La prise de la Bastille : le 14 juillet 1785 ou 1793 ?

Ce n’est pas une plaisanterie : plusieurs collègues d’histoire nous ont témoigné avoir reçu le conseil suivant de la part d’un IPR lors de la réunion de la commission d’harmonisation destinée, chacun le sait, à remonter systématiquement les notes jugées trop basses pour augmenter chaque année le nombre de reçus au baccalauréat : « Ne sanctionnez pas une erreur de date de trois ou quatre ans. Cela n’a aucune importance ! «  Il faut juger bonne la date quelque peu approximative.

Donc, si la Première Guerre mondiale passe de 1914-1918 à 1918-1922 et la Seconde de 1939-1945 à 1943-1948, c’est bon, voire excellent. Or un fait est précis. Sa date est un élément constituant fondamental de sa réalité, pour l’individu comme pour la collectivité. C’est ce que nie brutalement le conseil donné ci-dessus aux correcteurs. On avait déjà appris auparavant qu’il ne fallait pas opposer le système de connaissance(s) du professeur à celui de l’élève. Nous voici maintenant dans la dilution des repères temporels.

Il ne manquerait plus, pour compléter le tableau de cette chasse à la connaissance, que la dilution des repères géographiques dans le genre : l’élève qui affirme l’existence d’une frontière commune entre le Sénégal et le Brésil ne saurait être considéré comme commettant une erreur significative, puisque les deux pays sont dans l’hémisphère sud et ne sont séparés que par de l’eau.

Une petite remarque : tous ces braves gens dirigés par Luc Chatel, de l’Oréal, sont de grands partisans de l’« ouverture de l’école sur la vie ». Essayez donc d’appliquer ce laxisme chronologique à votre banque (qui, à un jour près, prélève des agios) ou à l’administration des Impôts (qui, pour un jour de retard, vous taxe de 10 %) … Le résultat est garanti et aucune commission d’harmonisation ne baissera vos agios ou votre amende. La désinvolture officielle dans le traitement des dates même importantes de l’histoire n’est donc pas seulement criminelle du point de vue de la connaissance elle-même, qui exige, dans tous les domaines, la précision, c’est de plus une fort mauvaise introduction à la vie ..  

Une perle rabbinique

Dans Les Juifs et leur avenir (Albin Michel), le rabbin Adin Steinsaltz affirme : « La culture juive est l’ensemble des pratiques de la religion juive » (p. 16), excluant ainsi environ 95 % de la culture juive … et même des juifs eux-mêmes, puisque, dans la même page, il affirme : « Dans la situation actuelle, seule une petite minorité du peuple juif peut être considérée comme véritablement juive » (p. 16). Qu’est donc la grande majorité ?

« Que l’on arrête de vouloir faire croire à nos enfants que nos ancêtres étaient tous des Gaulois » (Jean-François Coppé, Le Monde, 18-19 octobre 2009)

Apparemment, l’avocat d’affaires qu’est le sieur Coppé n’a pas vu un manuel scolaire depuis un demi-siècle … Il y a au moins cinquante ans que l’affirmation qu’ il dénonce en a disparu. Mais on peut être avocat d’affaires, maire, président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, disserter sur l’école et être ignare. C’est peut-être même une condition nécessaire, voire suffisante.

« Le monde entier traverse une nouvelle période de brutalité, de précarité, et les manifestations d’anti-hébraïsme, de haine antijuive sont la conséquence d’un mal-être diffus » (Riccardo Calimani : Le Préjugé antijuif)

Le livre de Calimani porte en sous-titre : « Introduction à la dynamique de la haine. » Il fait en effet de l’antisémitisme une catégorie particulière d’une constante : la haine de l’autre. Il souligne ainsi : « Le mécanisme qui déchaîne la haine des juifs est simple : il a ses racines dans cette tendance ancienne de l’être humain à la méchanceté, à l ‘agressivité, à la destruction, et donc à la cruauté » (p. 317).

Il illustre cette constante affirmée de la nature humaine en affirmant : « Il y a toujours dans la société quelqu’un pour détester un peu quelqu’un d ‘autre, et, dans un train, le voyageur solitaire regarde toujours avec une défiance instinctive toute personne qui entre dans son compartiment. »

Cette affirmation pour le moins unilatérale et simpliste débouche sur un postulat : « L’hostilité humaine n’est pas un sentiment rare, mais un élément courant de la vie en société » (p. 318). Si tel est le cas, l’antisémitisme est donc une donnée organique de l’homme et de l’existence en société. Il serait impossible dès lors de l’extirper.

Calimani précise, ou plutôt corrige : « Aujourd’hui, à la lumière des théories modernes de psychologie dynamique et de psychanalyse, l’antisémitisme est considéré comme l’expression d’une perturbation émotionnelle profonde, et, avec des nuances et des mises en relief différentes, l’antisémite est analysé comme un malade mental » (p. 321). Mais la thérapie reste bien obscure . . .

Perle … quelque peu falsifiée !

Jean-Jacques Marie

Certes, le livre de Robert Littell L’hirondelle avant l ‘orage est un roman … donc l’auteur a le droit à la fantaisie, mais en avant-propos, l’auteur, présentant « les voix dans ce livre », cite la poétesse Anna Akhmatova et écrit « moitié bonne sœur, moitié catin, selon les chiens de garde bolcheviques de la culture ».

Le lecteur est invité par cette formulation à croire qu’il s’agit d’une formulation remontant aux années vingt ou trente … Or cette phrase a été imprimée pour la première fois dans la résolution dite du comité central du Parti communiste du 14 août 1946, rédigée par Jdanov et validée par Staline.

Le comité central n’a d’ailleurs même jamais été réuni pour l’avaliser. Elle n’engage donc que ses auteurs, Jdanov et Staline. Parler à leur propos de chiens de garde est certes juste, mais « bolcheviques », c’est pour le moins cavalier …

Des perles de Soljenytsine

Jean-Jacques Marie

 »Le Mexique : pays sur lequel les révolutionnaires fondaient de grands espoirs : Trotski y débarquera …  » (Soljenitsyne, Deux siècles ensemble, tome II, p 117). En fait de débarquement. .. Trotsky y arriva en janvier 1937 parce que, après son assignation à résidence (très surveillée) en Norvège … , c’est le seul pays qui lui offrit l’asile.

« Le soulèvement en Hongrie revêtit un caractère antijuif – point presque passé sous silence par les historiens – peut-être à cause du grand nombre de Juifs dans le KGB hongrois. N’est-ce pas là une des raisons, même si ce ne fut peut-être pas la principale, pour lesquelles l’Occident ne soutint pas le soulèvement hongrois ? «  (Soljenitsyne, ibidem, pp. 449-450).

Cela ne s’invente pas. On n’est pas très loin de la domination de l’Occident par les juifs !

Rocard à la barre …

Marc Teulin

Première perle. Faut-il parler de « perles » ou de « falsification » ?

Le Monde 2 (8 novembre 2008) présente un dossier intitulé « La doctrine socialiste de la SFIO au congrès de Reims », coordonné par Thomas Wieder, professeur d’histoire à l’école normale supérieure de Cachan.

Les premières lignes ont de quoi surprendre. Il écrit : « En 1905, la SFIO prônait l’avènement d’une « société collectiviste ou communiste ». Aujourd’hui, le PS parle plus modestement d’une « économie sociale et écologique de marché » » (p. 61). « Plus modestement » est pour le moins une perle, car « l’économie sociale et écologique de marché » … ce n’est pas plus « modeste » qu’une « société collectiviste ou communiste », c’est tout à fait autre chose. C’est d’une autre nature, c’est une société capitaliste reposant sur la propriété privée des moyens de production, donc sur le profit et l’extorsion de la plus-value. Ce n’est donc pas plus « modeste », c’est l’opposé, et, jusqu’à plus ample informé, l’opposé ou le contraire n’est pas synonyme de modeste . . .

Deuxième perle.

A peine tournons-nous la page que nous tombons sur une deuxième perle (une double, même). Thomas Wieder nous explique : « Résolument réformiste, l’ancien Premier ministre a toujours eu une place à part au sein du PS. Il revient pour Le Monde 2 sur l’évolution doctrinale d’un parti qui n’a abandonné qu’en 2008 la référence à la révolution » (p. 62).

Ça, c’est une découverte ! Il y a bien longtemps que cette référence a disparu des discours et résolutions de congrès, sans parler évidemment des actes des gouvernements dirigés par les socialistes. Dater cet effacement de l’année en cours est une plaisanterie. Le mot « révolution » est utilisé depuis longtemps à toutes les sauces : la « révolution industrielle », la révolution dans la mode, dans la cuisine, dans le mobilier, dans tout ce que l’on veut, et le sens de ce mot finit par signifier seulement un changement un peu marqué. La déclaration de principes de 1990 ne parlait évidemment pas de révolution, même dans ce sens atténué, affadi. Si elle utilisait certes l’adjectif « révolutionnaire » dans une phrase très vague, elle ne faisait aucune allusion à la « révolution » au sens premier, c’est-à-dire à la transformation radicale des formes de propriété et du pouvoir politique. On y lisait en effet : « Parti de rassemblement, le Parti socialiste met le réformisme au service des espérances révolutionnaires » (non précisées … ce peut être la parité hommes-femmes pour l’accès à la députation et aux postes ministériels), « il s’inscrit ainsi dans la démarche historique du socialisme démocratique. Le Parti socialiste est un parti de transformation sociale. »

Vous avez dit « transformation sociale » ? Mais en quoi consiste cette dernière ? « Le Parti socialiste est donc favorable à une société d ‘économie mixte, qui, sans méconnaître les règles du marché, fournisse à la puissance publique et aux acteurs sociaux les moyens de réaliser des objectifs conformes à l ‘ intérêt général. » Et, audace suprême, la déclaration de 1990 affirme : « Dans les secteurs clés qui déterminent la formation du citoyen (l’école, l’Université, la télévision), les conditions de vie (logement, santé, environnement), il n’accepte pas que les logiques du marché soient seules déterminantes » (ibidem) (p. 70). Il faut plus qu’une loupe pour trouver dans ces formules très prudentes sur l’intervention des pouvoirs publics pour garantir « l’intérêt général » une trace de collectivisme …

« Un grand témoin » ? Ou un « faux témoin » ?

Le « grand témoin » choisi par Le Monde pour introduire ses lecteurs dans l’histoire du PS de 1905 à aujourd’hui est Michel Rocard, député européen, partisan acharné du traité de Lisbonne, du traité d’Amsterdam, de la Constitution européenne rejetée en 2005, membre de la commission Balladur sur la réforme des institutions.

L’homme qui usait et abusait de l’article 49-3 de la Constitution de la 5e République pour faire passer les lois sans les soumettre au vote du Parlement. Ce même Rocard, dans un débat récent avec Balladur reproduit dans Le Figaro, affirmait en bon démocrate qu’il préférait le décret à la loi … Un expert en socialisme pratique, en un mot.

Patois marxisé et jacobinisme ?

Il le montre d’emblée en déclarant : « Jusqu’au congrès de Dijon en 2003, nous avons toujours eu des majorités d’orientation votées autour de textes dans lesquels nous nous sentions obligés de sacrifier au patois marxisé, à l’idée de rupture et au jacobinisme » (p. 63). Pour trouver du patois marxisé et du jacobinisme dans la déclaration de principes de 1990 citée ci-dessus, ce n’est pas une loupe qu’il faut, c’est un télescope.

Le Monde 2 titre l’interview de Michel Rocard d’une expression de ce dernier : « 2008, l’Austerlitz de la pensée social-démocrate » (p. 62). Avant, c’était Waterloo ou Trafalgar, la victoire d’une culture qu’il définit comme « étatique, jacobine, néo-guesdiste » (p. 63), dont Mitterrand était d’après lui une incarnation. Rocard explique en effet que « la déclaration de principes de 2008 est la meilleure depuis un siècle. C’est quand même l’Austerlitz de la pensée social-démocrate et personne n ‘a osé s’y opposer » (p. 65). On a du mal à comprendre comment cette victoire d ‘ Austerlitz politique a pu être remportée dans un Parti socialiste dont un Rocard nous donne une description sarcastique : « Qui sont-ils, les socialistes français. Pour un tiers des conseillers municipaux, pour un autre tiers des gens qui veulent devenir conseillers municipaux, et pour un troisième tiers des curieux de passage qui s’en vont vite parce qu’ils s’ennuient ferme aux réunions de sections » (p. 65). Comme il semble que Michel Rocard méprise les conseillers municipaux (à l’égal des paysans et des notaires, on va le voir), on est assez loin, semble-t-il, d’une armée napoléonienne … Austerlitz, ici, relève manifestement de la grâce …

« Les Français sont fondamentalement un peuple de paysans et de notaires »

Rocard est un grand analyste, voire un grand sociologue : « Les Français, affirme-t-il, sont fondamentalement un peuple de paysans et de notaires, pas un peuple de marchands » (p. 64). Une analyse sociale en deux lignes !

Le sort de l’école est lui aussi réglé en deux lignes : « L’école ne joue pas son rôle en matière d’apprentissage des règles élémentaires de l’économie, de sorte qu’on peut dire à peu près tout et n’importe quoi sur la question » (p. 64). C’est ce que disent le Medef, l’OCDE et leurs relais médiatiques, qui dénoncent à l’envi les professeurs de sciences économiques et sociales, accusés de ne pas chanter la gloire de l’entreprise …

En conclusion, Michel Rocard répondait à la question sur ses préférences concernant le futur secrétaire du PS : « Bertrand Delanoë. D’abord parce que c ‘est un fervent européen (il faut traduire « partisan de l’Union européenne ») et qu’il est le premier à avoir dit sans ambiguïté qu’il était un socialiste libéral » (p. 65).

Une version originale du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes …

Raphaël Glucksmann vient de publier un livre sur la Géorgie.

Inutile, sans doute, de l’acheter, et plus encore de le lire. On peut en effet avoir un échantillon de sa « pensée » en relisant une phrase (une seule suffit) qu’il avait écrite dans Libération (25 août 2008) à propos de la Géorgie pour exalter le caractère profondément démocratique de son gouvernement.

Il y donne une vision nouvelle et originale du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Une vraie perle !  » Le gouvernement est formé de jeunes gens dont la double nationalité américaine, anglaise ou israélienne fait ressembler Tbilissi à une Babel occidentale plantée au cœur du Caucase « .

C’est sans doute pourquoi le démocrate Bush avait entièrement équipé et armé l’armée géorgienne, et l’avait encadrée de conseillers militaires américains. Tbilissi compte d’ailleurs une avenue George-Bush …

C’est aussi sans doute la même conception de la démocratie qui aboutit à ce que l’actuel président de l’Estonie soit un ancien citoyen américain qui fut un temps journaliste à Free Europe et l’actuel président de la Lituanie un ancien haut fonctionnaire américain. Deux perles supplémentaires.

Le dalaï·lama et la psychanalyste

4ème tr 2008

Le Monde 2, daté du 3 au 9 mai 2008, consacre un dossier au Tibet et à la Chine. Il reproduit un article de l’écrivain et psychanalyste Maryse Choisy publié dans Le Monde en date des 23-24 août 1970.

Evoquant la fuite du dalaï-lama et de sa suite en mars 1959, elle écrit sous le sous-titre « Exode miraculeux » les lignes suivantes : « Le mot « surnaturel » me vient aux lèvres. Personne n’a remarqué ce fait insolite en plein XXéme siècle. A la barbe des troupes d’occupation, Sa Sainteté, sa mère, ses sœurs, son petit frère, ses ministres et toute sa suite ont quitté Lhassa (en mars 1959). Malgré les avions chinois, cette colonne de trois cents personnes, qui ne sauraient passer inaperçues pendant un mois de marche à travers les cols neigeux des Himalayas, a pu franchir la frontière. On songe à la nuée qui protégeait Moïse et le Peuple élu quand ils s’enfuirent d’Egypte ».

Après cette évocation d’une protection surnaturelle qui laisse rêveur sur les compétences de l’auteur dans le domaine de la psychanalyse, elle donne la parole au dalaï-lama, qui commence par confirmer le délire de la psychanalyste avant de noyer quelque peu ses propos dans un verbiage confus à souhait : « Vous voulez savoir, demande le dalaï-lama, si religieusement la chose est possible. Oui, le religieux a des effets. Ni les hélicoptères ni les radars ne nous ont détectés. Je suppose que beaucoup de gens appelleraient mon exode un miracle » .

« Ce qui à l’œil profond paraît surnaturel est, au niveau supérieur, naturel ? « , renchérit la psychanalyste en folie. A quoi le dalaï-lama, de sens plus rassis, répond : « C’est cela. Même dans la nature, il y a de nombreuses profondeurs et de nombreuses altitudes. Les ignorants ne saisissent pas la cause naturelle plus profonde ni son effet naturel plus subtil. Différence de niveau et différence de connaissance. »