie.
1870, l’AIT face à la guerre franco-prussienne
Après la déclaration de guerre de Napoléon III à la Prusse, le conseil général adopta le 21 juillet 1870 une première adresse. Dans son introduction (p. 57), Musto omet que l’adresse se prononçait nettement pour l’unification de l’Allemagne que voulait empêcher l’État français. Pourtant, le document qu’il publie plus loin le montre.
Du côté allemand, la guerre est une guerre de défense. Mais qui a mis l’Allemagne dans la nécessité de se défendre ? Qui a permis à Louis Bonaparte de lui faire la guerre ? La Prusse ! C’est Bismarck qui a conspiré avec ce même Louis Bonaparte, afin d’écraser l’opposition populaire à l’intérieur, et d’annexer l’Allemagne à la dynastie des Hohenzollern. (Pour lire la 1re Internationale, p. 318)
Wilhelm Liebknecht et August Bebel (SDAP) furent les deux seuls députés du Reichstag à voter contre les crédits de guerre. L’AIT mettait en garde les travailleurs allemands contre l’État prussien de Guillaume Ier et de son chancelier Bismarck qui voulait mettre l’Allemagne sous sa coupe au détriment des libertés démocratiques, en rattachant de force les populations de langue germanique de l’État français.
Si la classe ouvrière allemande permet à la guerre actuelle de perdre son caractère strictement défensif et de dégénérer en une guerre contre le peuple français, victoire ou défaite, ce sera toujours un désastre, Toutes les misères qui se sont abattues sur l’Allemagne, après les guerres dites de libération, renaitront avec une intensité nouvelle. (Pour lire la 1re Internationale, p. 318)
La première adresse eut un grand écho. En septembre 1870, la bataille de Sedan conduisit au renversement du régime de Napoléon III, comme l’avait prévu l’adresse. Marx redoutait un soulèvement prématuré. La deuxième adresse, adoptée le 9 septembre 1870 après la victoire de la coalition allemande dirigée par le royaume de Prusse, se prononçait pour l’arrêt de la guerre.
La classe ouvrière allemande a résolument donné son appui à la guerre, qu’il n’était pas en son pouvoir d’empêcher, comme étant une guerre pour l’indépendance allemande et la libération de l’Allemagne et de l’Europe du cauchemar oppressant du Second Empire… Ils réclament maintenant leurs « garanties » : garantie que leurs immenses sacrifices n’ont pas été faits en vain, garantie qu’ils ont conquis la liberté, garantie que la victoire sur les armées bonapartistes ne sera pas, comme en 1815, convertie en défaite du peuple allemand et, comme première garantie, ils réclament une paix honorable pour la France, et la reconnaissance de la République française. (Karl Marx, La Guerre civile en France, ES, 1972, p. 287, cette partie ne figure pas dans les extraits publiés par Musto)
Le conseil général condamnait à nouveau tout découpage de la France, toute annexion territoriale.
Les bourgeois [allemands] n’osent pas prétendre que le peuple d’Alsace-Lorraine brule de se jeter dans les bras de l’Allemagne, bien au contraire. Pour la punir de son patriotisme français, Strasbourg, que domine une citadelle indépendante de la ville, a été six jours durant bombardée d’une manière absolument gratuite et barbare, à coups d’obus explosifs « allemands », qui l’incendièrent et tuèrent un grand nombre de ses habitants sans défense ! (Karl Marx, La Guerre civile en France, p. 284, cette partie ne figure pas non plus)
Le rattachement de l’Alsace et de la Lorraine à l’empire allemand fondé autour de la Prusse allait nourrir le chauvinisme et jeter les bases de la guerre de 1914. Le conseil général de l’AIT salua la proclamation de la république en France tout en démasquant son caractère bourgeois.
Cette république n’a pas renversé le trône, mais simplement pris sa place laissée vacante. Elle a été proclamée non comme une conquête sociale, mais comme une mesure de défense nationale. Elle est dans les mains d’un Gouvernement provisoire composé en partie d’orléanistes notoires, en partie de républicains bourgeois, sur quelques-uns desquels l’Insurrection de juin 1848 a laissé son stigmate indélébile. La division du travail entre les membres de ce gouvernement ne présage rien de bon. Les orléanistes se sont saisis des positions fortes : de l’armée et de la police, alors qu’aux républicains déclarés sont échus les ministères où l’on parle. Quelques-uns de leurs premiers actes montrent assez clairement qu’ils ont hérité de l’empire non seulement les ruines, mais aussi la peur de la classe ouvrière. (Karl Marx, p. 322-323)
1871, la Commune de Paris
Le 14 aout 1870, les blanquistes hors de l’AIT (Blanqui, Eudes, Granger, Brideau, Flotte…) tentèrent un coup militaire sur la caserne de pompiers de La Villette qui échoua rapidement. Le 28 septembre 1870, les bakouninistes de l’AIT (Blanqui, Lankiewicz, Ozerov, Bischoff, Richard, Blanc, Palix, Saignes, Bastelica…) se fièrent naïvement au général Cluseret, mirent sur pied un Comité de salut de la France qui proclama à l’hôtel de ville de Lyon l’abolition de l’État. L’État bourgeois n’ayant pas disparu pour autant, reprit, sans résistance, l’hôtel de ville le soir même puis déclencha une répression sanglante. Dépité, l’aventurier en conclut que les travailleurs français étaient dépourvus de tout esprit révolutionnaire. C’était quelques mois avant la Commune de Paris,
Face aux bavards jacobins et aux révolutionnaires blanquistes, nostalgiques de la première révolution française, le conseil général tentait de dissuader les travailleurs français de prendre les armes pour rejouer la révolution bourgeoise (ce qui condamne doublement les parodies pacifistes et électoralistes de la France insoumise). L’adresse du 9 septembre 1870 préconisait de profiter des libertés rétablies pour s’organiser et préparer leur propre révolution.
Lucidement, le conseil général déconseillait alors aux travailleurs français de tenter de renverser prématurément le nouveau gouvernement.
La classe ouvrière française se trouve donc placée dans des circonstances extrêmement difficiles. Toute tentative de renverser le nouveau gouvernement, quand l’ennemi frappe aux portes de Paris, serait une folie désespérée. Les ouvriers français doivent remplir leur devoir de citoyens ; mais en même temps, ils ne doivent pas se laisser entrainer par les souvenirs nationaux de 1792, comme les paysans français se sont laissé duper par les souvenirs nationaux du Premier Empire. Ils n’ont pas à recommencer le passé, mais à édifier l’avenir. Que calmement et résolument ils profitent de la liberté républicaine pour procéder méthodiquement à leur propre organisation de classe. Cela les dotera d’une vigueur nouvelle, de forces herculéennes pour la régénération de la France et pour notre tâche commune, l’émancipation du travail. De leur énergie et de leur sagesse dépend le sort de la république. (Pour lire la 1re Internationale, p. 323).
Les prudents avis de l’AIT furent balayés par les provocations du gouvernement d’Adolphe Thiers contre les travailleurs de Paris et leur garde nationale. Ils se soulevèrent en mars 1871 et proclamèrent la Commune. Marx soutint immédiatement la révolution et le premier pouvoir des travailleurs. Engels envisagea même de rejoindre la Commune. La plupart des « internationalistes » parisiens oscillaient entre proudhonisme et bakouninisme ; parmi les rares communistes présents à Paris, figuraient les belles figures de Leo Frankel et Elizaveta Dimitriev. Les membres de l’AIT qui siégeaient à la Commune étaient minoritaires face au camp « jacobin » des républicains radicaux et des blanquistes (17sur 85 élus).
L’idée de patriotisme s’empara de l’esprit des socialistes de la Commune et Blanqui, par exemple, révolutionnaire incontestable et adepte fervent du socialisme, ne trouva pas mieux pour son journal que le titre La Patrie en danger. La réunion de ces deux objectifs contradictoires -patriotisme et socialisme- constitua l’erreur fatale des socialistes français… Le prolétariat s’arrêta à mi-chemin : au lieu de procéder à l’expropriation des expropriateurs, il se laissa entrainer par des rêves sur l’établissement d’une justice suprême dans le pays, unie par une tâche nationale commune. (Vladimir Lénine, « Les enseignements de la Commune », 23 mars 1908, Œuvres, Progrès, t. 13, p. 499-500)

16 mai 1871, la statue de Bonaparte (Napoléon 1er) est renversée
La république bourgeoise établie à Versailles coupa la Commune de Paris du reste du pays puis l’écrasa sans pitié en mai 1871 avec la complicité de l’armée prussienne. Marx rédigea alors fébrilement deux brouillons d’une adresse de l’AIT, très radicaux. Il les remania pour faire adopter l’adresse fin mai par le conseil général élargi aux survivants de la Commune réfugiés à Londres. La Guerre civile en France fut publiée dans plus de dix langues et eut un grand retentissement international.
La Commune a réalisé ce mot d’ordre de toutes les révolutions bourgeoises, le gouvernement à bon marché, en abolissant les deux grandes sources de dépenses : l’armée permanente et le fonctionnarisme d’État. (Karl Marx, La Guerre civile en France, GMI, p. 40)
L’AIT prise dans le reflux de la classe ouvrière
Musto soutient que l’écrasement de la classe ouvrière en France n’entrava en rien l’AIT.
La renommée et les forces de l’Internationale continuèrent à croitre au lendemain de la Commune… Cette vitalité considérable était partout évidente… (Marcello Musto, Pour lire la 1re Internationale, p. 64-65)
Musto évoque à l’appui l’augmentation de l’effectif des fédérations d’Espagne et d’Italie (p. 65), l’adhésion de nouvelles sections au Portugal, au Danemark, en Inde, en Australie, en Nouvelle-Zélande (p. 66). Par conséquent, les choix malencontreux de Marx en 1872 expliqueraient sa crise.
Marx ne sut pas tenir compte de l’état d’esprit qui prévalait dans l’Association et ne se montra pas suffisamment avisé. (p. 87)
Tout le monde commet des erreurs. En tout cas, si la renommée de l’AIT fut en 1871 à son zénith, en tant qu’organisation, elle fut fragilisée. Une défaite importante de la classe ouvrière conduit toujours à un recul du mouvement ouvrier. La réaction cléricale, aristocratique et bourgeoise tint l’internationale comme coupable de révolution sociale et accrut la répression à son encontre. Le mouvement ouvrier s’affaissa dans tous les grands États capitalistes de l’époque.
En France, les sections françaises étaient anéanties. Les blanquistes rejoignaient bien l’AIT, mais en exil, Auguste Blanqui lui-même étant dans les geôles de la 3e république.
En Belgique, l’effectif de la fédération commença à décliner.
En Italie, Mazzini se joignit au chœur de la réaction.
En Allemagne, la répression s’abattit sur les internationalistes : Liebknecht et Bebel furent condamnés en 1872 à deux ans d’incarcération pour « haute trahison » ; un mois après, la peine de Bebel fut prolongée de 9 mois supplémentaires ; en 1874, les procès se multiplièrent contre les militants des deux partis ouvriers et des syndicats.
En Grande-Bretagne, plusieurs dirigeants syndicaux, effrayés à l’idée d’être associés à la Commune de Paris, prirent immédiatement leurs distances avec l’AIT. Benjamin Lucraft et George Odger quittèrent le conseil général et démissionnèrent de l’internationale. En 1871, l’État bourgeois britannique avait fait des concessions : il légalisa les syndicats. En 1875, il autorisera les grèves. Les syndicats se bureaucratisèrent et leurs chefs collaborèrent avec le Parti libéral. George Odger fut plusieurs fois candidat du parti bourgeois ; Randal Cremer devint député en 1885 et fut anobli par la reine en 1907.
Aux États-Unis, une scission eut lieu, la fédération hostile au conseil général soutenant un parti bourgeois ; l’autre, fidèle au conseil général, centrée sur l’activité syndicale mais négligeant toute construction d’un parti ouvrier.
1871, la crise
Dans ce contexte, la capacité de nuisance de l’Alliance décupla. Désertée par des dirigeants syndicaux britanniques, l’AIT se déchirait fatalement entre communistes, qui mesuraient le poids de la défaite, blanquistes et bakouninistes qui refusaient de la voir pour réclamer une insurrection stupide et « possibilistes » qui abandonnaient toute perspective révolutionnaire au profit de blocs avec la bourgeoisie « progressiste ».
Faute de pouvoir tenir un congrès de l’AIT dans des conditions de sécurité suffisantes, le conseil général convoqua une simple conférence à Londres en septembre 1871. Marx y développa une énergie considérable, appuyé par Engels qui vient de prendre sa retraite à Londres. Il s’agissait de tirer des leçons de la Commune de Paris.
Nous jetons un défi à tous les gouvernements… Nous devons leur dire : nous savons que vous êtes la force armée contre les prolétaires. Nous agirons pacifiquement contre vous là où cela nous sera possible et par les armes quand ce sera nécessaire. (Karl Marx, « Intervention à la conférence de Londres », 21 septembre 1871, Pour lire la 1re Internationale, p. 368)
Une proposition du conseil général pour la mise en place de sections de femmes travailleuses (pas mentionnée par Musto) fut adoptée à l’unanimité comme résolution n° 5 malgré la réticence de De Paepe.
La Conférence, sur la proposition du Conseil général, recommande la fondation de sections de femmes parmi les ouvrières. (Jacques Freymond, La Première Internationale : recueil de documents, Droz, t. 2, 1962, p. 167)
Les communistes firent un bloc avec les blanquistes dirigés par Édouard Vaillant pour adopter la résolution n° 9 (4 délégués contre sur 23).
Contre le pouvoir collectif des classes possédantes le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes. Cette constitution de la classe ouvrière en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême : l’abolition des classes. La coalition des forces ouvrières déjà obtenue par les luttes économiques doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs. La conférence rappelle aux membres de l’Internationale que, dans l’état militant de la classe ouvrière, son mouvement économique et son action politique sont indissolublement unis. (Pour lire la 1re Internationale, p. 68-69)
Mais le conseil général s’effritait déjà : Eccarius, Robin, Caméninat, Theisz, Bastelica le quittèrent.
Le 12 novembre 1871, la fédération jurassienne tint un congrès à Sonvilier qui adopta une circulaire adressée à toutes les fédérations qui rejetait les décisions de la conférence de Londres. Elle fut approuvée par la plupart des sections italiennes, espagnoles, belges.
1872, la clarification
L’AIT tolérait en son sein tous les courants du mouvement ouvrier, mais pas n’importe quelle pratique. Le conseil général publia en mars 1872 un rapport détaillé sur les agissements de l’Alliance (Les Prétendues scissions dans l’Internationale). Malon, Guillaume et Bakounine répondirent qu’ils étaient victimes des calomnies des « autoritaires », des Allemands et des Juifs, tout en niant l’existence de toute structure secrète. Ils mentaient aux travailleurs.
À propos de l’organisation secrète, j’ai dû dire d’une façon générale qu’elle a existé. Mais, après cette indication générale, j’ai cru devoir m’abstenir d’entrer dans les détails ; j’estime que ce n’est pas à nous à raconter certaines choses. Je n’ai rien dit, par exemple, des réunions pendant le congrès de Genève [des scissionnistes en 1873], ni de notre action dans le Jura à partir de 1872. (James Guillaume, « Lettre à Pindy », 5 janvier 1908, cité par Marc Vuilleumier, James Guillaume, sa vie, son œuvre, Grounauer, 1980, p. 50)
Le 5e congrès de l’AIT fut convoqué par le conseil général à La Haye. Musto passe sous silence que Bakounine avait décidé le boycott du congrès par les « antiautoritaires » suisses, italiens et espagnols) pour tenir immédiatement un congrès parallèle. Guillaume le persuada d’opérer plutôt la scission à La Haye sur la base de « l’autonomie » pour en faire tomber la responsabilité sur les « centralistes » et ratisser large.
Alors que Cafiero et les Italiens, soutenus d’abord par Bakounine, se prononcent pour la rupture immédiate avec le conseil général de Londres et la formation d’une nouvelle internationale, c’est Guillaume qui, avec le soutien de la Fédération jurassienne, prend l’initiative d’une politique beaucoup plus habile: au lieu de décourager les éléments hésitants en constituant dès le départ une organisation de tendance libertaire, il se borne à protester contre les empiètements et abus du conseil général au nom de l’autonomie des fédérations nationales et du respect de la diversité des tendances. En luttant sur ce terrain, il espérait se rallier ceux qui balançaient encore entre les deux adversaires. C’est ce qui se produisit… Sur le plan international, Guillaume fut le grand diplomate de la sécession qui provoqua la défaite et la fin du Conseil général. (Marc Vuilleumier, James Guillaume, sa vie, son œuvre, Grounauer, 1980, p. 16)
Bakounine avait même rédigé un programme pour la scission, mais Guillaume le dissuada de le rendre public avant qu’elle fût consommée. La fédération italienne, à son congrès de fondation en aout 1872, honora publiquement Bakounine mais, désobéissant aux consignes de l’Alliance, annonça sa scission et décida de boycotter le congrès de l’AIT.
La conférence déclare solennellement, devant les travailleurs du monde entier, que, dès ce moment, la Fédération italienne de l’Association internationale des travailleurs rompt toute solidarité avec le conseil général de Londres. (Fédération italienne, « Résolution », 6 aout 1872, dans La Première Internationale, Droz, t. 3, 1971, p. 286)

En septembre 1872, 65 délégués participèrent au 5e congrès. Marx et Engels s’y déplacèrent, contrairement à De Paepe et à Bakounine. Malgré l’absence de la fédération italienne, le contingent des « autonomistes » autour de Guillaume était important (25). Musto regrette sentencieusement que « l’hostilité fut exacerbée par trois jours de disputes stériles autour de la vérification des mandats » (p. 76-77). Il suffit d’avoir participé à un congrès d’une organisation ouvrière où deux fractions ont à peu près la même force, ou même à une assemblée générale d’une association quelconque qui est partagée sur une question importante, pour comprendre que c’était inévitable.
L’adoption d’un amendement aux statuts (article 7a) consacrait que la classe ouvrière avait besoin d’un parti à elle, contrairement aux syndicalistes et aux réformistes qui misaient en matière politique sur des partis bourgeois ou aux mutuellistes ou aux « libertaires » prêchant l’abstentionnisme politique.
Dans sa lutte contre le pouvoir uni des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir en tant que classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct et opposé à tous les anciens partis politiques créés par les classes possédantes. Cette constitution du prolétariat en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de sa fin suprême : l’abolition des classes. (Pour lire la 1re Internationale, p. 354)
Le congrès rejeta la proposition de Guillaume de transformer le conseil général en un simple collecteur et diffuseur d’information. Il confirma au contraire la possibilité pour le conseil général d’exclure des fédérations ou des sections en cas de non-respect des principes et des statuts de l’AIT. Ce qui justifia l’exclusion de la section 12 pro-bourgeoise de New York. Une commission rassemblant toutes les opinions proposa l’éviction de Bakounine (25 voix pour, 6 contre, 7 abstentions) et de Guillaume. À la fin du 5e congrès, Engels proposa de transférer le siège de l’AIT à New-York pour empêcher les anarchistes de s’emparer de la 1re Internationale.
1873, l’estocade portée par les « autonomistes »
Désertée par les chefs syndicaux britanniques, scissionnée par les chefs anarchistes, l’AIT officielle connut un déclin inévitable. Son congrès de 1873, à Genève, ne rassembla que des communistes. Aucun membre du nouveau conseil général, basé aux États-Unis, ne put s’y rendre. La dissolution fut prononcée en juillet 1876 à Philadelphie par une dizaine de délégués ne représentant plus que 635 membres.
De leur côté, les anarchistes conduits par Guillaume réussirent à agréger en avril 1873 à Neuchâtel tous les opposants « autonomistes », soit plus de 300 sections et 25 000 membres. Ceux-ci étaient issus principalement d’Espagne, d’Italie, de Suisse, de France, de Belgique et des Pays-Bas. Quelques délégués britanniques l’appuyèrent.
La doctrine de l’anarchie n’aurait peut-être pas amené de scission si Bakounine n’avait eu le tort, lui ultra-autonomiste, de vouloir créer, au sein de l’Association internationale des travailleurs, un groupe initiateur qui ne pouvait manquer de devenir, par la force des choses, un groupe directeur. (César De Paepe, 1 aout 1876, cité par Marc Vuilleumier, James Guillaume, sa vie, son œuvre, Grounauer, 1980, p. 50)
La première décision fut de supprimer le conseil général, une façon d’entériner la désorganisation entreprise en 1868. La contrefaçon d’AIT ne dura guère, sans que les « antiautoritaires » pussent attribuer la responsabilité de son échec aux « autoritaires » qui en étaient absents. Étant parvenu à ses buts, Bakounine quitta la fédération jurassienne en octobre 1873.
L’AIT fédéraliste en pratique
L’organisation usurpatrice subit l’épreuve du feu en Espagne en 1873-1874 et en Italie en 1874 et 1877. En Espagne, confrontés à la lutte réelle entre les classes, les bakouninistes furent contraints de « faire de la politique » et de jeter par-dessus bord leur propre programme : en mai 1873, en laissant publiquement voter pour les républicains de tout poil aux élections ; en juillet 1873, lors de la rébellion cantonale des « républicains intransigeants » en participant aux gouvernements locaux dispersés. Les cantons laissaient le pouvoir central aux républicains fédéralistes modérés, puis aux républicains centralistes qui envoyèrent l’armée les écraser un à un. En janvier 1874, un général qui avait réprimé les masses populaires mit fin à la 1re république.
Le chef des anarchistes le justifia en argüant que les « juntes révolutionnaires » des cantons étaient autant de communes de Paris et, par conséquent, tout sauf un gouvernement (James Guillaume, « Monsieur Engels et les ouvriers espagnols », 9 novembre 1873). Mais, un demi-siècle plus tard, la révolution espagnole confirma que la critique communiste n’était pas sans fondement quand les chefs bakouninistes entrèrent dans les gouvernements « républicains » de l’État bourgeois le 27 septembre 1936 à Barcelone et le 4 novembre 1936 à Madrid.
Le gouvernement a cessé d’être une force d’oppression… de même que l’État qui ne représente déjà plus l’organisme séparant la société en classes. Avec l’intervention d’éléments de la CNT, l’État et le gouvernement cesseront d’autant plus d’opprimer le peuple. (CNT, 13 septembre 1936, dans Daniel Guérin, Ni Dieu ni maitre, anthologie de l’anarchisme, 1970, La Découverte, 2011, p. 745)
De 1873 à 1876, les congrès de l’AIT « antiautoritaire » ne rassemblèrent guère plus de 20 à 30 délégués. En dépit des conseils de la secte bakouniniste, les travailleurs européens tentaient de réduire le temps de travail et d’obtenir le droit de vote. Même si chaque fédération faisait ce qu’elle voulait au nom de « l’autonomie », la coexistence ne pouvait durer entre la fédération belge dirigée par De Paepe qui devenait électoraliste et prête aux compromis avec les partis bourgeois « progressistes » et la fédération italienne dirigée par Carlo Cafiero, Andrea Costa et Errico Malatesta qui organisa une insurrection ultra minoritaire en 1874 avec la participation de Bakounine. L’écart était patent au « congrès de Berne », en octobre 1876.
D’un côté, les Espagnols se glorifiaient de leur abstention politique et raillaient les caisses de grève comme une dépense inefficace, tandis que les Italiens se vantaient de leurs exploits en matière de propagande par le fait ; d’un autre côté, De Paepe rapporta que, dans les Pays-Bas et en Belgique, les travailleurs se tournaient vers la sociale-démocratie. (Iouri Steklov, History of the 1st International, 1923, Russell, 1968, p. 329)
En Italie, les anarchistes récidivèrent pour tenter de stimuler « le peuple » par l’exemple d’une minorité. Avec le même fiasco comme résultat.
En 1877, dans la province de Bénévent, Malatesta et Cafiero tentèrent de mettre en application leur activisme à la manière blanquiste. À la tête d’une trentaine d’internationalistes, armés, drapeaux rouges en tête, ils d’emparèrent du village de Lentino… Mais la population resta passive, l’armée intervint. Malastesta et Cafiero furent arrêtés sur place. (Daniel Guérin, Ni Dieu ni maitre, p. 411)
Le dernier congrès des « fédéralistes » se tint à Verviers en septembre 1877. C’en était fini de la contrefaçon. Guillaume, qui la maintenait à bout de bras, victime de la répression en 1877 de l’État suisse, s’exila en France où il abandonna toute activité militante.
L’explication de la crise de l’AIT : la montée des nations ?
Musto explique, sans aucune démonstration, que l’AIT fut finalement victime d’une ère nouvelle, celle des nations.
Le renforcement de l’État-nation… tous ces facteurs s’additionnèrent pour rendre la configuration originelle de l’Internationale inadaptée à cette nouvelle ère. (Marcello Musto, Pour lire la 1re Internationale, p. 87)
L’unification de l’Allemagne en 1871 a marqué le début d’une ère nouvelle où l’État-nation s’est définitivement affirmé comme une forme d’identité politique, juridique et territoriale. Le nouveau contexte rend peu plausible la continuité d’une organisation supranationale à laquelle les organisations des différents pays, même si elles bénéficient de leur autonomie, doivent céder une part importante de la direction politique. (p. 78)
L’empire allemand n’était pas si national que cela : non seulement il englobait une population polonaise significative, mais il entérinait sciemment une division des germanophones entre Suisse, Allemagne et Autriche. La monarchie britannique reposait officiellement sur un bloc de quatre nations. Les États-Unis étaient ethniquement hétérogènes. L’AIT est apparue à un moment où l’Italie avait pris forme et où les États-Unis, la Grande-Bretagne, la Suisse, la Belgique, la France, l’Espagne, la Russie… existaient depuis longtemps. En outre, elle a su répondre à la guerre civile aux États-Unis, à la division de l’Allemagne, à l’oppression et à la division de la Pologne, à la colonisation de l’Irlande, etc.
L’action internationale des classes ouvrières ne dépend en aucune façon de l’existence de l’Association internationale des travailleurs. Celle-ci fut seulement la première tentative pour doter cette action d’un organe central ; tentative qui, par l’impulsion qu’elle a donnée, a eu des suites durables, mais qui, sous sa première forme historique, ne pouvait survivre longtemps à la chute de la Commune de Paris. (Karl Marx, « Gloses marginales au programme du SAP », 1875, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, ES, 1972, p. 37)
Fallait-il épouser le cadre national ? Cela aurait étonné tant Bakounine que Marx. Cela a été pratiqué plus d’un fois depuis. En défendant leur « nation » (en fait leur bourgeoisie et son État) contre les autres, la plupart des sections de la 2e Internationale (et des directions syndicales) trahirent en 1914. En inventant en 1924 l’incongru « socialisme dans un seul pays », Boukharine et Staline justifièrent l’usurpation du pouvoir par la bureaucratie dans l’État ouvrier. En se ralliant au patriotisme en 1934, la 3e Internationale stalinisée envoyait les partis « communistes » dans la voie nationale empruntée depuis longtemps par les partis « travaillistes », « sociaux-démocrates » et « socialistes ».
Le capitalisme est mondial mais sa classe exploiteuse est en concurrence, entreprise contre entreprise, État contre État. Contre sa propre classe ouvrière et contre ses rivales, chaque bourgeoise s’appuie sur un État. La classe ouvrière est, elle, mondiale par sa nature de classe exploitée et souvent internationale par sa composition actuelle dans la plupart des États.
L’ouvrier n’a pas de patrie, cela veut dire que : a) sa situation économique n’est pas nationale mais internationale ; b) son ennemi de classe est international ; c) les conditions de son émancipation sont internationales ; d) l’unité internationale des travailleurs est plus importante que son unité nationale. (Vladimir Lénine, « Lettre à Armand », 20 novembre 1916, Œuvres, Progrès, 1964, t. 35, p. 247-248)
Le mouvement ouvrier surmonta le recul consécutif à la Commune de Paris, ce qui s’exprima par la construction patiente de syndicats et de partis.
En réalité, les partis ouvriers sociaux-démocrates d’Allemagne, de Suisse, du Danemark, du Portugal, d’Italie, de Belgique, de Hollande et des États-Unis, plus ou moins organisés à l’échelle nationale, forment autant de groupes internationaux. (Friedrich Engels, « Sur l’Histoire de l’Internationale de Sir George Howell », 4 aout 1878, cité par Franz Mehring, La Vie de Karl Marx, 1918, Page2 & Syllepse, t. 2, 2018, p. 1268)
Sur cette base, les communistes réussirent en 1899 à constituer l’Internationale ouvrière (2e Internationale) comme ils l’avaient envisagé dès la dissolution de l’AIT en 1873.
Je crois que la prochaine internationale sera directement communiste et que ce sont nos principes qu’elle arborera. (Friedrich Engels, « Lettre à Sorge », 12 septembre 1874, dans Friedrich Engels & Karl Marx, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, ES, 1966, p. 123)
Aujourd’hui, l’internationalisme prolétarien n’est pas dépassé. C’est le capitalisme et l’État nation qui sont archaïques. La survie des États freine le développement des forces productives, entraine le militarisme et des guerres incessantes, empêche de faire face à la crise écologique, nourrit la réaction.
Bakounine, anticipateur des « drames du 20e siècle » ?
Musto met de manière récurrente sur le même plan les communistes avec les socialistes étatistes à la Lassalle ou les aventuristes anarchistes à la Bakounine. Selon lui, le communisme et l’anarchisme de la fin du 19e siècle étaient de la même nature, chaque variante ayant ses mérites.
Il faut bien reconnaitre que les autonomistes faisaient bel et bien partie de la composante révolutionnaire de l’Internationale et qu’ils apportèrent une contribution critique intéressante sur les questions du pouvoir politique, de l’État et de la bureaucratie. (Marcello Musto, Pour lire la 1re Internationale, p. 91)
Il faut bien reconnaitre que Bakounine avait prévu les dangers de ce qu’on appellera la « période de transition entre capitalisme et socialisme », en particulier le danger d’une dégénérescence bureaucratique après la révolution. (p. 96)
Les intuitions critiques de Bakounine annonçaient déjà certains des drames du 20e siècle. (p. 97)
L’intuition peut stimuler la science, mais pas la remplacer. Or, si Bakounine était un personnage charismatique et courageux, il était peu dialecticien, ne comprenait pas grand-chose à la marche de l’histoire et se désintéressait des lois du mode de production capitaliste, en lien avec son mépris pour les conditions objectives du socialisme.
À partir de 1864, il a condamné par principe tout gouvernement, tout pouvoir, toute armée ouvrière. La Commune de 1871, si elle n’avait exercé aucune autorité, n’aurait pas tenu une semaine face à l’armée du gouvernement versaillais. Le pouvoir des soviets de 1917, s’il ne s’était pas centralisé et armé, n’aurait pas tenu un mois face à l’intervention de toutes les armées impérialistes et à la contrerévolution des armes blanches russes.
La guerre de 1914-1918 est un des drames du 20e siècle. Bakounine n’a pas anticipé que, à la déclaration de guerre, le syndicaliste anarchiste français Léon Jouhaux, à la tête de l’appareil de la CGT, allait trahir la classe ouvrière et rejoindre l’union sacrée ». Il n’a pas non plus envisagé que son bras droit dans sa lutte dans l’AIT, Guillaume, et son successeur Kropotkine se rallieraient en 1914 à la guerre impérialiste de la bourgeoisie française.
La captation de l’URSS par une bureaucratie privilégie et la terreur stalinienne sont la plus grande tragédie du 20e siècle. Pourtant, Bakounine affirmait que la Russie ou l’Italie de son temps serait plus apte à établir l’anarchisme que la Grande-Bretagne ou l’Allemagne, malgré leur arriération. Il n’a donc pas pu envisager la déformation, à partir de 1918 d’un État ouvrier économiquement retardé, envahi, en proie à la guerre civile, isolé par l’échec des révolutions hongroise, allemande et chinoise. C’est la pénurie qui a engendré la bureaucratie, pas une aspiration « autoritaire » du Parti bolchevik. Vu son rejet du matérialisme historique, Bakounine ne pouvait pas prévoir la dégénérescence de l’URSS quand l’appareil étatique incarné par Staline (la bureaucratie) s’empara en 1923-1927 du parti et de l’État, décréta le socialisme réalisé, instaura la terreur sur la classe ouvrière, suscita le culte du chef omniscient, exacerba le nationalisme russe. Sous sa coupe, l’Internationale communiste devint l’instrument de la diplomatie de l’URSS, paralysant le prolétariat mondial (hésitation en Allemagne en 1923, subordination au Guomindang conduisant à la défaite de la révolution chinoise en 1927, division forcenée des rangs ouvriers aboutissant à la victoire de Hitler en 1933…) puis menant une contrerévolution consciente (France en 1936 et 1944-1947, Espagne en 1936-1938, Italie en 1943-1947, Grèce en 1944…).
La jeune bureaucratie, formée au début pour servir le prolétariat, se sentit l’arbitre entre les classes… Elle gagnait en assurance au fur et à mesure que la classe ouvrière internationale subissait de plus lourdes défaites… La direction bureaucratique contribuait aux défaites, les défaites affermissaient la bureaucratie. (Lev Trotsky, La Révolution trahie, 1936, Minuit, p. 1963, p. 66)
La défaite de la révolution espagnole de 1936-1937 est un des drames du 20e siècle. La doctrine bakouniniste n’a pas conduit les chefs de la CNT-FAI, malgré l’aspiration de leur base, à la stratégie révolutionnaire (du type du Parti bolchevik en Russie en 1905 et en 1917) mais à rejoindre le front populaire et à entrer dans le gouvernement bourgeois « républicain » formé par les sociaux-démocrates et les staliniens qui allait écraser les militants de la CNT et du POUM à Barcelone en mai 1937.
Une face peu reluisante de Bakounine
Passe encore, que pour les besoins de la polémique, Bakounine et Guillaume aient toujours assimilé le communisme au socialisme d’État à la Lassalle. Mais ils recourraient publiquement à un racisme antiallemand aussi systématique que douteux. Le dernier acte politique de Guillaume fut de publier en France, lors de la Première guerre mondiale, un pamphlet pour accuser Marx d’être un nationaliste allemand (Karl Marx, pangermaniste).
En tout cas, si Bakounine avait eu vraiment « l’intuition des drames historiques à venir », il se serait gardé d’alimenter, après Proudhon, le racisme antijuif, ce que Musto n’évoque jamais.
La secte juive constitue aujourd’hui en Europe une véritable puissance. Elle règne despotiquement dans le commerce, dans la banque, et elle a envahi les trois quarts du journalisme allemand et une partie très considérable du journalisme des autres pays. (Mikhaïl Bakounine, « Lettre aux citoyens rédacteurs du “Réveil” », 18 octobre 1869, Œuvres, t. 5, Stock, 1911, p. 243)
Affolés, certains de ses amis, en particulier Alexandre Herzen, le dissuadèrent de publier cette lettre. Mais, après la conférence de Londres, les chefs de l’Alliance laissèrent paraitre en public leur antisémitisme.
Le plus plat des laquais juifs de Monsieur Marx… (James Guillaume, « Réponse aux prétendues scissions », 10 juin 1872, La Première Internationale, Droz, t. 2, 1962, p. 307)
La méchanceté des Juifs allemands et russes, les amis de Marx, ses agents… Moi, le bouc expiatoire condamné par la furieuse synagogue… l’article du Juif allemand Maurice Hess… les Borkhein et autres Juifs allemands… Je vous fais grâce du petit Juif russe… (Mikhaïl Bakounine, « Réponse aux prétendues scissions », 12 juin 1872, La Première Internationale, Droz, t. 2, p. 301-302)
À l’intérieur de la société secrète, c’était pire.
Les Juifs constituent aujourd’hui en Allemagne une véritable puissance. Juif lui-même, Marx a autour de lui une foule de petits Juifs… inquiets, nerveux, curieux, remuants, indiscrets, bavards, intrigants, exploiteurs, comme sont les Juifs partout… Ils se sont emparés de toute la presse d’Allemagne… et, depuis longtemps, ils règnent dans le monde de l’argent et des grandes spéculations financières et commerciales : ayant ainsi un pied dans la banque, ils viennent de poser l’autre pied dans le socialisme… Eh bien, tout ce monde juif qui forme une seule secte exploiteuse, une sorte de peuple sangsue, un parasite collectif à travers les frontières des États… ce monde est actuellement, en grande partie du moins, à la disposition de Marx d’un côté et des Rothschild de l’autre… La solidarité juive les unit… Que peut-il y avoir de commun entre le socialisme et la haute banque ? Ah ! c’est que le socialisme autoritaire, le communisme de Marx veut la puissante centralisation de l’État et là où il y a centralisation de l’État, il doit y avoir nécessairement une banque centrale de l’État et là où il existe une telle banque, les Juifs sont certains de ne point mourir de faim… (Mikhaïl Bakounine, « Lettre à la section de Bologne », décembre 1871, dans Georges Ribell, Marx, Bakounine, socialisme autoritaire ou libertaire, 10-18, 1975, t. 1, p. 197-198 ; le document figure aussi dans Arthur Lehning, Archives Bakounine, vol. 1, t. 2, Brill, 1961, p. 105-118)
Une telle ignominie s’oppose au socialisme scientifique, au communisme émancipateur de Marx, Engels, Luxemburg, Lénine, Trotsky…
Anarchisme et communisme, deux jumeaux de la famille anticapitaliste ?
L’anarchisme et le communisme sont bien deux courants du mouvement ouvrier mais les protagonistes ne pensaient pas, ni les uns, ni les autres, que la scission de l’AIT fût fortuite.
Nous avons discuté autrefois, croyant avoir affaire simplement à des socialistes qui différaient de nous sur des points de doctrine. Maintenant nous voyons que les Marx, les Engels et toutes leurs séquelles, ce n’est pas une école socialiste ayant une doctrine plus ou moins erronée : c’est tout simplement la réaction. (James Guillaume, « Monsieur Engels et les ouvriers espagnols », 9 novembre 1873, L’Internationale, documents et souvenirs, t. 3, Stock, 1905, p. 155-156)
Il y a tout un gouffre entre nous et les anarchistes. (Friedrich Engels, « Lette à Iglesias », 26 mars 1896, dans Karl Marx, Friedrich Engels, Vladimir Lénine, Sur l’anarchisme, Progrès, 1973, p. 201)
Bakounine n’a été collectiviste anarchiste qu’une décennie et s’il a repris à cette occasion le vocable communiste (collectivisme, révolution sociale, etc.). Mais en lui donnant un contenu bien différent.
A. La classe qui conduit la révolution sociale
- Pour les anarchistes, l’acteur révolutionnaire était « le peuple » et en particulier les déclassés (bandits, intellectuels rejetés…).
- Pour les communistes, là où le capitalisme avait triomphé, la classe révolutionnaire devenait le prolétariat (les salariés exploités du capitalisme). Il a besoin pour vaincre de s’allier avec d’autres classes ou fraction de classe, mais il les dirige.
B. Les conditions de la révolution sociale
- Les anarchistes estimaient que la révolution sociale était avant tout une affaire de volonté. Ils se désintéressaient totalement des élections et des revendications démocratiques. Ils méprisaient même les revendications économiques. Pour les mêmes raisons, l’athéisme étaient pour eux central.
- Les communistes estimaient qu’une crise de rapports entre les classes était nécessaire pour qu’une révolution sociale pût triompher. Pour préparer la révolution, les revendications économiques et politiques étaient importantes. Par exemple, s’ils étaient matérialistes au plan de la théorie, leur programme était la séparation de l’État et de la religion, pas l’athéisme.
C. L’outil de la révolution sociale
- Les anarchistes misaient sur des sociétés secrètes, cachées aux yeux des travailleurs eux-mêmes. L’Internationale, elle, était censée servie de modèle à la société désirée.
- Les communistes préconisaient un parti, qui pouvait être clandestin, mais serait l’expression du mouvement des travailleurs. Si certaines caractéristiques de l’AIT et de ses militants anticipent le futur, les êtres humains se transformeront eux-mêmes en transformant consciemment pat millions la société.
D. Le contenu de la révolution sociale
- La révolution des « antiautoritaires » avait objectif but d’en finir avec toute autorité. Et comme la quintessence de l’autorité était l’État, la révolution devait supprimer instantanément tout État. L’athéisme remplace la laïcité. Il n’y a pas besoin de transition entre une révolution sociale dans un pays donné et le socialisme mondial.
- Pour les communistes, le but de la révolution mondiale était la suppression de toute exploitation et la disparition des classes sociales. Une révolution locale imposerait au prolétariat de prendre le pouvoir contre ses ennemis intérieurs et extérieurs. La planification sous le contrôle de la population permet de développer les forces productives. Seule l’extension internationale de la révolution, le contrôle collectif de l’économie et le développement des forces productives permettrait de se débarrasser de tout État.
E. Le but de la révolution sociale
- Pour les proudhoniens et les bakouninistes, il s’agit d’égalité, de nivèlement.
- Pour les communistes, il ne s’agit pas de répartir équitablement la pénurie mais de permettre l’épanouissement de tout le potentiel de l’humanité, ce qui nécessite un développement des forces productives et un accroissement du temps libre.
Les séquelles du bakouninisme
Au début du 20e siècle, des anarchistes assumés se débarrassèrent vite certains aspects du bakouninisme pour s’implanter dans la classe ouvrière et s’activer dans le syndicalisme révolutionnaire, tandis que le Parti socialiste révolutionnaire de Russie (1900-1917), tout en s’affilant à l’Internationale ouvrière (2e Internationale), le reprenait largement (appel au peuple, recours au terrorisme…).
L’Internationale communiste (3e Internationale), après la victoire de la révolution russe en 1917, attira les meilleurs syndicalistes révolutionnaires (Nin, Serge, Rosmer, Cannon, George, etc.). Symétriquement, des centristes s’efforçaient d’y imposer le réformisme de la 2e Internationale et des gauchistes tentaient d’y introduire le bakouninisme : dédain des revendications économiques et démocratiques, refus de participer aux élections, désertion des syndicats de masse à direction réformiste, soulèvement armé minoritaire, hostilité au parti… Partiellement de la part du gauchisme italien (Amedeo Bordiga), totalement dans le conseillisme germano-néerlandais (Anton Pannekoek, Hermann Gorter, Otto Rühle…).
Plus tard, on vit le Parti « communiste » chinois maoïste, le Parti « communiste » de Cuba castriste, le Parti « communiste » du Kampuchéa polpotiste… miser sur la paysannerie et non sur la classe ouvrière. Dans les années 1960-1970, dans les pays impérialistes, de nombreux courants « maoïstes » (en France, VLR et la GP qui donna à son journal le nom d’une brochure de Bakounine, La Cause du peuple) recyclèrent la panoplie anarchiste. Même 4 membres du comité central de la LC-LCR proposèrent alors de préparer en France la lutte armée en se basant sur la petite bourgeoisie (Bensaïd, Creus, Alliès, Artous, Bulletin intérieur n° 30, 1972).
Le totalitarisme stalinien, l’effondrement des États ouvriers dégénérés face à la pression impérialiste et la restauration du capitalisme par les bureaucraties « communistes » en Russie, en Chine et au Vietnam en 1992, la collaboration de classes des bureaucraties syndicales, les gouvernements des partis ouvriers bourgeois… ont discrédité le communisme et le socialisme, nourrissent la défiance envers tout parti. Non seulement des anarchistes avoués (Murray Bookchin, Noam Chomsky, David Graeber…) ont trouvé une audience de masse, mais des centaines de milliers de jeunes dans le monde –sans avoir jamais lu Stirner, Proudhon, Bakounine, Reclus, Michel, Kropotkine, Parsons ou Goldman– se révoltent en dehors du socialisme scientifique et retombent dans la confusion anarchiste : autonomes, zapatistes, altermondialistes, indignés, antifas, black blocs, zadistes, etc.
Le « congrès socialiste universel » de 1887, un modèle ?
Le seul exemple d’avancée vers l’internationale plurielle qu’évoque Musto est le congrès général et universel des socialistes de 1877.
Six ans après la conférence de Londres de 1871, les thèses de Gand confirmaient que Marx avait été tout simplement en avance sur son temps. (Marcello Musto, Pour lire la 1re Internationale, p. 108)
Constatant le dépérissement de la fausse AIT qu’il avait créée avec Guillaume, De Paepe le convoqua au nom du Parti socialiste belge à Gand en septembre 1877. Le congrès à prétention mondial de 1877 est présenté par Musto comme un grand succès (p. 107). Certes, il était « pluriel » puisqu’y avaient participé plusieurs partis socialistes (Wilhelm Liebknecht, du parti allemand récemment unifié SAP était venu seul), des anarchistes de Suisse, d’Italie ou de France (James Guillaume, Tito Zanardelli, Paul Brousse, Andrea Costa…), mais son organisateur réformiste était, lui, déçu par son étroitesse.
Il y a un an, j’espérais en voir sortir, sous la forme de pacte de solidarité, une nouvelle organisation universelle, semblable (quoique plus grandiose encore) à ce qu’était en 1868 et 1869 l’Association internationale des travailleurs… Tu le vois, mon cher, mon désappointement a été grand, mes espérances étaient trompées ! (César de Paepe, « Lettre à Benoit Malon », 11 octobre 1977, La Première Internationale, Droz, t. 4, 1971, p. 586)
Le congrès de Gand déboucha sur un vague pacte de quelques partis et sur un bureau fédéral sans aucun pouvoir. Son manifeste, que cite élogieusement Musto (p. 107-108), rédigé par De Paepe et Louis Bertrand après le congrès, défendait certes « l’action politique », comme la conférence de 1871 et le congrès de 1872 de l’AIT. Mais, sans perspective d’expropriation de la classe capitaliste, il était électoraliste et opportuniste. Ce congrès resta sans suite.
En réunissant l’ensemble des courants se réclamant de l’internationalisme, le congrès de Gand (9-14 septembre 1877) constitue l’ultime tentative des partisans d’une relance de l’AIT sur des bases inchangées. Mais les débats révèlent rapidement des divergences insurmontables, notamment entre anarchistes et partisans de l’action politique et électoraliste. (Michel Cordillot, « Essor et déclin de l’AIT », Cahiers Jaurès n° 215, 2015)
Le congrès qui fonda en juillet 1889, à Paris, l’Internationale ouvrière était autrement représentatif. Il se prononça pour « l’action internationale du prolétariat organisé en parti de classe, s’emparant du pouvoir politique pour l’expropriation de la classe capitaliste et l’appropriation sociale des moyens de production ».
Marx, un simple « anticapitaliste » ?
Marcello Musto qualifie Marx de « philosophe » (p. 88) et de « anticapitaliste » (p. 19, p. 88). S’il est vrai que la thèse de doctorat de Marx fut consacrée à la philosophie, il est devenu ensuite un journaliste démocrate radical puis, jusqu’à la fin de sa vie, un chef du mouvement ouvrier et un théoricien communiste. Ce n’est pas certainement en tant que philosophe qu’il a assuré la direction de l’AIT de 1864 à 1872.
Marx a découvert la loi du développement de l’histoire humains… Marx a également découvert les lois particulière du mouvement du mode de production capitaliste… Marx fut avant tout un révolutionnaire. (Friedrich Engels, « Discours sur la tombe de Karl Marx », 17 mars 1883, Friedrich Engels & Karl Marx, Œuvres choisies en trois volumes, t. 3, Progrès, 1976, p. 167-168)
La Ligue des communistes puis la tendance communiste dans l’AIT n’étaient pas simplement anticapitalistes. Assurément, le communisme est anticapitaliste au sens qu’il est radicalement opposé au capitalisme. Mais il est bien plus que cela, il indique comment le supplanter (au moyen d’une révolution sociale et politique conduite par la classe ouvrière) et par quoi (par la transition consciente vers un nouveau mode de production, le socialisme-communisme). Ce n’est pas pour rien que le programme de la Ligue des communistes (Manifeste du parti communiste, 1847, ch. 3) comportait une polémique contre les autres « anticapitalismes » : socialisme utopique, socialisme conservateur, socialisme réactionnaire qui préfigurait l’anticapitalisme démagogique des fascistes des années 1920-1930 et l’anticapitalisme malthusien de bien des courants écologistes actuels.
Tout l’art du fascisme consiste à de dire anticapitaliste sans s’attaquer sérieusement au capitalisme. Il s’emploie à transmuer l’anticapitalisme des masses en nationalisme. (Daniel Guérin, Fascisme et grand capital, 1936, Maspero, 1975, p. 78)
Certes, on ne peut exiger d’une étude sur l’AIT qu’elle fournisse une analyse approfondie des transformations du capitalisme et du mouvement ouvrier, ni une définition précise de l’internationale ouvrière qu’il faut construire aujourd’hui. Mais Musto ne reste pas silencieux, il brouille les pistes :
Le monde du travail a subi une défaite historique… En outre, les travailleurs se trouvent plongés dans une situation de profonde subordination idéologique au système dominant. (p. 9)
Un abime sépare les espoirs de cette époque… de la soumission idéologique et de l’individualisme régnant dans un monde façonné par concurrence et la privatisation néolibérale… La nouvelle internationale doit être plurielle et anticapitaliste. (p. 109-110)
- La concurrence n’a rien de nouveau. Le « monde capitaliste » est toujours « façonné par la concurrence ».
- L’Europe et l’Amérique du Nord étaient bien plus « libérales » en 1864-1872 qu’aujourd’hui : il n’existait pas de protection sociale, pas d’hôpitaux publics.
- Comme le souligne Musto lui-même, l’AIT était minoritaire (150 000 à son apogée, p. 24) et la majorité des travailleurs étaient alors « soumis idéologiquement », soit aux clergés chrétiens, soit à des partis bourgeois (Parti libéral en Grande-Bretagne, Parti radical en France, Parti progressiste en Allemagne, Parti libéral en Belgique…).
Le vocabulaire de Musto (« monde du travail », « néolibéral », « individualisme », « anticapitaliste », « gauche »…) témoigne lui-même d’une « subordination idéologique ». Sa problématique est apparentée aux palinodies des poststaliniens qui attribuent aux travailleurs la responsabilité des défaites du 20e siècle.
12 mars 2024
Bibliographie
Musto à l’occasion des 150 ans de la fondation de l’AIT
- en allemand
„Anmerkungen zur Geschichte der Internationale“, Z. Zeitschrift Marxistische Erneuerung n°99
https://marcellomusto.org/anmerkungen-zur-geschichte-der-internationale/
- en anglais
Workers Unite! The International 150 Years Later
https://marcellomusto.org/wp-content/uploads/2021/12/Workers-Unite.pdf
“Notes on the History of the International”, Socialism and Democracy ol. 28, N°2
https://marcellomusto.org/notes-on-the-history-of-the-international/
- en espagnol
“La Asociación Internacional de Trabajadores. A 150 años de su fundación”, Herramienta n°55
https://marcellomusto.org/la-asociacion-internacional/
- en français
« La première internationale et son histoire », La Pensée n° 380
https://marcellomusto.org/la-premiere-internationale-et-son-histoire/
- en italien
Lavoratori di tutto il mondo, unitevi!
Les documents de l’AIT
- La compilation exhaustive de Jacques Freymond, Knut Langfeld, Henri Burgelin, Miklós Molnár, Bert Andréas, La Première Internationale : recueil de documents, Genève, Droz, 4 tomes, 1962-1971
https://archivo-obrero.com/jacques-freymond-dir-la-premiere-internationale-recueil-de-documents/
- Un choix des rapports et résolutions des congrès de l’AIT par Christian Labrande, La Première Internationale, 10-18, 1976 sans les résolutions de la conférence de Londres ; épuisé depuis longtemps mais on peut trouver sur la toile les résolutions de l’AIT de 1864, 1870 et 1871
https://www.marxists.org/francais/ait/
Les contributions d’Engels et de Marx
- Karl Marx, La Guerre civile en France, 1871, GMI, 2021
- Le recueil d’Émile Bottigelli, La Guerre civile en France, ES, 1953, est épuisé mais on peut en glaner une partie sur la toile
https://www.marxists.org/francais/ait/1871/05/km18710523.htm
https://www.marxists.org/francais/ait/1871/05/km18710530.htm
- Le recueil de Roger Dangeville, La Commune de 1871, 10-18, 1971
http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/commune_de_1871/commune_1871.html
- Le recueil de Stathis Kouvélakis, Sur la Commune de Paris, ES, 2021
https://editionssociales.fr/catalogue/sur-la-commune-textes-et-controverses/
- Le recueil de Roger Dangeville, Le Parti de classe, Maspero, t. 3, 1973, ch. 1
http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/parti_de_classe/parti_3/parti_3.html
- Les recueils : Marx, Engels, Lénine Sur l’anarchisme, Progrès, 1973 ; Marx & Engels, Œuvres choisies, t. 2, Progrès, 1976 sont épuisés
- Friedrich Engels & Karl Marx, « Les prétendues scissions dans l’Internationale » (circulaire interne de l’AIT), mars 1872
https://www.marxists.org/francais/marx/works/1872/03/scissions.htm
- Karl Marx, « L’indifférence en matière politique », mars 1873
https://www.marxists.org/francais/marx/works.htm
- Friedrich Engels, « De l’autorité », mars 1873
https://drive.google.com/file/d/1ptqQ3E0xnwKtxv2CUhyBp-ZN5gHnw8GL/view
- Friedrich Engels, Paul Lafargue & Karl Marx, « L’Alliance de la démocratie socialiste et l’Association internationale des travailleurs » (rapport au 5e congrès de l’AIT), juillet 1873
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65650545/f5.item
- Friedrich Engels, « Los bakuninistas en acción », octobre 1873, pas sur la toile en français
https://www.grupgerminal.org/?q=node/2828
La position de Bakounine et de James
- Mikhaïl Bakounine, Œuvres, Stock, 6 tomes, 1895-1913, réunies par Max Nettlau & James Guillaume (ne comportent pas la période panslave et omettent pudiquement les diatribes antisémites)
https://fr.wikisource.org/wiki/Bakounine/%C5%92uvres
- Arthur Lehning, Archives Bakounine, 8 tomes, Brill, 1961-1982 (plus complet que l’édition de Stock)
https://brill.com/display/serial/ABA
- James Guillaume, L’Internationale, documents et souvenirs, SNLE, 4 tomes, 1905-1910
https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Internationale,_documents_et_souvenirs
- James Guillaume, Karl Marx, pangermaniste, Colin, 1915
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3139238.texteImage
Des études communistes ultérieures
- David Riazanov, Marx et Engels, 1922, chapitres 7, 8, 9, réédition Les Bons Caractères, 2006
https://drive.google.com/file/d/1WtaARQ4Ot0bvVzMZmSaN7rg7mZp4tuBl/view?pli=1
- Ю Стеклов (Iouri Steklov), Первый Интернационал (La 1re Internationale). Гиз, 1923, pas traduit
- Gérard Bloch, Marxisme et anarchisme, SELIO, 1968
https://www.cermtri.com/index.php/1968-marxisme-et-anarchisme
- Hal Draper, Karl Marx’s Theory of Revolution, t. 4, MRP, 1990, ch. 3, 4, 5, 6 et notes A et B, pas traduit
- Joseph Seymour, Marxism vs Anarchism, SL, 2001, pas traduit
https://www.marxists.org/history//etol/document/icl-spartacists/pamphlets/Marxism_vs_Anarchism.pdf
Onze thèses classistes sur la révolution et la contre-révolution en Catalogne (1936-1938). Pour une théorie anarchiste des révolutions, à partir d’une analyse matérialiste des faits historiques.
Conférence d’Agustín Guillamón, 17 mai 2024, à l’Ateneo La Idea de Madrid.
Introduction
La lutte des travailleurs pour connaître leur propre histoire n’est pas purement théorique, ni abstraite ou banale, car elle fait partie de leur propre conscience de classe et se définit comme une théorisation des expériences historiques du prolétariat international, et en Espagne, elle doit inexcusablement comprendre, assimiler et s’approprier les expériences du mouvement anarcho-syndicaliste des années 1930.
Si des doctrines, des mythes, des préjugés idéologiques ou des textes sacrés se heurtent à la réalité sociale et historique, ce sont ces fausses illusions et ces illusions qu’il faut modifier, et non l’interprétation de la réalité.
Ces onze thèses théorisent les expériences du prolétariat dans la révolution de 1936 et 1937.
Thèse numéro 1
Du 17 au 19 juillet 1936 a eu lieu un soulèvement militaire contre le gouvernement de la République, promu par l’Église catholique, la majorité de l’armée, les fascistes, la bourgeoisie, les propriétaires terriens et les droitiers. La préparation de ce coup d’État avait été tolérée par le gouvernement républicain, qui avait remporté les élections de février 1936 grâce à la coalition du Front populaire.
Les partis parlementaires démocratiques RÉPUBLICAINS ou monarchistes, de gauche comme de droite, ont poursuivi la politique qui convenait le mieux à la bourgeoisie espagnole, à savoir la préparation d’un coup d’État sanglant.
Le soulèvement militaire échoue dans les principales villes et provoque, en réaction (dans la zone républicaine), un mouvement révolutionnaire, victorieux dans son insurrection armée contre l’armée. Dans cette victoire insurrectionnelle, les Cadres et les Comités de défense de la CNT-FAI, préparés depuis 1931, ont joué un rôle prépondérant en Catalogne. IL NE S’AGIT PAS D’UNE INSURRECTION SPONTANÉE…
Les comités révolutionnaires, que Munis théorise comme des comités de gouvernement, exercent en de nombreux endroits tout le pouvoir au niveau local, mais il n’y a pas de coordination ou de centralisation de ces comités locaux : il y a UN VIDE DE POUVOIR CENTRAL OU D’ÉTAT. Ni l’État républicain ni les gouvernements régionaux autonomes (comme la Generalitat) n’exerçaient le pouvoir central, mais ces comités locaux ne l’exerçaient pas non plus.
On peut parler d’ATOMISATION DU POUVOIR.
Thèse numéro 2
Les comités révolutionnaires : de défense, d’usine, de quartier, de contrôle ouvrier, local, de défense, de ravitaillement, etc. sont l’embryon des organes de pouvoir de la classe ouvrière. Ils ont initié une expropriation méthodique des biens de la bourgeoisie, mis en route la collectivisation industrielle et paysanne, organisé les milices populaires qui ont défini les fronts militaires des débuts, organisé les patrouilles de contrôle qui ont imposé le nouvel «ordre révolutionnaire» par la répression violente de l’Église, des patrons, des fascistes et des anciens syndicalistes et fusiliers de la Libre. Mais ils sont incapables de se coordonner et de créer un pouvoir ouvrier centralisé. Les comités révolutionnaires submergent par leurs initiatives et leurs actions les dirigeants des différentes organisations traditionnelles du mouvement ouvrier, dont la CNT et la FAI. Il y avait une révolution dans les rues et dans les usines, et il y avait des organes de pouvoir potentiels du prolétariat révolutionnaire : LES COMITÉS, qu’aucune organisation ou avant-garde ne savait ou ne voulait COORDONNER, RENFORCER et TRANSFORMER EN ORGANES AUTHENTIQUES DE POUVOIR OUVRIER.
Les comités supérieurs optent pour la collaboration avec l’État bourgeois afin de gagner la guerre contre le fascisme. Le mot d’ordre de García Oliver, le 21 juillet, de «tout faire» n’était rien d’autre qu’une proposition léniniste pour la prise du pouvoir par la bureaucratie cénétiste ; ce que, d’ailleurs, García Oliver lui-même savait rendre inapplicable et absurde, lorsqu’au plénum cénétiste il proposa une fausse alternative entre «dictature anarchiste» ou collaboration antifasciste. Cette fausse option «extrémiste» de García Oliver, l’avertissement craintif d’Abad de Santillán et de Federica Montseny sur le danger de l’isolement et de l’intervention étrangère, et l’option de Durruti d’attendre la prise de Saragosse, décidèrent le plénum à opter pour une collaboration antifasciste «provisoire». L’alternative révolutionnaire de la destruction de l’État républicain et de la transformation des comités en organes du pouvoir ouvrier et des milices en armée du prolétariat n’a jamais été évoquée.
On ne peut parler d’une situation de double pouvoir entre le Comité central des milices antifascistes (CCMA) et le gouvernement de la Generalitat, à aucun moment, car à aucun moment il n’y a eu de pôle de centralisation du pouvoir ouvrier ; mais on peut parler d’une possibilité, qui a échoué dans les premières semaines après le 19 juillet, d’établir une situation de double pouvoir entre ces comités révolutionnaires et le CCMA. Certains comités syndicaux, locaux et de quartier ont exprimé dès le début leur méfiance et leurs craintes à l’égard du CCMA, car ils pressentaient le rôle contre-révolutionnaire qu’il pouvait jouer.
De nombreux protagonistes, ainsi que des historiens, parlent d’une situation de double pouvoir entre la CCMA et le gouvernement de la Generalitat. Cependant, c’est une profonde erreur de croire que la CCMA était autre chose qu’un pacte antifasciste des organisations ouvrières avec les organisations bourgeoises et les institutions de l’État, c’est-à-dire un organisme de collaboration de classe,
Les dirigeants de la CNT se méfiaient des comités révolutionnaires parce qu’ils n’entraient pas dans leurs schémas organisationnels et doctrinaux, et en même temps, en tant que bureaucratie, ils se sentaient dépassés et menacés par leurs réalisations.
Thèse numéro 3
Pendant tout un mois, du 21 juillet au 21 août 1936, les «notables» anarchistes et anarcho-syndicalistes discutèrent du dilemme suivant : supprimer le CCMA, sans entrer dans le gouvernement de la Generalitat, ou le conserver. Il y avait deux modalités de base : la première consistait à créer des commissions techniques dans les différents départements (ou ministères de la Generalitat) comme formule de contrôle, sans participer au gouvernement : c’était l’exemple de la Commission des industries de guerre ou du Conseil de l’économie ; la seconde consistait à le faire à partir des «organes révolutionnaires», en soutenant formellement les pouvoirs légaux, mais en soutenant un pouvoir «révolutionnaire» qui donnerait une véritable position de force aux cénétistes :c’est l’exemple des patrouilles de contrôle et de la commission d’enquête de la CCMA, coordonnée par Manuel Escorza du Service d’information et d’enquête de la CNT-FAI, qui dépendait exclusivement du Comité régional de la CNT et du Comité péninsulaire de la FAI.
La participation de la CNT-FAI à l’appareil d’État repose sur trois institutions fondamentales : la CCMA, le Conseil de l’économie et le Comité des approvisionnements. Le CCMA était un gouvernement de collaboration de classe, constitué par toutes les organisations antifascistes catalanes, qui aida à la reconstruction de l’appareil d’État de la Generalitat et prépara l’entrée des anarchistes dans un gouvernement d’unité antifasciste.
Après neuf semaines et demie, il fut dissous le 1er octobre 1936, suite à l’entrée de trois conseillers anarchistes dans le gouvernement de la Generalitat formé le 26 septembre, sous la présidence de Tarradellas en tant que premier conseiller.
La transformation des comités de défense en comités révolutionnaires de quartier et locaux, qui tendaient à remplacer l’État, en gérant et en assumant toutes ses fonctions, ainsi que le vaste et profond processus d’expropriation spontanée des usines par les syndicats industriels, développèrent l’une des révolutions sociales et économiques les plus profondes de l’histoire.
Mais les Comités supérieurs, organisés en un Comité des Comités élitiste, exécutif et autoritaire qui, par leur collaboration politique dans un gouvernement d’unité antifasciste, soutenait et renforçait le pouvoir de l’État capitaliste, n’ont pas dirigé et coordonné cette révolution du militantisme de la base dans les rues et dans les usines, mais est devenu un parti antifasciste de plus, allié au reste des partis antifascistes, des staliniens, nationalistes et poumistes aux républicains et au gouvernement de la Generalitat, sans autre objectif que la victoire dans la guerre contre le fascisme, même si cela signifiait renoncer à toute «conquête révolutionnaire» et aux principes mêmes de l’antifascisme.
Il y a donc une véritable divergence et séparation entre le Comité des Comités et la révolution sociale et économique menée dans la rue par les comités révolutionnaires et les syndicats.
Cet antagonisme de classe entre le CCMA et les comités révolutionnaires de juillet 1936 conduit à une opposition au sein de l’Organisation CNT-FAI qui, en décembre 1936, oppose le Comité des Comités aux comités de quartier de Barcelone, lorsque ces derniers refusèrent de remettre leurs armes pour les envoyer au front, arguant que ces armes étaient la seule garantie de la révolution en marche, et que si l’on avait besoin d’armes pour le front, là, dans l’arrière-garde barcelonaise, les gardes d’assaut et la garde civile étaient cantonnées et armées. Que les comités révolutionnaires de quartier ne remettraient jamais à l’armée les armes qu’ils avaient gagnées dans les batailles de rue.
Thèse numéro 4
Sans la destruction de l’État, on ne peut parler de révolution prolétarienne. On peut parler de situation révolutionnaire, de mouvement révolutionnaire, d’insurrection triomphante, de perte «partielle» ou «provisoire» des fonctions de l’État bourgeois, de chaos politique, de perte d’autorité réelle par l’administration républicaine, de VIDE DU POUVOIR CENTRALISÉ et d’atomisation du pouvoir, mais pas de révolution prolétarienne.
La SITUATION révolutionnaire de juillet 1936 n’a jamais posé la question de l’instauration d’un pouvoir ouvrier antagoniste à l’État républicain : il n’y a donc pas eu de révolution prolétarienne, si l’on parle stricto sensu. Et, en l’absence de révolution prolétarienne, la situation révolutionnaire a rapidement évolué vers la consolidation de l’État républicain, l’affaiblissement des forces révolutionnaires et le triomphe définitif de la contre-révolution après les journées de mai 1937, avec la mise hors la loi et la persécution politique du POUM en juin 1937, ainsi que la clandestinité des Amis de Durruti, de divers groupes prolétariens et de comités de défense, comme celui qui éditait le journal Alerta, entre octobre et décembre 1937.
La participation de la CNT (mais aussi du POUM et de la FAI) aux institutions bourgeoises, avec l’offre correspondante de postes publics, ainsi qu’un processus massif d’affiliation syndicale, parallèlement à la marche au front des meilleurs militants, des plus expérimentés dans la lutte sociale et de ceux ayant la formation théorique la plus avancée, ont favorisé un processus rapide de bureaucratisation de la CNT.
Au printemps 1937, les militants révolutionnaires se retrouvent isolés dans les assemblées et dans une situation de minorité absolument insurmontable. Les principes fondamentaux de l’anarcho-syndicalisme s’effondrent et cèdent la place à un opportunisme masqué par l’idéologie de l’unité antifasciste («renoncer à la révolution pour gagner la guerre») et le pragmatisme d’une collaboration fidèle et loyale avec les partis et le gouvernement de la bourgeoisie républicaine, dans le but exclusif de défendre la démocratie capitaliste et la République bourgeoise. LA BUREAUCRATIE SYNDICALE CÉNÉTISTE A DÉMONTRÉ EN MAI 1937 SON CARACTÈRE CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE. La lutte contre le fascisme a été le prétexte donné pour renoncer à la destruction de l’État républicain bourgeois, défendu par les forces contre-révolutionnaires du PSUC et de l’ERC (Gauche républicaine de Catalogne). La confrontation du prolétariat révolutionnaire avec la bureaucratie cénétiste, qui était déjà dans le camp contre-révolutionnaire, était inévitable.
Thèse numéro 5
[C’est la thèse la plus courte, mais elle est absolument fondamentale].
Face à l’alternative entre le capitalisme ou la révolution anticapitaliste, l’idéologie bourgeoise, dans l’Espagne des années 1930, a toujours proposé de fausses options bourgeoises, qui déniaient au prolétariat la possibilité et l’existence d’une alternative révolutionnaire : En 1931, elle proposait le choix entre la monarchie et la république. En 1931, il a proposé le choix entre la monarchie et la république. En 1934, il a proposé le choix entre la droite et la gauche. En 1936, il a imposé le choix entre le fascisme et l’antifascisme.
L’acceptation par le prolétariat de l’idéologie antifasciste signifiait la défense de la démocratie capitaliste, le renoncement à s’affirmer comme classe révolutionnaire.
Le choix bourgeois entre fascisme et antifascisme n’était pas seulement faux, il signifiait aussi la défaite de l’alternative révolutionnaire et anticapitaliste.
Seules quelques minorités, à peine influentes, ont osé dénoncer l’antifascisme comme une idéologie bourgeoise et contre-révolutionnaire.
Thèse numéro 6
Les collectivisations ne pouvaient avoir de développement futur que si l’État capitaliste était détruit. En fait, les collectivisations ont fini par servir les besoins impérieux d’une économie de guerre. Les situations ont évolué de façon très variée, rapide et instable, depuis l’expropriation révolutionnaire des usines de la bourgeoisie en juillet 1936 jusqu’à la militarisation de l’industrie et du travail, prédominante en 1938.Il était et il est toujours impossible de séparer la révolution politique de la révolution sociale et économique. Les révolutions, comme l’ont conclu les Amis de Durruti, sont toujours TOTALITAIRES, au double sens du terme : totales et autoritaires. Il n’y a rien de plus autoritaire qu’une révolution : exproprier une usine de ses propriétaires, ou un grand domaine de son propriétaire, ou occuper une caserne, une église ou une grande demeure sera toujours une imposition autoritaire. Et cela ne pourra se faire que lorsque les organes répressifs de la bourgeoisie, armée et police, auront été vaincus par une armée révolutionnaire qui imposera AUTORITAIREMENT la nouvelle légalité révolutionnaire. L’anarcho-syndicalisme et le POUM, par incapacité théorique pour le premier et faiblesse numérique, verbalisme, suivisme et manque d’audace pour le second, n’ont jamais posé la question du pouvoir, qu’ils ont abandonné aux mains des politiciens professionnels de la bourgeoisie républicaine et des socialistes : Azaña, Giral, Prieto, Largo Caballero, Companys, Tarradellas, Negrín…, ou qu’ils ont partagé avec eux, lorsque leur participation était nécessaire pour fermer la voie à une alternative révolutionnaire.
Dans le domaine économique, le mythe historiographique englobé dans le concept générique de «COLLECTIVISATION» a connu (en Catalogne) quatre étapes :
- – La saisie ouvrière (juillet-septembre 1936).
- – L’adaptation des saisies au Décret de Collectivisations (octobre à décembre 1936).
- – La lutte de la Generalitat pour diriger l’économie et contrôler les collectivisations, face à la tentative de socialisation de l’économie, promue par le secteur radical du militantisme cénétiste (janvier à mai 1937).
L’interventionnisme progressif et la centralisation étatique (du gouvernement central) imposent une économie de guerre et la MILITARISATION du travail (de juin 1937 à janvier 1939).
Les comités révolutionnaires deviennent rapidement des comités antifascistes, des comités syndicaux de gestion dans les entreprises, ou entrent en hibernation prolongée (comme les comités confédéraux de défense) ou sont transformés en organismes d’État.
L’ambiguïté et l’ambivalence des patrouilles de contrôle, des collectivisations, des milices, des comités de défense, bref de la «Révolution du 19 juillet», est la conséquence directe de l’ambiguïté et de l’ambivalence même des organisations d’extrême gauche du Front populaire (CNT et POUM). Ambiguïté car le CCMA est le fruit de la victoire insurrectionnelle PROLÉTARIENNE du 19 juillet, mais aussi de l’échec politique du 21 juillet, LORSQUE LA COLLABORATION DE CLASSE EST ACCEPTÉE.
Thèse numéro 7
Mai 37 fut la défaite armée du prolétariat révolutionnaire le plus avancé dont la contre-révolution avait besoin pour passer à la contre-offensive. Les causes du mois de mai résident dans l’augmentation du coût de la vie, la pénurie de subsistance, la résistance à la dissolution des patrouilles de contrôle et à la militarisation des milices, et la lutte constante des travailleurs des entreprises collectivisées pour conserver le contrôle de la production face à l’interventionnisme croissant de la Generalitat, encouragé par l’application des décrets de s’Agaró. Ce n’est pas pour rien que les journées de mai ont commencé dans une entreprise collectivisée, la Telefónica, en raison de l’opposition armée des travailleurs cénétistes de base à son occupation par les forces répressives de la Generalitat.
L’extension rapide de la lutte à toute la ville de Barcelone est l’œuvre des comités de défense et des comités de quartier, reliés par téléphone, qui agissent en marge des comités supérieurs de la CNT, en les débordant.
D’un côté de la barricade se trouvent les forces de l’ordre, les staliniens du PSUC, de l’ERC, de l’Estat Català (« État catalan ») et les milices catalanistes pyrénéennes, tous théoriquement au service du gouvernement de la Generalitat. De l’autre côté de la barricade se trouvent les ouvriers cénétistes et le POUM. Seuls les anarchistes de l’« Agrupación de Los Amigos de Durruti » et les trotskistes de la Section bolchevik-léniniste tentent de donner des objectifs révolutionnaires à la lutte sur les barricades.
Mais le militantisme de la CNT n’a pas pu et n’a pas su agir contre les slogans collabos lancés par les dirigeants et les comités supérieurs de la CNT. Les postes de radio qui transmettaient les discours conciliants de García Oliver et de Federica Montseny ont même été la cible de tirs, mais leurs slogans ont fini par être suivis. Les Amis de Durruti qualifient l’activité de ces dirigeants et des comités supérieurs d’« énorme trahison».
Après mai 1937, les tentatives d’expulsion des Amis de Durruti par les comités supérieurs de la CNT bureaucratisée échouent, car elle n’est ratifiée par aucune assemblée syndicale. Cependant, il n’y avait pas de scission capable de clarifier les positions conflictuelles et irréconciliables au sein de la CNT.
Thèse numéro 8
L’institutionnalisation de la CNT a eu des conséquences importantes et inévitables sur la nature même de l’organisation et de l’idéologie de la CNT.
L’entrée des militants les plus éminents dans les différents niveaux de l’administration de l’État, des conseils municipaux aux ministères du gouvernement de la République, en passant par les départements de la Generalitat ou de nouvelles institutions «révolutionnaires», plus ou moins autonomes, comme le CCMA, le CC de Abastos et le Conseil de l’Économie, a créé de nouvelles fonctions et de nouveaux besoins, qui devaient être couverts par un nombre limité de militants capables d’assumer de telles fonctions de responsabilité.
La nomination de ces militants à des postes de responsabilité, ainsi que leurs conseils et leur contrôle, étaient assurés par des comités supérieurs, qui généraient à leur tour d’autres postes de responsabilité internes à l’Organisation.
Les comités supérieurs étaient composés du CR, de la Fédération locale des syndicats, du PC, du CR de la FAI, de la Fédération locale du GGAA de Barcelone, du FIJL, de la Jeunesse libertaire de Catalogne, des conseillers et conseillères, ainsi que du CN et des ministres quand ils le pouvaient, et occasionnellement des délégués des colonnes confédérales, et de certaines personnalités prestigieuses.
Les fonctions de direction et de pouvoir exercées par ces comités supérieurs, composés d’une minorité très restreinte d’éléments capables de les exercer, ont créé une série d’intérêts, de méthodes et d’objectifs différents de ceux de la base militante confédérale. D’où, d’une part, une démobilisation et un désenchantement généralisés des adhérents et des militants de base, confrontés à la faim et à la répression, absolument impuissants de la part des comités supérieurs. D’où l’émergence d’une opposition révolutionnaire, incarnée notamment par les Amis de Durruti, la Jeunesse libertaire de Catalogne, quelques groupes anarchistes de la Fédération locale du GGAA de Barcelone, et surtout par les comités de quartier et de défense des quartiers de Barcelone.
Le caractère exceptionnel de la situation historique, ainsi que l’urgence des décisions à prendre, ont empêché un fonctionnement horizontal et en assemblée de la CNT catalane. Le Comité des Comités dirige l’Organisation du 23 juillet 1936 à juin 1937.La Commission politique consultative (CAP) de juin 1937 à mars 1938. Entre-temps, en juillet 1937, la FAI a été transformée en un parti antifasciste comme les autres, capable de fournir et de former les bureaucrates nécessaires pour assumer des postes de responsabilité et de commandement. Enfin, dans un contexte de dissolution et d’effondrement des fronts, l’élite et le Comité exécutif auto-élu du Mouvement libertaire de Catalogne dirigent de manière dictatoriale et hiérarchique l’Organisation d’avril à octobre 1938, sans autre horizon que la militarisation du travail et de la société, ainsi que de l’Organisation elle-même.
L’institutionnalisation de la CNT et l’adoption de l’idéologie de l’unité antifasciste ont transformé les comités supérieurs en pires ennemis de l’opposition révolutionnaire (minoritaire) de la CNT, qui a failli provoquer une scission, laquelle n’a finalement pas eu lieu en raison de l’élimination physique, de l’emprisonnement ou de la clandestinité auxquels cette opposition a été soumise par la répression étatique et stalinienne. Répression qui avait un caractère SÉLECTIF, puisqu’elle était dirigée contre la minorité révolutionnaire, tout en essayant d’assurer l’intégration des comités supérieurs dans l’appareil d’État républicain.
Il ne faut pas parler d’une TRAHISON DES COMITÉS SUPÉRIEURS, ce qui n’explique rien, mais d’un affrontement de CLASSE entre des comités supérieurs qui étaient l’ÉTAT, et une minorité révolutionnaire réprimée et persécutée. Ce n’était pas une trahison, c’était une lutte de classe entre dirigeants et dirigés, entre gouvernants ou prétendants gouvernants et gouvernés, entre bureaucrates et travailleurs.
Thèse numéro 9
La militarisation des milices antifascistes, ainsi que le décret de collectivisation et la dissolution des comités locaux ont marqué le début et le déroulement de la contre-révolution bourgeoise et de sa reconquête de l’appareil d’État, qui n’avait pas été détruit.
La militarisation des milices, au front, ne signifiait pas seulement la perte de la direction ouvrière de la guerre et la perte de tout objectif révolutionnaire, mais entraînait aussi la militarisation de l’arrière, c’est-à-dire de l’ordre public.
Et cette militarisation de l’arrière a transformé tous les rapports de force sociaux et politiques, car la violence et le pouvoir ne font qu’un. La militarisation de l’ordre public implique également un processus de démobilisation sociale, politique et révolutionnaire croissante des travailleurs.
Dans l’opposition à la militarisation des milices populaires (décrétée en octobre 1936), se distingue le quatrième groupe Gelsa de la Colonne Durruti qui, après avoir surmonté une tentative d’affrontement armé avec d’autres forces de la Colonne, partisanes de la militarisation, décide d’abandonner le front (en février 1937) et de retourner à Barcelone, en emportant ses armes. Ces 800 miliciens, avec d’autres militants cénétistes radicaux, engagés dans la lutte existante pour la socialisation dans les entreprises, fondèrent en mars 1937 l’Agrupación de Los Amigos de Durruti, qui atteignit quatre à cinq mille adhérents et constitua, en Catalogne, une alternative révolutionnaire aux comités supérieurs (collaborationnistes) de la CNT-FAI.
De la violence révolutionnaire des comités, contre la bourgeoisie, les prêtres et les fascistes, on est passé à la violence répressive des forces bourgeoises de l’ordre capitaliste contre les minorités révolutionnaires. Cette répression de l’opposition révolutionnaire (et des autres minorités révolutionnaires) était parallèle et homologue à l’intégration des comités supérieurs dans l’appareil d’État (qu’ils soient au gouvernement ou non).Il ne s’agissait pas d’une trahison de la base par les dirigeants, mais des deux volets nécessaires d’un même processus contre-révolutionnaire SÉLECTIF : persécution des révolutionnaires et institutionnalisation des comités supérieurs.
L’ordre public antifasciste était fondé sur l’unité antifasciste de toutes les organisations dans le seul but de gagner la guerre. Cette victoire militaire a impliqué et approfondi la militarisation des milices, des forces de l’ordre, du travail, des relations sociales et de la politique. La guerre a dévoré la révolution.
Thèse numéro 10
La résistance au désarmement des comités de quartier en décembre 1936 a conduit à leur hibernation par la Fédération locale des syndicats ; mais lorsque, le 4 mars 1937, un décret unifie les troupes d’assaut et les gardes civils sous le commandement du gouvernement de la Generalitat, les syndicats répondent à cette menace en revenant financer, armer et réactiver les comités de défense de quartier. L’offensive des staliniens, des républicains, des nationalistes catalans et de la Generalitat s’était solidifiée et semblait ne pouvoir être stoppée. La faim populaire avait exprimé son mécontentement lors des manifestations de femmes du 14 avril sur différents marchés de Barcelone. Du 12 au 24 avril 1937, la Fédération locale des groupes anarchistes, la JJLL (Fédération ibérique des jeunesses libertaires) et les comités de défense de quartier se préparent à une insurrection capable d’affronter l’avancée progressive et répressive de la contre-révolution. À la mi-avril, Herrera et Escorza négocient avec Companys un nouveau gouvernement et une sortie de la crise gouvernementale. Les premières inculpations pour «cimetières clandestins» sont ouvertes, accusant et emprisonnant les membres des comités des journées révolutionnaires de juillet.
Le 27 avril 1937, les autorités de Bellver, soutenues par le gouvernement de la Generalitat et enhardies par l’invasion croissante des carabiniers en Cerdagne, organisent une embuscade pour assassiner Antonio Martín, déclenchant une offensive répressive contre les anarchistes de cette région. Les comités supérieurs estiment qu’il suffit de «montrer les dents» au PSUC, à l’ERC et à la Generalitat pour qu’ils arrêtent leur offensive répressive. Les comités de défense des quartiers de Barcelone débordent les comités supérieurs et déclenchent, le 3 mai, une insurrection révolutionnaire qui échappe à leur contrôle.
À partir de juin 1937, date de la dissolution des patrouilles de contrôle, les différentes localités et quartiers sont reconquis par les forces d’assaut et la Garde civile, qui exercent une répression brutale contre les cénétistes et surtout contre les ex-patrouilleurs et les militants les plus en vue. Dans de nombreux endroits, l’organisation cénétiste disparaît, comme en Cerdagne et dans les Terres de l’Èbre.
Cette répression de l’anarcho-syndicalisme s’est accompagnée d’une attitude passive des comités supérieurs, qui ont opté pour une défense individuelle et juridique des prisonniers, au lieu d’une défense collective et politique. Les milliers de prisonniers anarcho-syndicalistes exigent un engagement et une solidarité accrus de la part des comités supérieurs, qui ne parviennent qu’à obtenir de la CR de la CNT et de la CR de la FAI qu’elles acceptent d’éditer une presse clandestine qui fait campagne en faveur des prisonniers.
Le 9 juin 1937, Campos et Xena entament une discussion filandreuse sur le maintien ou non du «Comité des Comités», créé le 23 juillet 1936 comme instrument directif et centralisateur de la CNT-FAI, capable de prendre des décisions urgentes et importantes sans consulter la base militante.
Quelques jours plus tard, le 14 juin, la Commission politique consultative (CAP) est formellement constituée, ce qui n’est rien d’autre qu’une résurrection et une mise à jour du Comité des Comités qui avait vu le jour en juillet 1936. Les motivations sont identiques, la nécessité d’un organe exécutif pour prendre rapidement les décisions les plus importantes et les plus urgentes. Mais une nouvelle raison s’y ajoute : les comités de défense ne doivent PAS prendre le dessus sur les comités supérieurs, comme cela s’était produit en mai. Afin d’approvisionner, de contrôler et d’empêcher un nouveau débordement des comités de défense, le Comité de liaison, subordonné à la CAP, est mis en place.
Thèse numéro 11
(thèse ultime)
En juillet 1936, la question essentielle n’est pas celle de la prise du pouvoir (par une minorité de dirigeants anarchistes), mais celle de la coordination, de l’avancée et de l’approfondissement de la destruction de l’État par les comités. Les comités révolutionnaires de quartier (et certains comités locaux) n’ont pas fait ou manqué de faire la révolution : ils ont été la révolution sociale.
Alors que les comités supérieurs faisaient de la CNT une organisation antifasciste comme les autres, vouée au rétablissement et au renforcement de l’appareil d’État républicain, les comités révolutionnaires se chargeaient de détruire l’État et de le remplacer dans toutes ses fonctions.
Le rôle de la CNT, en tant que syndicat, aurait peut-être dû être réduit temporairement à la gestion de l’économie, mais en se subordonnant et en se dissolvant dans la nouvelle organisation issue des comités de quartier, locaux, d’usine, de ravitaillement, de défense et autres. L’incorporation massive des travailleurs, dont beaucoup étaient jusqu’alors absents du monde prolétarien organisé, a introduit une nouvelle réalité. Et la réalité que la révolution a créée est différente de celle qui existait avant le 19 juillet. Les anciennes organisations et les anciens partis politiques étaient, dans la pratique, en dehors de la nouvelle réalité sociale qui avait été établie. L’organisme révolutionnaire des comités révolutionnaires, généralisé à tous les niveaux, aurait dû représenter l’ensemble du prolétariat révolutionnaire, sans les divisions absurdes des acronymes, qui avaient un sens avant l’insurrection de juillet, mais pas après.
La CNT-FAI aurait dû être le ferment du nouvel organisme révolutionnaire, coordinateur des comités, disparaissant dans le processus même de la fermentation révolutionnaire (en même temps que les autres organisations et partis étaient dissous).
Après l’insurrection victorieuse des travailleurs et la défaite de l’armée, et avec le cantonnement des forces de l’ordre, la destruction de l’État a cessé d’être une utopie futuriste abstraite.
La destruction de l’État par les comités révolutionnaires était une tâche très concrète et réelle, dans laquelle ces comités reprenaient toutes les tâches et fonctions que l’État exerçait avant juillet 1936.
Les Amis de Durruti en conclurent qu’il manquait une avant-garde (et non un substitut) prête à défendre cette autonomie prolétarienne, capable de coordonner, d’étendre et de renforcer ces comités révolutionnaires. Les Amis de Durruti l’appelèrent Junte révolutionnaire, mais ils ne savaient pas comment et ne pouvaient pas la mettre en pratique, bien que dans l’affiche qu’ils distribuèrent fin avril 1937 à Barcelone, ils proposaient résolument le remplacement de la Generalitat par cette Junte révolutionnaire.
Ces onze thèses se basent sur les livres suivants d’Agustín Guillamón :
– Los Comités de Defensa de la CNT en Barcelona. Descontrol, 5e édition, mars 2018, traduit en anglais, italien et français (Coquelicot, 2014).
– Los amigos de Durruti: historia y antología de textos. Descontrol, Barcelona, 2e édition, 2021
– Durruti sin mitos ni laberinto y otras estampas. Fundación Aurora Intermitente y Sueños de Sabotaje, Madrid, 2022.
– CNT Vs AIT 1936-1939. Los comités superiores cenetistas contra la oposición revolucionaria interna e internacional. Descontrol, Barcelona, 2022.
– Barcelone mai 1937. Syllepse, Paris, 2023.
MEJRAIONTSY, de la mobilisation spontanée à la mobilisation organisée
par Jean Jacques Marie
AUX PREMIERS JOURS DE LA REVOLUTION RUSSE DE FEVRIER 1917 : UN EPISODE ECLAIRANT….
C’est connu, la révolution de février 1917 a commencé par une grève et une manifestation spontanées d’ouvrières du textile conte la vie chère et le manque de pain le 23 février 1917 (correspondant au 8 mars dans le calendrier grégorien utilisé en Europe occidentale), manifestation à laquelle aucune organisation révolutionnaire n’appelait. On connaît moins bien en revanche le texte de tracts distribués à cette occasion par plusieurs organisations révolutionnaires, dont la « mejraionka », (organisation « inter-arrondissements »), formée en 1916 dans plusieurs usines de Petrograd (nouveau nom officiel de Saint-Pétersbourg depuis août 1914) par des militants du POSDR, (Parti ouvrier social-démocrate de Russie divisé depuis janvier 1912 entre les bolcheviks et les menchéviks), partisans de l’unité du POSDR.
Les deux tracts reproduits ci-dessous, on le verra, visent à convaincre les ouvrières de l’ignominie du gouvernement tsariste et à persuader les soldats de ne pas tirer sur les ouvriers grévistes, sans conclure par un appel à une initiative précise, que les auteurs des tracts se jugent manifestement hors d’état de proposer, à la seule exception, assez générale, de l’invitation adressée aux soldats à tirer sur leurs officiers si ces derniers les appellent à tirer sur le peuple révolté… Les tracts bolcheviks ne sont, à la même époque, guère différents sur ce point. Ainsi, à cette date, le mouvement spontané venu d’en bas est en avance sur la conscience politique des révolutionnaires organisés. Ce sera le cas jusqu’au retour de Lénine en Russie, le 3 avril 1917, retour donc décisif dans la transformation d’une révolte spontanée en révolution sociale et politique.
La leçon à tirer de cette réalité, leçon confirmée par toute l’histoire, est claire : si puissant que soit un mouvement venu de la base des exploités et opprimés, il ne peut atteindre son but – inconscient – que si une véritable avant-garde révolutionnaire organisée, à la hauteur des événements et non simplement auto-proclamée et auto-satisfaite de ses déclarations verbales, lui donne toute sa portée en aidant à transformer ce but inconscient, mais bien réel, en but conscient.
Les mejraiontsy rassembleront en mai 1917, date du retour de Trotsky à Petrograd, près de 4.000 militants et un état-major de militants, cadres, orateurs, et journalistes populaires, dont manque cruellement le parti bolchevik, mais cet état-major n’existe qu’à Petrograd et sa banlieue. Le 7 mai, les bolcheviks et les mejraiontsy organiseront en commun une réception de Trotsky. Le 9 mai se tiendra une conférence de la mejraionka, qui, à l’exemple de Trotsky, se prononce pour la fusion avec les bolcheviks, réalisée dans les semaines suivantes et qui se traduira, entre autres, par l’élection de Trotsky au comité central du parti bolchevik en août 1917
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Comité inter-rayon du POSDR de Saint Pétersbourg, tract consacré à la Journée internationale de l’ouvrière du 23 février.
Camarades ouvrières!
C’est la dixième année que les femmes de tous les pays célèbrent le 23 février, comme la journée ouvrière des femmes, le « 1° mai » des femmes. Les américaines ont été les premières à faire de ce jour celui où elles manifestent leurs forces, et, peu à peu, les femmes du monde entier les ont rejointes. Ce jour-là, il y a des réunions et des meetings pour expliquer les raisons de notre dure situation et chercher une issue. Depuis longtemps la faim pousse les femmes à l’usine, depuis longtemps des millions de femmes sont, comme les hommes, devant les machines. Nous versons notre sueur pour les patrons comme nos camarades hommes, comme eux on nous emprisonne pour avoir fait grève, comme eux nous devons lutter. Mais c’est récemment que les femmes ont rejoint la famille ouvrière, souvent elles ont encore peur, elles ne savent pas comment et quoi revendiquer. Les patrons ont profité et profitent de leur ignorance et de leur timidité. En ce jour, camarades, réfléchissons à la façon de vaincre au plus tôt notre ennemi, le capitaliste. Souvenons-nous de nos proches au front, souvenons-nous de la dure lutte par laquelle ils ont arraché aux patrons la moindre augmentation, chaque heure de repos, au gouvernement chaque liberté. Combien d’entre eux sont morts au front, en prison et en exil pour prix de leur combat. Vous les avez remplacés à l’arrière, votre devoir est de poursuivre leur œuvre. Leur œuvre pour libérer toute l’humanité de l’exploitation et de l’esclavage. Et vous ne devez pas, camarades femmes, retenir les hommes restés à l’usine, mais vous joindre à eux dans la lutte fraternelle contre le gouvernement et les patrons, au profit de qui se mène la guerre qui a fait couler dans tous les pays tant de sang et de larmes. C’est la troisième année que s’éternise cette guerre terrible. Nos pères, nos maris, nos frères périssent. Nos proches reviennent malheureux et invalides. Le gouvernement du tsar les a envoyés au front, les a tués, blessés et ne se soucie pas de les nourrir. Il n’a cessé de verser le sang ouvrier. Il a fusillé les ouvriers le 9 janvier, le 4 avril pendant la grève sur la Léna, encore récemment à Ivanovo-Vosnessensk, Chouia, Gorlovka et Kostroma. Le sang ouvrier coule sur tous les fronts, la tsarine fait commerce du sang du peuple et vend la Russie à l’encan. On envoie les soldats sous la fusillade, presque sans armes, à une mort certaine.
Et à l’arrière, les fabricants, sous le prétexte de la guerre, voudraient faire des ouvriers leurs esclaves. Dans toutes les villes, tout augmente terriblement, la faim frappe à chaque porte. A la campagne on rafle le dernier épi et le bétail pour la guerre. Nous faisons la queue pendant des heures. Nos enfants ont faim. Combien sont livrés à eux-mêmes, ont perdu leurs parents. Ils deviennent des sauvageons, des voyous. La faim pousse des filles, des enfants encore, sur le trottoir. Combien d’enfants travaillent au delà de leurs forces sur des machines, du matin au soir. Partout le chagrin et les larmes. Et pas seulement en Russie, dans tous les pays les travailleurs souffrent. Récemment le gouvernement allemand a férocement réprimé une émeute de la faim à Berlin. En France la police se déchaine et les grévistes sont envoyés au front. Partout la guerre sème le malheur, la cherté de la vie, l’oppression de la classe ouvrière. Camarades ouvrières, pourquoi ? Pourquoi se mène cette guerre ? Avons-nous besoin de tuer des millions d’ouvriers et de paysans allemands et autrichiens ? Les ouvriers allemands, eux non plus, ne veulent pas se battre. Ce n’est pas volontairement que les nôtres partent au front, ils y sont forcés. Ce n’est pas volontairement que partent les ouvriers autrichiens, anglais, allemands. Partout on pleure à leur départ, comme ici. C’est pour l’or qui brille dans les yeux des capitalistes, pour leur profit que la guerre se mène. Les ministres, les industriels, les banquiers espèrent pêcher en eau trouble, ils s’engraissent en temps de guerre et les ouvriers et paysans font tous les sacrifices, payent pour tout. Chères camarades femmes, allons-nous longtemps encore supporter en silence en nous défoulant de temps en temps sur les petits commerçants ? Ils ne sont pas responsables des malheurs du peuple, eux-mêmes sont ruinés. C’est le gouvernement qui est coupable, il a commencé la guerre et ne peut la finir. Il ruine le pays. C’est à cause de lui que vous êtes affamées. Les capitalistes sont coupables, c’est pour leur profit que la guerre se mène. Il est plus que temps de leur crier : Assez ! A bas le gouvernement criminel et toute sa bande de pilleurs et d’assassins. Vive la paix ! L’heure du châtiment a sonné. Depuis longtemps nous ne croyons plus aux fables des ministres et des patrons. Dans tous les pays, la colère populaire monte. Partout les ouvriers commencent à comprendre que ce n’est pas de leurs gouvernements qu’il faut attendre la fin de la guerre. Et s’ils signent un traité de paix, ils s’efforceront d’accaparer des terres étrangères, de piller d’autres pays et cela mènera à de nouvelles guerres. Les ouvriers n’ont pas besoin du bien des autres.
A bas l’autocratie !
Vive la Révolution !
Vive le Gouvernement Révolutionnaire Provisoire !
A bas la guerre !
Vive la République démocratique !
Vive la solidarité internationale du prolétariat !
Vive le POSDR uni !
1917, Comité des mejraiontsy de Petersbourg
(GARF fonds 1741, inventaire 1, dossier 36027)
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Appel du comité des mejrayontsy du POSDR de Petersbourg
et du parti des Socialistes-révolutionnaires
C’est par la lutte qu’on conquiert ses droits !
Prolétaires de tous les pays unissez-vous !
CAMARADES SOLDATS !
La classe ouvrière traquée par la famine s’est dressée contre nos et vos ennemis, dans lutte contre la guerre, contre l’autocratie de dirigeants criminels. Elle s’est levée dans la lutte pour la liberté et la terre ! Camarades, depuis deux ans et demi, vous combattez dans les tranchées et les casernes. Depuis deux ans et demi, les commandants inhumains vous tourmentent. Dur est le sort du soldat. Les chiens ne sont pas moins respectés que vous. Camarades ! Frères ! Tous nos espoirs reposent sur vous ! Nous tendons vers vous tous nos espoirs ! Nous tendons vers vous nos mains calleuses, déformées par le travail ! Frères ! Certains d’entre vous ont tiré sur le peuple ! Le sang ouvrier a coulé ! Soldats ! Ne rougissez pas vos mains du sang de vos frères. Honte au fratricide ! Honneur et gloire à ceux d’entre vous qui ont soutenu le peuple ! Gloire aux cosaques qui ont chassé les policiers de la place Znamenski ! Gloire à ceux du Pavlovski qui ont vengé les violences policières ! Frères ! Si on vous ordonne de tirer sur le peuple, tirez sur ceux qui vous donnent cet ordre. Que vos baïonnettes se retournent contre les agresseurs. Nos femmes affamées attendent votre aide ;
Camarades ! Lisez nos tracts ! Organisez-vous ! Rejoignez les ouvriers ! Nous croyons fermement que les soldats ne trahiront pas le peuple ! Frères ! Ecoutez notre voix ! Vive l’union de l’armée et du peuple ! A bas l’autocratie ! A bas la guerre ! Vive la révolution ! Toute la terre aux paysans ! Toute la liberté au peuple !
Comité des mejraionsty du POSDR de Petersbourg.
Parti des socialistes-révolutionnaires .
(GARF fonds 1741, inventaire 1, dossier 35278)
Georges Lukacs tel qu’en lui-même…
par Jean-Jacques Marie
Un compagnon de lutte de Staline ?
« Comme compagnon de lutte, j’ai vécu l’action de Staline pour sauver le vrai héritage de Lénine contre Trotsky, Zinoviev, etc., et j’ai vu aussi que grâce à cette lutte, furent sauvées et rendues aptes au développement ultérieur ces conquêtes que Lénine nous a transmises (A ce jugement sur la période de 24 à 30, les années qui ont passé depuis et les expériences successives, n’ont rien changé d’essentiel) ».
Ainsi commence le dernier texte écrit par Georges Lukacs, célébré par nombre de journalistes et d’intellectuels dits de « gauche », comme un philosophe marxiste ou marxiste-léniniste. Les éditions pro-staliniennes Delga, qui ont imprimé les ouvrages de Grover Furr qui reprend à son compte les infamies des procès de Moscou, ont publié cinq ouvrages de Gorges Lukacs. Le milieu universitaire le met aussi en avant. Les 18 et 19 décembre 2024 un colloque qui a réuni dix-huit universitaires de plusieurs nationalités à la Sorbonne a célébré son œuvre.
Ecrit en 1957, ce dernier texte, où Lukacs attribue à Lénine la paternité – imaginaire – du « socialisme dans un seul pays », dont Staline incarne, lui, le contenu réactionnaire, a été publié par la revue italienne Nuovi Argomenti, d’où il fut traduit en français et publié sous le titre « Le dernier texte de Georges Lukacs » par France-Observateur dans son numéro du 25 septembre 1958.
Quelles « expériences successives » et sur qui ?
Ce que Lukacs appelle pudiquement les « expériences successives » c’est l’instauration du goulag et le travail pénitentiaire gratuit de masse, l’oppression brutale de dizaines de millions de paysans, l’arrestation, la torture et l’exécution de centaines de milliers d’opposants, plus souvent prétendus que réels, la promulgation en 1938-1939 d’une brutale législation anti-ouvrière, l’alliance avec Hitler, auquel dans une lettre du 22 aout 1939 Staline propose aimablement sa « collaboration » (qu’il mettra en oeuvre), la déportation collective, au lendemain de la guerre d’une dizaine de peuples soviétiques, globalement qualifiés de collaborateurs des nazis. (…) Les ouvriers et les paysans soviétiques ont payé un prix très lourd pour ce que Lukacs ose, sans la moindre pudeur, appeler des « expériences », comme si les peuples en question relevaient de recherches et de manipulations de chercheurs scientifiques.
La « nécessité historique » des procès de Moscou !
Lukacs justifie les procès de Moscou destinés à diffamer et liquider toute une génération de dirigeants et de militants bolcheviks et à consolider le climat de terreur alors instauré dans toute l’URSS lorsqu’il évoque « l’aspect négatif des méthodes staliniennes », qui lui inspirent les lignes suivantes : « Je pense aux grands procès dont la légalité m’avait paru douteuse dès le début et qui me paraissaient semblables aux procès contre les Girondins, les Dantonistes, etc. de la grande révolution française, c’est-à dire que je reconnaissais leur nécessité historique sans me préoccuper trop de leur légalité. » Donc, à l’en croire, le socialisme est construit en URSS sous la baguette de Staline ! La bureaucratie parasitaire qui opprime et pille les masses travailleuses en URSS, Lukacs ne connaît pas. Il ne s’est pas aperçu de son existence malgré les privilèges qu’elle accumule et ne tente guère de camoufler les conditions de travail et de logement, les magasins spéciaux, les voitures de fonction, etc.
Pour une fois Staline se trompe
Il a néanmoins découvert « la grande erreur de Staline » : « L’année 1948, écrit-il, est marquée par la victoire de la révolution prolétarienne en Chine. C’est précisément à la suite de cette révolution qu’éclatèrent les contradictions décisives dans la théorie et la pratique du stalinisme. Objectivement, cette victoire signifiait que la période du socialisme dans un seul pays – comme Staline l’avait défendu avec raison contre Trotsky – appartenait définitivement au passé. La naissance des démocraties populaires en Europe centrale avait déjà représenté un passage à la nouvelle réalité. » Et Lukacs célébrant à nouveau son œuvre, salue « Staline, à qui on doit reconnaître le grand mérite d’avoir défendu contre Trotsky le principe léniniste du socialisme dans un seul pays et d’avoir ainsi sauvé le socialisme dans une période de crises intérieures ».
Malheureusement pour le grand philosophe Lukacs et ses admirateurs, Lénine a rejeté le prétendu « socialisme dans un seul pays ». Le 12 mars 1919 Lénine dans son discours au Soviet de Petrograd déclare : « L’affaire de la construction [du socialisme] dépend de la vitesse à laquelle la révolution triomphe dans les pays d’Europe les plus importants. Ce n’est qu’après une telle victoire que nous pouvons sérieusement nous atteler à la construction ». Cette phrase a bien entendu disparu de la 4ème édition des Œuvres complètes de Lénine réalisée sous Joseph Staline sans que, bien entendu encore, Lukacs le remarque.
Un an et demi plus tard, le 6 novembre 1920, Lénine déclare devant le plenum de Moscou du parti : « Nous avons toujours souligné que réaliser une chose comme la révolution socialiste dans un seul pays est impossible. » (Lénine, Stenografitcheski otchot plenarnikh sassedanii MLoskovskogo sovieta, Moscou, 1920, p. 4). Cette phrase est aussi supprimée dans la 4e édition stalinienne des Œuvres complètes de Lénine et ne sera pas rétablie dans la 5ème édition publiée sous Khrouchtchev.
Plus nettement encore peut-être dans son article « Mieux vaut moins mais mieux », rédigé à la fin de 1922, il affirme : « la situation internationale fait que la Russie est aujourd’hui rejetée en arrière » et la productivité du travail s’est effondrée. Les puissances capitalistes européennes « ont, écrit-il, accompli leurs tâches à moitié. Elles n’ont pas renversé le nouveau régime instauré par la révolution, mais elles ne lui ont pas permis non plus de faire aussitôt un pas en avant. » Certes, ajoute-t-il, « il ne saurait y avoir une ombre de doute quant à l’issue finale de la lutte à l’échelle mondiale », mais il s’inquiète : « saurons-nous tenir avec notre petite et très petite production paysanne, avec le délabrement de notre pays, jusqu’au jour où les pays capitalistes d’Europe occidentale auront achevé leur développement vers le socialisme ? » jour qui ne lui semble pas proche. En attendant il faut, écrit-il, « subsister jusqu’au prochain conflit militaire entre l’Occident impérialiste contre-révolutionnaire et l’Orient révolutionnaire » qui forme la majorité de l’humanité, mais qui doit avoir « le temps de se civiliser ». Dans l’immédiat il faut tenir. (Lénine. Oeuvres complètes en russe. Tome 53, pp. 125-126). Tenir… c’est encore bien loin de construire le socialisme.
8 mai 1945 : soulèvement national et répression coloniale en Algérie
Philippe Couthon
Le 8 mai 1945, les États bourgeois américain, britannique, français fêtent la défaite de l’Allemagne qui serait la victoire de « la justice et de la liberté ».
C’est la Victoire des Nations Unies et c’est la Victoire de la France ! Dans la joie et la fierté nationale, le peuple français adresse son fraternel salut à ses vaillants alliés qui, comme lui, pour la même cause que lui, ont durement, longuement, prodigué leurs peines, à leurs héroïques armées et aux chefs qui les commandent, à tous ces hommes et à toutes ces femmes qui, dans le monde, ont lutté, pâti, travaillé, pour que l’emportent, à la fin des fins, la justice et la liberté. (Charles de Gaulle, Discours, 8 mai 1945, site du ministère des armées).

Au même moment, la police, l’armée françaises et les colons massacrent des milliers d’Algériens à Sétif et à Guelma.
1936-1938 : le Front populaire maintient l’empire colonial et
réprime les nationalistes algériens
En 1935, le programme du Front populaire (le bloc des deux partis ouvriers traditionnels, PS-SFIO et PCF, avec des partis bourgeois dont le Parti radical) ne comprend ni les revendications ouvrières (40 heures, congés payés…) ni l’indépendance des colonies. Le FP est pourtant rallié par l’Etoile nord-africaine (ENA), une organisation nationaliste petite-bourgeoise dirigée par Ahmed Messali (dit « Messali Hadj » après son pèlerinage à La Mecque en 1931) à laquelle adhèrent des milliers d’ouvriers venus d’Algérie. En 1934, l’ENA invente le drapeau, aux références religieuses, qui deviendra celui de l’État algérien en 1962. En 1936, Messali va en Algérie. L’ENA s’y implante en recrutant surtout des boutiquiers, des artisans et des employés.
Le programme électoral du PCF de 1936 ne mentionne même pas le droit à l’autodétermination. Les travailleurs d’Indochine et d’Afrique du Nord participent à la grève générale de 1936. Pour contrer l’ENA, le PC français transforme en octobre sa fédération algérienne en Parti communiste algérien (5 000 militants, dont 2 000 Arabes et Kabyles). Ne se prononçant pas pour l’indépendance, le PCA ne pourra jamais rivaliser avec le nationalisme petit bourgeois.
Au gouvernement, le Front populaire refuse d’accorder l’indépendance. Il annonce en octobre 1936 son désir d’octroyer le droit de vote à 21 000 « musulmans évolués » en Algérie.
Nous avons pris en charge certains pays que nous appelons les colonies. Il s’agit de vivre avec ces pays-là en les faisant vivre mieux. Nous avons pour premier devoir d’exciter en eux toutes les forces vitales et des incorporer dans l’ensemble de notre vie nationale. (Marius Moutet, ministre des colonies, cité par Claude Liauziau, Histoire de l’anticolonialisme en France, Pluriel, 2010, p. 341).
Le projet Blum-Viollette est soutenu par le clergé (oulémas de l’AOMA du cheikh Abdelhamid Ben Badis), les représentants assimilationnistes de la bourgeoisie algérienne (Fédération des élus musulmans algériens de Salah Mohamed Bendjelloul) et les staliniens (PCA) réunis dans un bloc pro-impérialiste, le Congrès musulman algérien. Seule l’ENA de Messali s’y oppose. Finalement, le projet du Front populaire et du Congrès musulman n’est pas soumis au vote du Parlement français, afin de ne pas mécontenter les colons. Le 15 décembre 1936, le PS-SFIO et le PCF votent le budget de l’armée coloniale. Le gouvernement Blum dissout en janvier 1937 l’ENA en utilisant la loi contre les « ligues fascistes ».
Le Parti communiste français (PCF) et le Parti communiste algérien (PCA) refusent de condamner clairement les mesures de leur État bourgeois contre ceux qui menacent l’empire colonial. Les staliniens insinuent que l’ENA est complice du fascisme.
Ceux qui voudraient voir se dresser, aujourd’hui même, les peuples coloniaux dans une lutte violente contre la démocratie française sous prétexte d’indépendance, travaillent, en réalité, à la victoire du fascisme. (Robert Deloche, Cahiers du bolchevisme, 20 mai 1937, dans Jacob Moneta, Le PCF et la question coloniale, Maspero, 1971, p. 128)

LA LUTTE OUVRIÈRE, organe du PARTI OUVRIER INTERNATIONALISTE (SFQI), 5 février 1937
Contre la répression coloniale, seuls protestent le groupe d’opposition du PCF Que faire (dirigé par André Ferrat, un ancien fondateur de la JC qui avait mené campagne contre la guerre du Rif), la Gauche révolutionnaire du PS-SFIO (dirigée par Marceau Pivert), les anarchosyndicalistes de la Révolution prolétarienne (animée par Pierre Monatte) et le Parti ouvrier internationaliste (la section française de la 4 e Internationale).
Messali fonde en mars 1937 le Parti du peuple algérien (1 400 en France, 1 000 en Algérie). Le PPA renonce prudemment à l’indépendance et se contente de « l’autonomie » au sein de la République française.
L’action du Parti du peuple algérien ne sera ni lutte de race, ni lutte de classe… Il travaillera pour l’émancipation totale de l’Algérie, sans pour cela se séparer de la France. (PPA, 10 avril 1937, cité par Jacques Simon, Le PPA, L’Harmattan, 2005, p. 17-18)
Pourtant, le gouvernement Front populaire fait arrêter la direction du PPA le 27 aout 1937. Messali est condamné à deux ans de prison pour « reconstitution de ligue dissoute, provocation des indigènes à des désordres, manifestation contre la souveraineté française ». La Ligue des droits de l’homme, le PS-SFIO et le PCF couvrent la répression coloniale, comme les procès staliniens de Moscou contre les anciens dirigeants du Parti bolchevik.
Si la question décisive du moment, c’est la lutte victorieuse contre le fascisme, l’intérêt des peuples coloniaux est dans leur union avec le peuple de France et non dans une attitude qui pourrait favoriser les entreprises du fascisme et placer par exemple l’Algérie, la Tunisie et le Maroc sous le joug de Mussolini et d’Hitler… Créer les conditions de cette union libre, confiante et fraternelle des peuples coloniaux avec notre peuple, n’est-ce pas, là encore, travailler à remplir la mission de la France à travers le monde ? (Maurice Thorez, Rapport au congrès du PCF, 25-29 décembre 1937, dans Jacob Moneta, Le PCF et la question coloniale, Maspero, 1971, p. 132)
Nullement remercié par ses maitres capitalistes pour avoir empêché, avec l’aide du PCF et de la CGT réunifiée, la révolution en France et dans ses colonies, Blum est chassé du gouvernement par les partis bourgeois, Parti radical inclus.
De son côté, le PPA devient de plus en plus clérical.
Pour le musulman algérien, la naturalisation constitue, du point de vue religieux, conformément à la lettre et à l’esprit du Coran, une apostasie. (PPA, 17 juin 1939, cité par Jacques Simon, Le PPA, L’Harmattan, 2005, p. 20)

En juillet 1939, le gouvernement Daladier (Parti radical) interdit le PPA. Avec le pacte germano-soviétique d’aout 1939, le PCF redevient, brièvement, anticolonialiste. En septembre, le gouvernement l’interdit aussi.
1940-1942 : l’Algérie au temps du maréchal Pétain
En 1940, plusieurs peuples colonisés d’Afrique et d’Asie constatent que leur oppresseur n’est pas invincible. En mai 1940, les troupes allemandes envahissent les Pays-Bas, la Belgique et la France. Le maréchal Pétain reçoit le 10 juillet 1940 les pleins pouvoirs de l’Assemblée nationale (à majorité Front populaire) issue des élections d’avril-mai 1936. Il instaure une dictature fasciste. En Algérie, la population européenne se rallie majoritairement au régime de Vichy.
Pour bien des Français d’Afrique du Nord, si la Révolution nationale n’avait pas existé, il eût fallu l’inventer… Nulle part en France ni dans l’Empire on ne vit la propagande du Maréchal s’étaler avec autant d’indécence. (Jacques Soustelle, Envers et contre tout, Laffont, 1947, t. 1, p. 419)
Les représentants de la bourgeoisie arabe Abdelkader Sayah et Ferhat Abbas font allégeance à Pétain. En vain.
Les ouvriers algériens perdent leur emploi en France et rentrent au pays, ce qui accroit la misère, surtout en Kabylie, d’autant que la récolte de 1940 est mauvaise. Le mécontentement des Arabes et des Kabyles s’accroit.

Camp d'internement de DJELFA
Le gouvernement français répudie le décret Crémieux de 1870 qui était conçu pour diviser la population indigène entre « musulmans » et « juifs ». Ces derniers pouvaient obtenir la nationalité française, comme un peu plus tard, les colons venus massivement d’Italie et d’Espagne. Par une loi du 7 octobre 1940, le régime fasciste prive les « israélites » de leurs droits politiques. Une loi du 2 juin 1941 les persécute et les spolie. L’État français utilise sur un mode esclavagiste 2 000 réfugiés espagnols pour construire des voies ferrées. De nombreux Juifs sont parqués dans des camps avec les nationalistes et les communistes. Les jeunes Juifs sont majoritaires dans la résistance clandestine qui est chapeauté par le général de Gaulle avec l’aide de l’État colonial britannique et des partis sociaux-impérialistes français (PS-SFIO, PCF).
Malgré l’espoir du régime de Vichy et de l’administration coloniale, les mesures antisémites ne trouvent guère de soutien chez les « musulmans », ni dans le clergé (AOMA), ni chez les représentants de la bourgeoisie algérienne (UPA d’Abbas), ni dans le mouvement nationaliste petit bourgeois à base populaire (PPA, ex-ENA).
Il n’y a aucune allusion antisémite dans les publications en arabe… L’impression générale est l’indifférence vis-à-vis de mesures prises « entre Français » et dont les musulmans estiment n’avoir rien à retirer. (Michel Pierre, Histoire de l’Algérie, Tallandier, 2023, p. 295)
En janvier 1941, une mutinerie de soldats algériens a lieu à Alger. En mars 1941, Messali Hadj est condamné à 16 ans de travaux forcés. En aout 1942, Foucard, le maire pétainiste de Zéralda, fait poser des panneaux « Interdit aux Arabes et aux Juifs » sur la plage. Puis il fait rafler par la police et des colons armés une quarantaine d’ouvriers agricole et de jeunes qui protestent. Ils meurent la nuit suivante, asphyxiés, dans la mairie.
En 1942, l’armée impérialiste allemande envahit l’URSS. Les partis « communistes » abandonnent de nouveau, dans les colonies et les semi-colonies des puissances impérialistes alliées de l’URSS, toute revendication d’indépendance. Cela vaut pour le PCF et le PCA.
1942-1945 : de Gaulle rejette l’indépendance de l’Algérie
Deux fractions de la bourgeoisie française, l’une incarnée par Pétain (à Vichy) qui fait le choix de l’alliance avec l’impérialisme allemand et l’autre représentée par de Gaulle (à Londres) qui fait celui de l’alliance avec les impérialismes britannique et américain, se disputent les colonies françaises. En novembre 1942, les troupes anglo-américaines débarquent en Afrique du Nord et infligent une défaite aux forces armées françaises fidèles à Vichy. Le gouvernement américain joue la carte de l’amiral Darlan puis, après son assassinat par un royaliste français, du général Giraud qui ne change pourtant rien à l’oppression des Juifs, ni évidemment à celle des Arabes et des Kabyles.
Au printemps 1943, l’AOMA, le PPA et l’UPA proposent leurs services aux Alliés en échange de la promesse d’un « État associé à la France ». Abbas publie un manifeste que Messali amende.
La participation, immédiate et effective, des musulmans algériens au gouvernement de leur pays (la formation immédiate d’un gouvernement provisoire issu du peuple), ainsi que cela a été fait par le gouvernement de Sa Majesté britannique et le général Catroux en Syrie et par le gouvernement du Maréchal Pétain et les Allemands en Tunisie. Ce gouvernement pourra seul réaliser aux côtés du général Giraud et des armées anglo-américaines, dans un climat d’unité morale parfaite, la participation du peuple Algérien à la lutte commune. (dans Youcef Beghoul, Le Manifeste du peuple algérien, les Amis du manifeste et de la liberté, Dahlab, 2007, p. 28)

ALGER, 3 novembre 1943, sur fond tricolore, DE GAULLE entouré de militaires annonce le maintien de l'Empire colonial.
La France veut que les hommes qu’elle chargera de la gouverner aient les moyens de le faire avec assez de force et de continuité pour imposer à tous, au-dedans, la puissance suprême de l’État et poursuivre, au-dehors, des desseins dignes d’elle… complétée par un Empire fidèle et doté de vastes ressources. (Charles de Gaulle, Discours, 3 novembre 1943, site Assemblée nationale)
En novembre 1943, de Gaulle écarte Giraud. Il promet d’accorder les droits politiques à quelques dizaines de milliers de « musulmans ». Il nomme pour gouverner la colonie le général Catroux. Celui-ci rejette le Manifeste du peuple algérien et emprisonne Abbas et Sayah. Le Parti communiste (PCA) est, lui, autorisé. Tous les nationalistes (AOMA, UPA, PPA), fondent en mars 1944 l’Association des amis du manifeste et de la liberté (AML). Ce front se prononce pour une Algérie autonome fédérée à la France. Néanmoins, le PCA, prosterné devant de Gaulle, accuse le PPA de prendre ses ordres chez Hitler.
Le 7 mars 1944, le gouverneur algérien promulgue une ordonnance qui accorde la citoyenneté française à une minorité de notables. Le 15 mars 1944, le programme du Conseil national de la Résistance signé par la SFIO, le PCF et la CGT se tait sur l’indépendance des colonies et se contente de « l’extension des droits politiques, sociaux et économiques de la population indigène et coloniale ». Le général de Gaulle nomme Chataigneau (PS-SFIO) gouverneur général d’Algérie.
8 mai 1945 : le gouvernement MRP-PS-PCF écrase la révolte du Constantinois
Le 23 avril 1945, le gouvernement MRP-SFIO-PCF présidé par le général de Gaulle déporte Messali Hadj au Congo.
Le 1er mai, des manifestations se déroulent dans 18 villes algériennes, parfois accompagnées de heurts avec la police, qui font plusieurs victimes à Oran et à Alger parmi les manifestants. (Michel Pierre, Histoire de l’Algérie, Tallandier, 2023, p. 309)

Le 8 mai 1945, à Sétif, une manifestation organisée par le PPA, avec plusieurs dizaines d’Arabes ayant combattu dans les troupes françaises des Alliés, tourne à l’émeute lorsque la police cherche à enlever un drapeau algérien et les pancartes réclamant la libération de Messali Hadj.
Le 8 mai, le Nord constantinois, délimité par les villes de Bougie, Sétif, Bône et Souk-Ahras et quadrillé par l’armée, s’apprête, à l’appel des AML et du PPA, à célébrer la victoire des Alliés. Les consignes sont claires : rappeler à la France et à ses alliés les revendications nationalistes, et ce par des manifestations pacifiques. De la dénonciation de la misère et de la corruption à la défense de l’islam, tout est mis en œuvre pour mobiliser… A Sétif, la violence commence lorsque les policiers veulent se saisir du drapeau du PPA, devenu depuis le drapeau algérien, et des banderoles réclamant la libération de Messali Hadj et l’indépendance. (Mohammed Harbi, Le Monde diplomatique, 8 mai 2005)
La police tire. En riposte, des Arabes et des Kabyles massacrent aveuglément les Européens, dont des travailleurs, qu’ils rencontrent. La gendarmerie renforce la police.
Le reste du cortège se regroupe et continue sa marche. Un car de gendarmes le coupe en deux. Il arrive enfin au monument aux morts où la gerbe de fleurs est quand même déposée. A ce moment-là, la police et la gendarmerie interviennent. Des rafales sont tirées. Des musulmans tombent. À 11 heures, on dénombre 21 morts. (Redouane Ainad Tabet, Le 8 Mai 1945 en Algérie, OPU-ENAP, 1985, cité par El Watan, 8 mai 2025)
Les villages des alentours, où se réfugient les manifestants, se soulèvent et sont violemment réprimés. Le même enchainement se produit à Guelma et à Kherrata.
À Guelma, les arrestations et l’action des milices déclenchent les évènements, incitant à la vengeance contre les colons des environs. Les civils européens et la police se livrent à des exécutions massives et à des représailles collectives. (Mohammed Harbi, Le Monde diplomatique, 8 mai 2005)
À Kherrata, le 8 mai, près de 10 000 personnes se rassemblent pacifiquement. Le lendemain, l’armée française tire sur la population de la ville et des villages avoisinants.

15 MAI 1945, Prisonniers aux mains de l'armée de la République française.
La répression militaire a donné lieu à tous les abus : tirs à vue sur tout groupement d’indigènes, assassinats sans sommation ni interrogatoire, meurtres de prisonniers, viols, pillages, incendies. Un navire de guerre est mis à contribution pour pilonner les mechtas proches des zones côtières. À la canonnière de la marine de guerre s’ajoutent les bombardements aériens. Les avions mitraillent à basse altitude, lâchent des roquettes. Un avion bombarde en rase-motte la colonne de campagnards sortant de Collo après la manifestation. En même temps, la troupe déclenchait des opérations de répression ou de nettoyage (sic) qui allaient faire le vide dans les douars. (Redouane Ainad Tabet, cité par El Watan, 8 mai 2025)
Le 14 mai, le gouvernement PS-PCF-MRP interdit l’AML et arrête ses chefs : Abbas (UPA), Saadane (UPA), Brahimi (AOMA). La répression dure jusqu’au 24.
Les statistiques illustrent qu’il n’y a pas de symétrie entre un État colon et un peuple opprimé. Alors que les émeutes font 102 morts parmi les Européens, 15 000 à 45 000 Kabyles et Arabes sont massacrés entre mai et juin 1945.
La position scandaleuse des deux partis sociaux-impérialistes
La représentation politique de la bourgeoisie arabe et le clergé musulman se démarquent du PPA. Ils créent en 1946 l’Union démocratique du manifeste algérien (UDMA).
En Algérie, après la dissolution des AML le 14 mai, les autonomistes et les oulémas accusent le PPA d’avoir joué les apprentis sorciers et mettent fin à l’union du camp nationaliste. Les activistes du PPA imposent à leurs dirigeants la création d’une organisation paramilitaire à l’échelle nationale. Le 1er novembre 1954, on les retrouvera à la tête d’un Front de libération nationale (FLN). La guerre d’Algérie a bel et bien commencé à Sétif le 8 mai 1945. (Mohammed Harbi, Le Monde diplomatique, 8 mai 2005)
Partout, les colons armés (dont des membres du PS-SFIO et du PCA) participent aux exactions.
Des socialistes et des communistes participent aux milices de civils enrôlées dans la répression aveugle. (Claude Liauziau, Histoire de l’anticolonialisme en France, Pluriel, 2010, p. 377)
Le PCF et le PS sont au gouvernement français… et y restent.
Le 10 mai, une délégation du PCF et du PCA se rendit chez le gouverneur général pour lui désigner du doigt les responsables : le PPA et les Amis du manifeste. La délégation « s’est entretenue des provocations des agents hitlériens du PPA et d’autres agents camouflés dans des organisations qui se prétendent démocratiques » dit le compte rendu de l’audience tel que le publia le quotidien Alger Républicain, le 12 mai 1945. Les délégués avaient réclamé « le châtiment rapide et impitoyable des provocateurs ». (Grégoire Madjarian, La Question coloniale et la politique du Parti communiste français, Maspero, 1977, p. 106-107)
Cela atteste de la convergence à partir de 1933 du stalinisme et du réformisme de type travailliste ou sociale-démocrate, la justesse de l’orientation des communistes révolutionnaires vers la construction de la 4e Internationale.
Le caractère contrerévolutionnaire du stalinisme dans l’arène internationale est définitivement établi. (Lev Trotsky, « Leçon d’Espagne », 17 décembre 1937, Œuvres, ILT, t. 15, p. 388)
Dans la politique pratique, l’IC est à la droite de la 2e Internationale. (Lev Trotsky, « L’article de Staline », 9 mars 1938, Œuvres, ILT, t. 16, p. 292)
L’histoire dément tous ceux qui croient que le stalinisme reste de nature différente de la social-démocratie d’après 1914.

Ce qu’il faut, c’est punir comme ils le méritent les meneurs hitlériens ayant participé aux évènements du 8 mai et les chefs pseudo-nationalistes qui ont essayé de tromper les masses musulmanes, faisant aussi le jeu des 100 seigneurs dans leur tentative de rupture entre les populations algériennes et le peuple de France. (« Le fascisme organise ouvertement la guerre civile », L’Humanité, 19 mai 1945, p. 2, site BNF)
L’ouverture des archives du PCF aux historiens le confirme.
Nous devons être très attentifs, vigilants, les évènements si graves d’Algérie, je n’insiste pas, c’est une provocation politique. (Maurice Thorez, Intervention au comité central du PCF, 18 mai 1945, cité par Alain Ruscio, « Les communistes et les massacres du Constantinois », Vingtième Siècle n° 97, 2007)
Il faut bien se souvenir que les chefs du PPA font partie de la même bande qui étaient des hitlériens. Eh bien, c’est les mêmes types. Ce Messali est une fripouille de la petite espèce. Ce sont ces gens qui sont des provocateurs auxquels il est permis d’organiser le mouvement, en général, ce sont des mouchards de la police. (André Marty, Intervention au comité central du PCF, 18 mai 1945, cité par Alain Ruscio)
Les communistes révolutionnaires sauvent l’honneur du mouvement ouvrier
L’abjection sociale-impérialiste du PS et du PCF laisse les mains libres à la bourgeoisie et à la petite bourgeoisie arabe du MLTD (ex-PPA) de plus en plus islamiste et anti-Kabyle puis du FLN (scission guérillériste du MLTD) qui va mener la lutte nationale à sa manière, nationaliste et cléricale, avant de confisquer le pouvoir aux masses et faire de l’Algérie un capitalisme dominé.

LA LUTTE DES CLASSES, 21 mai 1945
LA VÉRITÉ tître le 24 novembre 1945 : INDEPENDANCE DES COLONIES
En France, seuls la Révolution prolétarienne, le Parti communiste internationaliste (section française de la 4e Internationale) et un petit groupe qui se réclame aussi du trotskysme (UCI de Barta) dénoncent le colonialisme et se prononcent pour le droit à l’indépendance de l’Algérie.
Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La répression de la révolte d’Algérie a les mêmes caractéristiques que la destruction par les SS du ghetto de Varsovie. (PCI, La Vérité, 25 juillet 1945)
Si les travailleurs français ne veulent pas apparaitre aux yeux des masses nord-africaines comme les soutiens des entreprises coloniales du capitalisme, ils doivent rejeter cette politique et reconnaitre sans conditions le droit à l’indépendance totale des peuples arabes de l’Afrique du Nord. (UCI, La Lutte de classes, 21 mai 1945)

QUATRIÈME INTERNATIONALE, Septembre 1945 (le SWP ne figure pas dans la liste à cause d'une loi américaine.)
À l’échelle internationale, seule la 4e Internationale défend inconditionnellement l’indépendance des colonies de tous les empires coloniaux.
Au peuple algérien, ont répondu les massacres. On l’a vu à l’occasion des prétendues « fêtes de la victoire » le 8 mai 1945, lorsque le peuple descendit dans la rue à Sétif, Guelma… La répression qui s’ensuivit fut d’une sauvagerie indescriptible… C’est seulement en donnant de multiples preuves de sa volonté inébranlable d’aider l’indépendance de l’Algérie que le prolétariat et son avant-garde pourront retrouver le chemin du front unique avec les peuples coloniaux, indispensable au renversement de la bourgeoisie française. (QI,Quatrième Internationale, juillet 1945)
